Comprendre et penser les élections allemandes du 26 septembre

Arrivé à point nommé, à quelques semaines des élections au Bundestag, l’ouvrage de la germaniste Sophie Lorrain nous permet de jeter un long et très utile regard sur « une histoire de l’Allemagne au fil des textes – De Luther à Helmut Kohl »[1]. Dès les premières pages de son livre, l’auteur donne le ton et habille le pays « d’un costume d’Arlequin », car « dans tous les temps, l’Allemagne a été plurielle et c’est sans nul doute cette diversité et cette quête permanente de son identité qui ont fasciné et terrifié ses voisins… ». Aujourd’hui, la peur de l’Allemagne a heureusement disparu, contrairement à la fascination qu’elle continue d’exercer sur ses partenaires et amis, Suisse y compris. Qu’on l’admire pour sa réussite économique et sociale, qu’on la complimente pour s’être dotée du meilleur régime politique de son histoire, qu’on la félicite pour avoir opéré dans la paix et la démocratie son unité en 1990 ou qu’on la craigne pour son comportement d’avoir raison par définition, pour imposer sa façon  de faire aux autres, voire pour exercer sa puissance sans vouloir l’assumer publiquement, la République fédérale se drape toujours de son costume d’Arlequin qui lui sied comme un gant.

Elle qui se veut souvent modèle, pourrait néanmoins déchanter d’ici quelques semaines. Filant la métaphore de Sophie Lorrain, son théâtre politique risque de ressembler de plus en plus à une commedia dell’arte. L’issue de la pièce demeure inconnue, car pour la première fois de son histoire, la RFA se dirige certainement vers un ménage à trois dont la composition reste des plus incertaines. Persuadée d’être à l’abri du phénomène d’érosion des grands partis traditionnels, la République fédérale se retranche derrière l’interchangeabilité des coalitions qui, formées au gré d’un savant mélange de noir pour la CDU/CSU, de rouge pour le SPD, de rouge vif pour la Linke, de jaune pour les libéraux du FDP et de vert pour la formation du même nom, se composent et se décomposent au fur et à mesure des scrutins électoraux. Toutefois, ce jeu de couleurs atteint ses propres limites. Accueillant désormais six partis au Bundestag, contre trois jusqu’en 1983, les majorités gouvernementales se nouent de moins en moins facilement. Par conséquent, le prochain cabinet pourrait connaître le même sort que le dernier d’Angela Merkel qui ne fut constitué que cinq mois après les élections de 2017, rappelant quelque peu ce qui se passe en Belgique.

Après l’Italie où la démocratie chrétienne et le parti communiste se sont effondrés au début des années 90, la France, où le macronisme a sonné en 2017 le glas du parti socialiste et de la droite classique, l’Allemagne n’échappera pas à la règle. La crise de son paysage politique sera la principale caractéristique de son scrutin du 26 septembre prochain. Selon toute vraisemblance, la CDU/CSU et le SPD, à savoir les deux piliers de son système démocratique, obtiendront moins de 50% des suffrages à eux deux, alors qu’ils en avaient récolté 87% lorsque le chancelier Helmut Kohl fut pour la première fois confirmé dans ses fonctions en 1983.

Précédée de plusieurs signes prémonitoires, cette crise n’est pas le fruit du hasard. Elle n’est que l’aboutissement d’un long processus qui s’est accentué depuis 2005. Alors que « la grande coalition » entre les chrétiens- et les sociaux-démocrates, adoptée pour la première fois entre 1966 et 1969, ne devait constituer qu’une solution transitoire, elle s’est imposée comme une solution pérenne. Durant les seize années du mandat d’Angela Merkel, douze d’entre elles se sont écoulées avec la participation du SPD. Empêchant non seulement tout débat entre la gauche et la droite, mais permettant aussi à l’extrême droite, représentée par l’AFD, de constituer le principal groupe d’opposition au parlement, ce consensus à l’allemande porte en lui les germes de l’obsolescence architecturale d’un édifice politique mis en place en 1949. À moyen terme, l’introduction d’une dose de scrutin majoritaire paraît alors incontournable pour éviter que le Bundestag ne se réduise à une chambre sans majorité.

À la condition expresse de réunir des coalitions ayant plus de 50% d’élus au Bundestag, pas moins de six scénarios pourraient se produire au lendemain du 26 septembre prochain. Quatre d’entre eux semblent exclus, deux autres plausibles, mais plus qu’aléatoires dans leur durée et dans leur fonctionnement. La reconduction d’une nouvelle « grande coalition » fait partie de ces six cas de figure. Toutefois, faudrait-il ici satisfaire à trois critères, à savoir que la CDU/CSU et le SPD disposent ensemble de plus de la moitié des sièges, que les sociaux-démocrates passent devant les chrétiens-démocrates, les premiers n’ayant plus aucune envie de regouverner sous la houlette d’un chancelier de droite, et qu’enfin les conservateurs acceptent d’inverser les rôles à leurs dépens. On l’aura compris, ce n’est là qu’une pure hypothèse. Comme l’est la deuxième qui réunirait en son sein le SPD, les Verts et la Linke, à l’image de « la gauche plurielle » sous Lionel Jospin. Mais la France n’étant pas l’Allemagne, un gouvernement « rouge-rouge-vert » se heurterait rapidement aux Allemands qui ne se souviennent que trop de leur division et du régime de la RDA. Évoquée ici ou là, une alliance aux couleurs du drapeau allemand réunissant la CDU/CSU, le SPD et les libéraux du FDP n’a également guère de chances de voir le jour. Alliés à deux partis de centre-droit, les sociaux-démocrates n’ont en effet aucun intérêt de naviguer dans cette galère. Même constat pour la version « Kenya », noire, rouge et verte, sous direction démocrate chrétienne, où le SPD serait pris entre le marteau CDU/CSU et l’enclume écologiste. Restent alors la coalition dite « Jamaïque » (CDU-CSU/FDP/Verts) et celle communément appelée « feux tricolores » (SPD/FDP/Verts). Toutes les deux réuniraient les Verts et le FDP, sous la conduite respective d’un chancelier chrétien- ou social-démocrate. Alors que la première sera sous le feu d’une forte opposition de gauche, la seconde le sera sous celui de la CDU/CSU.  Appelés à reconquérir l’électorat ayant rejoint l’AFD, les conservateurs pourraient alors se laisser séduire par quelques accords locaux et régionaux avec l’extrême droite.

Désirant renouer avec le pouvoir qu’ils ont dû respectivement quitter en 2005 pour les Verts et en 2013 pour les libéraux, tous les deux rêvent de se retrouver à la table du Conseil des ministres. Quoiqu’opposés sur des dossiers aussi cruciaux que la baisse des impôts pour les classes aisées, chère au FDP, ou le combat contre le réchauffement climatique, réclamé à cors et à cris par les Verts, ces deux partis seront obligés d’avoir recours au sens légendaire du compromis allemand. Sauf que personne ne devine aujourd’hui leur stratégie et la limite au-delà de laquelle ils renonceraient à gouverner ensemble. Pourtant, les coalitions « Jamaïque » et « feux tricolores » paraissent en ce jour les plus vraisemblables, avec un certain avantage pour la seconde. Ministre des finances encore en exercice, le social-démocrate Olaf Scholz, pourrait en effet, en cas d’élection au poste de numéro un allemand, trouver un juste équilibre entre « le sérieux budgétaire » et « une écologie humaine et solidaire ».

Quel qu’il soit, le prochain chancelier n’aura pas la tâche facile. Il devra faire face à une Allemagne politiquement morcelée dont la stabilité gouvernementale n’est plus garantie à moyen ou à long terme. Parce que relativement peu au courant des affaires internes de la République fédérale, les observateurs étrangers n’ont pas encore pensé, imaginé ou compris l’après 26 septembre 2021 en RFA. Prisonniers de leur schéma actuel, ils sous-estiment largement l’incidence de ce scrutin sur la politique étrangère. En cas de retour de la règle d’or et de l’interdiction des déficits publics préconisés par les libéraux, mais aussi par les chrétiens-démocrates, la RFA se retrouverait en porte-à-faux avec plusieurs de ses principaux partenaires de l’Union européenne. Pour autant que ceux-ci réalisent le paradoxe auquel l’Allemagne est désormais confrontée : incontestable première puissance européenne, elle s’affaiblit pourtant sur le plan intérieur.

[1] Sophie Lorrain, Une histoire de l’Allemagne au fil des textes, De Luther à Helmut Kohl, éd. Perrin, Paris 2021, 395 pages.

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

2 réponses à “Comprendre et penser les élections allemandes du 26 septembre

  1. Oui, de l’incertitude et une panoplie politique plus large. Mais – au-delà de l’apparente variété – une base large, de gauche à droite, pour s’accorder sur la vision (contestable) de la réussite supérieure, économique et politique, du pays. La RFA se voit en effet comme un modèle pour ses voisins et défend d’autant mieux ses intérêts. Sa justice intervient d’ailleurs activement pour freiner toute infraction à cette vision. La question centrale et vitale, pas seulement pour l’Allemagne : la RFA saura-t-elle aller de l’avant avec l’UE au lieu de freiner?

    1. Votre question est cruciale, mais n’est pas au centre de la campagne électorale allemande. Quant aux partenaires européens de la RFA, ils restent prisonniers de leur schéma politiqued de l’Allemagne qui, en tout état de cause, sera remis en question le 26 septembre prochain.
      Bien à vous.
      Gilbert Casasus

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