De la Voie Royale à la Via dei Fori Imperiali

Découvertes d’un « Senior Fellow » à l’Institut suisse de Rome

Rome, fin juin 2022 – Je viens de passer une bonne partie d’un semestre sabbatique à Rome, histoire d’y poser les premières pierres d’une recherche sur les « œuvres orphelines » , ces biens culturels sans provenance avérée qui puisse attester la validité de leur acquisition par un musée, un collectionneur, un marchand. Il peut s’agir, par exemple, de pièces archéologiques transmises par succession et dont on ne peut plus retracer l’origine, d’objets acquis de bonne foi, mais dont le pédigrée est inexistant ou, pire, se révèle après coup avoir été falsifié, ou encore d’objets acquis en des temps où il était possible de se procurer des biens culturels sans du tout devoir s’intéresser à leur provenance.

Une institution académique – l’Université de Genève –, une organisation internationale gouvernementale basée à Rome – Unidroit – et une collection privée – la Fondation Gandur pour l’Art – unissent leurs forces ici à Rome dans un magnifique projet visant à comprendre ce que sont ces œuvres orphelines, s’il faut leur donner un statut juridique particulier et, pourquoi pas, en rassembler certaines, provisoirement, dans un « orphelinat » réel ou virtuel, avant de décider de leur devenir et surtout d’éviter qu’elles n’alimentent le trafic illicite des biens culturels, fléau de notre société contemporaine.

Mais Rome s’est aussi avérée être bien autre chose pour moi, grâce à l’Institut suisse de Rome. En tant que « Senior Fellow » de cet Institut, j’y ai été hébergé physiquement une partie de mon séjour et intellectuellement pendant l’intégralité de cette « pause romaine » de ma vie académique. D’autres décriront mieux que moi l’incroyable lieu qu’est la Villa Maraini sur la colline du Pincio et ses somptueux jardins, cet ilot de calme et de verdure en plein centre de la Rome historique. Pour ma part, je vanterai le riche mélange de personnes – artistes, historiens, archéologues, intellectuels – toutes et tous jeunes résidents boursiers de l’Institut, sauf quelques chercheurs/ses ou artistes plus confirmé(e)s participant au programme « senior fellowship » , réunis à la Villa grâce au dynamisme communicatif de l’institut et de toute son équipe.

« Vous allez pouvoir relire la Voie Royale ! » me dit Mathilde Jaccard, doctorante en histoire de l’art de l’Université de Genève et résidente boursière de l’Institut, lorsqu’elle apprend mon intérêt pour la lutte contre le trafic illicite des biens culturels. Je lui avoue que je ne l’ai jamais lu – un peu d’humilité est toujours bienvenue – même si je connais les faits autobiographiques derrière ce roman du jeune André Malraux : en 1923 il a organisé dans un but purement financier l’arrachage et le vol de sculptures khmères de temples de la Voie Royale près d’Angkor au Cambodge. Il sera arrêté à Phnom-Penh et condamné. Une de mes premières lectures romaines sera donc ce livre retraçant de manière romanesque un épisode bien peu glorieux de la vie du futur Ministre de la culture du général de Gaulle.

Les résidents, emmenés par les archéologues, ont demandé à mieux comprendre les fors impériaux de Rome et une visite guidée est organisée à laquelle je suis convié. Je découvre, hébété par leur richesse, mais aussi par la chaleur, l’enchevêtrement des forums de César, Auguste, Nerva et Trajan pour me rendre compte qu’ils sont là, devant nos yeux en grande partie grâce à la construction de la Via dei Fori Imperiali, cette large avenue rectiligne reliant la Piazza Venezia au Colisée, traversant les forums impériaux et ardemment voulue et imposée  par Mussolini. Ce que je vois là – et admire – est donc en partie le résultat de l’autoritarisme fasciste de Mussolini !

Est-on complice parce qu’on admire le récit d’un voleur d’antiquités ou les restes romains mis au jour par l’idéologie fasciste ? Comment réconcilier les crimes du passé et leur perpétuation dans le présent ? Les œuvres orphelines, au passé parfois trouble, s’insèrent parfaitement dans cette réflexion suggérée par les résidents de l’Institut que j’ai rencontrés. Une belle surprise.

Deux résidents de l’Institut suisse proposent d’ailleurs une réponse originale à ce dilemme: l’artiste Lou Masduraud et l’historien Ilyas Azouzi ont créé un petit « plug » en forme de bouche qu’ils ont offert aux hôtes de la fête de clôture de l’année de résidence. Ils proposent de l’utiliser pour boucher momentanément, par un acte d’opposition personnelle, les nombreuses fontaines romaines construites à l’époque fasciste.


Marc-André Renold a étudié à Genève, Bâle et Yale (USA), et est professeur ordinaire à l’Université de Genève, responsable de l’enseignement du droit de l’art et des biens culturels. Il a également été professeur associé de 2006 à 2019, chargé de cours à l’Université de Genève de 2003 à 2006, professeur invité à l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève (2004) et à l’Institut Duke-Genève de droit transnational (2005) ; il a été professeur invité à l’Université de Paris 11 (2006-2007). Il dirige également l’Art Law Center, une institution dédiée à la recherche et à l’enseignement sur les questions juridiques liées aux œuvres d’art et aux biens culturels. En outre, depuis 2012, il est titulaire de la Chaire UNESCO de droit international pour la protection des biens culturels. Marc-André Renold est également membre du Barreau de Genève où il pratique dans les domaines du droit de l’art, du droit international civil et commercial et du droit de la propriété intellectuelle. Il est l’auteur ou le co-auteur de nombreuses publications dans le domaine du droit de l’art et des biens culturels aux niveaux suisse et international ; il est également co-éditeur de la série Etudes en droit de l’art publiée par l’Art Law Center.

Violence de la mafia : un traumatisme historique

De quels maux souffrent les personnes dont le groupe d’appartenance sociale a subi à une époque des évènements collectifs traumatisants, telles que des guerres, des guerres civiles ou de la violence politique ? Pour nommer les troubles individuels, la psychologie et la psychiatrie ont créé dans les années 90 le concept et le diagnostic de stress post-traumatique. Mon étude porte sur ce qui diffère chez celles et ceux qui sont impacté.e.s par d’anciens actes de violence, que ce soit comme victimes directes ou transgénérationnelles, à titre individuel ou en tant que communauté.

Concept introduit par les Amérindiens
Depuis quelques années le traumatisme historique fait débat. Ce concept, créée à l’origine par des professionnels de la santé mentale issus des rangs des Amérindiens ou Indiens d’Amérique, avait pour mission de décrire les dommages psychiques accumulés par des groupes ethniques. Pour les Indiens d’Amérique, il s’agit de nos jours encore de la profonde mélancolie liée à la perte de leur culture, de la méfiance vis-à-vis de la société dominante, et du taux élevé de problèmes psychologiques, tels que dépressions, suicides, dépendances aux drogues, et violence domestique. Afin d’expliquer les mécanismes de transfert intergénérationnel, on fit forces parallèles avec la recherche sur les conséquences de l’holocauste.

Depuis son apparition, ce concept de traumatisme historique a été appliqué à d’autres guerres, génocides, et violence politique, même s’il s’agit le plus souvent de terrains vierges. C’est la raison pour laquelle je tiens à établir une vue d’ensemble systématique de ce concept et de ses formes d’apparition. Car cette approche n’est pas sans répercussion pour les personnes concernées, et il conviendrait de l’intégrer dans les interventions dans ce domaine. En effet, les victimes ne veulent pas être traitées uniquement au regard de leur souffrance individuelle. Elles se considèrent comme faisant partie d’un ensemble plus grand. Or, seule cette perspective leur permet d’entamer un processus de guérison.

Victimes de la mafia – des enquêtes rarissimes
En tant que psycho-traumatologue d’Europe centrale ayant d’étroites connexions avec l’Italie, je me suis fait un devoir d’étudier les victimes de la mafia au prisme de cette perspective théorique. Il ne s’agit pas de faire une étude principale avec les personnes directement concernées, mais de dresser un inventaire général de ce qui a déjà été étudié en Italie. Or, à cet égard, la découverte laisse sans voix : il n’existe, pour ainsi dire, pas d’articles de recherche en psychologie classique sur les victimes de la mafia – ni sur les survivant.e.s. Ces sujets viennent de faire l’objet d’une enquête unique parue dans un journal spécialisé international.

Le plus souvent ce sont les chefs de la mafia et leur profil psychologique qui sont passés sous la loupe : certains s’étaient faits interrogés pendant leur séjour en prison. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi seuls les bourreaux, et (presque) jamais les victimes font l’objet d’investigation – une réalité qui est toujours d’actualité. Pourquoi ce sujet n’est-il pas considéré comme pertinent ? Cette omission est-elle l’expression de l’impuissance générale de la psychologie et de la psychiatrie face à une menace toujours présente dans les régions du sud de l’Italie ? Ou est-elle l’expression d’un refoulement ou d’un déni ? A simple titre de comparaison, prenons le terrible séisme qui a secoué la ville de L’Aquila en 2009. Au cours de la décennie suivante, plus d’une douzaine d’études ont été menées sur les répercussions psychiques et sociales de ce tremblement.

Violence liée à la mafia – pas d’état « post » – traumatique
Une particularité inhérente au sujet est que, jusqu’à ce jour, la mafia est violente et qu’elle le restera. S’il y a eu entre 1995 et 2018 un recul du nombre de décès dû à la mafia, l’année 2019 a malheureusement enregistré un nouveau pic de 315 assassinats. La recherche sur le deuil établit qu’en Europe toute personne assassinée fait partie d’un réseau composé en moyenne de six à dix membres de la famille et d’amis proches. A ce chiffre s’ajoute la violence liée à la « protection » mafieuse accordée moyennant finance : celle-ci met encore un nombre important de commerçants ou de paysans sous une forte pression psychique.

La situation psychologique des personnes concernées dans le sillage de cette violence mafieuse est catastrophique. Il n’est pas question de parler de « stress post-traumatique », mais bien plutôt de « stress continuellement traumatique ». Ce dernier concept n’est pas encore reconnu officiellement par l’Organisation mondiale de la santé, même s’il fait l’objet de discussion. Il a d’ailleurs été rejeté, au motif qu’il y a trop peu de recherches sur le sujet. Pourtant ce concept est important, car il concerne aussi de nombreux hommes et femmes dans des pays en proie aux guerres de gangs, aux guerres civiles ou encore aux guerres contre la drogue, tels que le Mexique, la Colombie, le Soudan, la Somalie, le Sri Lanka. Sans oublier, bien sûr, les victimes de guerres récentes comme la guerre en Ukraine.

Approches de sensibilisation
La seule étude italienne publiée à ce jour sur les victimes de la violence mafieuse s’est déroulée à Corleone en Sicile, un haut-lieu des activités de la mafia (une équipe autour de Cecilia Giordano, 2017). Cette étude avait été menée sous la forme d’une recherche participative axée sur la collectivité, i.e. qu’elle permettait aux participant.e.s de tirer un bénéfice pour soi-mêmes et pour leur état psychique. L’étude décrit comment au départ bon nombre de participant.e.s hésitaient à y prendre part. On a d’ailleurs relevé les mécanismes typiques du « fait accompli », avec des réflexions du genre « c’est ainsi, on ne peut rien y faire ». Les trois conversations de groupes ont fourni alors un grand nombre d’observations et de points communs, comme la reconnaissance que la situation était vraiment dangereuse, très désagréable et menaçante. De fait, l’étude a probablement eu un effet libérateur.

Depuis 1995 il existe en Italie une organisation anti-mafia du nom de Libera. Celle-ci coordonne aussi la commémoration aux victimes. Il ressort d’un vaste sondage mené ces dernières années par Libera dans la population italienne qu’entre 60% des Italiennes et Italiens sont prêt.e.s à honorer les victimes de la mafia, et que 40% les considèrent comme un avertissement à protéger les valeurs constitutionnelles.

Victimes innocentes et victimes impliquées
Pour des raisons évidentes, l’organisation Libera ne se concentre que sur les « victimes innocentes » de la mafia, soit les personnes tuées dans les rangs des forces de sécurité, des activistes, et parmi les éventuels spectateurs. Or, la recherche historique sur le traumatisme ne peut pas se contenter de telles données qui font l’impasse sur les autres victimes. Pour quel motif la mort d’un « petit » mafieux ou la mort d’un passeur de drogues de 18 ans devraient être exclues, du moment que l’on honore les victimes ? La psycho-traumatologie sait que souvent les bourreaux sont d’anciennes victimes et qu’il n’y a d’espoir d’arrêter le « cycle de la violence » que moyennant aussi la prise en charge des victimes de ce système. Soit dit en passant, il n’existe aucune étude sur les conséquences intergénérationnelles.

La conclusion provisoire de mon étude est qu’il subsiste encore de nombreuses zones d’ombre entourant ce traumatisme historique qui sévit au cœur de l’Europe. La psychologie devrait activement s’associer avec les historiens et œuvrer dans ce domaine.


Andreas Maercker – Professeur à l’Université de Zurich (Département de psychologie) et Senior Fellow Istituto Svizzero, février/mars 2022

Andreas Maercker, PhD, MD, a fait ses études de médecine et de psychologie à Halle/Saale et à Berlin. Il a obtenu son doctorat en médecine à l’Université Humboldt et son doctorat à l’Institut Max Planck pour le développement humain à Berlin. Après avoir occupé des postes universitaires à Dresde et à Trèves, il a été nommé en 2005 président et professeur titulaire de psychopathologie et d’intervention clinique à l’Université de Zurich. Il est codirecteur des services de consultation externe de l’Institut. Le professeur Maercker a été le principal et le co-investigateur de nombreuses études nationales et internationales dans le domaine de la recherche sur le stress traumatique, de la géropsychologie clinique et de la santé mentale assistée par Internet et a publié plus de 200 articles évalués par des pairs. De 2011 à 2018, il a présidé un groupe de travail de l’OMS chargé de réviser la classification internationale des maladies dans le domaine des troubles liés au traumatisme et au stress. Depuis 2017, il préside la commission historique de la Société allemande de psychologie sur la psychologie de la Stasi dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Il est l’auteur ou l’éditeur de 14 ouvrages scientifiques ou thérapeutiques. Mots clés caractérisant l’expertise : PTSD, syndromes de réponse au stress, psychopathologie du développement tout au long de la vie, traitement, e-santé mentale. En 2017, il a reçu l’ordre le plus élevé d’Allemagne, la Croix fédérale du mérite, ainsi que le prix Wolter de Loos pour sa contribution remarquable à la psychotraumatologie en Europe, décerné par la Société européenne pour l’étude du stress traumatique, pour son travail scientifique.

Mon séjour de senior fellow à l’Institut Suisse

L’Institut suisse est un lieu idéal pour travailler. C’est aussi un lieu d’inspiration permanente grâce aux nombreuses impulsions qu’on reçoit lors des discussions avec les jeunes boursiers et les autres boursiers seniors. Les déjeuners en commun, la possibilité de se retrouver de manière informelle pendant la journée, les nombreuses initiatives proposées par l’institut (expositions, conférences, performances, etc.) offrent toujours de nouvelles occasions de se rencontrer et de discuter de ses propres recherches et intérêts, mais aussi de soi-même et du monde qui nous entoure. La guerre en Ukraine a touché tout le monde et c’est un sujet qui revient fréquemment dans les conversations depuis la fin du mois de février.

Je suis une historienne de l’époque moderne qui enseigne à l’Université de Berne et à l’EPFL de Lausanne et je suis arrivée à l’Istituto Svizzero à Rome début février 2022 et mon séjour en tant que senior fellow s’est terminé fin mars. Le projet sur lequel j’ai travaillé consistait à préparer pour l’impression le manuscrit de mon dernier livre, qui doit être livré avant l’été à l’éditeur Viella à Rome. L’atmosphère de l’institut m’a permis de travailler dans le calme, avec enthousiasme et inspiration; j’ai eu accès à diverses bibliothèques autres que celle de l’institut et j’ai pu profiter de mon séjour pour établir des contacts avec d’autres chercheurs et chercheuses travaillant dans la ville. J’ai également beaucoup apprécié l’opportunité d’entrer en contact direct avec les maisons d’éditions situées à Rome, avec lesquelles j’ai des projets de publication en cours. La première publication, mon projet à l’institut, est consacrée au médecin et naturaliste suisse Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733) et à ses recherches scientifiques sur les montagnes. Scheuchzer a été le premier et le seul naturaliste sur le continent à imprimer un questionnaire sur la nature et l’ethnographie de l’Ancienne Confédération et des régions alpines en 1699. Les pratiques de recherche de Scheuchzer montrent la réception des pratiques d’exploration « globales » qui caractérisent le développement de la présence coloniale européenne dans les Amériques et en Asie à cette époque. 

Johann Jakob Scheuchzer, Lettre d’invitation à l’étude des merveilles naturelles qui se trouvent en Suisse, Zürich, 1699, p. 1 (Googlebooks); Online.

Mais quel est le rapport entre Rome et les montagnes alpines de la Suisse ? Rome, au XVIIe siècle, était un centre important de médiation des informations et des savoirs, notamment en ce qui concerne la réception des nouveautés médicales et botaniques en provenance des Amériques. C’est à Rome, en effet, qu’a été publiée une version latine des recherches médicales et botaniques entreprises par le médecin espagnol Francisco Hernández de Toledo (1514-1587) lors de son séjour au Mexique dans les années 1570, un voyage d’exploration soutenu par la couronne espagnole. Cette publication et d’autres encore dans la lingua franca de l’époque, le latin, ont favorisé la réception de connaissances botaniques inconnues avant le début du XVIe siècle. Leur circulation a permis aux médecins européens, et en particulier à un médecin et naturaliste comme Scheuchzer, qui travaillait dans une ville suisse éloignée des grands ports commerciaux, de réfléchir à l’importance de la flore, de la faune et des minéraux locaux dans les régions autour de Zurich et, surtout, dans d’autres territoires peu connus à la fin du XVIIe siècle, comme les Alpes. En ce sens, l’exploration des Alpes et d’autres montagnes en Europe est étroitement liée à l’expansion européenne de l’époque moderne, notamment en Asie et aux Amériques.

Francisco Ximenez. Quatro libros de la natvraleza, y virtvdes de las plantas, y animales que estan receuidos en el vso de Medicina en la Nueua España, y la Methodo, y correcion, y preparacion, que para administrallas se requiere con lo que el Doctor Francisco Hernandez escriuio en lengua Latina. Mexico: Viuda de Diego Lopez Daualos; 1615. Frontespizio (Public domain)

Ces réflexions m’ont conduite à Rome, et mon séjour à l’institut m’a permis de comprendre encore mieux les réseaux de circulation du savoir et des informations qui reliaient Rome au reste du monde, et en particulier les liens qui liaient les savants de l’Ancienne Confédération aux nombreux centres italiens et aux collègues (et peut-être aussi collègues italiennes) entre les XVIIe et XVIIIe siècles, notamment à Bologne, Turin, Venise et Padoue. 

Outre ces aspects scientifiques, mon séjour à l’Istituto a été encore plus fructueux car il a permis à mon fils cadet de fréquenter l’École suisse de Rome pendant deux mois. En conclusion, ma résidence a non seulement débouché sur une monographie, mais aussi sur toute une série d’idées de collaborations futures !


Simona Boscani Leoni est professeur d’histoire moderne aux universités de Berne et de Lausanne. Elle propose à ses étudiants des séminaires consacrés à de grands thèmes d’actualité tels que le climat et les catastrophes naturelles à l’époque moderne, la mondialisation du savoir dans le monde moderne, l’histoire de l’environnement et l’histoire fascinante des Alpes. Après le diplôme de l’Université de Bologne, elle a obtenu un master à l’EHESS de Paris et a effectué un doctorat en histoire médiévale en collaboration avec l’ETH de Zurich. Elle a également travaillé comme assistante à l’ETH de Zurich et a occupé le même poste à l’Università della Svizzera italiana, où elle s’est consacrée en particulier au Laboratoire d’histoire des Alpes. Elle a également été professeur invité à l’EHESS à Paris, à l’Université de Provence, à Lucerne, à Dresde et à l’Institut de recherche sur la culture des Grisons à Coire. Ses principaux domaines d’étude sont l’histoire sociale, religieuse et de l’image de la fin du Moyen Âge, l’histoire sociale de la connaissance et de l’environnement à l’époque moderne, et l’espace alpin.

Mon séjour de senior fellow à l’Institut suisse

J’ai vécu mon séjour de senior fellow à l’Institut suisse dans un double espace temporel. Alors que de ma fenêtre, j’avais le privilège de voir, dehors, l’incomparable luminosité de Rome se transformer entre l’aube et le crépuscule, à l’intérieur, l’édition de mon manuscrit me plongeait dans un tout autre monde – celui de la Bavière de 1945, au moment de la chute du régime nazi, et de New York, 50 ans plus tard. Mon livre est un roman policier historique qui tourne autour de deux boîtes noires. Un vétéran décoré de la Deuxième Guerre mondiale meurt mystérieusement dans un hôpital new-yorkais et ses enfants soupçonnent sa seconde femme de l’avoir tué en débranchant le respirateur qui le maintenait en vie depuis une attaque cérébrale. Le processus de deuil des enfants les amène à retracer les activités de leur père pendant la guerre, notamment à la lumière des efforts que celui-ci avait ensuite déployés pour passer sous silence la question de son héritage juif.

Mon récit s’articule autour de deux Denkfiguren, deux schémas de pensée théoriques. Dans sa monographie Hamletin Purgatory, Steven Greenblatt relit la tragédie de Shakespeare sous l’angle de ce qu’il appelle l’effet « 50 ans plus tard ». Dans le contexte religieux de l’Angleterre élisabéthaine, le lieu d’où le fantôme paternel dit revenir n’existe plus. Pourtant, il est crucial que cette figure spectrale qui exhorte son fils à se souvenir de lui et, de fait, à venger le crime commis contre lui, évoque la notion de purgatoire, car c’est l’effet de la répression du catholicisme sur le monde dans lequel se déroule le théâtre de Shakespeare qui revient ainsi avec lui. Dans mon romain, le 50e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, célébré dans le monde entier en 1995, sert de cadre conceptuel à l’illustration des résidus de pensée fasciste et antisémite et de leur progression sous forme latente, précisément liée au fait qu’ils aient été ensuite officiellement réprimés. L’effet « 50 an plus tard » s’exprime ici dans le meurtre d’un vétéran de guerre par sa compagne, une femme allemande issue d’une famille de classe moyenne, qui n’était qu’une enfant au moment de la libération de Dachau.

Le deuxième schéma de pensée s’inspire du livre d’Annette Kuhn Family Secrets et de son travail sur la mémoire. Le passé, écrit-elle, est comparable à une scène de crime. Dans mon récit, le crime en lui-même – l’Holocauste – n’est plus en cours. Ce qui continue d’exister, ce sont les traces que cet événement traumatique a laissées derrière lui et qui, depuis, ont connu un processus de maturation. Comme des marqueurs pointant vers un présent qui n’est plus, ces traces permettent de reconstruire ce qui s’est passé, en rassemblant tous les éléments qui s’y rapportent. Quand le fantôme de Hamlet implore son fils de se souvenir de lui, il lui demande de « re-constituer son meurtre », autrement dit, de réunir les pièces qui composent le puzzle complexe de cet acte traumatique. Le travail de mémoire qu’entreprennent les enfants du vétéran juif pour retracer un passé qu’ils ne connaissent qu’au travers de références voilées se transforme en une enquête parallèle, qui reflète et conteste celle de la police criminelle new-yorkaise. Comme le détective, ils font le chemin à l’envers, recherchent des indices, s’efforcent de déchiffrer les signes et les traces, d’en déduire un récit cohérent et, à partir des fragments de preuves circonstancielles obtenues, de façonner leur propre reconstitution de ce qui s’est peut-être passé.

Le pari conceptuel qui est au cœur de mon roman n’est pas sans rapport avec l’autre projet mené lors de mon séjour à l’Instituto Svizzero. Après la publication de Serial Shakespeare. An Infinite Variety of Appropriations in American TV Drama (Manchester University Press), je me suis lancée dans un second ouvrage, visant à explorer les implications philosophiques, psychanalytiques et esthétiques de la « sérialité » dans le théâtre de Shakespeare. Ce projet consiste notamment à envisager l’œuvre de Shakespeare comme un ensemble complexe, au sein duquel chaque pièce fonctionne comme une machine individuelle, qui repose elle-même sur une structuration en séries des figurations de personnages, des constellations thématiques et des formules poétiques. L’idée est d’établir une cartographie des différentes pièces – non dans une perspective chronologique ou en fonction du genre, mais sur la base des thèmes et des sujets communs –, et d’en dégager une herméneutique opératoire : un effet de lecture qui retrace les transformations et refigurations d’une pièce à l’autre.

Dans mon roman, la fille du vétéran juif écrit pour moi l’un des chapitres de ce travail académique : celui qui traite du secret. Avant la mort de son père, elle s’entretient souvent avec sa meilleure amie; dans leurs conversations, elles tracent des lignes de connexion entre les secrets sur lesquels reposent les intrigues amoureuses et ceux qui alimentent les complots politiques. A la mort du père, les explorations d’innombrables cryptes, codes, conspirations clandestines et actions secrètes qui jalonnent la tragédie d’Hamlet accompagnent la plongée herméneutique de sa fille dans le passé. Pour sonder à la fois l’obsession de cette femme pour les secrets enfouis dans le récit familial et le plaisir excessif tiré de la connaissance des secrets dans les pièces de Shakespeare, je me suis appuyée sur le concept de « cryptomanie » – la passion pour ce qui est caché, pour les caveaux qui en sont le réceptacle. Et si l’on imagine que le monde est fait de secrets, fantômes, agents secrets, universitaires, auteurs et autres rêveurs ne manqueront pas de les mettre au jour et d’en assurer la transmission.


Elisabeth Bronfen est professeur d’anglais et d’études américaines à l’université de Zurich et, depuis 2007, Global Distinguished Professor à l’université de New York. Elle a fait son doctorat à l’Université de Munich, sur l’espace littéraire dans l’œuvre du roman Pilgrimage de Dorothy M. Richardson, ainsi que son habilitation, cinq ans plus tard, sur les représentations de la féminité et de la mort, publiée sous le titre Over Her Dead Body : Death, Femininity, and the Aesthetic (Manchester UP). En 2017, elle a reçu la médaille Martin Warnke de la Fondation Aby Warburg, et en 2018, elle a été nommée ambassadrice de l’Université Friedrich-Alexander. Spécialiste de la littérature des XIXe et XXe siècles, elle a également écrit des articles dans le domaine des études de genre, de la psychanalyse, du cinéma, de la théorie culturelle et de la culture visuelle. Ses projets de recherche actuels comprennent une monographie sur les appropriations de Shakespeare dans les dramatiques télévisées contemporaines, Shakespeare et la lecture de la sérialité, la sérialité et les romans DVD du 21e siècle, et le genre de la souveraineté politique.

Elisabeth Bronfen

Rome : une faiseuse de saints, mais aussi une faiseuse d’hérétiques

Mise à l’Index des œuvres d’Anton Günther en 1857 et ses répercussions sur les sciences vues par l’Église catholique (romaine)

Rome est une ville riche d’archives. Aux Archives apostoliques du Vatican, s’ajoutent les archives des nombreux Ordres et autres institutions ayant leur siège à Rome. Un véritable trésor qui abrite une abondance d’actes, de lettres et autres documents, instructifs pour l’histoire religieuse et culturelle.

Au milieu des années 1990 j’ai enfin pu consulter les archives des bénédictins à l’abbaye Saint-Paul-hors-les-Murs. À cette époque, je rédigeais ma thèse et lisais une sélection de lettres écrites par différentes femmes catholiques. Je cherchais à montrer que le cercle de Bonn autour du philosophe Anton Günther au XIXème siècle n’était pas seulement un cercle d’hommes et de prêtres, mais qu‘il comptait aussi des femmes, elles-mêmes très versées dans la connaissance des Pères de l’Église, et, elles aussi, auteurs de textes spirituels.

Vingt années se sont écoulées depuis, et je suis revenue à Rome – en tant que senior fellow de l’Istituto Svizzero – pour remettre les archives citées sous la loupe. Je sais par expérience que toute fréquentation des archives ouvre de nouvelles portes et mène à de nouvelles pistes. Cela tient finalement aux questions qu’une chercheuse ou un chercheur pose au matériau que les archives emmagasinent en tant que banque de données. Si, dans les années 1990, je cherchais à retracer l’histoire des femmes dans le cercle de Bonn et à en faire la reconstruction la plus complète possible, aujourd’hui d’autres questions me préoccupent : comment les hommes et leurs œuvres sont-ils diffamés, marginalisés et, de fait, jetés aux oubliettes de l’histoire ? Avant d’aborder le cas précis situé au XIXèmesiècle sur lequel je travaille en ce moment, j’aimerais brièvement évoquer l’hérésie dans le christianisme.

 

Saint-Paul-hors-les-Murs. © Angela Berlis

L’histoire des hérétiques : un élément essentiel de l’histoire du christianisme

Dans l’Antiquité l’hérésie était un terme neutre ; il désignait à l’origine le choix qu’une personne fait en termes de vie, d’enseignement et de conviction. Dans le christianisme le terme hérésie a été associé à une prétention à la vérité et a marqué au fil du temps une discrimination. Discrimination vis-à-vis de l’extérieur comme positionnement contre le polythéisme en faveur du monothéisme ; discrimination vers l’intérieur pour différencier plusieurs groupes. Les questions sur l’unité et la diversité, les réflexions sur où s’arrête la diversité légitime et où commence la « déviance », et où situer ce curseur pour déterminer quand des clichés calomniateurs servent à l’affirmation et au renforcement d’une identité, telles sont les questions centrales qui se posent encore aujourd’hui.

Dans l’histoire de l’Église, nombre de personnes ont été jugées hérétiques ou dissidentes, parfois jusqu’à la persécution. Arius et Pelagius dans l’Église primitive, ou les Cathares – un nom désignant des hérétiques – au Moyen-Âge sont des cas bien connus. Au cours des dernières décennies, l’historiographie a radicalement changé son regard sur les hérétiques, hommes et femmes confondus : autrefois, on partait du principe qu’il y avait d’abord l’orthodoxie, soit une façon juste de penser, dont les variantes hérétiques s’étaient éloignées. Aujourd’hui, en revanche, le christianisme primitif avant Constantin est perçu comme une sorte de laboratoire, où les querelles pour trouver la vérité sont une affaire commune. Ce que nous connaissons et tenons aujourd’hui pour être la « vraie doctrine », qui a « toujours été comme ça », est pourtant le résultat de processus fastidieux, ardus et conflictuels faits de dévouement, d’exclusion et de rupture (schisme). L’histoire des hérétiques fait partie de l’histoire de l’église qu’il faut comprendre comme un tout, inclusif.

Influence de saint Augustin sur la perception des « égarés »

La manière de traiter les hérétiques a évolué au fil du temps. Au IVème siècle et au Vème siècle, saint Augustin, Père de l’Église, a joué un rôle essentiel dans cette conception. Il a commencé par prôner la tolérance vis-à-vis des hérétiques, en faisant référence à la parabole du blé et de l’ivraie qui poussent côte à côte (Évangile selon Matthieu chapitre 13, versets 24 à 39). Plus tard, Augustin renforcera sa position : on peut et on doit mener de force au Bien un croyant, une croyante qui s’est égaré. Le haut Moyen-Âge a suivi Augustin le Terrible avec des conséquences fatales : désormais il était considéré comme légitime de convertir les hérétiques à la vraie foi en faisant usage de la force. Des réformateurs, des contre-réformateurs, Luther et Calvin, mais aussi un Robert Bellarmin se sont appuyés sur Augustin pour prendre des mesures coercitives, tant au niveau de l’Église que de l’État, contre les hérétiques. Au temps des croisades, quand le christianisme occidental entre en contact avec d’autres enseignements et d’autres formes de croyance, le stéréotype de l’hérétique, déjà bien développé, trouve un terreau fertile : à la trop grande autonomie intellectuelle reprochée à l’hérétique, vint s’ajouter l’accusation morale diffamatoire « d’ennemi de Dieu » et de « serviteur du Diable ». À l’aube des temps modernes, elle aura des répercussions sinistres, en particulier dans la chasse aux sorcières. Aujourd’hui, il apparaît plus clairement dans quelle mesure les stratégies d’accusation d’hérésie menées contre des mouvements alternatifs et des groupes marginaux ont fait de ceux-ci des victimes.

 

Gregorio Lazzarini, ‘Sant’Agostino schiaccia l’eresia’ (1694).

Le cas Anton Günther au XIXème siècle : égarement de l’enseignant ou égarement des ennemis ?

Revenons au XIXème siècle et au cas qui fait l’objet de mes lectures d’archives : Anton Günther (1783-1863) était un théologien et un philosophe autrichien dont l’enseignement a fait école dans l’espace germanophone au XIXèmesiècle. La principale ambition d’Anton Günther était d’amener la théologie catholique à dialoguer avec les sciences modernes. Il se montrait critique vis-à-vis de la néo-scolastique qui montait en puissance. À Bonn, à Breslau, à Vienne et dans d’autres villes, les adeptes de Günther enseignaient dans des facultés de théologie. Le dynamique abbé de Saint-Paul-hors-les-Murs, Simplicio Pappalettere (1815-1883), voulait même en 1853 fonder une Académie Günther à Rome, et cherchait dans ce but des théologiens allemands. Quatre d’entre eux, tous issus du cercle de Bonn, répondirent à l’appel et devinrent bénédictins dans la Ville éternelle. Cependant, le plan de l’Académie ne fut jamais exécuté, les œuvres de Günther ayant été présentées à Rome. Plusieurs bénédictins à Saint-Paul-hors-les Murs furent impliqués dans l’affaire Günther : l’abbé Pappalettere fut nommé en 1856 consulteur de la congrégation de l’Index. Deux professeurs allemands – le théologien dogmatique Johannes Baptista Baltzer, de Breslau, et le philosophe Peter Knoodt, de Bonn, – et l’abbé bénédictin de Augsbourg, Theodor Gangauf, firent spécialement le voyage à Rome, où, durant de longs mois, ils rédigèrent des plaidoyers en faveur de Günther. Mais rien n’y fit. Les opposants de Günther – dont les archevêques de Cologne et de Vienne, mais aussi des prêtres et séminaristes de langue allemande du Collegium Germanicum, situé non loin de l’Istituto Svizzero, tel le Jésuite P. Joseph Kleutgen – étaient trop puissants et influents au Saint-Siège. Bien que Günther se soit aussitôt soumis au verdict papal en 1857, la condamnation de son œuvre a été après coup – un cas unique dans l’histoire – plusieurs fois « complétée ». En effet, les opposants de Günther voulaient aussi (faire) éloigner les adeptes de Günther de leurs chaires universitaires. Il arriva donc qu’après Günther, seuls furent attaqués ceux qui l’avaient défendu. C’est ainsi que Baptista Baltzer, qui enseignait à Breslau, fut visé par les détracteurs : il fut le premier professeur en Allemagne à qui l’autorisation d’enseigner fut retirée après l’introduction de la missio canonica (licence ecclésiastique d’enseigner). La lecture des lettres de Balzer adressées à Rome montre comment le piège s’est lentement refermé sur lui.

 

À gauche: une lettre de Baltzer avec sa signature. À droite: Baltzer est mentionné dans un journal (1863).

Le cas Günther : un élément de l’histoire catholique (romaine) des sciences

Anton Günther a été la seule personne à être spécifiquement nommée en 1864 dans le Syllabus errorum du pape Pie IX – un recueil des « erreurs de notre époque » condamnant les réalisations modernes, telle la liberté de la presse et la démocratie. L’école de Günther fut marginalisée. Le prix que certains payèrent fut élevé. Mais le prix que l’Église catholique romaine a payé pour sa conception de la science fut plus élevé encore. Elle ne se remit de ces attaques uniques en leur genre, surtout motivées par des considérations de politique ecclésiastique, que dans la seconde moitié du XXème siècle, quand la néo-scolastique fut abandonnée, et les œuvres de Günther soumises à une relecture. Mais ni sa mise à l’écart historique, ni celle de ses partisans n’a été réparée.


Angela Berlis (1962, Munich) – Historique

Elle est senior fellow à l’Istituto Svizzero au printemps 2021. Elle a fait des études de théologie entre 1981 et 1988 à Bonn et à Utrecht. En 1998 elle passe son doctorat avec une thèse d’histoire de l’Église sur les controverses suscitées par le Premier Concile du Vatican (1869-1870) et sur les débuts du vieux-catholicisme allemand, et achève en 2006 un post-doctorat sur la controverse sur le célibat des prêtres. De 2000 à 2009 Angela Berlis enseigne la théologie pratique au Oud-Kathliek Seminarie à l’Université d’Utrecht, et de 2006 à 2009, y est titulaire de la chaire extraordinaire pour les vieilles structures de l’Église catholique. Depuis 2009 elle est professeure d’histoire du vieux-catholicisme et d’histoire générale de l’Église à l’Institut für Christkatholische Theologie à l’Université de Berne. De 2018 à 2020 elle a été doyenne de la Faculté de théologie de ce même établissement. Ses publications portent sur l’histoire du vieux-catholicisme, sur les mouvements catholiques de réforme dans l’église occidentale, sur des questions œcuméniques et sur la recherche historico-religieuse sur les femmes et sur les genres.

 

Trovarmi

Cet hiver, BellWald suivait le parcours amoureux d’un couple à travers l’Europe, de ville en ville, entre rêve et réalité ; ce printemps, il reprend la route vers une nouvelle escale italienne. L’occasion de prolonger l’histoire de La Disparition, son dernier album. 

Prologue

Je suis musicien, j’écris des chansons. Certaines se déclinent en vidéo. Pour ce séjour romain, j’inverserai mon processus de fabrication et ferai de la musique sans instrument. A l’instar du groupe OuLiPo, le jeu des contraintes me permettra d’ouvrir les fenêtres de ma résidence sur des horizons inexplorés.

Je sillonnerai Rome pendant deux mois à la vitesse du marcheur. Au hasard, sans but précis. Avec comme unique mantra : regarder / écouter / filmer / enregistrer. Tel un touriste muni de son téléphone portable, je capterai ce qui se présente à moi. Plus tard, ces impressions numériques seront assemblées dans un montage vidéo. Puis, je créerai une musique mixant les échantillons sonores collectés. Au final, j’y ajouterai ma voix.

 

Belvedere del Gianicolo, Rome – 9 mai 2021 © BellWald

 

Une invitation, une résidence 

Villa Maraini, point d’arrivée et de départ idéal pour découvrir la capitale. Au kiosque, je choisis un plan de la ville. Tutta Roma, son titre annonce clairement mon ambition. Je déplie la carte et planifie mes errances urbaines. Municipio I, Municipio II, Municipio III, … Quinze arrondissements à parcourir durant deux mois. L’affaire semble faisable, la contrainte tolérable. Des questions me viennent…

Peut-on reconnaître une ville aux sons qu’elle produit ? 

Une chanson appartient-elle à un lieu ? 

Le décrit-elle vraiment, s’en inspire-t-elle seulement ?

Est-elle le récit d’une réalité fantasmée, réinventée ?

Que reste-t-il du passé dans mon présent ?

Peut-on « fabriquer » des chansons sans instrument de musique ?

Je n’ai encore aucune réponse à ces questions mais une intuition s’impose déjà : ce matériau brut collecté méritera sans doute plus qu’una canzone d’amore.

 

Viale dei Santi Pietro e Paolo, EUR, Rome – 6 juin 2021 © BellWald

 

Marcello, where are you ?

Méthodiquement, jour après jour, je traverse les quartiers. Pas à pas, je deviens romain. Être ici, c’est aussi rejoindre la fiction projetée dans notre mémoire collective. La dolce vita, Accattone, Roman Holiday, … autant de visions cinématographiques de cette ville que je (re)garde entre deux balades. À mon tour de rentrer dans le champ et de me fondre dans ce décor monumental.

À l’aube, quand la voix d’Anita résonne près de Trevi, je me mets en quête de magie. J’aime ces moments suspendus. Lorsqu’un prêtre en trottinette file vers St-Pierre, je remercie le ciel. Quand une joggeuse fluo se selfie devant le Colisée, je bénis Instagram. J’affectionne tous ces instants volés. Le cri des mouettes rieuses animent les rues désertes. Des sans-abris hagards replient leurs cartons sous l’imposante colonnade du Panthéon. Il est six heures, Rome s’éveille.

 

La dolce vita – 1960 © Federico Fellini

 

Si tu me veux, tu peux me trouver

Lors d’une excursion dans le quartier de l’EUR, un champignon géant retient mon attention. Une impression de déjà-vu me hante jusqu’à ce que je revoie L’Eclipse d’Antonioni. Les corps se frôlent, les doigts s’effleurent. Michelange sculpte ses personnages en noir et dépeint leur incommunicabilité en blanc. Il cadre la nouvelle cité dans des compositions géométriques où le champignon panoramique vient prendre place. Toutes ces images égarées dans ma mémoire remontent à la surface avec une émotion intacte. Sa fiction rejoint ma réalité.

Quelques jours plus tard, j’y retourne au petit matin. À l’angle d’Esperanto et d’Antartide, je croise Monica qui rentre chez elle. Je l’accompagne quelques pas. Elle semble fatiguée, absente. Elle dit qu’elle a passé una notte orribile. On marche jusqu’à un chantier près du vélodrome où on se donne rendez-vous pour le dimanche suivant. Alors que je l’observe s’éloigner dans la rue déserte, subitement elle se retourne. Quelques secondes de silence, gros plan sur son visage… moment suspendu. 

 

L’éclipse – 1962 © Michelangelo Antonioni

 

et puis… je vais commencer à t’oublier !

Personne ce jour-là devant le chantier. Si ce n’est un homme qui attend. A-t-il aussi rendez-vous avec Monica ? Je crois reconnaître Delon, l’échine voûtée, figé devant son écran plasma. Vision étrange. L’air est doux, les derniers rayons du soleil éteignent la tête des immeubles. L’odeur entêtante du jasmin se mélange aux effluves légers des tilleuls. Tout est là devant mon objectif à l’identique quoique différent.

Qu’est-ce qui a changé en soixante ans ? Le noir et blanc s’est colorisé. Les tons verts des arbres dominent. Le vélodrome en amiante a été démoli pour laisser place à un vaste terrain en jachère dont Rome abonde. Mais à part cela ? Rien n’a changé, le bâtiment est toujours en construction. Sur la palissade, Monica a laissé un message : Se mi vuoi puoi trovarmi, poi… inizierò a dimenticarti !

 

Viale della Tecnica, EUR, Rome – 6 juin 2021 © BellWald

 


BellWald (1962, Genève) – Musicien

Il fait de la vidéo, de la photo et des chansons. On l’a vu aussi vu battre des records au flipper, escalader des montagnes et danser des nuits entières en rave. Lui, c’est Antoine Bell et Pierre Wald, soit BellWald, auteur de quatre albums qui lui ont valu l’étiquette de chanteur minimaliste.

 

Les médiévistes sont-ils des travailleurs essentiels ? Réflexions sur l’histoire et la beauté

Les bibliothèques fermées, le médiéviste se retrouve seul, assis à son bureau de travail, face à son ordinateur. Il ne lui reste alors que de fouiller dans la bibliothèque numérique de ses dossiers pour se procurer ce qu’il lui est interdit de voir en public : les manuscrits médiévaux.

Le énième report de ses prochaines conférences à Paris, à Prague, à Munich, le laisse dans la solitude et le déconfort intellectuel, ce qui l’amène à se poser des questions incommodes.  Pourquoi fait-il ce qu’il fait ? pourquoi n’a-t-il pas choisi de travailler dans une banque ou de dans un bureau d’assurances ? pourquoi ne quitte-il pas ses papiers pour aller jouer dans un piano bar ? pourquoi ne part-il à Copacabana ?

Il n’est pas ambitieux, il ne vise pas un grand salaire : il ne lui tient que de résoudre quelques casse-têtes absolument indifférents pour le reste du monde, mais – qui sait pourquoi – devenus désormais primordiaux pour lui.

Le principe d’économie (au sens propre et figuré) qui gouverne une situation d’urgence semble pourtant mettre en discussion le privilège sur lequel se fonde son existence sociale : le privilège de se consacrer à une occupation inutile.

 

Oxford, Bodleian Library, ms. Liturg. 198, f. 91v

Inutile ?

À l’école on lui a maintes fois répété – et lui-même a maintes fois répété – que l’étude de l’histoire est importante pour comprendre le présent et faire des hypothèses sur l’avenir, pour savoir d’où nous venons et où nous allons, pour tirer des leçons des erreurs d’autrui afin d’essayer de ne pas les répéter. À tous ces arguments, le médiéviste peut en ajouter d’autres, propres à sa discipline et tirés de la valeur documentaire et doctrinale de ses sources.

Le médiéviste a donc son bon répertoire d’arguments-en-faveur-de-l’utilité-de-l’histoire-et-plus-particulièrement-de-la-philologie-(médiolatine). Mais il n’y croit pas. Ce n’est pas qu’il a progressivement cessé d’y croire : plutôt, il a progressivement réalisé de n’y avoir jamais cru. Même Aristote, pour lequel seule une activité qui contient sa fin en elle-même peut être considérée comme digne d’un homme libre, ne lui est plus de secours : le virus de la rhétorique, injecté par les modernes dans les mots des Anciens, a désormais infecté tous les arguments, les bons comme les mauvais.

À quoi bon d’ailleurs recourir à des arguments formulés par autrui, si les raisons profondes d’une activité ne doivent être recherchées ailleurs qu’en nous-mêmes ? Dans notre propre histoire (plus ou moins oubliée), dans nos propres inclinations (plus ou moins inconscientes), dans nos propres préférences (plus ou moins avouées). On touche alors aux raisons individuelles, qui sont les seules véritables raisons capables de pousser un individu à agir – ou ne pas agir – d’une certaine manière. Si le médiéviste essaie de pratiquer cet exercice psychanalytique et de se libérer de toute rhétorique, il se trouve face à ce fait incompréhensible : l’étude des sources manuscrites médiévales est pour lui un exercice de beauté, où la beauté est indissociable de la discipline – en ce sens, on pourrait donc le définir comme un exercice d’ascèse laïque.

En se livrant à cet exercice, le médiéviste n’est pas mû par la volonté de servir la science, mais seulement sa propre curiosité. C’est cette curiosité, aussi bien injustifiée qu’inépuisable, qui le mène à déranger des gens.

Pour quoi faire ? Pour ouvrir des armoires.

Tout le plaisir du médiéviste ne se réduit parfois qu’à cela : ouvrir une armoire, ou demander à quelqu’un de le faire.

Pour quoi faire ? Pour y sortir des objets vieux de sept siècles.

Parfois, c’est vrai, l’armoire n’est pas à portée de la main. Lorsqu’on demande aux bibliothécaires de Vodňany, en Bohème, s’ils possèdent des manuscrits médiévaux, leur réponse est négative. Le médiéviste doit insister pour qu’ils se résolvent à contacter un collègue désormais à la retraite, le seul à connaître l’accès à une chambre oubliée dans laquelle il se trouve une armoire contenant « des vieilles choses ». Le vieux monsieur n’a pas la clé de cette armoire, mais il vous assure qu’elle était en possession de son prédécesseur, retraité lui aussi, parti quelque part dans la campagne morave.

La quête d’un objet – qui n’est d’ailleurs rien d’autre que la quête de la personne qui se cache derrière – se transforme alors en quête d’une nouvelle personne. Métamorphose troublante, qui n’est pourtant pas faite pour décourager le médiéviste, habitué à se perdre dans ces mises en abîme.

Cologny, Fondation Martin Bodmer / Cod. Bodmer 131 – Petrarca e Dante, Rime / f. 8r

Avant qu’il arrive à se demander si ces réflexions ne pendent elles aussi de l’arbre de la rhétorique, le regard du médiéviste tombe sur les enluminures du manuscrit qu’il est en train de déchiffrer et en reste captivé. Un dragon rouge sur un fond doré est blessé au cœur par une flèche : avant de trépasser, il demande miséricorde. L’image n’a presque aucun rapport avec le texte, ce qui amène le médiéviste à s’émerveiller de la souveraine liberté de la page médiévale.

Le manuscrit médiéval est pour lui le lieu de la différence – et de la tolérance. Tolérance entre les mots, car les graphies les plus diverses coexistent au sein du même texte – et parfois de la même page. Tolérance entre le centre et le marge, non pas en opposition, comme dans les livres imprimés, mais en dialogue, car ils sont, les deux, le fruit de la main de l’homme.

Le manuscrit médiéval est donc pour le médiéviste un lieu de beauté : une beauté qui ne se donne pas sans effort et qui ne se donne jamais complètement ; une beauté qui s’échappe en même temps qu’elle semble se dévoiler et qui se nourrit de son mystère. Le médiéviste ne se sent pas capable de percer ce mystère, mais il se plait à le contempler.  Le manuscrit médiéval est surtout le fils d’un temps qu’il ne comprend pas, l’ailleurs où il lui est accordé de s’oublier. Par ce curieux qui pro quo : que ce en quoi les autres voient un lieu de mémoire, est pour lui le passeport de l’oubli. Aussi, par le même geste avec lequel on l’a investi de la tâche, grave et respectée, de la recherche, on l’a soustrait au devoir fastidieux de s’adonner à une occupation utile. Dans cet écart que les circonstances ont creusé entre les attentes sociales et ses inclinations individuelles, le médiéviste trouve un moyen – inattendu – de salut.

En attendant que le malentendu soit dissipé, que l’ordre soit rétabli et lui-même renvoyé, le médiéviste jouit du privilège de s’adonner à une occupation inutile – qui n’est rien d’autre que le privilège de se consacrer à un exercice de beauté, la seule valeur qui s’impose en dehors de toute explication, de toute théorie et de toute rhétorique.

Angers, Bibliothèque Municipale, ms. 242, f. 1

Aurora Panzica (1991, Trapani) – Philosophie Médiévale

Elle a obtenu un BA en Philosophie (2013) à l’Université de Trento, où elle a été membre du Collegio di Merito Bernardo Clesio. Elle a ensuite obtenu un MA en Philosophie Médiévale à l’Université de Fribourg en Suisse (2015), où elle a été bénéficiaire d’une bourse d’excellence. Son projet doctoral à l’Université de Fribourg et à l’EPHE (Paris), financé par le Fonds National Suisse pour la Recherche Scientifique, a exploré la réception médiévale des Météorologiquesd’Aristote. Le travail sur les sources manuscrites médiévales l’a amenée à entreprendre de nombreux séjours de recherche en France, en Allemagne, en Italie, en Pologne et en République Tchèque. En 2020, elle a bénéficié d’une bourse de l’Académie Tchèque des Science pour mener des recherches sur les sources manuscrites philosophiques médiévales conservées dans les bibliothèques de Prague. Son projet post-doctoral FNS, se propose de poursuivre l’analyse des sources manuscrites concernant l’histoire des sciences au Moyen Âge. La première étape de ce projet est Rome.

Kaputt Mundus

Février 21, nous sommes trois dans ce bureau lumineux de l’Istituto svizzero: sa directrice Joëlle Comé, son collaborateur scientifique Adrian Brändli et moi-même. Je suis venu dans la capitale italienne afin de préparer mes Adieux, plus précisément les lectures, prévues pour le mois d’octobre, de trois de mes textes qu’unit la thématique, comme l’émotion sous-jacente, de l’adieu. Trois de ces textes écrits ces dernières années pour la scène seront lus en italien, l’un – intitulé « Au revoir » (un adieu dès lors peut-être pas tout à fait définitif.. !) le sera également en français, porté par le comédien (et cinéaste !) Mathieu Amalric, pour lequel ce monologue d’un père venant de prendre congé de ses fils partis pour Mars avait été conçu. La Villa Medici, cousine française de l’Institut, l’accueillera dans son prestigieux décor. J’ai exprimé le désir d’accompagner ces lectures-spectacles de débats.

 

J’aimerais qu’on parle, ici, à Rome, de cette rhétorique de l’Apocalypse

S’ils trouvent leur forme, et leur énergie, dans la forme d’un adieu, mes textes reflètent surtout les soucis de mes contemporains, qu’il s’agisse de notre rapport de plus en plus complexe avec l’Animal, ou la menace de notre propre extinction. J’aimerais qu’on parle, ici, à Rome, de cette rhétorique de l’Apocalypse partout présente dans nos riches et anxieuses nations, et des effets de celle-ci sur notre moral comme sur nos créations.  Je voudrais en d’autres termes, et le jeu de mot advient ici à l’instant même où j’écris ces lignes, sans préméditation aucune, que l’on évoque le Kaputt Mundus dans la Caput Mundi….Ouf, c’est fait.

Nous en sommes donc là, silencieux, en cet après-midi que nimbe une lumière déjà printanière, à réfléchir à la forme à donner à ces prolongements à donner aux spectacles. Au loin, dans l’espace ménagé par la grande fenêtre du bureau directorial, la ville s’étend, avec au fond, à midi comme on dit dans l’armée, la Basilique Saint-Pierre.

 

Albert Goodwin, Apocalypse, 1903.

Comment la théologie s’accommode des prévisions du GIEC et des injonctions à tout changer ?

C’est alors qu’Adrian, le collaborateur scientifique, lâche un mot, juste un: Vatican… Ai-je bien entendu ? Le Vatican ? Oui, le Vatican, poursuit le jeune homme, invitons des chercheurs (des chercheuses ?) des facultés liées à l’Autorité Papale à discuter de la fin du monde, du collapse, de l’Apocalypse… voyons, pour faire simple, comment la théologie s’accommode des prévisions du GIEC et des injonctions à tout changer de nos mœurs et de nos pratiques.  Je souris, jette un œil sur la Basilique qui me paraît sourire aussi, je suis, littéralement, aux anges. Les collapsologues aux longs cheveux christiques, les Prix Nobel aux sandales également christiques, tous se sont exprimé dans les media, les réseaux sociaux ou les manifestations de rue. Mais l’Eglise, le Clergé et ses professeurs, tous ceux qui détiennent – je cite Bourdieu – le monopole des biens de salut ? Où sont-ils ? Qu’ont-ils à nous annoncer aujourd’hui que la Science s’accorde à révéler et prévoir des fins plutôt que des commencements, des agonies plutôt que des épiphanies ? C’est ce que nous découvrirons, peut-être, si Covid 19, 20 et 21 ne conspirent pas contre nous, à Rome, cet automne. Grande est ma hâte.


Antoine Jaccoud – Scénariste

Il écrit pour le cinéma, le théâtre et tout ce qui peut donner un support à l’expression orale. Il a coécrit et dialogué les films d’Ursula Meier (L’enfant d’en hautJournal de ma tête, Home), de Bruno Deville (Bouboule) ou de Bettina Oberli (Le vent tourne). À la scène, il fait entendre Le mari de Lolo (Ferrari), le dernier paysan du monde dans On liquide ou dit adieu aux bêtes dans son « monologue du zoophile », créé au Théâtre de Vidy-Lausanne en 2017 avec Jean-Yves Ruf. Antoine Jaccoud tourne également sur les scènes de Suisse et d’ailleurs avec les auteurs et musiciens du groupe de spoken word « Bern ist überall » ou en duo avec les musiciens Christian Brantschen ou Sara Oswald.  Au revoir, créé à Genève en 2017 avec et pour Mathieu Amalric est son plus récent monologue.

D’un patrimoine à l’autre, et retour

Chacun en conviendra : il y a une certaine évidence à faire le détour par Rome quand on travaille sur le patrimoine ; a fortiori quand on travaille sur le patrimoine inscrit à l’UNESCO, ce qui est mon cas, et l’Istituto Svizzero di Roma m’a accueilli deux mois au cœur de l’hiver 2021 pour faciliter mes recherches sur le sujet. Pourtant, ce n’est pas cette Rome patrimoniale, cette « série de témoignages de valeur artistique incomparable (…) produits pendant près de trois millénaires d’histoire » comme le dit le site internet de l’UNESCO, qui m’amenait sur la colline du Pincio. Mon objet à moi était les services de l’État italien chargés, à un titre ou un autre, de contribuer à alimenter la présence de l’Italie dans les activités liées à la Convention pour la Sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (PCI). Ce type de patrimoine, fait de pratiques culturelles et de savoir-faire, dont l’UNESCO a fait un objet phare de sa politique patrimoniale, est moins connu que l’autre, le Patrimoine mondial. Le centre historique de Rome figure depuis 1990 dans la Liste confectionnée au titre du second. Par contre, aucune pratique romaine ne figure sur la Liste dite représentative du PCI ; il faut aller jusqu’à Viterbe vers le nord pour trouver mention du PCI, la ville étant le théâtre d’une de ces « processions de structures géantes portées sur les épaules » dont l’Italie a obtenu l’inscription, en 2013 ; ou alors vers le Sud, à Naples, où « l’art du pizzaiolo » a été consacré par une inscription en 2017.

 

Plaque commémorative célébrant l’inscription sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO des « processions de structures géantes portées sur les épaules », parmi lesquelles figure la « Tour de Sainte-Rose » de Viterbo. Photo: B. Debarbieux.

Alors pourquoi venir à Rome ? Parce qu’en la matière, l’essentiel des décisions concernant l’Italie y sont prises, quelque part entre les murs de la Commissione Nazionale Italiana per l’UNESCO, Via di Sant’Apollinare, et ceux de trois ministères et du Palais Chigi. Car tel était le but de mon séjour : étudier comment l’État italien procède quand il s’agit d’inciter des communautés d’adeptes de pratiques culturelles à se lancer dans un démarche d’inscription, de les accompagner, d’arbitrer entre plusieurs communautés le cas échéant, mais aussi de coopérer avec d’autres États quand se profile une candidature « multinationale » comme ce fut le cas, avec la France et la Suisse, pour l’alpinisme ou encore avec l’Autriche et la Grèce autour de la transhumance, les deux inscrits en 2019.

 

J’arrive à Rome fin décembre dans une ville qui s’apprête à se confiner une nouvelle fois.

Mais rien de tout ceci ne fut possible. Le covid19 en a décidé autrement. J’arrive à Rome fin décembre dans une ville qui s’apprête à se confiner une nouvelle fois. Les portes des ministères se ferment. L’Istituto se replie sur lui-même ; l’exposition temporaire tombe dans un long sommeil ; les animations culturelles s’évaporent. Quand je comprends que la situation s’installe dans la durée, je renonce à mon projet initial et bascule sur la rédaction d’un livre qui me tient à cœur sur les mondialités du patrimoine. Il y est un peu question de Rome, mais à la marge. De camp de base pour atteindre les lieux de décisions de l’Italie en matière de patrimoine, l’Istituto se mue, le temps d’un confinement de plus, en havre de paix pour une résidence d’écriture, parfaitement propice à cela d’ailleurs.

Mais mon expérience du rapprochement entre Rome et patrimoine, circonstanciel dans un premier temps, ne s’arrête pas là. La situation exceptionnelle de l’hiver 2021 a tout changé. Fin décembre 2020, la ville est entrée dans une étrange torpeur. Les fantômes de l’histoire ont repris possession des rues désertes. Les lieux emblématiques de la cité, qu’aucun touriste ne venait côtoyer désormais, flottaient dans l’indifférence. Rome, que pourtant j’avais croisée à plusieurs reprises, ne m’apparaissait plus la même. La puissance des traces du passé, des hauts lieux de l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme, semblait décuplée. Et puis la décrue est arrivée : semaine après semaine, les portes se sont rouvertes, les rues se sont remplies de nouveau, les fantômes se sont repliés dans les caves et les greniers. Une sorte de renaissance sans rapport aucun avec celle qui a laissé des traces si spectaculaires il y a six siècles de cela. Cette séquence a été source d’émotions incroyables. Comme si ce palimpseste à nul autre pareil qu’est Rome s’était donné à lire d’une toute autre façon, le temps d’un court hiver, humide et lumineux.

 

« Le Colisée, au réveil d’un long confinement, avant le retour des visiteurs ». Photo: B. Debarbieux. 

Le patrimoine est affaire de temps

Le patrimoine est affaire de temps. Ce n’est pas seulement ce qui nous vient du passé ; c’est aussi ce qui nous fait être au présent et nous guide vers le futur. Comme me le disait un ami sociologue, c’est lui qui nous fait dire : « je procède de ce qui me précède ». L’expérience de Rome dans l’hiver 2021 m’a convaincu de quelque chose de plus : le patrimoine est affaire aussi de circonstances. Que la routine des pratiques ordinaires, celles des touristes et celles des Romains se grippe, et c’est toute l’épaisseur historique de la ville, toute sa capacité à vivre d’elle et avec elle qui s’en trouve changée. Pour observer cela aussi, la villa Maraini s’est révélée une sentinelle incomparable.

 


Bernard Debarbieux est professeur ordinaire en géographie politique et culturelle et en aménagement du territoire à l’Université de Genève. Ses activités sont principalement rattachées au Département de Géographie et Environnement et à l’Institut des Sciences de l’Environnement, au travers notamment du Pôle/Institut en Gouvernance de l’Environnement et Développement Territorial (P/IGEDT). Il est aussi Doyen de la Faculté des Sciences de la Société depuis 2014.