La France d’en haut: erreur de perspective

C’est le genre de livres que l’on achète subrepticement au détour d’un kiosque de gare, dans une librairie de l’aéroport ou sur l’étalage d’une grande surface. Le titre est alléchant et la lecture s’annonce palpitante. Les yeux rivés sur la couverture, on se met immédiatement à rêver aux temps anciens des Raffarinades, à l’heure où l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, avocat autoproclamé de « la France d’en bas », tenait à quitter son piédestal pour encourager ce que l’on appelait à l’époque « la positive attitude ».

De « positive attitude », il ne peut en être question dans l’ouvrage que le géographe français Christophe Guilluy vient de publier sous le titre du « Crépuscule de la France d’en Haut ». Livre largement commenté par la presse hexagonale, il a retenu l’attention de nombreux chroniqueurs qui, comme celui du Figaro, le considère « indispensable ». Jugement acceptable pour certains, il mérite aussi d’être remis en cause par d’autres qui ne voient dans ce bouquin qu’un brûlot anti-bobos qui, à n’y prendre garde, épouse la pensée néo-réactionnaire made in France.

Pas besoin d’aller très loin pour trouver les gens à abattre. Dès la page 13, on sait à quoi ils ressemblent, soit à une fraction très importante de la population, une nouvelle bourgeoisie, qui réside notamment dans les métropoles et qui a cautionné tous les choix économiques de la classe dirigeante depuis trente ans. Par conséquent, nous voilà renseignés. Jamais, les agriculteurs et les notables de province n’auraient voté pour « la classe dirigeante ». Pour les uns, Jacques Chirac n’aurait été qu’un fossoyeur de la France profonde. Pour les autres, Nicolas Sarkozy ne serait alors qu’un nanti de Neuilly auquel nul n’aurait accordé sa voix. Au petit détail près que Chirac a toujours pu compter sur le vote des agriculteurs qui, par définition, ne vivent pas « dans les métropoles » et que la croisade sarkozyste sur l’identité n’a que très rarement séduit cette nouvelle bourgeoisie urbaine à laquelle Christophe Giulluy aime pourtant à s’en prendre éperdument.

Bref, dès la page 13 du bouquin, le lecteur sait à quoi s’en tenir. Un livre accusateur, pas totalement dénué de tout fondement, mais d’une posture si polémique qu’il en perd tout crédit scientifique. Rédigé comme un réquisitoire contre « ceux d’en haut », il tente de venir en aide à « ceux d’en bas ». Mais la plaidoirie montre vite ses limites. Parfois, elle prête même à sourire, à l’exemple de l’affirmation selon laquelle dans les villes mondialisées, le football est devenu le spectacle de la bourgeoisie (p. 41), du moins pour ces dizaines de milliers de supporters qui se rendraient au stade chaque week-end en costume cravate trois pièces.

Mais trêve de plaisanterie, car l’ouvrage de Christophe Guilluy n’est pas à prendre à la légère. Partant d’une intention louable de défendre les exclus, voire la France populaire invisible (p.132), terminologie qui d’ailleurs ne déplairait pas à Marine Le Pen, il omet de prendre en compte les évolutions politiques des sociétés européennes actuelles, où le bourgeois n’est plus forcément de droite et l’ouvrier plus forcément de gauche. Apportant de fausses réponses à de vraies questions, pour reprendre une expression célèbre, l’auteur ôte aux idées tout ce qui fait leur valeur. L’avouant lui-même, il est de l’avis que contrairement à ce que croit la classe dominante, ce ne sont pas les « idées » qui mènent prioritairement le monde, mais le quotidien (p. 184). A quoi bon alors produire des idées, de la richesse intellectuelle, de la recherche, comme si celles-ci n’étaient issues que d’un monde artificiel, nées que de la plume de certains penseurs hors du temps, séparés d’un quotidien qu’ils ne vivraient que haut perchés dans leur tour de Babel urbaine ?

Parce qu’exclusivement dichotomique, la démonstration de Christophe Guilluy pèche par une simplification à l’extrême, où les bonnes classes populaires ne seraient que les victimes de ces méchants néo-bourgeois mondialisés. Les accusant de tous les maux, l’auteur leur reproche même de se réclamer de l’antiracisme et de l’antifascisme, car ces noms communs sont ceux de la classe dominante, les catégories modestes l’ayant parfaitement compris et refusant les conditions d’un débat tronqué (p. 179) . Des paroles à faire froid dans le dos, surtout si elles se réfèrent à la conclusion de l’auteur selon laquelle…les classes populaires n’ont jamais fait partie de l’histoire officielle (p. 245). En voilà au moins un qui a trop regardé Stéphane Bern à la télévision française !

Armes Österreich!

Dans d’autres circonstances, l’histoire aurait prêté à sourire : bulletins décomptés avant la fermeture des bureaux de vote, colle qui ne colle pas, renvoi du scrutin pour défaut de fabrication des enveloppes électorales et autres simagrées danubiennes dont seuls quelques politiciens autrichiens semblent détenir le secret. Mais, l’affaire est trop grave pour être traitée à la légère. Ce que nous offre l’Autriche d’aujourd’hui n’est pas qu’un épisode rocambolesque d’un mauvais mélo viennois ; mais aussi une crise d’un régime qui, à défaut de ne pas être totalement déconsidéré par ses acteurs, ne mérite plus la moindre considération.

Le report du second tour des élections présidentielles autrichiennes n’est que l’expression d’une excroissance d’une tumeur maline qui ne cesse de ronger un système incapable, à quelques exceptions près, de trouver le dénominateur commun entre les traditions républicaines et démocratiques. N’ayant longtemps pas su faire le deuil de son empire d’antan, l’Autriche préfère toujours composer avec un passé dont elle n’arrive pas à se passer. Minée par la présence de forces antidémocratiques qui, plus que toutes autres, se servent de la démocratie pour mieux la desservir, sinon pour lui porter le coup de grâce, la politique autrichienne présente un bilan dévastateur que l’on aurait du mal à s’imaginer dans nombre de pays européens. Notamment en Allemagne, où la démocratie est incommensurablement plus profondément ancrée que ce n’est le cas en Autriche.

Annulé par la plus haute juridiction du pays en juillet dernier, le second tour des élections autrichiennes n’aurait jamais dû être invalidé. L’ouverture des bulletins de vote par correspondance, avant l’heure de celle de la fermeture officielle du scrutin, ne constitue pas un motif suffisant pour organiser de nouvelles élections. Seule une fraude avérée aurait pu conduire à prendre une telle décision. Ce qui n’est pas présentement le cas. En effet, tous les bulletins ont été correctement décomptés et l’issue du second tour du 22 mai 2016 était conforme à la volonté majoritairement exprimée par les électeurs. Bien que n’ayant signalé aucune manipulation, les juges de la Cour constitutionnelle n’ont alors retenu pour seul critère que l’existence d’infractions au code électoral, qui, et la formule vaut son pesant d’or, « n’ont eu AUCUNE influence sur le résultat, mais qui auraient pu en avoir ».

Pourtant saluée par presque tous les responsables politiques, et notamment par le Président autrichien sortant, le social-démocrate Heinz Fischer, la décision de la Cour constitutionnelle ne reposait que sur des présupposés. Ainsi le candidat élu, le vert Alexander van der Bellen n’a été privé d’une légitime victoire que par la seule volonté d’un verdict dont on peut, en revanche, contester la légitimité et le bien-fondé. Mais là ne s’arrête pas ce qui ressemble de plus en plus à une mascarade. Arrivé en fin de mandat, l’ancien Président Heinz Fischer vient d’être constitutionnellement remplacé par un collège de trois Présidents du Conseil national autrichien. En fait aussi partie nul autre que Norbert Hofer, à savoir le candidat arrivé en seconde position. Battu lors du second tour du 22 mai dernier, il est le premier bénéficiaire du recours que son parti a déposé avec succès devant la Cour constitutionnelle fédérale.

Toute autre démocratie, digne de ce nom, aurait mis le holà à ces pratiques qui dénaturent la politique. Mais l’Autriche préfère se vautrer dans une attitude qui, peu ou prou, pourrait conduire à ne faire de sa démocratie qu’une étape transitoire de son histoire. Car au-delà de toutes les frasques, sinon de toutes ses dérives qui ne cessent de l’alimenter, la vie politique autrichienne est réellement en danger. Pour sauvegarder ses équilibres démocratiques, le pays n’a en effet pas trouvé d’autre alternative que de maintenir depuis près de dix ans des gouvernements de grande coalition. Quoique ayant vaincu le syndrome Haider, l’Autriche ne semble pas désormais pouvoir endiguer celui, encore plus nuisible, de Heinz-Christian Strache. Aujourd’hui en tête des sondages pour briguer la chancellerie au plus tard d’ici deux ans, il dirige de main fer le FPÖ. Au titre français de « Parti de la liberté », il s’est par la suite libéralisé, avant de renouer dès 1986 avec son héritage nationaliste que lui avait légué ses fondateurs issus, en grande partie, des milieux nazis. L’affirmer, ce n’est pas polémiquer, c’est seulement rappeler l’histoire, avant qu’elle ne se rappelle d’abord aux Autrichiens, puis à tous les Européens !

Les effets indésirables de la démocratie directe

La décision de la Commission des institutions politiques du Conseil national sur la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration de masse a échauffé les esprits. Bien que rien n’empêchât la Confédération de l’insérer dans sa législation, le risque d’une rupture des accords bilatéraux et d’une interdiction pour la Suisse d’accéder au grand marché européen existait bel et bien. La majorité des conseillers nationaux a alors donné raison à la raison, alors que la minorité criait à la trahison du peuple. Peut-être n’avait-elle d’ailleurs pas tort. Au détail près qu’elle avait réussi à persuader les Suisses que son initiative était légalement applicable, alors que politiquement elle ne l’était pas.

Au-delà de ses aspects juridiques, cet épisode de la vie suisse donne matière à réfléchir. A ne promettre que ce qui ne peut pas être réalisé, à afficher une arrogance dominatrice sans en mesurer les effets et à imposer sa propre loi sans respecter celle de ses partenaires, l’UDC s’est crue tout permis. Aujourd’hui, elle en paye le prix, car le pluralisme refuse de se décliner au singulier. Le parti blochérien n’a pas voulu le comprendre, persuadé que seul compte le résultat d’une votation. C’est exact, mais profondément incomplet. Alors que la démocratie directe suisse tranche entre le « oui » et le « non », le consensus, tout aussi suisse, recherche sans cesse une solution entre ce même « oui » et ce même « non ». Pour l’avoir oublié, voire pour en avoir fait fi, l’UDC vient d’être rappelée à l’ordre par tous les autres partis représentés au parlement.

Quelle que soit son issue finale, l’initiative sur l’immigration de masse aura eu pour mérite de s’interroger sur le bon fonctionnement de la démocratie directe. Bien que son existence ne soit nullement remise en cause, c’est son utilisation qui pose problème. A l’heure de l’émergence accrue et indésirable de mouvements xénophobes et extrémistes, la démocratie directe se met elle-même en danger. Ne servant que trop souvent les intérêts de partis nationalistes, elle favorise l’éclosion et le succès d’une idéologie dont la seule idée est de proférer des pensées nauséabondes. A l’origine, ouverte à la participation du citoyen au politique, elle a dorénavant pour conséquence de confiner ce même citoyen dans un espace clos et hermétique à tout progrès.

Aujourd’hui, la démocratie directe est parfois dévoyée de son sens. Elle est devenue un instrument de fermeture, alors que, dans son essence même, elle est un instrument d’ouverture à la citoyenneté. Cependant, celle-ci ne peut plus se contenter des méthodes qui l’ont influencée depuis de nombreuses décennies. Parce que plus démocratique, plus internationale et plus européenne qu’elle ne l’a naguère été, la vie politique est devenue plus accessible et plus participative à la fois. Mais aussi plus insaisissable et plus immédiate. Se résumant parfois à un simple clic, elle favorise l’instantané et plus encore la superficialité des réactions épidermiques.

N’ayant plus réfléchi sur elle-même, la démocratie directe mérite désormais une réflexion de fond. Pour survivre, elle a besoin de correctifs et de correction. Correction dans les sujets qu’elle aborde, correctifs dans les règles qui la gouvernent. A ce titre, le législateur peut envisager plusieurs solutions, telle l’augmentation du nombre des signatures ou l’encadrement, sinon l’interdiction de toute initiative contraire aux traités et aux conventions internationaux que la Confédération a elle-même signés et ratifiés. Enfin, pourquoi ne pas envisager également l’instauration, encore taboue en Suisse, d’une Cour constitutionnelle fédérale ?

Aujourd’hui, la Suisse doit prendre des mesures préventives pour maintenir sa démocratie directe. Elle ne peut plus l’exposer à des mélo- et psychodrames qui, à l’exemple de l’initiative sur l’immigration de masse, ont détérioré son image à l’international et empoisonné le climat en son propre sein. N’ayant que trop montré ses effets indésirables à l’extérieur et à l’intérieur des frontières helvétiques, la démocratie directe suisse ne fait pas recette auprès des partis démocratiques européens. Elle n’est plus, entre autres, que le modèle du FPÖ autrichien, de l’AFD allemande et du Front national français. On aurait aimé la voir en meilleure compagnie. A elle maintenant de s’interroger sur elle-même et de se réformer, afin de s’exposer avec des gens plus fréquentables.

Suisse – UE : se contenter de ce que l’on reçoit

Recherche désespérément une solution ! Voilà qui pourrait être la nouvelle devise d’un Conseil fédéral, pris au piège d’une votation dont il ne voulait pas. Que le temps presse, que l’échéance se rapproche, chacun en est parfaitement conscient. Mais, parce que tout aussi conscient de la difficulté de trouver une solution d’un problème qui, par définition, ne trouvera pas de solution satisfaisante, aucun Conseiller fédéral ne criera victoire. Au mieux l’esprit de compromis a minima prévaudra, au pire le conflit s’éternisera.

Depuis près de deux ans et demi, c’est toujours la même ritournelle. L’Union européenne est accusée de ne pas vouloir faire preuve de compréhension envers la Suisse. A l’exception près que la Suisse n’a jamais compris la position de la Commission européenne. A force d’inverser les rôles, Bruxelles est suspectée d’avoir enfreint les règles édictées par Berne, alors que c’est Berne qui n’a pas respecté celles adoptées lors de la signature des Bilatérales. Se sachant fautive, la Suisse n’eut alors d’autre stratégie que de renverser à son profit le rapport dialectique entre le contrevenant et la victime. Hurlant haut et fort sa bonne foi de maintenir de bonnes relations avec l’Union européenne, elle lui reproche concomitamment de les détériorer. A ses yeux, la Commission aurait en effet refusé de mettre en œuvre des règles exclusivement helvético-suisses que cette dernière n’applique logiquement ni à elle-même, ni au moindre de ses propres membres.

Cette démarche est symptomatique de toute personne physique, juridique et morale qui se sent acculée. Mais tel fut pris qui croyait prendre. Au grand dam de Berne, l’Union européenne n’est pas tombée dans le piège que la majorité des électeurs suisses lui ont tendu le 9 février 2014. La force de Bruxelles et des États membres fut celle de ne pas avoir changé d’un iota la seule position qu’ils pouvaient adopter, à savoir celle de la fidélité aux traités et au strict respect des accords bilatéraux. Par conséquent, Bruxelles n’a pas bougé, alors que le Conseil fédéral s’en remettait à des scénarios autochtones qui étaient immédiatement rejetés par ses interlocuteurs européens.

Quoiqu’il advienne, l’ébauche d’une solution n’aura pour seul objectif de ne pas envenimer les rapports avec la Suisse. Qualifié par les plus conciliants et les plus aguerris des diplomates européens d’« intensif » ou de « compliqué », le partenariat entre la Confédération et l’Union européenne ne sortira toutefois pas indemne de ces presque trois ans de pourparlers. Ayant par sa propre faute déclenché la plus grave crise qu’elle ait connue depuis 1992 avec les autorités européennes, la Suisse demeurera comptable d’une épreuve de force que notamment ses plus talentueux négociateurs savaient globalement vouée à l’échec. Même s’il devait (très) partiellement obtenir gain de cause, le gouvernement fédéral sera non seulement suspecté d’incarner le pique-assiette qu’il a toujours été, mais aussi de se comporter comme un acteur aux prétentions démesurées. Par conséquent, la Suisse devra rapidement rétablir cette part de fiabilité qu’elle a perdue et restaurer ce capital de confiance dont elle s’est elle-même privée depuis près de trente mois.

Pour ce faire, elle sera appelée à entreprendre un aggiornamento européen. Au risque de rompre avec sa lecture juridique et ses très chères et onéreuses expertises de droit européen, la Confédération devra alors se conformer à la lettre et l’esprit d’une construction européenne qui, non seulement en Suisse, mais aussi en son propre sein, a oublié sa dimension politique. Car pour surmonter une crise dont elle est aussi en partie responsable, l’Europe a plus que jamais besoin de politique. A condition d’une part de montrer l’exemple, et d’autre part d’avoir le courage de se réformer et de ne pas laisser le monopole du débat à celles et ceux qui ne rêvent que de la voir disparaître. A ce titre, la Suisse est au diapason de n’importe quel autre pays européen. A l’image de ses partenaires, qui n’ont toujours pas su tirer les conclusions des crises grecques, de l’euro ou plus récemment de celle du Brexit, Berne pourrait mettre son 9 février 2014 au profit d’un renouveau européen qui désormais ne se fait que trop attendre.

L’euroscepticisme des idéologues néolibéraux

Dans une chronique polémique, le journaliste économique de la Neue Zürcher Zeitung, Thomas Fuster, a volontairement fustigé l’Union européenne. Édité le 6 août dernier sous le titre « die Lebenslüge der EU » (le mensonge de l’UE), son article profère des accusations auxquelles les adversaires de la construction européenne ont de plus en plus tendance à recourir. Ces attaques traduisent un mode de pensée où l’idéologie néolibérale rencontre l’idéologie néo-conservatrice. Prenant pour principale cible la liberté de circulation des personnes et l’euro, l’auteur croit deviner en ces derniers les faiblesses incurables de l’UE.

Ces griefs ne sont pas neufs. Ils font partie de la panoplie argumentaire de tous les eurosceptiques. D’ailleurs, seul le marché intérieur semble trouver grâce aux yeux du chroniqueur de la NZZ. Avec une attitude tout aussi déconcertante que peut l’être sa franchise, il préconise de revoir les quatre libertés fondamentales de l’UE, en les réduisant à trois et demie. Avocat du maintien à 100% de la liberté des marchandises, des services et des capitaux, il plaide en revanche pour la réduction de moitié de la libre circulation des personnes. Cela a au moins le mérite de la clarté : la liberté des personnes de vivre, de s’établir, de travailler et de voyager à travers l’Union européenne est, à son goût, deux fois moins importante que celle de la libre circulation des biens économiques et financiers.

Thomas Fuster n’est pas le seul à partager cette image de l’Europe. Elle est aussi celle de la Grande-Bretagne qui, après avoir voté pour le Brexit, voudrait désormais profiter de tous les avantages de l’Union européenne, sans en supporter le moindre de ses inconvénients. D’ailleurs, le Royaume-Uni ne s’en cache pas une seconde. Pour ne pas subir les conséquences négatives d’un vote qu’il a pourtant lui seul voulu et exprimé, Il veut toujours, voire plus que jamais, avoir accès au marché intérieur européen. C’est là une forme pour le moins très critiquable d’un soit disant retour à une souveraineté nationale qui constitue néanmoins l’un des principaux chevaux de bataille de tous les eurosceptiques et autres économistes néo-conservateurs.

Faire payer à l’Union européenne le prix des fautes que l’on a soi-même commises, voilà qui semble désormais être la devise des plus fervents adversaires de l’Europe. Cela ne concerne pas seulement les Britanniques, mais aussi d’autres pays membres ou non de l’Union européenne, où le vote anti-européen a réussi à s’imposer. On pensera ici immédiatement à la Suisse et aux difficultés qu’elle ne cesse de rencontrer pour se sortir de l’imbroglio, sinon du mélodrame, qu’elle a provoqués le 9 février 2014. Mais, on évoquera aussi le cas de la Hongrie ou de la Pologne, voire d’autres de l’Europe centrale, qui, contre vents et marées, s’obstinent toujours à percevoir l’Union européenne comme une tirelire à flux continus, voire comme un organisme de subventions allouées sans effort de réciprocité.

Même, si comme le rappelle Thomas Fuster, la Tamise continue de traverser Londres depuis le 23 juin dernier, nul ne peut s’empêcher d’accorder quelque attention aux prévisions économiques qui n’augurent rien de bon. Ainsi le très sérieux et réputé « Institut allemand pour la recherche économique » a très récemment publié une étude selon laquelle la puissante économie allemande devrait subir, à cause du Brexit, une perte de 0,4% de son PIB. De même quelques indices, dont ceux de l’augmentation des prix à la consommation et de l’augmentation du chômage, laissent présager une crise de la croissance anglaise. En revanche, l’euro pourrait tirer son épingle du jeu. En effet, nul ne conteste désormais qu’il se porte mieux face à la livre sterling que cette même livre sterling ne se porte vis-à-vis de l’euro. Et comble de l’ironie économique et néo-libérale, le gouvernement conservateur de sa gracieuse Majesté aurait dorénavant pour intention de relancer une politique industrielle de la Grande-Bretagne. Se rappelant aux bons vieux souvenirs des politiques plus interventionnistes, il pourrait se trouver en porte-à-faux avec sa propre doctrine née du thatchérisme. Tout au moins, le Brexit aura prouvé qu’à quelque chose malheur est bon, à savoir que le néo-libéralisme et l’euroscepticisme sont souvent bien pires que les prétendus maux qu’ils espéraient eux-mêmes combattre.

L’Honneur perdu d’un Portugais

Qu’il s’en satisfasse ou qu’il le déplore, le lecteur de cet article n’apprendra rien de neuf sur la finale de l’Euro 2016. Pas de Ronaldo, pas d’Eder, pas de Renato Sanchez ! Ceux-ci viennent de faire honneur à leur pays. Rien de tel, en revanche, pour l’un de leurs plus fameux compatriotes qui vient de ternir la réputation des Lusitaniens. Lui, auquel L’Hebdo avait taillé à juste raison, dès le mois de juin 2005, un beau et mérité costume, vient de récidiver. Véritable maillon faible d’une Europe qui, décidemment, n’avait ni besoin de ça et encore moins de lui, il vient d’être nommé Conseiller spécial de la banque Goldmann Sachs. C’est entièrement son droit et il ne risque, par conséquent, ni poursuites et enquêtes d’aucune sorte.

Goldmann Sachs, c’est une banque d’affaires. Et, comme toute banque d’affaires, elle aime en faire, à condition que ça ne se sache pas trop. Lui, il n’a jamais trébuché sur l’une d’entre elles. Pourtant, il est très lié aux relations troubles qu’entretiennent l’argent et la politique, aussi par amitié, parce que les deux mondes se fréquentent assidûment, et cela non sans arrière-pensées. Néanmoins, tout demeure dans le strict cadre de la légalité et aucun grief ne peut être adressé à celui qui, désormais, va conseiller une banque camoufleuse de la dette grecque et partie-prenante dans la crise de subprimes. L’important, et on l’aura compris, est de faire supporter à autrui ce que l’on aura soi-même commis. Et quel meilleur bouc-émissaire que l’Europe qui, habituée à jouer ce rôle, se remettra cette fois-ci à la prestation de l’un de ses sociétaires d’une comédie qui, à force de sombrer dans le mélodrame, n’a décidément plus rien de divine.

Parfois, ne se prête-t-on pas à rêver ? A croire encore, par simple naïveté, que mettre son engagement au service de ses idées, cela pourrait servir à quelque chose. Faudrait-il rappeler qu’un enseignement, c’est une transmission de savoir et non une gestion d’avoirs dans les coffres-forts d’un partenaire qui vient de quitter le bateau ? Mais fidèle à l’adage selon lequel l’argent n’a pas d’odeur, pourquoi ne pas avoir recours aux services de celui qui, après avoir vanté « la Cause du Peuple », le petit livre rouge à la main, prend dorénavant son courage à deux mains pour mettre les siennes dans le cambouis nauséabond d’une finance dont la dernière des causes est bel et bien de défendre les intérêts des peuples.

Tout auréolé d’une toge de professeur d’un Institut, dont il fut jadis l’un des assistants, il se fait l’assistant d’un modèle qui, à défaut d’être académique, se drape d’une médiocrité à laquelle il apporte son propre tribu ! Car n’est pas médiocre qui veut, mais seulement qui ne peut pas faire autrement. Et, preuves à l’appui, n’est médiocre que celui qui n’a atteint jamais les objectifs pour lesquels il fut appelé. Soldé par l’échec de la « stratégie de Lisbonne », qui devait faire de l’Europe d’ici 2010 l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde (sic !), à tout jamais marqué par celui du traité constitutionnel de même que par un manque de gouvernance politique d’une Europe en crise économique, financière et sociale, le bilan de dix ans de Commission européenne se résume à lui tout seul par un mot de cinq lettres. Tout le monde l’aura compris, c’est d’un ECHEC qu’il faut parler.

Qu’à l’heure où les « Etudes européennes » dispensent toujours les cours sur les « pères fondateurs de l’Europe » ne vienne surtout jamais jaillir, d’on ne sait pas où, un autre enseignement qui aurait pour titre « les fossoyeurs de l’Europe ». Les places de choix y sont déjà toutes trouvées et la matière ne manquerait pas pour étayer plus d’études de cas qu’il n’en faut. Malheureusement, nul n’étant que roi dans sa propre demeure, tout laisse à croire que les méfaits de l’europhobie ne se déploient pas que chez les europhobes. A craindre le pire, c’est dans le propre camp de l’Europe, dans ses propres troupes, chez ses propres généraux en friche que, fichtre, se trouvent ses plus lamentables arrivistes dont le seul lieu d’arrivée devrait être celui de leur départ à tout jamais. Et pour l’instant qu’il ait pour partance le fauteuil de leader de la droite portugaise, le fauteuil d’un ancien Président de la Commission européenne de Bruxelles ou la chaire d’un Institut universitaire genevois , son lieu de destination ne fait plus l’ombre d’un doute : la banque Goldman Sachs et les dorures vermoulues d’un palais de la finance anti-européenne.

De la responsabilité politique du Brexit et du 9 février

L'issue du vote sur le Brexit a fait l'objet de mille et un commentaires. En ajouter un nouveau n'aurait rien de répréhensible en soi. Mais l'heure est désormais à l'attente d'une lettre de démission de la Grande-Bretagne, dont personne ne connaît encore au juste le nom du ou de la signataire. Si David Cameron est l'auteur du Brexit, nul ne sait donc avec certitude qui sera son exécuteur politique. Bref, on lance un référendum et puis advienne que pourra.

Cela rappelle étrangement la votation du 9 février 2014. On se décide subrepticement pour une initiative. Le peuple l'adopte avec une courte majorité, mais personne n'ose vraiment la mettre en œuvre. Pour certains, cela relève d'un amateurisme des plus puérils, pour d'autres du summum d'un cynisme politicard. A vouloir se montrer magnanimes avec Cameron ou avec l'UDC, quelques âmes bien nées pourraient même leur accorder certaines circonstances atténuantes. Partiellement affranchis de leurs péchés, ils n'assumeront alors que peu les conséquences des processus référendaires qu'ils ont eux-mêmes enclenchés. Mais, c'est là faire preuve d'une cruelle naïveté politique qui n'a que trop fragilisé les équilibres politiques de nos démocraties occidentales.

Habituées, voire évertuées à confondre volontairement le coupable avec la victime, les opinions publiques n'en auront cure. Elles iront chercher les responsables là où ils ne se trouvent pas, mais là où elles aimeraient bien qu'ils se trouvent. Cela relève d'une facilité si déconcertante que même ceux qui n'auraient pas pu se l'imaginer seront bel et bien obligés d'y souscrire. Que ce soit pour le Brexit ou le 9 février 2014, la faute incombera une fois de plus à l'Europe. Car sans Europe, il n'y aurait jamais eu ni d'adhésion de la Grande-Bretagne à l'espace communautaire, ni de libre circulation des personnes. La démonstration est imparable. Ainsi Cameron comme l'UDC seront dédommagés pour les dégâts qu'ils ont causés et fait subir aux autres. Suffisait seulement d'y penser!

Nul n'ose d'ailleurs remettre en cause la légitimité populaire du Brexit et de l'initiative sur l'immigration de masse. Dans les deux cas, il s'agit de décisions démocratiques qui, selon le principe même de ladite démocratie, ont été prises en toute connaissance de cause. Sauf que c'est là que le bât blesse. Ni dans l'un ou l'autre des cas, la responsabilité politique n'a su s'accorder avec la responsabilité citoyenne. Les politiques ne se sont que trop démis de leur responsabilité, alors que les citoyens n'ont que trop peu endossé la leur.

Alors que durant l'hiver 2014 le débat portait sur le nombre des contingents étrangers en Suisse, personne ne voulait entendre les rares voix qui s'inquiétaient des possibles mesures de rétorsion que l'Union européenne pourrait prendre en cas de succès de l'initiative. Quant au vote sur le Brexit, il illustre parfaitement les mille et une mises en garde auxquelles David Cameron n'a pas prêté la moindre attention. Auréolé de son succès aux élections à la Chambre des communes de mai 2015, lorsqu'il remporta la majorité des sièges pour avoir aussi promis à ses électeurs conservateurs un possible référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, il était persuadé d'avoir réalisé un "beau coup". Sauf que treize mois plus tard, il se prit un énorme uppercut dans son plexus politique, faisant de plus un sale croche-patte à l'UE qui lui avait pourtant administré un traitement préventif pour calmer ses douleurs anti-européennes.

Quant à l'UDC, elle n'a pour seul courage que de se remettre au courage des négociateurs suisses. De retour de chacun de leurs déplacements auprès de la Commission européenne de Bruxelles, ils sont confrontés au même scénario qui ne varie pas d'un iota. Nos diplomates n'ont d'autre choix que de se conformer à leur témérité toute helvétique qui les contraint, consensus oblige, à demander un nouveau délai supplémentaire pour régler un dilemme qui, par définition, ne trouvera jamais de bonne solution.

Voulue et souvent désirée par leurs propres auteurs, cette irresponsabilité politique n'est pas à mettre sur le seul compte des élus et des partis. Elle est d'abord due aux électrices et électeurs qui les élisent. A ne vouloir jeter l'opprobre que sur Cameron ou sur l'UDC, trop nombreux sont ceux qui dédouanent la responsabilité de celles et ceux qui les ont placés aux postes de responsabilité. A craindre le pire, la démocratie actuelle ne serait alors que l'affrontement perpétuel des politiciens, responsables de tout, et des citoyens, responsables de rien. Ce serait là, ni plus ni moins, la négation de toute forme de citoyenneté. Mais rien ne laisse pourtant présager aujourd'hui qu'il puisse en être autrement. Ce triste constat est celui du 9 février 2014 de même que celui du Brexit. Chaque fois, ce sont les citoyens qui l'ont voulu. A eux maintenant d'en porter toutes les conséquences, car, on aurait presque oublié l'essentiel : la démocratie n'est pas faite que de droits, mais aussi de devoirs.

De “l’Internationale” au “Chant du départ”

Et si la défaite de Podemos constituait l’une des meilleures nouvelles pour la gauche européenne ? Le propos peut surprendre, d’autant que cette même gauche européenne est mal en point. Elle qui n’avait vraiment pas besoin d’un échec supplémentaire, n’aurait donc pour autre solution que de se lamenter devant les résultats plus que décevants qu’elle enregistre au fil des scrutins nationaux et locaux.

Mais pour Podemos le pire, c’est d’avoir prouvé qu’ils ne peuvent pas. Ils ne peuvent pas gouverner, ils ne peuvent pas rendre la gauche majoritaire, ils ne peuvent pas dépasser ce pour quoi ils sont nés, ce pour quoi ils se réclament, ce pour quoi leurs électeurs, mais aussi leurs adversaires les prennent, à savoir pour des indignés. Héritiers politiques de Stéphane Hessel, ils n’ont jamais été en mesure de dépasser le stade de l’indignation. Nécessaire, et malheureusement trop souvent absente d’un débat politique aseptisé, celle-ci montre rapidement ses propres limites. Être indigné n’est pas synonyme d’être de gauche. On peut s’indigner autrement, à titre personnel, mais aussi contre l’ordre établi, quitte à épouser les pires extrémismes.

La gauche européenne semble avoir perdu ce, qu’au prix de grands efforts, elle avait su conquérir naguère à petits pas. Dès les années soixante avec Harold Wilson en Grande-Bretagne et plus tard avec Olaf Palme en Suède et, plus encore, avec Willy Brandt en RFA ou Bruno Kreisky en Autriche en 1970, elle avait enfin su conquérir ce qui lui manquait tant : une culture de gouvernement. Par la suite, elle sut la déployer dans d’autres pays, que ce soit en France avec François Mitterrand, en Espagne avec Felipe Gonzales, mais aussi avec Mário Soarès au Portugal ou dernièrement avec Matteo Renzi en Italie.

Aujourd’hui, cette même gauche européenne accumule les défaites. Et rien ne laisse présager qu’elle mette fin à ce cycle infernal, tant est prévisible celle du Parti socialiste français lors des présidentielles à venir d’avril et de mai 2017. Plus que jamais, elle est prise dans l’étau entre une « gauche indigne » de ses valeurs et « une gauche indignée », mais tétanisée par sa propre indignation. Si la première a pour erreur « la tentation du social-libéralisme », la seconde a pour avatar un « social-nationalisme » qui l’a rendue de plus en plus antieuropéenne et soi-disant «souverainiste ».

Faisant de l’Europe l’un de ses principaux ennemis, la gauche frontiste erre sur un champ de bataille dont elle a perdu le contrôle. Oubliant que l’Europe n’est « néolibérale » que parce que les gouvernements nationaux, élus démocratiquement, sont plus à droite qu’ils ne sont à gauche, elle se trompe d’adversaire. Pas plus qu’elle ne l’est de droite par essence, l’Europe n’est de gauche par définition. Sa construction n’est que le fruit d’un processus électoral et légitime. Mais à vouloir sans cesse désigner l’autre pour responsable de tous les maux de la terre, « la gauche de la gauche » ne reconnaît même plus sa propre responsabilité. Elle se laisse alors aller à une démagogie dont elle n’a visiblement pas encore voulu prendre conscience, de peur que, confrontée aux défis de gouverner, elle ne puisse plus se gouverner elle-même.

Dernier exemple en date, la Grande-Bretagne. Au diapason d’une gauche plus nationaliste qu’européenne, les travaillistes britanniques ne se sont pas montrés à la hauteur de l’événement. Bien que d’un parti de tradition plus européenne que ne le sont les tories, ils ont néanmoins largement contribué au succès du Brexit. Tombant volontairement ou non dans le piège que les partisans du « leave » ont su si bien leur poser, ils ont fait de l’Europe le coupable du mal et de la nation la gardienne du bien. Car au-delà des élucubrations de Nigel Farage et des simagrées de Boris Johnson, le Labor ne s’en sortira pas par de simples cabrioles rhétoriques ou stratégiques. Il a failli pour ne pas avoir voulu reconnaître que sa feue culture ouvrière n’était plus conforme avec sa culture internationale.

Podemos ne peut pas et le Labor ne sait plus où il est. Tout au moins pas là, où il devrait se trouver. Autrefois, la gauche chantait l’Internationale. Aujourd’hui, elle n’est pas loin du « Chant du départ », sans toutefois savoir où aller, tel Jean-Luc Mélenchon pour qui « l’Europe on la change ou on la quitte ! ». A vrai dire, vaut mieux qu’il nous quitte, avant que l’Europe ne le fasse à son tour !

L’inadmissible Inländervorrang

Plus d’un Romand – ou Romande – aura du mal à prononcer ce mot si imprononçable qu’il préférera rapidement le rayer de son vocabulaire. Consultant l’un des meilleurs sites de traduction des mots allemands, il aura même la surprise de ne pas trouver un équivalent français qui lui convienne. Du mot Inländervorrang, car c’est bel et bien de lui qu’il s’agit, il retiendra qu’il est à la fois composé de Inländer, c’est-à-dire l’autochtone ou l’indigène, et de Vorrang qui signifie prééminence, primauté ou priorité. Bref, il aura compris qu’il en va de la « prééminence de l’indigène », sinon de « la primauté de l’autochtone ». Mais, ni l’une ou l’autre de cette expression n’est couramment employée en français.

Les deux seules traductions valables du mot Inländervorrang sont celles de « préférence nationale » ou de « priorité nationale ». Ce même Romand – ou Romande – ne s’empêchera alors pas de faire le rapprochement avec le programme du Front national de Marine Le Pen. Dans son contenu, celui-ci stipule que : « la priorité nationale sera appliquée à tous les Français, quelle que soit leur origine. Les entreprises se verront incitées à embaucher en priorité, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française ».

Par mégarde, par inadvertance, par naïveté ou par un calcul plus stratégique que savant, le gouvernement fédéral aurait désormais l’intention de proposer la solution de la priorité nationale à la Commission européenne pour régler le contentieux, né de l’adoption de « l’initiative contre l’immigration de masse ». Ainsi, poings et pieds liés par le texte approuvé le 9 février 2014, il n’aurait rien trouvé de mieux qu’offrir à ses interlocuteurs européens ce que l’extrême droite ne cesse de revendiquer depuis des années. Position entre-temps soutenue par plusieurs partis politiques, et non des moindres, celle-ci relève pourtant de la méthode Coué, sinon du sauve-qui-peut. En effet, qu’elle soit exposée ou pas, voire qu’elle puisse trouver grâce ici et là, elle est irrecevable parce qu’injustifiée et injustifiable.

Nul besoin de recourir ici à des phrases alambiquées, à des circonvolutions diplomatiques ou à des effets de style de plus ou moins bon goût : La priorité nationale est inadmissible pour l’Union européenne. Non seulement est-elle contraire à la lettre et l’esprit de ses traités, mais demeure aussi en parfaite opposition avec ses valeurs démocratiques. Comment, par ailleurs, s’imaginer qu’un État, qui n’en est lui-même pas membre, puisse imposer sa loi à l’UE ? Un tel comportement va au-delà de l’indécence, car il s’inspire aussi d’idées qui n’ont pas lieu d’être entre la Suisse et le reste de l’Europe.

Alors que Le Temps titrait, il y a plus d’un an, que « la préférence nationale fait tousser Bruxelles », son application pourrait la faire vomir. Que Berne ne se fasse ici pas la moindre des illusions. Comment penser qu’à l’aube des élections présidentielles de mai 2017, le Président de la République française puisse, via la Suisse, implicitement céder à une revendication préconisée depuis belle lurette par la Présidente du Front national ? C’est à se demander si les autorités helvétiques ne se sont pas laissé contaminer, à leur insu, par la lepénisation des esprits. Toutefois, convient-il de savoir raison garder. Ni le gouvernement fédéral, ni la Commission n’ont le moindre intérêt à promouvoir l’escalade d’un conflit purement idéologique, dont nulle partie en présence pourrait sortir vainqueur.

La priorité nationale, dangereuse en soi, est l’exemple même d’une fausse bonne idée. Elle ne pose pas les bonnes questions, ni n’apporte les bonnes réponses. Elle ne sert ni l’économie, ni le monde du travail. Et encore moins la Suisse et les Suisses. De fait, il n’y aurait rien de plus stupide pour la Confédération, et pour « ses autochtones » et « ses indigènes », que de vouloir renoncer à la présence et à l’apport de dizaines, voire de centaines de milliers travailleurs, souvent excellemment formés, et pour lesquels ils n’ont pas déboursé le moindre centime ou pas payé le moindre impôt durant leur scolarité, leur apprentissage ou leurs études universitaires. En contrepartie, les pays frontaliers se félicitent du recrutement en Suisse de leurs ressortissants qui sinon seraient vraisemblablement au chômage. Par conséquent, tout le monde sort gagnant. Preuve que grâce à la libre circulation, l’Europe est aussi celle d’un win-win où chacun trouve son compte !

À la recherche de la social-démocratie perdue

Cela ressemble à du Proust, cela s’entend comme du Proust, mais cela n’a rien à voir avec Proust ; ni au niveau du style, ni dans sa qualité romanesque. Et s’il fallait encore filer la métaphore, ce roman serait écrit à l’eau d’une rose de plus en plus fanée, noyée dans les eaux troubles de querelles idéologiques au sein desquelles elle n’est plus guère en mesure d’éclore.

Mais laissons les allégories littéraires à leur place. La question est de fait trop sérieuse pour faire un effet de style. Objet de nombreux articles dans la presse suisse et étrangère, l’état de la social-démocratie européenne inquiète non seulement ses partisans, mais au-delà tous les défenseurs d’un système qui, depuis plus de 60 ans, a permis aux États européens de se doter, à intervalles réguliers, d’une alternance politique entre le centre-droit et le centre-gauche.

Menacée dans sa propre essence par les défis qu’elle n’arrive plus à surmonter, la social-démocratie se morfond dorénavant dans un abîme électoral et stratégique dont elle n’a pas su analyser les causes. Bien que trop nombreuses pour être énumérées les unes après les autres, trois d’entre elles méritent d’être scrutées à la loupe. Et, quitte à faire grincer quelques dents auprès des socialistes et des sociaux-démocrates européens, elles ont pour dénominateur commun le même constat : la « classe ouvrière » n’existe plus et les « classes populaires » présentent un caractère trop diffus et une composition trop hétéroclite pour servir les intérêts d’une social-démocratie qui n’est ni une classe et, moins encore, une émanation populaire, voire un mouvement « populiste ».

Le « monde ouvrier » n’a plus de conscience de classe. Celle-ci a disparu au gré d’un processus politique qui, dans une logique de nivellement par le bas, a changé le rapport de forces entre le détenteur et le producteur de richesses. Concurrencé par le « plus petit que soi », à savoir par l’immigré, le migrant, le chômeur ou le travailleur détaché, le salarié préfère désormais se solidariser avec son employeur pour ne pas risquer de se faire remplacer par celui qui coûte moins cher que lui. L’ennemi de classe a ainsi changé de camp et d’emplacement sociologique. Il ne situe plus au haut de l’échelle sociale, mais dans les catégories défavorisées auxquelles ce même salarié refuse de prêter le moindre espace de solidarité. Il trahit alors non seulement ses anciens idéaux socialistes, mais préfère aussi accorder ses suffrages à la droite et, plus encore, à l’extrême droite. Celle-ci profite ainsi d’une nouvelle division nationale et internationale du travail et se trouve également confortée dans son schéma idéologique d’exclusion et de ségrégation.

D’autant plus incompréhensible est alors l’attitude des sociaux-démocrates qui essayent de récupérer un électorat qui n’est plus le leur. Croyant qu’ils doivent courir derrière « les classes populaires », ils ne se rendent pas compte que celles-ci préfèrent préserver leurs acquis que d’en revendiquer de nouveaux. La social-démocratie est ainsi prise à son propre piège. Voulant sans cesse privilégier le travail aux dépens du capital, elle est devenue la victime d’une dialectique qu’elle a pourtant eu raison d’énoncer depuis plus de cent cinquante ans. Mais, n’ayant pas réussi à faire évoluer leur propre mode de raisonnement, les sociaux-démocrates ont oublié que le capital a profondément changé pour largement s’internationaliser et se financiariser. N’ayant pas su développer une alternative économique crédible à la crise capitaliste de 2008, ils hésitent toujours à dépasser leurs interdits idéologiques. Ils craignent encore trahir « la classe ouvrière », alors que c’est elle qui les a d’ores et déjà trahis. De même n’ont-ils toujours pas compris que leur avenir ne dépendra pas de la sauvegarde artificielle d’un monde du travail éculé, mais d’une nouvelle redistribution du capital, à laquelle ils n’ont, pour l’instant, que trop peu réfléchi. Pourquoi ne pas leur rappeler ici que « Le Travailleur » fut l’œuvre d’Ernst Jünger, soit de l’un des principaux penseurs de droite de « la Révolution conservatrice » de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, alors que « Le Capital » fut signé par Karl Marx ?

Transition toute trouvée pour exposer alors la troisième crise de la social-démocratie. Avec pour titre celle de « la fracture intellectuelle », elle concerne la division croissante entre le monde ouvrier et la culture. Désormais, les relais associatifs, institutionnels et même syndicaux de la social-démocratie appartiennent bel et bien au passé. Ainsi ne permettent-ils plus d’encadrer le quotidien d’un mouvement ouvrier qui s’est de plus en plus éloigné des nouvelles formes d’expression. A la fois plus libérales, voire plus libertaires et tout simplement plus à gauche, celles-ci s’opposent aux représentations plus traditionnelles des travailleurs qui sont de facto intellectuellement plus à droite qu’un très grand nombre de sociaux-démocrates. Ce constat peut paraître sévère. Mais il est juste, car ni les ouvriers ne vouent plus aucune admiration intellectuelle pour les socialistes, ni les socialistes ne se reconnaissent plus dans le conservatisme culturel des ouvriers. Sauf que si, dixit Antonio Gramsci, les socialistes devaient récupérer une part de leur ancienne hégémonie culturelle, les ouvriers ne manqueront pas, tôt ou tard, de se rejoindre à nouveau à eux.