Kaputt Mundus

Février 21, nous sommes trois dans ce bureau lumineux de l’Istituto svizzero: sa directrice Joëlle Comé, son collaborateur scientifique Adrian Brändli et moi-même. Je suis venu dans la capitale italienne afin de préparer mes Adieux, plus précisément les lectures, prévues pour le mois d’octobre, de trois de mes textes qu’unit la thématique, comme l’émotion sous-jacente, de l’adieu. Trois de ces textes écrits ces dernières années pour la scène seront lus en italien, l’un – intitulé « Au revoir » (un adieu dès lors peut-être pas tout à fait définitif.. !) le sera également en français, porté par le comédien (et cinéaste !) Mathieu Amalric, pour lequel ce monologue d’un père venant de prendre congé de ses fils partis pour Mars avait été conçu. La Villa Medici, cousine française de l’Institut, l’accueillera dans son prestigieux décor. J’ai exprimé le désir d’accompagner ces lectures-spectacles de débats.

 

J’aimerais qu’on parle, ici, à Rome, de cette rhétorique de l’Apocalypse

S’ils trouvent leur forme, et leur énergie, dans la forme d’un adieu, mes textes reflètent surtout les soucis de mes contemporains, qu’il s’agisse de notre rapport de plus en plus complexe avec l’Animal, ou la menace de notre propre extinction. J’aimerais qu’on parle, ici, à Rome, de cette rhétorique de l’Apocalypse partout présente dans nos riches et anxieuses nations, et des effets de celle-ci sur notre moral comme sur nos créations.  Je voudrais en d’autres termes, et le jeu de mot advient ici à l’instant même où j’écris ces lignes, sans préméditation aucune, que l’on évoque le Kaputt Mundus dans la Caput Mundi….Ouf, c’est fait.

Nous en sommes donc là, silencieux, en cet après-midi que nimbe une lumière déjà printanière, à réfléchir à la forme à donner à ces prolongements à donner aux spectacles. Au loin, dans l’espace ménagé par la grande fenêtre du bureau directorial, la ville s’étend, avec au fond, à midi comme on dit dans l’armée, la Basilique Saint-Pierre.

 

Albert Goodwin, Apocalypse, 1903.

Comment la théologie s’accommode des prévisions du GIEC et des injonctions à tout changer ?

C’est alors qu’Adrian, le collaborateur scientifique, lâche un mot, juste un: Vatican… Ai-je bien entendu ? Le Vatican ? Oui, le Vatican, poursuit le jeune homme, invitons des chercheurs (des chercheuses ?) des facultés liées à l’Autorité Papale à discuter de la fin du monde, du collapse, de l’Apocalypse… voyons, pour faire simple, comment la théologie s’accommode des prévisions du GIEC et des injonctions à tout changer de nos mœurs et de nos pratiques.  Je souris, jette un œil sur la Basilique qui me paraît sourire aussi, je suis, littéralement, aux anges. Les collapsologues aux longs cheveux christiques, les Prix Nobel aux sandales également christiques, tous se sont exprimé dans les media, les réseaux sociaux ou les manifestations de rue. Mais l’Eglise, le Clergé et ses professeurs, tous ceux qui détiennent – je cite Bourdieu – le monopole des biens de salut ? Où sont-ils ? Qu’ont-ils à nous annoncer aujourd’hui que la Science s’accorde à révéler et prévoir des fins plutôt que des commencements, des agonies plutôt que des épiphanies ? C’est ce que nous découvrirons, peut-être, si Covid 19, 20 et 21 ne conspirent pas contre nous, à Rome, cet automne. Grande est ma hâte.


Antoine Jaccoud – Scénariste

Il écrit pour le cinéma, le théâtre et tout ce qui peut donner un support à l’expression orale. Il a coécrit et dialogué les films d’Ursula Meier (L’enfant d’en hautJournal de ma tête, Home), de Bruno Deville (Bouboule) ou de Bettina Oberli (Le vent tourne). À la scène, il fait entendre Le mari de Lolo (Ferrari), le dernier paysan du monde dans On liquide ou dit adieu aux bêtes dans son « monologue du zoophile », créé au Théâtre de Vidy-Lausanne en 2017 avec Jean-Yves Ruf. Antoine Jaccoud tourne également sur les scènes de Suisse et d’ailleurs avec les auteurs et musiciens du groupe de spoken word « Bern ist überall » ou en duo avec les musiciens Christian Brantschen ou Sara Oswald.  Au revoir, créé à Genève en 2017 avec et pour Mathieu Amalric est son plus récent monologue.