Sur les traces du prince-abbé Celestino Sfondrati, cardinal à Rome

Cette année, non seulement deux historien.nes participent au programme de résidence, mais les deux étudient des ordres religieux du début de l’époque moderne. Tandis que Stefano Rodrigo Torres – en témoigne sa contribution au blog du 19 octobre – a investigué la Mission jésuite extra-européenne et son historiographie, je me suis penchée sur l’ordre bénédictin, un sujet de niche de l’histoire des religions, qui a longtemps été négligé dans les recherches du début de l’époque moderne. Car même si les études sur le catholicisme de cette époque s’accordent à attribuer une grande valeur sociale aux ordres religieux masculins, comme forme de vie spécifiquement catholique, pour leur rôle d’intermédiaires entre les représentants de l’église catholique universelle et les sociétés locales, reste qu’il manque des études avec un accès historique culturel et social dans un contexte européen. Mais tel n’est pas le cas des communautés religieuses féminines ! C’est bien grâce à des études en région italienne que la recherche sur les us et coutumes de la vie monacale, sur les débats quant au maintien de l’observance aux Règles et au cloître, ainsi que sur les relations familiales des religieuses, que nous avons pu récolter de précieuses informations sur les fonctions que jouaient ces communautés au début de l’époque moderne.

Les milieux d’un prince-abbé

Mon projet se propose d’examiner le clergé de l’Ordre des Bénédictins dans la Confédération catholique du XVIIèsiècle. Je me suis plus précisément intéressée aux milieux de vie d’un abbé bénédictin vers la fin du XVIIè siècle. Dans ce contexte, j’étudie la manière dont Celestino Sfondrati (1644–1696) a su naviguer et faire sa place, entre famille d’origine, vie quotidienne du monastère, fonctions laïques gouvernementales et ambition universelle de l’Eglise catholique au début de l’époque moderne. Ainsi, il est parfaitement possible de présenter d’un côté les relations de la Confédération catholique avec la région du Nord de l’Italie et avec la Curie romaine, et de l’autre les pratiques symboliques de communication d’auto-positionnement dans la société catholique de cette époque. A un niveau plus large, on voit clairement apparaître les fonctions exercées par les ordres religieux masculins dans l’Europe du début de l’époque moderne.

Portrait du cardinal Celestino Sfondrati encadré par des insignes, qui font référence à la longue et influente tradition, tant sur le plan spirituel que mondain, de l’association familiale, à laquelle Celestino était étroitement lié, également en tant que moine bénédictin. Dessin et gravure de Johann Georg Seiller, Schaffhouse, s.d. (entre 1696 et 1740). Archives du couvent de Saint-Gall Photo : G. Beeli

Le personnage même de Celestino Sfondrati est remarquable, lui-même étant issu d’une famille de la noblesse lombarde qui a donné un pape en la personne de Grégoire XIV à la fin du XVIè siècle. Son activité comme abbé était d’entrée de jeu marquée par des liens très étroits avec la région italienne, en particulier avec le Milan espagnol et la Curie romaine. Tandis que, d’un côté, Celestino Sfondrati se profilait comme un abbé réformateur, défenseur de l’Eglise universelle de Rome et néanmoins virulent critique du népotisme papal, de l’autre ses influentes relations familiales pesèrent de tout leur poids dans sa fonction d’abbé et dans sa carrière,  lui valant de devenir cardinal. A la fois comme un phénomène exceptionnel et comme un cas normal, la présente étude analyse les milieux de vie d’un prince-abbé saint-gallois entre des horizons normatifs concurrentiels. Il n’est pas faux de penser que, si Celestino Sfondrati a fini sa vie à Rome comme cardinal, c’est par le truchement de ses relations personnelles, limitant ses niveaux d’action locale à un calendrier de réformes spécifiquement romain. Partant du cas unique, le regard suit le parcours de Celestino Sfondrati, qui s’élève jusqu’à cet (presque) ultime honneur de l’Eglise catholique,  ainsi que les pratiques de communication qui ont permis aux prêtres bénédictins de se mêler activement aux affaires du monde et de toujours naviguer entre observance à la Règle et « mondanités ».

Sceau du prince-abbé de Saint-Gall, Celestino Sfondrati. Archives du couvent de Saint-Gall, vol. X, 46 (archive zurichoise), f. 212v. Photo : G. Beeli

Celestino Sfondrati a entretenu un vaste réseau de correspondants dont on retrouve la trace dans les archives les plus diverses. Certes, mes investigations puisent essentiellement dans le riche patrimoine des archives du couvent de Saint-Gall. Hormis les fonds saint-gallois, les sources les plus importantes et les plus complètes sont les archives de la nonciature apostolique à Lucerne et sa correspondance avec le secrétaire d’Etat, toutes deux abritées dans les archives du Vatican.

Un cardinal saint-gallois à Rome

Cette résidence à l’Istituto Svizzero clôt d’une façon merveilleuse un cycle qui avait débuté en janvier 2019 par mes premières recherches aux Archives apostoliques du Vatican. A part finaliser le premier jet de ma thèse, je souhaite utiliser mon séjour dans la résidence à Rome pour explorer le bref séjour que Sfondrati, fait cardinal, a passé à Rome. Après la promotion cardinalice longuement attendue en décembre 1695 ordonnée par le pape Innocent XII, Celestino Sfondrati aspire à son transfert rapide dans la Ville éternelle. Il se retire de sa fonction de prince-abbé du monastère de Saint-Gall, règle sa succession, quitte à la mi-janvier 1696 ses anciennes seigneuries ecclésiastiques et la Confédération dans une sorte de train triomphal en direction de l’Italie. Afin de rejoindre la Curie dans les plus brefs délais, le nouveau cardinal avait souhaité garder l’anonymat pour son périple à travers l’Italie. Le 9 février 1696 le cardinal Celestino Sfondrati arriva enfin à Rome. Grâce à ses excellentes relations, construites et entretenues de longue date, il sut tout de suite trouver sa place à la Curie. Cependant, ses bonnes relations ne lui servirent que peu de temps, son état de santé se dégradant, avant de s’empirer jusqu’à son décès le 4 septembre à l’âge de 52 ans. Le cardinal Celestino était le descendant de feu le cardinal neveu Paolo Emilio Sfondrati, dont le titre cardinalice était attaché à Santa Cecilia in Trastevere.  Sa dépouille fut inhumée dans la crypte de l’église, tandis que son cœur, embaumé, fut rapatrié à Saint-Gall. Aujourd’hui encore, une épitaphe à Saint-Gall et une à Santa Cecilia in Trastevere au cœur de Rome rappellent son souvenir. Partant de ce repère, je me réjouis des nombreuses autres découvertes et mentions sur le court séjour que Celestino Sfondrati fit dans la Ville éternelle.

Epitaphe en souvenir de Celestino Sfondrati. A gauche: cathédrale à Saint-Gall (XVIIIè siècle, Image tiré du P. Erhart (ed.), Fürstabt Celestino Sfondrati von St. Gallen 1696 als Kardinal in Rom, Köln 2019, p. 666.), à droite: crypte à Santa Cecilia in Trastevere (XIXè siècle) avec la chercheuse à Rome (Photo : A. Beeli)

Giuanna Beeli (1994) – Histoire

Giuanna Beeli a étudié l’histoire, l’anthropologie sociale et le romanche auprès des Universités de Berne et de Fribourg. En tant qu’assistante de recherche des Archives de l’Abbaye de Saint-Gall, elle s’est concentrée sur la figure de Celestino Sfondrati (1644-1696), le prince-abbé bénédictin du célèbre monastère de Saint-Gall qui reçut le chapeau de Cardinal des mains du pape Innocent XII en 1695. Dans sa thèse actuelle, financée par le FNS, elle se penche sur le règne de Sfondrati pour examiner, dans une perspective d’histoire sociale, culturelle et politique, comment les ordres religieux et le clergé ont assumé des fonctions importantes au sein des sociétés catholiques du début de l’ère moderne, par le biais d’interconnexions et de pratiques symboliques-communicatives. À Rome, elle étudie comment la Curie romaine et la réforme tridentine ont contribué de manière décisive au cursus honorum de Celestino Sfondrati.

© Gina Folly

Senior Fellowship à l’Istituto Svizzero

Le monde était alors tout autre, quand l’idée m’est venue pour la première fois. Un temps d’avant, avant le Corona, avant toutes ces séances zoom, et les masques, et les tests, c’était en octobre 2019, lors d’une réunion à propos de Claiming History à l’Istituto Svizzero à Rome. C’est là que l’idée m’est venue d’une résidence Senior Fellowship à l’ISR. Ce n’était pas vraiment une « idée ». C’était plutôt un souhait mû par une profonde aspiration. L‘impressionnante beauté du lieu, le professionnalisme amical des collaborateurs, l’Italie, patrie de mon enfance, s’alliaient pour rendre tout à fait irrésistible un séjour prolongé dans la Ville éternelle.

A cela venait s’ajouter l’intérêt académique. L’un de mes principaux centres d’intérêt pour la recherche est la « théologie politique », une réflexion sur la dimension politique de la théologie, plus précisément des religions, et en particulier du christianisme. Et rares sont les endroits dans le monde où politique et christianisme, politique et religion, se mêlent de manière si complexe et si inextricable qu’à Rome. Ce n’est pas donc pas un hasard si la théologie politique, une branche universitaire, fait l’objet de recherches particulièrement poussées à Rome – comme dans toute l’Italie d’ailleurs – : Giorgio Agamben, Massimo Cacciari, Roberto Esposito, Elettra Stimili sont des voix importantes sur ce chapitre, qui se font entendre également à l’international.

Un élément vint s’ajouter encore : je dirigeais un projet de recherche à l’université de Berne sur le thème « Mésentente entre religions. De l’épistémologie des conflits religieux ». Et, avec Elad Lapidot, qui collaborait à l’époque au projet comme post-doctorant, je trouvais intéressante l’idée de relier ce thème au thème de l’empire. C’est de là qu’est née l’idée de mettre en présence la dimension politique des relations interreligieuses et les conflits, avec une mise en abyme de l’empire.

Rome, l’Empire romain, présente de nombreuses facettes. Il peut premièrement apparaître comme l’ennemi du message monothéiste de la seule véritable justice divine ; il peut deuxièmement apparaître comme un modèle d’une vision politique du monothéisme. La portée universelle de l’Empereur est alors érigée comme modèle à la gloire de Dieu. Rome peut troisièmement être vue comme la garante d’un espace neutre, comme un espace de non-vérité, où se joue la coexistence pacifique de plusieurs monothéismes, qui se trouvent en conflit aussi bien entre eux, qu’avec d’autres vérités.

La constitution du christianisme et du judaïsme rabbinique est impensable sans l’ingérence de Rome (crucifixion ici, destruction du Temple là), tout comme l’histoire des conflits interreligieux entre christianisme et judaïsme, qui apparaissent aussi comme des stratégies différentes dans leur rapport à l’Empire romain. De plus, une perspective politico-inter-théologique jette la lumière sur l’islam, ce dernier ne s’étant justement pas développé à l’ombre d’un empire surpuissant, mais bien davantage dans un vide, à un moment où un conflit inter-impérial rassemblait les forces et donnait une marge de manœuvre au monothéisme, où prévaut une autre relation entre politique et théologie.

Le plan prévoyait ceci : mon premier semestre sabbatique 2020 comprenait un séjour de trois mois à l’ISR. Durant cette période la conférence se pencherait sur le sujet « The Empire and Interreligious Conflicts ». Un joli plan, rondement conçu.

Mais les plans sont liés à des évènements collatéraux désagréables, qui viennent parfois les contrecarrer. En l’occurrence, ce fut le Covid. Avec une angoisse croissante, je voyais se profiler à l’horizon une éventualité qui devint une certitude en mars 2020 : le séjour de trois mois qui avait déjà été approuvé allait être annulé par l’ISR en raison des mesures Covid. Pour le remplacer, un séjour reporté, d’une durée de deux mois, m’était réservé.

Photo : Luca Di Blasi

C’était dans un tout autre monde que j’entrais à Rome. Pile le jour de mon arrivée à l’ISR, le 4 avril 2022, l’ensemble des restrictions Covid à l’ISR ont été levées. J’ai pris cela comme un bon présage – ce qui allait s’avérer juste. Certes, mon plan d’origine avait été bousculé – la conférence prévue avait déjà eu lieu à l’automne 2021 à l’ISR. Pour le coup, j’avais davantage de temps pour étudier les lignes de conflit politico-théologiques, et de plus près : d’expérimenter de plus près encore : de passer sous la loupe, celles qui aujourd’hui encore fragmentent la ville de Rome. Fasciné, je recherchais au Palazzo Massimo d’éventuelles traces d’une « cancel culture » paléochrétienne sous la forme d’innombrables statues décapitées et brisées ; dans les vieilles basiliques je scrutais les formes d’une hybridité chrétienne-païenne. Je me passionnais tout autant pour les traces de conflits possibles entre le jeune Etat-nation italien et le christianisme. La sensualité lascive de la Fontana delle Naiadi, érigée trois décennies après la prise de l’Etat pontifical, voulait se montrer à moi comme une sorte d’hommage masqué à la Rome pré-chrétienne, qui avait une nouvelle fois pris forme, juste en face, dans les anciens Terme di Diocleziano. De la même façon, les nombreuses traces du fascisme et les bâtiments érigés à cette époque, notamment les églises, suscitaient mon plus vif intérêt.

Ce qui, rétrospectivement, rend ce séjour si infiniment riche, c’est l’excellente synergie entre les conversations menées avec les fellows et les collaborateurs de l’ISR, et les impressions laissées par l’archéologie, l’histoire de l’art, l’architecture des églises, l’architectonique et l’urbanisme. Les expériences quotidiennes directes et les catégorisations intellectuelles lors de conversations informelles dans le jardin de l’ISR ou pendant les apéros se mêlaient avec bonheur absolu.

La chance d’avoir eu, en la personne de Beat Streuli, un grand photographe d’art qui était au même moment un senior fellow à l’ISR, a fait de ce séjour pour moi – en plus de tout le reste – un véritable cours accéléré sur la perception de la lumière, des ombres et des couleurs. Et la beauté. La beauté, qui a d’ailleurs donné son nom à un projet final : Rome, Puissance Beauté.

Cela ferait une belle chute, mais je ne peux pas conclure sans avoir ne serait-ce que mentionné les principaux acteurs secrets de mon séjour romain : les oiseaux. Les cris des mouettes le matin, dans le genre démarreur ; les moineaux qui volent en rase-motte dans le jardin ; mais plus que tout autre, les perroquets romains, avec leurs exercices de gymnastique casse-cou au sommet des pins, ont trouvé une place particulière dans mon cœur.

Photo : Luca Di Blasi

Luca Di Blasi est professeur associé de philosophie à la faculté de théologie de l’université de Berne, en Suisse, et membre associé de l’Institut de recherche culturelle de Berlin. Il dirige actuellement le projet Disagreement Between Religions. Epistémologie des conflits religieux. Ses principaux intérêts théoriques sont la philosophie de la religion, la philosophie continentale moderne, la théologie politique et la théorie culturelle. Publications sélectionnées : Dezentrierungen. Beiträge zur Religion der Philosophie im 20. Jahrhundert (Vienne : Turia+Kant, 2018), Wendy Brown, Rainer Forst. Le pouvoir de la tolérance. A Debate, co-ed. avec Christoph F.E. Holzhey (Vienne : Turia+Kant et New York : Columbia University Press, 2014), Der weiße Mann. Ein Anti-Manifest (Bielefeld : transcript, 2013), The Scandal of Self-Contradiction. Pasolini’s Multistable Geographies, Subjectivities, and Traditions, co-ed. avec Manuele Gragnolati et Christoph F.E. Holzhey (Vienne : Turia+Kant, 2012), Cybermystik, ed. (Munich : Fink, 2006), Der Geist in der Revolte. Der Gnostizismus und seine Wiederkehr in der Postmoderne (Munich : Fink, 2002) Nachhaltigkeit in der Ökologie. Wege in eine zukunftsfähige Welt, co-ed. avec Vittorio Hösle et Bernd Goebel (Munich : Beck, 2001).

Les traces insoupçonnées des conquêtes

Du classique du cinéma intitulé The Mission – protagonisé en 1986 par Robert De Niro et Jeremy Irons – au plus récent Silence (2016) de Martin Scorsese, les jésuites apparaissent discrètement en toile de fond de notre culture cinématographique sans que l’on sache généralement qui ils sont, ou quel fut leur rôle dans les conquêtes menées par l’Europe dès la Renaissance. On se doute de leur mission première, bien sûr : comme les franciscains, ou les dominicains, ils se donnent pour mission, dès la création de l’ordre au XVIe siècle, de ramener les « païens » au christianisme. Autrement dit, ils entreprennent de conduire les populations indigènes des territoires colonisés à ce qui était considéré comme la seule vérité permettant de sauver leur âme, alors aptes à passer les portes du paradis. Ces aspirations sotériologiques et leur mise en œuvre sont conçues, par leurs responsables, comme une « conquête spirituelle », menée conjointement à la conquête militaire des laïques.

Représentation visuelle de toutes les missions jésuites réparties dans le monde. Référence : Athanasius Kircher, « Horoscopium Catholicum Societatis Iesu », in :id., Ars magna lucis et umbrae, in X. libros, Amstelodami [Amsterdam],Ioannem Ianssonium à Waesberge [etc.], 1671 [1646]

Une dimension généralement méconnue de la Compagnie de Jésus est qu’il s’agissait d’un ordre religieux extrêmement bien organisé, pourvu d’un système éducatif avancé et influent, ainsi que d’un réseau de communication sans équivalents. L’institution a joué un rôle central dans la circulation des connaissances nouvellement amenées par les conquêtes. Dès sa création, le Collegium Romanum – remplacé aujourd’hui par Pontificia Università Gregoriana – était l’une des universités les plus réputées en Europe, intégrants des jésuites de renom sur la scène intellectuelle européenne ; pensons à l’astronome Christopher Clavius, en partie responsable de notre calendrier grégorien, ou à l’étudiant Matteo Ricci, reconnu pour ses connaissances étendues du monde chinois. Parmi ces savoirs en circulation, on compte une portion non négligeable de ce que l’on connaît, aujourd’hui, de communautés indigènes disparues ou non, de leurs langues, de leurs techniques médicales et de leur culture en général. Ces savoirs ont pour base les témoignages, les rapports, les compilations, les histoires, ou encore les traités d’histoire naturelle, produits notamment par les jésuites. En d’autres termes, notre regard sur ces éléments du passé dépend de celui, souvent minutieux, mais aussi chrétien et européen, que les missionnaires ont bien voulu mettre par écrit.

En 1646, un jésuite né en Amérique, d’ascendance espagnole, fréquente l’atelier romain d’un imprimeur nommé Francesco Cavalli. Voilà quatre ans que ce religieux, nommé Alonso de Ovalle, se meut entre l’Espagne et l’Italie pour la mission diplomatique qui lui a été confiée. Il doit trouver 46 novices prêts à sacrifier leur vie au nom de la propagation de la parole du Christ dans l’une des zones les plus conflictuelles, reculées et instables du continent : le sud du Chili. Pour persuader son public cible, Ovalle fait imprimer, à la fois en Italien et en Espagnol, sa description naturelle et historique du Chili : la Histórica Relación del Reyno de Chile. La Capitainerie générale du Chili, alors dépendante de la Couronne espagnole, y apparaît comme le territoire au climat le plus similaire à l’Europe de toute l’Amérique. Ses ressources naturelles y sont présentées comme les plus propices à mener une vie à l’européenne, et ses indigènes y figurent comme les plus favorables à la conversion. Le livre d’Ovalle circule en Europe, dans les maisons et noviciats de l’ordre, et sera réédité à plusieurs reprises jusqu’à nos jours.

Portrait fictif d’Alonso de Ovalle. Référence : Miguel Venegas Cifuentes (1907-1979), [s.d.], conservé au Colegio San Ignacio Alonso de Ovalle, Santiago de Chile, photographie par Stefano Torres

Aujourd’hui, au Chili, cette œuvre d’une qualité littéraire extraordinaire est considérée comme un classique du savoir historique et de la littérature en prose. L’ouvrage d’Ovalle est périodiquement brandi comme un élément fondamental du patrimoine national, notamment à cause des informations qu’il transmet sur l’époque coloniale, ainsi que sur les populations indigènes de la région. Cependant, au-delà de la valeur patriotique de ce livre, il n’est que très rarement lu et analysé par les historiennes et historiens en tenant compte de sa dimension christianocentrée. Car, au-delà des « faits » historiques qu’il nous a fait parvenir, l’ouvrage répond à des objectifs très précis qui influencent indéniablement ses descriptions. Ici encore, le regard que l’on porte sur les êtres humains du passé reste donc tributaire du regard particulier d’un jésuite. Ce document n’est pas qu’une machine confortable à remonter le temps ; il est aussi un témoignage du regard qu’un religieux porte sur une réalité donnée, et qu’il convient de comparer avec d’autres histoires similaires (celle de Diego de Rosales).

Carte du Chili. Référence : Alonso de Ovalle, “Tabula Geographica Regni Chile”, in Historica Relacion del Reyno de Chile, Roma, Francesco Cavalli, 1646 (Courtesy of the John Carter Brown Library)

Au-delà des ruines qui font passer Rome pour un musée à ciel ouvert, on se doute rarement que la ville renferme dans ses nombreuses archives les traces écrites de cette pesante et complexe période de conquêtes européennes. L’Archivum Romanum Societatis Iesu (ARSI), situé à deux pas du Vatican, à Borgo Santo Spirito, renferme la plus grande portion de documentation appartenant à la Compagnie : les échanges épistolaires entre les missionnaires et le Supérieur général de l’ordre, à qui revenait toute décision finale importante ; les rapports annuels que les provinces jésuites avaient l’obligation d’envoyer au siège de l’ordre à Rome, depuis les quatre coins du monde.

C’est sur ces archives, et sur une lente et minutieuse lecture de leur documents, que se portera mon attention à Rome durant les 10 prochains mois. Les traces de l’activité diplomatique d’Ovalle à Rome, de l’impression de son ouvrage, ou de la politique institutionnelle de l’ordre religieux, sont autant d’éléments indispensables à une compréhension en profondeur de cette histoire. Ces éléments participent à ce qui caractérise et oriente les descriptions de ce Monde encore perçu comme « Nouveau » en 1646. Les descriptions d’Ovalle, comme toutes descriptions, témoignent d’un regard particulier porté sur une réalité (américaine), traduit, à travers l’écriture, à l’attention d’une réalité différente (européenne). Et qui dit « traduire », dit « trahir ». Traduttore traditore.


Stefano Rodrigo Torres (1991) – Histoire

Stefano Rodrigo Torres est un chercheur qui se consacre à l’étude des missions jésuites et des chroniques américaines du XVIIe siècle, sujet de sa thèse de doctorat. Il a obtenu une licence en sciences religieuses et en histoire à l’Université de Lausanne. Son mémoire de Master, un cas d’histoire criminelle et judiciaire dans le contexte chilien du XVIIIe siècle, a reçu le prix Fritz Stolz 2019 de la Société suisse des sciences religieuses (SGR-SSSR). Il enseigne actuellement à l’Institut d’histoire et d’anthropologie des religions (IHAR) et fait partie du comité de rédaction de la revue universitaire Asdiwal. Revue genevoise d’anthropologie et d’histoire des religions. Ses recherches l’ont conduit dans des archives en Espagne et au Chili. À Rome, il va développer son projet de recherche Lire et décrire l’altérité : les relations historiques des jésuites Alonso de Ovalle et Diego de Rosales sur Chili (XVIIe siècle) à travers les archives de la Compagnie de Jésus (ARSI).

© Gina Folly

Début de l’année académique

Fin juin, la Ville éternelle semblait écrasée sous un dôme de chaleur. Dès le mois de mai, des températures exceptionnellement élevées saturaient l’air, la canicule avait pris un tour ouvertement apocalyptique : nuages gris dans le ciel, vent brûlant soufflant une fine pluie de cendres sur le jardin de la Villa Maraini. Cette vision devait-elle faciliter nos adieux ?

Notre réponse fut: une longue table, des serviettes blanches, du bon vin, un repas délicieux, l’échange de mots et de petits présents à la veille de la séparation La soirée d’adieu des résident.e.s est arrivée pour moi plus vite que prévu. Avec leur arrivée à l’Istituto Svizzero à Rome dix mois auparavant en septembre 2022, j’avais pris mes nouvelles fonctions de responsable du programme scientifique. Pour la première fois, il m’était donné d’aménager avec eux le calendrier annuel de l’Istituto Svizzero, rythmé par des vernissages d’exposition, des concerts, des manifestations scientifiques, ainsi que par des visites et des voyages d’étude.

J’ai encore du mal à réaliser que ce ne seront pas les mêmes visages, les mêmes personnalités que nous accueillerons fin septembre à l’Istituto Svizzero, tant les résident.e.s semblent incarner ce lieu et former une unité.

La Villa Maraini, c’est avant tout ses résident.e.s! Pour une période de dix mois, les treize personnes retenues par le programme Roma Calling forment une communauté de vie et de travail : artistes et scientifiques de tout domaine et de toute discipline se consacrent à leurs projets individuels, découvrent Rome, et cultivent l’échange interdisciplinaire, notamment lors du repas de midi pris en commun. Cette communauté élargie compte aussi deux artistes et deux scientifiques à Milan et à Palerme, qui ont été choisis.es pour une résidence (Milano Calling pour sept mois, Palermo Calling pour trois mois), ainsi que des Senior fellows, qui passent, sur invitation, de brefs séjours à l’Istituto Svizzero. Un premier voyage d’étude en commun à Palerme en octobre est l’occasion de faire connaissance, de créer des liens et de déployer ses antennes dans le Sud de l’Italie.

Le jardin de Villa Maraini à Rome

Je me réjouis beaucoup découvrir comment nos résidents du monde de l’art et de la science formeront une nouvelle communauté au cours de l’année. Les échanges promettent d’être passionnants : cette année, les fellows scientifiques viennent de l’architecture et de l’histoire de l’architecture, de la philosophie, des sciences politiques, de l’anthropologie sociale, de l’histoire des religions, du droit et de l’astrophysique. Loin de se contenter d’investiguer dans les archives et les bibliothèques de Rome, de Milan et de Palerme, ou dans les documents et les livres d’histoire, à la recherche de réponses à leurs questions, ils et elles mèneront aussi des recherches sur le terrain, dans des lieux ordinaires de la ville, entreront en contact avec les organisations internationales basées à Rome, ou mèneront des études expérimentales dans une infrastructure de recherche à Milan. L’Istituto Svizzero jouit d’un bon ancrage dans le paysage académique romain, que ce soit les instituts de recherche ou les universités. Aussi, il nous tient à cœur de mettre notre vaste réseau au service des chercheur.euse.s pour leur permettre de mieux s’immerger dans leurs différents milieux de recherche locaux.

Le coup d’envoi de la nouvelle période de résidence sera donné par l’événement September Calling, qui se tiendra le 30 septembre à la Villa Maraini. Les invités  – de la scène artistique et scientifique romaine  – auront l’occasion de rencontrer personnellement les fellows et d’en apprendre davantage sur leurs projets de travail. Ensuite, les portes de l’Istituto Svizzero seront ouvertes pour un concert public dans le jardin qui marquera le début de l’année académique.

Cet automne encore, deux grands évènements sont prévus dans le programme scientifique, en collaboration avec des universités italiennes et suisses. Dans la série Dispute, nous organisons « Overbooking : Rethinking ‘sustainable tourism’ in the 21st Century », un événement sur la question du tourisme durable. La pandémie a montré à quel point nos villes dépendent du tourisme (de masse), et combien elles souffrent en parallèle de ses divers effets. A quoi ressemblerait un tourisme instruit, socio- et éco-responsable ? Dans ce domaine, l’Italie et la Suisse offrent des exemples intéressants, qui seront examinés et discutés par des expert.e.s. Dans la série Innovation, nous nous pencherons sur l’hôpital en tant qu’institution sociale majeure, au cœur des débats pendant la pandémie. Il est apparu très clairement que l’hôpital est bien plus qu’un lieu d’innovation technologique, et qu’il est et doit être un lieu d’innovation sociale. C’est pourquoi la conférence « The Hospital Inside Out : Historical legacies and social innovation » réunit aussi des expert.e.s en anthropologie et sociologie médicales, en histoire de la médecine et de l’architecture.Ce sera l’occasion de faire un tour d’horizon des débats et des recherches actuels sur le passé, le présent et l’avenir de l’hôpital, de manière interdisciplinaire.

Lorsque nous reprendrons la vie de l’institut en septembre, la ville nous attendra encore avec des températures caniculaires. Mais nous, de retour  Nord, accueillerons avec joie cet été indien. Et près une année à Rome, ce sera le moment de décider quelle saison plonge le jardin de la Villa Maraini dans la plus belle lumière.


Maria Böhmer est responsable du programme scientifique de l’Istituto Svizzero à partir de septembre 2021. Elle a étudié l’histoire et la littérature allemande à l’Université Humboldt de Berlin et à l’Université La Sapienza de Rome. Ensuite, elle a suivi le programme de doctorat en “Histoire et Civilisation” à l’Institut Européen de Florence et elle a obtenu son doctorat en 2013, avec une thèse sur l’histoire de la psychiatrie au XIXe siècle. De 2014 à 2021, elle a été collaboratrice scientifique à l’Université de Zurich, où elle a enseigné l’histoire de la médecine et des sciences, à la fois à la Faculté de médecine et au Département d’histoire. Elle a également été chargée de cours en Medical Humanities à l’Université de Fribourg (CH). Au centre interdisciplinaire « Zentrum Geschichte des Wissens » (ZGW) de l’Université et de l’ETH Zurich, elle a été associée scientifique, représentante des collaborateurs scientifiques et membre de la direction élargie.

© Gina Folly

De la Voie Royale à la Via dei Fori Imperiali

Découvertes d’un « Senior Fellow » à l’Institut suisse de Rome

Rome, fin juin 2022 – Je viens de passer une bonne partie d’un semestre sabbatique à Rome, histoire d’y poser les premières pierres d’une recherche sur les « œuvres orphelines » , ces biens culturels sans provenance avérée qui puisse attester la validité de leur acquisition par un musée, un collectionneur, un marchand. Il peut s’agir, par exemple, de pièces archéologiques transmises par succession et dont on ne peut plus retracer l’origine, d’objets acquis de bonne foi, mais dont le pédigrée est inexistant ou, pire, se révèle après coup avoir été falsifié, ou encore d’objets acquis en des temps où il était possible de se procurer des biens culturels sans du tout devoir s’intéresser à leur provenance.

Une institution académique – l’Université de Genève –, une organisation internationale gouvernementale basée à Rome – Unidroit – et une collection privée – la Fondation Gandur pour l’Art – unissent leurs forces ici à Rome dans un magnifique projet visant à comprendre ce que sont ces œuvres orphelines, s’il faut leur donner un statut juridique particulier et, pourquoi pas, en rassembler certaines, provisoirement, dans un « orphelinat » réel ou virtuel, avant de décider de leur devenir et surtout d’éviter qu’elles n’alimentent le trafic illicite des biens culturels, fléau de notre société contemporaine.

Mais Rome s’est aussi avérée être bien autre chose pour moi, grâce à l’Institut suisse de Rome. En tant que « Senior Fellow » de cet Institut, j’y ai été hébergé physiquement une partie de mon séjour et intellectuellement pendant l’intégralité de cette « pause romaine » de ma vie académique. D’autres décriront mieux que moi l’incroyable lieu qu’est la Villa Maraini sur la colline du Pincio et ses somptueux jardins, cet ilot de calme et de verdure en plein centre de la Rome historique. Pour ma part, je vanterai le riche mélange de personnes – artistes, historiens, archéologues, intellectuels – toutes et tous jeunes résidents boursiers de l’Institut, sauf quelques chercheurs/ses ou artistes plus confirmé(e)s participant au programme « senior fellowship » , réunis à la Villa grâce au dynamisme communicatif de l’institut et de toute son équipe.

« Vous allez pouvoir relire la Voie Royale ! » me dit Mathilde Jaccard, doctorante en histoire de l’art de l’Université de Genève et résidente boursière de l’Institut, lorsqu’elle apprend mon intérêt pour la lutte contre le trafic illicite des biens culturels. Je lui avoue que je ne l’ai jamais lu – un peu d’humilité est toujours bienvenue – même si je connais les faits autobiographiques derrière ce roman du jeune André Malraux : en 1923 il a organisé dans un but purement financier l’arrachage et le vol de sculptures khmères de temples de la Voie Royale près d’Angkor au Cambodge. Il sera arrêté à Phnom-Penh et condamné. Une de mes premières lectures romaines sera donc ce livre retraçant de manière romanesque un épisode bien peu glorieux de la vie du futur Ministre de la culture du général de Gaulle.

Les résidents, emmenés par les archéologues, ont demandé à mieux comprendre les fors impériaux de Rome et une visite guidée est organisée à laquelle je suis convié. Je découvre, hébété par leur richesse, mais aussi par la chaleur, l’enchevêtrement des forums de César, Auguste, Nerva et Trajan pour me rendre compte qu’ils sont là, devant nos yeux en grande partie grâce à la construction de la Via dei Fori Imperiali, cette large avenue rectiligne reliant la Piazza Venezia au Colisée, traversant les forums impériaux et ardemment voulue et imposée  par Mussolini. Ce que je vois là – et admire – est donc en partie le résultat de l’autoritarisme fasciste de Mussolini !

Est-on complice parce qu’on admire le récit d’un voleur d’antiquités ou les restes romains mis au jour par l’idéologie fasciste ? Comment réconcilier les crimes du passé et leur perpétuation dans le présent ? Les œuvres orphelines, au passé parfois trouble, s’insèrent parfaitement dans cette réflexion suggérée par les résidents de l’Institut que j’ai rencontrés. Une belle surprise.

Deux résidents de l’Institut suisse proposent d’ailleurs une réponse originale à ce dilemme: l’artiste Lou Masduraud et l’historien Ilyas Azouzi ont créé un petit « plug » en forme de bouche qu’ils ont offert aux hôtes de la fête de clôture de l’année de résidence. Ils proposent de l’utiliser pour boucher momentanément, par un acte d’opposition personnelle, les nombreuses fontaines romaines construites à l’époque fasciste.


Marc-André Renold a étudié à Genève, Bâle et Yale (USA), et est professeur ordinaire à l’Université de Genève, responsable de l’enseignement du droit de l’art et des biens culturels. Il a également été professeur associé de 2006 à 2019, chargé de cours à l’Université de Genève de 2003 à 2006, professeur invité à l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève (2004) et à l’Institut Duke-Genève de droit transnational (2005) ; il a été professeur invité à l’Université de Paris 11 (2006-2007). Il dirige également l’Art Law Center, une institution dédiée à la recherche et à l’enseignement sur les questions juridiques liées aux œuvres d’art et aux biens culturels. En outre, depuis 2012, il est titulaire de la Chaire UNESCO de droit international pour la protection des biens culturels. Marc-André Renold est également membre du Barreau de Genève où il pratique dans les domaines du droit de l’art, du droit international civil et commercial et du droit de la propriété intellectuelle. Il est l’auteur ou le co-auteur de nombreuses publications dans le domaine du droit de l’art et des biens culturels aux niveaux suisse et international ; il est également co-éditeur de la série Etudes en droit de l’art publiée par l’Art Law Center.

Une seule vie ne suffit pas

À quelques 91 mètres au-dessus du niveau de la mer

Du haut de la tour Belvédère de la Villa Maraini, qui abrite l’Institut suisse et surplombe la mer de brique de Rome, j’entends résonner le bruit ininterrompu de la ville. Mouettes, klaxons, bus de touristes ; le bourdonnement incessant du quotidien vibrant de millions de vies. Comme des rochers émergeant des profondeurs, les édifices les plus imposants reflètent les différentes palettes de tons créées par la lumière du soleil au fil de la journée : le « Cupolone » (la coupole qui coiffe la basilique Saint-Pierre), le Vittoriano (le monument à Victor-Emmanuel II), le Colisée. Des massifs de pierres érigés pour le pouvoir ? Pour l’adoration ? Pour le peuple ?

© Ilaria Gullo

À 21 mètres au-dessus du niveau de la mer

« Pour voir Rome, une seule vie ne suffit pas », m’a-t-on dit dès mon arrivée dans la capitale. Déambulant dans les rues bondées du centre, perdue dans ce qui ressemble au labyrinthe de Minos, je me dis qu’en dix mois ici, je devrais tout de même réussir à voir un petit quelque chose, non ? Entre les grands palais du XIXesiècle et les attractions touristiques au coin de la rue, je suis prise d’une légère angoisse. Si seulement, comme les chats, j’avais sept vies.

Les innombrables églises de Rome qui se dressent au milieu des magasins et des restaurants présentent des façades sobres, trompeuses pour les visiteurs. Car l’extérieur reflète rarement l’intérieur. Qui en franchit le seuil, par curiosité, par spiritualité ou simplement à la recherche d’un peu fraîcheur, ne sera pas déçu : travertin, porphyre, or et parfois même un Caravage niché dans une cavité. Le silence donne au lieu une atmosphère solennelle et je me sens toute petite face à tant d’œuvres d’art. Évidemment, les colonnes d’époque romaine réutilisées pour la construction n’échappent pas à mon regard, ni les fragments d’épigraphes et d’ornements, enchâssés dans les murs comme on accroche des tableaux dans les musées. Qui sait de quelles profondeurs ils sont issus ?

© Ilaria Gullo

Le long des rues se dressent çà et là des aqueducs et des bouts de murailles. Déchargés aujourd’hui du rôle pour lequel ils avaient été construits, ils se fondent dans le paysage, comme des cicatrices décoratives. En passant la porte de San Sébastiano et en continuant vers le sud sur une rue bordée de catacombes et pavées de ces petites pierres que l’on appelle «sanpietrini» qui secouent les bus ATAC, on arrive sur la Via Apia, l’un des grands axes qui, dès le IIe siècle av. notre ère, reliait Rome au port de Brundisium, aujourd’hui devenu Brindisi. Nous sommes déjà sortis de la ville et tout semble plus calme. Combien de chaussures, de charrettes et de chevaux ont foulé les pierres de cette grande voie ? Je suis émue de me retrouver sur ce sol antique. Sur le bord de la route, je vois les vestiges de monuments funéraires, alignés les uns à côté des autres, comme s’ils voulaient être aux premières loges pour assister à ce trépidant spectacle de va-et-vient quotidien.

© Ilaria Gullo

Altitude précise inconnue – égale ou inférieure au niveau de la mer

Rome est déjà spectaculaire vue des toits et elle réserve d’innombrables surprises à hauteur de rue, mais il n’y a pas de mots pour décrire ce que l’on ressent quand on plonge dans les entrailles de la ville par des rampes, des escaliers de pierre et de métal cachés derrière des grilles discrètes au coin d’une cour. Je m’immerge dans le noir sur un sol parfois adapté aux sandales de touristes, parfois exigeant des chaussures de sécurité. Dans certains cas, les interventions modernes de restaurations sont aisément reconnaissables et des parcours montrent le chemin, offrant une vue presque parfaite sur les vestiges. Dans d’autres cas, en revanche, il faut veiller à ne pas se cogner la tête, espérer que les piles ne vont pas se décharger et se protéger des assauts de répugnantes araignées-criquets (connues en entomologie sous le nom de petaloptila andreinii Capra et totalement inoffensives). On trouve de tels souterrains un peu partout, mais compte tenu de leur nature symbolique et spirituelle, ils se cachent surtout sous les églises. À quelques mètres en dessous du niveau du sol actuel, on se retrouve au contact de domus romaines, de mithraea, d’églises paléochrétiennes, de catacombes et de nécropoles. Un enchevêtrement de structures, piliers et fondations qui retracent des milliers d’années d’histoire de l’humanité. J’admire les petits trésors inattendus qu’ils recèlent : les décorations murales en excellent état de conservation, les urnes cinéraires, les squelettes sur des lits de tuiles, les niches qui longent de multiples niveaux de galeries, les fragments de mosaïques, les dalles funéraires, autant de morceaux de mémoire. Une immersion spatiale et temporelle. Combien de restes humains se cachent encore sous la masse de terre et de ciment ? Peut-être vaut-il mieux qu’ils restent là, inconnus, et qu’ils reposent comme il était prévu. Je repense à une inscription lue sur le petit autel funéraire d’un enfant dans le jardin de l’Institut suisse, sur lequel la mère avait fait graver «sit tibi terra levis», autrement dit «que la terre te soit légère». Oui, que la terre leur soit légère.

© Ilaria Gullo

Quelque part, au niveau entre le cœur et l’esprit

Pour l’archéologue que je suis, travailler avec les vestiges fragmentés de vies passées fait partie du quotidien. En étudiant les contextes funéraires, dont j’essaie de comprendre les dynamiques et de restituer le cadre historique, je prends conscience de la difficulté de raconter leur histoire de la façon la plus honnête possible. Il faut de la curiosité, mais aussi beaucoup de respect pour ceux qui ont été des êtres humains comme moi, même s’il m’arrive de l’oublier. Ces pièces et ces sites contiennent tant de choses qui échappent à mon regard analytique : la douleur suscitée par la perte d’un être cher, une vie qui s’éteint alors que tant d’autres qui continuent, l’espoir d’un voyage serein vers l’outre-tombe.

Alors que je respire et que j’embrasse mentalement cette ville, je comprends parfaitement pourquoi on la dit éternelle, et presque instantanément me vient l’image d’une énorme fouille constituée de millions de structures qui se s’entremêlent, se coupent, se recouvrent et s’enchevêtrent. Que je regarde des maisons romaines à dix mètres de profondeur sous des églises paléochrétiennes, sous des églises de la Renaissance ou des colonnes antiques réutilisées pour construire les palazzi du XIXe, Rome m’apparaît comme une immense et complexe stratigraphie de morceaux de vies. Je me promets d’en découvrir les moindres recoins. Il reste seulement une ombre au tableau : je n’aurai qu’une vie pour le faire.

© Ilaria Gullo

Ilaria Gullo (1989) – Archéologie

Ilaria Gullo est titulaire d’une maîtrise en archéologie classique et en histoire de l’antiquité de l’Université de Zurich. Doctorante en archéologie classique à l’Université de Bâle, sa thèse s’inscrit dans le cadre du projet FNS Investigating Colonial Identity. Ses recherches portent sur les rites funéraires au VIe siècle avant J.-C. dans la Sibaritide (nord-est de la Calabre), sur la base des découvertes faites dans la nécropole de Macchiabate. À Rome, elle a poursuivi son projet qui, à travers l’étude des rites funéraires, explore les dynamiques socioculturelles de la région et l’identité de la communauté.

© Rebecca Bowring

Mon séjour de senior fellow à l’Institut Suisse

L’Institut suisse est un lieu idéal pour travailler. C’est aussi un lieu d’inspiration permanente grâce aux nombreuses impulsions qu’on reçoit lors des discussions avec les jeunes boursiers et les autres boursiers seniors. Les déjeuners en commun, la possibilité de se retrouver de manière informelle pendant la journée, les nombreuses initiatives proposées par l’institut (expositions, conférences, performances, etc.) offrent toujours de nouvelles occasions de se rencontrer et de discuter de ses propres recherches et intérêts, mais aussi de soi-même et du monde qui nous entoure. La guerre en Ukraine a touché tout le monde et c’est un sujet qui revient fréquemment dans les conversations depuis la fin du mois de février.

Je suis une historienne de l’époque moderne qui enseigne à l’Université de Berne et à l’EPFL de Lausanne et je suis arrivée à l’Istituto Svizzero à Rome début février 2022 et mon séjour en tant que senior fellow s’est terminé fin mars. Le projet sur lequel j’ai travaillé consistait à préparer pour l’impression le manuscrit de mon dernier livre, qui doit être livré avant l’été à l’éditeur Viella à Rome. L’atmosphère de l’institut m’a permis de travailler dans le calme, avec enthousiasme et inspiration; j’ai eu accès à diverses bibliothèques autres que celle de l’institut et j’ai pu profiter de mon séjour pour établir des contacts avec d’autres chercheurs et chercheuses travaillant dans la ville. J’ai également beaucoup apprécié l’opportunité d’entrer en contact direct avec les maisons d’éditions situées à Rome, avec lesquelles j’ai des projets de publication en cours. La première publication, mon projet à l’institut, est consacrée au médecin et naturaliste suisse Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733) et à ses recherches scientifiques sur les montagnes. Scheuchzer a été le premier et le seul naturaliste sur le continent à imprimer un questionnaire sur la nature et l’ethnographie de l’Ancienne Confédération et des régions alpines en 1699. Les pratiques de recherche de Scheuchzer montrent la réception des pratiques d’exploration « globales » qui caractérisent le développement de la présence coloniale européenne dans les Amériques et en Asie à cette époque. 

Johann Jakob Scheuchzer, Lettre d’invitation à l’étude des merveilles naturelles qui se trouvent en Suisse, Zürich, 1699, p. 1 (Googlebooks); Online.

Mais quel est le rapport entre Rome et les montagnes alpines de la Suisse ? Rome, au XVIIe siècle, était un centre important de médiation des informations et des savoirs, notamment en ce qui concerne la réception des nouveautés médicales et botaniques en provenance des Amériques. C’est à Rome, en effet, qu’a été publiée une version latine des recherches médicales et botaniques entreprises par le médecin espagnol Francisco Hernández de Toledo (1514-1587) lors de son séjour au Mexique dans les années 1570, un voyage d’exploration soutenu par la couronne espagnole. Cette publication et d’autres encore dans la lingua franca de l’époque, le latin, ont favorisé la réception de connaissances botaniques inconnues avant le début du XVIe siècle. Leur circulation a permis aux médecins européens, et en particulier à un médecin et naturaliste comme Scheuchzer, qui travaillait dans une ville suisse éloignée des grands ports commerciaux, de réfléchir à l’importance de la flore, de la faune et des minéraux locaux dans les régions autour de Zurich et, surtout, dans d’autres territoires peu connus à la fin du XVIIe siècle, comme les Alpes. En ce sens, l’exploration des Alpes et d’autres montagnes en Europe est étroitement liée à l’expansion européenne de l’époque moderne, notamment en Asie et aux Amériques.

Francisco Ximenez. Quatro libros de la natvraleza, y virtvdes de las plantas, y animales que estan receuidos en el vso de Medicina en la Nueua España, y la Methodo, y correcion, y preparacion, que para administrallas se requiere con lo que el Doctor Francisco Hernandez escriuio en lengua Latina. Mexico: Viuda de Diego Lopez Daualos; 1615. Frontespizio (Public domain)

Ces réflexions m’ont conduite à Rome, et mon séjour à l’institut m’a permis de comprendre encore mieux les réseaux de circulation du savoir et des informations qui reliaient Rome au reste du monde, et en particulier les liens qui liaient les savants de l’Ancienne Confédération aux nombreux centres italiens et aux collègues (et peut-être aussi collègues italiennes) entre les XVIIe et XVIIIe siècles, notamment à Bologne, Turin, Venise et Padoue. 

Outre ces aspects scientifiques, mon séjour à l’Istituto a été encore plus fructueux car il a permis à mon fils cadet de fréquenter l’École suisse de Rome pendant deux mois. En conclusion, ma résidence a non seulement débouché sur une monographie, mais aussi sur toute une série d’idées de collaborations futures !


Simona Boscani Leoni est professeur d’histoire moderne aux universités de Berne et de Lausanne. Elle propose à ses étudiants des séminaires consacrés à de grands thèmes d’actualité tels que le climat et les catastrophes naturelles à l’époque moderne, la mondialisation du savoir dans le monde moderne, l’histoire de l’environnement et l’histoire fascinante des Alpes. Après le diplôme de l’Université de Bologne, elle a obtenu un master à l’EHESS de Paris et a effectué un doctorat en histoire médiévale en collaboration avec l’ETH de Zurich. Elle a également travaillé comme assistante à l’ETH de Zurich et a occupé le même poste à l’Università della Svizzera italiana, où elle s’est consacrée en particulier au Laboratoire d’histoire des Alpes. Elle a également été professeur invité à l’EHESS à Paris, à l’Université de Provence, à Lucerne, à Dresde et à l’Institut de recherche sur la culture des Grisons à Coire. Ses principaux domaines d’étude sont l’histoire sociale, religieuse et de l’image de la fin du Moyen Âge, l’histoire sociale de la connaissance et de l’environnement à l’époque moderne, et l’espace alpin.

L’historicisme d’un prêtre italien

Un portrait obscur

Au mois de décembre, j’ai suivi un religieux à travers les couloirs d’un couvent à Rome. Au-delà d’une lourde porte, il faisait trop sombre pour voir grand-chose. Alors mon guide a tâtonné les lambris à la recherche d’un interrupteur. Quand l’espace s’est éclairé,  il m’a encouragé à lever les yeux. Nous étions dans la sacristie. Le religieux a levé le bras vers un coin de la grande voûte. Dans ce coin était peint l’homme que nous cherchions.

Voûte de la sacristie de la basilique des Saints Apôtres, Rome

La voûte était recouverte de stuc et médaillons dorés qui encadraient de nombreuses scènes qui faisaient honneur au couvent. Derrière les harnais de gardes suisses d’une des fresques, un prêtre regardait dans la sacristie. Là-haut sur la voûte, il portait le même habit sombre que mon guide qui se tenait à côté de moi. Ses mains jointes, il balançait une calotte sur ses boucles grises. Pour la première fois, je voyais les traits du protagoniste de l’histoire à laquelle je travaille.

Portrait de Giovanni Antonio Bonelli. Sacristie de la basilique des Saints Apôtres, Rome

La prise de Rome

Il y a cent cinquante ans, l’homme là-haut était curé à l’ancienne basilique à côté du couvent. Il s’appelait Giovanni Antonio Bonelli. Il a fait peindre son portrait sur le plafond de la sacristie comme il a fait changer l’aspect de toute son église dans une époque où l’identité religieuse de Rome était sous pression. Rome a été gouvernée par l’Église jusqu’en 1870. Après cela, les armées de l’Italie libérale ont revendiqué la ville. Dans ses derniers jours, le gouvernement théocratique a toutefois voulu accentuer sa légitimité sacrée. Les grands sanctuaires de la ville ont fait l’objet de nombreuses campagnes culturelles entre archéologie et architecture. Le pape a aussi fourni à Bonelli des fonds pour initier les travaux dans sa basilique.

Je connais le nom de Bonelli depuis des années. Des textes qu’il a publiés ont toujours été sur ma table de chevet figurative. Mais c’est dans la sacristie que j’ai vu ses traits pour la première fois. Aucun portrait de cet homme a circulé jusqu’à présent. Et ce n’est pas une coïncidence. L’obscurité de ce prêtre bâtisseur est symptomatique. C’est une obscurité liée au fait que l’on ne parle généralement pas de la restauration des églises du XIXe siècle du point de vue l’Église elle-même. Même l’histoire de l’architecture l’ignore. On dit parfois que seuls les gagnants écrivent leur propre histoire: cela s’applique également dans ce cas. l’Italie libérale a triomphé sur un catholicisme subalterne.

Contradiction interdisciplinaire

Avec sa campagne architecturale, Bonelli a voulu toucher à l’historicité radicale de sa religion. Aux grandes heures de la sécularisation il a enfoncé la pioche dans le sol de son église afin de remonter les corps longtemps enterrés de deux apôtres. Pour exposer ces corps saints, une grande crypte a ensuite été creusée sous l’église. Bonelli a disposé ses trouvailles dans une architecture historicisante, utilisant le langage formel des premiers chrétiens. La scénographie historique de Bonelli dans la crypte encadre encore aujourd’hui les reliques des apôtres.

De la maçonnerie antique exposée par l’architecture historisante. Crypte de la basilique des Saints Apôtres, Rome

Les experts appellent souvent ce type d’architecture « l’historicisme ». On utilise ce terme pour décrire l’architecture de la fin du XIXe siècle en général. Pourtant les historiens de l’architecture traitent l’historicisme religieux de la Rome d’Antonio Bonelli comme un phénomène périphérique. Dans l’historiographie architecturale sur le siècle de l’industrialisation, du colonialisme et du nationalisme, les historiens de l’architecture tiennent la religion pour une considération secondaire.

Énigme : selon le consensus des historiens des idées, l’historicisme a néansmoins ses racines dans la religion. Les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme et islam) ont rendu transcendantes les contingences de l’histoire humaine. Les événements de l’histoire ont acquis une importance théologique grâce à la participation de Dieu au temps des hommes. Dans le logocentrisme de la Réforme, le texte de la Bible a donc été interprété en replaçant le « saint Verbe » dans son contexte historique.

Mais l’architecture catholique n’a-t-elle pas matériellement contextualisé le « Corps saint » pour faire vivre aux croyants l’historicité de leur religion ? Pourquoi ne serait-ce pas un historicisme aussi fondamental dans la religion du Verbe Incarné ? Et quelle capacité intrinsique de l’architecture cet historicisme catholique a-t-il fait épanouir ? Voici des questions clés avec lesquelle je me débats ici à Rome. Il est faux de prétendre que l’historicisme architectural et le christianisme seraient étrangers l’un à l’autre. Et c’est parce que l’historiographie existante nous coince dans un anticléricalisme du 19ème siècle que nous ne le reconnaissons rarement.

Autels de la crypte déconstruits dans la cour du couvent des Saints Apôtres, Rome

Voir le portrait de Bonelli a été l’une des expériences les plus pénétrantes que j’ai vécues les derniers mois en tant qu’historien. Cette révélation dans la sacristie m’a fait prendre plus conscience de l’ampleur du manque de compréhension de cette architecture. Un manqué d’appréciation est également apparu clairement lorsque, dans la cour du couvent, j’ai vu des marbres qui avaient été retirés de la crypte de Bonelli. Les pierres sont prêtes à être dispersées. Cette architecture – malgré son caractère souterrain – n’a pas encore été jugée profonde par quiconque. Par conséquent elle est prête à disparaître par fragments dans la ville éternelle.


Jasper Van Parys (1995) – Histoire et théorie de l’architecture

Jasper Van Parys a étudié l’ingénierie architecturale à l’université de Gand, remportant le prix de l’Association royale néerlandaise d’archéologie (KNOB) pour sa thèse finale. Il a été assistant à l’université de Gand et résident à l’Accademia Belgica de Rome. Il est actuellement doctorant à l’Institut d’histoire et de théorie de l’architecture de l’ETH Zurich. À Rome, il étudie comment les catacombes de la ville ont joué un rôle fondamental dans la théorisation de l’architecture de l’Église catholique à l’époque moderne.

Photo by Rebecca Bowring

Aménagements de rochers, montagnes entassées : paysages artificiels dans et autour de la Ville Eternelle

Urs Eggenschwyler était architecte paysagiste, sculpteur et dompteur. Le natif de Subingen, dans le canton de Soleure, né en 1842 dans une famille de condition modeste, a tenu une ménagerie au tournant du siècle sur le Milchbuck à Zurich. Il s’amusait à promener une lionne en laisse dans les rues de la ville pour la plus grande joie des passants, jusqu’à ce que la police y mette le holà. Son gagne-pain provenait essentiellement de la construction de décors et de paysages artificiels destinés à orner les jardins zoologiques qui, à cette époque, fleurissaient aux quatre coins de l’Europe. Ses œuvres peuvent encore être admirées de nos jours à Paris, à Bâle, tout comme à Rome. C’est sur l’invitation de Karl Hagenbeck, commerçant allemand d’animaux de grande taille de son métier et homme d’affaires prospère, et qui avait supervisé la construction du zoo de Rome (et de bon nombre d’autres encore), qu’Urs Eggenschwyler se rendit à Rome. Il fut nommé responsable de la conception du paysage.

Une profonde amitié unissait l’architecte paysagiste au vieil Arnold Böcklin, qui était à l’époque l’un des plus célèbres peintres d’Europe. Son œuvre la plus connue, une série de cinq tableaux, s’intitulait l’Île des Morts. Pompe wagnérienne et inspiration méditerranéenne imprègnent ses toiles. Lorsque l’on regarde les escarpements rocheux d’Urs Eggenschwyler, l’influence de Böcklin y est manifeste. Arnold Böcklin avait passé une grande partie de sa vie en Italie, et avait accompli ses études à Rome. Il repose au cimetière des Allori, un des cimetières de Florence, planté de cyprès.

Ein künstlicher Felsen im Zoo von Rom, Martin Chramosta

Dans son livre, Le Zoo de Rome, l’écrivain et ancien boursier de notre Istituto, Pascal Janoviak, donne la parole aux deux artistes. Le peintre Arnold Böcklin, déjà passé de vie à trépas, apparaît en songe à son ami endormi et lui confie la mission de construire l’île des morts à l’identique dans le lac artificiel du zoo de Rome. Finalement le projet n’aboutit pas, pour des questions de goût et de moyens. Le livre fait à nouveau état de l’apparition de l’île comme vision à Raffaele De Vico, l’architecte aux ordres de Mussolini. Mais, celui-ci non plus ne donnera pas corps à ce mirage.

En lieu et place d’une île des morts, c’est une île aux singes qui fut aménagée. Au début du XXèmesiècle le zoo avait déjà littéralement connu une transformation. Dans son récit L’île aux singes, l’écrivain autrichien Robert Musil décrit l’enclos des primates – encore existant aujourd‘hui -comme une morne île en béton, plantée d’un arbre mort, sur laquelle trois espèces de singes se tyrannisent entre elles. Musil a immortalisé le séjour qu’il fit à Rome en 1913 dans plusieurs nouvelles. Au moment où il écrivit ce texte, le parc animalier avait déjà deux ans.

Scène du zoo abandonnée, Martin Chramosta

Hormis les paysages construits, il existe aussi les paysages artificiels : Ingeborg Bachmann mentionne moult fois dans ses textes et dans ses poèmes une surélévation dans le paysage de la Ville Eternelle : le mont Testaccio, le « mont des tessons », une surélévation située au sud du Vieux Rome, aujourd’hui recouverte de végétation, qui s’est constitué au fil des siècles par l’accumulation de tessons d’amphores. Le dépotoir de l’anciennes capitale mondiale.

C’est aussi sur un monticule-dépotoir que trône la Villa Maraini, le siège de l’Istituto Svizzero, notre lieu de domicile et de travail. Quand Rome devint au XIXème siècle la capitale de la nouvelle Italie unifiée, un véritable boom dans la construction s’ensuivit. Le quartier Ludovisi a été sorti de terre, la rue éponyme creusée. Les matériaux excavés et les gravats furent jetés sur la parcelle non construite, que le couple Maraini-Sommaruga devait bientôt acquérir. On reconnut les atouts du dépotoir et on y fit construire une villa dans les hauteurs. C’est à peine, dit-on, si sa tour est dépassée par le sommet de la coupole de la basilique Saint-Pierre. Dans les flancs de la « montagne » des grottes artificielles ont été creusées, des matériaux de remploi intégrés dans le mortier, des statues élevées et des arbres plantés.

Grotte artificielle de la Villa Maraini, Martin Chramosta

Dans la Villa Ada, un vaste domaine boisé au nord de la ville, s’élèvent des remparts et se dévoilent des tranchées. Les remblais et les conques sont envahis d’épines et couverts d’arbres et d’arbustes. Ce sont les remparts de Forte Antenne, une fortification de la ville datant du XIXème siècle. Sous cet aménagement paysager déjà embroussaillé du génie militaire sommeille Antemnae, autrefois une ville autonome et première victime de l’expansion de Rome. De là, on devine à l’horizon une chaîne de collines.

Autoportrait dans la nécropole de Cerveteri, Martin Chramosta

Là-bas, sous cette colline se trouve Cerveteri. Derrière la bourgade discrète s’étend la nécropole des Etrusques. Les tombes succèdent aux tombes et jalonnent les deux côtés de la Via dei Inferi, la route des enfers. Sur les tumuli, les tertres funéraires, bruissent les cyprès. Tout, des chambres, aux tertres, en passant par les rues et les ruelles, est directement taillé dans le tuf. Un véritable labyrinthe façonné par la main de l’homme, un relief funéraire praticable.
Un lieu, tel qu’il aurait pu en surgir dans un tableau d’Arnold Böcklin.


Martin Chramosta (1982) – Visual Arts

Martin Chramosta a étudié à la HGK de Bâle. Il enseigne à l’École de design de Bâle et est professeur invité à l’Université des arts appliqués de Vienne. Chramosta travaille principalement dans le domaine de la sculpture, du dessin et de la performance. Il a reçu de nombreux prix et bourses, dont le Prix d’art Riehen, le Crédit d’art de Bâle et la bourse Pro Helvetia. À Rome, il commencera une recherche pour une nouvelle série de sculptures axées sur les paysages artificiels qui seront créés dans la ville, ainsi qu’en Italie et en Méditerranée.

Photo by Rebecca Bowring

 

Renaissance saisonnière et auto-adaptation, Part.01 : Hiver

Durant mes premières semaines à Milan, les oiseaux qui s’apprêtaient à migrer vers des contrées plus chaudes se rassemblaient en nombre aux alentours de la gare centrale. Tous les soirs, ils arrivaient par volées pour prendre possession des quelques arbres proches de Milano Centrale et se reposer au-dessus de nos têtes. Au bout de quelques semaines, même les hommes d’affaires les plus occupés ne pouvaient rester insensibles au moment d’extase qui nous attendait quotidiennement à la tombée du jour : des nuées d’oiseaux se lançaient dans un vol synchronisé au-dessus du quartier, passant d’un bâtiment à l’autre comme une marée noire en perpétuel mouvement. Je me suis souvent demandé quand viendrait le jour où ils finiraient par s’en aller et disparaître jusqu’au printemps prochain, tels des travailleurs saisonniers, que nous ne reverrions plus jusqu’à ce que les conditions atmosphériques et les températures permettent leur retour. Je m’étais promis de suivre leur rythme et, à leur départ, d’écrire un texte pour le blog. Les êtres humains ont-ils eux aussi des rituels collectifs et saisonniers? Ces dernières semaines, tout semble me rappeler l’idée de renaissance cyclique et le début de cette nouvelle aventure : l’inscription « Le jardin où renaissent les hommes » sur un mur de Palerme, une interview sous forme de questionnaire de Proust titrée « Renaissance cyclique », un autre article en ligne intitulé « L’art de la résurrection » et ce poème qui s’affiche depuis quelques jours sur l’écran mon iPhone :

Recommencer
Si à tout
Il y a une fin
Sois le début
De toi-même

Murales Base Scout Volpe Astuta, Palermo, Rafael Kouto, Septembre 2021
Proust questionnaire, Magazine 360, Septembre 2021
The Art of Resurrection, Containerlove, Octobre 2021
Capture d’écran aléatoire de l’iPhone, Octobre 2021

 

J’aime penser, peut-être naïvement, que ces arbres seront encore là quand les oiseaux reviendront. Mais je n’ai aucune idée des politiques de développement et des projets envisagés pour cette partie de la ville de Milan. Et s’ils devaient disparaître, je me demande si nous spéculerions encore sur leur capacité d’adaptation autonome. Le terme d’adaptation autonome, ou adaptation spontanée, désigne l’ajustement des écosystèmes, composantes humaines incluses, en réponse à l’évolution de l’environnement. La capacité d’adaptation fait partie de la résilience mais n’en est pas le synonyme exact. Tous les systèmes sociaux et écologiques ont une certaine capacité d’adaptation autonome.

Vous êtes partis. Comme promis, j’ai pris le temps d’écrire ce texte pour le blog.


Rafael Kouto (1990) – Fashion, design tessile

Rafael Kouto vit et travaille entre Losone et Zurich. Il a étudié à la FHNW de Bâle et est titulaire d’une maîtrise en questions de mode du Sandberg Institut d’Amsterdam. Il est designer de mode et de textile et chercheur en méthodes d’upcycling. Il a travaillé pour Alexander McQueen, Maison Margiela et l’Ethical Fashion Initiative. Il a reçu de nombreux prix et a fondé la marque de mode éponyme, dont il est le directeur créatif. À Milan, il se concentrera sur le développement de projets participatifs liés à la durabilité dans la production textile.

Photo by Rebecca Bowring