Milan-Rome, aller-retour. Et on recommence

Milan, où je vis actuellement, abrite l’un des bureaux de l’Institut suisse en Italie. En tant que responsable de la communication et assistante de la curatrice, mon travail comporte de multiples activités liées au programme offert par l’Institut. Pour commencer, un agréable trajet hebdomadaire en train jusqu’à Rome, dans l’agitation générée par les pendulaires qui, malgré les nombreuses annonces leur demandant gentiment de baisser la voix et de mettre leur téléphone en mode silencieux, transforment l’expérience un véritable cirque. Enfin arrivée à Roma Termini, je rejoins à pied, en me frayant un chemin parmi les millions de touristes égarés, le siège de l’Istituto Svizzero, une villa léguée à la Confédération suisse par la regrettée Carolina Maraini-Sommaruga.

L’atmosphère est un peu différente à Rome, les bureaux sont spacieux et aérés et du chocolat suisse circule souvent sur la table lors nos séances hebdomadaires. Très cliché. Je jette un coup d’œil par la fenêtre et regarde les palmiers qui bloquent l’intense lumière du soleil : tout semble plus exotique ici. Le son d’un oiseau artificiel supposé effrayer les mouettes (en toute franchise, je ne crois pas que ça marche) me ramène à la réalité ; je me plonge alors dans mes tâches du jour, avec en bruit de fond, de temps à autre, les rires provenant de la pièce voisine.

Treize heures trente. Enfin, l’heure du lunch. Affamée, je dévale les escaliers qui mènent à la cantine. Une longue file d’attente s’est déjà formée ; résidents, collègues et invités attendent l’arrivée du plat principal. Je scrute les mets proposés sur le présentoir et opte pour une salade, de peur de m’endormir après le repas.

Au soir du deuxième jour, je repars pour Milan. Le bureau milanais est situé au rez-de-chaussée de la banque UBS, dans le périmètre du consulat suisse. La hauteur des fenêtres et des plafonds constitue toujours une véritable gageure lors de l’installation des cinq ou six expositions que nous organisons dans l’année. Plus nombreuses qu’à l’institut de Rome, les expositions se focalisent ici sur les arts visuels, le design et l’architecture ou encore le graphisme. Milan est depuis toujours l’épicentre du design et de l’architecture contemporaine en Italie et offre une dimension internationale – en particulier durant le Salon du meuble – grâce à son excellence dans ce domaine.

L’environnement aseptisé des bureaux est contrebalancé par le bourdonnement de la ville : vernissages, projections, apéritifs rythment mes semaines chargées. Il est dix-huit heures, vendredi – ou vendre-ouiiiii comme je me plais à dire. Sauf week-ends exceptionnels au cours desquels l’Institut propose aux visiteurs un concert ou un événement culturel intéressant, à Rome ou à Milan, parfois à Palerme ou à Venise, je peux brièvement mettre mon cerveau sur pause en attendant que tout recommence lundi matin.


Depuis 2017, Georgia Stellin est responsable de la communication et assistante de la curatrice à l’Istituto Svizzero en Italie. Elle a étudié les pratiques curatoriales et la communication à l’Accademia di Brera à Milan (2015) et possède un bachelor en gestion, obtenu auprès de l’Università Cattolica del Sacro Cuore de Milan (2007), ainsi qu’un mastère d’économie, avec spécialisation dans la finance, obtenu à l’Université de New South Wales à Sydney, Australie (2009). A l’heure actuelle, elle consacre une partie de son temps à un mastère en pratiques artistiques auprès de la Dutch Art Institute, études qu’elle terminera en juin 2021 avec un mémoire intitulé Dream Notions. De 2009 à 2010, Georgia a travaillé pour UNI Management, le centre de formation de groupe d’Unicredit àTurin. Entre 2013 et 2019, elle a co-fondé et dirigé ARMADA, un espace situé dans la périphérie de Milan et géré par des artistes, un organisme éclectique et versatile, qui propose un programme d’expositions résultant des réflexions d’une pluralité d’esprits. De 2014 à 2015, Georgia a été assistante d’édition pour le magazine Mousse à Milan et de 2015 à 2017, assistante de galerie à la Pilar Corrias Gallery de Londres.

La macchina da scrivere

En plein cœur du Municipio I, l’Institut vous attend. Il se trouve à équidistance du parc de la Villa Borghese, de la Piazza di Spagna, de la Villa Medici et du Hard Rock Café.  Depuis l’hôtel Eden où vous vous imaginez avoir dormi, vous prenez la Via Ludovisi qui longe l’enceinte de l’Institut et où sont parqués des bus sans toit opérés par Bagnoli Junior, Imperium Travel et Green Line Tours. Des touristes aux visages effacés sont sur le point d’embarquer dans le bus de tête qui est décoré des images d’un spectacle sons et lumières, The Sistine Chapel Immersive Show – The Last Judgment. Vous pourriez les suivre et vous installer derrière eux au deuxième étage du bus et de l’index vous tenteriez d’atteindre la branche d’un pin dépassant du jardin luxuriant de l’Institut. Vous partiriez ensuite à la découverte du « plus beau musée à l’air libre du monde », vos oreilles branchées sur un audio-guide multilingue dont vous vous amuseriez à changer les canaux pour entendre parler du Trevi-Brunnen, du Coliseu et du пантеон. Mais comme l’indique le conditionnel de ces phrases, vous avez fait un autre choix.

Vous dépassez les bus, la rue glisse par à-coups, les voitures disparaissent comme par enchantement et vous vous téléportez au pied de la grille de l’Institut et de la guérite du portier. Vous vous approchez. Une plaque en cuivre porte des inscriptions que vous n’arrivez pas à déchiffrer et sur le portail, un panneau signale un passo carrabile. Vous apprenez grâce à votre logiciel de traduction que cela veut dire zone de remorquage, ce qui vous freine dans votre élan et deux vers de Zone d’Apollinaire vous reviennent à l’esprit :

 

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule

Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent.

 

Si tu es à Paris, vous, vous êtes toujours à Rome, il n’y a pas foule et les autobus paissent. Vous vous asseyez sur le bord de la route, sous un néflier du Japon planté dans ce texte en hommage au poète. Sur une de ses branches, un oiseau vous observe mais vous ne le voyez pas. Vous contemplez l’imposante architecture néo-quelque chose de la bâtisse et ses encorbellements, juchée sur un monticule artificiel percé de grottes partiellement envahies par la végétation. L’effet est réussi mais vous n’allez pas vous laisser impressionner. Vous vous relevez et vous prenez de la hauteur. Vous franchissez les étages, vous vous élevez au-dessus des balcons et des terrasses, vous toisez les palmiers et les pins parasol et vous surplombez la tourelle d’angle qui donne à voir, vous a-t-on soufflé, le deuxième plus haut panorama sur la ville après Saint-Pierre. À mesure que vous tournez autour de l’édifice, la ville se construit à vue d’œil sur la ligne d’horizon. Vous reconnaissez des collines et des coupoles qui s’arrondissent et des murs qui s’érigent dans un ciel bleu synthétique.  À 1,32 km de là, à vol d’oiseau, se dresse le blanc monument à Victor-Emmanuel II que les habitants surnomment « la machine à écrire », comme aimait à vous le répéter votre prof de latin lors de votre premier voyage dans la ville, au siècle passé. De ce voyage, il ne vous reste que le train de nuit et ses sièges inclinables, les couloirs sombres du couvent où vous logiez, le discman sur lequel vous écoutiez de la britpop pendant la visite des églises, la gêne de ce même prof de latin en évoquant l’homosexualité d’Hadrien devant les fontaines de sa Villa de Tivoli ou encore la plage d’Ostie où vous n’aviez pas eu le droit de vous baigner.

Mais vous vous êtes éloigné hors les murs, revenez plutôt dans votre enclave et étudiez les lieux sous une nouvelle perspective. Vous trouvez que les arbres ressemblent aux modèles réduits d’une maquette d’architecte, l’eau de l’étang d’ornement du jardin est très noire, et les façades déformées du bâtiment lui donnent un air de château fabuleux que vous imaginez habité de figures mystérieuses. Vous aimeriez pouvoir soulever le toit de l’édifice pour observer la vie des résidents et les écouter s’entretenir de sujets passionnants à longueur de journée. Il serait question de cartographie, de philosophie médiévale, d’intertextualité, d’images en mouvement, de photographie réaliste, d’architecture contemporaine, de communisme italien dans les années 1970, de stratégies féministes dans le monde de l’art, de fontaines dans l’Empire romain et du corps de l’artiste. Entre autres choses.

À l’avant-dernier étage, vous remarquez une lucarne ronde à la base de la tour. On vous a dit que c’est là que vous aurez votre atelier. Vous voulez en savoir plus. Vous caressez du doigt le pavé tactile de votre ordinateur en maintenant la touche « commande » enfoncée : l’édifice pivote à vive allure et l’œil-de-bœuf vous regarde de tous les côtés. Impossible de voir à l’intérieur, bien sûr, mais vous fantasmez que, de ce point d’observation privilégié, vous pourrez voir la chambre de l’Académie espagnole où Hervé Guibert a résidé incognito, le Zoo de Rome décrit par l’un de vos prédécesseurs ou encore, plus loin, près de la mer, le monument à Pasolini et sa citation gravée dans le béton :

 

… passivo come un uccello che vede

tutto, volando, e si porta in cuore

nel volo in cielo la coscienza

che non perdona .

 

Vous décidez d’entrer par effraction dans la pièce. Son aménagement est simple : une planche sur des trépieds en guise de table de travail, une chaise de bureau noire, une lampe d’appoint, du revêtement en linoléum imitation bois au sol, des murs blancs, des étagères vides. Et dans une niche encadrée de marbre, la fenêtre en lucarne. Vous manquez un peu d’air après cet inventaire. Au moment où votre main agrippe la poignée, un oiseau qui faisait une halte sur l’appui de la fenêtre s’envole. Vous suivez sa trajectoire vers le sud, vous ne le perdez pas des yeux. Dans sa ligne de mire – et dans la vôtre – la machine à écrire.


Mathias Howald (1979, Lausanne) – Écriture
A obtenu un MA en Lettres à l’Université de Lausanne en 2004. Son premier roman, Hériter du silence (éditions d’autre part, 2018) a reçu le Prix du public RTS 2019. Il a résidé à la Cité internationale des arts de Paris en 2019 et a été lauréat du prix Studer/Ganz 2014. Il a donné des lectures à la Maison de Rousseau et de la littérature (Genève), à la Nuit des Images du Musée de l’Elysée (Lausanne) et au Salon du livre de Genève. Il est membre fondateur du collectif Caractères mobiles avec lequel il a publié Au village (éditions d’autre part, 2019), recueil de textes écrits lors d’une résidence à la Fondation Jan-Michalski à Montricher en été 2017.

Au cœur des choses [police 24]

Ces derniers mois ont été incroyablement intenses. D’abord, le monde s’est arrêté de tourner. Puis, alors qu’il reprenait rapidement sa ronde, le mouvement «Black Lives Matter» s’est accéléré. Quand en février la pandémie approchait, nous pensions que des gestes d’hygiène élémentaire et le maintien d’une certaine distanciation sociale nous permettraient de traverser la crise. Mais des mesures de confinement (beaucoup plus strictes en Italie qu’en Suisse puisqu’elles n’autorisaient que de rares sorties) se sont imposées. Qui a déjà visité l’Institut suisse de Rome et connaît la Villa Maraini et son magnifique jardin protégé aura toutefois du mal à nous prendre en pitié. Par rapport aux conditions avec lesquelles de nombreux Italiens ont dû composer, les nôtres constituaient un privilège absolu.

La vie à l’Institut s’apparente à une colocation. La plupart des résidents logent au cinquième étage de la villa et partagent une cuisine commune. Dans des circonstances ordinaires, il s’y noue des liens étroits qui, avec le confinement, n’en sont devenus que plus solides. Les choses ont-elles toujours été faciles pour autant? Non.

Un épisode m’a particulièrement marqué. Réunis sur la terrasse, nous avions commandé nos pizzas préférées par le compte WhatsApp d’un restaurant voisin. La photo de profil du compte montrait une jeune femme d’une vingtaine d’année, en robe de soirée à épaules dénudées, attablée devant une assiette vide. Dans le courant de la conversation, j’avais alors demandé aux résidents présents si l’utilisation de cette photo pour promouvoir une activité commerciale leur paraissait appropriée. Pour ma part, je la trouvais trop intime et je soupçonnais la pizzeria d’exploiter l’image de la femme pour doper ses ventes. Mes colocataires féminines m’avaient alors rétorqué que ma question pouvait être perçue comme misogyne, car il s’agissait peut-être d’une photo de la patronne, qu’elle avait choisi elle-même d’utiliser. Une remarque qui m’était apparue tout à fait fondée et à laquelle je souscrivais pleinement. Mais alors que j’essayais tout de même d’argumenter mon point de vue, les esprits se sont échauffés.

Comment l’homme cis progressiste que je pense être avait-t-il pu se retrouver pris dans une telle tourmente? Sur le moment, je n’arrivais pas à voir en quoi ma question pouvait apparaître sexiste et mon égo se mit à trembler sur place comme l’image d’un vieux lecteur VHS dont la bande s’est coincée. Je ne saisissais pas alors que le problème ne tenait plus à la manière dont les images sont construites et interprétées, mais au déroulement même de la conversation.

Le mouvement Black Lives Matter a offert une plateforme à de nombreuses voix ces dernières semaines. Je suis les comptes Instagram, les posts et les live streams de certains de ses représentants. Une vidéo en particulier m’a laissé une très forte impression. On y voit Haile Thomas, afro-Américaine, relater en pleurant une expérience vécue la veille avec sa voisine blanche progressiste qui, bien que favorable au mouvement, condamnait les émeutes avec la plus grande virulence. Insensible aux arguments avancés par son interlocutrice pour expliquer les actes de violence, la voisine ne comprenait pas que son récit puisse être perçu comme préjudiciable. Elle était même allée jusqu’à retourner la situation et se poser en victime en reprochant à Haile de n’écouter que ce qu’elle voulait bien entendre, ce qui, à ses yeux, était insultant, puisqu’elle soutenait le mouvement. Pour Haile, il ne s’agissait pas de légitimer les violences, mais de lui faire comprendre que le problème tenait à la façon dont elle, en tant que femme blanche, se comportait dans sa conversation avec une femme noire.

Au lendemain de notre discussion houleuse, j’ai demandé à mes deux amies si nous pouvions reparler; non pas pour les faire adhérer à mon point de vue, mais pour les écouter.

Notre différend s’est alors dissipé. Il est devenu clair pour moi que j’aurais dû rester en retrait durant la discussion de la veille, car dans certaines situations, réagir avec son égo s’apparente à un privilège. Je ne peux tout simplement pas imaginer les discriminations dont les femmes font l’objet et ce qu’elles ressentent dans ces moments-là. J’espère que la voisine blanche progressiste d’Haile aura elle aussi eu l’occasion de réfléchir après coup.

Cette expérience et les événements de portée mondiale auxquels nous avons récemment été confrontés m’ont fait comprendre qu’il est primordial pour chacun d’entre nous d’identifier les situations dans lesquelles, en raison de nos conditionnements, nous soutenons inconsciemment des structures comme le racisme, la misogynie ou d’autres discriminations institutionnalisées. En pareilles situations, une attitude non défensive aide à aller au cœur des choses.

Dans quelques jours, cette résidence prendra fin et tout le monde retournera chez soi. L’heure est donc venue de nous dire au revoir et de nous remercier les uns les autres des expériences intenses que nous avons vécues au cours de cette année si particulière passée à l’Institut suisse de Rome.


Urs August Steiner (1980, Uznach SG/Zurich) – Arts visuels

A étudié à Zurich à la Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK), au California College of the Arts (San Francisco) et a obtenu un MA in Fine Arts à l’ECAL École cantonale d’art de Lausanne en 2011. Il a exposé à Splatterpool (New York); Lokal-int (Bienne); Grand Palais (Berne); MoCA Pavilion; Museum für Zeitgenösische Kunst (Shanghai); Des Pacio (San José, Costa Rica); Kunsthaus Glarus; Dienstgebäude (Zurich); Nextex (St-Gall); Bombay Beach Biennale (California); Last Tango (Zurich). Il a été en résidence en 2015 à Shanghai (Pro Helvetia) et en 2012 à New York (Residency Unlimited). En 2018, il a obtenu le Werkbeitrag Pro Helvetia; en 2018 et 2016 le Werkbeitrag Kanton Saint-Gall et en 2014 le Fokus-Preis Kunsthaus Glarus.

À chacun sa peste : épidémies et pestilences dans le Proche-Orient ancien

Depuis maintenant plusieurs mois, un nouvel acteur s’est invité dans notre quotidien. Un acteur invisible, qui intrigue, effraie, interroge et nous sépare les uns des autres. Un « compagnon secret » qui, comme le célèbre personnage de Joseph Conrad, est devenu pour nous un minuscule Doppelgänger[1], désormais – littéralement – sur toutes les lèvres. Il s’appelle COVID-19, acronyme tiré de COronaVIrus Disease 19, c’est à dire une maladie, disease, causée par une souche d’une sous-famille de virus, coronavirus, dont les premiers cas ont été enregistrés en l’an 19 du troisième millénaire de notre ère.

Pour n’importe quel historien, ces derniers mois auront été l’occasion de réfléchir aux grandes pandémies qui ont jalonné l’histoire de l’humanité. On pense notamment au virus de l’immunodéficience humaine, auquel on attribue depuis les années 80 du siècle dernier la responsabilité de la maladie aujourd’hui connue sous le nom de sida (une pandémie toujours active aujourd’hui !) ; à la grippe espagnole, qui entre 1918 et 1920 fit des dizaines de millions de morts à travers le monde ; à la peste noire, qui au XIVe siècle décima un tiers de la population européenne ; ou encore à la peste antonine du IIe siècle, vraisemblablement une épidémie de variole qui, sous l’effet conjugué d’une épidémie successive de rougeole, fût l’une des causes de la grave crise qui frappa l’Empire romain au IIIe siècle. Et ce ne sont là que quelques exemples parmi les plus célèbres.

Comme l’histoire nous l’apprend, les pandémies ont rythmé l’existence du genre humain, provoquant souvent des moments de crise et de réflexion. Dans ces périodes, la peur de l’autre devient endémique aux sociétés, qui recherchent donc de nouvelles dimensions, plus intimes et plus sûres. Même s’il faudra attendre le XIXe siècle pour que Louis Pasteur prouve scientifiquement la corrélation entre les microbes et les maladies infectieuses, Thucydide affirmait déjà au Ve siècle avant l’ère commune (av. è. c.) en Grèce qu’une maladie pouvait se transmettre d’une personne à l’autre.

Comme nous le verrons, l’idée de contagion par l’homme et les animaux n’était pas inconnue non plus dans le Proche-Orient ancien [2]. Pourtant, l’apparition d’une maladie (infectieuse ou non) était alors souvent attribuée au contact avec des dieux et des démons. De véritables recueils diagnostiques décrivaient la condition des patients, accompagnée d’un diagnostic et/ou d’un pronostic. Parmi les plus célèbres, le SA.GIG est une collection de 40 tablettes cunéiformes qui a été rédigée dans sa forme finale à la fin du deuxième millénaire av. è. c. en Mésopotamie méridionale. D’après ce texte, les maladies étaient souvent véhiculées par la « main de x », x étant une entité surnaturelle qui manifestait ainsi sa colère ou sa désapprobation.

L’existence de véritables épidémies de maladies est attestée dans des chroniques, des listes éponymes d’années (soit des listes au sein desquelles les années sont identifiées sur la base des fonctionnaires et des grands événements), mais aussi dans des échanges de correspondances, diplomatiques et privées. Car les symptômes de ces pestilences (en akkadien, la langue parlée par les Babyloniens et les Assyriens, mūtānum, de mūtum, « mort ») n’étant jamais décrits en détail, il est difficile de les attribuer à des agents infectieux spécifiques et donc à reconnaître les maladies qui se cachent derrière. En revanche, nous connaissons les divinités qui, dans l’optique mésopotamienne, les provoquaient : il s’agissait souvent du dieu Erra (également associé à la guerre dans la tradition littéraire) et du démon Namtar.

La peste qui au XIVe siècle av. è. c. frappa l’empire hittite en Anatolie et en Syro-Palestine, tuant Suppiluliuma Ier, un des plus grands souverains hittites, constitue probablement l’exemple de pestilence le plus célèbre dans le Proche-Orient ancien. L’empire hittite était alors en guerre avec l’état égyptien voisin. Après avoir défait leurs ennemis près de la frontière syro-palestinienne, les Hittites ramenèrent dans leur patrie des prisonniers de guerre égyptiens. Ceux-ci commencèrent à montrer les signes d’une maladie qu’ils transmirent également à ceux qui les avaient capturés. Dans une de ses prières aux divinités, Mursili IIe, le successeur de Suppiluliuma Ier, nous informe que la peste sévissait déjà depuis vingt ans. Malheureusement, tout comme les sources mésopotamiennes, les Hittites disent peu de choses des symptômes de cette maladie, généralement désignée dans leur langue, le hittite, par le mot ḫenkan, « mort ». Ce cas de peste n’est en outre pas le seul rapporté par les Hittites : ces morts massives devinrent en effet un phénomène récurrent, assimilable à une épidémie. L’origine de la maladie était souvent attribuée à de mauvaises actions commises par les souverains précédents et à la colère des dieux. Le clergé hittite créa de nombreux rituels visant à se défaire de la peste. Certains comprenaient l’utilisation de moutons, d’ânes, mais aussi de prisonniers de guerre comme boucs émissaires à envoyer à l’ennemi pour éloigner la peste de leur propre pays. Ces rituels, de même que certaines correspondances, laissent donc penser que les Hittites avaient connaissance des mécanismes de transmission de la peste par les humains (et les animaux ?), puisqu’ils furent le premier peuple de l’histoire à utiliser des êtres vivants comme une sorte d’arme bactériologique contre l’ennemi.

[1] Joseph Conrad, The Secret Sharer. Nouvelle publiée pour la première fois en 1910 aux Etats-Unis dans le Harper’s Magazine, New York.

[2] Par Proche-Orient ancien on entend grosso modo la région qui s’étendait de l’Anatolie et l’Egypte à l’ouest à l’Iran et l’Asie centrale à l’est au cours des trois derniers millénaires av. è. c.


Armando Bramanti (1989, Palerme) – Assyriologue

Après un BA en histoire (2010) et un MA en archéologie à Sapienza – Università di Roma (2012), Armando Bramanti a obtenu un doctorat en assyriologie en cotutelle entre Sapienza et Friedrich-Schiller-Universität Jena (2017). Après de nombreuses périodes de recherche pré- et postdoctorale en Italie, Allemagne, Espagne et aux Etats-Unis, il a travaillé à l’Université de Genève, grâce à une bourse d’excellence de la Confédération suisse (ESKAS), sur un projet de paléographie cunéiforme. Après un an de résidence de recherche à l’Istituto Svizzero (2019/2020), il travaillera comme chercheur postdoctoral en Espagne au CSIC – CCHS de Madrid. Ses recherches portent sur l’administration sumérienne, la paléographie cunéiforme et l’histoire quotidienne de la Mésopotamie et du Proche-Orient ancien.

academia.edu

Le palimpseste et le cycliste

Il était une fois des pages du géographe grec Strabon (1er s. ap. J.-C.) qui, après plus d’un millénaire d’errances, sommeillaient  dans les profondeurs de la Bibliothèque Vaticane. Une main anonyme les avait copiées sur un parchemin à la fin du 5e s. ap. J.-C. Mais au cours des siècles suivants, confrontés à un manque cruel de parchemin, des scribes s’adonnèrent, comme il était d’usage en ces temps, à la pratique du  réemploi, grattant le texte de Strabon, de là  le nom de palimpseste,  pour lui substituer d’autres œuvres de leur choix.

Ces pages de Strabon n’émergèrent de leur oubli séculaire que vers le milieu du 19e siècle quand des bibliothécaires ou des lecteurs à l’esprit curieux s’avisèrent de leur  présence sous-jacente. Suivant les méthodes de déchiffrement utilisées avec succès par le célèbre cardinal Angelo Mai, qui fut directeur de la Bibliothèque Vaticane  dans la première moitié du 19e siècle, on appliqua sur le parchemin  un réactif acide  qui eut un effet quasi miraculeux, faisant réapparaître en une sorte de fulgurance  le texte de Strabon. La suite, hélas, se révéla moins miraculeuse. L’acide entama sur le parchemin un travail de sape aussi efficace que funeste, attaquant peu à peu sa substance et rendant sa lecture de plus en plus malaisée.

Mais au milieu du 20e siècle, plus exactement durant  l’année académique 1949-1950, le palimpseste agonisant allait rencontrer un cycliste auquel le texte de Strabon dut son salut.

Une explication s’impose.

L’Institut suisse de Rome, don de la comtesse  Carolina Maraini Sommaruga à la Confédération, venait d’ouvrir. Dans l’environnement élégant de la via Ludovisi, à deux pas des pins de la Villa Borghese et entouré d’un parc enchanteur, cette maison somptueuse  accueillait sa troisième volée de résidents.  Ils étaient cette année-là au nombre de huit, dont François Lasserre, jeune helléniste et jeune père de trois enfants. Malgré son statut de membre, il ne pouvait cependant y résider car en ces temps le règlement était formel : pas de couple parmi les résidents et encore moins d’enfants.

François Lasserre  s’était donc installé avec sa famille dans une maison de Grottaferrata, sur les collines ensoleillées des Castelli Romani, à une vingtaine de kilomètres de Rome. Pas de métro  en ces temps et des transports publics incertains. François Lasserre fit donc quotidiennement et pendant une année le trajet à vélo qui commençait par une belle descente (et au retour une belle montée !), se poursuivait  dans une campagne romaine qui ressemblait encore à celle que Chateaubriand  a admirée et décrite, et se terminait sous le regard des gardes suisses de Porta Angelica, porte d’entrée du Vatican vers la Bibliothèque.

François Lasserre travaillait à une édition de Strabon et avait donc affaire quotidiennement au palimpseste dont il ne pouvait que constater l’inéluctable dégradation. Pour le sauver d’une illisibilité désormais prochaine, il en entreprit la copie diplomatique, c’est-à-dire rigoureusement fidèle à l’original. Un travail minutieux et difficile, mené pendant des mois avec une constance inébranlable. Il en est résulté quatre-vingt-huit pages  sur lesquelles court en rangs serrés sa belle calligraphie grecque.

On pourrait imaginer que ce fac-similé du palimpseste de Strabon, que nous appellerons désormais le palimpseste Lasserre, est arrivé à Rome  en même temps que sa bibliothèque personnelle qu’il avait léguée à l’Institut suisse auquel il était resté profondément attaché,  comme en témoigne sa longue et active présence dans le Conseil de Fondation.

Même si tous les chemins mènent à Rome, celui qu’emprunta notre palimpseste fut tortueux.  A bien des égards il reste aujourd’hui encore enveloppé de mystères.

Par testament, François Lasserre avait mis sa copie à la disposition d’un collègue français. Ce collègue disparut quelques années après le philologue suisse et c’est ici que les choses s’embrouillent. Que devint le précieux palimpseste Lasserre ? Il ne fut pas retourné aux héritiers Lasserre, mais après une errance brouillardeuse à travers l’Europe, il aboutit à Paris dans des mains qui le gardèrent jalousement jusqu’au jour où d’éminents savants, engagés eux aussi  dans l’édition de Strabon, se mirent à sa recherche. Ils finirent par le débusquer dans la tanière où il dormait d’un sommeil qui aurait pu devenir séculaire  comme celui de l’original dont il était issu et qui désormais était devenu totalement illisible.

Entre-temps les enfants de François Lasserre, forts de leur qualité d’héritiers, firent  savoir que le destin naturel et légitime du palimpseste Lasserre était de rejoindre la bibliothèque léguée par leur père  à l’Institut suisse de Rome où il serait mis à la disposition des chercheurs. Restait à obtenir sa restitution.  Elle se fit en plusieurs temps car dans cette saga rien ne fut jamais simple ni transparent.

Dans un premier temps, une autorité du monde académique français s’employa à ce qu’on lui remît l’objet de tant de convoitises. Il y réussit en recourant à des arguments restés secrets. Plus tard, il le confia à un envoyé helvétique en la personne de l’élève et  successeur de François Lasserre à la chaire de grec de l’Université de Lausanne. Clin d’œil du destin : cet helléniste chargé de rapporter  le palimpseste en Suisse est un cycliste confirmé comme l’était le jeune François Lasserre lorsqu’il pédalait dans la campagne romaine en direction de la Bibliothèque Vaticane.

Quant à la dernière étape, le retour du palimpseste Lasserre parmi les livres qu’il avait quittés depuis tant d’années, ce fut un ancien membre de l’Institut suisse de Rome,  collègue et ami lausannois du premier messager,  qui prit le relais avec bonheur mais non sans crainte : instruit de cette histoire agitée et ténébreuse, il ne fut rassuré que lorsqu’il le déposa sain et sauf  dans les mains tutélaires de la bibliothécaire de l’Institut suisse de Rome.

Et c’est ainsi qu’en février 2020, lors d’une belle cérémonie qui marquait aussi, à quelques mois près, le centenaire de la naissance de François Lasserre, son fils aîné, à la tête d’une forte délégation familiale et en présence de nombreux invités et amis  de Suisse et d’Italie, eut la joie de remettre officiellement cet inestimable document  à l’Institut suisse de Rome.


Philippe Mudry est professeur honoraire de l’Université de Lausanne. Il a été résident de l’Institut suisse de Rome (philologie classique, 1974-1976), président de sa Commission scientifique (1994-2016) et membre du Conseil de Fondation (1999-2016). Ami et fidèle de l’istituto svizzero, il a co-organisé l’événement autour de Jacques Lasserre et de son palimpseste en février 2020.

Jasmine Keller, Palermo Calling

L’automne dernier, alors que je marchais au bord de la mer, je vis ces mots inscrits sur l’un des grands rochers qui séparent la ville de la Méditerranée: « Attraversando il mare in cerca di pace »[1]. Et je me souviens avoir remercié tout bas la personne qui les avait écrits, car ils m’avaient permis de ressentir pleinement la paix qui m’habitait à ce moment précis : là, sur la plage, Palerme derrière moi, et devant, le soleil levant.

Tous les soirs, à la tombée de la nuit, je m’attelais à l’écriture, posant des mots les uns après les autres pour créer du sens, donner forme à un récit, avec pour accompagnement sonore les prières en arabe que j’entendais au loin. Parfois, comme ce jour-là, je sortais avant le lever du soleil pour aller voir les premiers ferrys arriver au port.

Palerme était si vivante il y a quelques semaines à peine. J’avais été choisie pour y partager avec un autre artiste la nouvelle résidence de trois mois proposée par l’Institut suisse de Rome. Nous vivions en collocation dans un appartement situé au Palazzo Butera, un superbe bâtiment construit au XVIIe siècle, tout près de la célèbre Porta Felice. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est là qu’avait séjourné Goethe lors de son voyage en Italie en 1787. Dans ce même bâtiment, face à cette même mer, à la recherche des mêmes mythes oubliés.

Poète de naissance et universitaire de formation, j’ai profité de ces trois mois pour oser me lancer dans l’écriture de mon premier roman autour de l’un de ces mythes antiques et me plonger dans une réflexion sur le temps et des souvenirs d’espaces.

Palerme, telle que je l’ai découverte, était une ville pour les poètes. Je me suis laissée emporter par son catholicisme, tout de plastique, de dentelle noire et d’Ave Maria murmurés, et enivrer jusqu’à la nausée par le parfum enchanteur de ses jasmins, son air iodé et les odeurs de poisson grillé qui s’échappaient de barbecues improvisés. Palerme m’a non seulement permis de voir à quoi la vie peut ressembler lorsqu’elle ne repose pas sur l’individualisme, mais aussi les sources de créativité générées lorsque tout se passe dans l’espace publique.

Voilà pourquoi aujourd’hui, de retour en Suisse où, distanciation sociale oblige, je poursuis l’écriture de mon roman depuis chez moi, je suis si triste d’apprendre que la pandémie a mis Palerme à l’arrêt. Les amis que je me suis faits là-bas sont confinés chez eux depuis des semaines maintenant, et bon nombre de petits commerces, restaurants et bars ouverts depuis peu luttent pour leur survie. L’an dernier, la ville débordait d’optimisme. Après être partis travailler dans le Nord pendant plusieurs années, les jeunes étaient revenus pour participer à la construction d’une nouvelle Sicile. Bien sûr, la situation économique restait très difficile, en particulier pour la grande communauté de migrants et de réfugiés, mais la ville faisait plus que jamais figure d’exemple pour l’Europe dans sa capacité à accueillir et protéger ceux qui fuient la guerre et la pauvreté, mais aussi à offrir à l’ensemble de ses citoyens la possibilité de vivre une vie pleine et créative.

Palerme respirait la confiance en elle-même et la fierté de s’imposer comme une ville émergente progressiste, bien qu’appartenant à cette Europe du Sud si malmenée par les politiques économiques.

Mais aujourd’hui, je m’inquiète. Pour nous tous, bien sûr, mais un peu plus pour Palerme, parce que j’en suis tombée éperdument amoureuse et que tomber amoureux change tout. Je repense avec tendresse à l’écho du passé qui résonne dans ses rues et aux audacieuses promesses d’avenir qui s’y entremêlent. J’ai peur que ses forces la lâchent, même si au fond de moi je sais qu’elle pourra résister, se reconstruire. Car Palerme s’est déjà relevée de la douleur et de la pauvreté pour devenir la forte et magnifique cité qu’elle est devenue.

C’est précisément cette résilience et cet esprit qui m’ont conduite à y situer l’action de mon roman : une relecture du mythe antique de Narcisse et Echo à la lumière de ce 21e siècle post-colonial. L’histoire du jeune et beau Narcisse, pris de désespoir lorsqu’il réalise que celui qu’il voit est un mirage et non un Autre, qu’il n’est et ne sera jamais que lui-même et par conséquent ne trouvera jamais ce qui, au-delà de sa propre personne, fait de lui un tout. Et plus encore, celle d’Echo, nymphe privée de sa voix, condamnée à ne reproduire que les sons qu’elle entend ; reflet non aimé de Narcisse et qui pourtant, par l’utilisation la plus créative possible de ses possibilités si restreintes, l’apaise.

Bien sûr, cette pandémie n’est pas un mythe. Ce n’est pas (encore) un phénomène à analyser et à intellectualiser, mais une entrave bien réelle à nos vies à tous. Pourtant, quand je vois sur les réseaux sociaux des gens entonner des chants de résistance du haut de leur balcon et quand j’écoute mes amis, c’est à la fois de la peur et de la confiance quand j’entends dans leur voix. Je ne peux donc qu’espérer. Espérer qu’après avoir sauvé la ville de la peste au XVIIe siècle, Sainte Rosalia, patronne de Palerme, la sauvera cette fois encore.

Palerme me manque beaucoup et je ressens le besoin urgent d’y retourner pour approfondir mes réflexions sur le potentiel de création et de guérison généré par le manque et l’introspection.

Ce matin-là, après avoir découvert ces mots inscrits sur la pierre au bord de la mer, et après avoir dit merci, j’ai prié pour la personne qui les avait écrits.

Aujourd’hui, dans ce monde qui semble soudain si différent, je voudrais renvoyer l’écho de cette prière. Pour nous tous, y compris ceux qui attendent aux frontières de l’Europe, ceux qui sont les plus exposés, en espérant que chacun à sa manière trouvera la paix. Face au virus, à l’inhumanité et à la souffrance sous toutes ses formes.

« Sainte Rosalia, la personne qui a écrit ces mots a probablement eu peur, mais elle n’a pas renoncé. Elle a certainement laissé derrière elle et perdu des êtres chers, mais elle a continué de se battre pour échapper à la guerre. Chère Santuzza, donne-leur à tous la paix qu’ils recherchent. Donne-leur la paix qu’ils méritent. Amen. »

[1] En français: «Traverser la mer en quête de paix»


Jasmine Keller (1986, Endingen/Zurich) – Écriture
A obtenu un MA à l’Université de Zurich en langue et littérature allemande en 2018. Elle a participé à de nombreux événements littéraires et lectures publiques tels que le Poetry Brothel (New York et Paris), Frauen*Zentrum (Zurich). En 2014, elle a participé au projet « Industrial Radio » de SZENART en collaboration avec Radio Kanal K et le Literaturhaus Aargau. En 2018, elle a publié l’histoire de Noël Metallisée dans l’édition spéciale du Geldpresse de l’Office de prévention des dettes de la ville de Zurich. En 2009, elle a obtenu le Prix FemPrix – Preis des Vereins Feministische Wissenschaft Schweiz, en 2013 le prix semestriel de l’Université de Zurich pour sa thèse et, en 2019, l’OpenNet Schreibwettbewerb des journées littéraires de Soleure.

‘Hybrides’, corona et silence. Quelques réflexions.

Il y a deux semaines, le 26 mars, l’exposition collective “WE HYBRIDS !” aurait dû s’ouvrir à Rome. Mon premier grand projet d’exposition pour l’Istituto Svizzero avec six artistes suisses : Vanessa Billy, Chloé Delarue, Gabriele Garavaglia, Florian Germann, Dominique Koch et Pamela Rosenkranz. Les salles d’exposition de la Villa Maraini étaient prêtes, les projecteurs montés, les œuvres – emballées dans leurs boîtes – étaient en route. Début mars, nous avons décidé que l’exposition ne pouvait pas être ouverte pour le moment en raison de la situation exceptionnelle.

Ces derniers mois, j’ai beaucoup réfléchi aux êtres hybrides et au concept d’hybridité.
Les êtres hybrides, principalement d’origine humaine et animale, ont toujours été présents dans notre espace de pensée culturel. Il suffit de penser au Grand Sphinx – ou Faune – de la mythologie romaine, mi-homme, mi-chèvre. A l’heure actuelle, la forme potentielle des hybrides s’est toutefois multipliée avec les développements technologiques, qu’ils soient informatiques, scientifiques ou génétiques. Les êtres hybrides sont donc moins des hybrides homme-animal qu’un mélange très réel de matière humaine (ou autre matière organique) et de matière inanimée.

Nous sommes tous des êtres hybrides : Mon iPhone est depuis longtemps une partie étendue de mon corps, tandis que les micro-puces implantées sous la peau étendent les capacités humaines. Le niveau de substances invisibles, synthétiques, voire psychoactives, que nous consommons et qui se mélangent à notre corps nous transforment aussi en créatures hybrides. Selon le point de vue, ces transformations peuvent être des tentatives capitalistes d’optimisation ou des gestes sélectifs et résistants. En général, le concept d’hybridité, en tant qu’hybride de deux systèmes réellement séparés, est une figure de pensée stimulante qui porte en elle le potentiel de concepts sociaux alternatifs pour l’avenir, réunissant les espèces les plus diverses.

Depuis mon bureau romain, je regarde la ville restée incroyablement immobile ces dernières semaines et les pensées dans ma tête s’entremêlent entre « hybrides » et virus. Ce virus qui se niche en forme de couronne dans notre corps est en fait un mélange de deux systèmes. Un potentiel d’infection qui sanctionne le rassemblement, le mélange, les chaînes d’infection qui peuvent être détectées avec les applications pour smartphones et la surveillance des données.

Ainsi l’artiste Gabriele Garavaglia a voulu pulvériser le symbole du danger biologique sur le mur de l’exposition. Ce symbole a été développé dans les années 1960 et met en garde contre les dangers émanant de substances ou d’organismes biologiques – déchets médicaux, échantillons biologiques contaminés par des micro-organismes ou des virus. Il met donc en garde contre l’infection et donc contre le mélange de matières humaines et non humaines, l’être hybride. Et il propage l’isolement, la dissociation.

En ce moment il me semble que le virus est partout, y compris dans mes pensées. Il est parfois difficile de se concentrer sur le travail. Et pourtant, ces jours-ci – si calmes et agités à la fois – les choses deviennent claires. Après le virus, le monde sera un endroit différent.
Nous devons parler de la rémunération et de la reconnaissance des infirmières et des autres professions “d’importance systémique”. Et – dans mon environnement professionnel – aussi sur la dépendance et la précarisation dans le monde de l’art.

Les projets artistiques sont pertinents. Ils ne donnent pas de réponses, mais ils formulent des questions et offrent des points de référence. Ils sont dans l’actualité, même dans les moments les plus inattendus. Nous inaugurerons (nous l’espérons) l’exposition collective “WE HYBRIDS !” à l’automne, le 15 octobre 2020.

En attendant je réfléchis au prochain projet d’exposition. Peut-être traitera-t-elle du silence. A partir de cette Rome soudainement devenue si calme. Mais avec comme bruits incessants, l’hélicoptère qui tourne au-dessus de la ville ou le téléscripteur des médias en direct, livrant les taux d’infection et de mortalité. Mais aussi avec un silence dans lequel nous entendons soudain de nouveaux sons et voix qui n’avaient jamais auparavant ainsi résonné.


Gioia Dal Molin est Head Curator et directrice artistique à l’Istituto Svizzero depuis janvier 2020. Elle a étudié histoire et histoire de l’art aux universités de Zurich et de Rome et a obtenu son doctorat en 2014 avec une thèse sur la promotion des arts visuels en Suisse. De 2015 à 2019, elle a dirigé la fondation culturelle du Canton de Thurgovie. Autrice et curatrice indépendante, elle écrit des textes d’histoire de l’art pour diverses publications et a réalisé de nombreux projets d’exposition et de performance ainsi que des livres d’artiste. Elle est également co-initiatrice de Le Foyer, un format d’exposition et de discussion à Zurich et a travaillé comme consultante externe et mentor dans plusieurs académies d’art. De 2016 à 2019 elle a été membre du jury de la Commission Cantonale d’Art dans l’espace public du Canton d’Argovie.

Mélodrame en trois actes

Ce texte a été écrit il y a quelques mois par nos résidents pour informer sur leurs recherches en cours.Il a été rédigé avant la crise du Coronavirus et ne prend pas en compte tous les changements récents dus à la crise du COVID -19. Nous le publions pour mieux faire connaître nos résidents qui sont au travail  –   à distance – mais dont les recherches restent d’actualité.
Les activités publiques de l’Institut sont elles suspendues jusqu’à nouvel ordre selon les décrets de loi italiens en vigueur.


Il y a un mois se jouait La Tosca au théâtre Costanzi, là-même où s’était tenu sa toute première représentation, le 14 janvier 1900[i]. Plus de deux siècles plus tard, l’œuvre[ii] ne cesse d’attirer les foules, partout dans le monde. Et Rome voyant affluer les foules du monde entier, le spectacle étincelle de lectures polyphoniques.

Tandis que l’orchestre porte les notes de Puccini, que les interprètes prêtent leur voix au livret de Giacosa et Illica[iii] dans des costumes et des décors reproduits d’après les croquis d’Adolf Hohenstein [iv], le mélodrame[v] suit son court ; toujours le même : un baryton s’interpose entre un ténor et une soprano. Ici, c’est le chef de la police, le baron Scarpia, qui veut profiter des charmes de la cantatrice Floria Tosca en condamnant son amant, le peintre Mario Cavaradosi.

Lunga storia breve, l’histoire se passe à Rome en juin 1800, le jour de la bataille de Marengo[vi]. Le premier acte, qui se déroule dans une chapelle de la Basilique Saint Andrea della Valle où Cavaradosi est affairé à un portrait d’une Marie Madeleine à qui il n’a pas prêté les traits de sa maîtresse[vii], s’ouvre sur l’apparition d’un évadé politique que le peintre promet d’aider quoiqu’il lui en coûte, jusqu’au prix de sa vie[viii].

Le deuxième acte se poursuit dans les appartements du Baron Scarpia, Palazzo Farnese ; où l’on assiste successivement à une scène de torture sur la personne du peintre, une tentative de viol sur celle de la cantatrice et un accord doublement fallacieux[ix], avant de se conclure par l’assassinat de Scarpia, poignardé par celle qu’il croyait prendre[x].

Au troisième acte, Tosca retrouve son amant au Castel Sant Angelo où elle lui confie le crime commis de ses mains[xi] et lui explique qu’il faudra feindre la mort lors d’une exécution mise en scène. Et puis ils s’enfuiront ensemble.

Evidemment, les supposées balles à blanc promises par l’infâme Scarpia n’en sont pas et Cavaradosi de s’effondrer mieux qu’un tragédien, sous le regard admiratif de l’héroïne qui déchante quand à son signal il ne se relève pas.

Poussée par les événements et les pas des soldats qui ont découvert le corps de Scarpia, Tosca saute du toit[xii].

Le public applaudit. Les acteurs viennent saluer. Les lumières se rallument, la salle se vide.  En attendant que les techniciens s’occupent de lui, le cyclorama de Rome regarde les spectateurs quitter le théâtre.

Dehors il y a ceux qui fument, ceux qui discutent et ceux qui se prennent en photo une dernière fois. Beaucoup sont vêtus avec attention : de beaux manteaux, de belles chaussures. Il est aisé de distinguer les romains des touristes, équitablement répartis[xiii]. Certains fredonnent le E Lucevan le stelle, d’autres Vissi d’arte vissi d’amore[xiv]. Moi c’est la voix blanche de l’air du berger[xv] qui m’a raccompagnée à travers les rues vidées par le soir et l’hiver.


[i] En fait la toute première Tosca fut présentée sur scène à Paris le 24 novembre 1987. C’était alors une pièce de Victorien Sardou dont le premier rôle fut composé pour Sarah Bernardt – rôle qu’elle honorera longtemps et qui finira par lui coûter une jambe mais c’est une autre histoire – ; elle même qui inspira à Puccini le désir d’en orchestrer l’adaptation.

[ii] S’agissant de la traduction littérale d’opéra, il me tenait à cœur de le souligner d’un italique.

[iii] Il est dit de la vie de ce dernier qu’elle rivalisait avec celles de ses personnages : si ses portraits le représentent toujours de trois quart, c’est qu’il aurait perdu une oreille de causes romantiques, au cours d’un duel.

[iv] Un partenariat avec la Casa Ricordi a rendu possible la reconstitution fidèle des scènes peintes selon la grande tradition italienne, d’après les plans originaux et jusqu’aux coups de pinceau typiques d’un croquis de scène ; participant aussi de la conservation de savoirs artisanaux antiques par leur application pratique.

[v] Gouverné par la passion et le romantisme, le mélodrame est une invention italienne du 17ème siècle qui définit une culture en clair-obscur. Visant tant à souligner la profondeur des émotions des personnages qu’à distinguer le bien du mal, les modèles masculins y sont virils et sensibles et les femmes bien que fortes meurent presque toujours à la fin.

[vi] Pour rappel et pour les cancres de mon espèce : Maria Caroline, sœur de Marie Antoinette, et son époux Ferdinand Ier des Deux-Siciles ont repris Rome grâce aux Anglais après qu’une république romaine ait été instauré par les troupes françaises. Ce jour du 14 juin voit s’opposer les armées de Bonaparte aux royalistes autrichiens à 500 km de là, ponctuant l’intrigue qui nous concerne de rebondissements inattendus (attention spoiler, les républicains finiront par l’emporter…)

[vii] Un détail qui a son importance puisqu’il servira à attiser et instrumentaliser la jalousie de Tosca. La peinture, qui représente une femme blonde aux yeux bleus – la sœur du fugitif – priant si fort qu’elle ne s’aperçoit même pas qu’elle sert de modèle à Cavaradosi s’inscrit dans la longue tradition des beautés opposées, claire ou obscure, ingénue ou sexuée.

[viii] À ces mots on sait déjà comment ça va se terminer : mal. Pire même qu’une prophétie auto réalisatrice puisqu’il ne parviendra même pas à sauver l’évadé qui préférera se pendre que de tomber aux mains de ses détracteurs.

[ix] Avec ses dispositifs modernistes de doublage et de répétition où le make believe est constamment remis au cœur de l’action, Tosca est l’une des premières performance sur la performance…

[x] À ce moment on n’éprouve pas l’ombre d’une miette de compassion pour celui qui déclarait plus tôt se réjouir de l’union forcée de la haine de Tosca au désir qui est le sien :

Quel tuo pianto era lava Vos larmes étaient du feu
ai sensi miei e il tuo sguardo qui coulait dans mes veines et vos yeux
che odio in me dardeggiava, qui me criaient votre haine
mie brame inferociva!  Enflammant mon désir !

[xi] Il lui baise alors les mains :

O dolci mani mansuete e pure, Ô douces mains, douces et pures,
o mani elette a bell’opre pietose, ô mains destinées à de nobles travaux,
a carezzar fanciulli, a coglier rose, faites pour caresser les enfants et cueillir les roses,
a pregar, giunte, per le sventure, jointes en prières pour les condamnés,
dunque in voi, fatte dall’amor secure, en vous, préservées par l’amour,
giustizia le sue sacre armi depose? la justice a placé son arme sacrée,
Voi deste morte, o mani vittoriose, vous avez donné la mort, ô mains victorieuses,
o dolci mani mansuete e pure! ô douces mains, douces et pures !

[xii] Dans le Tibre. Rejoignant et précédant là toutes celles et ceux qui ont disparu dans un paysage : Odette, Roberto, Duane, Anne, James, Thelma, Louise et les autres.

 [xiii] Cultivant l’amour du passé et des traditions, l’Opéra a ceci de fascinant qu’il cristallise le patrimoine des passions. Parce qu’il se donne dans un théâtre, celui-ci relève du spectacle de manière identifiée – une scène, des interprètes, un public – et c’est connu, les meilleures places, les places les plus chères ne sont pas celles d’où l’on voit et entend le mieux mais celles où l’on est vu. Ayant assisté à l’ensemble des représentations depuis des catégories différentes, j’ai pu observer l’assiduité du publique italien qui connaissait la trame par cœur, du parterre au poulailler. Un savoir qui relève aussi bien d’une participation identitaire que d’une forme de résistance, puisqu’on dit que ceux qui connaissent par cœur chansons et poésies sont libres, qu’ils auront toujours un endroit où se réfugier quoiqu’il advienne. Un rituel populaire et politique donc, dont les conditions d’expériences contemporaines se voient garnies ici à Rome (et ailleurs en Italie) d’un publique composé de touristes venus assister et prendre part à et cette grande représentation de la culture.

[xiv]
Vissi d’arte, vissi d’amore, J’ai vécu d’art, j’ai vécu d’amour,
non feci mai male ad anima viva! sans faire de mal à âme qui vive !
Con man furtiva Furtivement j’ai tenté d’alléger
quante miserie conobbi, aiutai. les souffrances que j’ai rencontrées.

Sempre con fé sincera, Toujours d’un cœur sincère,
la mia preghiera mes prières montaient

(…)

e diedi il canto agli astri, j’ai donné mes chants aux étoiles,
al ciel, che ne ridean più belli. au ciel, qui en riaient embellis.
Nell’ora del dolore perché, À l’heure du chagrin pourquoi,
perché, Signor, pourquoi, Seigneur,
perché me ne rimuneri cosi? pourquoi me récompenser ainsi ?

/

E lucevan le stelle ed olezzava Les étoiles brillaient, la terre embaumait
la terra, stridea l’uscio la porte du jardin grinça
dell’orto, e un passo sfiorava la rena… et des pas firent craquer le gravier de l’allée…
Entrava ella, fragrante, Elle entrait, parfumée,
mi cadea fra le braccia… et se jetait dans mes bras…
Oh, dolci baci, o languide carezze, Oh, doux baisers, tendres caresses,
mentr’io fremente je tremblais
le belle forme disciogliea dai veli! tandis qu’elle me révélait toute sa beauté !
Svanì per sempre il sogno mio d’amore… À jamais enfui mon rêve d’amour…
L’ora è fuggita… L’heure s’achève…
E muoio disperato! Et je meurs désespéré !
E non ho amato mai tanto la vita! Et jamais je n’ai tant aimé la vie !

[xv]

Io de’sospiri Tant de soupirs

te ne rimanno tanti t’ai-je adressé

pe’ quante foje autant qu’il y a de feuilles

ne smoveno li venti. balayées par le vent.

Tu me disprezzi, Tu me méprises,

Io me ci accoro ; Je suis d’accord ;

Lampena d’oro, Lampe d’or,

Me fai morir ! Je meurs pour toi !


Anaïs Wenger (1991, Genève) – Art visuels, écriture
A obtenu un MA (Work.Master) à la HEAD – Haute école d’art et de design à Genève en 2017. Elle a exposé en expositions individuelles et collectives en 2018 au LIYH & Art Genève (Genève); Plattform 18 (Kunstmuseum Langenthal); Théâtre du Loup/La Gravière (Genève); Espace Libre (Bienne); Centre d’art contemporain (Genève); Centre d’art Neuchâtel; One gee in fog (Chêne-Bougerie); FriArt (Fribourg); Tinguely Museum/Kaserne (Basel); 3353 (Carouge); Alienze (Lausanne); en 2017 au Solstice Art Center (Navan); Badenfahrt (Baden); Zabriskie Point (Genève). Elle a obtenu la bourse de la ville de Genève en 2018, le Prix Studer/Ganz Stiftung à Zurich en 2017 et a été nominée pour le Swiss Performance Price; Tinguely Museum/Kaserne (Bâle); Plattform18 (Kunsthaus Langenthal); New Heads – Fondation BNP Paribas Art Awards; LIYH/Art Genève awards. En 2019, elle a résidé à Project Space, Centre d’art Contemporain (Genève).

Rome au temps du Coronavirus

Le beau temps, l’atmosphère printanière à Rome est trompeuse.
Le jardin de la Villa Marini est tranquille, serein, rien ne bouge sauf les feuilles des palmiers dans une brise légère. Les bruits de la ville ont disparu et seuls les oiseaux et les perroquets conversent encore,  sporadiquement interrompus par une mouette ou une corneille qui essaient d’imposer leur loi.
Dans l’institut pourtant les signes de la désertion sont là : peu de bruit, pas de va et vient, pas d’agitation. Invisibles, les chercheurs sont cloitrés en bibliothèque et les artistes dans leurs ateliers.
Plus loin dans la rue, à deux pas de la Via Veneto, c’est pire encore. La rue quotidiennement encombrée d’un méli-mélo de bus touristiques est vide. Les stores des commerces sont baissés, les bars et les terrasses ont disparu. Quelques silhouettes isolées passent, souvent masquées. Nous sommes en mars, l’air est encore frais et ce désert urbain n’a rien de Ferragosto.

Entre la mauvaise série dystopique et le roman d’anticipation, le réveil à Rome ne ressemble à plus rien de connu : Au cœur de la ville, on sort de chez soi sans saluer personne car on ne voit personne, à perte de vue. Dans l’espace public, on se déplace dans le silence, plus de trafic mais des places de parking inutiles, plus de bar pour le café et ses mille déclinaisons, plus d’interpellations et de discussions entre inconnus.
Une vie sans la vie. Une capitale européenne, ville de près de 3 millions d’habitants, réduite à une pâle reproduction de son architecture, une maquette géante dans laquelle on aurait oublié d’installer les figurines des habitants.

Hier, dans la course aux mesures toujours plus restrictives, les files de taxis inoccupés s’allongeaient encore au coin des rues. Hier les portiers désœuvrés des grands hôtels espéraient trois visiteurs, un touriste oublié et masqué cherchait sa route sur Google maps, les bars désertés fermaient déjà avant les 18 heures fatidiques du quasi-couvre-feu.
Aujourd’hui, plusieurs hôtels ont fermés, les rares portiers en activité sont calfeutrés dans leur hall désert, les chauffeurs de taxi restent à la maison, les touristes se sont tous rapatriés. Aujourd’hui le personnel du supermarché et du tabac veille encore à l’approvisionnement, protégé par des gants de latex et des masques. On va faire ses courses (alimentaires et de première nécessité) avec un formulaire d’auto certification que les agents peuvent demander pour justifier chaque déplacement.

Je dois me rendre à l’évidence, j’ai bu hier mon dernier cappuccino al banco avant longtemps et c’est le moindre mal dans une nouvelle vie sans écoles, sans cinéma, sans musée, sans expos, sans concerts, sans coiffeur, sans fitness, sans diner entre amis et sans resto. On positive et on est respectivement heureux 1) d’être en bonne santé sans symptômes préoccupants 2) que les résidents, le personnel et les amis soient en bonne santé 3) que les plus de 60 et les nonni soient en bonne santé 4) d’avoir mis la main sur un bon stock de lotion antibactérienne pour tout l’Institut 5) d’avoir un abonnement Netflix 6) de gérer un équipe qui ne panique pas ou pas trop 7) que les kiosques à journaux restent ouverts.

Aujourd’hui l’institut avance en formation réduite, ceux qui peuvent travailler de loin sont à la maison, l’énergie se canalise sous d’autres formes, les ados privés de contacts mais pas de devoirs ont lancé le goûter virtuel pour se connecter en groupe, l’aperitivo et les leçons d’italien se font par skype, chacun s’ouvre un compte zoom et la réflexion pour digitaliser les activités est lancée.

En dehors de notre petit pré carré, de la gestion de crise au jour le jour, on sait qu’on devra demain relever la tête et se préoccuper – entre autres – de la signification du bulletin quotidien des morts et des infectés, des hôpitaux surchargés, du sens civique, de la solidarité européenne et du long terme, de la peur qui pointe et des lendemains pas vraiment enchantés qui s’annoncent.


Joëlle Comé est directrice de l’Institut suisse. Au bénéfice d’un Master en cinéma et culture de l’INSAS (Bruxelles), elle a une longue expérience dans la conduite de projets culturels internationaux, l’encouragement à la culture, la formation artistique et la politique culturelle. Joëlle Comé a commencé son parcours professionnel au CICR – Comité international de la Croix-Rouge. Après plusieurs années comme déléguée dans des pays en conflit sur 3 continents, elle devient productrice et réalisatrice de films documentaires et institutionnels au siège de Genève. Elle rejoint ensuite l’ECAL (Lausanne) en tant que responsable du département cinéma, puis fonde et dirige sa propre compagnie de production cinématographique. En 2007 elle est nommée Directrice des affaires culturelles du Canton de Genève. Depuis 2016 elle est directrice de l’Institut suisse à Rome.

Milan. Milan.

Café à 1 euro. Ne pas s’asseoir, rester debout, boire en vitesse. Conduire vite, se dépêcher. S’asseoir. Manger. Marcher vite, conduire vite, se dépêcher. Travailler. Travailler. Travailler. Marcher vite, conduire vite, se dépêcher. Aperitivo. Speak Italian ? Un poco. Parler vite, boire vite. Manger. La nuit vient de tomber. Trouver un bar. Donnez-moi votre carte. Parler vite, marcher vite, conduire vite. Ciao.

Milan se révèle une ville ouverte. Je regarde avec émerveillement l’ancien, le traditionnel, côtoyer l’ultra-moderne, la tendance au-delà de la tendance. Sans transition, maladroitement juxtaposés. Des styles contradictoires reliés par des rues pavées où les voitures dévalent sans complexe, klaxons hurlants, souvent sans raison ; une symphonie du chaos. En contrepoint à l’agitation ambiante, les Milanaises, au top de l’élégance, semblent déambuler sans bruit dans les méandres de la métropole. Mes collègues italiens me disent que je ressemble à une « mamie suisse du design ». Je ne le prends pas mal.

Je m’exprime dans un italien approximatif pour essayer de créer des contacts, nouer des liens, trouver ma place. Pas de chance. Je m’exprime dans un italien approximatif pour essayer de créer des contacts, nouer des liens, trouver ma place. C’est fait. Ici, « no » ne veut pas dire « non ». Un feu rouge ne veut pas dire stop, l’absence de places de parking ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place pour se parquer, un menu n’est pas une liste figée des plats servis, mais un guide des produits disponibles en cuisine. Je pourrais m’y faire.

Dans ce pays, la zone grise est vaste et quand vous l’avez compris, les possibilités sont illimitées. L’absence de règles fait la règle. Il faut demander sans demander. Il n’y a pas de simple transaction avec un client, les relations sont valorisées, appréciées. J’ai déjà quelques contacts, mes projets semblent réalisables et Côme, avec son lac et ses usines textiles, n’est qu’à un jet de pierre d’ici. Je m’en rapproche petit à petit, le cœur battant.

A Milan, se faire plaisir c’est vivre et vivre est permis. Trop est tout juste suffisant et ça me convient parfaitement. Je me fais plaisir dans la surabondance milanaise. Le timing est parfait ; mes recherches sur l’absurde et mon questionnement sur la fonctionnalité dans le design ont toute leur place ici. Je suis là où je dois être.


Tania Grace Knuckey (1987, Genève) – Design textile et art visuels
Elle est diplômée à la Design Academy d’Eindhoven en 2009 et au Royal College of Art de Londres en 2012 avec un Master en textiles techniques mixtes. Elle a obtenu de nombreux prix, dont la bourse Marianne Straub Travelling du Royal College of Art en 2011, le prix The Future of Beauty en 2012 de l’International Flavours and Fragrances (IFF) et le premier prix pour les meilleurs tissus intérieurs de Textprint. De 2017 à 2019, Tania a été sélectionnée par la Ville de Genève pour une résidence à la Maison Des Arts du Grütli.