L’extrême droite danubienne

Ne nous serions-nous pas tant habitués à l’extrême droite que nous n’éprouvons plus le besoin de la nommer comme telle ? Aurions-nous renoncé à la définir pour ce qu’elle est et a toujours été? Ferait-elle désormais partie de notre paysage politique, à l’exemple de tout autre mouvement ou parti ? Rien n’interdit de le penser, tant le politiquement correct nous impose un comportement de complaisance qui ne devrait pourtant bénéficier d’aucune circonstance atténuante.

Le cas de l’Autriche ne peut pas nous laisser indifférents. En 2000, l’Europe avait pris son courage à deux mains pour s’indigner de la formation d’un gouvernement de coalition avec la participation de l’extrême droite. Dix-huit ans après, nada! Aujourd’hui, celle-ci est de retour au pouvoir, presque inchangée, toujours fidèle à elle-même, sauf que tolérée, parce que respectée et approuvée par plus d’un quart de l’électorat autrichien. Hissée au pouvoir par le scrutin démocratique, la droite extrême bénéficie par conséquent d’une légitimité que nul ne pourrait lui contester. Toutefois, qu’il nous soit permis de le faire.

D’abord, parce qu’un parti créé par des nazis n’a rien à faire sur l’échiquier politique européen. Puis, parce que ce parti fait honte à l’Autriche et à l’Europe. Née pour instaurer la paix, cette dernière n’est pas en droit de vendre son âme à des convoyeurs d’idéologies nauséabondes. Ceux-ci polluent l’idéal européen, le contaminent, le souillent, l’esquintent et le pourrissent. Héritiers du pire des régimes du 20e siècle, ils ne mériteraient même pas que l’on s’attarde sur eux, tant leur vomi programmatique nous dégoûte.

Et pourtant, ils ne nous dégoûtent plus. Ils nous indiffèrent. On y pense et puis on oublie. A l’exception de quelques-uns qui nous rendent notre dignité. Parmi eux, une ancienne Première ministre canadienne, un Prix Nobel de la Paix, d’anciens Ministres, espagnol et français, des Affaires étrangères, un défenseur de Sarajevo assiégée, un rédacteur en chef de Charlie Hebdo, des artistes, des juifs et des pas juifs, des chrétiens ou des athées, des gens bien, bref des gens qui nous interpellent et nous font sortir de notre langoureuse apathie quotidienne. Le 28 décembre dernier, ils ont pris leur courage à deux mains pour apposer leur signature au bas d’un texte. Celui-ci n’est certainement pas parfait, contestable dans son idée de boycotter la présidence autrichienne durant le second semestre de 2108. Mais il a le mérite d’exister, alors que l’esprit de contestation périt au grand dam d’une opinion publique de plus en plus “je-m’en-foutiste”.

Ne nous trompons pas d’adversaire: ce n’est pas l’Autriche qui est en cause, mais ses plus d’1,3 million d’électeurs qui, par leur vote, dénigrent l’image de marque de leur pays. Raison de plus pour soutenir une autre Autriche qui défile dans les rues de Vienne, afin de crier son indignation, sa révolte et son effroi. Toutefois n’étaient-ils que quelques dizaines de milliers en ce début de janvier 2018, alors qu’ils furent dix fois plus il y a dix-huit ans!

Aucun Autrichien ne figure d’ailleurs au bas de l’appel du Monde. Pas plus qu’un Allemand, pas plus qu’un Suisse. Le malaise est perceptible. Un peu partout en Europe, mais surtout dans l’espace danubien où le flirt avec l’indécence politique a parfois bonne presse. Idem aussi pour la Bavière. Dirigée depuis belle lurette par la CSU, cette région est désormais confrontée à une grande recomposition politique. Dépassée sur sa propre droite, cette même CSU n’a rien trouvé de mieux que d’inviter, à  sa rencontre annuelle en Franconie, le plus contesté des  leaders européens, à savoir le  Premier ministre hongrois Viktor Orbán.

Pour récupérer le terrain perdu qu’elle a cédé à l’AFD, la CSU court derrière la droite la plus extrême. A l’image de l’un de ses principaux dirigeants, elle n’hésite même plus à en appeler à “la révolution conservatrice”. Que ce mot évoque irrémédiablement le courant idéologique qui, sans l’approuver, a tracé le parcours idéologique du nazisme, n’intéresse d’ailleurs plus personne. L’amnésie politique semble en effet avoir atteint son plus haut stade de paralysie citoyenne. Mais l’espoir fait vivre. Grâce à l’exemple de ces quelques personnes qui ont eu le courage de signer l’appel du Monde. Ils nous ont montré le chemin, à nous maintenant de l’emprunter et de le poursuivre !

 

 

 

 

 

 

La passe d’armes Suisse-Europe

La récente passe d’armes entre la Suisse et l’Union européenne ne se résume pas à quelques escarmouches de fin d’année. Circonstancielle par certains aspects, elle révèle au grand jour de sérieux différends, sinon des divergences plus profondes, trop souvent et volontairement occultées par la bienséance diplomatique et la raison politique. Au diapason d’une population contaminée depuis près de vingt-cinq ans par un discours anti-européen, les gouvernants suisses se sont immédiatement offusqués de l’attitude inamicale de la Commission européenne. Compréhensible à certains égards pour s’assurer le soutien des électeurs, cette réaction dissimule aussi quelques déficits que la Suisse n’a jamais su ou voulu combler.

Par tradition ou par fidélité, le gouvernement helvétique n’a que trop copié la politique européenne de la Grande-Bretagne. Du discours de Churchill en 1946 au Brexit, il en a adopté les contours, persuadé que Londres sortirait vainqueur de l’épreuve de force qu’elle a sans cesse essayé d’imposer à Bruxelles. Non seulement était-ce là méconnaître le poids réel de l’UE, mais aussi sous-estimer une réalité politique qui s’est vérifiée au cours de ces soixante dernières années. A l’exception de sa force d’intervention militaire, à laquelle la Suisse, neutralité oblige, ne se serait jamais associée, le Royaume-Uni n’a jamais été en mesure de dévier la construction européenne de sa route initiale. A l’heure de bifurquer vers d’autres horizons aux destinations incertaines, une majorité de Britanniques regretterait dorénavant son choix du 23 juin 2016, ce que nombre de Suisses semblent toujours ignorer.

Outre l’incontestable qualité du nouveau nommé, Berne se félicite aujourd’hui d’envoyer l’un des siens au secrétariat général de « l’Association européenne de libre-échange » (AELE). Depuis sa naissance, celle-ci n’a pourtant jamais réussi à  jouer les premiers rôles. Organisme subalterne de l’histoire de la construction européenne, l’AELE a désormais son avenir derrière elle,  à supposer qu’elle l’ait eu un jour devant elle. D’autant plus incompréhensible est alors la revendication de certains élus suisses de faire de la Cour de l’AELE  le tribunal arbitral pour juger les contentieux entre l’UE et la Confédération. Si quelques-uns d’entre eux s’en prennent aux « juges étrangers », l’Union européenne est également en droit de désavouer une instance juridique « étrangère » qui, de surcroît classée en seconde division, n’entre pas, un seul instant, en ligne de compte pour prononcer le moindre verdict la concernant.

Doté d’un personnel politique aux accents de plus en plus antieuropéens, le Conseil fédéral s’en remet de manière accrue à des solutions qu’il croit pouvoir dicter à ses partenaires européens. Mais, ces derniers ne l’entendent plus de cette oreille. A ses dépens, la Suisse s’en est aperçue lors de la mise en œuvre particulièrement restrictive de l’initiative contre l’immigration de masse du 9 février 2014. Au nom de sa démocratie directe, elle pense être maître du jeu, alors qu’elle n’en fixe que très partiellement les règles. Elle en appelle à sa propre souveraineté, oubliant que vingt-sept autres États ont aussi le droit de revendiquer la leur.

C’est pourquoi la Suisse a besoin d’une instruction civique européenne qu’elle refuse ostensiblement de promouvoir. En revanche, elle préfère se retrancher derrière une exégèse juridique pour masquer sa frilosité politique à penser l’Europe. Elle feint de ne pas la connaître, n’insiste que sur ses avatars, sans évoquer la moindre seconde ses succès et sa réussite. Spectatrice désengagée d’une histoire qui la concerne pourtant au premier chef, elle demeure fidèle à ses nombreux rendez-vous ratés qu’elle a eus avec la construction européenne. Restant arc-boutée dans cette attitude, elle se heurte de plus en plus à de nombreuses critiques et exigences de l’UE. Comme ils viennent de le faire à quelques jours de la fin de l’année 2017, la Commission européenne et les États membres ne cesseront alors de rappeler à la Confédération qu’ils garantiront l’indépendance et la souveraineté helvétiques, à condition que Berne respecte aussi le calendrier des négociations  qu’elle a entamées avec eux de même que la lettre et l’esprit des traités qu’elle a signés et ratifiés.

 

 

Une petite leçon d’Histoire européenne

Il y a plus de douze ans, deux pays étaient pointés du doigt. Responsables de l’échec du « traité établissant une Constitution pour l’Europe », la majorité des électeurs français et néerlandais avait mis fin à un projet qui, déjà à cette époque, devait relancer l’intégration européenne. Objet de nombreuses critiques, celle-ci subissait encore les contrecoups d’une avalanche de trois traités qui, de celui de Maastricht en 1992 à celui de Nice en 2000, avaient montré les limites d’une démarche que les initiés connaissent mieux sous le terme de « méthode intergouvernementale ». Conscients de la nécessité d’offrir des perspectives plus citoyennes à une Europe en mal de légitimité politique, les Chefs d’Etat et de gouvernement s’en remettaient alors à la « méthode conventionnelle » qui avait fait ses preuves lors de l’adoption de « la Charte des Droits fondamentaux » en décembre 2000. S’inspirant de l’un des meilleurs textes de l’histoire de la construction européenne, tous les pays membres étaient persuadés d’avoir trouvé la solution miracle pour rapprocher les citoyens de l’Europe.
Mais voilà, patatras, certains Européens n’en voulaient pas ! La même semaine, les Français et les Hollandais rejetaient le traité constitutionnel qui n’en s’est jamais remis. En cette fin mai et en ce début juin de l’an 2005, l’Europe communautaire subissait alors l’une des plus graves crises de son histoire. Les Cassandre de service se frottaient les mains, convaincus que l’UE ne se relèverait pas de cette épreuve. A l’époque Premier ministre luxembourgeois, l’actuel Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, l’avait d’ailleurs reconnu lui-même à demi-mots, déclarant après le référendum hollandais que « l’Europe ne fait plus rêver ».
Tel était aussi l’opinion de près de 52% d’électeurs britanniques qui, contre toute attente, ont, le 23 juin 2016, approuvé le Brexit. Là aussi, les voix les plus eurosceptiques ne cachaient pas leur grande satisfaction pour entonner l’oraison funèbre de l’Europe communautaire. A leur avis, les British donnaient l’avant-goût d’un détricotage d’une Union européenne dont l’aventure ne pouvait que se terminer en eau de boudin. Le scénario était écrit d’avance : en 2005, Français et Hollandais avaient relégué la Constitution européenne aux calendes grecques et onze ans plus tard, les sujets de sa très gracieuse Majesté avaient presque définitivement scellé le sort de cette perfide invention continentale. Du moins le croyaient-ils, même si les faits leur apportèrent très vite le plus flagrant et le plus cinglant des démentis qu’ils n’auraient pas imaginé eux-mêmes dans le pire de leurs cauchemars.
Douze ans après le refus du traité constitutionnel et guère plus d’une année après le Brexit, le paysage politique a changé d’âme et de couleur. La très guindée Theresa May se fait désormais toute penaude lorsqu’elle va à Bruxelles pour négocier à coups de milliards d’euros les dégâts d’un vote dont elle n’a cessé de sous-estimer le prix. Fini le temps béni du très thatchérien « I want my money back ». Le voilà donc à nouveau remplacé par le très gaullien « l’Angleterre est insulaire, maritime… [aux] habitudes et [aux] traditions très marquées, très originales » que le Général, quelque peu amusé, doit ressasser, à longueur de journée, du fond de sa tombe de Colombey-les-Deux-Églises.
Quant à la France et aux Pays-Bas, ils viennent de vivre une année très pro-européenne. Le 15 mars dernier, le Premier ministre libéral Mark Rutte infligeait une sévère défaite à son adversaire d’extrême droite Geert Wilders. Ce dernier, adversaire acharné de l’Europe, devait s’avouer vaincu et reconnaître qu’il avait perdu face aux partisans de l’UE. En France, le changement est encore plus radical que partout ailleurs. Candidat le plus européen face à une flopée d’eurosceptiques de gauche et de droite, Emmanuel Macron fait dorénavant figure « d’euroturbo » numéro un, ayant même dépassé à la tête de ce classement la plus très inamovible Angela Merkel.
Que nous enseigne l’histoire ? Que nous enseigne cette histoire ? D’abord, que les prédictions les plus pessimistes concernant l’Union européenne ne résistent pas au temps. A ce temps long dont l’Europe a besoin pour se construire, à ce temps si précieux pour refaire en bien ce que d’autres ont tenté en vain de défaire en mal. Et puis, en cette période de l’Avent et de recueillement, cette histoire nous enseigne avant tout de ne pas tomber dans le piège de l’immédiateté et de la facilité antieuropéenne. Adressé en priorité non aux partisans de l’UE, mais, vingt-cinq ans après le rejet de « l’Espace Économique européen » (EEE), à nos irréductibles eurosceptiques compatriotes suisses, cet article fait aussi appel à leur humilité pour qu’au fond d’eux-mêmes ils puissent s’avouer ce que, haut et fort ils n’avoueront jamais : qu’ils peuvent aussi se tromper !

Le Fardeau nationaliste des Libéraux européens

Ce n’est pas le coupable qui compte, mais les raisons pour lesquelles il l’est devenu. C’est là le jugement que les Européens en général, et les Allemands en particulier, devraient porter sur l’attitude des Libéraux du FDP qui ont sciemment fait échouer le projet d’une coalition dite Jamaïque à Berlin. Arguant de « préférer ne pas gouverner au lieu de mal gouverner », ils avancent une explication, à première vue valable, pour se justifier. Sauf que leur ligne de défense ne tient pas. Ce sont eux qui ont rompu les négociations, ce sont eux qui ont plongé la République fédérale d’Allemagne dans la plus grave crise de politique intérieure qu’elle a connue depuis 1982. Là aussi, ce sont les Libéraux qui déjà en furent la cause, lorsqu’ils décidèrent de quitter le vaisseau social-libéral d’Helmut Schmidt pour rejoindre le destroyer conservateur d’Helmut Kohl.
L’attitude du FDP allemand n’est pas une péripétie. Elle est le prolongement idéologique et stratégique d’un libéralisme européen qui, faisant volontairement fi de son esprit philosophique, se concentre dorénavant sur son seul volet économique. Réceptacles du modèle néolibéral, les programmes de la plupart des partis libéraux européens sont aujourd’hui l’expression d’une pensée très fortement ancrée à droite. Alors que ces mêmes Libéraux se distinguaient naguère par leur ouverture d’esprit, ils épousent désormais les idées d’une droite de plus en plus dure. Dépassant, en toute connaissance de cause, les conservateurs ou autres chrétiens-démocrates sur leur droite, ils ne flirtent pas encore, à l’exception de l’exemple autrichien, avec la droite extrême, mais pourraient s’en rapprocher plus vite qu’ils ne le croient.
Par la dénonciation de la migration, par celle de la solidarité, mais aussi par celle de plus en plus manifeste de l’Union européenne, plusieurs partis libéraux participent à leur manière à la recomposition du paysage politique national et international. Cela concerne aussi la Suisse, à l’exemple de l’alliance que le PLR a nouée avec l’UDC pour faire élire le plus droitier de ses prétendants à la tête du Département des Affaires étrangères. En choisissant le candidat le plus compatible avec les thèses nationalistes du parti blochérien, les Libéraux suisses ne font, de fait, qu’emboîter le pas de leurs homologues européens.
L’Europe constituera l’épreuve de vérité du libéralisme politique. Si d’une part, beaucoup de Libéraux consentent à rester fidèles à leur ancrage pro-européen, d’autres pourraient succomber au chant des sirènes du national-libéralisme. Tel est aujourd’hui le cas du FDP allemand. Si certains déplorent, avec raison, qu’il ait fragilisé la première puissance de l’UE, d’autres devraient néanmoins se féliciter de son absence délibérée au sein du prochain gouvernement allemand. Avec pour objectif de s’opposer à toute gouvernance de la zone euro, il aurait largement nui aux plans d’Emmanuel Macron et à la relance européenne sous l’égide du tandem franco-allemand.
Le vieil adage, selon lequel à quelque chose malheur est bon, semble une nouvelle fois se vérifier. Affaiblie par une crise sans pareille depuis plus de trente ans, la République fédérale politiquement blessée, pourrait se remettre de ce croche-patte politique. Si les Allemands le confirment ou le souhaitent, leur intelligence politique devrait condamner les auteurs de cette manigance droitière. Ainsi, le FDP demeurerait plus longtemps dans l’opposition qu’il ne le désire lui-même. Aujourd’hui, l’urgence européenne appelle à la responsabilité de politiques dignes de ce nom. En agissant de la sorte, le FDP a démontré que sa dignité européenne ne compte plus. A d’autres Libéraux donc de se libérer de ce fardeau nationaliste que ce même FDP vient de faire peser sur son pays, mais aussi sur le reste de l’Europe.

France, Université, Humanités

Les articles de ce blog ne sont pas réputés pour leur complaisance. L’objet traité ne bénéficie guère d’un traitement de faveur, de sorte que la plume se veut souvent acerbe et critique. Mais parce que les exceptions confirment parfois la règle, pourquoi ne pas accorder un bon point à celles et ceux qui le méritent ?
Faute de ne pas toujours dresser une couronne de lauriers au gouvernement de Macron, quelquefois tenté de lui reprocher certaines lois trop favorables aux nantis, l’observateur de la chose politique doit aussi reconnaître, fair-play oblige, des qualités que personne n’est en droit de mettre en doute. Cela concerne notamment sa politique européenne, mais aussi une mesure qui n’intéresse guère les Suisses. Bref, un sujet qui ne mériterait même pas que l’on s’y attarde, tant il paraît franco-français, donc inintéressant par définition.
Mais voilà que le franco-français pourrait également susciter l’attention de celles et ceux qui ne s’intéressent pas à la France. En dévoilant leur plan pour l’accès aux universités, Jupiter et ses ministres viennent de faire preuve d’une méthode de travail et d’écoute qui, en lieu et place de formules à l’emporte-pièce, gagnerait à être plus connue. Par souci de dialogue et de refus d’imposer par en haut ce qui touche ceux d’en bas, ils ont placé les étudiants, là où ils devraient toujours se situer, à savoir au centre de la formation académique.
Ne voulant plus laisser les bacheliers à leur triste sort, eux qui étaient (justement) tirés au sort pour entrer à l’université, les dirigeants français ont imaginé un système qui pourrait faire tache d’huile. Ni de gauche, ni de droite, et même pas « en même temps », ils ont choisi pour maître-mot celui de « l’accompagnement ». En quelque sorte, les étudiants seront « accompagnés » à partir du lycée ou du collège pour ne pas se tromper d’orientation et pour ne pas vivre ce que leurs aînés n’ont que trop vécu, à savoir un échec, souvent sans retour, à la fin de la première année d’études. Au-delà des coûts que cette politique du dépotoir à l’accès à la fac pouvait représenter pour la collectivité nationale, ce plan relève d’un sens aigu de la capacité à saisir et à comprendre l’université dans ce qu’elle est, et ne doit plus être, de ce qu’elle doit devenir ou pas.
Bien que certaines organisations aient immédiatement opposé quelques critiques plus ou moins justifiées à l’encontre de ce plan, la reconquête de l’espace académique français est en bonne voie. Elle l’est aussi grâce à la présence d’instances syndicales élues et responsables qui font preuve d’une culture de la gouvernance universitaire exercée conjointement par les étudiants, les enseignants, maîtres de conférences et professeurs, les services techniques et les instances politiques. Ainsi, depuis quelques décennies, les universités françaises sont aussi des lieux de cogestion que ses détracteurs, souvent étrangers, auraient tout intérêt à ne pas dénigrer trop rapidement.
Plus encore, conscient des difficultés financières auxquelles sont exposés les étudiants, le gouvernement français s’est bien gardé d’entrer dans une servitude comptable. Ce qui importe pour pour lui, c’est la réussite de l’université française et non celle des logiques financières qui, tôt ou tard, atteignent leurs limites, sinon créent la pire et la plus injuste des sélections, soit celle par l’argent. Ainsi, les étudiants français intégreront dès l’année prochaine le « régime général de la sécurité sociale », ce qui non seulement leur fera épargner une somme de plus de cent euros, mais aussi les fera bénéficier d’une couverture santé dont peuvent rêver leurs homologues étrangers.
Certes, l’université française, souvent au bord du gouffre, à l’exception de certaines institutions prestigieuses, n’est pas encore tirée d’affaire. Mais parce que bénéficiant d’une attention réellement plus politique que gestionnaire, elle pourrait redevenir, au sens noble du terme, ce « laboratoire académique » dont tous les Européens ont besoin. Elle renouerait alors avec ce beau nom qui résonne dans les oreilles de tous les amoureux de l’université : les « humanités ».

“Comparaison n’est pas raison”

Chaque étudiant en science politique vous le dira. La politique comparée est l’une des matières phares à laquelle il fut confronté durant son cursus universitaire. Pour mieux connaître son propre système, le voilà amené à en scruter d’autres. Dans un bel élan de générosité académique, tout lui semble comparable ; tout lui semble possible. Toutefois, victime d’un jeu de roulette scientifique, il pourrait aussi se rendre compte que « rien ne va plus », tant la tentation d’opposer un n’importe quoi à un autre n’importe quoi relève d’une mascarade méthodologique aux résultats trompeurs.
En 1974, les sociologues Jean-Pierre Cot et Jean-Pierre Mounier mettaient déjà en garde leurs lecteurs contre certains excès, déclarant qu’ « une comparaison fructueuse ne peut être effectuée qu’avec certaines précautions épistémologiques ». Plus de quarante ans se sont écoulés, mais leur leçon n’a toujours pas été retenue. Trop de comparatistes oublient encore que pour bien comparer, il faut d’abord se parer de quelques indispensables outils intellectuels. Incontournables et nullement désuets, ils évitent par exemple de tomber dans le piège d’une facilité lexicale, où la politique se résumerait à quelques mots clés, voire à quelques expressions passe-partout sans arrière-plan culturel, sinon sans fondement historique ou philosophique.
De nos jours, ces outils deviennent d’autant plus nécessaires que nos sociétés politiques connaissent des bouleversements auxquels elles ne s’étaient guère préparées. Pour pallier toute confusion, l’analyse comparative doit alors se prémunir contre moult présupposés qui, souvent par effet de mode, semblent répondre à l’air du temps. Par adhésion à l’esprit du moment, trop nombreux sont les observateurs de la chose politique qui se laissent gagner par des considérations plus conjoncturelles que structurelles. Répondant au besoin de l’actualité, ils oublient la contextualisation d’un événement dont l’analyse ne peut que tenir compte de son environnement historique, culturel et géographique. Tel fut récemment le cas, lorsque la victoire de Sebastian Kurz en Autriche fut comparée à celle d’Emmanuel Macron en France. Si les deux sont jeunes, ils ne représentent néanmoins pas la même sensibilité politique. Ainsi, leur âge ne constitue pas un critère essentiel et définitif pour déterminer leur positionnement au sein des exécutifs autrichien et français.
Parmi les mots à la mode, on retrouve toujours celui de « populisme ». Rabâché à tort et à travers, sa définition demeure d’autant plus floue que ce terme recouvre à la fois les processus démocratiques voulus par le peuple et les travers autoritaires engendrés par les manipulations dont ce même peuple peut faire l’objet. Devenu une expression commode, le populisme s’applique notamment à quelques partis politiques qui, dotés d’une incontestable assise démocratique, se sert de celle-ci pour semer et essaimer les idées que l’extrême-droite n’a jamais réussi à imposer par elle-même. S’agissant d’un sujet particulièrement sensible, les politistes devraient alors faire preuve d’une indispensable retenue analytique pour ne pas être les premières victimes d’une légèreté méthodologique qu’ils auraient développée sans y prêter garde.
Même les plus exposés d’entre eux ne sont pourtant pas à l’abri des comparaisons hasardeuses. Parfois autoproclamés « géopolitistes », ils se vantent d’être les meilleurs spécialistes de la politique intérieure, car croyant mieux que quiconque pouvoir la comparer aux systèmes politiques étrangers. Sauf que l’atterrissage académique s’avère plus douloureux que prévu. Leurs conclusions se heurtent parfois à la dure réalité des faits, car leur connaissance de l’autre demeure souvent insuffisante. La projection de leur schéma national sur un système politique différent du leur peut alors les conduire à commettre quelques erreurs. Ce danger guette aussi la Suisse qui, ici portée aux nues, peut aussi faire l’objet de critiques justifiées hors de ses frontières. Ainsi, ce n’est pas en dévoyant la démocratie directe de son essence pour enfreindre les principes du droit et le respect des traités et des valeurs que l’on fera de la procédure référendaire un modèle pour l’Europe.

Macron et Merkel à fronts renversés

Fin novembre 2016, il y a moins d’un an, tout était écrit d’avance. Après sa victoire aux primaires de la droite, François Fillon devait gagner les élections présidentielles françaises, tandis qu’Angela Merkel demeurait solidement arrimée à son fauteuil de chancelière. Invité le 23 janvier de cette année par la Fondation Konrad Adenauer, le premier nommé profita de son séjour berlinois pour présenter à la chancelière un « sursaut européen ». Dès son accession au pouvoir, Fillon devait le réaliser d’un commun accord avec Merkel. L’attelage avait belle allure et « le nouveau François » plaisait beaucoup plus à « Angie » que ne l’avait fait « l’ancien François ». En effet, celui-ci n’avait jamais conquis son cœur politique et n’adhéra guère à son projet européen.
Sauf que les histoires de couple ne sont jamais celles que l’on aurait voulu qu’elles soient. Fillon trébucha et Macron devint le huitième Président de la Ve République. Celui que la chancelière n’avait que tardivement inscrit sur ses tablettes, s’imposa. Mieux encore, il imposa rapidement son rythme et donna très vite le tempo à la relance franco-allemande en Europe. Ce n’était pas là déplaire à la chancelière. Toutefois, elle n’était pas toujours très encline à soutenir les propositions macroniennes, jugées à ses yeux trop françaises, trop politiques, par conséquent, trop interventionnistes, sinon trop dirigistes.
Néanmoins persuadée de rester à la chancellerie après les élections du Bundestag du 24 septembre dernier, Angela Merkel ne s’opposa pas aux ardeurs de son homologue français. Sauf que là aussi, l’histoire n’a pas été fidèle au texte d’un scénario écrit d’avance. La victoire de la chancelière était plus étriquée que prévu et pour la première fois s’esquissait ce que personne n’osait encore imaginer quelques jours auparavant. Sortie affaiblie du scrutin, devant nouer une coalition qu’elle n’a pas appelée de ses vœux, Angela Merkel ne dispose plus des mêmes coudées franches au sein du tandem franco-allemand. Autrefois presque seule à la manœuvre, elle ne peut plus laisser le président français sur son porte-bagages.
Expression empruntée au rugby, les mouches ont changé d’âne. Si le vent pro-européen souffle dans le dos de Macron, les turbulences politiques allemandes entravent la marche en avant de Merkel. Le Français veut plus, l’Allemande hésite. Non par mauvaise volonté, mais par la limitation de ses propres marges de manœuvre, désormais beaucoup plus restreintes qu’elles ne le furent encore au début de l’automne 2017. Sur le déclin depuis les dernières élections au Bundestag, la chancelière fait face à un Président qui se verrait bien dix ans à l’Élysée. Alors que Macron se prend maintenant pour le premier de cordée, Merkel entame déjà sa descente des sommets, n’ayant d’ailleurs que péniblement franchi l’obstacle du scrutin régional de Basse-Saxe le 15 octobre dernier.
La métaphore sportive a toutefois ses limites. La performance motrice du partenariat allemand ne tient pas seulement aux personnes. L’économie, mais aussi l’environnement géopolitique seront prépondérants dans les mois et années à venir. La France ne fera prévaloir ses positions que si elle s’astreint elle-même à rétablir ses comptes, sa compétitivité et œuvrer pour une baisse substantielle de son chômage. Quant à l’Allemagne, elle n’est pas non plus à l’abri de futures difficultés. Parce que confrontée à son déficit démographique et à l’indispensable renouvellement de ses infrastructures publiques, elle n’aura pour autre solution que de dépenser l’argent qu’elle n’a cessé de thésauriser ces dernières années. Plus encore, la République fédérale sera placée face à des choix cornéliens auxquels elle ne pourra pas se soustraire. Si d’une part, avec l’appui de Sebastian Kurz, elle se rapprochait de la Mitteleuropa, elle déclencherait les foudres de Paris. En revanche, elle pourrait d’autre part se rallier à la stratégie française et faire de l’euro un instrument politique, à la fois pour faire avancer l’Union avec ceux qui le souhaitent, sinon pour diviser les pays d’Europe centrale qui, pour certains d’entre eux, ne jouent plus le jeu européen.
Là aussi, le scénario n’est pas écrit d’avance. Face à un partenariat franco-allemand à fronts renversés, une règle majeure continuera néanmoins de guider leur engagement européen, à savoir celle d’avoir besoin l’un de l’autre, car l’Europe ne peut pas se passer ni de la France, ni de l’Allemagne.

La Dérive nationaliste des Libéraux allemands

Trop d’Européens ont commis la même erreur. Persuadés avec raison qu’Angela Merkel restera chancelière, ils ont oublié de formuler la vraie question qu’ils auraient dû se poser : celle de la coalition qui durant les quatre ans à venir dirigera la République fédérale d’Allemagne. Comment ne pas regretter que les dirigeants européens n’aient toujours pas compris que la RFA est dotée non d’un système présidentiel, mais d’un régime parlementaire, où ne compte en dernier ressort que la répartition des sièges au Bundestag ?

Parce que les sociaux-démocrates, excédés de ne jouer que les faire-valoir d’Angela Merkel, n’ont que pour unique choix de refuser une énième fois leur participation au sein de « la Grande Coalition », seule la formule « Jamaïque » entre désormais en ligne de compte. C’est la volonté implicite des électeurs allemands que nul n’est en droit de remettre en cause. A contrario, ces mêmes électeurs doivent également respecter l’avis exprimé par d’autres scrutins. En ce sens, les 10% d’Allemands ayant voté pour les libéraux FDP n’ont pas à imposer leur diktat au Président Macron, élu avec près des 2/3 des voix françaises en mai dernier. Ou pour reprendre les propos de ce dernier lors de son discours pro-européen du 26 septembre, « l’idée que celui qui veut le moins peut bloquer les autres est une hérésie ».

Demeurant toujours et encore le moteur de la construction européenne, la relation franco-allemande mérite bien mieux que le retour aux nationalismes dont la République fédérale n’est plus épargnée. Au-delà du succès de l’AFD, qu’un « fin politiste » allemand, officiant dans une université suisse allemande, n’hésite pas à qualifier de « parti dont l’Allemagne a besoin pour donner à la population allemande la possibilité d’exprimer un vote protestataire », excusez du peu !, la véritable crainte provient d’une droite libérale allemande. Dorénavant, celle-ci est pourvue d’un centre de gravité où se conjuguent un néolibéralisme par définition inégalitaire avec une pensée nationaliste que l’on avait trop vite enterrée.

Un regard historique sur le FDP permet de mieux comprendre son attitude plus que réservée envers l’approfondissement politique de l’Union européenne. Reviennent alors en mémoire les visages de Friedrich Naumann, d’Erich Mende ou d’Alexander von Stahl.  Alors que le premier se fit l’apôtre de la Mitteleuropa sous domination germanique – la Fondation du FDP porte d’ailleurs son nom -, le second et le troisième ont tenté de droitiser la République fédérale d’Allemagne, soit en arborant  la Croix de Guerre peu après la Seconde Guerre mondiale, soit en s’inspirant du modèle autrichien de Jörg Haider. En revanche, les Libéraux allemands ont également écrit quelques belles pages de la RFA. Mais, cela remonte aux années 70 lorsqu’ils rédigèrent lesdites « Thèses de Fribourg (en Breisgau) » qui ont ouvert la voie de la coalition « sociale-libérale » de Willy Brandt et Helmut Schmidt, marquée par de nombreuses réformes progressistes.

En 2017, on en est très loin. Le FDP inquiète, car il est de plus en plus inquiétant. Se délestant de son esprit d’ouverture, il n’a trouvé que l’Europe ultralibérale pour se refaire une santé. Avec les plus faibles que soi comme cible privilégiée, avec la Grèce comme ennemi financier n°1, avec le Mécanisme européen de stabilité financière (MESF) comme principal épouvantail et avec une monnaie commune perçue comme le symbole d’une soi-disant emprise dirigiste de quelques États aux appétits antiallemands, il se prononce contre la gouvernance de la zone euro. Ainsi, les Libéraux allemands font renaître les craintes que l’on peut ressentir à l’encontre d’une Allemagne que l’on n’aime pas, parce que se voulant dominatrice et sûre d’elle-même.

Heureusement, l’Allemagne mérite mieux que cela. Elle mérite d’être aimée pour ce qu’elle est devenue et pour ce qu’elle exècre d’avoir été. Aux Allemands cette fois-ci d’en prendre conscience et de recréer en leur sein ce capital de confiance que leur droite nationaliste et néolibérale est en train de détruire. Aux Européens aussi, et au premier chef aux Français, de faire preuve de résistance à l’égard de cette Allemagne, de se poser les bonnes questions à son sujet et surtout d’accepter le rapport de force politique avec une République fédérale d’Allemagne menacée par une dérive eurosceptique que le FDP ne cesse désormais de nourrir.

 

A l’Est, il y a du nouveau !

Les clichés ont la vie dure. Idem en politique européenne, où l’opposition entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est résiste toujours au cours de l’histoire. Près de vingt-huit ans après la chute du Mur de Berlin, trop nombreux sont celles et ceux qui n’ont pas intériorisé la fin de la division Est/Ouest. Quitte à les brusquer un peu, ne faudrait-il pas leur rappeler que Vienne, l’Autrichienne, est géographiquement plus orientale que ne l’est Prague, la Tchèque ?
Comme si la Guerre froide n’avait toujours pas disparu de leurs esprits, nombre de ressortissants européens raisonnent toujours avec des schémas d’antan qui ne correspondent plus à la réalité. Il en est de même pour la soi-disant « ex-Allemagne de l’Est » qui, jusqu’à la preuve du contraire, demeure l’Allemagne de l’Est, soit le territoire de la feue RDA.
A l’exemple de maints observateurs et spécialistes de la chose européenne, ces mêmes personnes ont à leur corps défendant une image d’une Europe encore divisée, sachant que les pays contributeurs de l’Ouest continuent de financer, la Pologne en tête, les pays receveurs de l’Est. Ainsi, l’Europe occidentale des riches semble toujours faire face à celle orientale des pauvres. Quoique partiellement exacte, cette dichotomie ne saurait ni perdurer, ni servir de grille de lecture pour mieux comprendre l’Union européenne de demain.
Appelée à se réformer dans les mois et années à venir, l’UE sera confrontée à des changements institutionnels dont « l’Europe de l’Est » ne sera pas épargnée. Passées les élections au Bundestag, l’Allemagne ne pourra plus ignorer la proposition française d’une gouvernance de la zone euro. Bien que rétive à l’accepter, elle devra lâcher du lest, aussi par fidélité au tandem franco-allemand que le Président Macron désire relancer pour relancer, à son tour, l’Europe.
Qu’elle prenne la forme « d’un gouvernement économique » ou celle « d’un parlement », voire celle « d’un Ministre des Finances », la zone euro va inévitablement se politiser. Concernant par définition tous les pays qui ont adopté la monnaie unique, elle constituera un nouvel échelon, situé entre une Union à vingt-sept et « un noyau dur européen ». Bien que peut-être souhaitable dans son principe, l’entrée en vigueur de ce denier demeure pourtant encore hypothétique à court ou à moyen terme.
Cinq États, de ce que l’on ne dénomme plus guère les PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale), membres de l’UE depuis 2004, feront par conséquent partie de cette zone euro beaucoup plus politique : les trois pays baltes, la Slovaquie et la Slovénie. Si les trois premiers font déjà bande à part, jouissant de bons résultats économiques, d’un voisinage à leur avantage avec la Scandinavie et d’un contexte géopolitique particulier à la frontière avec leur ennemi de toujours, la Russie, le cas de la Slovénie et surtout celui de la Slovaquie méritent une plus grande attention.
Alors que la Slovénie, autrefois membre de la Yougoslavie, se trouvera inéluctablement dans une situation beaucoup favorable que ne le seront la Croatie ou d’autres pays des Balkans, candidats à l’adhésion à l’UE, la Slovaquie aura pour principal atout d’être le seul État du « groupe de Višegrad » à faire partie de ce nouvel ensemble politique. D’ailleurs, son Premier ministre Robert Fico ne s’y est pas trompé. Souvent apostrophé de « populiste de gauche », ce social-démocrate, que l’on pourrait aussi désigner d’atypique, a compris l’opportunité que la politique européenne d’Emmanuel Macron pourrait lui procurer. Prêt en contrepartie à trouver un compromis sur l’épineux dossier des « travailleurs détachés », il sait que cette concession pourrait lui attribuer un rôle majeur et une place d’interlocuteur privilégiée au sein de cette nouvelle configuration politique.
Faisant d’une pierre deux coups, Robert Fico gagnera en notoriété européenne ce qu’il aura perdu en image de leader quelque peu démagogue. Doté d’une réelle respectabilité internationale, il devra néanmoins tenir compte des prochaines élections tchèques qui ne laissent guère entrevoir un ancrage pro-européen. En revanche, il aura réussi à créer une brèche au sein dudit « Groupe de Višegrad », également appelé V4, où plus que jamais les gouvernements nationalistes de Varsovie et de Budapest auront, par leur propre faute et leur propre volonté, fait l’impasse sur une nouvelle étape de l’intégration européenne.
Si l’UE devait bouger et instaurer une direction de la « zone euro », les conséquences seraient alors plus politiques qu’économiques. Tous les États membres de l’Union européenne en subiraient les retombées, négatives pour certaines, positives pour les autres. Quelques pays de l’Europe centrale semblent l’avoir compris, d’autres non, preuve qu’à l’Est, il y a du nouveau !

Allemagne: les élections de l’ennui

Le saviez-vous ? D’ici un mois, soit plus précisément le 24 septembre, auront lieu les élections allemandes. Rarement elles n’ont suscité aussi peu d’intérêt, tant la victoire d’Angela Merkel paraît assurée. A l’aube de son quatrième mandat, la chancelière n’a guère de soucis à se faire. D’ailleurs, elle ne s’en fait pas. Sa campagne sera réduite au strict minimum et le débat entre majorité et opposition risque de tourner court.

Aujourd’hui, première puissance européenne, l’Allemagne s’ennuie. Mais son ennui n’a rien à voir avec celui que l’ancien journaliste du Monde, Pierre Viansson-Ponté, décrivait, pour la France, dans son célèbre article du 15 mars 1968. Personne ne remet en cause le modèle de société de la République fédérale et sa jeunesse est la plus brave de toutes celles qu’elle a connues depuis des décennies. Comme ses aînés, la majorité des 15-25 ans se déclare satisfaite du système économique et approuve grosso modo la politique menée par le gouvernement allemand.

L’Allemagne fait envie. Envie pour son faible taux de chômage, envie pour sa position dominante, envie enfin pour sa réussite. L’Allemand aime réussir, réussir mieux que les autres, réussir pour se prouver à lui-même qu’il est le meilleur et prouver à autrui que son succès est d’abord celui de son mode de vie et de sa façon de travailler. Mais l’Allemagne aime aussi être aimée, aimée par elle-même, pour elle-même et surtout aimée par les autres. Alors que ces derniers lui reprochent parfois d’être une donneuse de leçons, elle pense être une donneuse de conseils. Parce que sincèrement persuadée d’avoir raison par définition, elle ne comprend pas que sa propre définition de la raison ne soit pas toujours partagée par ses voisins, ses partenaires, voire ses plus fidèles amis.

C’est pourquoi l’Allemagne déteste la critique. Notamment celle qui la confronte à ses propres certitudes et plus encore à ses propres faiblesses. Malheur à celui qui oserait s’aventurer sur ce terrain, car il en payerait chèrement le prix. Et c’est ce qui arrive à Martin Schulz, soit au (futur) candidat malheureux du SPD. Bien que bénéficiant d’un a priori favorable, d’autant qu’il avait parfaitement défendu, comme Allemand, l’Europe à la tête du Parlement de Strasbourg, il s’est trompé de stratégie électorale. Basé sur une analyse juste, son argumentaire s’est révélé faux. Avec pour objectif de dénoncer de réelles inégalités sociales, de pointer du doigt le gel des investissements publics et de plaider pour une meilleure répartition des fruits de la croissance, il a développé un langage que les Allemands ne souhaitent pas entendre. Ceux-ci veulent du positif et non du négatif. Même, et surtout, si le négatif existe bel et bien !

Par conséquent, les noms de la vainqueur et du perdant des prochaines élections au Bundestag sont connus d’avance. Angela Merkel les gagnera, Martin Schulz les perdra. Mais là, n’est pas la question essentielle. Au soir du 24 septembre, les Allemands de même que tous les autres observateurs s’interrogeront sur la composition du nouveau gouvernement et plus encore sur celle de la nouvelle coalition. Trois scénarios paraissent désormais envisageables. D’abord, une majorité absolue des sièges pour la CDU/CSU. Mais les Allemands n’aiment pas les cabinets unicolores. Puis, une coalition « logique et normale » entre les chrétiens-démocrates et les libéraux du FDP. Toutefois, faudra-t-il pour exister qu’elle ait une majorité de sièges au sein du Bundestag.

Enfin, ladite « coalition Jamaïque », du nom du drapeau jaune, noir, vert de ce pays, réunissant les trois formations que sont la CDU/CSU, le FDP et les Verts. Après un essai infructueux en Sarre, elle fut remise au goût du jour en juin dernier au Schleswig-Holstein. D’autant qu’elle pourrait parfaitement convenir à la chancelière qui ferait d’une pierre deux coups. D’une part, elle y trouverait les alliés qui correspondent le mieux à ses choix politiques et stratégiques ; d’autre part, par le ralliement des écologistes, elle aura divisé la gauche allemande, laissant cette dernière se départir dans l’une des crises les plus graves de son histoire. Reste le maintien de la grande coalition actuelle entre chrétiens- et sociaux-démocrates. Que le SPD en soit épargné, car rien de pire ne pourrait lui arriver que de rejouer les seconds rôles et de n’en récolter que les fruits amères de la défaite !