Un 1er août romain

Dans la ville accablée de chaleur, les derniers jours de juillet voient la cité commencer à se vider de ses habitants, de ses petits commerces, de ses voitures et de ses cafés.
Dans toutes les rues de Rome, un magasin de proximité après l’autre baisse son rideau fer sans un mot d’explication aux malheureux clients à la recherche d’un café, d’un journal, d’un pressing, individus isolés restés imprudemment ou contre leur volonté dans la torpeur urbaine, loin des plages bondées.
C’est l’évidence, le mois d’août et la perspective de Ferragosto transforment l’animation bruyante du quotidien “romanesco” en espaces surchauffés, déserts et poussiéreux.
La capitale se scinde plus que jamais entre quartiers et tracés hyper fréquentés du centre historique, livré aux hordes habituelles de touristes surbronzés, et quartiers résidentiels endormis, accablés dès la mi-journée par une chaleur implacable renvoyée inlassablement du bitume fondu, des moteurs d’airs conditionnés et des pavés de pierre noire.

Via Ludovisi, au 48, entre clients des hôtels de luxe du quartier et bus hop-off à impériale, la Villa Maraini semble indifférente aux stridences de ses grillons et au ralentissement général. L’Istituto svizzero résiste encore en produisant une activité dense mais insoupçonnable depuis la rue.

Le programme des summer schools ou académies d’été 2019 a été lancé début juillet, soit dès le départ des résidents de Roma Calling, programme transdisciplinaire de résidences conclu fin juin. Ce relativement nouveau programme voit se succéder chaque semaine à la Villa Maraini une université ou haute école spécialisée suisse venue chercher à l’Istituto svizzero les conditions idéales d’une semaine de recherche pour jeunes doctorants ou étudiants de master.
En 2019, plusieurs séminaires entre architecture, art et restauration ont pris leurs quartiers à l’Istituto svizzero pour des journées d’études uniques, comme une respiration estivale pour approfondir, hors routine académique, un sujet qui trouve son articulation avec le pays, la ville, le contexte culturel ou la transdisciplinarité.
La haute école d’architecture de Muttenz (FHNW) ouvre les feux avec un programme alternant visites de quartiers, analyse et workshops, “Learning from Rome – Approaches to a dense Neighbourhood” : 5 jours de marches, analyse urbaine et photographie, lecture et contributions diverses par professeurs et personnalités suisses et italiens. La Haute école d’art de Bâle reprend une thématique qui lui est chère en lien avec la nature “The rare ability to become Ocean – A method for Ocean Literacy”. Là aussi les participants issus des HES suisses et/ou universités partenaires italiennes, alternent visites sur le terrain, sorties à Ostie et projections nocturnes de films.
Cette semaine c’est la SUPSI (scuola universitaria professionale della Svizzera Italiana) qui met les mains dans le plâtre, littéralement, avec une semaine de recherche où 16 participants, spécialistes de la restauration ou doctorants en histoire de l’art, abordent en théorie et pratique le sujet de l’influence tessinoise sur le stucco à Rome “Stucchi e stuccatori ticinesi a Roma, Dalla riscoperta cinquecentesca alla grande tradizione barocca ”. Dans les salles souterraines de l’Institut, nappes en plastique sur tables de travail et sacs de plâtre donnent une allure inattendue à la salle de conférence. A l’abri de la canicule qui sévit juste au-dessus dans le jardin, on sculpte et on interprète en essayant de reproduire avec intelligence et savoir-faire une frise incomplète.

Le programme des académies d’été de l’Istituto ne connaît pas de trêve pour la fête nationale. Ce soir de premier août, au contraire, une conférence qui détaillera notamment la restauration de la chapelle Paolina al Quirinale devrait remplacer feux d’artifices, discours et saucisses, et réunir un public intéressé.
C’est de bonne guerre dans l’air saturé de l’été romain. La fête nationale de l’ambassade a elle bien eu lieu et la fierté nationale est sauve.
A l’institut, ce soir comme tous les soirs d’été, sous les palmiers et pins maritimes du jardin on aspire à profiter au maximum de chaque journée et de chaque soirée. Les participants qui découvrent l’institut se demandent déjà comment ils y reviendront.
Art&sciences, connaissance, échanges&idées : Les mots clés du projet summer schools ont trouvé une juste place, un havre inspirant dans la touffeur de l’été romain. Un remède à l’indolence saisonnière. Fin août et début septembre débarqueront encore les deux dernières académies d’été, respectivement de l’edhea (école de design et haute école d’art du Valais) sur des questions “liquides” et de l’USI (université de la Suisse italienne) pour une seconde édition d’une approche transdisciplinaire du Temps (Time after Time). Avant la reprise du programme annuel, la rentrée académique et les résidences : L’automne.

Au dernier étage de la Villa Maraini les drapeaux suisses et italiens installés sur leurs hampes pour signaler l’identité de l’Institut tombent droit, immobiles, comme sculptés avec le parapet.
C’est l’été. A Rome il s’installe, il prend son temps, il est chez lui.

Bonnes vacances.


Joëlle Comé est directrice de l’Institut suisse. Au bénéfice d’un Master en cinéma et culture de l’INSAS (Bruxelles), elle a une longue expérience dans la conduite de projets culturels internationaux, l’encouragement à la culture, la formation artistique et la politique culturelle. Joëlle Comé a commencé son parcours professionnel au CICR – Comité international de la Croix-Rouge. Après plusieurs années comme déléguée dans des pays en conflit sur 3 continents, elle devient productrice et réalisatrice de films documentaires et institutionnels au siège de Genève. Elle rejoint ensuite l’ECAL (Lausanne) en tant que responsable du département cinéma, puis fonde et dirige sa propre compagnie de production cinématographique. En 2007 elle est nommée Directrice des affaires culturelles du Canton de Genève. Depuis 2016 elle est directrice de l’Institut suisse à Rome.

Réalité virtuelle

Pour un chercheur travaillant sur les matériaux de construction et notamment la préservation du patrimoine bâti, Rome représente un laboratoire d’observation et une source de réflexion unique. Être entouré de tant d’histoire et en particulier de structures presque bimillénaires ne provoque pas seulement un émerveillement, mais aussi un questionnement sur comment l’humanité pourra gérer la construction des habitats et des infrastructures qui seront nécessaires pour les 2.1 billions des personnes supplémentaires que notre planète attend d’ici environ 2050. D’ici là, il faudra avoir construit plus d’habitats qu’il n’en fut construit jusqu’au jour d’aujourd’hui.

Face à un tel challenge, nous devons être économes, ne pas gaspiller les ressources, planifier des structures durables en utilisant les matériaux là où ils sont nécessaires et seulement dans les quantités indispensables. Il faut aussi utiliser des matériaux disponibles en quantités suffisantes et à des prix abordables, tant du point de vue économique qu’écologique.

Vu sous cet angle, la résilience du panthéon laisse songeur. Construit par Agrippa entre 27 et 25 av. J.-C., puis profondément modifié par Hadrien entre 118 et 125 de notre ère, c’est le seul bâtiment a encore être utilisé dans la fonction pour laquelle il a été construit, il y a presque deux mille ans. Pensez un peu à ce que cela veut dire au niveau de l’utilisation des ressources naturelles ! Si ce temple avait été construit pour des longévités typiquement prescrites aujourd’hui, il aurait probablement dû être reconstruit entre 20 à 40 fois !

Cet exemple de longévité peut-il inspirer une utilisation plus rationnelle des ressources naturelles ? Comment valoriser le long-terme « éco » ? Cela est-il nécessaire dans le secteur de la construction ? Quel est la part de ressources naturelles qu’il consomme (40%) ? Et quel quelle est la fraction des déchets mis en terre qui lui sont attribuables (50%) ?

Avec ce type de questions et une discussion sur les réponses, leur sens et leurs implications, j’essayais tant bien que mal de susciter la curiosité de mes enfants, de provoquer une réflexion sur les enjeux du futur et les leçons du passé. Cela marchait plus ou moins, mais ce n’était pas non plus transcendantal pour des gamins de 10 et 14 ans, confrontés à l’immédiateté des médias électroniques et aux messages trop fréquemment échangés avec leurs amis restés en Suisse. La contemplation de tant de monuments historiques n’était donc pas donnée, même avec des pots-de-vin réguliers en forme de tournée des gelateria

Par contre, un jour tout a changé. Nous visitions la Domus Aurea, ancien palais de Néron, connu peut-être à tort pour être le tyran des tyrans, empereur condamné à disparaître de la surface de la terre par ses successeurs, qui abandonnèrent dans un premier temps ce palais avant de le remplir de remblais et de l’utiliser comme fondations de nouveaux thermes, ceux de Trajan, symbole du retour de ce domaine au peuple. Le paradoxe de l’histoire a voulu que ces mesures destinées à effacer Néron de l’histoire aient paradoxalement protégé une grande partie de son palais des affres du temps. Aujourd’hui, on peut le visiter et en admirer les constructions, maintenant souterraines, avec ici-et là des décorations murales qui, chose rare, ont survécu.

L’espace est remarquable mais il est néanmoins difficile de se représenter ce que cela a pu être. C’est là, dans une salle, qu’intervient la magie de la réalité virtuelle. On est alors invité à s’asseoir et à revêtir un casque de réalité virtuelle pour s’embarquer dans un voyage dans le temps qui reconstruit le passé, en partant de la salle dans laquelle on se trouve et dans son état d’aujourd’hui. En plus d’être « franchement bluffant », c’est vraiment très didactique et fait percevoir comment les archéologues se représentent ce que fut un jour ce monumental palais, nous transportant du dedans au dehors, terminant avec une splendide vue sur la Rome antique, sans nous forcer à jouer les « assassins électroniques ».

Après cela, mes enfants étaient tellement excités que, suivant notre guide et déambulant à travers d’autres couloirs, ils ont spontanément commencé à danser. Cela ressemblait à une samba que des joueurs de foot sud-américains font sous le soleil pour célébrer des buts majeurs en coupe du monde ! Incroyable succès pour les collègues italiens en charge de ce site, pour leur réussite à communiquer l’archéologie aux jeunes, pour avoir pu stimuler l’intérêt, la curiosité et l’émerveillement, sans même offrir une seule glace !

Cet impact de la réalité virtuelle me renvoie à mes propres réflexions sur la manière dont ce type de technologie, notamment la réalité augmentée, vont influencer notre monde dans les années à venir. De la médecine à la manufacture, en passant par la construction, je pense que nous ne commençons qu’à peine à en percevoir le potentiel. Personnellement, même si j’en planifiait l’application dans mes thématiques de recherche et d’enseignement, je n’en avais pas encore pris la mesure pour l’éducation ! Belle surprise ! Bravo aux collègues italiens et bonne chance aux autres éducateurs qui chercheront à en tirer parti ! Mais maintenant, mes enfants m’appellent, il semble qu’ils n’ont pas perdu leur appétit pour les glaces italiennes bien réelles.


Robert J. Flatt est Professeur de chimie physique des matériaux de construction à l’ETH Zurich depuis 2010. Formé à l’EPFL (diplôme en génie chimique et thèse en matériaux), il a effectué un post-doctorat à l’Université de Princeton, puis a travaillé 8.5 ans en industrie avant de rejoindre l’ETH Zurich. Son groupe étudie les mécanismes d’action des adjuvants du béton ainsi que l’hydratation du ciment, avec pour objectif la réduction des émanations de CO2 produites par le secteur de la construction. Robert Flatt est également actif dans le domaine de la fabrication digitale et notamment directeur adjoint du pôle national de recherche pour la fabrication digitale en architecture. Un autre de ces sujets de recherche est la préservation du patrimoine culturel bâti, avec notamment des projets liés à la cathédrale de Lausanne et à l’église Notre Dame de Vevey. C’est en relation avec cette thématique qu’il a séjourné à l’Institut Suisse de Rome, profitant de pouvoir rencontrer de nombreux spécialistes de ce domaine et de prospecter de possibles collaborations futures.

Quand les images font des miracles

À la fin du XVe siècle, la partie sud du Trastevere où s’accumulent aujourd’hui boutiques et terrasses, était pour ainsi dire inhabitée et presque entièrement recouverte de jardins et de potagers. Un jour de l’année 1488, une personne dévote souffrant d’une maladie incurable trouva, par hasard, une antique image de la très immaculée Sainte Vierge sur une vielle muraille dans l’un de ces jardins. Elle demanda alors à l’image de la guérir et jura d’apposer à ses côtés une lampe perpétuelle si son vœu se réalisait.

Le miracle eut lieu et ladite personne accomplit sa lumineuse promesse. C’est alors que d’autres fidèles, touchés par son exemple, voulurent contribuer au culte public de la Sainte Effigie. Ils s’unirent d’abord en confrérie, puis érigèrent une chapelle sur le lieu désormais sacré. Au fil des années, la chapelle se mua en petite église pour finalement, vers 1566, revêtir l’architecture que l’on peut encore contempler sur via Anicia : L’église de la Sainte Vierge du jardin, elle-même matérialisation finale d’un vœu anonyme murmuré entre deux bosquets.

Si le miracle se doit d’être une exception parce qu’il est par nature extra-ordinaire, ce type de légende est paradoxalement un lieu commun dans la culture chrétienne. A Rome, on trouve de multiples exemples de récits d’images miraculeuses trouvées au hasard aux quatre coins de la ville. Ces icônes guérissent des corps en souffrance, saignent lorsqu’un impie leur jette des pierres, pleurent parfois et purifient comme une force apotropaïque les espaces qu’elles habitent et l’air qu’elles respirent. Prenant vie comme des corps vivants, elles sont toutes l’occasion de renforcer la foi chrétienne en actant de manière performative sur la vie et la croyance des fidèles.

Venue à Rome dans le but d’étudier et d’analyser les tableaux d’autel du peintre Annibale Carracci (1560-1609) encore conservés dans les chapelles romaines, le cours sinueux de mes recherches m’a amenée à me tourner vers ces icônes particulièrement répandues dans le contexte romain post-tridentin. A leur qualité miraculeuse, s’ajoutait souvent une valeur d’ancienneté. On raconte que l’icône de la Vierge nommée Salus Populi Romani et conservée dans la chapelle pauline de Santa Maria Maggiore avait été peinte par le pinceau prestigieux de l’apôtre saint Luc. En effet, vers la fin du 16e siècle, face aux attaques idéologiques des protestants, l’Église tentera de valoriser son patrimoine antique afin d’affirmer son histoire et ses fondements. C’est dans cet esprit que le cardinal Antonio Maria Salviati décida dès 1593 d’ériger une chapelle sur le flanc de l’église de l’abbaye San Gregorio al Celio afin d’envelopper, comme un écrin, une précieuse image de la Vierge à l’enfant. La légende disait qu’elle avait parlé au pape Saint Grégoire le Grand, l’un des pères de l’Église, qui fonda le monastère éponyme près d’un millénaire plus tôt. Le retable fut commandé à Annibale Carracci qui se devait alors de représenter Saint Grégoire priant aux côtés de l’image mariale et recevant ses paroles dont le contenu reste un mystère. La Vierge parle mais ne dit rien.

Malheureusement, le tableau aujourd’hui exposé n’est qu’une pâle copie de l’original. Celui-ci a été saisi par les troupes napoléoniennes en 1798 puis arriva plus tard dans la collection Bridgewater à Londres où il fut détruit durant la seconde guerre. Et pourtant, malgré la présence d’une copie, le dispositif imaginé par Carracci et le commanditaire fonctionne toujours. On perçoit alors un véritable dialogue entre une œuvre d’art et une image mariale : les deux protagonistes se regardent, chacun exposé sur deux murs perpendiculaires. Le spectateur se trouvant entre quatre yeux est comme pris à parti dans cet échange. A cela s’ajoutent l’architecture de Carlo Maderno et les fresques de Giovanni Battista Ricci représentant dans la coupole les cieux eschatologiques, le tout fonctionnant sur un effet d’illusion et de cadrage amenant le spectateur à être saisi dans une sorte de « réalité virtuelle » en face de corps surgissant d’un autre temps. Il ne s’agit donc pas seulement de la simple illustration visuelle d’une légende grégorienne mais bien du partage de son expérience vécue, au point que la représentation d’un miracle se fasse miracle de l’art. Car voilà que plus de quatre siècles après la création de la chapelle, l’événement miraculeux fonctionne encore. C’est dans cette performativité toujours réactualisée que la Madone, grâce à son image, non seulement nous regarde dans son absence, mais aussi nous parle dans son silence.

Cette chapelle a nourri mes recherches, mes réflexions et mon imaginaire durant toute mon année romaine qui touche désormais à sa fin. Et en me souvenant du tout premier jour de ma résidence, arrivée devant la façade de l’institut suisse les valises encore en main, je ne me doutais pas encore que l’œuvre « Miracle » de Sylvie Fleury puisse briller comme un indice à suivre.


Célia Zuber (1990, Genève) a conclu un Bachelor en 2013 en histoire de l’art et littérature française moderne à l’Université de Genève et un Master en art et langages à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris en 2015. En 2013, elle a reçu le prix d’encouragement à la recherche pour jeunes chercheurs de l’Association Suisse des Historiens et Historiennes de l’Art (ASHHA/VKKS). En 2016/17, elle a enseigné à l’Université de Genève et à la VIA FERRATA de l’École des Beaux-Arts de Paris. À Rome, elle se consacre à ses recherches pour la thèse de doctorat, financée par le Fonds National Suisse de la recherche Scientifique, sur la théorie et la théologie de l’image dans l’œuvre religieuse du peintre bolonais Annibal Carrache.

Miracles à Rome

MIRACLE. C’est par ce mot que la Villa Maraini, que je ne connaissais pas du tout à l’époque, m’accueillit. « Attends-toi à un miracle ! », tel était le message de la carte de tarot divinatoire que j’avais tirée avant mon départ : la Sainte Mère Marie. À l’image de Rome et de ce que j’allais vivre ici.

Si j’avais été consciente de ce que représente l’occasion unique de vivre à l’Istituto Svizzero, j’aurais sans doute été un peu plus nerveuse lors de mon entretien de candidature. Je l’avais déposée dans le cadre d’une étude complémentaire pour ma thèse de doctorat. Dans mon projet de recherche, j’étudie l’origine et la diffusion du récit d’un miracle qui a vu le jour à Jérusalem au XIIIe siècle, comme je peux le prouver. La légende veut que la terre du cimetière destiné aux étrangers, situé à Jérusalem et nommé Haceldama (champ du sang), puisse décomposer les morts en quelques jours. La même propriété est attribuée au cimetière Camposanto de Pise, construit à partir de 1277, et au Campo Santo Teutonico créé ultérieurement à côté de la basilique Saint-Pierre au Vatican. Ce dernier est réservé aux défunts de langue allemande ou néerlandaise. Selon la tradition, ces cimetières comportent de la terre de la Terre sainte. De plus, un pouvoir de différenciation insolite est attribué à cette terre à Rome depuis le début des temps modernes. D’après le récit d’un pèlerin, la terre du Campo Santo Teutonico aurait immédiatement recraché le cadavre d’un Romain. D’autres cimetières ont été créés depuis Rome dans différentes villes à partir 1500 en y transportant un peu de terre du Campo Santo Teutonico et en la dispersant. J’ai présenté les conditions historiques et culturelles de l’apparition de cette légende concernant la décomposition rapide des cadavres dans la première partie de mon étude scientifique. Il est donc possible d’expliquer l’origine du récit de ce miracle, ce qui est exceptionnel. Je travaille tous les jours sur les raisons de cette origine et sur la diffusion de cette légende ou au pupitre que j’ai bricolé moi-même à partir de petites boîtes en plastique ou dans les locaux de la bibliothèque de l’ISR ou à la Bibliotheca Hertziana, qui se trouve au numéro 28 de la Via Gregoriana, à quelques minutes à pied d’ici.

Les résidents qui ont des enfants habitent dans la dépendance, une annexe postmoderne construite à la fin du millénaire qu’il est facile de confondre avec un labyrinthe au début. Les murs et les sols sont recouverts de travertin. Amoureuse du bois et fille d’un forestier, le parquet de mon logement zurichois me manque. Mis à part ce détail, nous nous sommes parfaitement acclimatées aux pièces hautes de cinq mètres. Les confortables locaux de l’Istituto, de la salle de concert high-tech à la salle de lecture de la bibliothèque, en passant par les espaces d’exposition, répondent à tous les besoins, réunions, workshops, conférences, cours d’italien et travail silencieux au sein du groupe d’écriture.

Du toit de la dépendance, qui sert également de terrasse, il est possible d’apercevoir la façade du couvent San Isidoro, qui date du XVIIe siècle, où des franciscains irlandais gèrent une école à l’heure actuelle. 23 marches mènent de cette terrasse à l’entrée de la villa qui a été construite sur une ancienne décharge à la fin du XIXe siècle. Sur le chemin de la Villa, je salue l’un des immenses pins parasols que les architectes de l’annexe construite dans les années 2000 ont mis en scène avec un grand souci de perspective. La précision avec laquelle les murs étroits de l’escalier encadrent ce magnifique exemplaire serait sinon un hasard stupéfiant.

Le cœur de l’ISR est le jardin. Il représente le lieu de rencontre, de calme et de jeu. C’est la véritable machine à miracles de l’institut. De nombreux oiseaux l’ont choisi comme territoire et quelques tortues se promènent dans un enclos. Pendant les pauses, je fais le tour de la Villa et admire les différentes formes et couleurs des palmiers, des arbustes, des buissons… et les roses. Les minuscules bourgeons des rosiers semblent étrangement exploser au ralenti. Le secret de la rose réside peut-être dans le caractère unique de sa floraison dont la complexité est comparable aux relations humaines. Mon séjour à Rome a également été synonyme de grands miracles sur le plan privé. Il m’est facile d’y croire ici, là où les roses ont même fleuri en décembre 2018 ! Un Miracolo.


Rahel Meier (1985, Zurich) – Médiéviste
Elle a étudié l’histoire de l’art, l’histoire du Moyen Âge et l’archéologie médiévale à l’Université de Zurich, Paris et Bâle. Elle a obtenu pour un extrait de sa thèse le Förderpreis Kunstwissenschaft par la Fondation Alfred Richterich. A’ l’Istituto Svizzero di Roma elle est sur le point de terminer sa thèse de doctorat sur les origines et la diffusion de la légende de la Terre Sainte, financée par le Fonds National Suisse de la recherche Scientifique (Doc.CH). Elle a été en résidence au KHI-MPI à Florence.

Trames cosmopolites romaines

Qu’est-ce qu’une bibliothèque suisse à Rome peut bien avoir d’original et que peut-elle offrir aux chercheurs et aux chercheuses qui viennent chaque année de Suisse la fréquenter ? C’est une question légitime à laquelle je dois trouver une réponse évitant toute banalité. J’ai donc imaginé de sortir virtuellement de mon bureau de bibliothécaire et de reconstruire mentalement les environs de la Villa Maraini pour y puiser l’inspiration. Mon espace mental s’est rempli de références historiques immédiates :  à huit-cents mètres d’ici, les Jardins de Salluste qui furent construits au Ier siècle av. J.-C., les épigraphes en marbre et les bustes disséminés ici et là dans le jardin de Villa Maraini que je vois tous les jours avant d’entrer dans mon bureau. En tant que bibliothécaire, mes références se sont concrétisées dans la proximité de la Bibliothèque Hertzienne, connue de tous pour ses collections sur l’histoire de l’art. Je pense tout de suite que ma collègue de l’Institut hollandais, avec qui j’échange des livres pour nos boursiers, est à quelques kilomètres de moi et qu’il suffit de traverser la place Barberini  pour arriver à la « Casa delle Traduzioni » avec qui nous collaborons souvent. Et de l’autre côté de la villa, s’élève majestueusement la Villa Médicis. Voilà, la réponse que j’essaierai de donner naît ici, dans le fait d’identifier le réseau dense d’échanges dans lequel la bibliothèque de l’Istituto svizzero plonge ses racines, sa proximité avec les bibliothèques d’autres institutions, internationales ou pas, extrêmement riches de documents qui ne se trouvent qu’ici. La cohabitation de tous ces instituts et académies italiennes et étrangères rendent cette ville unique, de sorte que l’échange entre les chercheurs provenant des pays les plus variés est pour la recherche un terrain très fertile qui ne peut que fructifier. Il y a un va et vient continu de chercheurs qui s’alternent chaque année, ou tous les trois mois selon les modalités des concours qui les ont conduits jusqu’ici. Ils se rencontrent dans les bibliothèques et dans les archives où, comme on le sait, passe le cœur de la recherche. Le cosmopolitisme est donc la clé de lecture qui fait la différence à Rome.

L’importance des bibliothèques de ces instituts réside dans le fait qu’elles reflètent et restituent ces liens. Leur caractère précieux et unique est lié au fait qu’elles sont les dépositaires et le véhicule de transmission de la mémoire de qui les a fréquentées, de qui y a vécu et travaillé.

L’unicité de la bibliothèque de l’Istituto svizzero est qu’elle conserve le témoignage de travaux uniques au monde comme ceux de Paul Collart, qui a confié à la collection de l’institut -la Bibliotheca Helvetica Romana- la publication de ses importantes études sur Palmyre. Dans le cadre d’une abondante monographie intitulée Le sanctuaire de Baalshamin à Palmyre, Collart, avec d’autres auteurs, R. Feldmann, C. Dunant, R A Stucky, publie l’un des ouvrages les plus importants au monde pour l’étude de l’archéologie. Son volume Topographie et architecture sort en 1969, précisément durant son mandat de directeur à l’Istituto svizzero (1961-1970). C’est à la fin de l’été 2015 que nous parvient la nouvelle de la destruction du temple de Baalshamin à Palmyre par une organisation appelée État islamique. Pour comprendre la signification d’un évènement aussi traumatisant pour l’histoire de l’archéologie et non seulement pour celle-ci, l’Istituto svizzero organisait un an après à Rome une journée d’étude et une exposition documentant le rôle de l’archéologue suisse Paul Collart dans la découverte, les fouilles et la restauration du sanctuaire de Palmyre. Le titre de la conférence « Le temple détruit : une question cosmopolitique » entendait souligner la portée culturelle de ce site, le rôle de la diplomatie dans le contexte des trafics des biens culturels découlant immanquablement de cette destruction.

Je reprends ainsi la piste du cosmopolitisme romain, clé de lecture nécessaire pour contextualiser le travail de Collart à la lumière de l’histoire dramatique qui a frappé le site. Soixante ans se sont écoulés depuis la date de publication de son travail. Aujourd’hui à Rome un projet de numérisation de ces volumes a démarré et donnera un nouveau souffle à ses pages en les replaçant encore une fois dans une perspective cosmopolite. L’Istituto travaille sur ce projet avec l’Université La Sapienza de Rome-DigiLab pour promouvoir la valeur historique et culturelle de ce travail.

À la lumière de ce qui s’est passé en 2015, après les attaques subies par le site archéologique que les auteurs de la publication ont décrit avec une abondance de détails, dessins et photographies, la mise en ligne de cette étude représente un fait important pour la recherche, mais pas seulement pour celle-ci. L’idée qui sous-tend le projet est précisément celle de restituer au plus grand nombre, pas uniquement aux archéologues ou aux passionnés d’archéologie et d’histoire antique, les résultats de cette longue étude dans une dimension qui n’a pas de limites, celle de la Toile justement, la plus cosmopolite de toutes. Donner accès à ces sources signifiera donner à toutes les personnes intéressées la possibilité de les partager et de les assimiler.

Ainsi, pour la bibliothèque que j’ai le plaisir de gérer depuis 9 ans, j’ai l’impression de concrétiser un concept essentiel, cher à qui vit, travaille et fréquente les bibliothèques, à savoir, qu’elles sont des « places du savoir et de la connaissance ». C’est de la bibliothèque de cet institut, qui a sa place dans le cœur de Rome, avec son projet de mettre en ligne le travail méticuleux de cet archéologue, que l’on peut atteindre l’autre partie du monde, en y portant et en ramenant la connaissance, dans un échange qui ne peut se faire qu’à travers Internet.

La richesse de la bibliothèque de l’Istituto est donc dans ses collections historiques, certaines uniques au monde telle celle de Paul Collart… ou de François Lasserre qui, à la fin des années quarante en tant que résident de l’Istituto svizzero, transcrivait dans les salles silencieuses d’une célèbre bibliothèque romaine un codex grec d’où aujourd’hui….Mais cela pourrait être l’objet d’une autre histoire savante.


Romina Pallotto est bibliothécaire de l’Istituto Svizzero depuis 2010.
Riche de plus de 45 mille ouvrages et publications, la bibliothèque de l’Istituto Svizzero met à la disposition des chercheurs une importante collection d’ouvrages, spécialisés en archéologie, philologie classique, histoire, histoire de l’art et littérature. Fondée en 1948, la bibliothèque comprend alors les legs de l’artiste Adolf Holzer et de la propriétaire de la villa Maraini, Carolina Maraini-Sommaruga, puis s’enrichit de livres provenant des principales maisons d’édition suisses et des donations des professeurs et académiciens François Lasserre et Hanno Helbling notamment.

Rome par le nez

Pourquoi fuir la Suisse, me demande l’amie romaine avec laquelle je déambule au milieu du Parco degli Acquedotti. La question me semble bien incongrue, n’ayant jamais eu l’impression d’échapper complètement à mon pays. En ai-je même eu un jour le désir sincère ? Ici, à Rome, je me laisse entretenir par la patrie. L’Istituto Svizzero me livre l’Italie sur un plateau, à la mode helvétique : repas équilibré à 13h30 pétante, compagnie plaisante de scientifiques et d’artistes de premier ordre et toilettes ripolinées à tous les étages. Comme à Lausanne. Ma volonté de tourner des films en Pologne, au Portugal et maintenant en Sicile répond bien plus à une curiosité pour les autres, qu’à un rejet des miens. D’ailleurs comment haïr des hommes et des femmes aussi courtois ? On n’attaque pas un peuple qui témoigne de son assujettissement en répondant « service » chaque fois qu’un « merci » lui est adressé. Les Helvètes font usage de la politesse comme d’autres de la bombe atomique. Dissuasion policée. Mais ces bonnes manières ont un revers. La Suisse est un pays qui ne sent rien. De Genève à St-Gall, aucune agression olfactive. Juste une impression de frais et de pureté qui assiège le territoire. Certes, on peut y déceler la neige en hiver et le foin coupé en été. Mais ces variations aromatiques se mélangent doucement, comme dans un très long fondu enchainé, afin qu’aucun accroc sensoriel ne vienne perturber le citoyen. Lui-même ne porte que peu de parfum pour ne pas incommoder les autres avec une fragrance qu’il faudrait subir. Une odeur de savon noir à la rigueur, et un peu de laque bon marché pour les cheveux.

Rome, elle, sent. Comme souvent dans les grandes villes, il y a d’ailleurs plus à renifler qu’à regarder. D’abord la pierre froide le matin. Le marbre des bâtiments officiels et des palais qui se réchauffe doucement au soleil. C’est la Toscane de Carrare qui prend le contrôle des rues. Une odeur basique, minérale, qui crée comme une première couche sur laquelle vient vite se greffer le fumet plus charpenté des gommes de pneus. L’état endémique des transports publics oblige les Romains à se déplacer en voiture privée ou en deux roues. Les Pirelli étant ce qu’ils sont à force de s’user sur les pavés noirs et irréguliers du centre ville, un air odorant s’en échappe à chaque pincement de trottoir. Ce parfum pneumatique est accompagné, pour quelques temps encore, par le besogneux fumet du diesel, et, particularité locale, par un reste de molécules issues de la combustion du GPL. Le bois bien sûr. Celui qui brûle dans les fours à pizza, mais aussi celui bien vivant des pins parasols, comme autant d’hérauts annonçant la Méditerranée voisine. Les essences arboricoles sont nombreuses, car la nature est présente au centre ville : Parc de la Villa Borghese, Villa Ada Savoia, Villa Glori, Appia Antica, des campagnes qui obligent les avenues à prendre le large. En ce moment, c’est le tilleul qui domine. En fermant les yeux, je voyage : ma chère Varsovie de juillet n’est qu’à un nez de la ville éternelle. Jean-Paul II devait se sentir à la maison quelques jours par an.

Et puis l’odeur des Italiens bien sûr. Le maquillage imposant des femmes, les eaux de Cologne capiteuses des hommes, leur propension à signaler leur passage par une trainée aérienne de musk, de rose ou d’orange amère. Comme une invitation à les suivre. Les chaussures fraichement cirées, et la naphtaline émanant des imperméables qui passent de longs mois dans les armoires : « ça sent l’Italie ».

Rome pue délicieusement la merde, l’égout qui refoule, la pisse des fêtards, la glace vomie des touristes, la crasse des sans abris, la transpiration des travailleurs au noir. Autant d’agressions nasales qui célèbrent l’humanité, qui donnent un sens aux idées, à l’indignation, à l’envie d’agir.

Je ne fuis jamais la Suisse, pourrais–je répondre à mon amie romaine. Je fais travailler mon odorat plusieurs fois par an. Pour ne pas voir le monde me passer sous le nez.


Lionel Baier naît en 1975 à Lausanne dans une famille suisse d’origine polonaise. Dès 1992, il programme et cogère le Cinéma Rex à Aubonne. Depuis 2002, il est également responsable du département cinéma de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL). Lionel Baier est membre fondateur de la société́ de production Bande à part Films avec Ursula Meier, Fréderic Mermoud et Jean-Stéphane Bron.
En 2000 il réalise son premier film, Celui au pasteur (ma vision personnelle des choses), un documentaire sur son père, pasteur en terre vaudoise. La Parade (notre histoire) réalisé un an plus tard, suit la mise en place de la première parade homosexuelle dans le canton catholique du Valais. Ces deux films ont eu un bon succès dans les salles de cinéma helvétiques et dans de nombreux festivals internationaux contribuant à faire connaître Lionel Baier du grand public. Le cinéaste passe alors à la fiction en réalisant Garçon Stupide (2004), puis Comme des voleurs (à l’est) (2006). Son troisième long-métrage de fiction Un autre homme était en compétition au festival de Locarno 2008. En 2010, il réalise Low Cost (Claude Jutra), filmé avec un téléphone portable. En 2011, il réalise Bon Vent Claude Goretta et en 2013 Les Grandes Ondes (à l’Ouest), les deux présentés au Festival de Locarno. Son film, La Vanité (2015), a été présenté au Festival de Cannes en 2015 et nominé aux Prix Lumières en 2016.

En tant que Senior Fellow résidant à l’Istituto Svizzero, Lionel Baier a travaillé sur un projet de film pendant un mois et rencontré régulièrement les jeunes artistes et chercheurs du programme Roma Calling.

Chez le barbier du Caravage

Samedi, par hasard, je me suis arrêté devant une très belle vitrine de barbier. Le très joli logo représentant un singe indiquait que la boutique fût ouverte en 1900. Tout semblait d’origine, les carreaux blancs, les fauteuils, jusqu’aux produits mis en vitrine dont les emballages avaient la nonchalance promotionnelle des formules centenaires. Tout était très soigné, mais le quartier très touristique. Je m’attendais donc à me retrouver confronté à des hypsters à barbes longues rêvant une généalogie mystique. Mais rien de cela.

La Sala di Barba GENCO est gérée par une famille soudée. https://gencosaladabarba.com/. La clientèle, qui parfois patiente quelques minutes dans le café du bout de la rue, est très chic, il faut dire que nous ne sommes pas loin du tout du parlement. Ici, on appelle les gens par leurs prénoms, on s’intéresse un peu à chacun, même au touriste de passage que je reste dans cette ville. On s’affère autour si de vous, sans trop d’onguent, ni de pédante douceur feinte, mais avec rapidité, efficacité du geste et une légère brutalité masculine imposée par l’ancienneté du matériel. Au pied de la tour médiévale, appelée tour du singe (d’où le motif simiesque de la vitrine) on aimerait croire que les jours se succèdent et voient passer les personnalités les plus étranges. On ne croit pas si bien dire.

Au détour de la conversation que j’essaie d’avoir avec son cousin qui me coupe les cheveux, le barbier comprend que je m’intéresse à l’art. On échange quelques banalités et on en arrive à parler de la grande exposition de Caravage au Musée Jacquemar Andre de Paris qui a dépouillé, pour un temps, certains musées romains de leurs tableaux. Là en un éclair, la conversation prend un tour inattendu. Le barbier se transforme en passionné absolu du peintre. Il se saisit de son téléphone portable pour me montrer des photographies qu’il a pu prendre lors du tournage de la série italienne qui, cette année, a redonné vie à Michelangelo Merisi (1571-1610) surnommé le Caravage. Il me montre des vues prises sur des échafaudages montés dans St-Louis des Français. Il me montre aussi, encore plus surprenant, des vues du retour à son emplacement de la « Madone des Pèlerins » dans la basilique de St-Augustin. Après l’avoir quitté pour une de ses très très rares expositions hors de l’église et de la niche dans laquelle elle a été installée en 1604. J’ai donc vu, assis sur le siège de son cousin, pendant que celui-ci me séchait énergiquement les cheveux, des images du dos de la toile, de la niche vide… Un plaisir qui valait bien la cinquantaine d’euros que j’ai payés pour une coupe, un shampoing, un rasage et un pourboire.

Mais, comme si ce n’était pas encore assez, mon barbier m’explique que Le Caravage fréquentait aussi ce lieu. En effet, sur un des rapports de police qui établissent régulièrement les rixes auxquelles participe le peintre, il est établi que celui-ci avant de se battre était venu déposer chez son barbier, à l’exacte adresse actuelle de GENCO, son manteau. Le fougueux peintre qui habita quelques années et jusqu’à sa fuite de Rome en 1606 dans l’actuel vicolo del Divino Amore voisin, aurait donc eu … le même barbier que moi.

Un beau samedi


Samuel Gross est responsable du programme artistique de l’Institut suisse. Il a obtenu un master en Histoire de l’art à l’Université de Genève en 2001. Depuis, il travaille comme commissaire d’exposition indépendant et critique d’art pour des magazines d’art et collabore à des livres d’artistes (éditeur et auteur de la monographie de Sylvie Fleury, 2015, publiée par jrp | Ringier). Parmi ses expériences de travail précédentes on retriendra notamment sa collaboration avec la Fondation Speerstra, Suisse, en tant que directeur jusqu’en 2014; la Galerie Evergreene, Genève, en tant que directeur artistique (2007-2012) et le MAMCO (Musée d’art moderne et contemporain), Genève, en tant qu’assistant du directeur. Parmi les expositions qu’il a récemment organisées, on peut citer ici: Roman Signer, Institut suisse, Rome; Balthasar Burkhard, Institut suisse, Milan; John M. Armleder, Institut suisse, Rome; Elizabeth Murray « Récit d’un temps court 2 », MAMCO, Genève. Samuel Gross a été aussi membre de différentes commissions artistiques, entre autres: Prix Manor, Artissima – section Present Future, et F.P. Journe.

Tensions binaires

Hier, je me suis retrouvé dans un bunker squatté par des satanistes.

Hier, deux cents représentants de l’église se sont rassemblés au Vatican pour que le clergé réponde de ses abus sexuels sur les enfants

“Nous devons regarder ce monstre dans les yeux, sans peur.”¹

Doit-on
A: s’en foutre et continuer à vivre
B  : se comporter mieux
ou
C  :  espérer la fin du monde

La pharmacie du Vatican a été fondée en 1974 par Eusebio Ludvig Fronmen, un  moine Fatebenefratelli. Elle prétend être la pharmacie la plus bondée au monde et offrir des médicaments introuvables en Italie. Contrairement aux pharmacies italiennes, celle du Vatican accepte les ordonnances étrangères. Pas de taxes. C’est duty free. On y trouve ni contraceptif, ni Viagra, ni cannabis thérapeutique. Leur produit phare est l’Hamolind, un remède contre les hémorroïdes.

La plupart des profils sur les app de rencontres à proximité de Barberini indique : «  visiting  ».
«  Visiting  » est un mot péjoratif. 

Le Mouvement Cinq Etoiles affirme ne pas être un parti politique mais bien un mouvement. Un mouvement contre le mouvement. Un mouvement contre la croissance. Il adopte une position qui défie toute logique en étant à la fois écologiste et nationaliste. Ce mouvement a été fondé par un humoriste. Les humoristes sont souvent un peu amorphe émotionnellement. Certains souffrent de dépression clinique.

La première fois que j’ai été au Garbo, un bar de Trastevere, on m’a pris en otage. Un jeune homophobe de 17 ans, sous cocaïne, a attaqué mon ami. Il a été chercher ses potes et ils nous ont séquestrés. On a attendu là, enfermés, on s’est soûlés et on a sniffé du poppers.

Bunga Bunga n’est pas un mouvement mais une expression. Une expression pour un parti. Une expression pour un parti qui entourait l’enquête sur les accusations contre Silvio Berlusconi pour prostitution de mineures. Apparemment, il aurait appris l’expression de la bouche de Mouammar Kadhafi. Frédéric Mitterand, ancien directeur de la Villa Médicis, a affirmé lors d’une interview à la radio qu’il aurait pu devenir la “princesse du désert” de Kadhafi, qualifiant ce dernier d’individu à “géométrie variable”, ce qui veut vraisemblablement dire  : bisexuel. Mitterand a refusé les avances de Kadhafi. En 2011, Kadhafi meurt, il meurt avec une baïonnette dans le cul.

Je profite de mon séjour à Rome, en travaillant, en faisant des trucs. C’est vraiment très joli ici. L’été approche et j’ai hâte de nager dans la mer.

___

¹Vatican spokesman Alessandro Gisotti


Ian Wooldridge (1982, Zurich) – Art visuels, Rome
D’origine anglaise, vit actuellement à Zurich et est étudiant PhD en sciences des médias à l’Université de Bâle. Après avoir terminé son Bachelor in Fine Arts au Central St Martins, University of London en 2004, il a obtenu un Master en 2011 en histoire du cinéma et des médias visuels au Birkbeck College, University of London. Depuis 2013, il enseigne à la Zürcher Hochschule der Künste pour le Département Kunst und Medien. Il a présenté ses travaux dans des expositions personnelles et collectives au Cruising Pavilion (Biennale Architecture 2018 Venise), LUX (Londres), Folkwang (Essen), Plymouth Rock (Zurich), Haus Konstruktiv, (Zurich), The Swiss Art Awards 2017 (Bâle), Mikro (Zurich), Taylor Macklin (Zurich), Le Manoir (Martigny), Coalmine, (Winterthour).

L’appel de Rome

Pourquoi Rome ? C’est là une interrogation récurrente dès que l’on discute de notre lieu de travail avec d’autres collègues chercheurs/ses. Comparée aux pôles technologiques que sont la Silicon Valley, la Chine florissante ou les universités anglo-américaines renommées telles que MIT, Harvard ou Oxbridge, l’Italie semble occuper une place marginale dans l’esprit des scientifiques.

Pourquoi passer du temps à Rome alors qu’il existe d’autres options attrayantes pour qui pense avant tout choix de carrière? Alors que de nombreux chercheurs/ses d’exception sont originaires de la péninsule italienne et beaucoup de recherches excellentes sont en cours dans des institutions italiennes, l’Italie serait moins attractive pour nos chercheurs ?

Du point de vue d’un historien qualifié qui entretient une relation forte avec le passé, une telle affirmation est plutôt difficile à avaler. On est alors amené à répondre par des platitudes, en affirmant que c’est une expérience qui en vaut la peine ou en déclarant quelque chose du genre « en raison de sa riche histoire ». Mais qu’est-ce que Rome a vraiment à offrir pour les personnes qui se consacrent à la recherche ?

Bien sûr, il n’existe pas de réponse simple. Outre les prédilections personnelles, je pense qu’il est possible de défendre l’offre romaine sans avoir recours à une vision de Rome qui reproduit inlassablement sa grandeur historique et ses prétentions impériales. Au-delà des nobles idées, l’histoire joue un rôle essentiel. Je ne peux pas penser à d’autres villes où le passage du temps serait encore plus tangible qu’à Rome. Strates après strates, l’histoire s’inscrit physiquement dans la roche solide, gravant ainsi l’empreinte de la ville, du tumulte de la Rome d’aujourd’hui aux vestiges d’un passé classique largement célébré. Cette situation produit néanmoins d’importants problèmes pratiques, comme par exemple la lenteur d’exécution notoire des grands travaux dans l’enceinte de la ville. Il me suffit d’évoquer la nouvelle ligne C (linea C) du métro de Rome en cours de construction ou, pour être plus précis, constamment interrompue par des régulières découvertes archéologiques. Cela fait partie de la réalité exaspérante des ouvriers romains du bâtiment qui aimeraient probablement achever leur ouvrage plus rapidement. Cependant, cette conscience historique attachée à la ville peut potentiellement agir comme un stimulus.

Permettez-moi de m’expliquer en vous donnant un exemple concret. À quelques pas du Colisée, entre l’ancienne arène et la Basilique Saint-Jean-de-Latran, se trouve la Basilique Saint-Clément-du-Latran, dédiée au pape Clément I, qui selon la tradition fut le quatrième évêque de Rome. À première vue, et face aux multiples églises magnifiques qui peuplent la capitale italienne, cet édifice du début du douzième siècle n’apparaît pas comme un ouvrage particulièrement spectaculaire. Un vaste et grandiose atrium est suivi d’une basilique à trois nefs, garnie d’une abside dorée et d’une voûte décorée de superbes ornementations. Mais c’est en visitant ses espaces souterrains que les véritables réjouissances commencent. Car l’Église est construite sur le sommet d’un bâtiment antérieur datant du quatrième siècle, également composé de trois nefs aux murs richement décorés. En prenant la prochaine volée de marches, des structures encore plus anciennes émergent. Outre les vestiges d’un édifice du premier siècle, on trouve également l’étonnante représentation bien conservée d’un temple de Mithra de la fin du deuxième siècle ou du début du troisième siècle, dédié à la divinité romaine dont le culte fut l’une des plus puissantes croyances rivales des débuts du christianisme. Ces différents niveaux reposent à leur tour sur les fondations d’un autre ensemble architectural, possiblement datant de l’ère républicaine, qui aurait été détruit par l’incendie dévastateur de l’an 64 de notre ère.

Toutes ces strates peuvent être observées sur place, elles révèlent ainsi l’histoire mouvementée d’un lieu particulier. Mais quel est le rapport entre la sédimentation historique sous la basilique St-Clément et la capacité de la capitale italienne à attirer le monde de la recherche ? Personnellement, je pense qu’elle forme le point de départ d’une réflexion, entre autres choses, sur les impondérables du temps, la fluidité de l’espace et le changement constant de la société. Pour d’autres, bien sûr, elle peut signifier quelque chose de complètement différent. L’essentiel ici, c’est que l’inspiration est nécessaire à l’exercice de la recherche et à cet égard, Rome a beaucoup à offrir. En tant que chercheur et spécialiste passionné de l’histoire du christianisme primitif, il est probable que mon opinion soit partiale quant à l’importance de la pensée historique. Je maintiens cependant l’idée qu’une vision historique permet de mettre l’actualité en perspective. On est immédiatement tenté de penser aux disciplines les plus évidentes telles que l’histoire, l’archéologie, la philosophie, la littérature et l’art, pour lesquelles Rome a souvent été un lieu de référence. Mais d’autres domaines d’expertise tels que l’architecture, la sociologie, l’économie, les sciences politiques et celles de l’environnement, bénéficient également de ce contexte réflexif – que ce soit pour réfléchir au changement climatique, à la numérisation, au développement urbain, au patrimoine culturel ou encore à l’identité civique.

Outre le terrain fertile qui nourrit les idées, l’aptitude à établir des liens avec la communauté scientifique est un autre facteur clé de la production du savoir. À une époque où les problèmes d’envergure mondiale ne peuvent plus être résolus à l’échelle d’un état – et encore moins par une discipline isolée – des espaces où les chercheur·se·s peuvent se rencontrer et interagir, c’est-à-dire échanger sur leurs résultats, communiquer leurs idées et établir des contacts, sont absolument nécessaires. Rome offre des dispositions unique pour ce type d’activités. Bien sûr, comme dans toutes les grandes villes, nous trouvons des universités, telles que La Sapienza, Tor Vergata ou encore Roma Tre. De plus, la ville accueille des organisations internationales comme l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture ou encore L’Institut européen de recherches spatiales à Frascati. On y trouve également les représentations académiques de divers pays. Leur existence peut être expliquée historiquement : dès le dix-neuvième siècle, lorsque les nations étaient animées d’un enthousiasme pour l’antiquité classique, les gouvernements étrangers ont ressenti le besoin d’établir leur présence dans la ville éternelle. L’Istituto Svizzero a été l’un des derniers à participer à cet engouement. Néanmoins, tout comme les institutions françaises, allemandes, britanniques et américaines, nous sommes un membre actif et fier de cette communauté unique qui offre des opportunités pour la recherche et l’échange.

Au final, en termes d’inspiration et d’interaction, il y a beaucoup à gagner d’une résidence  de recherche romaine, les résidents de Roma Calling l’expérimentent tous les jours !


Adrian Brändli est responsable du programme scientifique de l’Institut suisse. Avec un doctorat en histoire ancienne de l’Université d’Oxford, il a mené des recherches sur l’histoire de l’Antiquité tardive et du christianisme primitif avec une attention particulière aux dynamiques sociales des conflits religieux. Il a commencé sa carrière académique à l’Université de Berne où il a obtenu son diplôme en 2010 avec une thèse sur Cyprien de Carthage. Par la suite, il a été lauréat d’une bourse d’études de la Fondation Berrow qui lui a permis de poursuivre son doctorat au Lincoln College d’Oxford. Adrian Brändli a précédemment occupé des postes académiques à l’université de Berne et d’Oxford. Il est actuellement enseignant à l’Université de Zurich.

Passé composé

Être archéologue, c’est avant tout répondre à quelques questions cruciales : non, nous n’apprenons pas à manier le fouet lors de nos études, les fossiles de tyrannosaures concernent nos collègues paléontologues et oui, il reste encore des vestiges antiques à découvrir. C’est le cas notamment à Crotone, à la pointe de la Botte italienne, où, sous le béton de la ville moderne, se cache une cité plurimillénaire fondée il y a 2’700 ans par des colons grecs.

Mais pourquoi donc un couple d’archéologues genevois se retrouve-t-il à Rome pour étudier les vestiges d’une cité grecque de Calabre ? Entre 2011 et 2014, plusieurs sites datant d’environ 350 av. J.-C.  y ont été découverts lors de fouilles de sauvetage effectuées par la Soprintendenza Archeologica della Calabria. Cependant, les fonds débloqués pour les fouilles archéologiques n’incluent pas l’étude du matériel. Voilà pourquoi, dans le cadre d’une collaboration entre la Surintendance et l’Université de Genève, deux chercheurs se sont vu proposer des sujets de thèse lié à ces découvertes. Elle se chargerait d’étudier la céramique retrouvée sur les différents site, tandis que lui s’occuperait de l’étude d’une nécropole mise au jour, l’odonymie faisant parfois bien les choses, le long de la Via dei Greci.

La première partie de nos recherches s’est déroulée dans les réserves du musée de Crotone, où il fallut mesurer, décrire, dessiner et photographier le matériel. La seconde étape comprend le traitement des informations ainsi accumulées et nécessite de longues sessions en bibliothèque. Nous avons donc décidé de nous rendre dans la plus grande bibliothèque consacrée à l’Antiquité : Rome. En plus d’abriter de vastes collections d’ouvrages nécessaires à nos recherches, la Ville éternelle nous permet de nous évader et de rêver. Chaque déplacement, promenades ou footing (ah ! la gastronomie italienne…) est une invitation au voyage dans le temps : ici un obélisque ramené d’Égypte par Auguste, là un temple bâti par Hadrien désormais inclus dans le bâtiment de la Bourse. Plus loin encore, des chats se prélassent sur les vestiges d’un portique édifié par Pompée. Ces moments sont l’occasion de sortir d’une certaine routine et de retrouver l’émerveillement qui nous a poussés à devenir archéologues.

Ces bouffées régulières d’air antique et le cadre de l’Institut Suisse nous permettront, d’ici un à deux ans, de dévoiler quelques chapitres de l’histoire de Crotone écrits il y a près de 2’400 ans.


Christine Pönitz-Hunziker (1983, Berne) – Archéologie, Rome
A étudié l’histoire et l’archéologie de la Méditerranée à l’Université de Berne. En 2014, elle a terminé un Master en archéologie de la Méditerranée et Histoire antique à l’Université de Berne. Depuis 2015, elle travaille à sa thèse de doctorat sur les céramiques des nécropoles Via dei Greci et Cimitero Sud de Crotone comme témoignage du développement socioculturel et économique de la ville du sud de l’Italie aux IIIe et IVe siècle av. J.-C. À Rome, elle se consacre à ses recherches pour la thèse de doctorat qui est soutenue par le Fonds National Suisse de la recherche Scientifique et bénéficie de la collaboration scientifique de Timothy Pönitz, lui aussi boursier à l’Institut Suisse, dont le projet porte également sur l’étude archéologique de la Crotone antique en Calabre.

Timothy Pönitz (1989, Ginevra) – Archéologie, Rome
A étudié l’archéologie classique et l’égyptologie à l’Université de Genève. En 2014, il a terminé un Master en archéologie classique à l’Université de Genève. Depuis 2016, il travaille à sa thèse de doctorat sur la nécropole Via dei Greci et le panorama funéraire de Crotone. À Rome, il entend approfondir ses recherches en travaillant en collaboration scientifique avec Christine Pönitz-Hunziker, elle aussi boursière de l’Institut Suisse, dont le projet porte également sur l’étude archéologique de la Crotone antique en Calabre.