Suisse – UE : se contenter de ce que l’on reçoit

Recherche désespérément une solution ! Voilà qui pourrait être la nouvelle devise d’un Conseil fédéral, pris au piège d’une votation dont il ne voulait pas. Que le temps presse, que l’échéance se rapproche, chacun en est parfaitement conscient. Mais, parce que tout aussi conscient de la difficulté de trouver une solution d’un problème qui, par définition, ne trouvera pas de solution satisfaisante, aucun Conseiller fédéral ne criera victoire. Au mieux l’esprit de compromis a minima prévaudra, au pire le conflit s’éternisera.

Depuis près de deux ans et demi, c’est toujours la même ritournelle. L’Union européenne est accusée de ne pas vouloir faire preuve de compréhension envers la Suisse. A l’exception près que la Suisse n’a jamais compris la position de la Commission européenne. A force d’inverser les rôles, Bruxelles est suspectée d’avoir enfreint les règles édictées par Berne, alors que c’est Berne qui n’a pas respecté celles adoptées lors de la signature des Bilatérales. Se sachant fautive, la Suisse n’eut alors d’autre stratégie que de renverser à son profit le rapport dialectique entre le contrevenant et la victime. Hurlant haut et fort sa bonne foi de maintenir de bonnes relations avec l’Union européenne, elle lui reproche concomitamment de les détériorer. A ses yeux, la Commission aurait en effet refusé de mettre en œuvre des règles exclusivement helvético-suisses que cette dernière n’applique logiquement ni à elle-même, ni au moindre de ses propres membres.

Cette démarche est symptomatique de toute personne physique, juridique et morale qui se sent acculée. Mais tel fut pris qui croyait prendre. Au grand dam de Berne, l’Union européenne n’est pas tombée dans le piège que la majorité des électeurs suisses lui ont tendu le 9 février 2014. La force de Bruxelles et des États membres fut celle de ne pas avoir changé d’un iota la seule position qu’ils pouvaient adopter, à savoir celle de la fidélité aux traités et au strict respect des accords bilatéraux. Par conséquent, Bruxelles n’a pas bougé, alors que le Conseil fédéral s’en remettait à des scénarios autochtones qui étaient immédiatement rejetés par ses interlocuteurs européens.

Quoiqu’il advienne, l’ébauche d’une solution n’aura pour seul objectif de ne pas envenimer les rapports avec la Suisse. Qualifié par les plus conciliants et les plus aguerris des diplomates européens d’« intensif » ou de « compliqué », le partenariat entre la Confédération et l’Union européenne ne sortira toutefois pas indemne de ces presque trois ans de pourparlers. Ayant par sa propre faute déclenché la plus grave crise qu’elle ait connue depuis 1992 avec les autorités européennes, la Suisse demeurera comptable d’une épreuve de force que notamment ses plus talentueux négociateurs savaient globalement vouée à l’échec. Même s’il devait (très) partiellement obtenir gain de cause, le gouvernement fédéral sera non seulement suspecté d’incarner le pique-assiette qu’il a toujours été, mais aussi de se comporter comme un acteur aux prétentions démesurées. Par conséquent, la Suisse devra rapidement rétablir cette part de fiabilité qu’elle a perdue et restaurer ce capital de confiance dont elle s’est elle-même privée depuis près de trente mois.

Pour ce faire, elle sera appelée à entreprendre un aggiornamento européen. Au risque de rompre avec sa lecture juridique et ses très chères et onéreuses expertises de droit européen, la Confédération devra alors se conformer à la lettre et l’esprit d’une construction européenne qui, non seulement en Suisse, mais aussi en son propre sein, a oublié sa dimension politique. Car pour surmonter une crise dont elle est aussi en partie responsable, l’Europe a plus que jamais besoin de politique. A condition d’une part de montrer l’exemple, et d’autre part d’avoir le courage de se réformer et de ne pas laisser le monopole du débat à celles et ceux qui ne rêvent que de la voir disparaître. A ce titre, la Suisse est au diapason de n’importe quel autre pays européen. A l’image de ses partenaires, qui n’ont toujours pas su tirer les conclusions des crises grecques, de l’euro ou plus récemment de celle du Brexit, Berne pourrait mettre son 9 février 2014 au profit d’un renouveau européen qui désormais ne se fait que trop attendre.

L’euroscepticisme des idéologues néolibéraux

Dans une chronique polémique, le journaliste économique de la Neue Zürcher Zeitung, Thomas Fuster, a volontairement fustigé l’Union européenne. Édité le 6 août dernier sous le titre « die Lebenslüge der EU » (le mensonge de l’UE), son article profère des accusations auxquelles les adversaires de la construction européenne ont de plus en plus tendance à recourir. Ces attaques traduisent un mode de pensée où l’idéologie néolibérale rencontre l’idéologie néo-conservatrice. Prenant pour principale cible la liberté de circulation des personnes et l’euro, l’auteur croit deviner en ces derniers les faiblesses incurables de l’UE.

Ces griefs ne sont pas neufs. Ils font partie de la panoplie argumentaire de tous les eurosceptiques. D’ailleurs, seul le marché intérieur semble trouver grâce aux yeux du chroniqueur de la NZZ. Avec une attitude tout aussi déconcertante que peut l’être sa franchise, il préconise de revoir les quatre libertés fondamentales de l’UE, en les réduisant à trois et demie. Avocat du maintien à 100% de la liberté des marchandises, des services et des capitaux, il plaide en revanche pour la réduction de moitié de la libre circulation des personnes. Cela a au moins le mérite de la clarté : la liberté des personnes de vivre, de s’établir, de travailler et de voyager à travers l’Union européenne est, à son goût, deux fois moins importante que celle de la libre circulation des biens économiques et financiers.

Thomas Fuster n’est pas le seul à partager cette image de l’Europe. Elle est aussi celle de la Grande-Bretagne qui, après avoir voté pour le Brexit, voudrait désormais profiter de tous les avantages de l’Union européenne, sans en supporter le moindre de ses inconvénients. D’ailleurs, le Royaume-Uni ne s’en cache pas une seconde. Pour ne pas subir les conséquences négatives d’un vote qu’il a pourtant lui seul voulu et exprimé, Il veut toujours, voire plus que jamais, avoir accès au marché intérieur européen. C’est là une forme pour le moins très critiquable d’un soit disant retour à une souveraineté nationale qui constitue néanmoins l’un des principaux chevaux de bataille de tous les eurosceptiques et autres économistes néo-conservateurs.

Faire payer à l’Union européenne le prix des fautes que l’on a soi-même commises, voilà qui semble désormais être la devise des plus fervents adversaires de l’Europe. Cela ne concerne pas seulement les Britanniques, mais aussi d’autres pays membres ou non de l’Union européenne, où le vote anti-européen a réussi à s’imposer. On pensera ici immédiatement à la Suisse et aux difficultés qu’elle ne cesse de rencontrer pour se sortir de l’imbroglio, sinon du mélodrame, qu’elle a provoqués le 9 février 2014. Mais, on évoquera aussi le cas de la Hongrie ou de la Pologne, voire d’autres de l’Europe centrale, qui, contre vents et marées, s’obstinent toujours à percevoir l’Union européenne comme une tirelire à flux continus, voire comme un organisme de subventions allouées sans effort de réciprocité.

Même, si comme le rappelle Thomas Fuster, la Tamise continue de traverser Londres depuis le 23 juin dernier, nul ne peut s’empêcher d’accorder quelque attention aux prévisions économiques qui n’augurent rien de bon. Ainsi le très sérieux et réputé « Institut allemand pour la recherche économique » a très récemment publié une étude selon laquelle la puissante économie allemande devrait subir, à cause du Brexit, une perte de 0,4% de son PIB. De même quelques indices, dont ceux de l’augmentation des prix à la consommation et de l’augmentation du chômage, laissent présager une crise de la croissance anglaise. En revanche, l’euro pourrait tirer son épingle du jeu. En effet, nul ne conteste désormais qu’il se porte mieux face à la livre sterling que cette même livre sterling ne se porte vis-à-vis de l’euro. Et comble de l’ironie économique et néo-libérale, le gouvernement conservateur de sa gracieuse Majesté aurait dorénavant pour intention de relancer une politique industrielle de la Grande-Bretagne. Se rappelant aux bons vieux souvenirs des politiques plus interventionnistes, il pourrait se trouver en porte-à-faux avec sa propre doctrine née du thatchérisme. Tout au moins, le Brexit aura prouvé qu’à quelque chose malheur est bon, à savoir que le néo-libéralisme et l’euroscepticisme sont souvent bien pires que les prétendus maux qu’ils espéraient eux-mêmes combattre.

L’Honneur perdu d’un Portugais

Qu’il s’en satisfasse ou qu’il le déplore, le lecteur de cet article n’apprendra rien de neuf sur la finale de l’Euro 2016. Pas de Ronaldo, pas d’Eder, pas de Renato Sanchez ! Ceux-ci viennent de faire honneur à leur pays. Rien de tel, en revanche, pour l’un de leurs plus fameux compatriotes qui vient de ternir la réputation des Lusitaniens. Lui, auquel L’Hebdo avait taillé à juste raison, dès le mois de juin 2005, un beau et mérité costume, vient de récidiver. Véritable maillon faible d’une Europe qui, décidemment, n’avait ni besoin de ça et encore moins de lui, il vient d’être nommé Conseiller spécial de la banque Goldmann Sachs. C’est entièrement son droit et il ne risque, par conséquent, ni poursuites et enquêtes d’aucune sorte.

Goldmann Sachs, c’est une banque d’affaires. Et, comme toute banque d’affaires, elle aime en faire, à condition que ça ne se sache pas trop. Lui, il n’a jamais trébuché sur l’une d’entre elles. Pourtant, il est très lié aux relations troubles qu’entretiennent l’argent et la politique, aussi par amitié, parce que les deux mondes se fréquentent assidûment, et cela non sans arrière-pensées. Néanmoins, tout demeure dans le strict cadre de la légalité et aucun grief ne peut être adressé à celui qui, désormais, va conseiller une banque camoufleuse de la dette grecque et partie-prenante dans la crise de subprimes. L’important, et on l’aura compris, est de faire supporter à autrui ce que l’on aura soi-même commis. Et quel meilleur bouc-émissaire que l’Europe qui, habituée à jouer ce rôle, se remettra cette fois-ci à la prestation de l’un de ses sociétaires d’une comédie qui, à force de sombrer dans le mélodrame, n’a décidément plus rien de divine.

Parfois, ne se prête-t-on pas à rêver ? A croire encore, par simple naïveté, que mettre son engagement au service de ses idées, cela pourrait servir à quelque chose. Faudrait-il rappeler qu’un enseignement, c’est une transmission de savoir et non une gestion d’avoirs dans les coffres-forts d’un partenaire qui vient de quitter le bateau ? Mais fidèle à l’adage selon lequel l’argent n’a pas d’odeur, pourquoi ne pas avoir recours aux services de celui qui, après avoir vanté « la Cause du Peuple », le petit livre rouge à la main, prend dorénavant son courage à deux mains pour mettre les siennes dans le cambouis nauséabond d’une finance dont la dernière des causes est bel et bien de défendre les intérêts des peuples.

Tout auréolé d’une toge de professeur d’un Institut, dont il fut jadis l’un des assistants, il se fait l’assistant d’un modèle qui, à défaut d’être académique, se drape d’une médiocrité à laquelle il apporte son propre tribu ! Car n’est pas médiocre qui veut, mais seulement qui ne peut pas faire autrement. Et, preuves à l’appui, n’est médiocre que celui qui n’a atteint jamais les objectifs pour lesquels il fut appelé. Soldé par l’échec de la « stratégie de Lisbonne », qui devait faire de l’Europe d’ici 2010 l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde (sic !), à tout jamais marqué par celui du traité constitutionnel de même que par un manque de gouvernance politique d’une Europe en crise économique, financière et sociale, le bilan de dix ans de Commission européenne se résume à lui tout seul par un mot de cinq lettres. Tout le monde l’aura compris, c’est d’un ECHEC qu’il faut parler.

Qu’à l’heure où les « Etudes européennes » dispensent toujours les cours sur les « pères fondateurs de l’Europe » ne vienne surtout jamais jaillir, d’on ne sait pas où, un autre enseignement qui aurait pour titre « les fossoyeurs de l’Europe ». Les places de choix y sont déjà toutes trouvées et la matière ne manquerait pas pour étayer plus d’études de cas qu’il n’en faut. Malheureusement, nul n’étant que roi dans sa propre demeure, tout laisse à croire que les méfaits de l’europhobie ne se déploient pas que chez les europhobes. A craindre le pire, c’est dans le propre camp de l’Europe, dans ses propres troupes, chez ses propres généraux en friche que, fichtre, se trouvent ses plus lamentables arrivistes dont le seul lieu d’arrivée devrait être celui de leur départ à tout jamais. Et pour l’instant qu’il ait pour partance le fauteuil de leader de la droite portugaise, le fauteuil d’un ancien Président de la Commission européenne de Bruxelles ou la chaire d’un Institut universitaire genevois , son lieu de destination ne fait plus l’ombre d’un doute : la banque Goldman Sachs et les dorures vermoulues d’un palais de la finance anti-européenne.

De la responsabilité politique du Brexit et du 9 février

L'issue du vote sur le Brexit a fait l'objet de mille et un commentaires. En ajouter un nouveau n'aurait rien de répréhensible en soi. Mais l'heure est désormais à l'attente d'une lettre de démission de la Grande-Bretagne, dont personne ne connaît encore au juste le nom du ou de la signataire. Si David Cameron est l'auteur du Brexit, nul ne sait donc avec certitude qui sera son exécuteur politique. Bref, on lance un référendum et puis advienne que pourra.

Cela rappelle étrangement la votation du 9 février 2014. On se décide subrepticement pour une initiative. Le peuple l'adopte avec une courte majorité, mais personne n'ose vraiment la mettre en œuvre. Pour certains, cela relève d'un amateurisme des plus puérils, pour d'autres du summum d'un cynisme politicard. A vouloir se montrer magnanimes avec Cameron ou avec l'UDC, quelques âmes bien nées pourraient même leur accorder certaines circonstances atténuantes. Partiellement affranchis de leurs péchés, ils n'assumeront alors que peu les conséquences des processus référendaires qu'ils ont eux-mêmes enclenchés. Mais, c'est là faire preuve d'une cruelle naïveté politique qui n'a que trop fragilisé les équilibres politiques de nos démocraties occidentales.

Habituées, voire évertuées à confondre volontairement le coupable avec la victime, les opinions publiques n'en auront cure. Elles iront chercher les responsables là où ils ne se trouvent pas, mais là où elles aimeraient bien qu'ils se trouvent. Cela relève d'une facilité si déconcertante que même ceux qui n'auraient pas pu se l'imaginer seront bel et bien obligés d'y souscrire. Que ce soit pour le Brexit ou le 9 février 2014, la faute incombera une fois de plus à l'Europe. Car sans Europe, il n'y aurait jamais eu ni d'adhésion de la Grande-Bretagne à l'espace communautaire, ni de libre circulation des personnes. La démonstration est imparable. Ainsi Cameron comme l'UDC seront dédommagés pour les dégâts qu'ils ont causés et fait subir aux autres. Suffisait seulement d'y penser!

Nul n'ose d'ailleurs remettre en cause la légitimité populaire du Brexit et de l'initiative sur l'immigration de masse. Dans les deux cas, il s'agit de décisions démocratiques qui, selon le principe même de ladite démocratie, ont été prises en toute connaissance de cause. Sauf que c'est là que le bât blesse. Ni dans l'un ou l'autre des cas, la responsabilité politique n'a su s'accorder avec la responsabilité citoyenne. Les politiques ne se sont que trop démis de leur responsabilité, alors que les citoyens n'ont que trop peu endossé la leur.

Alors que durant l'hiver 2014 le débat portait sur le nombre des contingents étrangers en Suisse, personne ne voulait entendre les rares voix qui s'inquiétaient des possibles mesures de rétorsion que l'Union européenne pourrait prendre en cas de succès de l'initiative. Quant au vote sur le Brexit, il illustre parfaitement les mille et une mises en garde auxquelles David Cameron n'a pas prêté la moindre attention. Auréolé de son succès aux élections à la Chambre des communes de mai 2015, lorsqu'il remporta la majorité des sièges pour avoir aussi promis à ses électeurs conservateurs un possible référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, il était persuadé d'avoir réalisé un "beau coup". Sauf que treize mois plus tard, il se prit un énorme uppercut dans son plexus politique, faisant de plus un sale croche-patte à l'UE qui lui avait pourtant administré un traitement préventif pour calmer ses douleurs anti-européennes.

Quant à l'UDC, elle n'a pour seul courage que de se remettre au courage des négociateurs suisses. De retour de chacun de leurs déplacements auprès de la Commission européenne de Bruxelles, ils sont confrontés au même scénario qui ne varie pas d'un iota. Nos diplomates n'ont d'autre choix que de se conformer à leur témérité toute helvétique qui les contraint, consensus oblige, à demander un nouveau délai supplémentaire pour régler un dilemme qui, par définition, ne trouvera jamais de bonne solution.

Voulue et souvent désirée par leurs propres auteurs, cette irresponsabilité politique n'est pas à mettre sur le seul compte des élus et des partis. Elle est d'abord due aux électrices et électeurs qui les élisent. A ne vouloir jeter l'opprobre que sur Cameron ou sur l'UDC, trop nombreux sont ceux qui dédouanent la responsabilité de celles et ceux qui les ont placés aux postes de responsabilité. A craindre le pire, la démocratie actuelle ne serait alors que l'affrontement perpétuel des politiciens, responsables de tout, et des citoyens, responsables de rien. Ce serait là, ni plus ni moins, la négation de toute forme de citoyenneté. Mais rien ne laisse pourtant présager aujourd'hui qu'il puisse en être autrement. Ce triste constat est celui du 9 février 2014 de même que celui du Brexit. Chaque fois, ce sont les citoyens qui l'ont voulu. A eux maintenant d'en porter toutes les conséquences, car, on aurait presque oublié l'essentiel : la démocratie n'est pas faite que de droits, mais aussi de devoirs.

De “l’Internationale” au “Chant du départ”

Et si la défaite de Podemos constituait l’une des meilleures nouvelles pour la gauche européenne ? Le propos peut surprendre, d’autant que cette même gauche européenne est mal en point. Elle qui n’avait vraiment pas besoin d’un échec supplémentaire, n’aurait donc pour autre solution que de se lamenter devant les résultats plus que décevants qu’elle enregistre au fil des scrutins nationaux et locaux.

Mais pour Podemos le pire, c’est d’avoir prouvé qu’ils ne peuvent pas. Ils ne peuvent pas gouverner, ils ne peuvent pas rendre la gauche majoritaire, ils ne peuvent pas dépasser ce pour quoi ils sont nés, ce pour quoi ils se réclament, ce pour quoi leurs électeurs, mais aussi leurs adversaires les prennent, à savoir pour des indignés. Héritiers politiques de Stéphane Hessel, ils n’ont jamais été en mesure de dépasser le stade de l’indignation. Nécessaire, et malheureusement trop souvent absente d’un débat politique aseptisé, celle-ci montre rapidement ses propres limites. Être indigné n’est pas synonyme d’être de gauche. On peut s’indigner autrement, à titre personnel, mais aussi contre l’ordre établi, quitte à épouser les pires extrémismes.

La gauche européenne semble avoir perdu ce, qu’au prix de grands efforts, elle avait su conquérir naguère à petits pas. Dès les années soixante avec Harold Wilson en Grande-Bretagne et plus tard avec Olaf Palme en Suède et, plus encore, avec Willy Brandt en RFA ou Bruno Kreisky en Autriche en 1970, elle avait enfin su conquérir ce qui lui manquait tant : une culture de gouvernement. Par la suite, elle sut la déployer dans d’autres pays, que ce soit en France avec François Mitterrand, en Espagne avec Felipe Gonzales, mais aussi avec Mário Soarès au Portugal ou dernièrement avec Matteo Renzi en Italie.

Aujourd’hui, cette même gauche européenne accumule les défaites. Et rien ne laisse présager qu’elle mette fin à ce cycle infernal, tant est prévisible celle du Parti socialiste français lors des présidentielles à venir d’avril et de mai 2017. Plus que jamais, elle est prise dans l’étau entre une « gauche indigne » de ses valeurs et « une gauche indignée », mais tétanisée par sa propre indignation. Si la première a pour erreur « la tentation du social-libéralisme », la seconde a pour avatar un « social-nationalisme » qui l’a rendue de plus en plus antieuropéenne et soi-disant «souverainiste ».

Faisant de l’Europe l’un de ses principaux ennemis, la gauche frontiste erre sur un champ de bataille dont elle a perdu le contrôle. Oubliant que l’Europe n’est « néolibérale » que parce que les gouvernements nationaux, élus démocratiquement, sont plus à droite qu’ils ne sont à gauche, elle se trompe d’adversaire. Pas plus qu’elle ne l’est de droite par essence, l’Europe n’est de gauche par définition. Sa construction n’est que le fruit d’un processus électoral et légitime. Mais à vouloir sans cesse désigner l’autre pour responsable de tous les maux de la terre, « la gauche de la gauche » ne reconnaît même plus sa propre responsabilité. Elle se laisse alors aller à une démagogie dont elle n’a visiblement pas encore voulu prendre conscience, de peur que, confrontée aux défis de gouverner, elle ne puisse plus se gouverner elle-même.

Dernier exemple en date, la Grande-Bretagne. Au diapason d’une gauche plus nationaliste qu’européenne, les travaillistes britanniques ne se sont pas montrés à la hauteur de l’événement. Bien que d’un parti de tradition plus européenne que ne le sont les tories, ils ont néanmoins largement contribué au succès du Brexit. Tombant volontairement ou non dans le piège que les partisans du « leave » ont su si bien leur poser, ils ont fait de l’Europe le coupable du mal et de la nation la gardienne du bien. Car au-delà des élucubrations de Nigel Farage et des simagrées de Boris Johnson, le Labor ne s’en sortira pas par de simples cabrioles rhétoriques ou stratégiques. Il a failli pour ne pas avoir voulu reconnaître que sa feue culture ouvrière n’était plus conforme avec sa culture internationale.

Podemos ne peut pas et le Labor ne sait plus où il est. Tout au moins pas là, où il devrait se trouver. Autrefois, la gauche chantait l’Internationale. Aujourd’hui, elle n’est pas loin du « Chant du départ », sans toutefois savoir où aller, tel Jean-Luc Mélenchon pour qui « l’Europe on la change ou on la quitte ! ». A vrai dire, vaut mieux qu’il nous quitte, avant que l’Europe ne le fasse à son tour !

L’inadmissible Inländervorrang

Plus d’un Romand – ou Romande – aura du mal à prononcer ce mot si imprononçable qu’il préférera rapidement le rayer de son vocabulaire. Consultant l’un des meilleurs sites de traduction des mots allemands, il aura même la surprise de ne pas trouver un équivalent français qui lui convienne. Du mot Inländervorrang, car c’est bel et bien de lui qu’il s’agit, il retiendra qu’il est à la fois composé de Inländer, c’est-à-dire l’autochtone ou l’indigène, et de Vorrang qui signifie prééminence, primauté ou priorité. Bref, il aura compris qu’il en va de la « prééminence de l’indigène », sinon de « la primauté de l’autochtone ». Mais, ni l’une ou l’autre de cette expression n’est couramment employée en français.

Les deux seules traductions valables du mot Inländervorrang sont celles de « préférence nationale » ou de « priorité nationale ». Ce même Romand – ou Romande – ne s’empêchera alors pas de faire le rapprochement avec le programme du Front national de Marine Le Pen. Dans son contenu, celui-ci stipule que : « la priorité nationale sera appliquée à tous les Français, quelle que soit leur origine. Les entreprises se verront incitées à embaucher en priorité, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française ».

Par mégarde, par inadvertance, par naïveté ou par un calcul plus stratégique que savant, le gouvernement fédéral aurait désormais l’intention de proposer la solution de la priorité nationale à la Commission européenne pour régler le contentieux, né de l’adoption de « l’initiative contre l’immigration de masse ». Ainsi, poings et pieds liés par le texte approuvé le 9 février 2014, il n’aurait rien trouvé de mieux qu’offrir à ses interlocuteurs européens ce que l’extrême droite ne cesse de revendiquer depuis des années. Position entre-temps soutenue par plusieurs partis politiques, et non des moindres, celle-ci relève pourtant de la méthode Coué, sinon du sauve-qui-peut. En effet, qu’elle soit exposée ou pas, voire qu’elle puisse trouver grâce ici et là, elle est irrecevable parce qu’injustifiée et injustifiable.

Nul besoin de recourir ici à des phrases alambiquées, à des circonvolutions diplomatiques ou à des effets de style de plus ou moins bon goût : La priorité nationale est inadmissible pour l’Union européenne. Non seulement est-elle contraire à la lettre et l’esprit de ses traités, mais demeure aussi en parfaite opposition avec ses valeurs démocratiques. Comment, par ailleurs, s’imaginer qu’un État, qui n’en est lui-même pas membre, puisse imposer sa loi à l’UE ? Un tel comportement va au-delà de l’indécence, car il s’inspire aussi d’idées qui n’ont pas lieu d’être entre la Suisse et le reste de l’Europe.

Alors que Le Temps titrait, il y a plus d’un an, que « la préférence nationale fait tousser Bruxelles », son application pourrait la faire vomir. Que Berne ne se fasse ici pas la moindre des illusions. Comment penser qu’à l’aube des élections présidentielles de mai 2017, le Président de la République française puisse, via la Suisse, implicitement céder à une revendication préconisée depuis belle lurette par la Présidente du Front national ? C’est à se demander si les autorités helvétiques ne se sont pas laissé contaminer, à leur insu, par la lepénisation des esprits. Toutefois, convient-il de savoir raison garder. Ni le gouvernement fédéral, ni la Commission n’ont le moindre intérêt à promouvoir l’escalade d’un conflit purement idéologique, dont nulle partie en présence pourrait sortir vainqueur.

La priorité nationale, dangereuse en soi, est l’exemple même d’une fausse bonne idée. Elle ne pose pas les bonnes questions, ni n’apporte les bonnes réponses. Elle ne sert ni l’économie, ni le monde du travail. Et encore moins la Suisse et les Suisses. De fait, il n’y aurait rien de plus stupide pour la Confédération, et pour « ses autochtones » et « ses indigènes », que de vouloir renoncer à la présence et à l’apport de dizaines, voire de centaines de milliers travailleurs, souvent excellemment formés, et pour lesquels ils n’ont pas déboursé le moindre centime ou pas payé le moindre impôt durant leur scolarité, leur apprentissage ou leurs études universitaires. En contrepartie, les pays frontaliers se félicitent du recrutement en Suisse de leurs ressortissants qui sinon seraient vraisemblablement au chômage. Par conséquent, tout le monde sort gagnant. Preuve que grâce à la libre circulation, l’Europe est aussi celle d’un win-win où chacun trouve son compte !

À la recherche de la social-démocratie perdue

Cela ressemble à du Proust, cela s’entend comme du Proust, mais cela n’a rien à voir avec Proust ; ni au niveau du style, ni dans sa qualité romanesque. Et s’il fallait encore filer la métaphore, ce roman serait écrit à l’eau d’une rose de plus en plus fanée, noyée dans les eaux troubles de querelles idéologiques au sein desquelles elle n’est plus guère en mesure d’éclore.

Mais laissons les allégories littéraires à leur place. La question est de fait trop sérieuse pour faire un effet de style. Objet de nombreux articles dans la presse suisse et étrangère, l’état de la social-démocratie européenne inquiète non seulement ses partisans, mais au-delà tous les défenseurs d’un système qui, depuis plus de 60 ans, a permis aux États européens de se doter, à intervalles réguliers, d’une alternance politique entre le centre-droit et le centre-gauche.

Menacée dans sa propre essence par les défis qu’elle n’arrive plus à surmonter, la social-démocratie se morfond dorénavant dans un abîme électoral et stratégique dont elle n’a pas su analyser les causes. Bien que trop nombreuses pour être énumérées les unes après les autres, trois d’entre elles méritent d’être scrutées à la loupe. Et, quitte à faire grincer quelques dents auprès des socialistes et des sociaux-démocrates européens, elles ont pour dénominateur commun le même constat : la « classe ouvrière » n’existe plus et les « classes populaires » présentent un caractère trop diffus et une composition trop hétéroclite pour servir les intérêts d’une social-démocratie qui n’est ni une classe et, moins encore, une émanation populaire, voire un mouvement « populiste ».

Le « monde ouvrier » n’a plus de conscience de classe. Celle-ci a disparu au gré d’un processus politique qui, dans une logique de nivellement par le bas, a changé le rapport de forces entre le détenteur et le producteur de richesses. Concurrencé par le « plus petit que soi », à savoir par l’immigré, le migrant, le chômeur ou le travailleur détaché, le salarié préfère désormais se solidariser avec son employeur pour ne pas risquer de se faire remplacer par celui qui coûte moins cher que lui. L’ennemi de classe a ainsi changé de camp et d’emplacement sociologique. Il ne situe plus au haut de l’échelle sociale, mais dans les catégories défavorisées auxquelles ce même salarié refuse de prêter le moindre espace de solidarité. Il trahit alors non seulement ses anciens idéaux socialistes, mais préfère aussi accorder ses suffrages à la droite et, plus encore, à l’extrême droite. Celle-ci profite ainsi d’une nouvelle division nationale et internationale du travail et se trouve également confortée dans son schéma idéologique d’exclusion et de ségrégation.

D’autant plus incompréhensible est alors l’attitude des sociaux-démocrates qui essayent de récupérer un électorat qui n’est plus le leur. Croyant qu’ils doivent courir derrière « les classes populaires », ils ne se rendent pas compte que celles-ci préfèrent préserver leurs acquis que d’en revendiquer de nouveaux. La social-démocratie est ainsi prise à son propre piège. Voulant sans cesse privilégier le travail aux dépens du capital, elle est devenue la victime d’une dialectique qu’elle a pourtant eu raison d’énoncer depuis plus de cent cinquante ans. Mais, n’ayant pas réussi à faire évoluer leur propre mode de raisonnement, les sociaux-démocrates ont oublié que le capital a profondément changé pour largement s’internationaliser et se financiariser. N’ayant pas su développer une alternative économique crédible à la crise capitaliste de 2008, ils hésitent toujours à dépasser leurs interdits idéologiques. Ils craignent encore trahir « la classe ouvrière », alors que c’est elle qui les a d’ores et déjà trahis. De même n’ont-ils toujours pas compris que leur avenir ne dépendra pas de la sauvegarde artificielle d’un monde du travail éculé, mais d’une nouvelle redistribution du capital, à laquelle ils n’ont, pour l’instant, que trop peu réfléchi. Pourquoi ne pas leur rappeler ici que « Le Travailleur » fut l’œuvre d’Ernst Jünger, soit de l’un des principaux penseurs de droite de « la Révolution conservatrice » de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, alors que « Le Capital » fut signé par Karl Marx ?

Transition toute trouvée pour exposer alors la troisième crise de la social-démocratie. Avec pour titre celle de « la fracture intellectuelle », elle concerne la division croissante entre le monde ouvrier et la culture. Désormais, les relais associatifs, institutionnels et même syndicaux de la social-démocratie appartiennent bel et bien au passé. Ainsi ne permettent-ils plus d’encadrer le quotidien d’un mouvement ouvrier qui s’est de plus en plus éloigné des nouvelles formes d’expression. A la fois plus libérales, voire plus libertaires et tout simplement plus à gauche, celles-ci s’opposent aux représentations plus traditionnelles des travailleurs qui sont de facto intellectuellement plus à droite qu’un très grand nombre de sociaux-démocrates. Ce constat peut paraître sévère. Mais il est juste, car ni les ouvriers ne vouent plus aucune admiration intellectuelle pour les socialistes, ni les socialistes ne se reconnaissent plus dans le conservatisme culturel des ouvriers. Sauf que si, dixit Antonio Gramsci, les socialistes devaient récupérer une part de leur ancienne hégémonie culturelle, les ouvriers ne manqueront pas, tôt ou tard, de se rejoindre à nouveau à eux.

La Leçon d’Europe au “Groupe de Visegrád”

Bouc-émissaire privilégié par tous les eurosceptiques, la Commission européenne fait régulièrement l’objet de critiques plus ou moins justifiées. Légitimes pour certaines d’entre elles, elles peuvent aussi devenir intempestives, sinon inconvenantes. Toutefois, demeurent-elles dans l’air du temps, répondant à cette tentation de se défausser sur l’autre, pour ne pas vouloir assumer ses propres faiblesses et contradictions.

« C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau », la chanson est connue et pourrait désormais se doter d’autres paroles tout aussi nigaudes, selon lesquelles « ce serait la faute à Juncker, ce serait la faute à Merkel, Hollande ou Renzi ». Mais, ici, point de Juncker, de Merkel, de Hollande ou de Renzi. Car si faute il y a, il faut la chercher chez eux qui l’ont commise. Là, les coupables sont tout trouvés. Ils s’appellent Beata Szydło, Bohuslav Sobotka, Robert Fico et l’ineffable Viktor Orbán, à savoir les chefs de gouvernement des quatre pays qui constituent « le Groupe de Visegrád », soit respectivement la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie et la Hongrie.

L’affaire est trop sérieuse pour être traitée à la légère. Elle concerne l’essence même de l’intégration européenne et dépasse de loin le cadre événementiel que l’on pourrait lui attribuer. Alors que ces quatre États, malheureusement soutenus pas d’autres dont l’Autriche, ont consciemment mis à mal l’Europe communautaire, il a fallu que cette même Europe communautaire les rappelle à leur devoir de solidarité. Au-delà du drame humain qu’elle suscite, la crise migratoire se révèle alors comme un marqueur politique entre les pays qui comprennent l’Europe et ceux qui ne la comprennent pas.

En proposant « un mécanisme de répartition correcteur (le mécanisme d'équité) », la Commission de Bruxelles a en effet décidé d’instaurer un « nouveau système [qui] signalera automatiquement qu’un pays traite un nombre disproportionné de demandes d’asile, notamment au regard de sa taille et de sa richesse ». Conséquence directe de la mise en œuvre de quotas nationaux, ce plan répond parfaitement aux défis que l’Union européenne doit relever pour ne pas mettre sa propre existence en danger. En ce sens, l’UE a également eu parfaitement raison de prévoir une clause qui permettra à tout « …État membre [d’avoir] aussi la possibilité de ne pas participer, à titre temporaire, à ce mécanisme. [Sachant] que dans ce cas, il devra faire une contribution de solidarité de 250 000 euros pour chaque demandeur dont il aurait autrement été responsable en vertu du mécanisme d'équité, au profit de l’État membre de relocalisation ».

Que Peter Szijjarto, le ministre hongrois des Affaires étrangères, ait beau crié au « chantage », cela ne changera rien aux données du problème. Dans la droite ligne de son gouvernement qui n’a fait que ternir l’image de son pays, il confirme ce que l’on savait déjà. Tous les pays du « Groupe de Visegrád » ne sont toujours pas en mesure de saisir la dimension intellectuelle et historique de l’Europe. Étant tous des pays bénéficiaires du budget européen, ils ne voient dans l’Union européenne qu’une vache à lait que l’on pourrait traire à leur bon vouloir. Préférant par ailleurs accorder leur entière confiance à l’OTAN pour assurer leur propre sécurité, ils ne font alors appel à la Commission que pour lui demander de l’argent.

Attitude compréhensible lors de l’adhésion à l’UE des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) le 1er mai 2004, ce comportement ne l’est plus aujourd’hui. A l’exemple des autres PECO, ceux du « Groupe de Visegrád » font preuve d’une frilosité européenne qui n’a plus lieu d’être. Plus de douze ans après leur entrée dans l’Union européenne, ils s’en prennent à l’institution qui, plus que nulle autre, leur a, à la fois permis de se hisser à un niveau économique qu’ils n’auraient jamais pu atteindre par eux-mêmes et de se doter d’un système démocratique qu’ils sont en train de fragiliser par leur propre faute. A vouloir faire l’impasse sur les règles de base de l’Union européenne, parmi lesquelles la solidarité n’est pas un vain mot, ces pays, tous issus du bloc soviétique, sont quelque part devenus des contre-exemples européens. Contrairement à l’Espagne et au Portugal qui surent se libérer du fascisme et parfaitement s’insérer dans la CEE dès leur adhésion en 1986, ils n’ont toujours pas rompu avec ce que le communisme leur avait légué de plus néfaste en héritage. Il est vrai que les Alexander Dubček, Václav Havel et Gyula Horn sont décédés depuis plusieurs années et que ni l’un ou l’autre de ces États n’a encore trouvé son Felipe Gonzales ou son Mario Soares !

Scènes de place en Bavière

Il faisait beau ce vendredi-là à Munich. Le soleil brillait, l’air était doux et printanier, la couleur du ciel, blanc-bleu, comme l’est la Bavière dans son plus bel apparat. Tout pour plaire, tout pour goûter au plaisir de l’un de ces si beaux et si alléchants Biergarten que seule cette ville sait offrir à ses habitants et à ses hôtes. Mais voilà que s’arrête brusquement cette image de carte postale. Car soudainement, le tableau se noircit ; erreur ! Il se brunit.

Le reste fait frémir. Au centre de la place principale, au milieu des badauds, des promeneurs, des gens pressés ou non, des personnes, qui regagnent leur bureau ou leur domicile, se dresse une camionnette. Protégée par des rambardes et encadrée par des panneaux de publicité politique, le mouvement xénophobe PEGIDA a installé ses quartiers sur la Marienplatz. La police est là pour surveiller ; pour prévenir d’éventuels incidents. Il n’y en a pas, la foule feignant d’ignorer ce qu’elle ne saurait voir. Quelques-uns s’en émeuvent, d’autres murmurent à leur bien-aimée qu’ils quitteront l’Allemagne, « si ça continue comme ça ». Enfin, il y a les téméraires qui protestent. Ils sont peu nombreux, partagés entre leur dégoût et leur sens politique qui les retient de tomber dans la provocation raciste.

Pourtant, l’un d’entre eux s’avance. La militante de PEDIGA vient à sa rencontre et d’une voix monocorde et polie lui demande si elle peut l’aider. Non, répond-t-il, et d’un ton volontairement glacial, lui rétorque : « je suis juif ». La xénophobe réplique et prétend « ne rien avoir contre les juifs ». Sauf que son interlocuteur ne s’en laisse pas conter. Sûr de son fait, il ajoute : « je connais l’histoire allemande », conscient qu’à quelques encablures de là, à la Feldernhalle, se déroulait le 9 novembre 1923 le putsch que fomentait alors le Général Ludendorff avec un certain dénommé Adolf Hitler.

Le Troisième Reich voulait faire de Munich « la capitale du mouvement ». Sauf, que la capitale bavaroise résista mieux que ne le firent d’autres villes allemandes. Idem, aujourd’hui. PEGIDA s’est implanté en Saxe, dans la région de Dresde et n’est guère populaire dans les grandes métropoles ouest-allemandes. L’Allemand de 2016 n’est pas plus raciste que ne le sont d’autres Européens, certainement moins que ne l’est son voisin autrichien. Toutefois, conscient de son histoire, il se heurte désormais à une minorité de compatriotes extrémistes pour qui ce passé ne compte décidément plus.

PEGIDA se tourne aujourd’hui vers d’autres modèles. Et malheureusement d’abord vers le nôtre ! Exhibant sa « cinquième thèse » en affiche, il demande à l’Allemagne d’adopter, à l’exemple de la Suisse, le système de la démocratie directe pour « installer parallèlement au système de parti un second pilier de la démocratie ». PEGIDA sait qu’il pourra en tirer avantage et, par conséquent, jouer sur les peurs d’un pays qui n’a pas eu peur d’accueillir des centaines de milliers de migrants. Car, même si c’est dur à dire, dur à écrire et dur à avouer, la démocratie directe est devenue, en ces temps de crise de légitimité politique, l’instrument de prédilection de tous les extrémistes de droite, de tous les antieuropéens, de tous les fossoyeurs de la démocratie représentative. C’est ce qu’est venue répéter un jour plus tard, à quelques centaines de kilomètres de là, et plus précisément à Interlaken, Frauke Petry à ses amis suisses de « l’Association pour une Suisse indépendante et neutre » (ASIN). Cheffe de « l’Alternative für Deutschland », dont la seule alternative est de proposer à l’Allemagne un régime extrémiste, elle a ouvertement plaidé pour plus de Suisse dans la politique allemande. Cela a visiblement plu à ses interlocuteurs helvétiques, fiers d’avoir en elle une alliée de poids en RFA. Mais alliée plus qu’encombrante, car elle n’est rien d’autre que la vitrine ripolinée de PEGIDA.

Il ne faisait pas bon voir PEGIDA sur la Marienplatz de Munich. Au nom d’une liberté d’expression dépouillée de son vrai sens, les autorités de la ville ont malheureusment permis à ces gens d’installer leur camionnette nauséabonde. Quelques-uns ont protesté. Ils avaient raison. Il ne faisait pas bon, non plus, d’entendre Frauke Petry à Interlaken. Quelques-uns ont protesté. Ils avaient raison. Raison de vouloir enfin « une Suisse [qui se veut] indépendante et neutre », indépendante de cette vermine qui sent la puanteur de l’extrême droite helvétique, allemande ou européenne.

Un Guide de sociologie politique

Ce n’est guère l’usage de consacrer un article dans un blog à un livre, scientifique de surcroît. A cette fin, il vaut mieux se référer à des revues spécialisées que, par définition, seuls quelques spécialistes ont l’habitude de consulter. Le commun des mortels s’en détourne facilement, n’y ayant que très peu accès ou, plus exactement, ne désirant pas y avoir accès. Classées sur les étagères plus ou moins poussiéreuses d’une bibliothèque universitaire, ces revues ne se retrouvent jamais dans les rayons des librairies grand public et moins encore dans les kiosques des grandes gares françaises ou européennes.

Il en sera de même pour l’ouvrage que l’universitaire lyonnais Paul Bacot vient de publier dans la collection Optimum des éditions ellipses, sous le titre Guide de sociologie politique. Dès la première de couverture, l’acheteur potentiel est averti que ce livre s’adresse en premier lieu aux Classes préparatoires, à Sciences Po, aux Instituts d’Études Politiques et aux universités en général. Bref, rien qui ne puisse intéresser, à première vue, la majorité des abonnés de L’Hebdo, voire celle des lecteurs réguliers du blog « politique européenne ». Mais parce qu’adressé à ces mêmes personnes, cet article tient à les persuader du contraire. Ce que Paul Bacot leur offre est, ni plus ni moins, une mine d’informations et de définitions qui leur permettront de mieux comprendre la politique au quotidien, mais aussi, et de manière plus approfondie, à mieux en discerner les mots, à l’heure où les maux politiques polluent de plus en plus nos démocraties.

Dès la table des matières, le lecteur se félicite de la qualité pédagogique du travail. Rapidement, il recherchera les noms des auteurs classiques, des ouvrages didactiques, sinon prendra connaissance de la méthodologie en science politique, se familiarisera avec ses approches, ses courants ou ses techniques. De même il comprendra bien aisément que la science politique « ne peut pas se passer de découpages… et, qu’à l’exemple de la linguistique, on peut désormais parler… d’une construction verbale du politique ». Idem pour la dénomination de « la discipline et des chercheurs », spécialisés en science politique. Selon Paul Bacot, « le plus simple serait assurément de parler de ‘ politologie’ et de ‘ politologues’, comme on parle de ’ sociologie’ et de ‘sociologues’. Mais, à ses yeux, l’appellation science(s) politique(s) a ses lettres de noblesse…Voilà pourquoi la majorité des chercheurs et enseignants-chercheurs (en France, mais ni en Suisse, ni dans d’autres pays) se disent plus volontiers politistes ».

Tout n’étant alors qu’une question de mots ou de définitions, il convient ainsi de se rapporter au chapitre 9 du livre. Sans nul doute le plus dense et le plus captivant de tous, il offre de nombreuses entrées que l’on a plaisir à lire. Ainsi « l’européanisation n’est plus aujourd’hui…le grand mouvement historique d’occidentalisation du monde notamment sous l’effet du colonialisme, mais le processus d’unification de certaines pratiques ou de certaines règles au niveau de l’Union européenne, au détriment des spécificités nationales. L’européanisation peut venir des instances communautaires, par le biais de différents moyens juridiques, ou des acteurs nationaux s’adaptant d’eux-mêmes au fait européen – on parle alors d’européanisation par le bas. Elle aboutit à ce que l’on appelle, depuis l’origine des communautés européennes, intégration européenne ». Voilà qui devrait donner à réfléchir à plus d’un d’entre nous, surtout à celles et à ceux qui, encore près de soixante ans après la signature des traités de Rome, demeurent persuadés que la construction européenne ne peut se faire que par le haut. Toutefois, elle peut également être l’expression d’un processus citoyen et démocratique reposant sur des valeurs partagées.

En ce sens, la science politique a toujours pour vocation de s’interroger sur l’emploi de certains concepts, trop souvent utilisés à la légère. Tel est le cas du mot populisme dont on peut « retenir la récurrence dans le discours de tout parti ou leader ( dénonçant) des élites, qui seraient responsables des malheurs des catégories les plus modestes de la société…Mais quiconque se verrait accusé de populisme pourra assez facilement pratiquer le retournement de stigmate, en accusant son accusateur d’être accusateur contre le peuple ».

Ainsi la prudence est de mise. Le populisme n’étant pas forcément de droite. Il peut aussi être repris par une gauche défenseur « des catégories les plus modestes de la société ». Par conséquent, Il ne suffit pas de se contenter d’une expression à la mode. Il faut aussi savoir l’analyser, la pondérer, sinon la critiquer. C’est là l’objet même de la science politique. L’ouvrage de Paul Bacot nous aide à mener cette tâche et à être à la hauteur de la mission qu’il s’est donnée lui-même et pour laquelle on est en droit de le féliciter au plus haut point.