Le nouveau schisme de la gauche européenne

À l’heure de la commémoration du centième anniversaire des Congrès de Tours et de Livourne qui, en décembre 1920 et janvier 1921, scellèrent la scission entre les socialistes et communistes français et italiens, la gauche européenne se trouve dans l’une des crises les plus dramatiques de son histoire. À quelques rares exceptions près, elle est au bord d’un abîme plus idéologique qu’électoral. Éloignée des débats théoriques qui naguère, malgré quelques excès, faisaient sa force, elle est menacée par un nouveau schisme auquel elle ne s’était pas préparée. Si les affrontements entre marxistes-léninistes et menchéviques ne font plus recette, d’autres les ont remplacés. Peut-être moins virulents dans leur forme, ils ne le sont pas moins sur le fond.

Aujourd’hui deux gauches s’opposent l’une à l’autre. Tout aussi irréconciliables que ne l’étaient les communistes et les socialistes, elles divergent dans leurs croyances, sans être pour le moins unies dans leur essence. Si l’une puise sa pensée dans les Lumières et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, l’autre trouve ses sources d’inspiration dans un différentialisme anti-égalitaire. Alors que la première est universaliste, la seconde est communautariste. En ce sens, celle-ci refuse en amont « l’utilité commune des distinctions sociales ». Non seulement, elle les nourrit, mais elle les cultive pour prêcher un modèle de société discriminatoire, où chaque individu se distingue par les différences qui le séparent de son prochain.

Revendiquant souvent « un droit à la différence », la gauche communautariste reprend, consciemment ou non, une notion dont la nouvelle droite s’était revendiquée dès les années septante. Faisant fi d’une approche historique et dialectique de l’engagement contre les inégalités, elle perçoit son avenir dans l’addition de revendications sectorielles et plus encore identitaires. En toute logique, elle privilégie alors l’origine aux dépens d’une prise de conscience sociale et culturelle. Insistant sur le genre, la religion ou la race, elle épouse les schémas politiques d’une gauche américaine qui est toujours restée minoritaire au cours de sa longue et très infructueuse histoire.

Aujourd’hui, le vent en poupe, la gauche communautariste contribue à alimenter la crise de la gauche universaliste. Par crainte de perdre la bataille des idées, celle-ci se recroqueville sur elle-même et n’ose même plus afficher ses valeurs qui ont fait sa fierté. Elle s’accommode de tout, se tait et accepte ce qu’elle ne devrait pas accepter. Elle tombe grossièrement dans le piège que les communautaristes lui ont tendu et se conforme à une pensée dominante qui, en fin de compte, n’arrange que les dominants.

Prise dans le tourbillon d’une écriture post-coloniale, inclusive et aussi ridicule que politiquement correcte, elle s’incline et se soumet. Elle n’a plus le courage de ses opinions, alors que plus que jamais elle devrait l’avoir. Ses bastions intellectuels sont en danger et elle assiste sans broncher au détricotage de son capital culturel et social. Accusée de ne pas défendre les minorités, la gauche universaliste n’a d’autre réponse que de rester fidèle à son combat pour l’égalité, à savoir pour sa lutte contre tout ce qui peut opposer l’un à l’autre, l’homme à la femme, le noir au blanc, celui qui croit à celui qui ne croit pas.

Plus que jamais, cette gauche universaliste, digne du nom dont elle se réclame, n’a que pour seule planche de salut de se révolter contre son ennemie de l’intérieur. Appelée à fourbir ses armes contre d’inimaginables dérives auxquelles elle n’avait jamais songé, elle n’a pas d’autre choix que de reprendre le flambeau d’un débat d’idées qu’elle a lamentablement délaissé au profit de ses adversaires. Son terrain demeure le social, mais aussi la laïcité. Respectueuse plus que nulle autre de la liberté religieuse, celle-ci ne confond pas le pouvoir politique avec le pouvoir religieux. Elle permet en revanche de s’ouvrir à d’autres croyances, à condition toutefois que ces mêmes croyances ne dictent pas sous couvert de tolérance l’intolérable, la soumission des êtres à la loi de Dieu, de Vishnu ou d’Allah.

Comme Léon Blum l’avait naguère fait avec les conditions de Grigori Zinoviev, les universalistes de gauche doivent désormais refuser les conditions posées par une gauche de communautaristes qui, en pleine confusion idéologique, est prête à pactiser avec de nouvelles formes d’obscurantisme que la gauche humaniste et universelle a sans cesse récusées. La bataille s’annonce difficile et n’est pas gagnée d’avance. Elle mérite néanmoins d’être menée pour la noblesse de la cause, mais plus encore pour un modèle de société européen qui a toujours préféré unir que diviser.

 

Quand la burqa dévoile les divisions de la gauche

S’adressant dans une lettre ouverte aux porteuses de burqa, une femme de lettres et militante féministe s’exprimait ainsi dans une chronique parue dans le Nouvel observateur en 2009 : « sommes-nous à ce point méprisables et impurs à vos yeux pour que vous nous refusiez tout contact, toute relation, et jusqu’à la connivence d’un sourire ? ». Prononcés il y a près de douze ans, ces mots n’ont pas pris une ride. Signés d’Elisabeth Badinter, dont l’action pour l’égalité des sexes n’a jamais été démentie, ils s’inscrivent dans la tradition laïque de la gauche française. Aux avant-postes d’un combat perpétuel, voire d’un plébiscite de tous les jours, celle-ci est largement restée fidèle à sa volonté émancipatrice. Désormais confrontée aux dérives communautaristes de quelques-uns de ses frères et sœurs de combat, elle se sent menacée par un discours auquel elle ne peut accorder aucun crédit politique. Relayé en France par les amis de Jean-Luc Mélenchon, il reste largement minoritaire dans l’hexagone, contrairement au monde anglo-saxon et aussi en Europe, et plus particulièrement en Suisse, où il n’a pas cessé de faire des émules depuis plus d’une décennie.

Beaucoup plus que ce n’est le cas à droite, les questions religieuses, identitaires et de genre divisent profondément la gauche d’aujourd’hui. Objets de discorde, elles ravivent des plaies malignes, mais non incurables au sein d’une famille politique qui, sans succomber à la gravité des maux qu’elle subit, n’est toutefois pas en mesure d’apporter le moindre remède pour pallier la crise idéologique qu’elle traverse. Première victime de cette forme nouvelle de délitement intellectuel, son école universaliste perd de plus en plus pied et, acculée comme jamais, abandonne les positions qu’elle avait naguère acquises de haute lutte.

Scindée entre son ancrage laïc à la française et son multiculturalisme à l’américaine, la gauche européenne semble désormais privilégier la seconde. À l’image de la votation sur l’interdiction de la burqa, la Suisse ne fait pas exception à la règle : le PS et les Verts ont choisi leur camp et voteront non. Ralliés aux positions d’une politique qui feint d’ignorer le fossé qui existe entre ces deux approches, ces partis épousent ipso facto l’avis de ceux qui, jusque dans certains milieux universitaires, interprètent le port du voile intégral comme une liberté accordée aux femmes musulmanes.

À faire sursauter d’émoi et de rage des milliers de féministes, citoyennes et citoyens hostiles à toute forme d’enfermement, ne serait-ce que celle symbolisée par un vêtement, l’attitude de la gauche suisse est très largement influencée par l’école germanique de l’islam. Entre stéréotypes bienveillants, tolérance excessive à tolérer les intolérants et une naïveté apparente, bien que non dénuée d’intérêts inavoués, celle-ci n’a pour autre objet que de relativiser la violence physique, terroriste et morale exercée à l’encontre des chrétiens, juifs, non-croyants et autres mécréants. À ne voir dans les attentats islamistes que le résultat d’une radicalisation de petits délinquants ou à déclarer, à l’exemple du professeur Perry Schmidt-Leukel de l’Université de Münster, que l’assassinat du père Hamel en 2016 à Saint-Étienne- du-Rouvray, ne serait guidé par aucune motivation religieuse, car « dans une guerre de religions, il ne peut y avoir que des attaques guerrières provenant des deux côtes » (sic !), c’est là non seulement faire injure aux victimes de Daesh, mais aussi atteindre une limite éthique, historique et humainement irresponsable qu’aucune gauche, digne de son nom, n’est pas en droit de franchir.

Aujourd’hui, cette même gauche est prise à son propre piège, faute de ne pas avoir su redonner au mot libération le sens qu’elle lui avait naguère attribué. Alors que dans de nombreux de pays de confession musulmane, beaucoup de femmes dénoncent les traditions et les contraintes sexuelles qui les oppriment, les partis occidentaux, appelés à défendre leurs droits, sombrent dans une nouvelle forme de déni qui les déshonore. Pire encore, ils laissent le champ libre à l’extrême droite qui, pour des motifs exclusivement xénophobes, a réussi à faire de la lutte anti-islamiste son fonds de commerce. Tel est le cas en Suisse, où le « le comité d’Egerkingen » a toutes les chances d’inscrire une nouvelle victoire à son palmarès grâce à son initiative antiburqa et à servir, au-delà des frontières de la Confédération, d’aiguillon et de modèle pour d’autres organisations partageant ces mêmes convictions.

Presque nulle part en Europe, la gauche n’a su prendre la dimension de ce danger politique. Face à des classes sociales désabusées et à des sympathisants en perte de repères idéologiques et philosophiques, elle offre un espace à la droite, et plus encore à la droite extrême.  Ce constat a été établi depuis plusieurs années par des élus de terrain ou autres dirigeants politiques qui, en France, comme André Gérin, en sa qualité de député-maire communiste de Vénissieux, ville de la banlieue lyonnaise, avait présidé de 2009 à 2010 « la mission d’information parlementaire sur la pratique du port du voile intégral sur le territoire national ». Ainsi, des partis, comme le Rassemblement national, la Ligue, l’AFD ou l’UDC se sont engouffrés dans une brèche et profitent aujourd’hui du silence de leurs adversaires pour récolter les fruits de leur propagande haineuse. Il ne suffit pas de le déplorer, mais également d’en rechercher les causes et de s’interroger sur la faillite d’une gauche européenne, en l’occurrence suisse, qui, à l’exemple de la votation du 7 mars prochain sur la burqa, dévoile ainsi ses profondes divisions au grand jour.

 

 

 

Laschet ou Söder: la République de Berlin tourne ses regards vers l’Ouest

Avec l’élection d’Armin Laschet à la tête de la CDU, Angela Merkel a inscrit un nouveau succès à son palmarès politique. Plus aisément que prévu, son candidat a réuni sous son nom près de 53% des suffrages, infligeant au favori des sondages, Friedrich Merz, une nouvelle et cinglante défaite. Mauvais perdant, celui-ci a revendiqué pour lui le poste de ministre fédéral de l’Économie, se heurtant immédiatement à une fin de non-recevoir de la chancelière. Pourtant, cela n’est qu’une broutille de fin de congrès, car les véritables enjeux sont ailleurs.

La CDU de Laschet rappelle celle de Kohl, voire celle d’Adenauer. Elle évoque celle de la République fédérale d’avant 1989, à savoir celle du modèle ordolibéral qui a fait de l’Allemagne de l’Ouest le principal moteur économique de la Communauté européenne. Né dans un quartier d’Aix-la-Chapelle, d’origine modeste, le nouveau numéro un de la CDU a grandi dans l’une des villes les plus occidentales de la RFA. À la tête du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie depuis 2017, il incarne une tradition catholique, conservatrice, européenne et sociale de la démocratie chrétienne allemande. En ce sens, il renoue avec les racines du plus grand parti allemand qui a gouverné le pays depuis près de cinquante-deux ans.

Toutefois, l’heure ne saurait être à la nostalgie. En contradiction parfaite avec quelques commentaires hâtifs qui feraient d’Armin Laschet le digne successeur de ses prestigieux prédécesseurs, la prudence est de mise. D’une part, il n’est pas assuré de devenir le futur chancelier, d’autre part l’Allemagne d’aujourd’hui n’est ni celle d’Helmut Kohl, a fortiori ni celle de Konrad Adenauer. Élu à la présidence de la CDU par des délégués très majoritairement implantés à l’Ouest, Armin Laschet ne bénéficie que peu de crédit auprès des militants chrétiens-démocrates de l’Est. Minoritaires au sein du parti, ceux-ci se sont prononcés pour Friedrich Merz.

Pourtant, ils ne sont pas en mesure de barrer la route de la chancellerie à Armin Laschet. Un obstacle d’une tout autre envergure se dresse dorénavant devant lui. Alors que la Bavière n’avait jamais réussi à placer l’un des siens à la tête du pays, ni le légendaire Franz-Josef-Strauβ en 1980, ni Edmund Stoiber en 2002, elle pourrait se féliciter de l’arrivée de son Ministre-Président au pouvoir à Berlin. Chef de la CSU, aux manettes du gouvernement régional à Munich, Markus Söder a toutes les chances de coiffer sur le fil le nouveau président de la CDU pour arracher la tête de liste des chrétiens-démocrates et sociaux lors des élections au Bundestag, prévues le 26 septembre prochain. Non seulement favori des sondages, ce protestant de Nuremberg paraît plus apte à endosser le costume de l’homme d’État que ne pourrait le faire son concurrent rhénan.

C’est bel et bien en ces termes que se pose aujourd’hui l’avenir politique de l’Allemagne. Après avoir été dirigée pendant seize ans par une chancelière de l’Est, certes née à Hambourg – ses parents ayant rejoint la RDA par sympathie pour le régime communiste -, la République fédérale semble à nouveau déplacer son centre de gravité vers l’Ouest. Pour autant, elle n’est pas prête à renouer avec le modèle rhénan qui sous sa forme originelle n’existe plus. Plus de trente ans après son unité, le pays a entre autres fait le deuil d’un l’affrontement entre les chrétiens- et sociaux-démocrates, arbitré selon les époques par des libéraux du FDP plus ou moins proches de la CDU/CSU ou du SPD.

Aujourd’hui, le paysage politique allemand est beaucoup plus complexe qu’il ne l’était avant l’arrivée d’Helmut Kohl au pouvoir en octobre 1982. À cette date, seuls trois groupes parlementaires étaient représentés au Bundestag. Aujourd’hui, ils sont au nombre de six, ce qui ne facilite pas la composition des coalitions gouvernementales. Alors que le SPD refusera probablement à rejouer les faire-valoir de la CDU/CSU, que la Linke demeurera sur les bancs de l’opposition, de même que l’AFD, tous les regards se tourneront vers les Verts qui, avides de pouvoir, sont prêts à payer le prix qu’il faudra pour réoccuper après 2005 des strapontins ministériels. Que ce soit avec Armin Laschet ou plus encore avec Markus Söder, ils veulent former, coûte que coûte, le premier cabinet « écolo-chrétien-démocrate » en Allemagne.

Impensable à Bonn, l’alliance entre la CDU/CSU avec les Verts n’effraie plus personne en RFA. Regroupant deux formations peu ou prou centristes, elle s’éloigne des schémas d’antan. Elle ne puise ni ses sources dans le « capitalisme rhénan » d’autrefois, ni dans un pacifisme intransigeant auxquels les Verts ont renoncé depuis belle lurette. Elle n’est que l’expression de la « République de Berlin ». Consciente et satisfaite d’elle-même, celle-ci se sent à l’aise pour mener sa politique comme elle l’entend. D’abord sur le plan intérieur, mais aussi au niveau des affaires étrangères et de l’Europe, où son ambition est à des années-lumière de ce qu’elle fut du temps où la RFA n’était qu’un « nain politique ». Pas sûr néanmoins que tous ses partenaires, notamment au sein de l’UE, l’aient compris, même si Armin Laschet devait nonobstant être le prochain chancelier !

 

 

 

 

 

Le fédéralisme sur la sellette

Dès le printemps 2020, plusieurs députés de l’UE se sont prononcés pour la création d’un « consortium de recherche européen sur le vaccin, assorti de financements adéquats, [ayant pour objet] d’encourager les laboratoires pharmaceutiques et les centres de recherche européens à travailler ensemble ». Réalistes et visionnaires à la fois, leur demande répondait au besoin d’élever la santé au rang de compétence européenne. Si tel n’est pas encore le cas, rien ne s’oppose à ce qu’il en soit ainsi. La leçon de la crise sanitaire est en effet sans appel : le traitement purement local de la Covid a rapidement atteint ses limites. Bien que les interventions sur place demeurent prioritaires pour endiguer ses conséquences à court terme, elles sont largement insuffisantes pour empêcher une propagation de plus grande ampleur. Désavoués par la dimension géographique de la pandémie, les partisans de la proximité en sont pour leurs frais. N’ayant pas admis que le virus ne connaît pas de frontières, leur pensée se heurte désormais à la dure réalité des faits.

La Covid aura eu pour mérite de situer le débat sur le fédéralisme dans une optique moins idéologique. Alors qu’à l’époque de la première vague, l’Allemagne et la Suisse se félicitaient de l’excellence de leur système pour avoir mieux su circonscrire que d’autres le nombre de leurs victimes, ces deux pays ont dû revoir leur copie à la fin de l’année 2020. Angela Merkel fut obligée de batailler ferme contre les Länder, tandis que le Conseil fédéral ne savait plus où donner de la tête face aux cantons. Source de dysfonctionnements et de manque de résolution auxquels les Suisses n’étaient guère habitués, le Kantönligeist a contribué à un imbroglio politique et épidémiologique que nul citoyen n’aurait pu s’imaginer il y a encore quelques mois.

Pas plus que ne l’est le centralisme, le fédéralisme n’est pas la panacée universelle pour résoudre une crise. En mesure de trouver des solutions à certains conflits, il peut aussi les aggraver. De même souvent jugé moins bureaucratique, il n’est pas dénué de lourdeurs administratives qui paralysent certaines prises de décision. Alors que le virus n’attend pas la moindre consultation pour se propager sur l’ensemble du territoire national, les autorités politiques se chamaillent pour défendre leur pré carré. Satisfaits d’agir au sein de leur propre espace, ils oublient que la Covid ne suit pas la même logique et que ses victimes se répartissent indépendamment de leur appartenance communale ou cantonale.

Dans ce « monde d’après », dont faute de vision on ne cesse de nous rabâcher les oreilles, le temps est venu de dépasser l’opposition entre le centralisme et le fédéralisme. Alors que le premier pèche par une opacité autoritaire, le second se réfugie dans une défense excessive du particularisme. Plus que jamais, un nouvel équilibre doit naître entre d’une part un respect égal des droits et des devoirs pour tous et une prise en compte des disparités locales, régionales, voire nationales de l’autre. Cette approche se retrouve aussi dans l’idée même de « fédération des États-nations » que l’ancien président de la commission européenne Jacques Delors avait utilisée en son temps. Oxymore politique par excellence, cette formule n’a pas encore été traduite dans les faits et demeure par conséquent plus théorique que pratique.

Le virus ne changera certainement pas le cours de l’histoire. Pas plus qu’il ne mettra en cause les traditions souvent ancestrales des systèmes politiques européens ou autres. Peut-être aura-t-il pour mérite de poser les jalons d’une nouvelle approche pour surmonter une dialectique trop prisonnière de ses œillères idéologiques. Aux enfants d’un nationalisme centralisateur, il apprendra que l’État et la nation ne garantissent pas toujours cette égalité à laquelle ils aspirent ; aux disciples du localisme fédéraliste, il enseignera que la diversité n’est que trop souvent synonyme de disparités économiques, sociales ou culturelles. Alors que le public vient ces derniers mois de porter secours au privé, l’heure d’une certaine humilité a sonné. Dorénavant, chacun sait qu’il ne peut pas uniquement compter sur soi-même, qu’il a besoin des autres et que la responsabilité individuelle ne se suffit plus à elle seule pour se prémunir de tous les maux.

Pilule dure à avaler pour certains, le fédéralisme a du plomb dans l’aile. Toutefois, parce que plus transparent et à certains égards plus démocratique que d’autres systèmes, il peut se sauver par lui-même. Par exemple, en acceptant le partage, sinon l’abandon de certaines de ses compétences, où expérience faite ces derniers mois, il a failli. Comme préconisée par les députés européens dès le premier trimestre de 2020, une politique européenne et coordonnée de la santé aurait pu ainsi éviter nombre de déboires et de drames humains qui n’ont cessé d’alimenter une actualité dont tout le monde se serait volontiers passé !

 

Accord-cadre: la Suisse n’en veut pas

Invité dernièrement à se prononcer dans une conférence à distance sur l’avenir des relations entre la Suisse et l’Union européenne, le nouvel ambassadeur d’Allemagne en Suisse, Monsieur Michael Flügger, s’interrogeait sur les intentions réelles du gouvernement fédéral à l’égard de l’accord-cadre. Sans surprise, sa question resta sans réponse. Aucun de ses interlocuteurs ne saisit la balle au bond, de peur de commettre un faux pas diplomatique, contraire aux bons usages du langage policé en vigueur dans les milieux de la politique internationale.

En l’occurrence, cette sphère du non-dit n’a plus lieu d’être. Le temps est venu d’exprimer tout haut ce que la majorité pense tout bas : la Suisse ne veut pas de l’accord-cadre. Gênée aux entournures pour se sortir d’une situation à laquelle elle regrette d’avoir apporté son concours, la Confédération a de plus en plus recours à des artifices rhétoriques, juridiques ou économiques pour se retirer des pourparlers avec la Commission européenne. Ne voulant pas assumer seule la responsabilité de l’échec éventuel des négociations, elle se plaindra alors du manque de compréhension dont ses interlocuteurs auraient fait preuve à son égard.

Le scénario n’a rien d’original. Si l’accord-cadre ne voit pas le jour, ce sera la faute de l’UE. Ayant adressé une fin de non-recevoir aux demandes de la Suisse, elle sera accusée de tous les maux par Berne pour ne pas avoir respecté la volonté populaire, pour avoir enfreint les règles élémentaires de la souveraineté, voire pour avoir voulu imposer sa bureaucratie sur tout le territoire helvétique. Cela sonne comme un disque rayé et n’impressionne pas le moins du monde une Union européenne qui ne se fait plus guère d’illusions sur le prétendu esprit de conciliation du Conseil fédéral.

Ne tirant visiblement aucune leçon des difficultés que la Grande-Bretagne rencontre dorénavant avec la mise en œuvre du Brexit, la Suisse se satisfait dans son attitude réfractaire et se cantonne à ses demandes de clarifications. Toutefois, personne n’est dupe. Rétorquant à bon escient au Conseil fédéral qu’il est assez grand pour clarifier par lui-même un texte auquel il a pourtant souscrit, l’UE aura beau jeu de le rappeler à ses obligations.

De fait, la Suisse ne veut pas endosser l’échec de l’accord-cadre. À la recherche tous azimuts de boucs émissaires, elle accuse non sans raison les syndicats sur le plan intérieur et la Commission sur le plan européen. S’appropriant le vieil adage, selon lequel c’est toujours la faute des autres, elle croit se tirer d’une affaire qui, pour plus longtemps que bon lui semble, risque de l’embourber dans ses propres contradictions. Berne oublie tout simplement que la Confédération n’est pas la seule maître du jeu et que l’UE n’attendra pas éternellement une solution qui puisse lui convenir.

Courroucée par l’interprétation donnée par la Suisse suite au refus de l’initiative de limitation du 27 septembre dernier, l’Union européenne sait désormais que la Confédération helvétique n’a plus qu’une seule idée en tête : celle du maintien in extenso et pérenne des accords bilatéraux. En toute logique, l’adoption d’un accord-cadre contrevient alors aux plans échafaudés depuis quelques semaines dans les travées du Palais fédéral. Cela explique aussi la mise à l’écart du secrétaire d’État Roberto Balzaretti, prié de se refaire une santé sur les bords de la Seine, le dessaisissement du dossier européen du Département fédéral des affaires étrangères au profit de celui de justice et police et l’absence d’un calendrier précis pour entamer de nouvelles discussions avec Bruxelles.

Peut-être jamais autant divisée depuis « le dimanche noir » du 6 décembre 1992, scindée en deux à l’exemple du résultat du vote sur les « multinationales responsables » du 29 novembre dernier, en proie à de sérieux conflits culturels et politiques entre ses régions linguistiques, mais aussi et surtout entre ses villes et ses campagnes, confrontée à l’éclatement de ses partis bourgeois et du centre de même que tiraillée au plus haut niveau pour élaborer une stratégie efficace contre la Covid,  la Suisse veut faire de l’Europe son champ de bataille pour retrouver une part de son pouvoir de décision, voire de sa souveraineté nationale. Elle en a parfaitement le droit. Tout comme l’Union européenne a aussi le droit de mettre fin à l’accès suisse à son marché intérieur, car comme tout chat échaudé qui craint l’eau froide, elle serait aussi en mesure de sortir ses griffes à l’encontre d’un pays qui, à vouloir toujours jouer perso, pourrait à plus ou moins brève échéance se retrouver sur le banc de touche.

 

 

Le sens politique de la responsabilité éthique

Tiens, on en entend plus parler ! De celles et ceux qui nous vantaient, il n’y a pas si longtemps que cela, les mérites de l’immunité collective pour combattre la Covid 19. Pas plus médecins que la très grande majorité d’entre nous, ces diafoirus, calfeutrés dans les salons cosys de la presse zurichoise, ont aujourd’hui intérêt à se la mettre en sourdine. Marchands de sable, ils auraient non seulement mis en danger la vie de plusieurs dizaines de milliers de nos concitoyens, mais aussi porté atteinte à notre économie qui n’aurait pas supporté l’explosion exorbitante des coûts du système de santé. Mais laissons à ces aficionados de Trump ou Bolsonaro le soin de faire leur mea culpa, à condition qu’ils soient un jour capables de le faire.

Rare aspect positif de la crise sanitaire, la question de l’humain semble reprendre la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter au sein du débat politique. À l’opposé d’une dialectique qui confronterait l’homme et l’économie, la priorité revient aujourd’hui à l’humanisme. Alors que chacun se gargarise d’imaginer le « monde d’après », la question éthique a retrouvé ce brin de légitimité que des managers, des CEO ou autres financiers de tout poil lui avaient contesté depuis la domination de l’idéologie néolibérale.

Bien que restée en-deçà des espoirs nourris à son égard, la « responsabilité sociale des entreprises » (RSE) figure depuis une dizaine d’années sur l’agenda de l’Union européenne. À l’exemple de ses propres efforts pour instaurer un salaire minimum européen, celle-ci se heurte toutefois à l’hostilité de certains pays membres et d’une grande partie du patronat européen. Cela n’est pas sans rappeler l’opposition qui se manifeste aujourd’hui en Suisse à propos de l’initiative « Entreprises responsables – pour protéger l’être humain et l’environnement ». Que ce soit à l’intérieur de nos propres frontières ou de celles de l’espace communautaire, la morale et le civisme tentent de récupérer leurs lettres de noblesse qui leur furent si longtemps retirées par aveuglement ou par le goût immodéré d’un vil profit capitaliste.

Certes par pure coïncidence du calendrier, cette initiative populaire arrive au bon moment. À l’heure où le coronavirus a l’outrecuidance de ne pas respecter la sacrosainte neutralité helvétique sur notre territoire, cette votation a pour qualité première de nous rappeler qui nous sommes, à savoir des femmes et des hommes dignes de notre nom qui ne peuvent plus accepter l’exploitation inhumaine d’autres femmes, hommes – et enfants – également dignes du leur. N’ayant peut-être pas le monopole du cœur, les initiants ont le cœur à l’ouvrage non seulement pour le plus grand bien de milliers de personnes maltraitées à travers le monde, mais aussi pour la renommée internationale de notre pays. Car, au-delà des intérêts particuliers de telle ou telle entreprise, la grande gagnante de cette initiative, si elle devait être adoptée, ne serait autre que la Suisse.

 

Ouf de soulagement ou prudence de mise ?

À l’annonce de la victoire de Joe Biden, non seulement une majorité d’Américains mais plus encore d’Européens a poussé un grand ouf de soulagement. Après quatre années de trumpisme, les États-Unis auraient tourné la page d’un isolationnisme, d’une arrogance et d’un autoritarisme sans précédent. À l’exception de quelques gouvernants illibéraux des PECO, dont le président slovène qui s’empressa au lendemain du vote du 3 novembre 2020 de féliciter le locataire de la Maison Blanche pour sa réélection, la plupart des dirigeants européens n’ont pas caché leur joie de ne plus avoir affaire à Donald Trump.

Sans nul doute, les plus démunis, les personnes privées d’assurance maladie, les Américains ouverts sur le monde, les militants écologiques et autres milieux culturels et universitaires sont les grands vainqueurs de ce scrutin. Le retour promis des USA à l’accord de Paris sur le climat ou une approche beaucoup plus humaine pour enrayer l’épidémie de COVID constituent plusieurs avancées qui méritent d’être saluées à leur juste valeur. Indéniablement, la victoire de Joe Biden est une excellente nouvelle pour des dizaines de millions d’Américains, mais aussi pour un monde attaché à l’État de droit, à la démocratie et au respect des autres.

Mais, pour s’en référer à Molière, il ne faudrait pas « que nos sentiments ne se masquent jamais, sous de vains compliments ». Espoir comblé à court et à moyen terme, le succès de Joe Biden ne constitue pas cette bonne nouvelle dont se gargarisent un trop grand nombre d’Européens. Elle pourrait aussi se traduire par un retour à des schémas de pensée traditionnels qui ne feraient que ralentir le processus de l’intégration européenne. Pas plus que ne l’ont été ses prédécesseurs, le futur président des États-Unis d’Amérique n’est pas un fervent partisan d’une Europe qui aurait décidé de voler de ses propres ailes.

Fidèle au modèle que l’ancien Secrétaire d’État de George Bush, Donald Rumsfeld, avait résumé, le jour de la célébration du 40e anniversaire du traité franco-allemand de l’Élysée, par sa célèbre formule de la « new Europe » opposée à la « old Europe », Joe Biden ne favorisera pas l’unité du vieux continent. Pas plus que ne l’avait fait Barak Obama, lorsqu’en septembre 2013 celui-ci avait laissé en rade le président François Hollande pour intervenir en Syrie, il ne s’engagera pas pour défendre les intérêts européens. En revanche, il maintiendra son soutien aux pays du Golfe qui, par ailleurs, comme le fait l’Arabie saoudite, entretiennent des relations pour le moins ambiguës avec le terrorisme islamiste.

Dans la plus pure tradition démocrate de la politique étrangère américaine, la prudence, sinon le repli sur soi, resteront de mise. Président âgé de près de 78 ans, élu pour quatre ans, Joe Biden ne présente pas les garanties nécessaires pour asseoir une relation d’égal à égal entre les USA et l’Union européenne. La faute en incombe aussi à l’UE, car trop nombreux sont encore ses dirigeants, qui enfermés dans leur légendaire naïveté du parapluie américain, croient toujours à la fable de l’excellence du partenariat USA/Europe ou à celle de la protection du modèle transatlantique. Alors que la réélection de Donald Trump aurait permis d’aborder sans ambages la question du maintien de l’OTAN, la victoire à l’arrachée de Joe Biden risque de la mettre sous le boisseau.

Pourtant, ces mêmes Européens auraient bien tort de se voiler la face. Qu’ils l’espèrent ou le craignent, la question d’une alternative au Pacte de l’Atlantique Nord ne peut pas attendre quatre années de plus. Sans contre-projet crédible, l’Union européenne se trouverait fort démunie et risquerait de payer au prix fort son manque de prévoyance politique et stratégique. Confrontée à des États-Unis profondément divisés et dont personne ne connaît au juste le choix que ses électeurs feront d’ici quatre ans, en opposition à un modèle trumpiste qui n’a peut-être pas dit son dernier mot et en décalage avec une gauche made in USA qui, au lieu de verser et de s’enfoncer encore un peu plus dans le communautarisme serait beaucoup plus inspirée de se référer à ses classiques, l’Europe n’a pas le droit à l’erreur. Son avenir ne se conjuguera pas au mode d’un multilatéralisme, aux contours plus flous que jamais, mais sera le fruit d’une volonté d’indépendance politique, d’une plus grande souveraineté militaire et d’une véritable politique extérieure dont, pourtant, pour reprendre la formule d’un ancien ministre français des Affaires étrangères, elle n’a tracé à l’heure actuelle, que « l’esquisse de l’esquisse ».

 

 

 

Les précieuses ridicules de l’écriture inclusive

Celles et ceux qui liront ces lignes et ces mots comprendront que ces dernières et ces derniers n’ont pas été choisies et choisis au hasard, car utilisées et utilisés, dans ce cas, à bon escient. Parce que fortes ou forts en orthographe, les premières nommées et les premiers nommés appliqueront les règles grammaticales et les principes grammaticaux qu’elles et ils auront toujours apprises et appris à l’école. Amoureuses et amoureux du français, elles et ils, si émerveillées et émerveillés par la parole et le mot, rendront femmage et hommage à toutes ces autrices et auteurs qui, maîtresses d’art et maîtres d’art de l’écriture, n’ont négligé aucune précision ou n’ont omis aucun détail qu’elles et ils ont apportée et apporté à leur texte. Expertes et experts de la belle phrase, elles et ils se sentiront confortées et confortés par le plaisir qu’ils et elles éprouvent en lisant une page bien écrite ou un livre bien écrit.

Nulle rédactrice et nul rédacteur ne s’affoleront à rectifier ces incongrues répétitions que chaque institutrice ou instituteur a pourtant demandé à ses écolières et écoliers d’éviter à tout prix. Les lectrices et les lecteurs sauront que c’est la page qui est bien écrite et que c’est le livre qui est bien écrit. Par conséquent, la page qu’elles et ils ont lue leur- s’il vous plaît sans « e » – a plu et le livre qui leur a plu est celui qu’elles et ils ont lu. Fruit d’un intellect réfléchi et d’une pensée réfléchie, la littérature fait naître en chacune et chacun d’entre nous un goût immodéré et une joie immodérée qui resurgissent tous les jours, parfois aux heures les plus dures et aux moments les plus durs, souvent aux minutes les plus heureuses et aux instants les plus heureux.

Instruites et instruits, cultivées et cultivés, curieuses et curieux, passionnées et passionnés, les aimantes et aimants de la phrase bien construite et du discours bien construit ne supporteront pas plus longtemps cette façon, ce procédé de dénigrer au nom d’un pseudo- égalitarisme mal léché une langue qui a mis l’amour au masculin et la culture au féminin. Parce qu’il n’y a pas d’amour sans culture et pas de culture sans amour les deux genres s’imbriquent l’un dans l’autre, comme un homme dans une femme, comme un plaisir couplé à la jouissance. À l’exception de certaines allusions salaces, la féminisation des mots n’est pas répréhensible en soi. Elle le devient lorsqu’elle frise la bêtise ou, pour paraphraser Molière, se conjugue avec des « précieuses ridicules » qui sont à la cause des femmes ce que le snobisme est à l’art de vivre.

Message destiné aux âmes mal nées, qu’il soit maintenant permis, avec Edmond Rostand et sa « Tirade du nez », de terminer avec ces vers  si inimitables et si justes qui, plus que nuls autres, soulignent la beauté et l’exclusivité de la langue française: « Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit,
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres, Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres, Vous n’avez que les trois qui forment le mot: sot !, Eussiez-vous eu, d’ailleurs, I’ invention qu’il faut, Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, Me servir toutes ces folles plaisanteries, Que vous n’en eussiez pas articulé le quart, De la moitié du commencement d’une, car Je me les sers moi-même, avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve ».

 

Entre entourloupe et impasse

Les déclarations étaient écrites à l’avance. Après le rejet de l’initiative de limitation de l’UDC, le Conseil fédéral salua l’issue de la votation. Il avait gagné et les autres avaient perdu. Fort de l’appui du peuple suisse, il pouvait en effet se féliciter de « poursuivre la voie bilatérale », précisant par ailleurs que « c’est même pour la dixième fois que [les électeurs] l’ont fait depuis l’an 2000 ». Soit, mais cela ne règle en rien la donne qui elle, en revanche, a bel et bien changé depuis vingt ans.

À observer de près la politique européenne de la Suisse, gouvernement et partis ont profité de ce scrutin pour duper, à l’aide de la démocratie directe, un électorat qui, après avoir glissé en toute bonne foi son bulletin dans l’urne, n’y a vu que du feu. À faire du 27 septembre 2020 une date cruciale pour l’avenir européen de la Confédération, ils se sont bien gardés d’énoncer les vrais enjeux, notamment ceux portant sur l’accord institutionnel, auxquels la Suisse est désormais obligée de répondre. Sachant que l’arrêt de la libre circulation des personnes aurait mis fin à la voie bilatérale, ils n’ont fait que dénoncer l’initiative, sans pour autant décliner leurs intentions futures. Seules la radio et la télévision publiques eurent le courage de publier, deux jours avant le vote, une lettre des partenaires sociaux en date du 14 août dernier. Signée par « une sainte-alliance syndico-patronale », son contenu est non seulement connu depuis plusieurs semaines à Berne, mais scelle aussi le sort de l’accord-cadre avec l’UE qualifié, à juste raison, par la télévision suisse allemande de « cliniquement mort ».

Cette entourloupe politique ne grandit pas la démocratie suisse. Au contraire, elle l’affaiblit, tant à l’intérieur qu’aux yeux de ses partenaires européens. Ceux-ci auront alors beau jeu de ne plus croire en la parole du gouvernement fédéral. D’ailleurs, la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ne s’y est pas trompée. Avec un brin d’ironie, elle « se réjouit maintenant à ce que le Conseil fédéral avance rapidement » pour signer l’accord-cadre. En insistant sur le mot « rapidement » (zügig), elle rappelle Berne à ses obligations diplomatiques et signale que l’UE ne se prêtera pas à quelque renégociation d’un texte paraphé par les deux parties contractantes en 2018.

En agissant de la sorte, la Suisse s’est elle-même placée dans une impasse, dont elle porte elle seule la responsabilité. Refusant obstinément de prendre en compte l’avis de son partenaire, devenu de plus en plus son adversaire, elle se réfugie alors dans un onanisme juridico-procédural, dont, en fin de compte, elle n’éprouvera aucune jouissance. Feignant de n’avoir pas compris que la politique de l’UE se fait à Bruxelles et non au bord de l’Aar, elle invoque sa propre souveraineté pour imposer ses règles à l’Union européenne. Au nom de son pragmatisme légendaire, elle omet pourtant de reconnaître que seuls les États membres sont en mesure de changer la législation européenne. Bref, si la Confédération veut changer l’UE, il n’existe pour elle qu’une seule solution, à savoir y adhérer !

Se délectant d’un patchwork narratif à l’anglaise, que ni Jeremy Corbyn, ni Boris Johnson n’auraient démenti ou répudié, la Suisse a voulu suivre l’exemple britannique. Mais, une fois de plus, elle a fait fausse route ! Attachant une importance démesurée aux arbitrages juridiques, elle sous-estime le volet politique d’une construction européenne qui repose sur nombre de principes intangibles et non-négociables. L’observateur aguerri se désole alors ou s’amuse des critiques syndicales suisses contre la citoyenneté européenne, alors que celle-ci fut l’idée phare de la gauche européenne lors de l’adoption de l’Acte unique européen en 1986. Grâce à l’engagement personnel du président de la Commission de l’époque, le socialiste Jacques Delors, son texte comportait pour la première fois un large volet social.

N’ayant quasiment aucune conscience historique de l’intégration européenne, trop de dirigeants suisses se réfugient dans un ostracisme anti-européen qui ne leur sera d’aucune utilité. N’arrivant pas à leurs fins lors des discussions à venir avec Bruxelles, ils invoqueront alors un nouveau statu quo ; à la différence près que l’UE n’en voudra pas. Tôt ou tard, il faudra alors se rendre à l’évidence et savoir que, même si les électeurs l’ont plébiscitée pour « la dixième fois depuis l’an 2000 », la voie bilatérale, sous sa forme actuelle, arrive à son terme. Aujourd’hui, la Suisse ne s’y est pas préparée, car elle n’a pas compris ou voulu comprendre que la votation du 27 septembre fera date non par son objet, mais par le devoir impératif du Conseil fédéral de changer de braquet et de tracer un autre chemin que celui qu’il n’a cessé d’emprunter depuis vingt ans.

L’anti-intellectualisme de la France d’aujourd’hui

Au-delà des péripéties de l’actualité quotidienne, la pensée politique s’inscrit dans ce « temps long » que l’historien Fernand Braudel avait décrit, dès 1949, dans sa thèse sur la Méditerranée. Cette même approche permet désormais d’appréhender la crise intellectuelle qu’une France mal à l’aise est en train de subir. Gagnée par un sentiment de peur, elle ne se rend pas compte de cette autre peur qu’elle pourrait susciter, à plus ou moins brève échéance, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières.

Dans une récente enquête, réalisée conjointement, en liaison avec le CEVIPOF et Le Monde, par l’Institut Montaigne, d’obédience de droite, et la Fondation Jean Jaurès, proche des socialistes, une majorité de Français exprimait non seulement sa crainte de l’avenir, mais aussi son envie de protection et de sécurité que seul un État fort serait en mesure de lui octroyer. En retrait d’une image plus ouverte de la société française, plus de 50% des personnes interrogées souhaitent même le rétablissement de la peine de mort, un pourcentage jamais atteint depuis son abolition par le président François Mitterrand en 1981.

Ce renversement de tendance n’est pas à prendre à la légère. Il reflète une défiance des Français à l’encontre d’une société dans laquelle ils refusent de se reconnaître. Traditionnellement critiques à gauche comme à droite à l’égard du libéralisme économique, ils s’opposent désormais au libéralisme philosophique. Alors que la première de ces attitudes paraît légitime, la seconde ne l’est pas. Les Français sont aujourd’hui, plus que jamais, prêts à franchir le pas de l’illibéralisme. Pris dans l’engrenage de la dialectique entre la liberté et la sécurité, ils privilégient de loin la dernière nommée.

Répudiant le premier mot de la devise de leur République, ils soutiennent de nouvelles formes de protestation qui, dans un salmigondis idéologique sans précédent, pourraient compter comme principale victime leur propre liberté. Déjà perçu lors du mouvement des « gilets jaunes », aux relents beaucoup plus réactionnaires que révolutionnaires, le désamour des Français pour les institutions démocratiques traduit l’anti-intellectualisme d’une France qui perd une part de ce qui lui a toujours valu sa fierté, à savoir sa culture.

En position défensive, elle se contente alors d’attitudes hostiles, se livre à des théories plus ou moins loufoques, applique des recettes démenties par la recherche scientifique, voire s’identifie à des mots propices pour « ensauvager » des lieux et territoires qu’elle ne maîtrise plus. La parole est donnée à ceux qui crient le plus fort, et non à ceux qui savent le mieux la contrôler. Le raisonnement n’a alors plus de raison d’être, car l’être n’a plus de raison de raisonner. Par conséquent, l’intellectuel n’est autre que l’ennemi numéro un d’une France qui ne pense plus, tant la pensée demeure suspecte d’être l’apanage d’une élite, immédiatement accusée de ne pas tenir compte de l’avis des gens. Sauf que personne ne sait précisément de quoi ces gens sont faits, en quoi ils sont plus légitimes que d’autres et ce qu’ils représentent au juste. Pas plus que dans d’autres pays, la France n’est d’ailleurs pas composée que de gens bien, nonobstant que ces « gens bien » le sont parfois beaucoup moins que certains veulent bien le dire !

Obsédée par l’idée du déclin, la France semble souvent entreprendre le contraire de ce qu’il faudrait qu’elle fasse pour l’enrayer. Oubliant que sa force réside dans ce qui la distingue positivement des autres États, elle renonce à rester fidèle à elle-même. Terre d’accueil, elle n’accueille plus ; emblème de l’égalité, elle creuse les différences et confond dorénavant le séparatisme, qui ne la guette pas, avec le communautarisme qui la menace. De manière éhontée, elle abandonne la lutte pour la laïcité, tolère ce que cette dernière n’aurait jamais dû tolérer et tombe dans le piège d’un discours creux et insipide du localisme territorial et de l’idéologie de la proximité.

Aujourd’hui, la grandeur de la France ne se mesure plus à l’échelle du gaullisme, tant ce dernier s’évapore à l’heure du cinquantième anniversaire de la mort du Général. Le pays pourrait toutefois renouer avec son passé, à condition d’appliquer à l’intérieur des frontières nationales ce que sa politique étrangère et européenne réussit à imposer à l’extérieur de son territoire, à savoir un esprit d’ouverture, de dialogue, de paix, de respect et de culture. Mais la France d’aujourd’hui n’en prend pas le chemin !