Pensons européen, plus anglo-saxon!

La victoire de Trump n’est pas seulement celle de la droite réactionnaire. C’est aussi celle d’un fast-food politique ou, prénom oblige, celle d’un Mac Donald intellectuel d’une culture américaine qui déteste la culture. Réalité politique d’une triste téléréalité à laquelle il faudra s’habituer, le succès du nouveau locataire de la Maison-Blanche est la traduction d’un long cheminement d’une droite qui a réussi à prendre sa revanche sur l’esprit critique. C’est aussi la négation d’un modèle consensuel et pluraliste qui, au-delà des frontières des États-Unis, avait réussi à s’imposer depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

C’est du moins là, l’interprétation que l’on retrouve un peu partout. Elle est juste et ne saurait donc pas être remise en cause. Mais, parce que trop superficielle à maints égards, elle oublie peut-être l’essentiel. A contrario de certaines analyses à la va-vite, Trump n’est ni un accident de l’histoire ni une expression cutanée d’une crise d’identité ou d’urticaire cholinergique made in USA. Plus profondément, Trump n’est autre que la résultante extrême d’une école qui, parfois sinon très souvent au nom d’une certaine gauche, a tracé, bien malgré elle, une voie royale que le milliardaire newyorkais n’avait plus qu’à emprunter. En reprenant une à une, et sans s’en douter le moins du monde, les termes et les thèses différentialistes de la nouvelle droite européenne, la gauche américaine s’en est allée épouser les idées auxquelles s’opposent de nombreux intellectuels européens.

Du post-industriel au post-colonialisme, du « gender studies » à d’autres incongruités académiques de ce genre, des études sur la diversité, à celles, encore pire, sur l’ethnicité, trop d’Américains, ont été pris au piège de leur propre jeu. Par là-même, ils ne faisaient qu’oublier que c’est l’universalité des valeurs qui forge la matrice même d’une démocratie moderne et citoyenne. En s’attaquant à ses principes, une intelligentsia américaine, qui n’en porte d’ailleurs que le nom, est revenue, au vrai sens du terme, à l’Ancien Régime aboli en 1789 par la Révolution française. Faisant abstraction de la « Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen » du 26 août de la même année, elle trahissait aussi le second alinéa de son article premier qui stipule que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune ».

D’utilité commune, il n’en fut jamais question, de sorte que Trump l’a utilisée pour « sa propre utilité ». Nul reproche ne peut lui être d’ailleurs adressé en la matière, car il n’a fait que de se servir du plateau idéologique concocté par ses adversaires, bien malgré eux, et de surcroît, sans qu’ils s’en rendent compte. Si certains dorénavant le déplorent, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Le mal est déjà fait ; faisons simplement en sorte qu’il ne se renouvelle pas !

C’est là qu’intervient le Brexit. Non dans sa portée politique, mais dans son essence intellectuelle. Le vote britannique du 23 juin dernier revêt une dimension impériale, au vrai sens du terme. Notamment, les Anglais ont voté pour leur départ de l’Europe, parce qu’ils ne l’aiment pas. Nostalgiques de la grandeur d’un feu Empire qu’ils ne retrouveront pas, ils aspirent à une nouvelle suprématie avec laquelle ils n’ont jamais véritablement rompu. Leur objectif n’est alors que celle d’une vaste zone de libre-échange, commerciale et économique, où la culture récoltera les miettes d’un cake mal digéré.

Si l’Europe se doit de réagir, elle ne devra pas se tromper de combat. Elle ne pourra pas le faire en menant des luttes d’arrière-garde. Son « exception culturelle » n’aura pas pour objectif d’interdire les références américaines ou anglaises, mais celui de penser européen. Son but ne sera pas de s’en prendre à l’anglais – ou du moins à ce qui lui ressemble dans sa forme mondialisée et américanisée -, mais de redonner aux langues de culture européenne la place que la domination anglo-saxonne leur a volontairement ôtée. Car au-delà de la langue, c’est le mode de raisonnement qui déterminera l’avenir culturel de l’Europe. A le priver d’une dialectique hégélienne, à lui enlever l’esprit cartésien des Français, à le punir de l’expression italienne de la musique et de la peinture, voire de la rhétorique ibérique ou slave, cet avenir risque, à n’y prendre garde, de s’échouer dans la torpeur d’une pensée unique. L’unique dénominateur commun de celle-ci serait de condamner une Europe dont Trump et autres fanatiques du Brexit ne souhaitent que l’échec. Que la chance nous soit alors donnée de faire démentir leurs pronostics, de les prendre à revers grâce à cette beauté intellectuelle et à ce brin de culture qu’ils ne possèdent plus. Ou pour le dire autrement, rappelons-les à l’universalité de nos valeurs, car elles sont aussi les leurs, même s’ils ont tendance à l’oublier de plus en plus souvent.

Pour une défense européenne

Les États-Unis ne sont plus nos amis, parce que les Américains ne le désirent plus. Ainsi les Européens ne peuvent plus compter sur eux. Ils ne sont pas nos adversaires, encore moins nos ennemis. Ils ne sont que ce qu’ils incarnent pour eux et pour nous, c’est-à-dire des partenaires circonstanciels et circonstanciés. Si les masques viennent de tomber avec l’élection de Donald Trump, celle-ci ne s’inscrit de fait que dans une tradition américaine, amorcée depuis la Guerre en Irak en 2003.

Lorsqu’en août 2013, Obama a lâché l’Europe, et plus particulièrement la France, pour ne pas intervenir en Syrie, la gravité de son geste n’a pas été mesurée à sa juste valeur de ce côté-ci de l’Atlantique. Il ne fut pas un événement anodin, mais confirmait ce que l’on supputait déjà, à savoir la volonté des USA de déclasser l’Europe. Non qu’ils la mésestiment, mais pire encore, ils ne lui prêtent plus guère d’attention.

Malheureusement, les Européens n’en ont pas encore pris conscience. Oscillant entre une confiance aveugle dans l’Amérique et une crainte d’endosser leurs propres responsabilités, ils se retranchent derrière une pensée qui appartient au passé. Pire encore, ils refusent de voir la vérité en face et d’avouer qu’en ce 8 novembre 2016, le schéma de l’Amérique protectrice et libératrice de l’Europe a définitivement pris fin. Plus enclin à privilégier ses relations avec la Russie de Poutine qu’avec nul autre pays européen, le futur Président des États-Unis n’a aucun intérêt à défendre ceux d’une Europe à laquelle il n’a jamais cru, ne croit pas et ne croira jamais.

La dureté de la réponse européenne doit être à la hauteur de la dureté du constat. Il n’y a pas d’autre solution pour les Européens que celle de se libérer du bouclier américain. Non que ceux-ci l’aient voulu, mais ils sont obligés de le faire, car la donne a changé depuis la victoire de Trump. Par conséquent, la bipolarité de naguère, où le bloc américain s’opposait au bloc soviétique, risque d’être remplacée par une nouvelle bipolarité, où des alliances, jugées contre-natures il y a peu de temps encore, s’imposeront face à celles que l’on pensait immuables.

Qu’elle le désire ou non, qu’elle soit prête à endosser son financement ou pas, qu’elle se heurte aux plus pro-américains de ses membres, l’Union européenne n’a dorénavant d’autre choix que de s’interroger sur son avenir stratégique et militaire. D’ores et déjà fragilisée par le terrorisme et une vague migratoire de grande ampleur, l’UE a pour urgence absolue de mettre la création d’une armée européenne à son ordre du jour. Elle doit le faire sans ambages, sans interdits et plus encore sans peurs et sans reproches.

Parfois prise au piège d’une frilosité militaire et pacifiste durant le 20e siècle, l’Europe a trop souvent payé le prix de son indécision stratégique. Pour qu’elle dissuade ses faux-amis de ne la traiter que comme leur subordonnée, elle aura pour tâche principale de se doter d’une dissuasion politique et stratégique qui lui fait cruellement défaut. A ce titre, elle pourrait renouer avec une approche plus gaulliste de la politique étrangère et de sécurité commune, quitte à lever le tabou de l’existence de l’OTAN. En effet, l’Alliance atlantique, dont la durée de vie aurait dû s’arrêter avec celle de la Guerre froide, a désormais atteint un faible degré de crédibilité qui la rend de moins en moins légitime.

Les défis de l’Europe ne sont plus les mêmes que les défis des États-Unis. Ils pourraient même s’opposer les uns aux autres. Fer de lance d’une politique de l’environnement, l’Europe a démontré avec la COP 21 qu’elle connaît, peut-être mieux que quiconque, les conflits de demain. Comment ne pas penser alors à la migration climatique qui, dénigrée par le nouveau dirigeant américain, devrait prendre des dimensions beaucoup plus importantes que ne l’a fait l’actuelle « crise des migrants » ? Celle-ci n’a que trop souvent servi les intérêts électoraux de celles et ceux qui n’ont pour seule réponse que de construire un mur. Ils ne sont que les adeptes d’une pensée naïve et dangereuse, selon laquelle le « cachez cette misère que je ne saurais voir », aurait pour seule vertu de nier l’évidence. Tout au moins, à l’intérieur d’un gratte-ciel new-yorkais !

Ceta et cetera

Grosso modo, les réactions après le coup de boutoir de Paul Magnette furent positives à son égard. Sinistrée, malmenée économiquement par sa rivale flamande, la Wallonie s’est rebellée contre l’accord du CETA, soit contre « l’Accord économique et commercial global », signé entre le Canada et l’Union européenne. Respectant aux yeux de cette dernière pleinement les normes européennes dans des domaines tels que la sécurité alimentaire et les droits des travailleurs…, le CETA devait passer comme une lettre à la poste.

Soutenu par les puissants lobbies agricoles français, trop heureux de pouvoir vendre dans « la belle province », et au-delà, leurs vins et fromages, l’accord euro-canadien avait même reçu l’aval de Paris. Par conséquent, n’aurait-il dû jamais défrayer la chronique. Toutefois, était-ce sans compter sur cette pauvre Wallonie et son bouillonnant et talentueux Ministre-Président Paul Magnette. Contrairement aux irréductibles anti-européens qui foisonnent à travers « le vieux continent », celui-ci n’a rien d’un démagogue ou d’un ‘populiste’ à la petite semaine. Intellectuel patenté, ancien enseignant en Études européennes auprès de l’Université Libre de Bruxelles et de Sciences PO Paris, il est doté d’un impressionnant bagage universitaire qui fait de lui l’un des dirigeants les plus (in)formés et les plus cultivés d’Europe. Indiscutable pointure politique, il vient de donner une leçon de courage à ses collègues belges et européens. Plus encore à ses « camarades » socialistes de l’UE qui ne peuvent qu’envier sa témérité et son sens du risque.

Face à des socialistes français timorés et empêtrés dans une « Hollandie » à l’agonie, Paul Magnette vient de redorer une gauche européenne qui ne compte, malheureusement pour elle, que peu de personnalités de son envergure. Espoir d’un socialisme à la recherche de nouveaux repères, il a frayé un chemin qui s’annonce prometteur et dont nul ne peut prédire aujourd’hui l’issue. Tout laisse à croire qu’il pourrait conduire le Ministre-Président de la Wallonie à endosser un costume qui lui siéra fort bien et qui, par manque de leaders socialistes de premier rang, se languit depuis quelques décennies dans les placards poussiéreux d’une social-démocratie défraîchie. Quitte à prendre des paris, à condition toutefois de ne pas trébucher sur une quelconque affaire, Paul Magnette a toutes les qualités pour devenir ce dont la gauche s’est trop longtemps privée, à savoir la figure de proue d’une Europe progressiste et sociale.

Les esprits chagrins, texte et preuves à l’appui, ne manqueront pas de souligner que Paul Magnette n’a pas obtenu ce qu’il voulait. Bien qu’adversaire déclaré des multinationales, il a dû se plier aux lois du marché et succomber à la philosophie libérale du CETA. Argument certes justifié à plusieurs égards, il ne saurait pas masquer la force du message que le Ministre-Président wallon a su et voulu adresser au reste de l’Union européenne et, par-delà, à l’Amérique du Nord, voire aux autres global players mondiaux. Tirant les leçons des échecs européens précédents, et ne faisant nulle allégeance aux dites intangibles règles du commerce international, il a lancé un signal dont il ne faudrait pas sous-estimer la portée. Comprenant aussi que la politique c’est d’abord du vécu, et non seulement des chiffes, Paul Magnette s’est comporté comme un Européen qui sait ce que l’Europe signifie, c’est-à-dire un espace de culture et de bien-vivre ensemble.

Ce tableau, quelque peu idyllique, a néanmoins sa face cachée. Malgré la bravoure de son acte, Paul Magnette a remis une question de fond sur le devant de la scène européenne. Bien que le fédéralisme présente de nombreux avantages face à d’autres systèmes de gouvernement, il dévoile aussi quelques limites que l’exemple wallon illustre le mieux du monde. Comment accepter qu’une région, dotée d’environ quatre millions d’habitants, puisse à elle toute seule bloquer un processus accepté par de légitimes gouvernements nationaux et autres instances européennes ? Question de fond de l’avenir de l’Europe, une subsidiarité poussée à l’extrême pourrait même paralyser la construction de l’UE. Simple hypothèse de travail, le petit Land de Brême, avec ses 650 000 âmes, pourrait alors s’opposer avec succès aux décisions prises d’un commun accord par une Union européenne comptant plus de 500 millions habitants. Est-il alors concevable que 0,13% des Européens dénigrent la volonté générale exprimée par les 99,87% restants ? De ce type de questions dépend aussi l’avenir de l’Europe qui, en lieu et place d’un discours quelque peu naïf sur les bienfaits du fédéralisme, aurait tout intérêt de s’interroger sur ses chances, mais aussi sur ses effets indésirables. Peut-être que grâce à son intellect, Paul Magnette pourra peut-être nous aider à trouver la réponse

In memoriam Luzius Wasescha

Luzius Wasescha nous a quittés. Ce fut l’un de nos meilleurs diplomates. Ce fut un homme de conviction.

Luzius Wasescha nous a quittés. Ce fut un ardent défenseur de l’Europe. Ce fut un homme profondément humain.

Luzius Wasescha nous a quittés. Ce fut un polyglotte hors pair. Ce fut un homme simple au service des causes les plus nobles.

Rédiger une nécrologie relève d’un art que l’on maîtrise ou pas. Alors reviennent en mémoire les mots de Georges Brassens pour qui « les morts sont tous des braves types ». Sauf que Luzius Wasescha n’était pas qu’ «un brave type ». C’était bien plus. C’était un homme pour les braves, pour celles et ceux chez qui le mot justice ne se conjugue pas seulement au futur, et pire encore, au conditionnel. Son sens de la justice était toujours présent en lui, car il ne pouvait pas s’en passer.

Ancien Ambassadeur de Suisse à l’OMC, apprécié comme nul autre par les diplomates autochtones et étrangers, il avait pour qualité première de ne pas être diplomate. Il disait les choses comme il les ressentait, comme il les pensait, « n’en déplaise », d’ailleurs, toujours pour citer Georges Brassens, « aux jeteurs de sort ». Et quitte à se faire traiter de « con », il se fichait bel et bien de la connerie des autres, tant sa sincérité d’aider celui qui avait en avait besoin ne relevait ni de la compassion, ni de la charité.

Luzius Wasescha aura fait honneur à la Suisse. Non pas à cette Suisse recluse sur elle-même, à ce modèle réduit d’une autosatisfaction intra-helvétique qu’il répudiait. Il faisait partie de ces hommes qui par leur intelligence rassemblent autour d’eux les gens de bel esprit. Et d’intelligence, Luzius n’en manquait pas. Il en avait à revendre et la revendait gracieusement à tous ceux qui désiraient en avoir, ne serait-ce qu’un petit bout, voire beaucoup plus.

Et même si, toujours Georges Brassens oblige, « … les brav's gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux », Luzius Wasescha « ne faisait pourtant de tort à personne, en suivant les ch'mins qui n'mènent pas à Rome ». Ses routes se croisaient entre Genève, Berne, Montreux ou autre part à travers l’Europe et le monde. Mais d’abord, à Savognin dont il était originaire, et où « au village…sans prétention, il N’avait VRAIMENT PAS mauvaise réputation ». Luzius Wasescha fut quelque part à la diplomatie suisse, ce que Georges Brassens fut à la chanson française. Un autodidacte, un gars pas comme les autres, un emmerdeur chéri, un type bien. C’était l’histoire d’un mec. Mais là, c’est du Coluche. Et comme pour Brassens, on aimait bien Coluche. Comme on aimait Luzius Wasescha, parce qu’il vous aimait. C’n’est pas grand-chose, mais c’est énorme !

La France d’en haut: erreur de perspective

C’est le genre de livres que l’on achète subrepticement au détour d’un kiosque de gare, dans une librairie de l’aéroport ou sur l’étalage d’une grande surface. Le titre est alléchant et la lecture s’annonce palpitante. Les yeux rivés sur la couverture, on se met immédiatement à rêver aux temps anciens des Raffarinades, à l’heure où l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, avocat autoproclamé de « la France d’en bas », tenait à quitter son piédestal pour encourager ce que l’on appelait à l’époque « la positive attitude ».

De « positive attitude », il ne peut en être question dans l’ouvrage que le géographe français Christophe Guilluy vient de publier sous le titre du « Crépuscule de la France d’en Haut ». Livre largement commenté par la presse hexagonale, il a retenu l’attention de nombreux chroniqueurs qui, comme celui du Figaro, le considère « indispensable ». Jugement acceptable pour certains, il mérite aussi d’être remis en cause par d’autres qui ne voient dans ce bouquin qu’un brûlot anti-bobos qui, à n’y prendre garde, épouse la pensée néo-réactionnaire made in France.

Pas besoin d’aller très loin pour trouver les gens à abattre. Dès la page 13, on sait à quoi ils ressemblent, soit à une fraction très importante de la population, une nouvelle bourgeoisie, qui réside notamment dans les métropoles et qui a cautionné tous les choix économiques de la classe dirigeante depuis trente ans. Par conséquent, nous voilà renseignés. Jamais, les agriculteurs et les notables de province n’auraient voté pour « la classe dirigeante ». Pour les uns, Jacques Chirac n’aurait été qu’un fossoyeur de la France profonde. Pour les autres, Nicolas Sarkozy ne serait alors qu’un nanti de Neuilly auquel nul n’aurait accordé sa voix. Au petit détail près que Chirac a toujours pu compter sur le vote des agriculteurs qui, par définition, ne vivent pas « dans les métropoles » et que la croisade sarkozyste sur l’identité n’a que très rarement séduit cette nouvelle bourgeoisie urbaine à laquelle Christophe Giulluy aime pourtant à s’en prendre éperdument.

Bref, dès la page 13 du bouquin, le lecteur sait à quoi s’en tenir. Un livre accusateur, pas totalement dénué de tout fondement, mais d’une posture si polémique qu’il en perd tout crédit scientifique. Rédigé comme un réquisitoire contre « ceux d’en haut », il tente de venir en aide à « ceux d’en bas ». Mais la plaidoirie montre vite ses limites. Parfois, elle prête même à sourire, à l’exemple de l’affirmation selon laquelle dans les villes mondialisées, le football est devenu le spectacle de la bourgeoisie (p. 41), du moins pour ces dizaines de milliers de supporters qui se rendraient au stade chaque week-end en costume cravate trois pièces.

Mais trêve de plaisanterie, car l’ouvrage de Christophe Guilluy n’est pas à prendre à la légère. Partant d’une intention louable de défendre les exclus, voire la France populaire invisible (p.132), terminologie qui d’ailleurs ne déplairait pas à Marine Le Pen, il omet de prendre en compte les évolutions politiques des sociétés européennes actuelles, où le bourgeois n’est plus forcément de droite et l’ouvrier plus forcément de gauche. Apportant de fausses réponses à de vraies questions, pour reprendre une expression célèbre, l’auteur ôte aux idées tout ce qui fait leur valeur. L’avouant lui-même, il est de l’avis que contrairement à ce que croit la classe dominante, ce ne sont pas les « idées » qui mènent prioritairement le monde, mais le quotidien (p. 184). A quoi bon alors produire des idées, de la richesse intellectuelle, de la recherche, comme si celles-ci n’étaient issues que d’un monde artificiel, nées que de la plume de certains penseurs hors du temps, séparés d’un quotidien qu’ils ne vivraient que haut perchés dans leur tour de Babel urbaine ?

Parce qu’exclusivement dichotomique, la démonstration de Christophe Guilluy pèche par une simplification à l’extrême, où les bonnes classes populaires ne seraient que les victimes de ces méchants néo-bourgeois mondialisés. Les accusant de tous les maux, l’auteur leur reproche même de se réclamer de l’antiracisme et de l’antifascisme, car ces noms communs sont ceux de la classe dominante, les catégories modestes l’ayant parfaitement compris et refusant les conditions d’un débat tronqué (p. 179) . Des paroles à faire froid dans le dos, surtout si elles se réfèrent à la conclusion de l’auteur selon laquelle…les classes populaires n’ont jamais fait partie de l’histoire officielle (p. 245). En voilà au moins un qui a trop regardé Stéphane Bern à la télévision française !

Armes Österreich!

Dans d’autres circonstances, l’histoire aurait prêté à sourire : bulletins décomptés avant la fermeture des bureaux de vote, colle qui ne colle pas, renvoi du scrutin pour défaut de fabrication des enveloppes électorales et autres simagrées danubiennes dont seuls quelques politiciens autrichiens semblent détenir le secret. Mais, l’affaire est trop grave pour être traitée à la légère. Ce que nous offre l’Autriche d’aujourd’hui n’est pas qu’un épisode rocambolesque d’un mauvais mélo viennois ; mais aussi une crise d’un régime qui, à défaut de ne pas être totalement déconsidéré par ses acteurs, ne mérite plus la moindre considération.

Le report du second tour des élections présidentielles autrichiennes n’est que l’expression d’une excroissance d’une tumeur maline qui ne cesse de ronger un système incapable, à quelques exceptions près, de trouver le dénominateur commun entre les traditions républicaines et démocratiques. N’ayant longtemps pas su faire le deuil de son empire d’antan, l’Autriche préfère toujours composer avec un passé dont elle n’arrive pas à se passer. Minée par la présence de forces antidémocratiques qui, plus que toutes autres, se servent de la démocratie pour mieux la desservir, sinon pour lui porter le coup de grâce, la politique autrichienne présente un bilan dévastateur que l’on aurait du mal à s’imaginer dans nombre de pays européens. Notamment en Allemagne, où la démocratie est incommensurablement plus profondément ancrée que ce n’est le cas en Autriche.

Annulé par la plus haute juridiction du pays en juillet dernier, le second tour des élections autrichiennes n’aurait jamais dû être invalidé. L’ouverture des bulletins de vote par correspondance, avant l’heure de celle de la fermeture officielle du scrutin, ne constitue pas un motif suffisant pour organiser de nouvelles élections. Seule une fraude avérée aurait pu conduire à prendre une telle décision. Ce qui n’est pas présentement le cas. En effet, tous les bulletins ont été correctement décomptés et l’issue du second tour du 22 mai 2016 était conforme à la volonté majoritairement exprimée par les électeurs. Bien que n’ayant signalé aucune manipulation, les juges de la Cour constitutionnelle n’ont alors retenu pour seul critère que l’existence d’infractions au code électoral, qui, et la formule vaut son pesant d’or, « n’ont eu AUCUNE influence sur le résultat, mais qui auraient pu en avoir ».

Pourtant saluée par presque tous les responsables politiques, et notamment par le Président autrichien sortant, le social-démocrate Heinz Fischer, la décision de la Cour constitutionnelle ne reposait que sur des présupposés. Ainsi le candidat élu, le vert Alexander van der Bellen n’a été privé d’une légitime victoire que par la seule volonté d’un verdict dont on peut, en revanche, contester la légitimité et le bien-fondé. Mais là ne s’arrête pas ce qui ressemble de plus en plus à une mascarade. Arrivé en fin de mandat, l’ancien Président Heinz Fischer vient d’être constitutionnellement remplacé par un collège de trois Présidents du Conseil national autrichien. En fait aussi partie nul autre que Norbert Hofer, à savoir le candidat arrivé en seconde position. Battu lors du second tour du 22 mai dernier, il est le premier bénéficiaire du recours que son parti a déposé avec succès devant la Cour constitutionnelle fédérale.

Toute autre démocratie, digne de ce nom, aurait mis le holà à ces pratiques qui dénaturent la politique. Mais l’Autriche préfère se vautrer dans une attitude qui, peu ou prou, pourrait conduire à ne faire de sa démocratie qu’une étape transitoire de son histoire. Car au-delà de toutes les frasques, sinon de toutes ses dérives qui ne cessent de l’alimenter, la vie politique autrichienne est réellement en danger. Pour sauvegarder ses équilibres démocratiques, le pays n’a en effet pas trouvé d’autre alternative que de maintenir depuis près de dix ans des gouvernements de grande coalition. Quoique ayant vaincu le syndrome Haider, l’Autriche ne semble pas désormais pouvoir endiguer celui, encore plus nuisible, de Heinz-Christian Strache. Aujourd’hui en tête des sondages pour briguer la chancellerie au plus tard d’ici deux ans, il dirige de main fer le FPÖ. Au titre français de « Parti de la liberté », il s’est par la suite libéralisé, avant de renouer dès 1986 avec son héritage nationaliste que lui avait légué ses fondateurs issus, en grande partie, des milieux nazis. L’affirmer, ce n’est pas polémiquer, c’est seulement rappeler l’histoire, avant qu’elle ne se rappelle d’abord aux Autrichiens, puis à tous les Européens !

Les effets indésirables de la démocratie directe

La décision de la Commission des institutions politiques du Conseil national sur la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration de masse a échauffé les esprits. Bien que rien n’empêchât la Confédération de l’insérer dans sa législation, le risque d’une rupture des accords bilatéraux et d’une interdiction pour la Suisse d’accéder au grand marché européen existait bel et bien. La majorité des conseillers nationaux a alors donné raison à la raison, alors que la minorité criait à la trahison du peuple. Peut-être n’avait-elle d’ailleurs pas tort. Au détail près qu’elle avait réussi à persuader les Suisses que son initiative était légalement applicable, alors que politiquement elle ne l’était pas.

Au-delà de ses aspects juridiques, cet épisode de la vie suisse donne matière à réfléchir. A ne promettre que ce qui ne peut pas être réalisé, à afficher une arrogance dominatrice sans en mesurer les effets et à imposer sa propre loi sans respecter celle de ses partenaires, l’UDC s’est crue tout permis. Aujourd’hui, elle en paye le prix, car le pluralisme refuse de se décliner au singulier. Le parti blochérien n’a pas voulu le comprendre, persuadé que seul compte le résultat d’une votation. C’est exact, mais profondément incomplet. Alors que la démocratie directe suisse tranche entre le « oui » et le « non », le consensus, tout aussi suisse, recherche sans cesse une solution entre ce même « oui » et ce même « non ». Pour l’avoir oublié, voire pour en avoir fait fi, l’UDC vient d’être rappelée à l’ordre par tous les autres partis représentés au parlement.

Quelle que soit son issue finale, l’initiative sur l’immigration de masse aura eu pour mérite de s’interroger sur le bon fonctionnement de la démocratie directe. Bien que son existence ne soit nullement remise en cause, c’est son utilisation qui pose problème. A l’heure de l’émergence accrue et indésirable de mouvements xénophobes et extrémistes, la démocratie directe se met elle-même en danger. Ne servant que trop souvent les intérêts de partis nationalistes, elle favorise l’éclosion et le succès d’une idéologie dont la seule idée est de proférer des pensées nauséabondes. A l’origine, ouverte à la participation du citoyen au politique, elle a dorénavant pour conséquence de confiner ce même citoyen dans un espace clos et hermétique à tout progrès.

Aujourd’hui, la démocratie directe est parfois dévoyée de son sens. Elle est devenue un instrument de fermeture, alors que, dans son essence même, elle est un instrument d’ouverture à la citoyenneté. Cependant, celle-ci ne peut plus se contenter des méthodes qui l’ont influencée depuis de nombreuses décennies. Parce que plus démocratique, plus internationale et plus européenne qu’elle ne l’a naguère été, la vie politique est devenue plus accessible et plus participative à la fois. Mais aussi plus insaisissable et plus immédiate. Se résumant parfois à un simple clic, elle favorise l’instantané et plus encore la superficialité des réactions épidermiques.

N’ayant plus réfléchi sur elle-même, la démocratie directe mérite désormais une réflexion de fond. Pour survivre, elle a besoin de correctifs et de correction. Correction dans les sujets qu’elle aborde, correctifs dans les règles qui la gouvernent. A ce titre, le législateur peut envisager plusieurs solutions, telle l’augmentation du nombre des signatures ou l’encadrement, sinon l’interdiction de toute initiative contraire aux traités et aux conventions internationaux que la Confédération a elle-même signés et ratifiés. Enfin, pourquoi ne pas envisager également l’instauration, encore taboue en Suisse, d’une Cour constitutionnelle fédérale ?

Aujourd’hui, la Suisse doit prendre des mesures préventives pour maintenir sa démocratie directe. Elle ne peut plus l’exposer à des mélo- et psychodrames qui, à l’exemple de l’initiative sur l’immigration de masse, ont détérioré son image à l’international et empoisonné le climat en son propre sein. N’ayant que trop montré ses effets indésirables à l’extérieur et à l’intérieur des frontières helvétiques, la démocratie directe suisse ne fait pas recette auprès des partis démocratiques européens. Elle n’est plus, entre autres, que le modèle du FPÖ autrichien, de l’AFD allemande et du Front national français. On aurait aimé la voir en meilleure compagnie. A elle maintenant de s’interroger sur elle-même et de se réformer, afin de s’exposer avec des gens plus fréquentables.

Suisse – UE : se contenter de ce que l’on reçoit

Recherche désespérément une solution ! Voilà qui pourrait être la nouvelle devise d’un Conseil fédéral, pris au piège d’une votation dont il ne voulait pas. Que le temps presse, que l’échéance se rapproche, chacun en est parfaitement conscient. Mais, parce que tout aussi conscient de la difficulté de trouver une solution d’un problème qui, par définition, ne trouvera pas de solution satisfaisante, aucun Conseiller fédéral ne criera victoire. Au mieux l’esprit de compromis a minima prévaudra, au pire le conflit s’éternisera.

Depuis près de deux ans et demi, c’est toujours la même ritournelle. L’Union européenne est accusée de ne pas vouloir faire preuve de compréhension envers la Suisse. A l’exception près que la Suisse n’a jamais compris la position de la Commission européenne. A force d’inverser les rôles, Bruxelles est suspectée d’avoir enfreint les règles édictées par Berne, alors que c’est Berne qui n’a pas respecté celles adoptées lors de la signature des Bilatérales. Se sachant fautive, la Suisse n’eut alors d’autre stratégie que de renverser à son profit le rapport dialectique entre le contrevenant et la victime. Hurlant haut et fort sa bonne foi de maintenir de bonnes relations avec l’Union européenne, elle lui reproche concomitamment de les détériorer. A ses yeux, la Commission aurait en effet refusé de mettre en œuvre des règles exclusivement helvético-suisses que cette dernière n’applique logiquement ni à elle-même, ni au moindre de ses propres membres.

Cette démarche est symptomatique de toute personne physique, juridique et morale qui se sent acculée. Mais tel fut pris qui croyait prendre. Au grand dam de Berne, l’Union européenne n’est pas tombée dans le piège que la majorité des électeurs suisses lui ont tendu le 9 février 2014. La force de Bruxelles et des États membres fut celle de ne pas avoir changé d’un iota la seule position qu’ils pouvaient adopter, à savoir celle de la fidélité aux traités et au strict respect des accords bilatéraux. Par conséquent, Bruxelles n’a pas bougé, alors que le Conseil fédéral s’en remettait à des scénarios autochtones qui étaient immédiatement rejetés par ses interlocuteurs européens.

Quoiqu’il advienne, l’ébauche d’une solution n’aura pour seul objectif de ne pas envenimer les rapports avec la Suisse. Qualifié par les plus conciliants et les plus aguerris des diplomates européens d’« intensif » ou de « compliqué », le partenariat entre la Confédération et l’Union européenne ne sortira toutefois pas indemne de ces presque trois ans de pourparlers. Ayant par sa propre faute déclenché la plus grave crise qu’elle ait connue depuis 1992 avec les autorités européennes, la Suisse demeurera comptable d’une épreuve de force que notamment ses plus talentueux négociateurs savaient globalement vouée à l’échec. Même s’il devait (très) partiellement obtenir gain de cause, le gouvernement fédéral sera non seulement suspecté d’incarner le pique-assiette qu’il a toujours été, mais aussi de se comporter comme un acteur aux prétentions démesurées. Par conséquent, la Suisse devra rapidement rétablir cette part de fiabilité qu’elle a perdue et restaurer ce capital de confiance dont elle s’est elle-même privée depuis près de trente mois.

Pour ce faire, elle sera appelée à entreprendre un aggiornamento européen. Au risque de rompre avec sa lecture juridique et ses très chères et onéreuses expertises de droit européen, la Confédération devra alors se conformer à la lettre et l’esprit d’une construction européenne qui, non seulement en Suisse, mais aussi en son propre sein, a oublié sa dimension politique. Car pour surmonter une crise dont elle est aussi en partie responsable, l’Europe a plus que jamais besoin de politique. A condition d’une part de montrer l’exemple, et d’autre part d’avoir le courage de se réformer et de ne pas laisser le monopole du débat à celles et ceux qui ne rêvent que de la voir disparaître. A ce titre, la Suisse est au diapason de n’importe quel autre pays européen. A l’image de ses partenaires, qui n’ont toujours pas su tirer les conclusions des crises grecques, de l’euro ou plus récemment de celle du Brexit, Berne pourrait mettre son 9 février 2014 au profit d’un renouveau européen qui désormais ne se fait que trop attendre.

L’euroscepticisme des idéologues néolibéraux

Dans une chronique polémique, le journaliste économique de la Neue Zürcher Zeitung, Thomas Fuster, a volontairement fustigé l’Union européenne. Édité le 6 août dernier sous le titre « die Lebenslüge der EU » (le mensonge de l’UE), son article profère des accusations auxquelles les adversaires de la construction européenne ont de plus en plus tendance à recourir. Ces attaques traduisent un mode de pensée où l’idéologie néolibérale rencontre l’idéologie néo-conservatrice. Prenant pour principale cible la liberté de circulation des personnes et l’euro, l’auteur croit deviner en ces derniers les faiblesses incurables de l’UE.

Ces griefs ne sont pas neufs. Ils font partie de la panoplie argumentaire de tous les eurosceptiques. D’ailleurs, seul le marché intérieur semble trouver grâce aux yeux du chroniqueur de la NZZ. Avec une attitude tout aussi déconcertante que peut l’être sa franchise, il préconise de revoir les quatre libertés fondamentales de l’UE, en les réduisant à trois et demie. Avocat du maintien à 100% de la liberté des marchandises, des services et des capitaux, il plaide en revanche pour la réduction de moitié de la libre circulation des personnes. Cela a au moins le mérite de la clarté : la liberté des personnes de vivre, de s’établir, de travailler et de voyager à travers l’Union européenne est, à son goût, deux fois moins importante que celle de la libre circulation des biens économiques et financiers.

Thomas Fuster n’est pas le seul à partager cette image de l’Europe. Elle est aussi celle de la Grande-Bretagne qui, après avoir voté pour le Brexit, voudrait désormais profiter de tous les avantages de l’Union européenne, sans en supporter le moindre de ses inconvénients. D’ailleurs, le Royaume-Uni ne s’en cache pas une seconde. Pour ne pas subir les conséquences négatives d’un vote qu’il a pourtant lui seul voulu et exprimé, Il veut toujours, voire plus que jamais, avoir accès au marché intérieur européen. C’est là une forme pour le moins très critiquable d’un soit disant retour à une souveraineté nationale qui constitue néanmoins l’un des principaux chevaux de bataille de tous les eurosceptiques et autres économistes néo-conservateurs.

Faire payer à l’Union européenne le prix des fautes que l’on a soi-même commises, voilà qui semble désormais être la devise des plus fervents adversaires de l’Europe. Cela ne concerne pas seulement les Britanniques, mais aussi d’autres pays membres ou non de l’Union européenne, où le vote anti-européen a réussi à s’imposer. On pensera ici immédiatement à la Suisse et aux difficultés qu’elle ne cesse de rencontrer pour se sortir de l’imbroglio, sinon du mélodrame, qu’elle a provoqués le 9 février 2014. Mais, on évoquera aussi le cas de la Hongrie ou de la Pologne, voire d’autres de l’Europe centrale, qui, contre vents et marées, s’obstinent toujours à percevoir l’Union européenne comme une tirelire à flux continus, voire comme un organisme de subventions allouées sans effort de réciprocité.

Même, si comme le rappelle Thomas Fuster, la Tamise continue de traverser Londres depuis le 23 juin dernier, nul ne peut s’empêcher d’accorder quelque attention aux prévisions économiques qui n’augurent rien de bon. Ainsi le très sérieux et réputé « Institut allemand pour la recherche économique » a très récemment publié une étude selon laquelle la puissante économie allemande devrait subir, à cause du Brexit, une perte de 0,4% de son PIB. De même quelques indices, dont ceux de l’augmentation des prix à la consommation et de l’augmentation du chômage, laissent présager une crise de la croissance anglaise. En revanche, l’euro pourrait tirer son épingle du jeu. En effet, nul ne conteste désormais qu’il se porte mieux face à la livre sterling que cette même livre sterling ne se porte vis-à-vis de l’euro. Et comble de l’ironie économique et néo-libérale, le gouvernement conservateur de sa gracieuse Majesté aurait dorénavant pour intention de relancer une politique industrielle de la Grande-Bretagne. Se rappelant aux bons vieux souvenirs des politiques plus interventionnistes, il pourrait se trouver en porte-à-faux avec sa propre doctrine née du thatchérisme. Tout au moins, le Brexit aura prouvé qu’à quelque chose malheur est bon, à savoir que le néo-libéralisme et l’euroscepticisme sont souvent bien pires que les prétendus maux qu’ils espéraient eux-mêmes combattre.

L’Honneur perdu d’un Portugais

Qu’il s’en satisfasse ou qu’il le déplore, le lecteur de cet article n’apprendra rien de neuf sur la finale de l’Euro 2016. Pas de Ronaldo, pas d’Eder, pas de Renato Sanchez ! Ceux-ci viennent de faire honneur à leur pays. Rien de tel, en revanche, pour l’un de leurs plus fameux compatriotes qui vient de ternir la réputation des Lusitaniens. Lui, auquel L’Hebdo avait taillé à juste raison, dès le mois de juin 2005, un beau et mérité costume, vient de récidiver. Véritable maillon faible d’une Europe qui, décidemment, n’avait ni besoin de ça et encore moins de lui, il vient d’être nommé Conseiller spécial de la banque Goldmann Sachs. C’est entièrement son droit et il ne risque, par conséquent, ni poursuites et enquêtes d’aucune sorte.

Goldmann Sachs, c’est une banque d’affaires. Et, comme toute banque d’affaires, elle aime en faire, à condition que ça ne se sache pas trop. Lui, il n’a jamais trébuché sur l’une d’entre elles. Pourtant, il est très lié aux relations troubles qu’entretiennent l’argent et la politique, aussi par amitié, parce que les deux mondes se fréquentent assidûment, et cela non sans arrière-pensées. Néanmoins, tout demeure dans le strict cadre de la légalité et aucun grief ne peut être adressé à celui qui, désormais, va conseiller une banque camoufleuse de la dette grecque et partie-prenante dans la crise de subprimes. L’important, et on l’aura compris, est de faire supporter à autrui ce que l’on aura soi-même commis. Et quel meilleur bouc-émissaire que l’Europe qui, habituée à jouer ce rôle, se remettra cette fois-ci à la prestation de l’un de ses sociétaires d’une comédie qui, à force de sombrer dans le mélodrame, n’a décidément plus rien de divine.

Parfois, ne se prête-t-on pas à rêver ? A croire encore, par simple naïveté, que mettre son engagement au service de ses idées, cela pourrait servir à quelque chose. Faudrait-il rappeler qu’un enseignement, c’est une transmission de savoir et non une gestion d’avoirs dans les coffres-forts d’un partenaire qui vient de quitter le bateau ? Mais fidèle à l’adage selon lequel l’argent n’a pas d’odeur, pourquoi ne pas avoir recours aux services de celui qui, après avoir vanté « la Cause du Peuple », le petit livre rouge à la main, prend dorénavant son courage à deux mains pour mettre les siennes dans le cambouis nauséabond d’une finance dont la dernière des causes est bel et bien de défendre les intérêts des peuples.

Tout auréolé d’une toge de professeur d’un Institut, dont il fut jadis l’un des assistants, il se fait l’assistant d’un modèle qui, à défaut d’être académique, se drape d’une médiocrité à laquelle il apporte son propre tribu ! Car n’est pas médiocre qui veut, mais seulement qui ne peut pas faire autrement. Et, preuves à l’appui, n’est médiocre que celui qui n’a atteint jamais les objectifs pour lesquels il fut appelé. Soldé par l’échec de la « stratégie de Lisbonne », qui devait faire de l’Europe d’ici 2010 l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde (sic !), à tout jamais marqué par celui du traité constitutionnel de même que par un manque de gouvernance politique d’une Europe en crise économique, financière et sociale, le bilan de dix ans de Commission européenne se résume à lui tout seul par un mot de cinq lettres. Tout le monde l’aura compris, c’est d’un ECHEC qu’il faut parler.

Qu’à l’heure où les « Etudes européennes » dispensent toujours les cours sur les « pères fondateurs de l’Europe » ne vienne surtout jamais jaillir, d’on ne sait pas où, un autre enseignement qui aurait pour titre « les fossoyeurs de l’Europe ». Les places de choix y sont déjà toutes trouvées et la matière ne manquerait pas pour étayer plus d’études de cas qu’il n’en faut. Malheureusement, nul n’étant que roi dans sa propre demeure, tout laisse à croire que les méfaits de l’europhobie ne se déploient pas que chez les europhobes. A craindre le pire, c’est dans le propre camp de l’Europe, dans ses propres troupes, chez ses propres généraux en friche que, fichtre, se trouvent ses plus lamentables arrivistes dont le seul lieu d’arrivée devrait être celui de leur départ à tout jamais. Et pour l’instant qu’il ait pour partance le fauteuil de leader de la droite portugaise, le fauteuil d’un ancien Président de la Commission européenne de Bruxelles ou la chaire d’un Institut universitaire genevois , son lieu de destination ne fait plus l’ombre d’un doute : la banque Goldman Sachs et les dorures vermoulues d’un palais de la finance anti-européenne.