Qui va gagner la Guerre en Ukraine? : les Etats-Unis!

Qui va gagner la Guerre en Ukraine ? Réponse : les États-Unis d’Amérique ! Ou pour l’écrire autrement, Biden dit merci à Poutine. Formulé de la sorte, ce jugement peut choquer, mais il pourrait bel et bien correspondre à l’issue d’un conflit qui doit trouver une solution.

Si Moscou devait arriver à ses fins, l’Europe serait confrontée à un danger permanent auquel elle ne pourra pas faire face sans l’aide des Américains. En revanche, si Kiev devait l’emporter, les USA ne manqueraient pas d’étendre leur influence sur l’ensemble du vieux-continent. Dernier cas de figure, celui d’un compromis entre les parties belligérantes. Mais celui-ci ne pourra pas être signé sans l’aval des États-Unis qui auront à cœur d’en édicter les règles. Plus que jamais, la Maison Blanche est en position de force, ne pouvant que tirer les marrons du feu d’une guerre qu’elle n’avait ni voulue, ni initiée.

La déclaration conjointe signée à Bruxelles le 10 janvier 2023 entre l’Union européenne et l’OTAN est une excellente nouvelle. Surtout pour l’Alliance atlantique. Un peu moins pour les vingt-sept.  « Déterminés à porter le partenariat entre l’OTAN et l’UE à un niveau supérieur », l’Organisation du traité de l’Atlantique nord et l’Union européenne ont en effet renforcé leurs liens au bénéfice d’une coopération stratégique et militaire dont Washington pourra largement tirer profit. Depuis le 24 février 2022, l’atlantisme a retrouvé ses lettres de noblesse d’antan et peut renouer avec un passé glorieux que beaucoup avaient trop vite enterré.

Quoique bloquée pour l’instant par Ankara, l’adhésion plausible de la Finlande et de la Suède à l’OTAN la consolide sur l’échiquier international. Plus que jamais, celle-ci demeure la seule et unique force militaire crédible en Europe. Son retour en grâce conforte la prédominance américaine et condamne à plus ou moins brève échéance tous les projets d’une défense européenne. Certains feront mine de se consoler, se targuant d’avoir offert du matériel de combat aux Ukrainiens. D’autres s’en accommoderont sans broncher, sachant fort bien que Volodymyr Zelensky adressera d’abord ses plus vifs remerciements à Biden pour la livraison des batteries antiaériennes Patriot made in USA.

À l’aube de 2023, l’Union européenne est confrontée à une contradiction dont elle n’a pas deviné ou feint de deviner l’émergence. Partageant des valeurs communes, et renforcée dans son unité, pour avoir pris fait et cause pour l’Ukraine – à l’exception de la Hongrie -, elle expose en même temps les limites de sa souveraineté politique et stratégique. Incapable de proposer une solution militaire et pacifique à Kiev, elle se rangera vraisemblablement du côté de celle que les USA élaboreront lors de l’arrêt des combats. Persuadée d’appartenir au camp des vainqueurs, elle figurera au mieux sur la dernière marche du podium.

À la lumière des récents événements, plusieurs États membres jouent leur propre partition. Se disputant sur la répartition des armes à livrer aux Ukrainiens, ils affichent leurs divergences au grand jour. Alors que certains plaident encore pour la négociation, espérant toujours compter sur un signe venu de Moscou, d’autres préfèrent la manière forte. Ne prenant pour seul modèle que celui préconisé par Washington, ils sont prêts à déployer les troupes de l’OTAN à la frontière russe. Agissant de la sorte, ils ne tirent visiblement aucune leçon de certaines erreurs passées dont Vladimir Poutine s’est largement servi pour enclencher les hostilités sur le territoire ukrainien.

Aujourd’hui, les vingt-sept n’ont aucun intérêt à mettre de l’huile sur le feu. Ils en seraient les premières victimes, car ils auraient perdu sur tous les tableaux. Sans renier un instant leur soutien presque unanime à Kiev, ils ne peuvent pas oublier l’existence de la Russie. Celle-ci demeure géographiquement et culturellement plus proche de l’Europe qu’elle ne l’est des États-Unis. L’UE est à la fois obligée d’en tenir compte, sans renier toutefois sa condamnation des crimes de guerre perpétrés par les armées du Kremlin. Sa marge de manœuvre est étroite et risque de se rétrécir plus encore si l’occident, USA en tête, devait faire des promesses inconsidérées. L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN serait une grave erreur, comme le serait celle à l’Union européenne. Les Européens en subiraient les conséquences politiques et financières, alors que les États-Unis en récolteraient les fruits.

Aujourd’hui en manque d’inspiration, l’UE doit faire preuve d’imagination. D’abord pour assurer sa sécurité et celle des Ukrainiens. Mais aussi celle des autres peuples placés sous le joug moscovite. Adversaire résolue de Vladimir Poutine, elle n’est pas pour autant l’ennemie de la Fédération de Russie et d’un peuple dont il convient de respecter l’histoire et le besoin de reconnaissance. Ainsi, la démilitarisation, voire la neutralité des espaces biélorusses et ukrainiens pourraient, le cas échéant, constituer une solution à long terme pour laquelle les Européens sont appelés dès maintenant à s’engager hors de toute influence américaine.

 

 

 

Les funestes travers du parlementarisme suisse et européen

Apparemment, les deux événements n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Le premier concerne l’Union européenne, le second la Confédération helvétique. À y regarder de plus près, ils révèlent néanmoins quelques similitudes qu’un observateur aguerri du parlementarisme ne manquera pas de relever. Si les organes législatifs constituent le cœur même de la démocratie, ils ne sauraient s’affranchir de certaines critiques justifiées auxquelles ils sont désormais confrontés.  Se croyant plus vertueux que le reste du politique, ils se drapent d’un costume moral qui leur sied de moins en moins. Donneurs de leçons à tout bout de champ, un sérieux coup de balai devant leur porte leur ferait le plus grand bien.

Cible de la presse internationale de ces dernières semaines, le Parlement européen de Strasbourg traverse sa plus grande crise depuis 1979, soit depuis sa première élection au suffrage universel direct. Terrain de jeu d’une corruption d’une envergure insoupçonnée, il est miné de l’intérieur par une collusion d’intérêts entre des députés non scrupuleux et des États vraisemblablement arabes ou riverains du golfe persique. Au prix de versements en espèces, son enceinte s’est transformée en une bourse occulte de monnaies sonnantes et trébuchantes échangées au service funeste de certains régimes que l’Union européenne a trop longtemps choyés.

Bien que nul ne soit prophète dans son pays, le Parlement européen n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Il a laissé faire, se croyant à l’abri des pratiques répréhensibles qu’il a lui-même encouragées depuis près de quarante-cinq ans. Doté d’un exécutif pléthorique, accueillant plus de 700 membres élus selon des modes de scrutin différents dans chaque État membre, pourvu d’un règlement intérieur complexe, présidé, sauf cas rares, par une personnalité sociale- ou chrétienne-démocrate, nommée en préalable à tout vote par un commun accord entre ces deux partis, il n’a jamais su se prémunir contre certaines dérives auxquelles il s’est exposé. Plusieurs voyages à l’étranger ou missions internationales, aux destinations savamment choisies, demeurent opaques, de même que le sont maintes relations personnelles ou institutionnelles dont l’Europe ne tire qu’un bénéfice très limité.

Toujours fidèle à son désir d’accroître son poids politique, le parlement de Strasbourg n’a cessé de se présenter du côté « des gentils » contre « les méchants ». Il voulait incarner la probité, comme il le fit en mars 1999, lorsque la Commission européenne de l’époque, présidée par le Luxembourgeois Jacques Santer, s’est senti obligée de démissionner en cours de mandat. Près de vingt-quatre années après, ce scandale paraît pourtant bien anodin en comparaison avec celui qui agite désormais les instances du cénacle européen. Mais dans le cas présent, exceptée la principale personne mise en cause, aucune sanction institutionnelle ne semble être prévue pour condamner une assemblée qui croule sous l’influence démesurée des lobbies. Qu’ils soient publics ou privés, nationaux, européens ou plus encore dans des mains africaines, américaines ou asiatiques, ceux-ci constituent, ni plus ni moins, la principale menace démocratique qui pèse sur l’organe législatif de l’UE.

Que les europhobes ne se réjouissent pourtant pas trop vite ! La mainmise des lobbies concerne aussi d’autres pays, dont au premier chef la Suisse. En pleine crise pétrolière et gazière, celle-ci vient d’élire un Conseiller fédéral qui, dorénavant en charge de l’approvisionnement énergétique, n’a jamais fait mystère de ses liens financiers avec les multinationales de ce secteur industriel. Dans nombre d’États, cela aurait immédiatement donné lieu à la constitution d’une commission d’enquête parlementaire. Mais, pas à Berne ! En référence à Montesquieu, quelque Usbek et Rica d’aujourd’hui ne bouderaient certainement pas leur plaisir à échanger leurs pensées sur le mode de fonctionnement d’un parlement national qui vient d’écrire l’une des pages les plus controversées de son histoire.

Trente ans et un jour après son « dimanche noir » du 6 décembre 1992, la Confédération vient de prouver que sa formule magique privilégiait, au vrai sens du terme, les tours de passe-passe. En lieu et place d’une démocratie de concordance, c’est celle des conclaves qui s’est imposée.  Ingrédients indigestes en marge d’une séance publique de l’Assemblée fédérale, les conciliabules, les arrangements entre plus ou moins faux-amis, les retours d’ascenseur ou autres magouilles d’arrière-cour, ont constitué la recette d’un menu électoral sciemment concocté dans le secret des alcôves bernoises. Tout n’était que jeu stratégique, que volonté d’éliminer les meilleurs, soit souvent les plus dangereux, au profit d’alliés objectifs qui, trop contents de se trouver au-devant de la scène, seront toutefois toujours privés d’écrire le scénario d’une pièce de série B. Le 7 décembre 2022, la démocratie suisse n’est pas sortie grandie d’un épisode qui restera en sinistre mémoire. Certains y verront la marque d’un régime des partis, d’autres celle de tractations d’arrière-boutique, susceptibles de relancer le débat sur l’élection au suffrage universel direct des « sept sages ». Alors que certains le souhaitent, la majorité des politiques la rejette, craignant qu’elle ne fasse le jeu desdits « populistes ». Ayant raison sur le fond, la plupart des élus refusent néanmoins de s’attaquer à la cause du mal et s’avouer que leur façon de procéder porte atteinte à la forme de démocratie qu’ils croient et espèrent encore promouvoir.

Berne avec son renouvellement du Conseil fédéral et Strasbourg avec son scandale de corruption ne présentent, à première vue, aucun dénominateur commun. Mais, ce regard est bel et bien trompeur. Tant le parlement européen que l’Assemblée fédérale se sont laissé gagner par des pratiques qui, en fin de compte, nuisent non seulement à leur renommée et à leur crédibilité, mais plus encore à celle de la démocratie parlementaire dans son ensemble. Et si cette dernière devait en être la principale victime, le jour de gloire du retour de l’autoritarisme sera définitivement arrivé!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les dérives d’un narratif européen

Nul besoin d’épiloguer sur les bien- et méfaits de la communication politique. Les mots et les gestes reflètent les idées que l’on exprime, voire permettent de transmettre les messages que l’on formule. L’Europe communautaire ne fait pas exception à la règle, tant elle s’est dotée d’un vocabulaire qu’elle n’a cessé de développer depuis qu’elle existe. Mettant dès ses débuts l’accent sur la paix, elle s’est forgée un langage économique, mais aussi politique et culturel qui la caractérise plus que toute autre institution. Marché intérieur, libre concurrence non faussée, principe de l’unanimité, approfondissement, élargissement, programmes Erasmus ou compétences partagées, voilà quelques exemples d’un glossaire que tout Européen connaît sur le bout des doigts.

N’échappant pas à l’évolution de l’actualité, la parole de l’Union européenne s’adapte en toute logique aux défis du temps présent. Il en a toujours été ainsi et cela sera encore longtemps le cas. Toutefois, à ne pas y prendre garde, l’Europe pourrait tomber dans un nouveau narratif, tout aussi dissonant que ne l’est ce mot aux accents purement descriptifs et faussement neutres. Alors que les grands discours d’antan sont passés de mode, l’histoire de l’Europe se raconte désormais au fil des faits et des événements qui l’entourent et l’influencent. En lieu et place de grandes déclarations visionnaires, l’heure est aux récits qui, ni plus ni moins, sous couvert de consensus et « d’objectivité », dissimulent un appauvrissement intellectuel de la pensée européenne.

Aujourd’hui, il faut faire vite, clair, court, trash et si possible avec un minimum de signes. Tel par exemple ce communicant bon chic, bon genre qui, devant un public tout acquis à sa cause grâce à sa dextérité, à son savoir-faire et à sa tchatche, vous explique, sans coup férir, que l’histoire de l’intégration européenne se compose de deux périodes : l’une de 1945 à 2022, l’autre à partir de 2022. Son explication est limpide : jusqu’au 24 février de cette année, l’Europe n’avait jamais connu de guerre sur son territoire, alors qu’elle vient de renouer avec elle en Ukraine. Ça sonne bien, sauf que c’est complètement crétin. C’est d’autant plus grave que de tels propos passent sous silence les victimes du conflit dans les Balkans dont le nombre s’élèverait, selon certaines estimations, à 200 000 morts. À la vaine recherche d’une quelconque circonstance atténuante attribuée à ce vénéré spécialiste en histoire contemporaine, certes adolescent à l’époque et dorénavant âgé de moins de quarante ans, nul argument ne vient à l’esprit pour excuser sa profonde méconnaissance d’un passé qui ne date que de la fin du siècle dernier !

Que ces paroles soient tenues en quelque cercle restreint, n’aurait presque rien d’inquiétant en soi. Mais qu’elles aient été prononcées à l’occasion de la grand-messe suisse allemande de la politique européenne l’est beaucoup plus. Fidèle à la parole pseudo-européenne de Winston Churchill du 19 septembre 1946 dans l’Aula de l’Université de Zurich, let Europe arise!, l’Europa Forum de Lucerne a en effet placé cette année son curseur à l’endroit désiré par la Suisse officielle. Celle qui, plus économique que politique, se veut bien-pensante. Le modèle britannique continue de faire ses ravages, Berne plaide pour des Bilatérales III et se félicite des performances oratoires de certains invités qui, triés sur le volet, nonobstant le contenu même erroné de leur speech – il faut bien parler l’anglais ! -, utilisent à bon escient ce narratif européen qu’il convient de dénoncer, tant qu’il est encore temps.

Cela concerne aussi l’Ukraine. Si la condamnation de l’agression russe doit rester unanime, elle ne saurait servir de prétexte à ceux qui veulent construire une autre Europe. Tel est le cas du président polonais Andrzej Duda qui réinterprète à sa guise les valeurs communes de l’Union européenne. Devant un public partiellement médusé, composé entre autres de quelques-uns de ses compatriotes, il n’a pas manqué de souligner le 25 novembre dernier l’exemplarité morale de son pays. Mettant à profit un excellent symposium, organisé de main de maître, la veille de la clôture du programme de « Kaunas 2022, capitale européenne de la culture », par l’Université lituanienne Vytautas Magnus, il s’est fait l’apôtre d’une Europe dont la seule identité reposerait sur son héritage chrétien. Alors que ce débat polémique avait trouvé une issue lors de l’adoption de la Charte des droits fondamentaux de l’UE et, plus tard, à l’occasion de la rédaction du traité établissant une constitution pour l’Europe, Varsovie s’approprie une forme de narration, non seulement pour s’en prendre à raison au pouvoir malfaisant de Poutine, mais aussi et surtout à tort pour se dédouaner de toutes les atteintes que la Pologne ne cesse de porter contre la presse, la justice et la cause féminine.

Les dérives de ce nouveau narratif européen atteignent un degré de perversité qu’il ne faudrait pas sous-estimer. Avec pour mots d’ordre la modernité, la flexibilité, l’adaptabilité ou la réactivité, quelques décideurs ou acteurs européens écrivent, voire réécrivent une nouvelle page de l’histoire de la construction européenne qui ne présente que très peu, voire aucun dénominateur commun avec ce qu’elle est et saurait devenir. Qu’il faille s’en émouvoir, n’est plus suffisant en soi. Pour que l’UE se débarrasse de ce mal qui la ronge de l’intérieur, le temps est venu non seulement d’en prendre conscience, mais aussi de renouer avec un discours historique, culturel et humaniste de l’Europe qui a fait, fait et continuera de faire sa raison d’être  !

 

 

Un nouveau sexisme politique

Ce n’est pas un scoop: le prochain Conseiller fédéral homme et socialiste sera un Romand, à la rigueur un Tessinois. Ce n’est pas un scoop: celle qui d’ici une dizaine ou une douzaine d’années succèdera à la Conseillère fédérale socialiste, élue le 7 décembre 2022, sera une Suisse-Allemande. Et ainsi de suite…! En poussant la parité à son paroxysme, le parti socialiste s’est pris à son propre jeu et, volontairement ou non, enfermé dans une logique genrée dont, tôt pu tard, il payera le prix. Au summum du ridicule, tout socialiste masculin originaire de l’Est du Röstigraben ne pourra jamais accéder à la fonction suprême à Berne, pas plus que ne pourra le faire toute socialiste issue de la Suisse latine. Gagné par un mode de répartition entre les sexes, le PS s’est tiré une balle dans le pied et s’est conformé à un schéma idéologique qui, à y regarder de plus près, s’éloigne du principe d’égalité, pourtant historiquement et philosophiquement ancré à gauche.

Quoique la formule puisse choquer, le constat est sans appel : de nos jours, compte parfois moins ce que l’on a dans la tête que ce que l’on a entre les jambes. Alors que la politique a pour vocation même d’administrer et de penser la polis, elle se conjugue de plus en plus au temps d’un ségrégationnisme qui accroît les divisions. Le choix des candidats s’opère alors en fonction de critères, où le sexe l’emporte sur tous les autres. En d’autres termes, dis-moi si tu es une femme ou un homme et je te dirai si tu as la chance d’être élu-e- ou pas!

Bastion masculin durant des siècles, la politique s’est heureusement féminisée depuis plus de quarante ans et a permis aux femmes d’y jouer un rôle de tout premier plan. Toutefois, la présence féminine ne peut pas changer, à elle seule,  les contenus et l’esprit des lois adoptées par le législateur.  Si Indira Gandhi ou Golda Meir ont favorablement marqué de leur empreinte l’histoire de l’Inde et d’Israël, l’image de la Dame de fer restera à tout jamais liée aux paroles de Renaud pour qui aucune femme sur la planète n’s’ra jamais plus con que son frère; ni plus fière ni plus malhonnête; à part peut-être, Madame Thatcher.

Certes, on ne naît pas femme, on le devient ! Mais Simone de Beauvoir n’aurait vraisemblablement jamais vénéré ou plus encore exonéré une politicienne pour la seule raison qu’elle appartient à ce qu’elle nomma elle-même le deuxième sexe. Parce qu’elles sont l’égales de leurs confères masculins, elles méritent d’êtres reconnues, soutenues, appréciées ou critiquées au même titre que le sont les hommes. Alors qu’Angela Merkel n’a pas trouvé en la personne de son successeur un chancelier digne de son niveau, qu’Elisabeth Borne fait preuve d’une réelle ténacité face aux caciques misogynes de la droite française, que l’on se garde bel et bien de préférer Marine Le Pen à Emmanuel Macron ou Giorgia Meloni à Mario Draghi! À ignorer les idéologies, notamment d’extrême droite, à se conformer au discours ambiant ou à vouloir confondre parité et pensée, le risque de se tromper d’adversaire existe bel et bien.

 

Il en est de même chez nous. Oubliée depuis lors, l’élection en 1984 de la première Conseillère fédérale de l’histoire, Elisabeth Kopp, n’a pas servi la cause des femmes. De même, le féminisme ne se résume pas au choix d’une candidate. Sa priorité demeure dans la revalorisation des droits sociaux et salariaux qui, comparés avec ceux existant au sein de l’Union européenne, sont parfois inférieurs en Suisse.   Aujourd’hui, le gouvernement de Berne est en manque d’une nouvelle Ruth Dreifuss, dont le combat héroïque pour le congé maternité s’inspira aussi des dispositions depuis longtemps en vigueur dans les pays voisins de la Confédération.

 

Le débat suscité par la stratégie du parti socialiste suisse n’est pas anodin. Il est largement influencé par une approche communautariste et s’éloigne dangereusement de l’universalisme auquel la gauche omet trop souvent de se référer. Jouant la carte du différentialisme, le PS épouse des formes de raisonnement qui contredisent la notion même de citoyenneté, à savoir celle qui s’inspire de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, où toutes et tous « naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Parmi les premiers à avoir revendiqué et réalisé l’égalité des genres, les socialistes sont tombés dans le piège d’un nouveau sexisme politique, où la concurrence, voire l’affrontement entre les hommes et les femmes l’emportent sur toute autre considération. Bien que n’ayant pas toujours été exemplaires en la matière, les socialistes n’ont pas à rougir de leur action au profit des femmes. Précurseurs en la matière, ils se prévalent ici d’un bon bilan. Mais, comme arc-boutés sur leur passé, ils n’ont pas su franchir une nouvelle étape. Car, comme l’écrivait Françoise Giroud la femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. En ayant choisi un ticket exclusivement féminin pour les prochaines élections au Conseil fédéral, et nonobstant la candidate qui sera élue le 7 décembre prochain, le PS n’a pas su mesurer à sa juste valeur la pertinence philosophique de cette parole qui devrait nous donner à réfléchir, que l’on soit homme ou femme!

 

La politique étrangère féministe d’Annalena Baerbock, quèsaco ?

La déclaration est passée quasiment inaperçue. Condensé de paroles ingénues, ne provoquant que quelques haussements d’épaules, ou expression d’une carence intellectuelle, faisant froid dans le dos, elle est indigne de la politique. Qu’elle soit prononcée par un homme ou par une femme, qu’elle soit mal comprise ou non, qu’elle fût mal interprétée ou pas, elle n’a pas lieu d’être et ne mérite aucune excuse. Son contenu traduit une incroyable maladresse culturelle et historique dont les premiers bénéficiaires ne peuvent être que les tyrans et autres sanguinaires de ce bas monde.

Candidate à la chancellerie en 2021, alors objet de moquerie pour ses nombreuses gaffes, l’actuelle Ministre des Affaires Étrangères allemande, Annalena Baerbock vient, une nouvelle fois, d’afficher ses limites. Endossant un costume trop grand pour diriger son ministère, elle ne peut en aucun cas se réclamer de ces chefs de la diplomatie allemande qui ont fait la renommée de la politique extérieure de la République fédérale. N’ayant rien de comparable avec le légendaire Hans-Dietrich Genscher, Frank-Walter Steinmeier ou plus encore avec son ami politique Joschka Fischer, elle accumule les faux-pas et ne peut que susciter quelques inquiétudes, qualifiées en l’occurrence et à juste titre, d’allemandes.

Venons-en au fait. Le 29 septembre dernier, Annalena Baerbock a prononcé devant le Bundestag un discours qui restera en mauvais souvenir. Bien que voulant apporter son entier soutien aux Iraniennes violemment réprimées par le régime des mollahs, elle s’est emmêlé les pinceaux. Oratrice médiocre, elle n’a rien trouvé de mieux que de déclarer que « quand la police, comme cela semble être le cas, bat une femme à mort, car selon l’avis des gardiens de la morale elle n’a pas porté correctement son voile, cela n’a rien, vraiment rien, à voir avec la religion ou la culture. Ce n’est qu’un abominable crime, voilà tout » ! Eh bien, non !  À Téhéran, cela a bel et bien à voir avec la religion !

On a beau chercher des circonstances atténuantes à Annalena Baerbock, on n’en trouve pas. Confondre un délit de droit pénal, si grave soit-il, avec un assassinat politique relève d’une irresponsabilité sans nom. Niant le lien de cause à effet entre la loi islamique et le port obligatoire du voile en Iran, plongée dans le déni intellectuel et religieux, elle déstabilise la lutte des femmes iraniennes et se comporte ipso facto comme l’alliée objective de ceux qui les assassinent. Que sa crédibilité personnelle puisse en pâtir n’a rien de grave en soi;  en revanche que celle de l’Allemagne puisse en être affectée l’est nettement plus.

Désormais, cette même Ministre des Affaires Étrangères allemande préconise l’avènement d’une politique étrangère féministe. À la lecture de ses déclarations sur la répression en Iran, celle-ci ne laisse augurer rien de bon. Sans savoir de quoi il s’agit au juste, on suppose que seules les femmes seraient en mesure de mener une autre politique extérieure. Mais, laquelle ? On en n’a pas la moindre idée ! Devant être au service des femmes, elle n’a pour intention principale que celle de les défendre. Intention plus que louable, nul ne pourrait s’y opposer, à l’exception peut-être de quelques dirigeantes qui, dès qu’elles accèdent au pouvoir, desservent le féminisme. Exemple taillé sur mesure du mainstream des années vingt, la politique étrangère féministe appartient, en réalité, à cet ensemble d’objets politiques non identifiés auxquels il ne faudrait pas succomber trop vite.

Mélange de bonnes intentions, mais aussi de dérives parfois sectaires, elle n’est pas à l’abri des pires contradictions dont ses plus fervents partisans et partisanes ne sont malheureusement pas toujours conscients. Au service d’un combat juste et honorable, la politique étrangère féminine peut aussi s’embourber dans des attitudes qui nuisent à sa cause. C’est le cas en Iran, mais aussi ailleurs. Qu’y a-t-il donc de si féministe dans le soutien gouvernemental apporté par Annalena Baerbock à son collègue écologiste politique Robert Habeck qui, sous les projecteurs de la presse internationale, n’hésite pas à faire une génuflexion devant l’émir du Qatar, dont l’engagement pour l’égalité des sexes laisse très largement à désirer ? S’arrêterait-elle au seuil de cette realpolitik qui, pour garantir les approvisionnements en gaz, se dévoie aujourd’hui de toutes ces belles déclarations de vertu dont les Allemands aiment pourtant se faire les apôtres ?

Épargnons, toutefois, à Annalena Baerbock le rôle de bouc-émissaire. Prise au piège d’une constellation dont elle n’a pas mesuré toute l’étendue, elle n’est que la victime d’une politique étrangère allemande qui a perdu certaines de ses lettres de noblesse. Que la coalition en poste à Berlin ait beau jeu de rejeter la faute sur les autres, cela ne convainc plus personne.  Son argumentation morale et son plaidoyer pour promouvoir la paix, ne résonnent guère aux oreilles de beaucoup de ses partenaires. Et la politique étrangère féministe n’y changera certainement pas grand-chose !

 

 

 

 

 

Les serpillières politiques de l’extrême droite

Il y a plus de vingt-deux ans, un homme de droite montait au créneau. Son nom Jacques Chirac. Aujourd’hui, il n’y a presque plus de chiraquiens à droite ; que des « serpillières politiques » qui, pour arriver à leurs fins, cirent les parquets de celles et ceux que l’on n’ose même plus appeler les néo-fascistes. Entendez par-là des fascistes en complet veston-cravate ou en ensemble tailleur. Beaucoup plus malins et malicieux que leurs aînés des groupuscules ultra-violents des années septante et quatre-vingt, ils ont réussi un exploit : faire passer un passé qui naguère ne passait pas.

Hier l’Autriche, aujourd’hui la Suède et l’Italie. Et plus que jamais, la Hongrie. L’extrême droite s’est installée en Europe. Destin tragique de l’histoire, l’essence même de la construction européenne est bafouée. Bafouée non seulement par les partis nationalistes, mais aussi par des forces politiques que l’on n’ose même plus qualifier de conservatrices, de populaires, voire de libérales. En 2000, le président français avait sonné la charge contre le gouvernement de coalition qui, à Vienne, réunissait les démocrates-chrétiens de Wolfgang Schüssel et les pseudo-libéraux du FPÖ. À l’époque, ce parti était présidé par l’admirateur de la politique sociale d’Adolf Hitler, à savoir le feu, et très peu regretté, Jörg Haider.

Où sont désormais les Chirac d’antan ? On les cherche en vain. Pas à Stockholm et encore moins à Rome. Qu’ils aient pour noms Ulf Kristersson en Suède, Matteo Salvini ou celui de cet éternel vieillard qu’est Silvio Berlusconi en Italie, ils ne méritent ni respect, ni considération. Même si le premier d’entre eux demeure plus estimable que les deux autres, tous préfèrent les partis extrémismes aux formations démocratiques. Fossoyeurs volontaires ou pas de la pluralité politique européenne, ils sont la cheville ouvrière du retour de l’extrême droite aux affaires. Par conséquent, ils n’ont droit à aucune circonstance atténuante et deviennent non seulement les adversaires, mais aussi les ennemis de ce qui a fait la richesse politique de l’Europe. Car, qu’on veuille l’admettre ou non, toute alliance avec les organisations nées du fascisme n’a jamais renforcé, mais au contraire toujours affaibli la démocratie.

Tant la droite que la gauche s’en trouvent fort dépourvues et désemparées. La première est prête à vendre son âme, la seconde à perdre ses électeurs. Croyant encore que les travailleurs seront toujours à leurs côtés, les communistes et autres socialistes ont oublié que le monde a changé de base. L’internationale ne retentit plus au seul chant des forçats de la faim qui, aujourd’hui majoritairement personnifiés par l’image de millions d’immigrés venus d’ailleurs, ne peuvent pas compter sur la solidarité des ouvriers autochtones privés de toute conscience de classe. Tentés par le vote d’extrême droite, ceux-ci s’en prennent plus volontiers aux plus faibles qu’eux, versant dans un nationalisme situé aux antipodes de la pensée marxiste, selon laquelle les prolétaires de tous pays n’auraient qu’à s’unir pour aspirer ensemble au bonheur du genre humain.

Quant aux conservateurs ou libéraux, leur sort n’est guère plus enviable. Victimes de la sécularisation des sociétés modernes et de la logique implacable d’un néolibéralisme glacial et antisocial, ils ont perdu leur assise populaire qui leur a longtemps assuré une majorité électorale et silencieuse. Une partie d’entre elle, munie ou non de gilets jaunes, a rejoint les rangs de l’extrémisme néo-fascisant, persuadée que celui-ci serait dorénavant mieux à même de représenter les valeurs réactionnaires que la droite traditionnelle avait, en partie, su incarner jusqu’à la fin du 20e siècle.

Partiellement mis au placard de l’histoire, les humanistes catholiques, les chrétiens-sociaux ou les esprits éclairés du libéralisme philosophique n’ont presque plus droit au chapitre. Remplacés par des soi-disant « populistes », ils sont obligés de céder leur place à des « vrais de vrais », à des « réacs pur jus », à ceux qui n’ont pas froid aux yeux pour dénoncer, plus ou moins élégamment, une hégémonie de la racaille, toujours originaire d’autre part. À la droite de la droite, ils bénéficient de nouveaux relais médiatiques et d’une légitimité politique insoupçonnée il y a encore dix ans. Autrefois objets de moquerie, ce sont eux qui de nos jours se moquent de la démocratie apaisée qu’ils exècrent. Ils ont enterré leurs aïeux, font fi de leur héritage et ont enseveli toute forme de honte à s’allier avec la droite extrême qui les chérit tant. Hier, ce fut le cas en Autriche, puis en Hongrie, aujourd’hui en Suède et en Italie. Et demain, à qui le tour ?

 

 

 

Munich, le 5 septembre 1972

Au matin du 5 septembre 1972, le monde se réveilla dans l’effroi et la stupeur. Un commando palestinien venait de prendre en otage des athlètes israéliens dans le village olympique de Munich. Quelques heures plus tard, à plusieurs kilomètres de la capitale bavaroise, onze d’entre eux et un policier, tous innocents, trouvèrent la mort sur l’aéroport militaire de Fürstenfeldbruck. Le lendemain, le président du CIO, l’américain Avery Brundage, prononça sa célèbre phrase, selon laquelle « the games must go on ».

Avait-il pris la bonne décision ou non ? Qu’importe, les jeux olympiques reprenaient leurs droits, toutefois sans la présence du moindre sportif israélien. Le lieu de l’attentat ne devait rien au hasard. Savamment choisi, il devait être perpétré sur le sol allemand. Dirigée à l’époque par le social-démocrate Willy Brandt, la RFA avait tout fait pour faire oublier les olympiades nazies de Berlin en 1936. Munich 72 présentait l’image d’un pays ouvert, démocratique qui, pour la première fois depuis la création de la République fédérale en 1949, était soucieux d’entamer cet indispensable travail de mémoire que Konrad Adenauer et ses deux successeurs chrétiens-chrétiens démocrates, Ludwig Erhard et Kurt-Georg Kiesinger, avaient pris soin de ranger aux oubliettes de l’histoire. Munich 1972, c’était aussi le symbole d’un pays en quête de pardon, de celui qui, en la personne de son chancelier, s’était agenouillé le 7 décembre 1970 devant le monument du ghetto de Varsovie.

En ce 5 septembre 1972, le village olympique fut le théâtre d’un attentat antisémite sur le sol allemand. Et comble de l’horreur, il avait atteint ses objectifs. La cause palestinienne avait trouvé dans le terrorisme une arme politique pour frayer le chemin d’une légitimité que nul ne saurait lui discuter aujourd’hui. Revendiquée par « Septembre noir », organisation issue du Fatha de Yasser Arafat, cette prise d’otages restera toujours gravée dans l’histoire tragique de l’olympisme. Mais plus encore, elle le demeure dans celle d’une génération de l’après-guerre traumatisée par la Shoah. En Allemagne, plus que partout ailleurs, celle-ci découvrait les crimes de l’holocauste, ceux de ses parents, de ses pères et mères auxquels, au risque de connaître la plus douloureuse épreuve de sa vie, elle demanda : papa, maman, qu’est-ce que tu as fait pendant la guerre ?

Dotées d’une architecture futuriste, d’un stade recouvert de son toit en plexiglas, les installations du parc olympique de Munich ne ressemblaient en rien au style néoclassique des bâtiments construits durant le nazisme. Érigées sur le terrain d’un ancien aéroport utilisé par la Luftwaffe jusqu’en 1945, elles étaient aux antipodes d’une Allemagne agressive et féroce. Conçues pour rompre avec le passé, elles retrouvaient, l’espace d’une journée, les crimes et la violence de naguère. Havre de paix, elles se sont transformées en quelques heures en terrain de bataille. Mais l’ennemi ne portait plus l’uniforme de la Wehrmacht ou de la Gestapo, mais celui de terroristes qui, comme les Allemands d’antan, avaient pour principal ennemi les juifs.

Le village olympique de Munich n’a jamais été au diapason d’une Bavière de carte postale. Emblème du modernisme ouest-allemand des années 70, il ne ressemble en rien au conservatisme catholique de sa région environnante. Se voulant, dès son origine, ouvert au monde, il accueille encore aujourd’hui des centaines d’étudiants, dans des bungalows réservés en 1972 aux concurrentes féminines, ou dans le gratte-ciel du Helene-Mayer-Ring, du nom donné à la rue qui porte celui de la seule athlète de confession israélite autorisée à concourir à Berlin en 1936.  En face de bâtiments en terrasses, c’est au 31 de la Connollystraβe qu’eut lieu le drame. Endroit resté volontairement inhabité depuis lors, ne servant qu’à héberger des chercheurs invités du Max-Plank-Institut für Physik, il ressemble pourtant à tous les autres immeubles du quartier. Mais, l’histoire a malheureusement voulu qu’il en soit dramatiquement autrement.

De nos jours, aucun groupe terroriste n’envisagerait d’y commettre le moindre attentat. Placée Aux confins d’une artère et d’un garage sous-terrains, d’une rue piétonne accessible à plusieurs niveaux et d’escaliers entrelacés, la résidence des sportifs israéliens aurait pu facilement être prise d’assaut par n’importe quelle unité spéciale d’intervention. Sauf qu’en 1972, celle-ci n’existait pas. En ce 5 septembre, la police et la politique n’étaient pas prêtes. Pour de viles raisons de fierté nationale ou pour éviter une non-ingérence d’une force extérieure sur leur territoire, les autorités allemandes de l’époque avaient refusé la proposition d’intervention d’un commando venu tout droit de Jérusalem. Beaucoup plus entraîné et aguerri au contreterrorisme, celui-ci aurait pourtant sauvé, selon toute vraisemblance, la vie de plus de dix personnes. Mais, les responsables politiques allemands ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils s’embourbèrent dans un conflit stérile de compétences, le gouvernement de Bonn se heurtant à celui régional de Bavière. Chacun d’entre eux voulait tirer son épingle du jeu, avant que la police n’ouvrît malencontreusement le feu sur un hélicoptère qui, sous la riposte des preneurs d’otages, s’enflamma et provoqua la mort de ses occupants. Ce drame eut de nombreuses conséquences sur le plan international. Mais beaucoup moins en RFA. Bien qu’ayant certainement pris de fausses décisions en cette sinistre journée, le Ministre fédéral de l’Intérieur en sortit indemne et, chose impensable de nos jours, continua une très brillante carrière. En 1974, il devint Ministre des Affaires étrangères, poste qu’il occupa jusqu’à sa démission en 1992. Homme clé de l’unification des deux Allemagnes en 1990, il demeure sans nul doute l’un des grands personnages de l’Allemagne du 20e siècle. Hans-Dietrich Genscher n’a jamais subi les contrecoups de l’attentat de Munich. Par contre, comme tous ses collègues, dont au premier chef le futur chancelier Helmut Schmidt, il en tira les enseignements, soutenait la création du groupe d’élite GSG 9 qui, à Mogadiscio le 18 octobre 1977, mit fin au détournement du Boeing Landshut de la Lufthansa et sonna le glas de la bande à Baader. Plus de cinq après, la République fédérale d’Allemagne venait ainsi de prendre sa revanche sur l’attentat de Munich du 5 septembre 1972.

 

 

 

“….Que l’automne va bientôt arriver”

À la mi-août, l’observateur politique, le politiste n’est pas trop inspiré par l‘actualité pour alimenter son blog. Il ne s’émeut guère de la déclaration controversée d’un quelconque élu en exercice, n’a que peu l’occasion de commenter un événement de portée mondiale, voire, faute de sessions en cours, de s’interroger sur les conséquences d’une décision parlementaire. Confronté à ce que les Allemands nomment le Sommerloch, à savoir le « trou estival », il ne lui reste plus qu’à se plonger dans les profondeurs d’un calendrier politique qui ne se présente pas sous les meilleurs auspices.

Ses détracteurs ne manqueront pas de le remettre à sa place et de lui signifier que « c’est toutes les années la même chose ». Le pire, c’est qu’ils ont raison, malgré l’Ukraine, l’indéniable réchauffement climatique, le manque d’eau ou l’inflation galopante. Mais en été, on oublie, parce que, paraît-il, ça fait du bien d’oublier la guerre, les températures extrêmes, les cours d’eau asséchés ou la hausse des prix, exceptée celle de l’essence.

En août, on ne s’occupe ni de la fin du mois, ni de la fin du monde. On s’occupe d’abord de soi-même, persuadé que cet égoïsme est plus que mérité. Il l’est pour celles et ceux qui ont travaillé onze mois durant, il l’est pour celles et ceux pour qui le droit à la paresse vient couronner de longues et dures semaines de labeur, et plus encore pour celles et ceux qui nolens volens ont largué les amarres. Et pourtant, comment peuvent-ils s’imaginer, en voyant ou non un vol d’hirondelles, que l’automne va bientôt arriver ? Besoin ou pas de s’en référer à Jean Ferrat, la prochaine saison s’annonce difficile et incertaine. Les plus pessimistes sont déjà hantés par la perspective d’une crise financière, d’autres par la baisse du pouvoir d’achat et même les plus insouciants ne savent plus par quel bois ils seront chauffés d’ici quelques mois.

N’étant ni diseur de bonne aventure ou n’ayant, de surcroît, pas la moindre prétention de jouer les Madame Soleil, les Elisabeth Tessier ou autres chroniqueurs d’horoscope de magazine, ce même observateur politique doit rester fidèle à ce qui le caractérise. Sans Vouloir forcément jouer les Cassandre, il prendra du recul, ne s’adonnera pas aux prévisions les plus apocalyptiques, sans toutefois s’identifier aux paroles de celles et ceux qui vous promettent sans cesse des lendemains qui chantent.

L’heure n’est pas à l’optimisme. Sans compter les velléités bellicistes qui menacent différentes régions du monde, le regard devrait porter cette fois-ci sur l’Europe. Souvenons-nous, il n’y a pas si longtemps, il n’y a que douze mois ! L’Allemagne s’apprêtait à élire un nouveau parlement, à se doter d’un nouvel exécutif, appelé à remplacer une « grande coalition » qui, sous l’égide d’Angela Merkel, était arrivée en bout de course. En France, la réélection d’Emmanuel Macron, prévue de longue date, permettait enfin de réélire un président en exercice et d’entrevoir pour le pays une stabilité à long terme qui lui avait fait défaut depuis au moins quinze ans. Quant à l’Italie, tout le monde s’accordait sur un seul et même constat : avec à sa tête Mario Draghi, la Péninsule s’était dotée de l’un de ses tout meilleurs gouvernements depuis la Seconde Guerre mondiale.

Et voilà qu’un an après, l’heure est à la déception, au patatras, à la soupe à la grimace, sinon à celle des illusions perdues. Avec à sa tête un Olaf Scholz qui n’a pas su faire oublier sa prédécesseuse, la RFA est dirigée par une « coalition des contradictions ». Pris au piège par d’hasardeux choix énergétiques, Berlin s’en remet à nouveau aux centrales au charbon, en appelle par la voix de son bien mal nommé « Ministre du Climat » à la solidarité européenne, faisant fi de l’attitude arrogante que l’Allemagne avait adoptée à l‘égard de quelques-uns de ses partenaires durant la crise de l’euro. Quant à la France de Macron, elle est à la recherche d’une majorité parlementaire que le président a été incapable de réunir lors des élections législatives de juin dernier. Affaibli par le résultat d’un scrutin dont il porte à lui seul une part non négligeable de responsabilité, le locataire de l’Élysée n’est plus en situation d’incarner le rôle d’homme fort de l’Union européenne qui pourtant lui tendait les bras. Néanmoins, c’est en Italie que la situation est de loin la plus dramatique. Elle est au bord du précipice fasciste. Si le tocsin n’a pas encore sonné, il pourrait bel et bien retentir au soir des élections du 25 septembre. Pour la première fois depuis Mussolini, un parti d’extrême droite risque de prendre les rênes du pouvoir à Rome. Cette longue marche des soi-disant « frères d’Italie » pourrait en effet permettre à une femme de renouer avec les affres d’une sinistre histoire qui, près de quatre-vingt ans après, n’a décidemment pas dit son dernier mot. Alors que l’Europe est affaire de confiance, celle-ci bat de l’aile dans les trois principaux États de l’Union européenne. Il est grand temps d’en prendre conscience, avant qu’il ne soit trop tard, car sans démocratie et sans liberté, l’Europe ne se fera pas !

La gauche en mode SOS

Voilà une histoire qui ne dira rien aux moins de cinquante ans, soit vraisemblablement à la majorité des lecteurs de ce blog. Elle ne retiendra guère leur attention, faisant aujourd’hui partie de ce passé dont une certaine gauche aime désormais faire table rase. Mais peut-être moins anodine que communément admise elle mérite ces quelques lignes qui n’ont rien de nostalgique.

En 1964, en plein gaullisme triomphant, alors qu’André Malraux n’avait même pas encore prononcé sa fameuse phrase selon laquelle « entre les communistes et nous (les gaullistes) il n’y a rien », quelques quadragénaires, voire trentenaires, plus ou moins connus, se réunirent pour fonder « la Convention des Institutions Républicaines » (CIR). Regroupés autour de François Mitterrand, qui dès 1958 s’imposa au côté de Pierre Mendès France comme le plus fervent opposant non communiste du Général de Gaulle, plusieurs hommes politiques, à l’exemple de Claude Estier, Charles Hernu ou Louis Mermaz, mais aussi, fait plus rare à l’époque, quelques femmes dont Édith Cresson, la jeune Élisabeth Guigou et la regrettée Gisèle Halimi, esquissèrent la plus belle aventure du socialisme français du 20e siècle. Rejoints par le journaliste d’Europe 1 Georges Fillioud ou par le fils du ministre gaulliste Louis Joxe, Pierre Joxe, cet aéropage de politiques et d’intellectuels avaient compris ce que la gauche européenne omet maintenant d’admettre. Fidèle à l’adage d’Antonio Gramsci, la Convention des Institutions Républicaines avait su conquérir à petits pas une « hégémonie culturelle » que la droite, voire l’extrême droite, ont entre-temps réussi à monopoliser depuis près de vingt ans.

Bien que comparaison ne soit pas raison et que toute tentative d’expliquer le présent par le passé se heurte inexorablement à l’obstacle de la contextualisation, ce regard en arrière ne doit rien au hasard. Même si le mitterrandisme n’a pas répondu à tous les espoirs qu’il a pu susciter, son bilan demeure largement plus positif que ne l’est celui de ces alternatives au résultat plus que décevant. Alors que les « Grünen », à des années-lumière de leurs origines gauchistes, se prélassent dorénavant au centre (droit) de l’échiquier allemand, Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne, Pablo Iglesias en Espagne ou, plus récemment Jean-Luc Mélenchon, ont tous connu la défaite.  Symboles d’une gauche en perte de repères culturels et idéologiques, ils l’ont conduite dans une impasse politique dont elle éprouve le plus grand mal à sortir. Tel est notamment le cas au Royaume-Uni, où l’ambiguïté des travaillistes lors du Brexit a largement favorisé la victoire de Boris Johnson et de ses alliés, mais aussi en France où depuis le référendum du 29 mai 2005 les positions mélenchonistes se sont trop souvent confondues avec celles du Front et du Rassemblement national. Quoique toute confusion entre les uns et les autres révèle au grand jour les dangereux travers du totalitarisme, nul ne peut taire une vérité que l’on a du mal à entendre : à savoir que le transfert des voix entre la NUPES et le Rassemblement national n’a jamais atteint des scores aussi élevés ; même si les électeurs de Marine Le Pen ont plus tendance à voter pour Jean-Luc Mélenchon au second tour que l’inverse (voir l’enquête de l’institut Opinionway parue dans les Échos du 19 juin 2022).

Ces comportements électoraux traduisent un mal-être politique sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Bénéficiant en premier lieu à une extrême droite en phase de dédiabolisation, ils soulignent les errements idéologiques d’une gauche qui a fait le lit de ce que l’on n’ose même plus appeler la résurgence du fascisme. N’ayant que trop épousé au nom de la souveraineté un langage social-nationaliste, tentant en vain de récupérer des mouvements politiques particulièrement ambigus, comme celui des « gilets jaunes », inspirée par des théories communautaristes de genre ou de race venues tout droit des États-Unis, ou entraînée par les flots de certaines dérives intégristes et religieuses, cette gauche a échoué. Son échec est amplement mérité et ne saurait être rayé d’un trait de plume. Pour y remédier, cette même gauche doit impérativement faire son aggiornamento. Elle n’en a pas encore conscience, mais ne pourra en aucun cas se soustraire à cet exercice auquel elle n’aura d’autre choix que de faire face.

Aujourd’hui en mode SOS, la gauche a tout intérêt à recourir aux forces de l’esprit qui l’ont toujours animée ; à rouvrir les livres d’histoire et à s’inspirer par exemple du travail que la Convention des Institutions Républicaines avait su entreprendre en son temps. Pour redorer la noblesse de la politique, sa renaissance passe par celle de ses idées. Car, pour réussir et renouer avec la victoire, la gauche ne pourra jamais se passer de ce qui la fait vivre et lui offre ce dont elle a impérativement besoin : la pensée, l’intellect et la culture.

France: la dissolution est inévitable

Toute réaction à chaud est malvenue. Pas celle-ci. Les faits sont têtus, les chiffres aussi. Une majorité politique n’existe qu’après l’obtention de 50% des voix plus une, qu’après celle de 50% des sièges plus un. Emmanuel Macron a largement été réélu le 24 avril dernier. Il a largement été mis en minorité le 19 juin 2022. En d’autres termes, il est en mesure de présider son pays, mais pas de le gouverner.

Jacques Chirac croyait avoir fait le nécessaire en l’an 2000. Pourtant son référendum sur le quinquennat n’a pas évité le séisme du scrutin de la présidentielle du 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen arriva au second tour de la présidentielle. Pendant deux décennies, la République française a vécu dans une illusion politique à laquelle tous ses partis s’étaient habitués. Elle baignait nolens volens dans le paradoxe d’un système semi-présidentiel qui vient de dévoiler une nouvelle fois ses propres faiblesses. Sous-estimant une crise constitutionnelle larvée, la France s’est contentée d’un statu quo institutionnel qui, peu ou prou, était condamné à plus ou moins brève échéance. En toute bonne foi, les élections législatives ne devaient être que pure formalité pour le président élu ou réélu. Cela a fonctionné, mais cela ne fonctionne plus. Président le mieux réélu depuis Jacques Chirac, Emmanuel Macron vient d’en faire l’amère expérience.

La date du 19 juin 2022 est d’ores et déjà historique. Elle marque la fin d’un automatisme politique et celle prévisible d’une Ve République vieillissante. La sacrosainte stabilité des institutions gaullistes se morfond dans les bas-fonds d’un système à bout de souffle ; la bipolarisation droite-gauche a changé de base et le fameux « en même temps » macroniste s’est fracassé sur les rochers du scrutin législatif. Morcelée politiquement, mais aussi idéologiquement, la France de 2022 est devenue ingouvernable. Elle ne peut pas avoir de majorité, car la très grande majorité de son électorat est plus divisée que jamais. Radical aux deux extrêmes à près de 40%, à droite à plus de 60% et privé d’une gauche de gouvernement, celui-ci est la première victime d’une perte de repères à laquelle il a néanmoins prêté son concours. Toujours rétif à l’adresse d’un système auquel il s’est de plus en plus opposé, il se retrouve aujourd’hui sans majorité crédible pour le faire sortir du marasme politique qu’il a lui-même suscité.

Signe précurseur du résultat du 19 juin 2022, les gilets jaunes ont donné lieu à des interprétations les unes plus erronées des autres. Parce que privés de toute assise idéologique, reniant toute conscience de classe, ils ont largement contribué au succès du Rassemblement national qui n’en demandait pas tant. Expression d’un ras-le-bol plus que légitime, les gilets jaunes ont installé un discours du refus et de l’obstruction qui, à travers l’histoire, a toujours fait le lit de l’extrême droite. Prise au piège et tentant de récupérer un mouvement qui lui était intellectuellement opposé, la gauche n’a pas su séparer le bon grain de l’ivraie. À l’exemple de beaucoup d’électeurs de la France Insoumise qui ont voté pour des candidats lepénistes lors du second tour des législatives, elle a versé dans un langage de la radicalité qui n’a cessé de prendre de l’ampleur. Se félicitant d’avoir, grâce à son alliance électorale, le plus grand groupe d’opposition à l’Assemblée nationale, elle se garde bien d’évoquer la médiocrité de son score. N’atteignant guère plus de 30% des voix, elle n’a pas la moindre chance de gouverner la France dans un laps de temps de cinq ou dix ans.

Alors que la NUPES a obtenu une victoire à la Pyrrhus, Emmanuel Macron a subi une lourde défaite. Il en est le premier responsable et doit en supporter toutes les conséquences. Nonobstant ses propres erreurs, il s’est installé dans un mainstream politique qui, aussi issu de l’école anglo-saxonne, ne correspond pas à la culture française ou latine. Oubliant l’importance du social et de l’attachement de ses concitoyens à la solidarité, il a mésestimé deux des trois paroles de la devise de la République, à savoir l’égalité et la fraternité. Également sanctionné pour s’être affranchi de citoyens de gauche qui lui avaient permis d’arriver au pouvoir en 2017, il se retrouve aujourd’hui fort démuni. Il est à l’image d’un roi désabusé, se délectant d’artifices et de divisions qui au final se sont retournés contre lui. Le président de la République n’a plus de majorité, car aucune majorité ne lui sait gré de continuer comme si de rien n’était. Alors que la présidentielle était toujours perçue comme l’élection phare de la Ve République, le 19 juin 2022 vient de prouver que cela n’est plus obligatoirement le cas. Emmanuel Macron essayera peut-être de constituer des majorités de circonstance. Que grand mal lui fasse, car nul ne se prêtera éternellement à ce petit jeu. Plus que jamais, la France a besoin de clarté et de clarification. Le 19 juin 2022 l’a plongée dans une nouvelle forme d’obscurantisme. Elle n’aura pas mille et une façons de s’en sortir. La seule qui vaille sera celle de la dissolution de l’Assemblée nationale, d’ici 2023 ou début 2024. Mais attention : ce n’est là qu’une arme à double tranchant ou à usage unique. Le président de la République ne devra pas se rater. Sinon, c’est la démission, voire au pire l’arrivée de Marine Le Pen à l’Élysée.