Sensibilités polymorphiques et sexe moléculaire

Installation vidéo et performance

Les paléontologues comprendraient peut-être l’époque actuelle comme le résultat d’une expérience sexuelle ratée. Mon prochain travail présente un certain nombre de propositions sur la façon dont les conceptions récentes de la molécularisation du corps pourraient se cristalliser dans une redistribution du sensible. La mobilité du plaisir et du savoir en tant que capital, l’expansion des chaînes d’approvisionnement mondiales et les transformations des systèmes écologiques ont toutes des répercussions sur les relations humaines et les configurations politiques. Ces nouveaux ordres économiques et sociaux ont largement bénéficié des progrès de la recherche moléculaire, de la biologie hormonale et libidinale, de la virologie et du sexe/design. J’entends la molécularisation du corps comme la pénétration croissante de nos corps par des micro et nanostructures artificielles, afin de fournir des ensembles de données pour des applications économiques et politiques.

Par exemple, notre matériel biologique est utilisé pour former la base de l’invention de nouveaux corps physiques et artificiels et explorer comment leur sexualité pourrait fonctionner. Les nanotechnologies façonnent aussi l’expérience humaine du plaisir par des interventions techniques et biomédicales.

Comment ces scénarios, dans lesquels le corps est jeté dans un monde moléculaire imprévisible, peuvent-ils mettre en scène des situations particulières permettant de réordonner les régimes sex/design actuels en faveur d’une micropolitique du sensible ?

Dans ce contexte de transformation du monde par les corps moléculaires, mon installation vidéo Molecular Sex propose un robot sexuel, physiquement et numériquement mis en scène, visant à libérer des visions normatives et technologiques des relations intimes.

Je m’intéresse particulièrement au lien entre le sexe, le plastique et la non-reproductivité.

Je mets en question les processus chimiques-biotiques-économiques que les rencontres humaines (et plus qu’humaines) avec les plastiques mettent en mouvement. Les plastiques connotent les métamorphoses indéfinies à tel point qu’ils perdent leur substance, leur matérialité, pour devenir matière malléable, une réalité virtuelle. Les objets du plaisir sexuel sont chimiquement liés aux plastiques, dans leur texture moléculaire, et rendent possible les indifférenciations sexuelles. Lorsque les bactéries pénètrent dans les composites plastiques, elles sont synthétisées pour produire de nouvelles formes de vie et accomplir des tâches technologiques. Des agencements changeants de molécules émergent de l’enchevêtrement de ces matériaux avec les plastiques.

Tout au long de l’œuvre, le robot, travailleur du carbone, apprend son existence en tant qu’être technoïde trans/matériel et, ce faisant, transforme les principes existants du plaisir. Il se comporte comme une étoile de mer fragile, un animal sans cervelle des grands fonds dont le corps est un système optique et sensuel en constante métamorphose. Puis, comme un hôte de la bactérie Wolbachia, il déforme l’amour et le sexe, dont les fluides corporels agissent comme des bombes intelligentes pour la spéciation aléatoire. Les plastifiants en forme d’hormones voyagent dans le corps jusqu’à ce qu’ils rencontrent un récepteur sur une cellule dont la forme complète la leur. Ces nouveaux ” corps en construction ” queer (Hawaway/Harvew) sont des conjonctures desquels des possibilités politiques peuvent émerger incluant des nouveaux matériaux ainsi que de nouveaux modes de travail.

Ces modes d’action sont générateurs d’occasions et d’effets politiques concrets, comme l’est devenu le Mouvement Sud-Africain Intersexuel. Après tout, il semblerait que l’exigence la plus urgente pour l’humanité soit un ordre politique qui corresponde aux pratiques techno-scientifiques corporelles. Dans les refuges ou espaces pour les formes de vie indisciplinées, les foyers pour invertébrés, les microbes techno-queer et les formes de vie doivent également être inclus. Il n’existe pas encore d’économie des transformations technologiques des désirs polymorphes, affinités liées au sexe et travail reproductif. C’est à nous qu’il incombe de créer des systèmes dans lesquels ces nouveaux ordres libidinaux peuvent trouver une place, pour affirmer le présent et l’avenir des réseaux non/humains d’affinités et leurs temporalités communes. Comment des êtres humains, en tant que partie intégrante de ces processus matériels, peuvent-ils modifier les pratiques et les conceptions de la politique ? Ces possibles de la politique se situent dans des formes de travail qui transforment et concrétisent les pratiques quotidiennes dans leur spécificité dynamique et les collectifs micro-matériels de la vie microbienne.


Johanna Bruckner (1984, Vienne) – Art visuels
A obtenu un MA in Fine Arts à la Hochschule für Bildende Künste (HFBK) à Hambourg. Elle a exposé récemment à 57ème Biennale de Venise, Despar Cinema Teatro; CAC-Centre d’art contemporain, Genève, (2019); galerie EIGEN+ART Lab (Berlin); 16. Biennale de Venise, Exposition internationale d’architecture, Venise; Galerie Reflector Contemporary (Berne); Deichtorhallen Hamburg; Sammlung Falckenberg (Hamburg), (2018), Migros Musem für Gegenwartskunst (Zurich); KW – Institut d’art contemporain (Berlin), (2017), Musée d’art contemporain Villa Croce (Gênes), (2016). Elle a donné des conférences dans différentes universités et institutions, dont la Bauhaus-Universität Weimar, l’Ecole d’art et design de Lucerne, la Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK), le Bâtiment d’art contemporain (BAC) à Genève. Pour son travail elle a reçu de nombreuses bourses d’études, a reçu le Hamburg Stipendium for Fine Arts (2016), elle est actuellement membre du Banff Center for Visual Arts au Canada et a été nominée pour un College Fellow in Media Practice à la Harvard University, USA. Elle enseigne au MA of Arts in Fine Arts à la Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK) et à la Hochschule der Künste Bern HKB.

À Rome, le regard porté sur la Méditerranée

Après un accueil en chaleur et en lumière, voilà que mon premier semestre à l’Istituto touche à sa fin. Le soleil et les 20 degrés ont perduré jusqu’en novembre : Il faisait bon se laisser aller, dolce vita et tutti quanti. L’été indien rendait les terrasses bien agréables même en période automnale avancée. À présent, la grisaille s’est installée avec sa pluie, voire ses déluges même par moment.

Maintenant que je vis au sud des Alpes, Venise me parait tout à coup moins lointaine. L’autre jour, la salle du conseil régional de la ville s’est fait inonder quelques minutes après le refus du conseil de mettre en place des mesures pour lutter contre le réchauffement climatique.

Malgré la pluie et peut-être aussi grâce à l’endurance du beau temps jusqu’à tard dans l’année, la Méditerranée centrale – théâtre de ma recherche doctorale – a continué de recevoir des dizaines de bateaux fuyant la Libye.

Les navires d’ONG – du moins ceux qui ne sont pas séquestrés ou criblés d’amendes – ont effectué des sauvetages périlleux ces dernières semaines. L’autre jour, le navire allemand affrété par l’ONG Sea Eye et baptisé d’après le défunt Alan Kurdi, s’est fait menacer par une milice libyenne alors que l’équipage tentait de sécuriser un pneumatique surchargé. Deux personnes sont encore portées disparues, on ne sait pas si elles ont été kidnappées par la milice ou si elles se sont noyées dans la confusion. Cet épisode rappelle à quel point ce qui se passe en Libye entre forces étatiques ou pseudo-étatiques, militaires ou liées à des groupes insurgents, et où les vies humaines sont devenues des marchandises dans une économie de la détention, reste flou.

Ma recherche tente de comprendre les conditions politiques et sociales qui permettent à l’Union européenne de collaborer avec un partenaire aussi contesté – la garde côtière Libyenne – dans ses efforts d’externaliser le contrôle migratoire. Une partie empirique de ma recherche se déroule à Rome, où un certain nombre de contentieux juridiques sont en cours pour essayer d’incriminer l’Italie pour son soutien logistique et formateur aux gardes côtes libyens.

Je démêle donc ces politiques de soutien souvent liées à des financements classés sous l’angle développement et coopération, alors même que la gestion de la migration devient de plus en plus sécurisée. En parallèle, je construis une réflexion sur la question de la responsabilité quant aux conséquences de ces politiques d’externalisation.

À travers ma recherche, je suis quotidiennement confrontée à des descriptions de situation ou à des histoires maculées de violations de droits. Parmi les plus spectaculaires : torture, dépravation de liberté, refoulement. En Libye une économie de la détention s’est maintenant développée. Le trafic d’êtres humains y est monnaie courante. Les refoulements vers cet enfer, lorsque quelques-uns parviennent à s’en échapper, sont quasi systématiques. C’est un des résultats de la politique d’externalisation de l’Union Européenne à travers son soutien aux gardes côtes Libyens. Entre 2014 et 2015, l’Italie avait pourtant mis en place des mesures de sauvetage notables. En finançant Mare Nostrum¹, elle avait permis à la marine italienne de venir en aide aux embarcations en difficulté. Les moyens existent pour agir face aux milliers de noyés qui périssent en mer chaque année. Ces morts sont donc évitables.

Dans L’Orientalisme, Edward Said fournit des outils analytiques qui nous permettent de démêler les discours à l’œuvre dans la construction d’une hiérarchie de la valeur des êtres humains. Sa théorie est liée à la représentation historique de l’Altérité – en l’occurrence, de l’Orient. Ces représentations ont été construites par des décennies de productions savantes et artistiques, qui ont fixé la différence par le biais du texte, de l’image ou même du film. L’Orientalisme nous aide à comprendre quelles vies comptent, et lesquelles un peu moins et surtout, quels processus historiques ont contribué à cet état de fait. Dans un même sillage, la philosophe Judith Butler se demande quelles vies sont dignes d’être pleurées, en théorisant les processus de déshumanisation en temps de guerre.

C’est la création orientaliste de l’altérité qui contribue à nous rendre moins concernés par les morts en Méditerranée. Ces Autres ne peuvent finalement pas être véritablement civilisés lorsqu’ils entrent dans ces embarcations périlleuses ; toute personne rationnelle sait qu’elle risque de se retourner à la première vague ! Ces Autres ne peuvent pas être dignes de ‘notre’ protection, en traversant le désert puis la mer pour chercher une vie meilleure, frappés par le mirage d’un Occident paradisiaque.

L’Orientalisme de Said aide à déconstruire les forces et les mots qui catégorisent la mort des Autres comme étant moins digne d’être pleurée. L’externalisation du contrôle de la frontière m’interroge, car elle dissout la responsabilité pour la mort en mer. En rendant possible le sauvetage en mer par des milices, les institutions qui détiennent la force de frappe financière et politique gardent leurs mains propres.

Un article que la philosophe et critique Naomi Klein a rédigé pour la revue de la London Review of Books, m’a récemment interrogé. Il est intitulé « Laissez-les se noyer » (Let them drown). L’auteure y expose la violence liée à la construction de l’altérité dans un monde qui se réchauffe. Elle argumente que la problématisation de la catastrophe climatique doit être élaborée avec la sagesse de penseurs postcoloniaux comme Edward Said. Pourtant, pour un Palestinien comme Said, les soucis liés à la terre tournaient davantage autour de sa confiscation et son annexion plutôt qu’autour de l’accroissement de son aridité et de sa désertification. Les inquiétudes environnementales sont facilement éclipsées par des maux plus immédiats, tels que la guerre et l’occupation dit-elle, mais nous devons les penser ensemble.

Ici en Italie où la pluie continue de tomber, je suis sans cesse ramenée à la mer. La mer qui monte, menaçante dans son Aqua Alta à Venise. La Méditerranée qui sert de médiatrice dans les conflits sociaux, surface sur et sous laquelle le pétrole et le gaz libyen circulent, sur laquelle les gens prennent la fuite et sous laquelle ils meurent d’une mort évitable. L’or noir peut continuer à circuler sans entraves, c’est aux personnes qu’on a fermé les portes.

Pour moi aujourd’hui à Rome, penser l’externalisation c’est penser ensemble les arrivées des bateaux sur les côtes des îles italiennes, les portés disparus au large de ces terres et les inondations qui ont frappé les villes italiennes. Car c’est aussi la construction de cette l’altérité qui a facilité – en justifiant l’entreprise coloniale – l’arrachement de tout ce carbone des sols lointains pour le propulser au ciel.

 

[1] Opération militaro-humanitaire visant à dissuader les passeurs, mais surtout à opérer des sauvetages dans les eaux internationales de la Méditerranée centrale


Kiri Santer (1991, Lausanne) – Anthropologie juridique et sociologie politique
A fait ses études en langue et civilisation arabes, littérature comparée et anthropologie aux universités de Genève et de Neuchâtel. Elle a obtenu un MA en Anthropologie et Sociologie à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres en 2015. Doctorante en sociologie politique et anthropologie juridique à l’Université de Berne avec une bourse Doc.ch du Fonds national suisse de la recherche scientifique, elle a l’intention de mener des recherches à Rome sur le pouvoir croissant de la Garde côtière libyenne et la récente transformation des frontières extérieures de l’Union européenne en Méditerranée centrale. Depuis 2017, elle est assistante de rédaction de la revue Anthropological Theory.

Nouveaux paysages de plastique

Dans les années 1960, l’Italie vit une période de forte croissance économique. Ce phénomène, dit aussi « il boom », transforme la réalité sociale, culturelle et matérielle de l’époque. En témoigne le film homonyme de Vittorio De Sica qui dresse le portrait d’un jeune homme se perdant dans un style de vie effréné, rythmé par la consommation jusqu’à envisager de vendre ses propres yeux pour rembourser les dettes ainsi accumulées.

Les produits du design industriel deviennent les emblèmes du miracle économique. Le culte de l’objet se traduit dans un « nouveau paysage domestique » – qui donne lieu à une importante exposition au Museum of Modern Art à New York en 1972 – marqué par un véritable engouement pour les matériaux industriels et plus particulièrement pour les substances synthétiques. Parmi tant d’autres objets en plastique qui prennent alors place dans les foyers, on peut  citer les unités de rangement empilables en plastique ABS d’Anna Castelli Ferrieri pour Kartell, les lampes en PVC de Cini Boeri ou encore ses fauteuils Bobo, Bobolungo et Boboletto en polyuréthane, ainsi que son canapé extensible Serpentone, vendu au mètre. Nombreux sont les objets qui, par leur apparence ou le choix de leur matériau, remettent en question les notions de bon goût et critiquent plus ou moins ouvertement les valeurs capitalistes et consuméristes de l’après-guerre.

Dans le champ de l’art, on peut constater des préoccupations similaires. Les artistes redéployent non seulement les images et symboles du boom, mais reflètent aussi les conditions de production industrielle et les logiques de consommation, notamment par l’emploi de nouveaux matériaux tels que les polymères. À Rome la peintre Carla Accardi découvre au milieu des années 1960 un film plastique transparent dont on lui avait envoyé un échantillon. Le Sicofoil devient alors son matériau de prédilection – à tel point que le nom de cette matière, qui n’est plus produite de nos jours, est aujourd’hui inextricablement lié à sa pratique. Carla Accardi figure certainement parmi les exemples les plus connus, mais bien d’autres artistes romaines travaillent également avec des polymères durant les années 1960 et 1970 : Laura Grisi utilise du plexiglas et d’autres matériaux industriels tels que le néon et l’aluminium afin de créer des « peintures variables » pouvant être manipulées par le public. Tomaso Binga pour sa part, recycle des emballages en polystyrène dans des portraits-collages qui remettent en question la représentation des femmes.

Les œuvres de ces artistes seront au cœur de mes recherches durant mon séjour à Rome, dans l’objectif d’avancer ma thèse de dissertation sur les matières synthétiques dans l’art des années 1960 et 1970. J’ai choisi de me focaliser sur des artistes femmes afin de contrer un discours androcentrique concernant les matériaux industriels. Dans le contexte de ces pratiques féminines et féministes, il s’agira aussi de réfléchir sur la signification des polymères en relation avec les espaces de production et de reproduction sociale, tels que les lieux de travail, les foyers et les écoles, entre autres…Mais aussi d’étudier la question de la reproductibilité et de la « production » d’êtres humains, en incluant la maternité comme sujet artistique et l’enfance comme catégorie politique ; ou encore l’idée de répétition, que ce soit comme geste artistique ou dans le quotidien, notamment dans le travail domestique et affectif.

Ces idées habitent mes pensées du moment et s’articuleront au fil de mes recherches, lectures et rencontres romaines – avec l’aide, il faut bien l’avouer, d’un ou deux cafés dans un gobelet en plastique.


Charlotte Matter (1983, Lyon/Zurich) – Histoire de l’art
A obtenu son diplôme de MA en histoire de l’art à l’Université de Zurich en 2015. Elle est assistante de recherche à l’Institut d’histoire de l’art de l’Université de Zurich, où elle coordonne le programme de Master “Art History in a Global Context”. Elle travaille actuellement à une thèse de doctorat sur le plastique comme matériau dans l’art dans les années 1960 et 1970, avec un intérêt particulier pour les œuvres de deux artistes qui ont travaillé à Rome : Carla Accardi (1924-2014) et Laura Grisi (1939-2017). Pour ce travail, elle a reçu une bourse d’un an de la Bibliotheca Hertziana pour le projet de recherche « Rome Contemporary », qui débutera en septembre 2019.

L’Institut Suisse et l’espace de l’histoire

La profession d’historien ne fait guère exception. Ancrée dans son temps, conditionnée par la société qui l’entoure, elle a été profondément atteinte par l’arrivée d’internet. Plus qu’atteinte, elle en a été transformée. Transformée, car ses sources, les livres, les images et même les documents d’archives, autrefois si difficiles à trouver, sont désormais à la portée de tous, pourvu que l’on sache chercher. Mutation radicale que celle-ci qui interroge les pratiques des historiens, qui interroge surtout leur rapport à la matérialité des sources, à l’espace, aux lieux où l’histoire s’est faite : peut-on écrire une histoire dont les bases et les limites sont fixées par l’immatériel ?

Historien du XVIIIème siècle et de la Grande Révolution, cette question me traverse et m’interroge puisque, fellow à l’Institut Suisse de Rome, j’ai la possibilité de parcourir les mêmes chemins qu’ont empruntés il y deux-cent vingt ans les soldats de l’armée d’Italie entrant dans la capitale de la Chrétienté. Elle m’interroge car par un jeu de miroir ces palais, ces rues, suscitent en moi des questions que j’avais jusque-là minorées, voire ignorées : qu’ont-ils éprouvé en marchant devant les richesses du Pape et de la grande aristocratie romaine, ces enfants d’une République naissante qui les avait arrachés aux clochers de Normandie, de Bourgogne et d’Auvergne pour conquérir l’Italie (et la Suisse), sous les ordres de Bonaparte, de Berthier ? Comment ont-ils regardé cette ville vieille de deux milles ans d’histoire, cette ville avec le plus grande patrimoine libraire d’Europe et du monde, ces hommes de vingt ans à peine alphabétisés, fils des champs et de la terre ? Surtout, comment se sont-ils réappropriés cette immense richesse culturelle pour la mettre au service de la souveraineté populaire, ces hommes, leurs commandants et les savants qui les accompagnaient ? De par ma présence à Rome, ces questions jusqu’ici théoriques s’agencent différemment, leur hiérarchisation évolue autant que mon intelligibilité du réel se modifie.

Dès lors, puisque ma recherche consacrée aux pratiques culturelles de la (courte) période républicaine à Rome évolue dans un rapport dynamique avec la ville qui m’entoure, mon séjour au sein de l’Institut Suisse se révèle crucial. Il était déjà important car il offrait une occasion unique pour un chercheur qui travaille en Suisse de suivre les activités du monde académique romain, tout en connaissant des collègues internationaux. Crucial il le devient car en raison des conditions de travail offertes à ses fellow, il permet de réinvestir la ville et de créer ainsi une sorte de jeu de miroir permanent, de réinventer la recherche, en l’ancrant et en étayant le raisonnement dans un espace physique, qui est aussi un espace historique. En ce sens, l’Institut Suisse est donc bien plus qu’un lieu d’accueil, il est un véritable laboratoire qui permet à l’historien que je suis de dépasser les limites immatérielles imposées par les conditions de recherche actuelles et d’emprunter le chemin de la réflexion historique.


Francesco Dendena (1981, Milan/Paris) – Histoire moderne
A étudié histoire à l’Université de Milan et a obtenu un doctorat en histoire en 2010 en co-tutelle entre l’EHESS de Paris et l’Université des études de Milan. En 2012, il a obtenu le Prix François Furet, décerné par l’EHESS pour sa thèse de doctorat. Il travaille actuellement sur un projet post-doctoral avec l’Università della Svizzera Italiana, dans le cadre du projet “Milan and Ticino (1796-1848). Shaping spatiality of a European Capital” (Fondo Nazionale Svizzero-Sinergia). Le projet de recherche qu’il entend développer à Rome concerne les bibliothèques et la politique du livre dans la Rome jacobine (1798-1799), dans le but d’étudier les transformations introduites par l’invasion française et l’expérience républicaine sur le système des bibliothèques publiques dans la Rome papale.

Historien spécialiste de la Révolution française
Membre associé du groupe de travail :
« Milan and Ticino (1796-1848). Shaping the Spatiality of a European Capital »

Retour à Rome

La première fois que je suis venue à l’Institut suisse de Rome, c’était lors d’un voyage d’études. Notre guide, professeur de latin, y avait séjourné trois ans. Du haut de la tour de la villa Maraini, j’ai découvert la Ville, qui étalait ses églises et ses terrasses ocres à perte de vue. Je me suis jurée de revenir. Ce fut une dizaine d’années plus tard, pour travailler sur ma thèse. Notre volée était une bonne cuvée, joyeuse et curieuse, et le mélange entre artistes et scientifiques a pris comme une formule magique helvétique. Plusieurs sont devenus des amis, des parrains, des marraines. Je suis revenue souvent, toujours avec le sentiment de rentrer à la maison. En 2008, c’était pour les 60 ans de l’Institut, et nous avons lancé AMA ISR, l’Association des membres et amis de l’Institut suisse de Rome. Me voici aujourd’hui de retour comme « Senior Fellow ». Du cinquième étage, j’ai passé au quatrième, d’une chambre à un appartement avec terrasse et vue sur le Casino Ludovisi. Je ne reçois plus la visite de mes parents, mais celle de mes enfants.

Les membres actuels me demandent ce qui a changé depuis 20 ans : beaucoup. L’Institut bouillonne d’événements, l’équipe a doublé, des antennes se sont ouvertes à Milan et à Palerme, les bureaux de l’administration sont montés d’un étage, la bibliothèque est descendue, les fauteuils du Corbusier ont disparu. Les salons accueillent désormais les expositions, le dîner d’inauguration se sert dans le grand escalier de marbre sous le portrait en pied de la comtesse.

Et Rome ? Je l’ai connue en meilleure forme. Elle croule sous les touristes et les déchets. Les poubelles débordent sur les trottoirs défoncés. Autour de la via Ludovisi, beaucoup d’enseignes ont fermé. Partout, des panneaux « Vendesi ». Le Café de Paris se déglingue tristement derrière son grillage. Les ruines antiques, elles, ressuscitent. Elles offrent des visites virtuelles époustouflantes. J’ai eu des frissons à voir se redresser la faramineuse Domus Aurea et à me promener dans la maison d’Auguste. J’ai découvert la Crypta Balbi et son méandre de couches millénaires. J’ai refait, comme à chaque fois, le chemin des Caravage. Et puis il y a le parc de la villa Borghese, avec ses grands pins et son animation, le dimanche, quand les Romains s’y retrouvent en famille ; les horloges aux heures fantaisistes, qui démultiplient le temps à chaque coin de rue ; la bonne humeur des gens, convaincus que leur ville est éternelle ; cette lumière unique ; ce ciel bleu, traversé de ballets d’étourneaux, de mouettes et de perroquets acidulés. Leurs cris dominent les klaxons exaspérés et le ronflement des bus de touristes parqués devant l’Institut. Le soir, j’entends les grillons dans le jardin et les rires qui descendent des fenêtres ouvertes de la cuisine du cinquième. Ils me disent que les nouveaux membres, là-haut, mangent ensemble, se racontent leur vie, leurs rêves, et partagent gaiement autour de quelques bouteilles de vin le bonheur d’être à Rome.


Danielle van Mal-Maeder est Professeure ordinaire de langue et littérature latines à l’Université de Lausanne et Présidente de l’Institut d’archéologie et des sciences de l’Antiquité.
Après des études à l’Université de Lausanne, elle a fait sa thèse à l’Université de Groningue aux Pays-Bas. En 1995-1996, elle a séjourné comme membre à l’Institut suisse de Rome. Elle y a organisé des événements scientifiques liés à ses recherches, qui portent principalement sur le roman antique et la rhétorique. Actuellement en congé scientifique, elle profite de son séjour à Rome pour rédiger des articles et pour élaborer un projet de recherche sur la renaissance des exercices de rhétorique antique en milieu scolaire et universitaire.

Rome et le Proche-Orient ancien : quand l’histoire devient futur

Rome et plus généralement l’Italie, bénéficie d’une grande tradition « Orientaliste ». Un terme aujourd’hui considéré paternaliste à cause de son origine colonialiste, utilisé autrefois par les érudits occidentaux pour définir les études sur l’histoire, la société, les langues et les cultures asiatiques. Cette tradition a ses racines dans les premières et glorieuses explorations de l’Asie occidentale. Ainsi les cas du voyageur vénitien Giosafat Barbaro (XVe siècle) ou du jet-setter romain Pietro della Valle (XVIIe siècle), qui les premiers ont apporté à l’Europe des témoignages de cultures anciennes et oubliées.

Actuellement, Rome héberge de nombreuses institutions d’intérêt orientaliste qui ont énormément contribué au développement des études historiques, philologiques et archéologiques du Proche-Orient ancien (POA). A La Sapienza – Università di Roma (plus grande université européenne en termes de nombre d’étudiants inscrits et de personnel employé), au moins quatre générations de savants ont contribué à faire de cette université l’un des centres d’Archéologie du POA et de l’Assyriologie les plus importants au monde. C’est aussi, le lieu de fondation de l’Histoire du POA comme discipline indépendante. À ce jour, les départements de Scienze dell’Antichità et Istituto Italiano di Studi Orientali se composent de nombreux professeurs et chercheurs (résidents ou invités) qui sont promoteurs d’intenses activités archéologiques aussi bien en Iraq (Tell Abu Shahrain/Eridu, Tell Abu Tbeirah, Tell Surghul/Nigin) que dans d’autres pays du Proche-Orient (Turquie, Syrie, Palestine, Iran). On trouve aussi l’enseignement de disciplines relatives au POA dans d’autres universités de la capitale, telles que l’Università degli Studi Roma Tre, l’Institute Oriental Pontifical et l’Institut Biblique Pontifical. Ce dernier abrite également l’une des plus grandes bibliothèques d’intérêt assyriologique en Europe : ses couloirs et locaux réunissent de nombreux érudits internationaux qui exploitent les ressources qui sont y conservées.

Des autres institutions non universitaires complètent le vaste panorama romain et collaborent à la recherche, à la conservation et à la diffusion du patrimoine culturel du POA. C’est le cas de L’Istituto di Studi sul Mediterraneo Antico (ISMA) au sein du Consiglio Nazionale delle Ricerche, ainsi que du Museo Nazionale d’Arte Orientale (MNAO) et de l’Associazione Internazionale di Studi sul Mediterraneo e l’Oriente (ISMEO – Istituto per l’Africa e l’Oriente, IsIAO).

L’Istituto Svizzero offre à ses résidents un ancrage et la possibilité d’établir un contact direct avec ces réalités culturelles, dont la coexistence constitue un cas extrêmement rare. C’est donc un privilège pour l’auteur de ces lignes, un Assyriologue, de développer un projet de recherche dans cette institution.

Contrairement à ce qu’on peut souvent imaginer, l’Assyriologie est un domaine d’étude extrêmement vaste qui examine la production écrite – et donc la culture – de nombreuses populations du POA réunies par l’écriture cunéiforme. L’horizon chronologique couvert par cette discipline dépasse les trois millénaires d’histoire (de la fin du IVe millénaire av. J.-C. au début du Ier millénaire ap. J.-C.), dans une région géographique qui a la Mésopotamie comme centre (correspondant grosso modo à l’Iraq d’aujourd’hui) et qui s’étend du Levant et de l’Anatolie à l’Ouest à l’Iran et l’Asie centrale à l’Est. Les genres textuels intéressés par l’écriture cunéiforme sont très variés et couvrent – entre autres – littérature, religion, médecine, astronomie, textes lexicaux, juridiques et scolaires. L’administration et l’économie sont toutefois les genres les plus répandus dans un patrimoine textuel qui compte des centaines de milliers de documents. Mes principaux intérêts de recherche concernent précisément ces genres et particulièrement la gestion des terres agricoles dans la Mésopotamie du IIIe millénaire av. JC. La paléographie (c’est-à-dire l’étude de l’évolution des signes cunéiformes à travers le temps et l’espace) et la géographie historique (la reconstruction du paysage naturel et anthropique à partir d’un certain contexte culturel) constituent d’autres points d’intérêt de la recherche que je vais mener ici pendant cette année romaine.

À cette fin, la résidence à la Villa Maraini, élégant cadre architectural de l’Istituto, garantira sans aucun doute une expérience de recherche positive, qui enrichira encore le paysage culturel de la Ville éternelle, vers un futur toujours plus romain des études assyriologiques et du Proche-Orient ancien.


Armando Bramanti (1989, Palerme) – Assyriologie
Après un BA en Histoire (2010) et un MA en Archéologie à Sapienza – Università di Roma (2012), a obtenu un doctorat en Assyriologie en co-tutelle entre Sapienza et Friedrich-Schiller-Universität Jena (2017). Après de nombreuses périodes de recherche pre- et post-doctorale en Italie, Allemagne, Espagne et États-Unis, il a travaillé à l’Université de Genève, grâce à une bourse d’excellence de la Confédération suisse (ESKAS), sur un projet de paléographie cunéiforme. Sa recherche à l’Istituto Svizzero portera sur la géographie historique du troisième millénaire dans le sud de la Mésopotamie. Il est également impliqué dans la préparation de la publication sous forme de monographie de sa thèse de doctorat sur la gestion des terres arables dans la Mésopotamie de la période des dynasties archaïques.

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Septembre

Septembre = rentrée. Une équation traditionnelle.
Mais à Rome la rentrée est tardive. Elle se prélasse dans de magnifiques journées de fin d’été, elle se fait attendre, se fait désirer. Les parents romains, épuisés par trois longs mois de vacances scolaires (passés à organiser des activités pour enfants ou adolescents avec l’aide des grands-parents et de la famille élargie), ne cachent plus leur joie de retrouver des horaires scolaires et structurés. Le 16 septembre les écoles reprennent la main. Les parents soufflent enfin. Les enfants se dissolvent en bandes bruyantes.

Devant les murs de la Villa Maraini, à deux pas de la Villa Borghese, dans un quartier sans école, le défilé des touristes continue. Des groupuscules se déplacent en grappe autour d’une main levée, la rue est assiégée de bus touristiques, le trafic chaotique. Septembre c’est haute saison : les voyages organisés ont remplacé les familles trop bronzées arpentant distraitement, entre deux plages, une Rome surchauffée.

Derrière les murs de la Villa, une fois bouclée la période estivale avec une dernière summer school, c’est la rentrée des nouveaux résidents. L’istituto a été astiqué pendant l’été, les chambres et les ateliers sont prêts. La bibliothèque attend les chercheurs, les appartements dévolus aux résidents avec famille ont même un air de neuf.
A mi-septembre alors qu’arrivent les 13 résidents romains qui s’installent ici pour 10 mois, le nouveau programme de résidence à Palerme est déjà lancé. Deux résidentes ont pris leurs quartiers pour trois mois au Palazzo Buttera, une splendeur du 17ème siècle sur le bord de mer de Palerme, rénové avec un soin confondant par un couple de collectionneurs.
Le 23 septembre c’est un premier voyage d’études à Palerme qui rassemble résidents de Rome, Milan, Palerme et Senior Fellows de l’Institut. Un programme chargé pour apprendre à se connaître, pour échanger et découvrir.
L’architecture de Palerme et son rapport à la mer, des ateliers d’artistes et des collections installés dans de vieux palais, les archives municipales, le programme des premiers jours nous emmène finalement jusqu’au jardin botanique ou “Orto botanico”.  Où en fin de journée une attaque de moustiques aura presque raison des plus courageux qui gesticulent de manière erratique sous l’agression répétée des insectes. Le directeur, notre guide, en est réduit en vrai botaniste à dépecer une plante d’aloe vera et à en distribuer les morceaux pour calmer les morsures.

Le lendemain chacun se présente avec un flacon d’anti-moustique à la visite du palais des Postes, un bâtiment rationaliste et monumental de l’architecte Mazzoni inauguré au début des années 30. Rideaux brodés à la gloire du progrès, fresques, céramiques marbres rares et meubles art deco originaux, explications détaillées des architectes et professeurs d’Histoire de l’art pour remettre dans son contexte et apprécier cette architecture typique de l’ère fasciste.
Le programme se déroule à un rythme soutenu et inclut encore le vernissage de l’exposition “fianc* à fianc*”, des artistes zurichois Rico Scagliola et Michael Meier. Organisée au Palazzo Ziino par l’istituto, l’exposition offre films et vidéos de production récente et séduit visiblement les visiteurs palermitains.
Au dernier jour, l’excursion a Gibellina pour la visite au “Grande Cretto” de Burri, magnifique et émouvant monument de Land art, renverra chacun à soi-même pour une visite solitaire des dédales blancs qui renferment les restes de la ville de Gibellina, complètement détruite par un tremblement de terre en 1968. La gigantesque œuvre de ciment de Alberto Burri, réalisée entre 1984 et 1989 transmet une nostalgie unique et prépare à la visite de Gibellina nuova, ville utopique, ville d’architectes reconstruite de toutes pièces, de l’église au théâtre inachevé, dans les années 80, à bonne distance de la ville ancienne.

Le voyage à Palerme se termine dans ce lieu étonnant et étrange. Quatre jours denses avant de rentrer à Rome pour la soirée de présentation des résidents “September Calling”. Au piano nobile de la Villa, les chercheurs et artistes, hyper précis, se présentent en 5 minutes chrono à un parterre d’une centaine d’invités romains intéressés par l’incroyable diversité de leurs projets. Dans le jardin les connexions se font avant que la soirée s’ouvre au public.
La musique résonne dans la nuit avec un concert sous les palmes. Mille spectateurs défilent pour écouter les groupes suisse et italiens pour le dernier concert open air avant l’hiver. Il fait doux, la soirée s’étire, un public aimable ne veut plus quitter les lieux et prolonge la fête.
L’été est fini. Septembre est bouclé. L’année académique de l’Institut peut commencer.


Joëlle Comé est directrice de l’Institut suisse. Au bénéfice d’un Master en cinéma et culture de l’INSAS (Bruxelles), elle a une longue expérience dans la conduite de projets culturels internationaux, l’encouragement à la culture, la formation artistique et la politique culturelle. Joëlle Comé a commencé son parcours professionnel au CICR – Comité international de la Croix-Rouge. Après plusieurs années comme déléguée dans des pays en conflit sur 3 continents, elle devient productrice et réalisatrice de films documentaires et institutionnels au siège de Genève. Elle rejoint ensuite l’ECAL (Lausanne) en tant que responsable du département cinéma, puis fonde et dirige sa propre compagnie de production cinématographique. En 2007 elle est nommée Directrice des affaires culturelles du Canton de Genève. Depuis 2016 elle est directrice de l’Institut suisse à Rome.

En train

Depuis quelques mois, je suis installé à Milan. Ce petit déménagement m’a transformé en pendulaire, toujours en train entre Rome et Milan et entre Milan et Genève.
J’ai le plaisir de percevoir la distance entre nous sur un mode plus physique, presque plus naturel. Prenant le train, je dois suivre les vallées, passer les montagnes, longer les lacs et franchir les fleuves. Je suis dans un mode de locomotion et non dans une capsule close comme me le propose l’avion.
C’est très étrange à dire, mais le train permet aussi de parler de nous, de nos régions, de nos habitudes. Le déplacement n’est pas forcément le plus perceptible par les fenêtres. Il est assez clair à chaque voyageur quand un wagon franchit une frontière linguistique. Nous comprenons rapidement quel est le sens de la logique économique ou politique du voyage. Une fois touriste à un certain horaire, dans un certain sens, une autre fois politicien dans un autre, à un horaire différent, le code vestimentaire et les allures changeant du tout au tout. Il y a des saisons, des jours, des heures et des destinations qui sont liés. Le train est une ligne claire, un dessin précis et déterminé.

Rêvant par la fenêtre du train à grande vitesse de Milan à Rome, je cherche dans mes souvenirs quelles émotions me permettraient de m’approprier cette grande voie droite qui à plus de 260 kilomètres heures traverse la Toscane. Je me souviens tout à coup de ma lecture adolescente de La Modification de Michel Butor (1957). Ce voyage qui est le cœur du livre. Le narrateur, amoureux tiraillé, est dans un train de nuit qui doit l’amener au matin à Rome.
Plus de trente ans que je n’ai pas lu ce livre. Mais il me reste un passage, souvenir très net qui m’avait permis d’apprendre la signification du terme « élytre¹ ». De son compartiment le narrateur voit passer de très longs trains de marchandises transportant des pièces de carrosserie automobile semblables à de belles ailes rigides de scarabées.
Si le trajet n’a que peu changé, si les pensées, les projections, les troubles qui me portent d’un lieu à l’autre pourraient m’être familiers, mon rapport au monde industriel n’aura lui jamais plus la même texture. Je ne sais s’il faut regretter les ailes brillantes des carrosseries italiennes. Je sais seulement que l’esthétique de l’industrie n’est absolument plus la même. Le silence me semble avoir rempli les usines, la mécanique avoir perdu face à l’informatique. Mon train bruisse du cliquetis des ordinateurs portables. Par la fenêtre de mon wagon les paysages ont repoussé les usines, hors-champ…


¹ Aile antérieure très dure qui recouvre et protège l’aile postérieure. Élytre fascié, mordoré, les élytres des hannetons. La coccinelle qui, sur son épaule, soulevait depuis un moment ses élytres (France, Orme,1897).Quelques lignes, quelques vers à la mesure d’un gosier d’oiseau ou d’un élytre de cigale (Claudel, Poés. viv.,1952).


Samuel Gross est responsable du programme artistique de l’Institut suisse. Il a obtenu un master en Histoire de l’art à l’Université de Genève en 2001. Depuis, il travaille comme commissaire d’exposition indépendant et critique d’art pour des magazines d’art et collabore à des livres d’artistes (éditeur et auteur de la monographie de Sylvie Fleury, 2015, publiée par jrp | Ringier). Parmi ses expériences de travail précédentes on retriendra notamment sa collaboration avec la Fondation Speerstra, Suisse, en tant que directeur jusqu’en 2014; la Galerie Evergreene, Genève, en tant que directeur artistique (2007-2012) et le MAMCO (Musée d’art moderne et contemporain), Genève, en tant qu’assistant du directeur. Parmi les expositions qu’il a récemment organisées, on peut citer ici: Roman Signer, Institut suisse, Rome; Balthasar Burkhard, Institut suisse, Milan; John M. Armleder, Institut suisse, Rome; Elizabeth Murray « Récit d’un temps court 2 », MAMCO, Genève. Samuel Gross a été aussi membre de différentes commissions artistiques, entre autres: Prix Manor, Artissima – section Present Future, et F.P. Journe.

Un 1er août romain

Dans la ville accablée de chaleur, les derniers jours de juillet voient la cité commencer à se vider de ses habitants, de ses petits commerces, de ses voitures et de ses cafés.
Dans toutes les rues de Rome, un magasin de proximité après l’autre baisse son rideau fer sans un mot d’explication aux malheureux clients à la recherche d’un café, d’un journal, d’un pressing, individus isolés restés imprudemment ou contre leur volonté dans la torpeur urbaine, loin des plages bondées.
C’est l’évidence, le mois d’août et la perspective de Ferragosto transforment l’animation bruyante du quotidien “romanesco” en espaces surchauffés, déserts et poussiéreux.
La capitale se scinde plus que jamais entre quartiers et tracés hyper fréquentés du centre historique, livré aux hordes habituelles de touristes surbronzés, et quartiers résidentiels endormis, accablés dès la mi-journée par une chaleur implacable renvoyée inlassablement du bitume fondu, des moteurs d’airs conditionnés et des pavés de pierre noire.

Via Ludovisi, au 48, entre clients des hôtels de luxe du quartier et bus hop-off à impériale, la Villa Maraini semble indifférente aux stridences de ses grillons et au ralentissement général. L’Istituto svizzero résiste encore en produisant une activité dense mais insoupçonnable depuis la rue.

Le programme des summer schools ou académies d’été 2019 a été lancé début juillet, soit dès le départ des résidents de Roma Calling, programme transdisciplinaire de résidences conclu fin juin. Ce relativement nouveau programme voit se succéder chaque semaine à la Villa Maraini une université ou haute école spécialisée suisse venue chercher à l’Istituto svizzero les conditions idéales d’une semaine de recherche pour jeunes doctorants ou étudiants de master.
En 2019, plusieurs séminaires entre architecture, art et restauration ont pris leurs quartiers à l’Istituto svizzero pour des journées d’études uniques, comme une respiration estivale pour approfondir, hors routine académique, un sujet qui trouve son articulation avec le pays, la ville, le contexte culturel ou la transdisciplinarité.
La haute école d’architecture de Muttenz (FHNW) ouvre les feux avec un programme alternant visites de quartiers, analyse et workshops, “Learning from Rome – Approaches to a dense Neighbourhood” : 5 jours de marches, analyse urbaine et photographie, lecture et contributions diverses par professeurs et personnalités suisses et italiens. La Haute école d’art de Bâle reprend une thématique qui lui est chère en lien avec la nature “The rare ability to become Ocean – A method for Ocean Literacy”. Là aussi les participants issus des HES suisses et/ou universités partenaires italiennes, alternent visites sur le terrain, sorties à Ostie et projections nocturnes de films.
Cette semaine c’est la SUPSI (scuola universitaria professionale della Svizzera Italiana) qui met les mains dans le plâtre, littéralement, avec une semaine de recherche où 16 participants, spécialistes de la restauration ou doctorants en histoire de l’art, abordent en théorie et pratique le sujet de l’influence tessinoise sur le stucco à Rome “Stucchi e stuccatori ticinesi a Roma, Dalla riscoperta cinquecentesca alla grande tradizione barocca ”. Dans les salles souterraines de l’Institut, nappes en plastique sur tables de travail et sacs de plâtre donnent une allure inattendue à la salle de conférence. A l’abri de la canicule qui sévit juste au-dessus dans le jardin, on sculpte et on interprète en essayant de reproduire avec intelligence et savoir-faire une frise incomplète.

Le programme des académies d’été de l’Istituto ne connaît pas de trêve pour la fête nationale. Ce soir de premier août, au contraire, une conférence qui détaillera notamment la restauration de la chapelle Paolina al Quirinale devrait remplacer feux d’artifices, discours et saucisses, et réunir un public intéressé.
C’est de bonne guerre dans l’air saturé de l’été romain. La fête nationale de l’ambassade a elle bien eu lieu et la fierté nationale est sauve.
A l’institut, ce soir comme tous les soirs d’été, sous les palmiers et pins maritimes du jardin on aspire à profiter au maximum de chaque journée et de chaque soirée. Les participants qui découvrent l’institut se demandent déjà comment ils y reviendront.
Art&sciences, connaissance, échanges&idées : Les mots clés du projet summer schools ont trouvé une juste place, un havre inspirant dans la touffeur de l’été romain. Un remède à l’indolence saisonnière. Fin août et début septembre débarqueront encore les deux dernières académies d’été, respectivement de l’edhea (école de design et haute école d’art du Valais) sur des questions “liquides” et de l’USI (université de la Suisse italienne) pour une seconde édition d’une approche transdisciplinaire du Temps (Time after Time). Avant la reprise du programme annuel, la rentrée académique et les résidences : L’automne.

Au dernier étage de la Villa Maraini les drapeaux suisses et italiens installés sur leurs hampes pour signaler l’identité de l’Institut tombent droit, immobiles, comme sculptés avec le parapet.
C’est l’été. A Rome il s’installe, il prend son temps, il est chez lui.

Bonnes vacances.


Joëlle Comé est directrice de l’Institut suisse. Au bénéfice d’un Master en cinéma et culture de l’INSAS (Bruxelles), elle a une longue expérience dans la conduite de projets culturels internationaux, l’encouragement à la culture, la formation artistique et la politique culturelle. Joëlle Comé a commencé son parcours professionnel au CICR – Comité international de la Croix-Rouge. Après plusieurs années comme déléguée dans des pays en conflit sur 3 continents, elle devient productrice et réalisatrice de films documentaires et institutionnels au siège de Genève. Elle rejoint ensuite l’ECAL (Lausanne) en tant que responsable du département cinéma, puis fonde et dirige sa propre compagnie de production cinématographique. En 2007 elle est nommée Directrice des affaires culturelles du Canton de Genève. Depuis 2016 elle est directrice de l’Institut suisse à Rome.

Réalité virtuelle

Pour un chercheur travaillant sur les matériaux de construction et notamment la préservation du patrimoine bâti, Rome représente un laboratoire d’observation et une source de réflexion unique. Être entouré de tant d’histoire et en particulier de structures presque bimillénaires ne provoque pas seulement un émerveillement, mais aussi un questionnement sur comment l’humanité pourra gérer la construction des habitats et des infrastructures qui seront nécessaires pour les 2.1 billions des personnes supplémentaires que notre planète attend d’ici environ 2050. D’ici là, il faudra avoir construit plus d’habitats qu’il n’en fut construit jusqu’au jour d’aujourd’hui.

Face à un tel challenge, nous devons être économes, ne pas gaspiller les ressources, planifier des structures durables en utilisant les matériaux là où ils sont nécessaires et seulement dans les quantités indispensables. Il faut aussi utiliser des matériaux disponibles en quantités suffisantes et à des prix abordables, tant du point de vue économique qu’écologique.

Vu sous cet angle, la résilience du panthéon laisse songeur. Construit par Agrippa entre 27 et 25 av. J.-C., puis profondément modifié par Hadrien entre 118 et 125 de notre ère, c’est le seul bâtiment a encore être utilisé dans la fonction pour laquelle il a été construit, il y a presque deux mille ans. Pensez un peu à ce que cela veut dire au niveau de l’utilisation des ressources naturelles ! Si ce temple avait été construit pour des longévités typiquement prescrites aujourd’hui, il aurait probablement dû être reconstruit entre 20 à 40 fois !

Cet exemple de longévité peut-il inspirer une utilisation plus rationnelle des ressources naturelles ? Comment valoriser le long-terme « éco » ? Cela est-il nécessaire dans le secteur de la construction ? Quel est la part de ressources naturelles qu’il consomme (40%) ? Et quel quelle est la fraction des déchets mis en terre qui lui sont attribuables (50%) ?

Avec ce type de questions et une discussion sur les réponses, leur sens et leurs implications, j’essayais tant bien que mal de susciter la curiosité de mes enfants, de provoquer une réflexion sur les enjeux du futur et les leçons du passé. Cela marchait plus ou moins, mais ce n’était pas non plus transcendantal pour des gamins de 10 et 14 ans, confrontés à l’immédiateté des médias électroniques et aux messages trop fréquemment échangés avec leurs amis restés en Suisse. La contemplation de tant de monuments historiques n’était donc pas donnée, même avec des pots-de-vin réguliers en forme de tournée des gelateria

Par contre, un jour tout a changé. Nous visitions la Domus Aurea, ancien palais de Néron, connu peut-être à tort pour être le tyran des tyrans, empereur condamné à disparaître de la surface de la terre par ses successeurs, qui abandonnèrent dans un premier temps ce palais avant de le remplir de remblais et de l’utiliser comme fondations de nouveaux thermes, ceux de Trajan, symbole du retour de ce domaine au peuple. Le paradoxe de l’histoire a voulu que ces mesures destinées à effacer Néron de l’histoire aient paradoxalement protégé une grande partie de son palais des affres du temps. Aujourd’hui, on peut le visiter et en admirer les constructions, maintenant souterraines, avec ici-et là des décorations murales qui, chose rare, ont survécu.

L’espace est remarquable mais il est néanmoins difficile de se représenter ce que cela a pu être. C’est là, dans une salle, qu’intervient la magie de la réalité virtuelle. On est alors invité à s’asseoir et à revêtir un casque de réalité virtuelle pour s’embarquer dans un voyage dans le temps qui reconstruit le passé, en partant de la salle dans laquelle on se trouve et dans son état d’aujourd’hui. En plus d’être « franchement bluffant », c’est vraiment très didactique et fait percevoir comment les archéologues se représentent ce que fut un jour ce monumental palais, nous transportant du dedans au dehors, terminant avec une splendide vue sur la Rome antique, sans nous forcer à jouer les « assassins électroniques ».

Après cela, mes enfants étaient tellement excités que, suivant notre guide et déambulant à travers d’autres couloirs, ils ont spontanément commencé à danser. Cela ressemblait à une samba que des joueurs de foot sud-américains font sous le soleil pour célébrer des buts majeurs en coupe du monde ! Incroyable succès pour les collègues italiens en charge de ce site, pour leur réussite à communiquer l’archéologie aux jeunes, pour avoir pu stimuler l’intérêt, la curiosité et l’émerveillement, sans même offrir une seule glace !

Cet impact de la réalité virtuelle me renvoie à mes propres réflexions sur la manière dont ce type de technologie, notamment la réalité augmentée, vont influencer notre monde dans les années à venir. De la médecine à la manufacture, en passant par la construction, je pense que nous ne commençons qu’à peine à en percevoir le potentiel. Personnellement, même si j’en planifiait l’application dans mes thématiques de recherche et d’enseignement, je n’en avais pas encore pris la mesure pour l’éducation ! Belle surprise ! Bravo aux collègues italiens et bonne chance aux autres éducateurs qui chercheront à en tirer parti ! Mais maintenant, mes enfants m’appellent, il semble qu’ils n’ont pas perdu leur appétit pour les glaces italiennes bien réelles.


Robert J. Flatt est Professeur de chimie physique des matériaux de construction à l’ETH Zurich depuis 2010. Formé à l’EPFL (diplôme en génie chimique et thèse en matériaux), il a effectué un post-doctorat à l’Université de Princeton, puis a travaillé 8.5 ans en industrie avant de rejoindre l’ETH Zurich. Son groupe étudie les mécanismes d’action des adjuvants du béton ainsi que l’hydratation du ciment, avec pour objectif la réduction des émanations de CO2 produites par le secteur de la construction. Robert Flatt est également actif dans le domaine de la fabrication digitale et notamment directeur adjoint du pôle national de recherche pour la fabrication digitale en architecture. Un autre de ces sujets de recherche est la préservation du patrimoine culturel bâti, avec notamment des projets liés à la cathédrale de Lausanne et à l’église Notre Dame de Vevey. C’est en relation avec cette thématique qu’il a séjourné à l’Institut Suisse de Rome, profitant de pouvoir rencontrer de nombreux spécialistes de ce domaine et de prospecter de possibles collaborations futures.