Sur les traces du prince-abbé Celestino Sfondrati, cardinal à Rome

Cette année, non seulement deux historien.nes participent au programme de résidence, mais les deux étudient des ordres religieux du début de l’époque moderne. Tandis que Stefano Rodrigo Torres – en témoigne sa contribution au blog du 19 octobre – a investigué la Mission jésuite extra-européenne et son historiographie, je me suis penchée sur l’ordre bénédictin, un sujet de niche de l’histoire des religions, qui a longtemps été négligé dans les recherches du début de l’époque moderne. Car même si les études sur le catholicisme de cette époque s’accordent à attribuer une grande valeur sociale aux ordres religieux masculins, comme forme de vie spécifiquement catholique, pour leur rôle d’intermédiaires entre les représentants de l’église catholique universelle et les sociétés locales, reste qu’il manque des études avec un accès historique culturel et social dans un contexte européen. Mais tel n’est pas le cas des communautés religieuses féminines ! C’est bien grâce à des études en région italienne que la recherche sur les us et coutumes de la vie monacale, sur les débats quant au maintien de l’observance aux Règles et au cloître, ainsi que sur les relations familiales des religieuses, que nous avons pu récolter de précieuses informations sur les fonctions que jouaient ces communautés au début de l’époque moderne.

Les milieux d’un prince-abbé

Mon projet se propose d’examiner le clergé de l’Ordre des Bénédictins dans la Confédération catholique du XVIIèsiècle. Je me suis plus précisément intéressée aux milieux de vie d’un abbé bénédictin vers la fin du XVIIè siècle. Dans ce contexte, j’étudie la manière dont Celestino Sfondrati (1644–1696) a su naviguer et faire sa place, entre famille d’origine, vie quotidienne du monastère, fonctions laïques gouvernementales et ambition universelle de l’Eglise catholique au début de l’époque moderne. Ainsi, il est parfaitement possible de présenter d’un côté les relations de la Confédération catholique avec la région du Nord de l’Italie et avec la Curie romaine, et de l’autre les pratiques symboliques de communication d’auto-positionnement dans la société catholique de cette époque. A un niveau plus large, on voit clairement apparaître les fonctions exercées par les ordres religieux masculins dans l’Europe du début de l’époque moderne.

Portrait du cardinal Celestino Sfondrati encadré par des insignes, qui font référence à la longue et influente tradition, tant sur le plan spirituel que mondain, de l’association familiale, à laquelle Celestino était étroitement lié, également en tant que moine bénédictin. Dessin et gravure de Johann Georg Seiller, Schaffhouse, s.d. (entre 1696 et 1740). Archives du couvent de Saint-Gall Photo : G. Beeli

Le personnage même de Celestino Sfondrati est remarquable, lui-même étant issu d’une famille de la noblesse lombarde qui a donné un pape en la personne de Grégoire XIV à la fin du XVIè siècle. Son activité comme abbé était d’entrée de jeu marquée par des liens très étroits avec la région italienne, en particulier avec le Milan espagnol et la Curie romaine. Tandis que, d’un côté, Celestino Sfondrati se profilait comme un abbé réformateur, défenseur de l’Eglise universelle de Rome et néanmoins virulent critique du népotisme papal, de l’autre ses influentes relations familiales pesèrent de tout leur poids dans sa fonction d’abbé et dans sa carrière,  lui valant de devenir cardinal. A la fois comme un phénomène exceptionnel et comme un cas normal, la présente étude analyse les milieux de vie d’un prince-abbé saint-gallois entre des horizons normatifs concurrentiels. Il n’est pas faux de penser que, si Celestino Sfondrati a fini sa vie à Rome comme cardinal, c’est par le truchement de ses relations personnelles, limitant ses niveaux d’action locale à un calendrier de réformes spécifiquement romain. Partant du cas unique, le regard suit le parcours de Celestino Sfondrati, qui s’élève jusqu’à cet (presque) ultime honneur de l’Eglise catholique,  ainsi que les pratiques de communication qui ont permis aux prêtres bénédictins de se mêler activement aux affaires du monde et de toujours naviguer entre observance à la Règle et « mondanités ».

Sceau du prince-abbé de Saint-Gall, Celestino Sfondrati. Archives du couvent de Saint-Gall, vol. X, 46 (archive zurichoise), f. 212v. Photo : G. Beeli

Celestino Sfondrati a entretenu un vaste réseau de correspondants dont on retrouve la trace dans les archives les plus diverses. Certes, mes investigations puisent essentiellement dans le riche patrimoine des archives du couvent de Saint-Gall. Hormis les fonds saint-gallois, les sources les plus importantes et les plus complètes sont les archives de la nonciature apostolique à Lucerne et sa correspondance avec le secrétaire d’Etat, toutes deux abritées dans les archives du Vatican.

Un cardinal saint-gallois à Rome

Cette résidence à l’Istituto Svizzero clôt d’une façon merveilleuse un cycle qui avait débuté en janvier 2019 par mes premières recherches aux Archives apostoliques du Vatican. A part finaliser le premier jet de ma thèse, je souhaite utiliser mon séjour dans la résidence à Rome pour explorer le bref séjour que Sfondrati, fait cardinal, a passé à Rome. Après la promotion cardinalice longuement attendue en décembre 1695 ordonnée par le pape Innocent XII, Celestino Sfondrati aspire à son transfert rapide dans la Ville éternelle. Il se retire de sa fonction de prince-abbé du monastère de Saint-Gall, règle sa succession, quitte à la mi-janvier 1696 ses anciennes seigneuries ecclésiastiques et la Confédération dans une sorte de train triomphal en direction de l’Italie. Afin de rejoindre la Curie dans les plus brefs délais, le nouveau cardinal avait souhaité garder l’anonymat pour son périple à travers l’Italie. Le 9 février 1696 le cardinal Celestino Sfondrati arriva enfin à Rome. Grâce à ses excellentes relations, construites et entretenues de longue date, il sut tout de suite trouver sa place à la Curie. Cependant, ses bonnes relations ne lui servirent que peu de temps, son état de santé se dégradant, avant de s’empirer jusqu’à son décès le 4 septembre à l’âge de 52 ans. Le cardinal Celestino était le descendant de feu le cardinal neveu Paolo Emilio Sfondrati, dont le titre cardinalice était attaché à Santa Cecilia in Trastevere.  Sa dépouille fut inhumée dans la crypte de l’église, tandis que son cœur, embaumé, fut rapatrié à Saint-Gall. Aujourd’hui encore, une épitaphe à Saint-Gall et une à Santa Cecilia in Trastevere au cœur de Rome rappellent son souvenir. Partant de ce repère, je me réjouis des nombreuses autres découvertes et mentions sur le court séjour que Celestino Sfondrati fit dans la Ville éternelle.

Epitaphe en souvenir de Celestino Sfondrati. A gauche: cathédrale à Saint-Gall (XVIIIè siècle, Image tiré du P. Erhart (ed.), Fürstabt Celestino Sfondrati von St. Gallen 1696 als Kardinal in Rom, Köln 2019, p. 666.), à droite: crypte à Santa Cecilia in Trastevere (XIXè siècle) avec la chercheuse à Rome (Photo : A. Beeli)

Giuanna Beeli (1994) – Histoire

Giuanna Beeli a étudié l’histoire, l’anthropologie sociale et le romanche auprès des Universités de Berne et de Fribourg. En tant qu’assistante de recherche des Archives de l’Abbaye de Saint-Gall, elle s’est concentrée sur la figure de Celestino Sfondrati (1644-1696), le prince-abbé bénédictin du célèbre monastère de Saint-Gall qui reçut le chapeau de Cardinal des mains du pape Innocent XII en 1695. Dans sa thèse actuelle, financée par le FNS, elle se penche sur le règne de Sfondrati pour examiner, dans une perspective d’histoire sociale, culturelle et politique, comment les ordres religieux et le clergé ont assumé des fonctions importantes au sein des sociétés catholiques du début de l’ère moderne, par le biais d’interconnexions et de pratiques symboliques-communicatives. À Rome, elle étudie comment la Curie romaine et la réforme tridentine ont contribué de manière décisive au cursus honorum de Celestino Sfondrati.

© Gina Folly

Senior Fellowship à l’Istituto Svizzero

Le monde était alors tout autre, quand l’idée m’est venue pour la première fois. Un temps d’avant, avant le Corona, avant toutes ces séances zoom, et les masques, et les tests, c’était en octobre 2019, lors d’une réunion à propos de Claiming History à l’Istituto Svizzero à Rome. C’est là que l’idée m’est venue d’une résidence Senior Fellowship à l’ISR. Ce n’était pas vraiment une « idée ». C’était plutôt un souhait mû par une profonde aspiration. L‘impressionnante beauté du lieu, le professionnalisme amical des collaborateurs, l’Italie, patrie de mon enfance, s’alliaient pour rendre tout à fait irrésistible un séjour prolongé dans la Ville éternelle.

A cela venait s’ajouter l’intérêt académique. L’un de mes principaux centres d’intérêt pour la recherche est la « théologie politique », une réflexion sur la dimension politique de la théologie, plus précisément des religions, et en particulier du christianisme. Et rares sont les endroits dans le monde où politique et christianisme, politique et religion, se mêlent de manière si complexe et si inextricable qu’à Rome. Ce n’est pas donc pas un hasard si la théologie politique, une branche universitaire, fait l’objet de recherches particulièrement poussées à Rome – comme dans toute l’Italie d’ailleurs – : Giorgio Agamben, Massimo Cacciari, Roberto Esposito, Elettra Stimili sont des voix importantes sur ce chapitre, qui se font entendre également à l’international.

Un élément vint s’ajouter encore : je dirigeais un projet de recherche à l’université de Berne sur le thème « Mésentente entre religions. De l’épistémologie des conflits religieux ». Et, avec Elad Lapidot, qui collaborait à l’époque au projet comme post-doctorant, je trouvais intéressante l’idée de relier ce thème au thème de l’empire. C’est de là qu’est née l’idée de mettre en présence la dimension politique des relations interreligieuses et les conflits, avec une mise en abyme de l’empire.

Rome, l’Empire romain, présente de nombreuses facettes. Il peut premièrement apparaître comme l’ennemi du message monothéiste de la seule véritable justice divine ; il peut deuxièmement apparaître comme un modèle d’une vision politique du monothéisme. La portée universelle de l’Empereur est alors érigée comme modèle à la gloire de Dieu. Rome peut troisièmement être vue comme la garante d’un espace neutre, comme un espace de non-vérité, où se joue la coexistence pacifique de plusieurs monothéismes, qui se trouvent en conflit aussi bien entre eux, qu’avec d’autres vérités.

La constitution du christianisme et du judaïsme rabbinique est impensable sans l’ingérence de Rome (crucifixion ici, destruction du Temple là), tout comme l’histoire des conflits interreligieux entre christianisme et judaïsme, qui apparaissent aussi comme des stratégies différentes dans leur rapport à l’Empire romain. De plus, une perspective politico-inter-théologique jette la lumière sur l’islam, ce dernier ne s’étant justement pas développé à l’ombre d’un empire surpuissant, mais bien davantage dans un vide, à un moment où un conflit inter-impérial rassemblait les forces et donnait une marge de manœuvre au monothéisme, où prévaut une autre relation entre politique et théologie.

Le plan prévoyait ceci : mon premier semestre sabbatique 2020 comprenait un séjour de trois mois à l’ISR. Durant cette période la conférence se pencherait sur le sujet « The Empire and Interreligious Conflicts ». Un joli plan, rondement conçu.

Mais les plans sont liés à des évènements collatéraux désagréables, qui viennent parfois les contrecarrer. En l’occurrence, ce fut le Covid. Avec une angoisse croissante, je voyais se profiler à l’horizon une éventualité qui devint une certitude en mars 2020 : le séjour de trois mois qui avait déjà été approuvé allait être annulé par l’ISR en raison des mesures Covid. Pour le remplacer, un séjour reporté, d’une durée de deux mois, m’était réservé.

Photo : Luca Di Blasi

C’était dans un tout autre monde que j’entrais à Rome. Pile le jour de mon arrivée à l’ISR, le 4 avril 2022, l’ensemble des restrictions Covid à l’ISR ont été levées. J’ai pris cela comme un bon présage – ce qui allait s’avérer juste. Certes, mon plan d’origine avait été bousculé – la conférence prévue avait déjà eu lieu à l’automne 2021 à l’ISR. Pour le coup, j’avais davantage de temps pour étudier les lignes de conflit politico-théologiques, et de plus près : d’expérimenter de plus près encore : de passer sous la loupe, celles qui aujourd’hui encore fragmentent la ville de Rome. Fasciné, je recherchais au Palazzo Massimo d’éventuelles traces d’une « cancel culture » paléochrétienne sous la forme d’innombrables statues décapitées et brisées ; dans les vieilles basiliques je scrutais les formes d’une hybridité chrétienne-païenne. Je me passionnais tout autant pour les traces de conflits possibles entre le jeune Etat-nation italien et le christianisme. La sensualité lascive de la Fontana delle Naiadi, érigée trois décennies après la prise de l’Etat pontifical, voulait se montrer à moi comme une sorte d’hommage masqué à la Rome pré-chrétienne, qui avait une nouvelle fois pris forme, juste en face, dans les anciens Terme di Diocleziano. De la même façon, les nombreuses traces du fascisme et les bâtiments érigés à cette époque, notamment les églises, suscitaient mon plus vif intérêt.

Ce qui, rétrospectivement, rend ce séjour si infiniment riche, c’est l’excellente synergie entre les conversations menées avec les fellows et les collaborateurs de l’ISR, et les impressions laissées par l’archéologie, l’histoire de l’art, l’architecture des églises, l’architectonique et l’urbanisme. Les expériences quotidiennes directes et les catégorisations intellectuelles lors de conversations informelles dans le jardin de l’ISR ou pendant les apéros se mêlaient avec bonheur absolu.

La chance d’avoir eu, en la personne de Beat Streuli, un grand photographe d’art qui était au même moment un senior fellow à l’ISR, a fait de ce séjour pour moi – en plus de tout le reste – un véritable cours accéléré sur la perception de la lumière, des ombres et des couleurs. Et la beauté. La beauté, qui a d’ailleurs donné son nom à un projet final : Rome, Puissance Beauté.

Cela ferait une belle chute, mais je ne peux pas conclure sans avoir ne serait-ce que mentionné les principaux acteurs secrets de mon séjour romain : les oiseaux. Les cris des mouettes le matin, dans le genre démarreur ; les moineaux qui volent en rase-motte dans le jardin ; mais plus que tout autre, les perroquets romains, avec leurs exercices de gymnastique casse-cou au sommet des pins, ont trouvé une place particulière dans mon cœur.

Photo : Luca Di Blasi

Luca Di Blasi est professeur associé de philosophie à la faculté de théologie de l’université de Berne, en Suisse, et membre associé de l’Institut de recherche culturelle de Berlin. Il dirige actuellement le projet Disagreement Between Religions. Epistémologie des conflits religieux. Ses principaux intérêts théoriques sont la philosophie de la religion, la philosophie continentale moderne, la théologie politique et la théorie culturelle. Publications sélectionnées : Dezentrierungen. Beiträge zur Religion der Philosophie im 20. Jahrhundert (Vienne : Turia+Kant, 2018), Wendy Brown, Rainer Forst. Le pouvoir de la tolérance. A Debate, co-ed. avec Christoph F.E. Holzhey (Vienne : Turia+Kant et New York : Columbia University Press, 2014), Der weiße Mann. Ein Anti-Manifest (Bielefeld : transcript, 2013), The Scandal of Self-Contradiction. Pasolini’s Multistable Geographies, Subjectivities, and Traditions, co-ed. avec Manuele Gragnolati et Christoph F.E. Holzhey (Vienne : Turia+Kant, 2012), Cybermystik, ed. (Munich : Fink, 2006), Der Geist in der Revolte. Der Gnostizismus und seine Wiederkehr in der Postmoderne (Munich : Fink, 2002) Nachhaltigkeit in der Ökologie. Wege in eine zukunftsfähige Welt, co-ed. avec Vittorio Hösle et Bernd Goebel (Munich : Beck, 2001).

Une seule vie ne suffit pas

À quelques 91 mètres au-dessus du niveau de la mer

Du haut de la tour Belvédère de la Villa Maraini, qui abrite l’Institut suisse et surplombe la mer de brique de Rome, j’entends résonner le bruit ininterrompu de la ville. Mouettes, klaxons, bus de touristes ; le bourdonnement incessant du quotidien vibrant de millions de vies. Comme des rochers émergeant des profondeurs, les édifices les plus imposants reflètent les différentes palettes de tons créées par la lumière du soleil au fil de la journée : le « Cupolone » (la coupole qui coiffe la basilique Saint-Pierre), le Vittoriano (le monument à Victor-Emmanuel II), le Colisée. Des massifs de pierres érigés pour le pouvoir ? Pour l’adoration ? Pour le peuple ?

© Ilaria Gullo

À 21 mètres au-dessus du niveau de la mer

« Pour voir Rome, une seule vie ne suffit pas », m’a-t-on dit dès mon arrivée dans la capitale. Déambulant dans les rues bondées du centre, perdue dans ce qui ressemble au labyrinthe de Minos, je me dis qu’en dix mois ici, je devrais tout de même réussir à voir un petit quelque chose, non ? Entre les grands palais du XIXesiècle et les attractions touristiques au coin de la rue, je suis prise d’une légère angoisse. Si seulement, comme les chats, j’avais sept vies.

Les innombrables églises de Rome qui se dressent au milieu des magasins et des restaurants présentent des façades sobres, trompeuses pour les visiteurs. Car l’extérieur reflète rarement l’intérieur. Qui en franchit le seuil, par curiosité, par spiritualité ou simplement à la recherche d’un peu fraîcheur, ne sera pas déçu : travertin, porphyre, or et parfois même un Caravage niché dans une cavité. Le silence donne au lieu une atmosphère solennelle et je me sens toute petite face à tant d’œuvres d’art. Évidemment, les colonnes d’époque romaine réutilisées pour la construction n’échappent pas à mon regard, ni les fragments d’épigraphes et d’ornements, enchâssés dans les murs comme on accroche des tableaux dans les musées. Qui sait de quelles profondeurs ils sont issus ?

© Ilaria Gullo

Le long des rues se dressent çà et là des aqueducs et des bouts de murailles. Déchargés aujourd’hui du rôle pour lequel ils avaient été construits, ils se fondent dans le paysage, comme des cicatrices décoratives. En passant la porte de San Sébastiano et en continuant vers le sud sur une rue bordée de catacombes et pavées de ces petites pierres que l’on appelle «sanpietrini» qui secouent les bus ATAC, on arrive sur la Via Apia, l’un des grands axes qui, dès le IIe siècle av. notre ère, reliait Rome au port de Brundisium, aujourd’hui devenu Brindisi. Nous sommes déjà sortis de la ville et tout semble plus calme. Combien de chaussures, de charrettes et de chevaux ont foulé les pierres de cette grande voie ? Je suis émue de me retrouver sur ce sol antique. Sur le bord de la route, je vois les vestiges de monuments funéraires, alignés les uns à côté des autres, comme s’ils voulaient être aux premières loges pour assister à ce trépidant spectacle de va-et-vient quotidien.

© Ilaria Gullo

Altitude précise inconnue – égale ou inférieure au niveau de la mer

Rome est déjà spectaculaire vue des toits et elle réserve d’innombrables surprises à hauteur de rue, mais il n’y a pas de mots pour décrire ce que l’on ressent quand on plonge dans les entrailles de la ville par des rampes, des escaliers de pierre et de métal cachés derrière des grilles discrètes au coin d’une cour. Je m’immerge dans le noir sur un sol parfois adapté aux sandales de touristes, parfois exigeant des chaussures de sécurité. Dans certains cas, les interventions modernes de restaurations sont aisément reconnaissables et des parcours montrent le chemin, offrant une vue presque parfaite sur les vestiges. Dans d’autres cas, en revanche, il faut veiller à ne pas se cogner la tête, espérer que les piles ne vont pas se décharger et se protéger des assauts de répugnantes araignées-criquets (connues en entomologie sous le nom de petaloptila andreinii Capra et totalement inoffensives). On trouve de tels souterrains un peu partout, mais compte tenu de leur nature symbolique et spirituelle, ils se cachent surtout sous les églises. À quelques mètres en dessous du niveau du sol actuel, on se retrouve au contact de domus romaines, de mithraea, d’églises paléochrétiennes, de catacombes et de nécropoles. Un enchevêtrement de structures, piliers et fondations qui retracent des milliers d’années d’histoire de l’humanité. J’admire les petits trésors inattendus qu’ils recèlent : les décorations murales en excellent état de conservation, les urnes cinéraires, les squelettes sur des lits de tuiles, les niches qui longent de multiples niveaux de galeries, les fragments de mosaïques, les dalles funéraires, autant de morceaux de mémoire. Une immersion spatiale et temporelle. Combien de restes humains se cachent encore sous la masse de terre et de ciment ? Peut-être vaut-il mieux qu’ils restent là, inconnus, et qu’ils reposent comme il était prévu. Je repense à une inscription lue sur le petit autel funéraire d’un enfant dans le jardin de l’Institut suisse, sur lequel la mère avait fait graver «sit tibi terra levis», autrement dit «que la terre te soit légère». Oui, que la terre leur soit légère.

© Ilaria Gullo

Quelque part, au niveau entre le cœur et l’esprit

Pour l’archéologue que je suis, travailler avec les vestiges fragmentés de vies passées fait partie du quotidien. En étudiant les contextes funéraires, dont j’essaie de comprendre les dynamiques et de restituer le cadre historique, je prends conscience de la difficulté de raconter leur histoire de la façon la plus honnête possible. Il faut de la curiosité, mais aussi beaucoup de respect pour ceux qui ont été des êtres humains comme moi, même s’il m’arrive de l’oublier. Ces pièces et ces sites contiennent tant de choses qui échappent à mon regard analytique : la douleur suscitée par la perte d’un être cher, une vie qui s’éteint alors que tant d’autres qui continuent, l’espoir d’un voyage serein vers l’outre-tombe.

Alors que je respire et que j’embrasse mentalement cette ville, je comprends parfaitement pourquoi on la dit éternelle, et presque instantanément me vient l’image d’une énorme fouille constituée de millions de structures qui se s’entremêlent, se coupent, se recouvrent et s’enchevêtrent. Que je regarde des maisons romaines à dix mètres de profondeur sous des églises paléochrétiennes, sous des églises de la Renaissance ou des colonnes antiques réutilisées pour construire les palazzi du XIXe, Rome m’apparaît comme une immense et complexe stratigraphie de morceaux de vies. Je me promets d’en découvrir les moindres recoins. Il reste seulement une ombre au tableau : je n’aurai qu’une vie pour le faire.

© Ilaria Gullo

Ilaria Gullo (1989) – Archéologie

Ilaria Gullo est titulaire d’une maîtrise en archéologie classique et en histoire de l’antiquité de l’Université de Zurich. Doctorante en archéologie classique à l’Université de Bâle, sa thèse s’inscrit dans le cadre du projet FNS Investigating Colonial Identity. Ses recherches portent sur les rites funéraires au VIe siècle avant J.-C. dans la Sibaritide (nord-est de la Calabre), sur la base des découvertes faites dans la nécropole de Macchiabate. À Rome, elle a poursuivi son projet qui, à travers l’étude des rites funéraires, explore les dynamiques socioculturelles de la région et l’identité de la communauté.

© Rebecca Bowring

Violence de la mafia : un traumatisme historique

De quels maux souffrent les personnes dont le groupe d’appartenance sociale a subi à une époque des évènements collectifs traumatisants, telles que des guerres, des guerres civiles ou de la violence politique ? Pour nommer les troubles individuels, la psychologie et la psychiatrie ont créé dans les années 90 le concept et le diagnostic de stress post-traumatique. Mon étude porte sur ce qui diffère chez celles et ceux qui sont impacté.e.s par d’anciens actes de violence, que ce soit comme victimes directes ou transgénérationnelles, à titre individuel ou en tant que communauté.

Concept introduit par les Amérindiens
Depuis quelques années le traumatisme historique fait débat. Ce concept, créée à l’origine par des professionnels de la santé mentale issus des rangs des Amérindiens ou Indiens d’Amérique, avait pour mission de décrire les dommages psychiques accumulés par des groupes ethniques. Pour les Indiens d’Amérique, il s’agit de nos jours encore de la profonde mélancolie liée à la perte de leur culture, de la méfiance vis-à-vis de la société dominante, et du taux élevé de problèmes psychologiques, tels que dépressions, suicides, dépendances aux drogues, et violence domestique. Afin d’expliquer les mécanismes de transfert intergénérationnel, on fit forces parallèles avec la recherche sur les conséquences de l’holocauste.

Depuis son apparition, ce concept de traumatisme historique a été appliqué à d’autres guerres, génocides, et violence politique, même s’il s’agit le plus souvent de terrains vierges. C’est la raison pour laquelle je tiens à établir une vue d’ensemble systématique de ce concept et de ses formes d’apparition. Car cette approche n’est pas sans répercussion pour les personnes concernées, et il conviendrait de l’intégrer dans les interventions dans ce domaine. En effet, les victimes ne veulent pas être traitées uniquement au regard de leur souffrance individuelle. Elles se considèrent comme faisant partie d’un ensemble plus grand. Or, seule cette perspective leur permet d’entamer un processus de guérison.

Victimes de la mafia – des enquêtes rarissimes
En tant que psycho-traumatologue d’Europe centrale ayant d’étroites connexions avec l’Italie, je me suis fait un devoir d’étudier les victimes de la mafia au prisme de cette perspective théorique. Il ne s’agit pas de faire une étude principale avec les personnes directement concernées, mais de dresser un inventaire général de ce qui a déjà été étudié en Italie. Or, à cet égard, la découverte laisse sans voix : il n’existe, pour ainsi dire, pas d’articles de recherche en psychologie classique sur les victimes de la mafia – ni sur les survivant.e.s. Ces sujets viennent de faire l’objet d’une enquête unique parue dans un journal spécialisé international.

Le plus souvent ce sont les chefs de la mafia et leur profil psychologique qui sont passés sous la loupe : certains s’étaient faits interrogés pendant leur séjour en prison. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi seuls les bourreaux, et (presque) jamais les victimes font l’objet d’investigation – une réalité qui est toujours d’actualité. Pourquoi ce sujet n’est-il pas considéré comme pertinent ? Cette omission est-elle l’expression de l’impuissance générale de la psychologie et de la psychiatrie face à une menace toujours présente dans les régions du sud de l’Italie ? Ou est-elle l’expression d’un refoulement ou d’un déni ? A simple titre de comparaison, prenons le terrible séisme qui a secoué la ville de L’Aquila en 2009. Au cours de la décennie suivante, plus d’une douzaine d’études ont été menées sur les répercussions psychiques et sociales de ce tremblement.

Violence liée à la mafia – pas d’état « post » – traumatique
Une particularité inhérente au sujet est que, jusqu’à ce jour, la mafia est violente et qu’elle le restera. S’il y a eu entre 1995 et 2018 un recul du nombre de décès dû à la mafia, l’année 2019 a malheureusement enregistré un nouveau pic de 315 assassinats. La recherche sur le deuil établit qu’en Europe toute personne assassinée fait partie d’un réseau composé en moyenne de six à dix membres de la famille et d’amis proches. A ce chiffre s’ajoute la violence liée à la « protection » mafieuse accordée moyennant finance : celle-ci met encore un nombre important de commerçants ou de paysans sous une forte pression psychique.

La situation psychologique des personnes concernées dans le sillage de cette violence mafieuse est catastrophique. Il n’est pas question de parler de « stress post-traumatique », mais bien plutôt de « stress continuellement traumatique ». Ce dernier concept n’est pas encore reconnu officiellement par l’Organisation mondiale de la santé, même s’il fait l’objet de discussion. Il a d’ailleurs été rejeté, au motif qu’il y a trop peu de recherches sur le sujet. Pourtant ce concept est important, car il concerne aussi de nombreux hommes et femmes dans des pays en proie aux guerres de gangs, aux guerres civiles ou encore aux guerres contre la drogue, tels que le Mexique, la Colombie, le Soudan, la Somalie, le Sri Lanka. Sans oublier, bien sûr, les victimes de guerres récentes comme la guerre en Ukraine.

Approches de sensibilisation
La seule étude italienne publiée à ce jour sur les victimes de la violence mafieuse s’est déroulée à Corleone en Sicile, un haut-lieu des activités de la mafia (une équipe autour de Cecilia Giordano, 2017). Cette étude avait été menée sous la forme d’une recherche participative axée sur la collectivité, i.e. qu’elle permettait aux participant.e.s de tirer un bénéfice pour soi-mêmes et pour leur état psychique. L’étude décrit comment au départ bon nombre de participant.e.s hésitaient à y prendre part. On a d’ailleurs relevé les mécanismes typiques du « fait accompli », avec des réflexions du genre « c’est ainsi, on ne peut rien y faire ». Les trois conversations de groupes ont fourni alors un grand nombre d’observations et de points communs, comme la reconnaissance que la situation était vraiment dangereuse, très désagréable et menaçante. De fait, l’étude a probablement eu un effet libérateur.

Depuis 1995 il existe en Italie une organisation anti-mafia du nom de Libera. Celle-ci coordonne aussi la commémoration aux victimes. Il ressort d’un vaste sondage mené ces dernières années par Libera dans la population italienne qu’entre 60% des Italiennes et Italiens sont prêt.e.s à honorer les victimes de la mafia, et que 40% les considèrent comme un avertissement à protéger les valeurs constitutionnelles.

Victimes innocentes et victimes impliquées
Pour des raisons évidentes, l’organisation Libera ne se concentre que sur les « victimes innocentes » de la mafia, soit les personnes tuées dans les rangs des forces de sécurité, des activistes, et parmi les éventuels spectateurs. Or, la recherche historique sur le traumatisme ne peut pas se contenter de telles données qui font l’impasse sur les autres victimes. Pour quel motif la mort d’un « petit » mafieux ou la mort d’un passeur de drogues de 18 ans devraient être exclues, du moment que l’on honore les victimes ? La psycho-traumatologie sait que souvent les bourreaux sont d’anciennes victimes et qu’il n’y a d’espoir d’arrêter le « cycle de la violence » que moyennant aussi la prise en charge des victimes de ce système. Soit dit en passant, il n’existe aucune étude sur les conséquences intergénérationnelles.

La conclusion provisoire de mon étude est qu’il subsiste encore de nombreuses zones d’ombre entourant ce traumatisme historique qui sévit au cœur de l’Europe. La psychologie devrait activement s’associer avec les historiens et œuvrer dans ce domaine.


Andreas Maercker – Professeur à l’Université de Zurich (Département de psychologie) et Senior Fellow Istituto Svizzero, février/mars 2022

Andreas Maercker, PhD, MD, a fait ses études de médecine et de psychologie à Halle/Saale et à Berlin. Il a obtenu son doctorat en médecine à l’Université Humboldt et son doctorat à l’Institut Max Planck pour le développement humain à Berlin. Après avoir occupé des postes universitaires à Dresde et à Trèves, il a été nommé en 2005 président et professeur titulaire de psychopathologie et d’intervention clinique à l’Université de Zurich. Il est codirecteur des services de consultation externe de l’Institut. Le professeur Maercker a été le principal et le co-investigateur de nombreuses études nationales et internationales dans le domaine de la recherche sur le stress traumatique, de la géropsychologie clinique et de la santé mentale assistée par Internet et a publié plus de 200 articles évalués par des pairs. De 2011 à 2018, il a présidé un groupe de travail de l’OMS chargé de réviser la classification internationale des maladies dans le domaine des troubles liés au traumatisme et au stress. Depuis 2017, il préside la commission historique de la Société allemande de psychologie sur la psychologie de la Stasi dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Il est l’auteur ou l’éditeur de 14 ouvrages scientifiques ou thérapeutiques. Mots clés caractérisant l’expertise : PTSD, syndromes de réponse au stress, psychopathologie du développement tout au long de la vie, traitement, e-santé mentale. En 2017, il a reçu l’ordre le plus élevé d’Allemagne, la Croix fédérale du mérite, ainsi que le prix Wolter de Loos pour sa contribution remarquable à la psychotraumatologie en Europe, décerné par la Société européenne pour l’étude du stress traumatique, pour son travail scientifique.

Mon séjour de senior fellow à l’Institut Suisse

L’Institut suisse est un lieu idéal pour travailler. C’est aussi un lieu d’inspiration permanente grâce aux nombreuses impulsions qu’on reçoit lors des discussions avec les jeunes boursiers et les autres boursiers seniors. Les déjeuners en commun, la possibilité de se retrouver de manière informelle pendant la journée, les nombreuses initiatives proposées par l’institut (expositions, conférences, performances, etc.) offrent toujours de nouvelles occasions de se rencontrer et de discuter de ses propres recherches et intérêts, mais aussi de soi-même et du monde qui nous entoure. La guerre en Ukraine a touché tout le monde et c’est un sujet qui revient fréquemment dans les conversations depuis la fin du mois de février.

Je suis une historienne de l’époque moderne qui enseigne à l’Université de Berne et à l’EPFL de Lausanne et je suis arrivée à l’Istituto Svizzero à Rome début février 2022 et mon séjour en tant que senior fellow s’est terminé fin mars. Le projet sur lequel j’ai travaillé consistait à préparer pour l’impression le manuscrit de mon dernier livre, qui doit être livré avant l’été à l’éditeur Viella à Rome. L’atmosphère de l’institut m’a permis de travailler dans le calme, avec enthousiasme et inspiration; j’ai eu accès à diverses bibliothèques autres que celle de l’institut et j’ai pu profiter de mon séjour pour établir des contacts avec d’autres chercheurs et chercheuses travaillant dans la ville. J’ai également beaucoup apprécié l’opportunité d’entrer en contact direct avec les maisons d’éditions situées à Rome, avec lesquelles j’ai des projets de publication en cours. La première publication, mon projet à l’institut, est consacrée au médecin et naturaliste suisse Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733) et à ses recherches scientifiques sur les montagnes. Scheuchzer a été le premier et le seul naturaliste sur le continent à imprimer un questionnaire sur la nature et l’ethnographie de l’Ancienne Confédération et des régions alpines en 1699. Les pratiques de recherche de Scheuchzer montrent la réception des pratiques d’exploration « globales » qui caractérisent le développement de la présence coloniale européenne dans les Amériques et en Asie à cette époque. 

Johann Jakob Scheuchzer, Lettre d’invitation à l’étude des merveilles naturelles qui se trouvent en Suisse, Zürich, 1699, p. 1 (Googlebooks); Online.

Mais quel est le rapport entre Rome et les montagnes alpines de la Suisse ? Rome, au XVIIe siècle, était un centre important de médiation des informations et des savoirs, notamment en ce qui concerne la réception des nouveautés médicales et botaniques en provenance des Amériques. C’est à Rome, en effet, qu’a été publiée une version latine des recherches médicales et botaniques entreprises par le médecin espagnol Francisco Hernández de Toledo (1514-1587) lors de son séjour au Mexique dans les années 1570, un voyage d’exploration soutenu par la couronne espagnole. Cette publication et d’autres encore dans la lingua franca de l’époque, le latin, ont favorisé la réception de connaissances botaniques inconnues avant le début du XVIe siècle. Leur circulation a permis aux médecins européens, et en particulier à un médecin et naturaliste comme Scheuchzer, qui travaillait dans une ville suisse éloignée des grands ports commerciaux, de réfléchir à l’importance de la flore, de la faune et des minéraux locaux dans les régions autour de Zurich et, surtout, dans d’autres territoires peu connus à la fin du XVIIe siècle, comme les Alpes. En ce sens, l’exploration des Alpes et d’autres montagnes en Europe est étroitement liée à l’expansion européenne de l’époque moderne, notamment en Asie et aux Amériques.

Francisco Ximenez. Quatro libros de la natvraleza, y virtvdes de las plantas, y animales que estan receuidos en el vso de Medicina en la Nueua España, y la Methodo, y correcion, y preparacion, que para administrallas se requiere con lo que el Doctor Francisco Hernandez escriuio en lengua Latina. Mexico: Viuda de Diego Lopez Daualos; 1615. Frontespizio (Public domain)

Ces réflexions m’ont conduite à Rome, et mon séjour à l’institut m’a permis de comprendre encore mieux les réseaux de circulation du savoir et des informations qui reliaient Rome au reste du monde, et en particulier les liens qui liaient les savants de l’Ancienne Confédération aux nombreux centres italiens et aux collègues (et peut-être aussi collègues italiennes) entre les XVIIe et XVIIIe siècles, notamment à Bologne, Turin, Venise et Padoue. 

Outre ces aspects scientifiques, mon séjour à l’Istituto a été encore plus fructueux car il a permis à mon fils cadet de fréquenter l’École suisse de Rome pendant deux mois. En conclusion, ma résidence a non seulement débouché sur une monographie, mais aussi sur toute une série d’idées de collaborations futures !


Simona Boscani Leoni est professeur d’histoire moderne aux universités de Berne et de Lausanne. Elle propose à ses étudiants des séminaires consacrés à de grands thèmes d’actualité tels que le climat et les catastrophes naturelles à l’époque moderne, la mondialisation du savoir dans le monde moderne, l’histoire de l’environnement et l’histoire fascinante des Alpes. Après le diplôme de l’Université de Bologne, elle a obtenu un master à l’EHESS de Paris et a effectué un doctorat en histoire médiévale en collaboration avec l’ETH de Zurich. Elle a également travaillé comme assistante à l’ETH de Zurich et a occupé le même poste à l’Università della Svizzera italiana, où elle s’est consacrée en particulier au Laboratoire d’histoire des Alpes. Elle a également été professeur invité à l’EHESS à Paris, à l’Université de Provence, à Lucerne, à Dresde et à l’Institut de recherche sur la culture des Grisons à Coire. Ses principaux domaines d’étude sont l’histoire sociale, religieuse et de l’image de la fin du Moyen Âge, l’histoire sociale de la connaissance et de l’environnement à l’époque moderne, et l’espace alpin.

Renaissance saisonnière et auto-adaptation, Part.01 : Hiver

Durant mes premières semaines à Milan, les oiseaux qui s’apprêtaient à migrer vers des contrées plus chaudes se rassemblaient en nombre aux alentours de la gare centrale. Tous les soirs, ils arrivaient par volées pour prendre possession des quelques arbres proches de Milano Centrale et se reposer au-dessus de nos têtes. Au bout de quelques semaines, même les hommes d’affaires les plus occupés ne pouvaient rester insensibles au moment d’extase qui nous attendait quotidiennement à la tombée du jour : des nuées d’oiseaux se lançaient dans un vol synchronisé au-dessus du quartier, passant d’un bâtiment à l’autre comme une marée noire en perpétuel mouvement. Je me suis souvent demandé quand viendrait le jour où ils finiraient par s’en aller et disparaître jusqu’au printemps prochain, tels des travailleurs saisonniers, que nous ne reverrions plus jusqu’à ce que les conditions atmosphériques et les températures permettent leur retour. Je m’étais promis de suivre leur rythme et, à leur départ, d’écrire un texte pour le blog. Les êtres humains ont-ils eux aussi des rituels collectifs et saisonniers? Ces dernières semaines, tout semble me rappeler l’idée de renaissance cyclique et le début de cette nouvelle aventure : l’inscription « Le jardin où renaissent les hommes » sur un mur de Palerme, une interview sous forme de questionnaire de Proust titrée « Renaissance cyclique », un autre article en ligne intitulé « L’art de la résurrection » et ce poème qui s’affiche depuis quelques jours sur l’écran mon iPhone :

Recommencer
Si à tout
Il y a une fin
Sois le début
De toi-même

Murales Base Scout Volpe Astuta, Palermo, Rafael Kouto, Septembre 2021
Proust questionnaire, Magazine 360, Septembre 2021
The Art of Resurrection, Containerlove, Octobre 2021
Capture d’écran aléatoire de l’iPhone, Octobre 2021

 

J’aime penser, peut-être naïvement, que ces arbres seront encore là quand les oiseaux reviendront. Mais je n’ai aucune idée des politiques de développement et des projets envisagés pour cette partie de la ville de Milan. Et s’ils devaient disparaître, je me demande si nous spéculerions encore sur leur capacité d’adaptation autonome. Le terme d’adaptation autonome, ou adaptation spontanée, désigne l’ajustement des écosystèmes, composantes humaines incluses, en réponse à l’évolution de l’environnement. La capacité d’adaptation fait partie de la résilience mais n’en est pas le synonyme exact. Tous les systèmes sociaux et écologiques ont une certaine capacité d’adaptation autonome.

Vous êtes partis. Comme promis, j’ai pris le temps d’écrire ce texte pour le blog.


Rafael Kouto (1990) – Fashion, design tessile

Rafael Kouto vit et travaille entre Losone et Zurich. Il a étudié à la FHNW de Bâle et est titulaire d’une maîtrise en questions de mode du Sandberg Institut d’Amsterdam. Il est designer de mode et de textile et chercheur en méthodes d’upcycling. Il a travaillé pour Alexander McQueen, Maison Margiela et l’Ethical Fashion Initiative. Il a reçu de nombreux prix et a fondé la marque de mode éponyme, dont il est le directeur créatif. À Milan, il se concentrera sur le développement de projets participatifs liés à la durabilité dans la production textile.

Photo by Rebecca Bowring

Le Grand Dé-Tour

Je quitte Genève avec en mémoire la leçon d’adieu du professeur Dario Gamboni. Son propos était de dire que la trajectoire du savoir n’est point une ligne droite mais comporte de nombreux détours. Entendre dire tout haut un éminent professeur ce que l’on pressent tout bas en tant que doctorante a un effet salutaire indéniable.

Il est vrai que l’on questionne fréquemment les chercheurs quant au sujet de leur recherche : « Mais dans le fond, qu’est-ce que tu cherches ? » Ma réponse reste invariablement la même : « Si je savais ce que je cherchais, je ne serais certainement pas en train de le chercher. » On connaît toujours notre point de départ, mais la destination nous est bien souvent inconnue.

Cet aspect en fait assurément aussi bien le charme que le défaut du métier. On n’est jamais à l’abri d’une grande intuition au tournant d’une rue – je tiens pour exemple la découverte de la pénicilline -, alors que l’on côtoyait plus tôt dans la même journée dépression et crise de nerfs.

© Mathilde Jaccard

La traversée des Alpes

À mon arrivée à Rome, je me sentais à l’image de Stendhal ou de Goethe, la traversée des Alpes en calèche en moins. Je rêvais de venir me noyer dans cette source sans fin d’enrichissement. En d’autres termes, j’aspirais à faire ce que l’on appelle communément le Grand Tour.

Cette échappée temporelle et géographique comprend un avant et un après. Longtemps vu comme passage obligatoire, le Grand Tour est un privilège que peu ont pu s’offrir. Partir plusieurs mois, seul ou en compagnie d’un tuteur particulier, devait fournir aux jeunes hommes de la haute société l’occasion d’engranger quantités de connaissances, et j’allais bientôt faire de cette expérience mienne.

L’entreprise, en plusieurs siècles, a certes perdu de son prestige et les conditions ont considérablement changé. Le cœur du projet reste néanmoins le même : aller expérimenter in situ. Les musées n’y changeront rien, la confrontation au terrain est souvent un catalyseur de sensations et de réflexions.

La première étape n’a toutefois pas été celle attendue. En effet, l’épreuve initiatique a été de découvrir les aléas de la bureaucratie, où, rien que pour un abonnement de métro, il s’est avéré nécessaire de fournir le troisième prénom de ma tantième aïeul, mais passons.

Place du Capitole, Rome. © Mathilde Jaccard

À la recherche du temps perdu

Je suis donc arrivée à Rome avec un secret espoir, celui de retrouver la ville que j’ai pu côtoyer au fil de mes lectures et autres recherches. Je songe en particulier à la cité du pape Léon X (1475-1521), né Jean de Médicis, et à son théâtre provisoire construit sur la place du Capitole.

Sur l’arc-de-triomphe qui constituait le décor se jouait un étonnant duo. Des scènes de l’Énéide, récit de la fondation de Rome, s’opposent aux Étrusques, prétendus ancêtres de Florence. Mon objectif durant ce séjour de dix mois est, entre autres, de comprendre les motivations derrière ce choix.

C’est ainsi en toute naïveté que mes premiers pas m’ont conduite au sommet de cordonata capitolina, escalade qui mène à ladite place. Bien imprudente a été cette entreprise puisqu’elle a abouti à une crise personnelle. Rien ne reste évidemment de l’évènement, voire pire : la Rome renaissance que j’espérais tant retrouver n’existe simplement plus, elle a été complètement remodelée par le passage du temps.

Monument à Victor-Emmanuel II, Rome © Mathilde Jaccard.

Je tiens notamment pour coupable le monument à la mémoire de Victor-Emmanuel II (1820-1878), premier roi d’Italie. Construit dans la continuité des forums impériaux, cette protubérance de marbre blanc s’impose par son envergure comme le point culminant de la Rome actuelle.

La piazza del Campidoglio a perdu de sa grandeur en raison de sa proximité avec le Vittoriano et de la disproportion entre eux. Par la présence de ce qu’on surnomme communément la machine à écrire, la place qu’a occupé le pouvoir durant des siècles se retrouve dans l’ombre, et paraît décentrée et sans plus la moindre importance.

 

Une naine sur les épaules d’une géante

En fin de compte, je ne suis qu’une naine sur les épaules d’une géante, pour reprendre les termes attribués à Bernard de Chartres. La géante en question est faite de pierre, j’ai nommé la cité du Tibre. Elle se meut en silence, prête à vous emporter par-delà votre propre horizon. 

Ses pavés ne sont certes pas planes et ne facilitent point la marche, mais ce sont eux qui vous baladent à travers temps. Ils m’ont fait voir ses basiliques antiques hors de ses murs, ses obélisques extradés, ses nécropoles souterraines, ses galeries et jardins cachés, comme ils m’ont fait connaître ses pins majestueux, ses bains impériaux, son baroque le plus extravagant, son architecture fasciste, ou encore ses clairs-obscurs caravagesques.

On la dit éternelle, cette ville qui n’a connu que deux sacs, et pourtant elle a failli connaître la poussière après avoir été capitale d’un empire et avant d’accueillir les papes. Rome est une géante aux pieds d’argile. Je ne sais où elle me mènera. Peu m’importe, le détour en vaut bien la peine.


Mathilde Jaccard (1995) – Histoire de l’art

Mathilde Jaccard est titulaire d’une licence en histoire de l’art et anthropologie culturelle de l’Université de Bâle et d’un master en histoire de l’art de Fribourg. Sa thèse de doctorat à l’Université de Genève fait partie du projet FNS De la restauration comme fabrique des origines, Une histoire matérielle et politique de l’art à la Renaissance italienne. À Rome, elle poursuivra ses recherches, qui portent sur la gestion du patrimoine étrusque en Italie aux XVe et XVIe siècles.

Photo by Rebecca Bowring

Carte des sons de Rome

Oiseaux de paradis, novembre 2021 © Bruno Pellegrino

Deuxième lundi d’octobre

Le vent secoue les arbres du jardin, les perruches posées sur le toit enveloppent leur corps dodu de leurs ailes très vertes, j’enfile un pull plus épais et j’allume toutes les lumières. Quand je suis arrivé, il y a un mois, les nuits ne suffisaient pas à rafraîchir la ville écrasée par la canicule. Ça me donne l’impression d’avoir passé à Rome pas loin d’une vie entière.

Il y dix ans, alors que je séjournais aux États-Unis, j’ai vu avec V. un film intitulé Map of the Sounds of Tokyo. J’ai tout oublié de l’intrigue et des personnages, les quelques images qu’il me reste sont peut-être mes propres souvenirs du Japon mais le titre, lui, n’a jamais cessé de tourner en boucle dans ma mémoire. J’y repense maintenant comme à une chose à faire, une chose possible, dresser la carte des sons de Rome.

Les premières semaines ici, je notais mes impressions dans un carnet, et puis j’ai arrêté. C’est bon signe. L’autre écriture a pris le dessus, le roman se construit et c’est tout de même pour ça que je suis là.

Il y a dix ans, j’avais déjà décidé de laisser de côté ce roman que je voulais consacrer à un musicien – un pianiste, un compositeur, j’hésitais. J’en avais eu l’idée un jour de 2005 en traversant le Grand-Pont, à Lausanne, je ne sais plus si j’allais au Conservatoire pour mon cours de solfège ou si j’en revenais. En classe, on lisait Un amour de Swann, et je m’étais dit que si Proust voyait dans l’indicateur des chemins de fer « le plus enivrant des romans d’amour », j’avais peut-être le droit de trouver romanesques les pages annotées de ma Théorie de la musique. J’ai bataillé longtemps pour écrire cette histoire avant de finalement la laisser de côté pour y revenir plus tard – et ça y est, plus tard, c’est maintenant, et c’est ici.

Oiseau mécanique, novembre 2021 © Bruno Pellegrino

On dit que Rome n’est plus dans Rome et je pense que moi non plus, pour être honnête, à Rome, je n’y suis pas tout à fait. La villa qui m’accueille occupe une position de surplomb, dans un quartier dont tout le monde dit que personne n’y vit. La pièce qu’on a mise à ma disposition pour travailler se trouve dans la petite tour qui couronne la bâtisse. Les sons qui me parviennent là-haut sont les cris des oiseaux, la rumeur lointaine du trafic – klaxons, ambulances, hélicoptères –, de temps en temps des chants issus d’une manifestation que je localise du côté de Barberini. L’autre soir, ce sont des feux d’artifice qui m’ont fait relever la tête et monter au sommet de la tour pour les voir éclater au-dessus de Trastevere. En trois longs cris paresseux, une mouette annule la distance qui nous sépare de la mer et convoque des vagues grises qui viennent battre le mur d’enceinte de la villa.

Nous sommes une douzaine à habiter ici, on se découvre, on s’apprivoise. Aujourd’hui, certaines se rendaient dans des musées pour y photographier des sarcophages, interroger un conservateur ou se poster longuement devant un tableau pour tâcher de saisir comment l’artiste a fait. D’autres avaient rendez-vous dans des bibliothèques pour y consulter des ouvrages sur l’architecture fasciste ou des rites funéraires très anciens. D’autres encore ont repéré des magasins spécialisés où acheter de l’argile et du plâtre. Moi je suis resté dans ma tour et j’ai regardé des tutoriels sur YouTube pour apprendre à jouer My Heart Will Go On à la flûte à bec. Le roman se construit.

Seconde moitié du mois de novembre

Un jour en fin d’après-midi, je laisse un message vocal à Mathias, qui a séjourné ici avant moi. Dans sa réponse, il me parle de ce qu’on entend sous ma voix, en arrière-fond, à quoi je n’avais pas prêté garde : des cris glaçants, insistants, qui lui rappellent qu’à la même époque l’année dernière, la ville entière était soumise au couvre-feu.

Depuis quelques semaines, les étourneaux migrent vers le sud. La première fois que je les ai vus, j’étais sur le toit avec Ezra, qui a pointé du doigt cet étrange phénomène loin dans le ciel, comme un nuage noir qui se modifierait très vite et se déplacerait sans se soucier des vents. J’ai dit c’est des oiseaux ? Mais on ne savait pas, ça ressemblait plutôt à une tornade en formation, ou à Voldemort générant des courants maléfiques au-dessus de Londres ou de Poudlard (de Rome, en l’occurrence).

Beniamino, qui travaille ici depuis longtemps, explique que si ces hordes descendent sur le jardin, s’ils viennent nicher ne serait-ce qu’une nuit dans les grands pins parasols, le désordre qu’ils laissent est indescriptible. Alors des haut-parleurs diffusent des sons épouvantables, stridents, préhistoriques et entêtants, que Mathias dans son message appelle des oiseaux de synthèse. Je note ça comme un titre possible pour quelque chose un jour.

Oiseaux de synthèse, novembre 2021 © Bruno Pellegrino

Le roman se construit. Mon pianiste qui, à mon arrivée ici en septembre, venait de naître, a désormais vingt ans, il vit aux États-Unis, il file un mauvais coton mais je ne m’inquiète pas pour lui.
Par ailleurs, ma carte des sons de Rome s’est étoffée.
Installée sur le sol du jardin d’hiver, au troisième étage de la villa, une grande oreille conçue par Nastasia Meyrat émet des mots que je distingue mal. Are you listening ? J’ai envie de m’accroupir et de coller la mienne à cette oreille de plâtre.

Dans l’atelier de Lou, une boombox diffuse une vieille chanson du groupe Air, qui me rappelle V., dont c’est bientôt l’anniversaire (et cette année encore, je lui écrirai, en me demandant jusqu’à quand). La lumière du soleil couchant frappe contre le mur du fond et redessine la silhouette des oiseaux de paradis qui meurent silencieusement dans des bouteilles de Peroni reconverties en vases.

Depuis que je m’assieds chaque matin à mon bureau pour faire grandir mon pianiste, je porte aux voix une attention décuplée. Celle de Carlo par exemple, qui cuisine tous les jours pour nous (je le soupçonne de me donner des portions plus généreuses qu’aux autres parce que son père s’appelle comme moi), lorsqu’il me dit « Ciao Bru ». La voix de Francesca qui, en me tendant une pile de linge propre, me répète plus lentement le mot federa (taie d’oreiller), avant de s’éloigner pour continuer à trier la literie de tout l’étage. Nos douzaines de voix qui deviennent familières, qui se modifient d’un jour à l’autre et d’un moment à l’autre de la journée, ou encore quand, au cours d’une conversation, on passe du français à l’anglais, de l’anglais à l’italien.

Le soir, lorsque je mets mes boules Quiès, mon acouphène se réveille. Le reste du temps, je ne le remarque presque plus. Quelque chose en moi a tout de même vacillé, l’autre nuit, quand j’ai réalisé que ce sifflement s’éteindrait lui aussi à ma mort (mais je me suis repris en imaginant Ezra lever les yeux au ciel et me dire drama drama dramaaa !). Un coup de tonnerre fait trembler les murs.
Même à travers la cire, j’entends l’orage gronder et la pluie rincer les rues de Rome pour en redessiner la carte.


Bruno Pellegrino (1988) – Écriture

Bruno Pellegrino (1988) est l’auteur de trois livres publiés aux Éditions Zoé : Comme Atlas (2015), Là-bas, août est un mois d’automne (2018), récompensé par le prix Alice Rivaz, le prix Écritures & Spiritualités et le prix François Mauriac de l’Académie française, et Dans la ville provisoire (2021). Il est membre du collectif littéraire AJAR. À Rome, il se concentrera sur son prochain roman, qui raconte la vie d’un pianiste entre la Suisse, l’Italie et les États-Unis.

Photo by Rebecca Bowring

Animaux, choses, choses animées. Encore un mot sur l’œuvre poético-photographique d’Hayahisa Tomiyasu

À la conclusion d’une année romaine à plusieurs titres exceptionnelle, il vaut peut-être la peine de dépenser encore quelques mots sur des œuvres qui ont déjà fait couler assez d’encre parmi les résidents de l’Institut, mais dont la richesse poétique et conceptuelle est loin d’être épuisée.

Si les implications sociales et politiques des photographies d’Hayahisa Tomiyasu (pour les résidents de l’Institut et, dorénavant,  pour les lecteurs de cet article : Haya) ont été mises en lumière avec lucidité, leur portée existentielle et ontologique semble en effet déclore plusieurs autres pistes interprétatives. Le rapport entre le monde des choses et celui des êtres animés en est sans doute une. Dans l’univers poético-photographique de Haya, la limite entre ces deux royaumes n’est en effet pas rigide, mais perméable, voire ambiguë.

Dans la gestation de son ouvrage le plus connu, TTP, la poursuite d’un animal, un renard, a amené Haya à arrêter son regard sur une planche de ping-pong qui n’était plus utilisée – ou plutôt, qui était utilisée pour tout sauf que pour sa fonction originaire : le jeu du ping-pong. Dans les centaines de photographies que Haya, observateur attentif et inlassable, a prises pendant quatre ans de sa fenêtre au huitième étage d’un foyer d’étudiants à Leipzig, une humanité variée se retrouve autour de la planche pour manger, faire de la gymnastique, sécher le linge, prendre du soleil ou s’abriter de lui, ou tout simplement pour se reposer.

À la différence du renard, la planche de ping-pong ne bouge pas. Elle ne cesse pas pour autant de se transformer en fonction des besoins et de la créativité de ses usagers – d’où la nécessité de l’observer constamment. Object inanimé, abandonné, la planche se révèle alors, sous le regard de Haya, chargée de vie et de mémoire(s).

Observateur patient et immobile dans sa période allemande, Haya sillonne méthodiquement les rues de Rome. Mais le résultat est le même. Par un mécanisme opposé à celui de la Gorgone, qui transforme en pierre les êtres qu’elle fixe de ses yeux, Haya donne vie à ce qu’il regarde à travers sa caméra. Aussi le poteau couché devant l’entrée principale de l’Institut Suisse (qui est tout de suite devenu, comme le raconte Haya, une clé de lecture pour la ville de Rome), se déplace d’un côté à l’autre de l’entrée – avec l’aide de quelques résidents, certes, qui pourtant ne font que prêter leurs bras à sa volonté silencieuse.

Hayahisa Tomiyasu, Poteau couché à l’entrée de l’Institut Suisse de Rome

Tout comme les poteaux tordus et décapités qui peuplent les photos romaines de Haya, les horloges incorrectes qu’il photographe à midi ont perdu la fonction pour laquelle un espace leur avait été destiné dans la métropole. Conçus comme indicateurs du temps et de l’espace, les horloges et les poteaux sont sortis de l’espace et du temps. Instruments pour les hommes, ils sont devenus autonomes. Leur rébellion silencieuse passe par leur dysfonctionnalité, qui leur confère une vie à eux. Souverains dans leur inutilité, n’ayant autre but en dehors d’eux-mêmes, ils regardent Haya – et, à travers ses photos, nous regardent.

Hayahisa Tomiyasu, ‘Palo’, 2020/2021, series

Dans ces images, pourtant, les poteaux tordus sont droits : en inclinant sa caméra, Haya leur donne raison, en donnant tort à tout le reste. En équilibre précaire, le paysage urbain de la ville éternelle s’étale alors sur un plan incliné.

Quand Haya ne sort pas chercher les images, elles viennent le visiter chez lui. En imitant Haya (ou les poteaux ?), les perroquets verts qui habitent les pins de Villa Maraini se penchent du toit de son atelier en pliant leur tête de côté. Le geste se répète, mais à l’inverse : l’observateur devient observé.

Hayahisa Tomiyasu, ‘Pappagalli’, 2020/2021, series

Mais c’est trop tard pour désamorcer le mécanisme : la ville est désormais peuplée d’objets animés. Les poteaux tordus et les horloges incorrectes sont partout. Ils nous suivent, ils nous guettent. Leur présence n’est pourtant pas menaçante : par leur biais, le regard lucide et poétique de Haya nous offre une voie d’accès pour retrouver l’humanité cachée – mais pas perdue – au fond des villes contemporaines.


Aurora Panzica (1991, Trapani) – Philosophie Médiévale

Elle a obtenu un BA en Philosophie (2013) à l’Université de Trento, où elle a été membre du Collegio di Merito Bernardo Clesio. Elle a ensuite obtenu un MA en Philosophie Médiévale à l’Université de Fribourg en Suisse (2015), où elle a été bénéficiaire d’une bourse d’excellence. Son projet doctoral à l’Université de Fribourg et à l’EPHE (Paris), financé par le Fonds National Suisse pour la Recherche Scientifique, a exploré la réception médiévale des Météorologiquesd’Aristote. Le travail sur les sources manuscrites médiévales l’a amenée à entreprendre de nombreux séjours de recherche en France, en Allemagne, en Italie, en Pologne et en République Tchèque. En 2020, elle a bénéficié d’une bourse de l’Académie Tchèque des Science pour mener des recherches sur les sources manuscrites philosophiques médiévales conservées dans les bibliothèques de Prague. Son projet post-doctoral FNS, se propose de poursuivre l’analyse des sources manuscrites concernant l’histoire des sciences au Moyen Âge. La première étape de ce projet est Rome.

Hayahisa Tomiyasu (1982, Kanagawa, Japon) – Photographie
A étudié photographie à l’École polytechnique de Tokyo (BA) et à l’école supérieure des beaux-arts de Leipzig (Hochschule für Grafik und Buchkunst Leipzig, HGB) (Dipl. et MA). Il enseigne au département des beaux-arts de la Zürcher Hochschule der Künste (ZHdK). Ses œuvres ont été exposées dans le monde entier : Lothringer13 Halle (Munich) ; Japan Foundation (Cologne) ; Scope Hannover (Hanovre) ; Lianzhou Fotofestival 2019 (Lianzhou) ; The Cube, Deutsche Börse Photography Foundation (Francfort) ; Swiss Art Awards (Bâle) ; Photo Londres 2018 ; UG im Folkwang, Museum Folkwang (Essen) ; Museum für Angewandte Kunst (Gera) ; Galerie ABTART (Stuttgart) ; BEYOND 2020 # 7 (Paris, Amsterdam, Tokyo). En 2018, son travail TTP a remporté le premier prix du livre de MACK : cette série appartient à la collection de la Deutsche Börse Photography Foundation.

Rome : une faiseuse de saints, mais aussi une faiseuse d’hérétiques

Mise à l’Index des œuvres d’Anton Günther en 1857 et ses répercussions sur les sciences vues par l’Église catholique (romaine)

Rome est une ville riche d’archives. Aux Archives apostoliques du Vatican, s’ajoutent les archives des nombreux Ordres et autres institutions ayant leur siège à Rome. Un véritable trésor qui abrite une abondance d’actes, de lettres et autres documents, instructifs pour l’histoire religieuse et culturelle.

Au milieu des années 1990 j’ai enfin pu consulter les archives des bénédictins à l’abbaye Saint-Paul-hors-les-Murs. À cette époque, je rédigeais ma thèse et lisais une sélection de lettres écrites par différentes femmes catholiques. Je cherchais à montrer que le cercle de Bonn autour du philosophe Anton Günther au XIXème siècle n’était pas seulement un cercle d’hommes et de prêtres, mais qu‘il comptait aussi des femmes, elles-mêmes très versées dans la connaissance des Pères de l’Église, et, elles aussi, auteurs de textes spirituels.

Vingt années se sont écoulées depuis, et je suis revenue à Rome – en tant que senior fellow de l’Istituto Svizzero – pour remettre les archives citées sous la loupe. Je sais par expérience que toute fréquentation des archives ouvre de nouvelles portes et mène à de nouvelles pistes. Cela tient finalement aux questions qu’une chercheuse ou un chercheur pose au matériau que les archives emmagasinent en tant que banque de données. Si, dans les années 1990, je cherchais à retracer l’histoire des femmes dans le cercle de Bonn et à en faire la reconstruction la plus complète possible, aujourd’hui d’autres questions me préoccupent : comment les hommes et leurs œuvres sont-ils diffamés, marginalisés et, de fait, jetés aux oubliettes de l’histoire ? Avant d’aborder le cas précis situé au XIXèmesiècle sur lequel je travaille en ce moment, j’aimerais brièvement évoquer l’hérésie dans le christianisme.

 

Saint-Paul-hors-les-Murs. © Angela Berlis

L’histoire des hérétiques : un élément essentiel de l’histoire du christianisme

Dans l’Antiquité l’hérésie était un terme neutre ; il désignait à l’origine le choix qu’une personne fait en termes de vie, d’enseignement et de conviction. Dans le christianisme le terme hérésie a été associé à une prétention à la vérité et a marqué au fil du temps une discrimination. Discrimination vis-à-vis de l’extérieur comme positionnement contre le polythéisme en faveur du monothéisme ; discrimination vers l’intérieur pour différencier plusieurs groupes. Les questions sur l’unité et la diversité, les réflexions sur où s’arrête la diversité légitime et où commence la « déviance », et où situer ce curseur pour déterminer quand des clichés calomniateurs servent à l’affirmation et au renforcement d’une identité, telles sont les questions centrales qui se posent encore aujourd’hui.

Dans l’histoire de l’Église, nombre de personnes ont été jugées hérétiques ou dissidentes, parfois jusqu’à la persécution. Arius et Pelagius dans l’Église primitive, ou les Cathares – un nom désignant des hérétiques – au Moyen-Âge sont des cas bien connus. Au cours des dernières décennies, l’historiographie a radicalement changé son regard sur les hérétiques, hommes et femmes confondus : autrefois, on partait du principe qu’il y avait d’abord l’orthodoxie, soit une façon juste de penser, dont les variantes hérétiques s’étaient éloignées. Aujourd’hui, en revanche, le christianisme primitif avant Constantin est perçu comme une sorte de laboratoire, où les querelles pour trouver la vérité sont une affaire commune. Ce que nous connaissons et tenons aujourd’hui pour être la « vraie doctrine », qui a « toujours été comme ça », est pourtant le résultat de processus fastidieux, ardus et conflictuels faits de dévouement, d’exclusion et de rupture (schisme). L’histoire des hérétiques fait partie de l’histoire de l’église qu’il faut comprendre comme un tout, inclusif.

Influence de saint Augustin sur la perception des « égarés »

La manière de traiter les hérétiques a évolué au fil du temps. Au IVème siècle et au Vème siècle, saint Augustin, Père de l’Église, a joué un rôle essentiel dans cette conception. Il a commencé par prôner la tolérance vis-à-vis des hérétiques, en faisant référence à la parabole du blé et de l’ivraie qui poussent côte à côte (Évangile selon Matthieu chapitre 13, versets 24 à 39). Plus tard, Augustin renforcera sa position : on peut et on doit mener de force au Bien un croyant, une croyante qui s’est égaré. Le haut Moyen-Âge a suivi Augustin le Terrible avec des conséquences fatales : désormais il était considéré comme légitime de convertir les hérétiques à la vraie foi en faisant usage de la force. Des réformateurs, des contre-réformateurs, Luther et Calvin, mais aussi un Robert Bellarmin se sont appuyés sur Augustin pour prendre des mesures coercitives, tant au niveau de l’Église que de l’État, contre les hérétiques. Au temps des croisades, quand le christianisme occidental entre en contact avec d’autres enseignements et d’autres formes de croyance, le stéréotype de l’hérétique, déjà bien développé, trouve un terreau fertile : à la trop grande autonomie intellectuelle reprochée à l’hérétique, vint s’ajouter l’accusation morale diffamatoire « d’ennemi de Dieu » et de « serviteur du Diable ». À l’aube des temps modernes, elle aura des répercussions sinistres, en particulier dans la chasse aux sorcières. Aujourd’hui, il apparaît plus clairement dans quelle mesure les stratégies d’accusation d’hérésie menées contre des mouvements alternatifs et des groupes marginaux ont fait de ceux-ci des victimes.

 

Gregorio Lazzarini, ‘Sant’Agostino schiaccia l’eresia’ (1694).

Le cas Anton Günther au XIXème siècle : égarement de l’enseignant ou égarement des ennemis ?

Revenons au XIXème siècle et au cas qui fait l’objet de mes lectures d’archives : Anton Günther (1783-1863) était un théologien et un philosophe autrichien dont l’enseignement a fait école dans l’espace germanophone au XIXèmesiècle. La principale ambition d’Anton Günther était d’amener la théologie catholique à dialoguer avec les sciences modernes. Il se montrait critique vis-à-vis de la néo-scolastique qui montait en puissance. À Bonn, à Breslau, à Vienne et dans d’autres villes, les adeptes de Günther enseignaient dans des facultés de théologie. Le dynamique abbé de Saint-Paul-hors-les-Murs, Simplicio Pappalettere (1815-1883), voulait même en 1853 fonder une Académie Günther à Rome, et cherchait dans ce but des théologiens allemands. Quatre d’entre eux, tous issus du cercle de Bonn, répondirent à l’appel et devinrent bénédictins dans la Ville éternelle. Cependant, le plan de l’Académie ne fut jamais exécuté, les œuvres de Günther ayant été présentées à Rome. Plusieurs bénédictins à Saint-Paul-hors-les Murs furent impliqués dans l’affaire Günther : l’abbé Pappalettere fut nommé en 1856 consulteur de la congrégation de l’Index. Deux professeurs allemands – le théologien dogmatique Johannes Baptista Baltzer, de Breslau, et le philosophe Peter Knoodt, de Bonn, – et l’abbé bénédictin de Augsbourg, Theodor Gangauf, firent spécialement le voyage à Rome, où, durant de longs mois, ils rédigèrent des plaidoyers en faveur de Günther. Mais rien n’y fit. Les opposants de Günther – dont les archevêques de Cologne et de Vienne, mais aussi des prêtres et séminaristes de langue allemande du Collegium Germanicum, situé non loin de l’Istituto Svizzero, tel le Jésuite P. Joseph Kleutgen – étaient trop puissants et influents au Saint-Siège. Bien que Günther se soit aussitôt soumis au verdict papal en 1857, la condamnation de son œuvre a été après coup – un cas unique dans l’histoire – plusieurs fois « complétée ». En effet, les opposants de Günther voulaient aussi (faire) éloigner les adeptes de Günther de leurs chaires universitaires. Il arriva donc qu’après Günther, seuls furent attaqués ceux qui l’avaient défendu. C’est ainsi que Baptista Baltzer, qui enseignait à Breslau, fut visé par les détracteurs : il fut le premier professeur en Allemagne à qui l’autorisation d’enseigner fut retirée après l’introduction de la missio canonica (licence ecclésiastique d’enseigner). La lecture des lettres de Balzer adressées à Rome montre comment le piège s’est lentement refermé sur lui.

 

À gauche: une lettre de Baltzer avec sa signature. À droite: Baltzer est mentionné dans un journal (1863).

Le cas Günther : un élément de l’histoire catholique (romaine) des sciences

Anton Günther a été la seule personne à être spécifiquement nommée en 1864 dans le Syllabus errorum du pape Pie IX – un recueil des « erreurs de notre époque » condamnant les réalisations modernes, telle la liberté de la presse et la démocratie. L’école de Günther fut marginalisée. Le prix que certains payèrent fut élevé. Mais le prix que l’Église catholique romaine a payé pour sa conception de la science fut plus élevé encore. Elle ne se remit de ces attaques uniques en leur genre, surtout motivées par des considérations de politique ecclésiastique, que dans la seconde moitié du XXème siècle, quand la néo-scolastique fut abandonnée, et les œuvres de Günther soumises à une relecture. Mais ni sa mise à l’écart historique, ni celle de ses partisans n’a été réparée.


Angela Berlis (1962, Munich) – Historique

Elle est senior fellow à l’Istituto Svizzero au printemps 2021. Elle a fait des études de théologie entre 1981 et 1988 à Bonn et à Utrecht. En 1998 elle passe son doctorat avec une thèse d’histoire de l’Église sur les controverses suscitées par le Premier Concile du Vatican (1869-1870) et sur les débuts du vieux-catholicisme allemand, et achève en 2006 un post-doctorat sur la controverse sur le célibat des prêtres. De 2000 à 2009 Angela Berlis enseigne la théologie pratique au Oud-Kathliek Seminarie à l’Université d’Utrecht, et de 2006 à 2009, y est titulaire de la chaire extraordinaire pour les vieilles structures de l’Église catholique. Depuis 2009 elle est professeure d’histoire du vieux-catholicisme et d’histoire générale de l’Église à l’Institut für Christkatholische Theologie à l’Université de Berne. De 2018 à 2020 elle a été doyenne de la Faculté de théologie de ce même établissement. Ses publications portent sur l’histoire du vieux-catholicisme, sur les mouvements catholiques de réforme dans l’église occidentale, sur des questions œcuméniques et sur la recherche historico-religieuse sur les femmes et sur les genres.