Mieux comprendre la chute du Mur de Berlin

Mieux comprendre la chute du Mur de Berlin, ce n’est ni régler ses comptes avec le communisme, ni faire l’éloge d’un capitalisme surpuissant. Si le second a vaincu le premier, rien ne sert de pavoiser. Les Allemands de l’Est voulaient la liberté, mais pas obligatoirement celle qui leur fut octroyée. Nombre d’entre eux aimaient la RDA, non pour ce qu’elle était devenue, mais pour ce qu’elle aurait dû être. Sauf que, bien que république et allemande, elle n’a jamais été démocratique. Quant à la RFA, elle était et demeure une république, allemande et fédérale. Démocratique, elle l’a toujours été et le reste. Pourtant, la démocratie à laquelle rêvaient celles et ceux qui ont fait tomber le Mur de Berlin n’est pas celle qu’ils ont obtenue. Ils l’imaginaient moins inégalitaire, plus sociale et plus culturelle.

Ils étaient naïfs, mais sincères. Ils ne voulaient pas être absorbés par l’Ouest. Toutefois, ils l’ont été. Ils n’ont pas été colonisés par leurs grands frères occidentaux, tout simplement dominés par eux. Sourds aux remontrances qui leur furent adressées à l’époque, ils se sont engouffrés volontairement dans une unification à laquelle ils n’avaient pas obligatoirement aspiré. Victimes d’un système qui les avaient trahis et laissés pour compte, ils croyaient aux promesses et plus encore au grand soir qu’ils ont fêté comme un seul homme onze mois après la chute avec leurs concitoyens de l’Ouest.

Libérés du joug d’une dictature horriblement vieillissante, ils ne pensaient qu’à leur cure de jouvence dont ils ont rapidement connu les limites sociales et politiques. Dans une Allemagne qui, selon les mots même du chancelier Helmut Kohl, ne devait être qu’une suite élégante de « paysages florissants », ils se sont vite retrouvés devant un amas de taules détruites, d’usines désaffectées et de friches industrielles. Tout était à refaire, à reconstruire, pour eux, mais sans eux. Ils pouvaient dorénavant exercer leur droit de vote librement, mais avaient partiellement perdu celui de la parole. Tout se faisait sans les consulter, car classés « seconde catégorie », ils étaient mis à la marge d’une société qui était pourtant toujours la leur.

Les élites devenaient interchangeables. Idem pour la culture. Les universités recrutaient à tour de bras. Des postes de professeur furent offerts à des chercheurs de l’Ouest, pas plus qualifiés que ne l’étaient ceux de l’Est, mais ayant pour seul avantage celui d’avoir été éduqués en RFA. Nombre de livres étaient mis au pilori, alors que les écrivains est-allemands furent soupçonnés d’allégeance au pouvoir communiste. Ce procès à l’emporte-pièce ne traduisait qu’un sentiment de revanche de celles et ceux qui étaient persuadés de représenter la « meilleure des Allemagnes ».

De fait, la République fédérale était meilleure que celle qui n’avait de démocratique que le nom. Néanmoins, la seconde recelait en elle une masse critique que l’Allemagne de l’Ouest a trop vite critiquée. Sans elle, le Mur de Berlin ne serait jamais tombé. Sans elle, il n’y aurait jamais eu des manifestants qui, n’ayant pas froid aux yeux, revendiquaient le droit à cette citoyenneté libre et démocratique dont ils furent si longtemps privés. Sans elle, enfin, il n’y aurait jamais eu 500 000 personnes qui, réunies sur l’Alexanderplatz de Berlin un 4 novembre 1989, applaudissaient aux appels à la liberté lancés par des intellectuels de renom comme Christa Wolf, Christoph Hein, Stefan Heym ou Heiner Müller. La RDA était fière de ses écrivains. Elle pouvait l’être, sauf que la RFA ne l’a jamais reconnu et compris.

La chute du Mur de Berlin est l’œuvre des Allemands de l’Est et non celle des Allemands de l’Ouest. Elle est aussi le fruit de la politique de Mikhaïl Gorbatchev, sans lequel il n’y aurait jamais eu de 9 novembre 1989 à Berlin. Quant à Helmut Kohl, l’homme de la réunification, il se trouvait ce jour-là en Varsovie lors d’une visite de sinistre mémoire. Témoin maladroit d’un événement qu’il n’avait pas vu venir, il fut copieusement sifflé le lendemain devant l’Hôtel de ville de Berlin-Ouest. Tout au contraire de Willy Brandt, acclamé par cette même foule qui, comprenant l’importance historique du moment, n’hésita pas à prononcer une phrase lourde de sens : « Es wächst zusammen, was zusammen gehört », que l’on pourrait traduire en français par les mots de « Se réunissent dans leur croissance les êtres unis dans leur essence ». Maire de Berlin-Ouest le jour de la construction du Mur, ce même Willy Brandt fut non seulement le premier homme politique ouest-allemand à avoir prédit l’unification allemande du 3 octobre 1990, mais aussi à être directement associé à la chute d’un mur qu’il avait maudit dès son érection le 13 août 1961.

Onze mois plus tard, l’Allemagne n’était plus qu’une. Elle devait son unité à Helmut Kohl, à la CDU et aux les Allemands de l’Est qui, à l’occasion des seules élections libres et démocratiques du 18 mars 1990, accordaient largement leurs suffrages à « l’Alliance pour l’Allemagne » (« Allianz für Deutschland »). Soutenue, financée, orchestrée et téléguidée par les chrétiens-démocrates à Bonn, celle-ci était à la tête du seul et éphémère gouvernement démocratique d’une RDA condamnée à disparaître. Tel ne fut pas l’esprit d’un 9 novembre 1989. Cette date marquait l’apogée d’une révolte pacifique opérée par des femmes et des hommes qui croyaient incarner LE peuple. Plus tard, ils devaient se rendre à l’évidence : la majorité de leurs concitoyens ne désiraient plus être qu’Un peuple, uni et allemand. En ce trentième anniversaire de la chute du Mur, il est temps de leur rendre hommage. Ce n’est que le 3 octobre 2020 que l’on pourra célébrer les artisans et les pères de l’unité allemande.

 

 

L’européanisation de la vie politique suisse

L’anecdote a presque valeur de symbole. Sur le bandeau des émissions en continu de France 24, la chaîne française d’information internationale, défilait le texte suivant : « Genève : la Suisse élit un nouveau parlement ». Dans la plus pure tradition de l’ignorance géographique française, la Suisse était, une fois de plus, réduite à sa plus petite expression genevoise. Que le Parlement fédéral puisse se trouver à Berne n’avait même pas effleuré l’esprit de la rédaction de cette télévision made in France.

Cela ne présente d’ailleurs que peu d’intérêt, à l’exception toutefois de la faible couverture que la presse étrangère et européenne a accordée aux élections suisses. Non par ostracisme helvétique, mais par souci pour la chose politique, le scrutin de dimanche dernier appelle pourtant plusieurs analyses qui dépassent le cadre du « commentaire à chaud ».

Nonobstant les sondages helvétiques qui, loin de la précision légendaire que se sont forgée les Suisses, avaient largement sous-estimé la vague écologiste, les enseignements de ce dimanche électoral ne se résument pas aux seuls succès des Verts et des Vert’libéraux. Qu’elle l’admette ou non, la Suisse s’est européanisée en ce 20 octobre 2019. Elle a épousé les grandes tendances qui dessinent le paysage politique de nombreux pays membres de l’UE. Touchée, comme d’autres auparavant, par la tectonique des plaques politiques, elle assiste à une remise en cause d’un système qu’elle croyait immuable à très long terme. C’est pourquoi la fragmentation partisane suisse est très comparable avec celle qui a touché ses voisins depuis le début de la décennie.

Tôt ou tard, les écologistes auront leur siège au Conseil fédéral. Comme c’est ou fut le cas dans de nombreux États environnants, ils feront partie du gouvernement national et devront porter la responsabilité collégiale des décisions prises à Berne. Ne pouvant plus s’affranchir d’une quelconque attitude oppositionnelle, ils endosseront leur rôle de gouvernants. Cette nouvelle charge constituera pour eux à la fois une chance et un danger. Ainsi, une nouvelle opportunité s’offre à eux, si l’on se réfère à l’exemple allemand du Bade-Wurtemberg, où les Verts dirigent un Land aux performances économiques remarquables. Mais le risque n’est pas exclu, si l’on prend la France avec la démission spectaculaire de Nicolas Hulot qui, il y a plus d’un an, avait dressé un constat d’échec.

Particularité suisse certes, la cohabitation entre les deux formations vertes pourrait aussi révéler les contradictions d’une pensée aux contours encore très fluctuants. Pour survivre à plus long terme, les écologistes devront alors s’affirmer sur d’autres fronts et non se cantonner dans une lutte, aussi sincère que simplificatrice, pour la protection du climat. Parce que soumis aux rapports de force dialectiques entre la politique et l’économie, l’environnement ne se déploie pas dans un espace uniforme et unidimensionnel. Face à des Verts fortement ancrés à gauche, les Vert’liberaux font figure de néolibéraux qu’un jus de pomme bio ou quelques déplacements en limousine électrique n’octroient aucun passe-droit social et progressiste. Tôt ou tard, ces deux partis se retrouveront chacun des deux côtés de l’échiquier politique, tant les choix de société ne s’opèrent pas seulement sur des critères écologiques. Là aussi, l’Europe politique nous apporte son lot d’expériences, le groupe des Verts européens éprouvant toujours des difficultés pour surmonter ses divergences internes et définir une ligne de conduite commune au sein du parlement de Strasbourg.

Pourtant, c’est chez les socialistes que l’européanisation de la politique suisse se manifeste avec le plus de vigueur. Persuadé d’être protégé à tout jamais par la formule magique, le PS suisse se croyait à l’abri de la défiance électorale et idéologique qui, à part le Portugal, l’Espagne et une partie de la Scandinavie, lamine de fond en comble la social-démocratie européenne. Depuis dimanche dernier, il sait que ce n’est plus le cas. Il ne suit en cela que les tristes exemples de ses homologues du PS français, du SPD allemand et du SPÖ autrichien qui, présumés insubmersibles, n’ont cessé de perdre des électeurs depuis dix ans. Quant au parti démocrate italien, il est désormais privé du seul leader sur lequel il pouvait encore compter, Matteo Renzi ayant décidé de créer une fondation politiquement proche de la République en Marche d’Emmanuel Macron. Principaux perdants des élections au Conseil national, les socialistes ne peuvent plus faire l’impasse sur un débat en profondeur dont les limites ne s’arrêtent plus aux seules questions stratégiques auxquelles ils avaient consacré la majeure partie de leur temps. À l’image de leur position de plus en plus ambiguë sur l’Europe, ils naviguent ou dérivent entre un « social-nationalisme » à la Mélenchon et un social-libéralisme à la Schröder. François Hollande ou le manque de direction nationale du SPD n’étant ici que les symptômes précurseurs ou actuels d’une remise en cause intellectuelle à laquelle les socialistes européens ont trop longtemps refusé de s’astreindre. Idem aujourd’hui pour les socialistes suisses, avec le résultat que l’on connaît depuis dimanche dernier !

En revanche, l’européanisation de la Suisse a aussi ses limites. Surtout là où il ne faudrait pas qu’elle en ait. En effet, les élections au Conseil national s’inscrivent dans une tendance citoyenne inverse à celle amorcée à l’occasion des élections européennes de mai dernier. Alors que ces dernières avaient enregistré un regain de la participation en Europe, dépassant les 50% de votants en mai 2019, le scrutin suisse s’est soldé par un trop fort taux d’abstention. Avec un peu plus de 45% de votants, la Suisse a suivi un chemin contraire à celui des États de l’Union européenne. Elle n’a pas de quoi en être fière, d’autant qu’elle avait critiqué l’Ambassadeur de l’UE auprès de la délégation de l’UE à Berne, lorsque celui-ci s’était félicité de la mobilisation citoyenne européenne en mai dernier. Dotée d’un peu plus de civisme pour le bien de sa démocratie, la politique suisse devrait largement s’inspirer ici de ce qui se déroule hors de ses frontières, à savoir chez ses voisins et partenaires européens.

 

Information : les Études européennes de la Faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université de Fribourg organisent un colloque international sur « la social-démocratie et l’Europe » les jeudi et vendredi 28 et 29 novembre. Pour tout renseignement, veuillez prendre contact avec Madame Marie Moulin, marie.moulin@unifr.ch .

 

 

 

 

Le “Goulardgate”, une épreuve de force pour le franco-allemand

Emmanuel Macron savait ce qui l’attendait. Que les nouveaux parlementaires européens ne seraient pas tendres avec lui, voilà qui n’aurait pas dû le surprendre. Autant sa décision de s’opposer à la candidature de Manfred Weber à la tête de la Commission européenne paraissait justifiée, autant celle de désigner Sylvie Goulard en son sein ne l’était pas. Alors que le premier nommé n’avait pas le costume de l’emploi, la seconde présentait trop de défauts pour siéger avec vingt-six autres de ses collègues à Bruxelles.

Ce que la presse qualifie d’ores et déjà de « Goulardgate » était prévisible. Pour se venger d’avoir sursis au principe, et non à l’obligation légale, du Spitzenkandidat, le président de la République française était dans l’œil du cyclone des députés de Strasbourg. Principaux artisans de ces représailles anti-Macron, les membres du PPE, Allemands en tête, n’avaient que pour seul objectif de mettre des bâtons dans les roues du locataire de l’Élysée. Victime des conservateurs, et notamment des amis politiques et compatriotes d’Angela Merkel, Emmanuel Macron a fait preuve d’une stupéfiante légèreté politique, croyant presque naïvement que le donnant-donnant entre Paris et Berlin, avec Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission et celle de Christine Lagarde à celle de la BCE, allait calmer les ardeurs des élus du PPE en général, et de la CDU/CSU en particulier.

Au-delà d’un l’échec personnel pour Macron, la défiance exprimée par le parlement européen à l’encontre de la candidature de Sylvie Goulard constitue un sérieux revers pour la relation franco-allemande. Voulant rendre la monnaie de leur pièce au numéro un français, les élus chrétiens-démocrates avaient préparé leur revanche. Par leur vote, ils ont non seulement exprimé leur refus de nommer Sylvie Goulard à la Commission européenne, mais aussi manifesté leur hostilité à l’adresse d’une politique pro-européenne française qu’ils jugent trop ambitieuse. Ainsi, comme l’avait fait la France à l’égard de la proposition allemande du « noyau dur » en 1994, la RFA n’a jamais répondu aux projets de relance européenne présentés par le président de la République française lors de son discours du 26 septembre 2017 à la Sorbonne. Exemple supplémentaire de cette situation de « fronts renversés », où le frein à disque allemand arrive à bloquer toute nouvelle dynamique communautaire, les ententes ou pseudo-ententes et autres psychodrames entre Paris et Berlin reflètent l’état d’une relation binationale dont la seule planche de salut est le départ annoncé, au plus tard à l’automne 2021, de la chancelière Angela Merkel.

Toutefois, rien ne sert de jeter la pierre aux seuls Allemands. La France est également fautive de ne pas avoir su prendre les bonnes mesures, de ne pas avoir jaugé à temps les arcanes d’un jeu poker menteur et d’avoir eu comme seule réaction celle de s’en prendre à Ursula von der Leyen qu’elle avait pourtant, peu de semaines auparavant, adoubé à la tête de la Commission européenne. En l’incriminant d’avoir choisi Sylvie Goulard parmi trois candidats qu’elle lui avait soumis, la présidence de la République a souligné son manque de fermeté pour prendre une décision qui seule lui incombait. Faudrait-il alors rappeler à Emmanuel Macron que ce n’est pas von der Leyen qui désigne le commissaire français, mais lui. Semblant l’avoir oublié, il en paye aujourd’hui le prix politique.

Que Sylvie Goulard n’ait pas été une bonne candidate, aujourd’hui tout le monde en convient. Toutefois, aurait-il fallu s’en apercevoir plus tôt. Connue pour ses ennuis juridiques et ses gracieux émoluments versés par un organisme américain, cette très éphémère ministre des Armées est une personne clivante. Aimant jouer les premiers rôles, dotée d’un carnet d’adresses bien rempli, elle suscite autant l’admiration chez certains politiques qu’elle incite à beaucoup plus de prudence dans des milieux moins exposés et plus académiques. Toutefois, cela n’a aujourd’hui plus guère d’importance, son sort étant désormais scellé. En revanche, son éviction pourrait offrir une nouvelle chance à la France et constituer une nouvelle rampe de lancement pour sa politique européenne. Après s’être débarrassé de Manfred Weber pour son manque d’envergure et avoir été débarrassé, bien malgré lui, de Sylvie Goulard pour ses excès d’appétit financier, Emmanuel Macron peut se saisir de ce camouflet pour rebondir. À condition néanmoins de rester ferme et vigilant sur les trois points suivants :

  1. choisir au poste de commissaire une personne au-dessus de tout soupçon moral et pénal ;
  2. opter pour une personne qui sera l’avocat-e- de la politique pro-européenne présentée il y a plus de deux ans par le Président de la République lors de son discours à la Sorbonne ;
  3. ne pas donner la priorité à une personne germano-compatible, mais au contraire à un-e candidat-e susceptible de lutter à armes égales avec Berlin.

De loin, ce troisième point est le plus important de tous. Victime d’une trop longue tradition diplomatique française qui veut toujours « faire plaisir aux Allemands », alors que ceux-ci ne ressentent pas le moindre besoin de « faire plaisir » à leurs homologues français, Emmanuel Macron n’a plus que pour unique solution d’engager un bras de fer avec Berlin. Pour sortir l’Europe de la torpeur politique dans laquelle elle se trouve, rien de mieux que de se priver de personnalités, telles que Sylvie Goulard ou Manfred Weber. Le chef de l’État français devrait le savoir. Qu’il en ait néanmoins conscience, rien n’est moins sûr !

 

 

 

 

Accord-cadre: l’imbroglio intragouvernemental suisse

Dans toutes les démocraties, les ratés gouvernementaux ne sont pas prêts à s’estomper. Contredire publiquement un collègue ministre est devenu une pratique courante qui n’irrite plus grand monde. Cela concerne notamment les gouvernements de coalition, où la mise en cause de l’un des membres du cabinet fait partie d’un jeu politique savamment dosé pour se renforcer soi-même et affaiblir l’autre.

La plupart du temps, cela se termine par une conciliation plus ou moins sincère, où chacune des parties incriminées tente d’agir dans l’intérêt supérieur du pouvoir en place. En revanche, en cas de très grave désaccord, la solidarité gouvernementale peut entraîner la démission plus ou moins forcée ou a contrario consentante d’un ministre. On ne compte plus les exemples qui, à travers le monde et l’Europe, ont obligé l’une ou l’autre à quitter son poste. Cela s’appelle les risques du métier ou, pour reprendre une formule célèbre de Jean-Pierre Chevènement, qui lui l’a grandement ouverte à plusieurs reprises, « un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne ».

Rien de tel, paraît-il en Suisse. Au nom de la sacrosainte collégialité, l’exécutif serait toujours sur la même ligne. Même si, composition de la formule magique oblige, nos gouvernants peuvent émettre des avis divergents, l’unicité de penser et de travailler prévaut à l’intérieur de notre politique du consensus. Bref, les quelques différends se règlent toujours au plus vite, d’autant que chaque Conseiller fédéral évite de marcher sur les plates-bandes de l’un des six autres départements qu’il ne dirige pas lui-même. C’est du suisse pur jus, la traduction presque subliminale de notre devise traditionnelle du « un pour tous et tous pour un ».

Mais le tableau est trop idyllique pour être vrai. Alors qu’elle souhaiterait le faire, la Suisse ne fait pas exception à la règle. À l’exemple de ce qui se passe hors de ses frontières, elle est aussi le théâtre de crises intragouvernementales. Ainsi, le Président de la Confédération Ueli Maurer a, ni plus ni moins, prédit et annoncé l’échec de l’accord institutionnel avec l’Union européenne, lors de la réception des ambassadeurs fin août. Confondant visiblement son propre avis avec celui du Conseil fédéral, il n’a que trop démontré la fragilité politique de ce dernier. Quant à l’Union européenne, partagée entre deux sentiments, elle s’est directement sentie visée. D’une part, elle n’accorde plus grande confiance à la parole suisse. D’autre part, elle s’amuse d’un gouvernement helvétique qui, drapé d’un costume immaculé de la démocratie, n’est même pas capable de s’entendre en son propre sein. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, la Suisse fait pâle figure par la seule faute de son président en exercice.

Victime directe d’un faux-pas diplomatique de ce dernier ou, plus vraisemblablement, d’une allocution mûrement réfléchie en cette année électorale, le Chef du Département des Affaires étrangères a dû se sentir bien seul. Publiquement désavoué par « son » président et en position de faiblesse face à ses interlocuteurs bruxellois, il est le dindon d’une farce qui n’a rien de drôle. Ignazio Cassis fait de la peine, même s’il aurait pu se prémunir contre la provocation d’un roublard de la politique bernoise. Pour s’être fait quasiment volé le principal dossier dont il a la charge, il s’est retrouvé sur le banc de touche d’un jeu dont il n’a plus la maîtrise. Pour reprendre une autre formule célèbre, il n’est pas coupable, mais responsable pour n’avoir pas vu venir le guet-apens qu’Ueli Mauer lui a posé. Responsable encore de ne pas avoir su immédiatement démentir des propos qui n’avaient pas lieu d’être – notamment et surtout pas devant un parterre médusé d’ambassadrices et ambassadeurs aguerris à la chose diplomatique.

Dans beaucoup d’autres pays, le ministre aurait dû démissionner ou, au contraire, demander la démission de son collègue, d’ailleurs pas trop collégial. Quel que soit l’avis que l’on partage sur l’accord-cadre, cet épisode va laisser des traces dont la Suisse ne sort pas grandie. D’une part, à l’extérieur, elle démontre qu’elle est beaucoup moins unie qu’elle ne le prétend elle-même. D’autre part, à l’intérieur elle a fait tomber le masque de son discours consensuel qui n’a de consensuel que le nom.

Après les élections du 20 octobre, les cartes seront rebattues. Nul ne peut encore prévoir les changements éventuels d’affectation entre les différents Conseillers fédéraux. Nul ne connaît encore les contours d’une politique européenne helvétique qui n’arrête pas de faire du surplace. Mais tout le monde s’accordera au moins sur un point, à savoir que le gouvernement fédéral ne sait plus exactement où il en est en matière d’Europe.

 

Le signal d’alarme est-allemand

Les élections régionales au Brandebourg et en Saxe ne se présentaient pas sous les meilleurs augures. Pourtant, leur résultat aurait pu être bien pire que celui enregistré le 1er septembre 2019. Non qu’il faille s’en féliciter, mais se garder de toute exagération qui ferait de ce que l’on appelait, il y a peu, « les nouveaux Länder » la terre brune de l’Allemagne. Ne méritant toutefois pas d’être minimisé dans son ampleur, le très bon score de l’AFD (Alternative für Deutschland) ne met pas (encore) la démocratie allemande en danger. Constituant un très sérieux signal d’alarme, la peur suscitée par l’extrême droite allemande n’est pas supérieure à celle exercée par des partis analogues, très bien implantés autre part en Europe.

Conséquence presque paradoxale de ce scrutin, les 25% des voix recueillis par l’AFD ont consolidé la grande coalition au pouvoir à Berlin. Se maintenant respectivement en tête à Dresde pour la CDU et à Potsdam pour le SPD, les deux formations gouvernementales demeurent pieds et poings liés pour ne pas risquer une crise nationale qui aurait des effets dévastateurs pour elles. Si les prochaines élections en Thuringe du 27 octobre devaient confirmer la tendance de dimanche dernier, chrétiens- et sociaux-démocrates continueront à se partager les portefeuilles ministériels dans un gouvernement de fin de règne qui ressemble de plus en plus à celui que dirigeait Helmut Kohl durant les deux dernières années de son mandat. Alors que la République fédérale aurait besoin d’un renouveau politique, ces deux élections régionales viennent repousser à plus long terme une alternance plus que nécessaire et souhaitable en Allemagne.

Aujourd’hui, tout le monde parle de l’AFD. Pour s’en offusquer avec raison, pour dénoncer légitimement le parcours néonazi de son Spitzenkandidat dans le Brandebourg, voire pour s’interroger sur son financement occulte et l’attitude xénophobe de l’une de ses leaders nationales qui s’en prend aux étrangers depuis son domicile suisse, trop contente de bénéficier des avantages sociaux, financiers et fiscaux dont elle jouit sur le territoire helvétique. Ce qui aurait été jugé impardonnable pour tous les autres partis politiques, ne l’est pas pour l’extrême droite allemande. Ses électeurs ne prêtent guère d’attention aux scandales qu’elle provoque ou développe. À l’image de ce qui se passe ailleurs, ils lui accordent un blanc-seing ou autre passe-droit qui l’immunisent contre toute autre forme de procès.

L’AFD se félicite d’être devenue aujourd’hui « le parti de l’Est ». Se prévalant d’une position qu’elle n’occupe que très partiellement, elle est néanmoins en droit de revendiquer ce titre. Elle a indéniablement pris la place de la Linke qui vient de subir l’échec le plus cuisant de son histoire. Connue, d’abord, depuis sa naissance dans les heures tourmentées de l’automne 1989, sous le nom de PDS (Partei des Demokratischen Sozialismus), la gauche postcommuniste est la principale perdante des élections régionales du Brandebourg et de Saxe. Événement majeur de la vie politique allemande, celui-ci n’a été que trop peu repris dans les analyses qui ont suivi le scrutin du 1er septembre dernier. Décrié, vilipendé, voire insulté pour avoir succédé à la SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands), soit au tout puissant parti de Walter Ulbricht et d’Erich Honecker en RDA, le PDS (puis la Linke) a joué, pendant près de vingt-cinq ans, son rôle de « soupape de sécurité démocratique » qu’il n’est dorénavant plus en mesure d’assurer. S’étant trop « occidentalisée », trop ouverte à l’Ouest de l’Allemagne, privée de ses figures charismatiques comme Gregor Gysi et subissant à ses dépens les effets de la crise idéologique de la gauche, la Linke paye le prix fort de ses propres errements politiques et stratégiques. Mais loin d’être la seule coupable, elle a été la victime de l’attitude des autres partis qui, même encore longtemps après l’unité allemande du 3 octobre 1990, refusaient de s’allier avec une formation issue de la République démocratique allemande. Pour n’avoir pas su – et surtout pas voulu – accompagner le processus de démocratisation des anciens communistes est-allemands, la politique allemande a ouvert une brèche dans laquelle l’AFD s’est parfaitement engouffrée. N’ayant, par ailleurs, pas reconnu à temps un phénomène pourtant prévisible, l’Allemagne a fait le lit d’une extrême droite qui n’attendait plus que cela pour en profiter.

Occupant désormais la posture tribunitienne laissée vacante par le PDS/la Linke, l’AFD reprend à son compte toutes les peurs et angoisses exprimées sur le territoire de l’ex-RDA. Avocate déclarée des « petites gens », elle se fait la porte-parole des mécontentements qui subsistent à l’Est. Habile défenseur des us et coutumes d’une société largement petite bourgeoise, où une part de résignation et d’ostracisme se mêle avec un mélange diffus d’autoritarisme luthérien et de réminiscence totalitaire, elle bénéficie d’une position de refus qui s’exprime notamment dans les campagnes et petites villes de l’Allemagne orientale. Trouvant là son terreau électoral qu’elle sait très bien cultiver, elle n’a cure des débats théoriques qui ne cessent de faire le procès de la RDA. Laissant cette tâche à ceux qui n’ont toujours pas compris que la chute du Mur de Berlin ne date pas d’hier mais de presque trente ans, elle déploie à la perfection une « idéologie de la proximité » auprès d’un électorat qui ne désire qu’une seule chose : que l’on parle uniquement de lui.

Ce souci, au demeurant et apparemment légitime, cache néanmoins une autre réalité dont non seulement l’AFD, mais toute l’Allemagne refuse de parler, à savoir la baisse démographique qui touche surtout les Länder de l’Est. Ayant perdu 15% à 20% de leur population depuis l’unification du 3 octobre 1990, ils vieillissent à grands pas et, selon des études très sérieuses, ne compteraient aujourd’hui plus que le même nombre d’habitants qu’ils avaient ensemble en 1905. En d’autres termes, l’Allemagne de l’Est a un besoin urgent d’immigration. Sachant que nombre de leurs citoyens, peu habitués à accueillir des étrangers, n’en veulent à aucun prix, l’AFD surfe sur une vague de xénophobie que personne n’ose véritablement désigner par son nom et combattre de toutes ses forces. Mais tôt ou tard, ces cinq Länder se heurteront à la dure loi des réalités. Soit ils accepteront sur son sol des centaines de milliers d’immigrés et leur situation s’améliorera ; soit ils se laisseront envouter par les marchands de sable de l’extrême droite et sombreront dans un chaos économique et social. Pas sûr alors que les Allemands de l’Ouest et encore moins l’Union européenne les aideront financièrement et, contrairement aux programmes développés après l’unification, les sauveront du marasme dans lequel ils auront sombré par leur propre faute.

 

 

 

 

 

Ce qui se cache derrière le localisme de M. Le Pen

Développé au cours des élections européennes par Marine Le Pen, mais passé quelque peu au second plan durant la campagne, le thème du localisme pourrait bel et bien refaire surface dans les programmes à venir du Rassemblement national. À première vue beaucoup moins polémique que ne le sont d’autres propositions et slogans du RN, cette idée n’en est pas moins dangereuse. S’inspirant à bien des égards des sujets de prédilection des partis traditionnels, elle évoque « le bon sens proche de chez vous », dont l’une des plus grandes banques françaises s’était naguère fait la porte-parole.
Défendant entre autres les circuits courts entre les producteurs et les consommateurs, le localisme du Rassemblement national s’inscrit dans une approche critique de la mondialisation et rejoint ainsi plusieurs analyses des mouvements de gauche et écologistes. Avec pour adversaire principal la globalisation, il fait partie de cet arsenal idéologique que Marine Le Pen a parfaitement su concevoir pour répondre à la crise politique des milieux populaires. Avocate du « petit gentil » face au « gros méchant », la présidente du RN expose certes un schéma simpliste et parcellaire, mais qui a toutefois pour avantage de dénoncer les défauts des processus d’échanges commerciaux et capitalistes.
Touchant le nerf sensible des consommateurs-citoyens, eux-mêmes excédés de se nourrir d’aliments aux provenances incertaines et aux compositions suspectes, le local semble servir de garantie pour se prémunir de la malbouffe et plus encore de toutes les contrefaçons industrielles venues d’ailleurs. Protection économique et politique contre l’étranger, le régional et le national sont désormais devenus les remparts civiques de la lutte antimondialiste. Bien que justifiée à plusieurs titres, cette conception n’en est pas moins très réductrice et pourrait receler certains aspects insoupçonnés que la droite extrême ne manquera pas d’utiliser à son profit.
Aux antipodes de l’internationalisme socialiste de même qu’en parfaite contradiction avec l’essence même du libéralisme philosophique et économique, le localisme s’identifie au repli sur soi. Ne s’occupant par définition que de ce qui nous entoure, il a pour effet automatique de négliger ce qui nous est plus éloigné. Il s’allie ainsi à l’ethnocentrisme dont la nouvelle droite s’est fait l’apôtre depuis près de quarante ans. Affirmation de préserver ses intérêts particuliers, il traduit une volonté de refuser et de répudier l’autre. En ce sens, le localisme devient très rapidement ce que l’extrême droite veut en faire, à savoir une pensée xénophobe, anti-migrants, anti-immigration et antieuropéenne.
Présentée habilement comme une réponse circonstanciée aux défis du 21e siècle, cette idée fait en réalité appel à une vielle tradition nationaliste. On la retrouve par exemple dans la devise « Travail, Famille, Patrie », si chère au Maréchal Pétain qui depuis Vichy cultivait le mythe de la terre française. Aujourd’hui reprise par quelques-uns de ses descendants idéologiques, elle bénéficie toutefois d’une actualité qui lui octroie une réelle légitimité politique. Parce que dotée d’une incontestable crédibilité, elle permet à l’extrême droite d’asseoir sa présence auprès d’une population qui, plus que jamais sensible à défendre son périmètre de vie et son environnement le plus immédiat, l’adopte sans le moindre sens critique.
Pour l’instant, les partis traditionnels n’ont pas encore pris la mesure de cette nouvelle menace que le localisme d’extrême droite fait peser sur l’avenir du système démocratique. Appelés à être plus vigilants dans les pratiques commerciales et dans la négociation et la signature de nouveaux traités à l’échelle planétaire, ils doivent néanmoins se garder de tomber dans le piège d’un nombrilisme circonvoisin, sinon indigène, dont ils seront automatiquement les plus grands perdants.
Bien que le localisme puisse apporter l’une ou l’autre réponse pour pallier les déficits auxquels toutes les sociétés sont obligées de répondre, il ne se suffira jamais à lui-même. À l’heure où la globalisation démontre aussi ses propres limites, le retour au « petit » ou au « plus proche » nous conduirait inexorablement à une impasse et à une privation de libertés dont nous aurions du mal à nous remettre. En simplifiant de manière caricaturale un véritable débat entre le global et le local, l’extrême droite vient de marquer un point. Pour lui ôter cet avantage, le temps est à nouveau venu de rappeler que seul un processus dialectique entre ces deux termes permet de relever une contradiction ancestrale, et pourtant si actuelle, où le bien-être et l’avenir de chacun dépendent aussi de ceux des autres.

Le français de retour en Europe

Pour paraphraser René Magritte, ceci n’est pas un article de linguistique. Et pourtant, la langue y trouve toute sa place. Nonobstant les critiques ou les compliments que l’on est en droit d’adresser à la composition du nouvel exécutif européen, une vérité s’impose d’elle-même : le français est de retour au sein des instances européennes.

Il va de soi qu’il ne supplantera pas l’anglais. Par ailleurs, la présidente désignée n’est pas de langue française, contrairement à son prédécesseur Jean-Claude Juncker qui, comme tout bon Luxembourgeois qui se respecte, est multilingue par nature. Toutefois, Ursula von der Leyen maîtrise très bien la langue de Molière, alors que les autres postes clés de l’Union européenne, tels que celui de président du parlement de Strasbourg qui est revenu au social-démocrate italien David-Maria Sassoli, sont désormais occupés par des francophones ou des personnalités parlant bien, voire à la perfection le français.

Avec Christine Lagarde et Charles Michel, l’une Française, l’autre Wallon, la Banque centrale européenne et le Conseil des ministres européens seront tous deux présidés par des personnalités de culture francophone. Quant au nouveau chef de la diplomatie de l’UE, le catalan Josep Borrell, il a fait une partie de ses études en France. Même si José Manuel Barroso et Herman van Rompuy, respectivement à la tête de la Commission européenne de 2004 à 2014 et président permanent du Conseil européen de 2010 à 2014, s’expriment parfaitement en français, leur accès à la culture française est plus restreint que celui de quelques-uns de leurs successeurs fraîchement nommés.

Ce succès francophone n’est pas dû au hasard. Il bénéficie d’une conjonction de plusieurs facteurs, tous favorables à la place du français au sein des instances européennes. À l’avant-veille du Brexit, l’UE ne pouvait pas faire la part belle aux pays qui essayent encore, tant bien que mal, de maintenir la Grande-Bretagne au sein de l’UE. En tournant le dos à l’Europe, comme l’ont fait les députés brexiters lors de la cérémonie inaugurale de la nouvelle législature du Parlement européen, le Royaume-Uni n’a plus rien à dire à Bruxelles, d’autant que son départ de l’UE devra être acté, une fois pour toutes, le 31 octobre prochain, soit un jour avant la prise en fonction de la nouvelle Commission européenne.

Bien qu’apparemment très satisfaits de la nomination d’Ursula von der Leyen à la tête de celle-ci, les Allemands regrettent aussi – et surtout – que l’un des leurs n’ait pas le privilège d’occuper le fauteuil de président de la Banque centrale européenne. En soutenant la candidature de l’actuel numéro un de la Bundesbank, Jens Weidmann, ils espéraient renforcer leur sacro-sainte orthodoxie monétaire au sein de la zone euro. Se réjouissant du départ de leur bête noire Mario Draghi, ils escomptaient mettre fin à une politique financière qu’ils jugent trop laxiste. Avec la nomination de Christine Lagarde à Francfort, les voilà guère rassurés. Ayant vertement critiqué la RFA pour le montant excessif de ses excédents commerciaux, elle avait déjà eu droit à une volée de bois vert de la part de Berlin. Avec l’appui explicite du président français, Christine Lagarde pourrait devenir une nouvelle tête de turc de l’establishment financier allemand qui n’entend toujours pas céder au projet d’une gouvernance, digne de ce nom, de la zone euro.

Après avoir barré la route à Frans Timmermans, les pays du groupe de Visegrád de même que l’ensemble des PECO ont certainement payé au prix fort leur opposition au chef de file de la social-démocratie européenne. Après avoir occupé avec Donald Tusk le poste de président du Conseil européen depuis 2014, les pays d’Europe centrale et orientale sont repartis bredouilles de leur quête de postes importants au sein de l’exécutif européen. Événement majeur dont on ne saurait encore deviner aujourd’hui les conséquences, cette bérézina est-européenne ne saurait déplaire au président français. Contrairement à Berlin, géographiquement, économiquement et commercialement plus proches de l’Europe de l’Est, Paris n’apprécie en effet que modérément certaines initiatives stratégiques, environnementales et politiques de quelques États qui, depuis leur adhésion à l’UE en 2004, y ont joué un rôle pour le moins ambivalent.

Intraduisible en français, le terme allemand de « Spitzenkandidat » a désormais du plomb dans l’aile. Aucun des prétendants pressentis ne s’est imposé. Un projet mal réfléchi a montré ses limites. Dans la ligne de mire du gouvernement français, il a eu droit à un enterrement de première classe qui n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre. Là aussi, Emmanuel Macron a peu ou prou obtenu ce qu’il voulait. Rendant la monnaie de leur pièce aux chrétiens-démocrates qui lui avaient refusé le principe de listes transnationales, il a renvoyé leur candidat Manfred Weber à ses chères études bavaroises.

Alors qu’à l’occasion de la distribution de ces postes, tous les observateurs ont souligné « le retour du couple franco-allemand » au-devant de la scène européenne, il convient de faire preuve d’un peu plus de discernement. Même si Berlin et Paris se félicitent ensemble du résultat intervenu le 2 juillet dernier à Bruxelles, c’est le côté français qui, souvent malmené ces derniers temps par son homologue allemand,  semble avoir tiré les marrons du feu. Il n’a certes pas obtenu tout ce qu’il voulait, mais assez pour se prévaloir d’une victoire diplomatique qui fera date. Et plus encore qui, face à une chancelière en perte de vitesse et confrontée à l’hostilité de sa classe politique, mécontente d’avoir été les dindons de la farce du Spitzenkandidat, a prouvé que la France est de retour en Europe. Et qui connaît la fierté des Français sait aussi qu’elle demeure indissociable de la défense de la langue française.

La CDU veut une Europe allemande, mais les autres pas

Événement à dimension purement nationale, la crise de la CDU a toutefois des répercussions sur le plan européen. Parti allemand en tête de toutes les élections européennes depuis 1979, la démocratie chrétienne allemande est désormais confrontée à des défis internes et externes auxquels elle ne s’est que très insuffisamment préparée. Subissant les effets d’une fin de règne sans gloire d’Angela Merkel, elle est la proie de critiques justifiées, ayant voulu par elle-même dicter les règles d’un jeu politique qu’elle ne maîtrise plus entièrement.

Persuadée d’imposer, dans la plus pure tradition allemande, les modèles de décision en vigueur en RFA, la CDU s’est heurtée au refus de ses interlocuteurs européens. Lui rappelant que ce qui est bon pour l’Allemagne ne l’est pas forcément pour les autres pays, ceux-ci viennent de lui administrer une correction dont elle aurait tout intérêt à tirer les leçons. Toutefois, incapable de se remettre en question, elle crie à hue et à dia pour dénoncer l’abandon du principe dudit Spitzenkandidat.

Bien que celui-ci présente quelques avantages et se félicite d’une pratique de septante ans en République fédérale d’Allemagne, il demeure inconnu dans les autres démocraties européennes. Contrairement aux têtes de liste qui, après s’être présentées lors de tel ou tel scrutin local ou national, doivent se plier au verdict de la majorité des élus, l’idée du Spitzenkandidat allemand s’applique notamment lors de la constitution du Bundestag. Arrivé en tête, le parti comptant le plus grand nombre de députés a automatiquement le droit d’occuper le siège du président de la chambre haute. Ainsi, ce même président peut aussi siéger sur les bancs de l’opposition. Ce fut le cas entre 1969 et 1972 de même qu’entre 1976 et 1982, lorsque respectivement trois démocrates-chrétiens s’installèrent au perchoir, alors que Willy Brandt, puis Helmut Schmidt, tous les deux sociaux-démocrates, dirigeaient la RFA ensemble avec leurs alliés libéraux de l’époque.

Forte de son expérience nationale, la CDU pensait que les autres Européens allaient accepter ce principe sans broncher. C’était là faire fi de leur opinion et de leur pratique. Refusant d’instaurer au niveau de l’exécutif européen ce que les Allemands exercent au niveau du législatif, ils ne sont pas entrés dans leur jeu. Pourtant, les conservateurs allemands ne semblent toujours pas l’avoir admis. Ils s’obstinent à nier l’avis selon lequel ce qui valait autrefois à Bonn et vaut maintenant à Berlin, n’a pas obligatoirement lieu d’être autre part. Avec pour seule idée derrière la tête de placer l’un des leurs à la présidence de la Commission européenne, les chrétiens démocrates allemands n’avaient que pour seule ambition de nommer Manfred Weber en remplacement de Jean-Claude Juncker.

Certes compétent à quelques égards, profondément pro-européen dans l’âme, Manfred Weber n’a pas l’envergure pour occuper de pareilles fonctions. Cela se savait avant les européennes, cela se sait encore plus après leur déroulement. Néanmoins, la CDU continue de faire la sourde oreille, comme si de rien n’était, et croit toujours détenir à elle seule la vérité. Ayant subi un échec historique, menacée de perdre sa pole position au profit des Verts, actrice principale d’une grande coalition qui n’a que trop duré, la démocratie chrétienne se réfugie dorénavant dans un rôle de victime qui ne lui sied que très mal. Cherchant le coupable là où il n’est pas, elle croit l’avoir trouvé en la personne d’Emmanuel Macron qui est devenu son adversaire de prédilection.

Cible toute désignée, dès le mois de mars dernier, de la très maladroite nouvelle présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, le président de la République française a néanmoins réussi à stopper ce processus de désignation européen, taillé sur mesure par et surtout pour les Allemands. De son côté, celle que l’on appelle communément AKK, du nom de ses initiales, voulait prétendre « bien faire l’Europe » (Europa richtig machen). Sauf qu’elle a largement fait tout faux. Elle a enregistré un très mauvais score pour son parti dont elle venait de prendre les rênes, approfondi les divergences avec Paris et créé, à l’intérieur mais surtout à l’extérieur de ses frontières, un climat de suspicion pour asseoir un autoritarisme germanique dont l’Europe n’a nullement besoin.

L’épisode de la nomination ratée de Manfred Weber à la tête de la commission européenne restera certainement plus longuement en mémoire qu’on ne le croit. Il aura démontré que sans l’existence de véritables partis européens et sans celle de listes transnationales, il ne peut exister de Spitzenkandidat doté d’une légitimité démocratique nécessaire pour aspirer à diriger l’Union européenne. Ce qui ressemble plus à un artifice partisan s’est transformé en boomerang politique pour les Allemands en général, et la CDU en particulier. Que ceux-ci puissent en tirer désormais les enseignements, reprendre langue avec des Français excédés à juste titre par l’attitude de leurs alliés allemands et, dans la ligne que s’est toujours fixée la RFA, démontrer ce qu’elle a toujours démontré, à savoir que si l’Europe ne peut pas se faire sans l’Allemagne, l’Allemagne ne peut pas à elle seule faire l’Europe.

 

 

Nahles, Wauquiez: si différents et pourtant si semblables

Le même jour, en ce même dimanche 2 juin 2019, deux personnalités politiques ont tiré leur révérence. L’une en Allemagne, l’autre en France. Connues dans leur pays, beaucoup moins hors de leurs frontières, elles ont endossé l’entière responsabilité du score catastrophique que leur parti respectif venait d’enregistrer, une semaine plus tôt, lors des élections européennes.

Politiquement opposées, l’une de gauche, l’autre de droite, rien ne les réunit : ni leur projet de société, ni leur parcours professionnel. Alors que l’Allemande est appréciée pour sa ténacité de fidèle parmi les fidèles chez les sociaux-démocrates, le Français de droite jouit de la réputation que les grandes écoles lui ont conférée depuis son accession en politique. Ce surdoué de l’excellence hexagonale se croyait à l’abri de tous les pièges que ses amis de droite n’ont pas manqué de lui tendre depuis son arrivée à la direction du parti en 2017. Peu ou prou, la même chose pour celle qui se mit à rêver de ravir un jour la place si convoitée de chancelière qu’elle n’occupera jamais.

Qu’elle s’appelle Andrea Nahles ou qu’il se nomme Laurent Wauquiez, la vie politique n’a peut-être pas été tendre avec ces deux quadras. Eux qui s’y voyaient déjà, n’ont pas admis qu’ils n’y étaient plus. Bien qu’ils soient permis de s’apitoyer sur leur sort, rien ne sert de se voiler la face. Prisonniers de leur propre famille politique, ils demeuraient enfermés dans un schéma qui n’a plus de raison d’être. Respectivement élus à la tête des Républicains le 10 décembre 2017 et à celle du SPD le 22 avril 2018, ni Laurent Wauquiez, ni Andrea Nahles n’ont compris qu’il n’y a plus aucune automaticité dans l’alternance entre la droite classique et la gauche sociale-démocrate.

Effet immédiat des secousses tectoniques qui bouleversent le paysage politique des démocraties occidentales, les changements de majorité entre un conservatisme libéral et un progressisme social appartiennent de plus en plus au passé. À l’exemple du scrutin européen du 26 mai dernier, l’heure n’est plus aux mouvements de balancier entre chrétiens- et sociaux-démocrates, moins encore aux grandes coalitions qui, devant à l’origine rester une exception, sont devenues, dans beaucoup de pays, une règle qui s’est généralisée plus qu’il n’en faut.

Nés pour les uns en 1863, les autres dans une filiation gaulliste récente, les sociaux-démocrates allemands et les Républicains français apparaissent désormais comme des partis qui ont fait leur temps. De plus en plus répudiés, ils sont perçus comme des formations qui ont oublié d’être ce pour quoi elles ont été créées. Si, d’une part, la défense du monde ouvrier n’intéresse plus grand monde, sauf à la rigueur les travailleurs dépourvus d’une conscience de classe, l’image d’une société traditionnelle ne réjouit, d’autre part, qu’une minorité des gens de droite, plus prompts à épouser soit les thèses d’un extrémisme dédiabolisé, soit celles d’un libéralisme compétitif et décomplexé.

À sa décharge, Laurent Wauquiez semble l’avoir mieux compris que ne l’a fait Andrea Nahles. Sous sa direction, il voulait droitiser un parti qui l’était déjà trop. Sa marge de manœuvre s’est réduite comme peau de chagrin et victime de son erreur d’analyse et de jugement, il s’est trompé de stratégie. Écartelés entre le Rassemblement national et la République En Marche, ses électeurs se sont alors dispersés entre un centrisme bon teint et un nationalisme antisystème. Un simple regard sur les résultats dans les bastions de la droite classique lors des dernières européennes ne laissent pas planer le moindre doute : les modérés ont très largement donné leur voix au parti d’Emmanuel Macron, les plus réactionnaires au Rassemblement de Marine Le Pen. Quant à Andrea Nahles, elle est restée prisonnière d’un schéma éculé d’un SPD aidant les « petites gens », sans se soucier un instant de ce que l’on entend par ces « petites gens », de qui ils sont et incarnent aujourd’hui dans des sociétés beaucoup plus complexes que celles qui opposaient autrefois les méchants capitalistes au gentil prolétariat.

Au-delà de ces deux personnes, ce sont bel et bien le maintien et l’avenir du SPD et des Républicains qui se situent au cœur d’un débat trop longtemps passé sous silence. Nonobstant les noms de leurs futurs leaders, ils ne pourront pas perdurer sous leur forme actuelle. Pourtant, plus encore qu’ils ont besoin de la démocratie pour survivre, la démocratie a besoin d’eux pour éviter le piège d’un « gloubi-boulga » politique, mélange plus ou moins indigeste à la recette certainement détonante, mais fatal à la noblesse du débat qui oppose encore et toujours la gauche à la droite.

Les six leçons des élections européennes

Les adversaires de l’Europe en sont pour leurs frais. Persuadés que les élections européennes de 2019 allaient sonner le glas de l’UE, ils ont très vite déchanté le soir du 26 mai. Eux qui pavoisaient déjà à voir l’Union européenne se disloquer à grande vitesse, ont rapidement rebroussé chemin. Mais rien ne sert de leur jeter la pierre, même si une certaine Schadenfreunde s’exprime à l’adresse de ces éternels eurosceptiques auxquels le scrutin démocratique de dimanche dernier vient d’administrer une sacrée leçon d’humilité. En lieu et place de quelques règlements de compte, comme fort souvent très inopportuns, la place revient plutôt à une étude plus sérieuse des résultats et à la formulation de six thèses qui permettent de tirer à plus ou moins long terme des enseignements de cette élection.

  1. Grâce à une participation pour la première fois en hausse depuis quarante ans, les citoyens européens ont largement plébiscité l’UE et les partis pro-européens. Ils composent plus des deux-tiers de l’hémicycle strasbourgeois et représentent une majorité forte et solide au sein du Parlement européen. Légitimant l’existence et l’avenir de l’Union européenne, les électeurs des vingt-huit pays membres ont aussi marqué leur désapprobation à l’encontre de certaines politiques qu’elle met en œuvre. En d’autres termes, ils plaident à la fois pour le maintien et le développement de l’Union européenne de même que pour de nouvelles politiques communautaires.
  2. En amont de cette élection, l’opinion publique européenne a attaché trop d’importance aux courants nationalistes et antieuropéens. Non seulement la presse, mais aussi certains politiques ou autres observateurs les ont trop mis en avant, alors que les sondages, qui leur étaient le plus favorable, ne leur prédisaient qu’un tiers des sièges. En fin de compte, ils n’en ont obtenu qu’un quart. En revanche, ces mêmes observateurs n’ont pas prêté assez d’attention aux libéraux et surtout aux Verts qui sont les vainqueurs de ce scrutin.
  3. Ces élections illustrent une fois de plus la thèse « des mouvements des plaques tectoniques politiques ». Ces derniers influencent et bouleversent depuis plusieurs années les traditionnels schémas de pensée que l’on croyait, à tort, gravés dans le marbre. Parce que n’ayant jamais fait l’objet d’une analyse critique et encore moins d’une évaluation contextuelle de leur contenu, les représentations traditionnelles d’un paysage politique, que l’on croyait immuable, n’ont jamais été remises en cause. Ainsi, peu nombreux sont les politiques et politistes qui ont su anticiper les changements profonds intervenus dans les espaces politiques des États européens ou autres.
  4. Les européennes de 2019 méritent d’être appréhendées et interprétées comme une transition entre des offres politiques (apparemment) fortement établies et de nouveaux défis actuels. Alors que les chrétiens- et sociaux-démocrates, dominants sur la scène (ouest-)européenne depuis les années 50, sont les victimes de leurs propres comportements de même que de nombreuses transformations sociales, culturelles et intellectuelles, d’autres partis et mouvements plus récents ont parfaitement réussi à thématiser et ancrer des sujets politiques en phase avec les défis environnementaux, démographiques ou transnationaux du monde moderne. Perçus dans un premier temps comme plus ou moins éphémères, tout laisse à croire désormais qu’ils s’établiront sur le long terme.
  5. Fait peu commenté à la lecture des résultats du dimanche 26, la défaite de la droite traditionnelle dans les cinq pays les plus importants de l’Union européenne constitue un événement majeur dont on ne mesure peut-être pas encore l’importance qu’elle pourrait revêtir pour la recomposition politique en Europe. Que ce soit en Espagne avec le mauvais score du Partido popular n’atteignant guère plus de 20% des suffrages exprimés, en France avec la déroute de la liste conduite par François-Xavier Bellamy créditée de 8,48% des voix, en Italie avec Forza Italia qui a montré toute sa faiblesse, au Royaume-Uni où les Tories pris au propre piège du Brexit descendent sous la barre des 10% et, last but not least, la RFA dominée traditionnellement par la CDU, pivot central de la démocratie chrétienne européenne, qui a enregistré le plus mauvais résultat de son histoire. Partis créés ou dirigés naguère par des personnalités comme Adenauer, Aznar, Berlusconi, Chirac, Kohl, Sarkozy ou Thatcher, ces formations politiques ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes et risquent de connaître les mêmes déboires auxquels sont d’ores et déjà confrontés, à l’exception du gouvernement espagnol, leurs concurrents sociaux-démocrates ou socialistes.
  6. Enfin, ces élections européennes se sont déroulées sur fond de crise franco-allemande. En lieu et place des habituelles initiatives européennes binationales, à la fois craintes et appréciées par les autres partenaires communautaires, nombre de divergences profondes entre la France et l’Allemagne, qualifiées parfois d’insurmontables, ont également alimenté la campagne électorale. Leur esprit de concurrence s’est non seulement soldé par un bilan contreproductif, mais a aussi, selon l’expression consacrée, grippé le « moteur franco-allemand ». Face aux propositions du président français, l’Allemagne a très souvent répondu par la négative, sans pour autant apporter des solutions constructives. Bien qu’ayant perdu son pari de devancer le parti de Marine Le Pen, Emmanuel Macron se trouve néanmoins dans une situation plus avantageuse que ne le sont celles d’une part de la présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, responsable du mauvais score de son parti, et d’autre part de la chancelière Angela Merkel dont beaucoup s’interrogent sur la date de sa retraite de la vie politique allemande.

À elles seules, ces six leçons ne servent certainement pas à tirer tous les enseignements que ce scrutin européen a apportés le 26 mai dernier. Beaucoup plus surprenants, et en partie beaucoup plus réjouissants que ne le laissaient supposer quelques oiseaux de mauvais augures antieuropéens, ceux-ci méritent d’être scrutés de près. Non qu’ils suffisent à dessiner sur le long terme la carte politique de l’Europe, mais pour tracer de nouveaux contours qui prouvent, n’en déplaisent aux eurosceptiques de tout poil, que l’Union européenne existe bel et bien et qu’elle a encore de beaux jours devant elle.