le néonationalisme germanique contre Macron

Se seraient-ils donné le mot ? Tant la nouvelle présidente de la CDU que le chancelier autrichien s’en sont pris, à quelques jours d’intervalle, avec force et véhémence à la lettre d’Emmanuel Macron. Leur réponse ne laisse subsister aucun doute : leur Europe n’a rien à voir avec celle du président français. En lieu et place d’une « renaissance » de l’Union européenne, Annegret Kramp-Karrenbauer et Sebastian Kurz plaident pour une Europe beaucoup plus conservatrice, d’obédience germanique et nettement plus en retrait sur le plan social et environnemental.

Qualifiée « d’utopique » par le numéro un autrichien, l’instauration d’un salaire minimum européen a fait bondir les deux dirigeants de droite. Faisant croire à tort qu’il serait d’un montant analogue dans tous les pays membres, ils dénoncent son caractère nocif pour l’industrie allemande et autrichienne. Défenseurs invétérés du « pourvu que je puisse continuer d’exploiter chez moi des travailleurs sous-payés », ceux-ci promeuvent l’inégalité sociale européenne, à l’heure où celle-ci constitue l’une des causes majeures du rejet du modèle européen.

L’Europe de Kramp-Karrenbauer et de Kurz est celle d’une droite plus hard que soft. L’une veut récupérer les voix égarées au profit de l’AFD, l’autre gouverne avec un parti extrémiste au passé et au présent plus que sulfureux. Avec pour dénominateur commun de privilégier une économie de marché, où le social aurait sombré dans les méandres d’un modèle rhénan aujourd’hui disparu, les deux chrétiens-démocrates répudient des mesures plus audacieuses, comme la création d’une « banque du climat » proposée par Emmanuel Macron.

Bien que le renforcement répressif de l’espace Schengen, voire une politique africaine de l’Union européenne, puissent offrir quelques terrains de compromis, le fossé entre Macron et le duo Kramp-Karrenbauer/Kurz risque de se creuser de plus en plus. À deux mois des élections européennes, à l’issue plus qu’incertaine, ce sont deux conceptions de l’UE qui s’affrontent : l’une pour une Europe ouverte et puissante selon la France, l’autre pour une Europe économique, financière et sociale a minima selon le couple germano-autrichien.

Au-delà des péripéties de la campagne électorale, cet affrontement pourrait engendrer de graves conséquences à long terme. Privé de son principal allié allemand, le président de la République française se retrouve en effet fort démuni. Déjà confronté aux provocations romaines, le voilà touché de plein fouet par un vent mauvais venu de Vienne et de Berlin. Isolé sur la scène européenne, Emmanuel Macron n’a d’autre choix que de rester ferme sur ses positions. Plus encore, il a intérêt à les gauchir et les verdir pour définir  plus précisément le terme de « progressiste », auquel il ne cesse de se référer.

Si les critiques de Sebastian Kurz ne demeurent que celles émanant du chancelier autrichien, celles d’Annegret Kramp-Karrenbauer sont beaucoup plus préoccupantes. Rédigées de la main de la présidente de la CDU et candidate toute désignée pour remplacer Angela Merkel à la chancellerie, elles portent un énorme préjudice à la crédibilité de la relation franco-allemande en Europe. Quoique sarroise ou peut-être parce que sarroise, la Cheffe des chrétiens-démocrates allemands vient de manifester un dédain à l’encontre de la France, qu’aucun Français, et plus encore qu’aucun pro-Européen conscient de l’importance du partenariat franco-allemand en Europe, ne peut accepter tant dans sa forme que dans son fond.

Exigeant que Paris renonce à son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies et accepte de ne plus héberger le Parlement européen à Strasbourg, Annegret Kramp-Karrenbauer a multiplié des provocations indignes d’une femme d’État. D’autant plus indignes que dès l’année 2000, par la voix de Jacques Chirac, l’exécutif français a toujours approuvé la demande allemande de siéger de manière permanente audit Conseil de sécurité de l’ONU. Quant à l’idée de revendiquer le transfert de la Banque centrale européenne de Francfort à Bruxelles, elle ne serait jamais venue à l’esprit du moindre responsable politique français.

Désormais, la France, comme d’autres membres de l’Union européenne, doit s’interroger sur l’avenir de ses relations avec l’Allemagne post-Merkel. Quoique toujours capable de s’améliorer à l’usage du pouvoir, Annegret Kramp-Karrenbauer ne laisse présager rien de bon. Comme son homologue autrichien, elle est gagnée par un néonationalisme germanique dont nul autre Européen n’a besoin. N’inspirant qu’une confiance limitée, elle suscite ces fameuses « incertitudes allemandes » dont tout le monde espère qu’elle se dissiperont le plus rapidement possible.

Une armée européenne hors de l’OTAN?

Dans l’ambiance calfeutrée des salons de l’hôtel munichois Bayerischer Hof, la chancelière allemande a tenu le 16 février dernier un discours qui fera date. Hôte de la conférence annuelle sur la sécurité, Angela Merkel s’est fait l’avocate du multilatéralisme et a dénoncé, de manière à peine voilée, l’idéologie dominatrice de Donald Trump. Le vice-Président américain Mike Pence n’a pas manqué de lui répondre, s’en prenant à certains choix stratégiques de l’Allemagne et plus particulièrement à la construction du gazoduc « Gaspipeline Northstream 2 ». Exposés au grand jour devant un aéropage de personnalités politiques, d’experts militaires et de journalistes venus du monde entier, les différends entre les Etats-Unis et l’Allemagne soulignent le fossé croissant qui non seulement sépare les deux pays, mais aussi les USA de l’Europe.

Même si les Démocrates devaient revenir d’ici deux ans au pouvoir à Washington, les approches militaires et stratégiques entre l’Amérique du Nord et le continent européen continueront de se creuser. Leurs intérêts sont devenus si différents que seules certaines interventions militaires contre le terrorisme islamique ou contre d’autres dangers analogues pourraient les réunir le temps d’une intervention militaire extérieure. À l’image du discours de la chancelière allemande, leurs priorités planétaires ne sont respectivement plus les mêmes. La carte géopolitique mondiale évolue dans un sens contraire à leur rapprochement, tant le made in USA ne fait plus rêver depuis belle lurette les Européens qui dorénavant sont obligés d’imaginer et d’assurer tout seuls leur propre sécurité.

Suivant l’avis d’Emmanuel Macron, la ministre de la Défense allemande, Ursula von der Leyen, s’est récemment prononcée pour « une armée d’Européens ». Encore plus réticente que ne l’est la France en ce domaine, la République fédérale semble pourtant emboîter le pas d’une nouvelle politique militaire, encore inimaginable il y a une ou deux décennies. Toujours perçue comme l’alliée privilégiée du « partnership in Friendship » avec les États-Unis d’Amérique sur le continent européen, la RFA est désormais contrainte de repenser son modèle stratégique auquel elle est toujours restée fidèle depuis sa création en mai 1949. Née des cendres de la Seconde Guerre mondiale, soit un peu plus d’un mois après la création de l’OTAN, l’Allemagne de l’Ouest n’a rejoint l’Alliance que le 6 mai 1955, après l’entrée en vigueur des accords de Paris du 23 octobre 1954.

Dans son allocution devant la conférence sur la sécurité à Munich, Angela Merkel a réaffirmé son attachement au maintien de l’Alliance atlantique qu’elle perçoit toujours « comme une ancre de sécurité dans des périodes tumultueuses ». Au diapason de l’avis de la plupart de ses partenaires européens, la chancelière demeure-là sur la même longueur d’onde que tous ses prédécesseurs, voire sur celle de son successeur-e-. Bien qu’en parfaite harmonie avec l’avis d’une grande majorité de ses compatriotes, la numéro une allemande ne peut toutefois plus faire abstraction d’un débat qui, qu’elle le souhaite ou non, se posera inévitablement dans les années, voire les mois à venir. À l’aube de son septantième anniversaire en date du 4 avril prochain, l’OTAN ne jouit plus de la même légitimité politique dont elle a pourtant continué de bénéficier après la chute du bloc soviétique. À plus ou moins long terme, c’est sa propre survie qui est en jeu.

Aucun homme ou femme politique n’est plus en droit de se voiler la face. La question de l’existence d’une armée européenne hors du cadre de l’OTAN sera, tôt ou tard, à l’ordre du jour de l’agenda de l’UE. Institution créée à l’heure de la Guerre froide, l’Alliance atlantique ne répond plus aux exigences d’une armée intra-européenne. Pour exister, elle sera contrainte de couper le cordon ombilical qui la relie encore à sa mère nourricière américaine. Gagnée par la défiance que les Européens manifestent de plus en plus à l’encontre des USA, l’Union européenne n’a donc d’autre choix que de préparer, en toute indépendance, voire en toute souveraineté, sa force d’intervention militaire et à veiller à sa sécurité.

Encore à l’état balbutiant, ce processus politique prendra beaucoup de temps. Objet de controverses et de conflits à l’intérieur de la famille européenne, il n’est pas prêt d’aboutir. Pourtant, il s’avérera incontournable pour doter l’Europe de ce qui lui manque encore cruellement. Non seulement d’une armée digne de son nom, mais aussi d’un instrument politique de tout premier plan qui, aussi pour asseoir sa puissance, lui conférera le rôle de global player qu’elle refuse encore trop souvent d’incarner.

Un traité qui mérite d’exister

Le traité d’Aix-la-Chapelle n’a pas répondu aux espoirs qu’il aurait dû nourrir. Doté à son départ d’une ambition d’écrire une nouvelle page du franco-allemand, il est passé du stade de projet de grande envergure à celui de compromis binational. Accueillie avec circonspection à Berlin, la proposition française de retoilettage du traité de l’Élysée du 22 janvier 1963 n’avait jamais suscité l’enthousiasme des Allemands. Formulée dès 2012 par le candidat Hollande, lors de son discours-programme du Bourget et reprise en 2017 par le président Emmanuel Macron, cette idée n’a guère convaincu les Allemands. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, la chancelière s’est néanmoins résolue à faire un geste à l’égard de ses amis français.

Il fallait s’y attendre, ce nouveau traité bilatéral est en-dessous des attentes légitimes qui auraient dû faciliter sa rédaction. Mais pragmatisme oblige, il fallait gommer tout ce qui aurait pu paraître trop audacieux ou trop téméraire pour une Europe sur la défensive. Conçu pour redynamiser l’UE, il se présente sous les traits d’une politique plus soucieuse de défendre ses acquis que d’entreprendre de nouvelles conquêtes citoyennes et supranationales.

Ainsi, le traité d’Aix-la-Chapelle est au diapason d’une relation franco-allemande à la fois en quête de renouveau et en position de préservation des principes fondamentaux de la construction européenne. Conscients de s’armer contre les fossoyeurs de l’UE, Français et Allemands considèrent que l’heure n’est pas aux grands desseins d’antan. Ils préfèrent alors esquisser de simples croquis, élaborés dans l’esprit des plus petits dénominateurs communs. C’est peut-être plus et mieux pour le franco-allemand qui bouge, mais c’est beaucoup moins bien pour une relation binationale qui a souvent su faire preuve d’une vision plus novatrice pour l’Europe.

Toutefois, rien ne sert de dénigrer ce traité. Non seulement a-t-il été signé par les deux chefs d’État et de gouvernement, mais il ouvre aussi de nouvelles perspectives auxquelles les partenaires de la France et de l’Allemagne seront appelés, tôt ou tard, à s’associer. Cela concerne notamment la politique de Défense commune aux deux pays qui, dans le chapitre deux du texte, et plus précisément dans l’alinéa trois de l’article quatre, pourra se féliciter de l’engagement des « …deux États à renforcer encore la coopération entre leurs forces armées en vue d’instaurer une culture commune et d’opérer des déploiements conjoints… ». Accompagnée par l’instauration et « …l’élaboration de programmes de défense communs et leur élargissement à des partenaires… [de même que par] une coopération la plus étroite possible entre [les] industries de défense… », la collaboration militaire entre la France et l’Allemagne s’inscrit dans une démarche à long terme, enclenchée dès l’année 1989 par la mise en place de « la Brigade franco-allemande ».

Bien que n’ayant guère fait de progrès depuis une trentaine d’années, le projet d’une défense continentale, né d’une initiative conjointe de Paris et Berlin, constitue l’un des défis majeurs auquel l’UE sera obligée d’apporter une réponse d’ici 2025. Face au repli sur soi américain, au probable départ de la Grande-Bretagne du giron européen et aux nouveaux types de conflits liés au terrorisme, aux atteintes répétées contre les formes de représentation démocratique, aux flux migratoires et aux conséquences climatiques, les 27 devront relever le défi de la création d’une véritable armée européenne. Reste à savoir si celle-ci devra toujours rester membre de l’OTAN, à l’heure du septantième anniversaire d’une institution qui, née de la guerre froide, mérite, elle aussi, un profond dépoussiérage, voire un examen critique sur sa propre raison d’être.

Le traité d’Aix-la-Chapelle n’a pas été rédigé pour répondre à cette question. De fait, il n’apporte qu’une pierre à un édifice européen qui, victime d’une incontestable érosion politique, risque de succomber sous le joug des nationalismes exacerbés qui le rongent. Certes imparfait, incomplet et insatisfaisant à plusieurs égards, ce traité a au moins le mérite d’exister. Comme son prestigieux prédécesseur du 22 janvier 1963, il doit faire face à des adversaires qui le dénigrent ou plus encore, comme il y a 56 ans lors de l’adoption par le Bundestag d’un préambule pro-atlantiste, essayent de le vider de son sens. De la capacité qu’auront les Allemands et les Français d’en tirer parti, et de traduire dans les faits leur volonté commune « d’opérer des déploiements communs », dépendra aussi celle de leurs partenaires européens à faire mentir toutes celles et ceux qui, comme avec le traité de l’Élysée, avaient cru avoir affaire à un mort-né. Sauf qu’ils se sont trompés !

 

 

Le faux pas diplomatique d’Ueli Maurer

Le président Ueli Maurer n’a pas raté son entrée en matière. À peine en fonction à la tête de la Confédération, il a fait parler de lui. Dès le 5 janvier 2019, il a préconisé une renégociation de l’accord-cadre avec l’Union européenne. Que grand bien lui fasse, à condition que cela fasse aussi du grand bien à la Suisse, ce qui n’est visiblement pas le cas.

La diplomatie, cela ne s’invente pas. Cela s’apprend et se pratique. Qu’il soit donc permis de rappeler à Ueli Maurer une règle de base dont il ne semble pas tenir compte. Aucune négociation internationale ne peut s’effectuer qu’avec soi-même. Il faut au moins être deux. Et si l’on oublie l’autre, il ne reste plus qu’à oublier toute forme de négociation. C’est le b.a.-ba de la diplomatie que l’on n’enseigne même pas dans les instituts de relations internationales, tant cela paraît évident pour tout le monde ; sauf, à première vue, pour le nouveau président de la Confédération.

Trêve, toutefois, de moqueries! Ueli Maurer savait très bien ce qu’il faisait, du moins sur le plan de la politique intérieure. Pour rassurer ses propres amis politiques, mais aussi les autres réfractaires à la signature de l’accord-cadre, il a tenté d’amadouer une population qui, à l’heure actuelle, n’est pas disposée à accepter ce texte par référendum. En signalant sa volonté de renégocier avec Bruxelles, il a ainsi voulu réaffirmer son désir de mettre en œuvre, à plus ou moins moyen terme, ledit accord-cadre. Par conséquent, on lui sait gré d’avoir redonné une chance à un dossier qui semblait ne plus devoir ressurgir de ses cendres.

Agissant de la sorte, Ueli Maurer a une fois de plus démontré que la politique européenne de la Suisse est avant tout une affaire interne. Sauf qu’elle ne l’est pas. Et c’est là que le bât blesse ! Au diapason de ce qu’est devenue une tradition helvétique, le gouvernement helvétique considère toujours que les relations entre l’UE et la Confédération ne sont élaborées que dans l’espace restreint de la salle de séance du Conseil fédéral. Cela avantage certes ce dernier, mais ne correspond pas à la moindre réalité politique et diplomatique. Si la Suisse demande à l’Union européenne de respecter son libre arbitre, Berne est aussi obligée de respecter celui des instances communautaires ; ce qui ne semble pas être visiblement le cas. Un tel aveuglement a d’ores et déjà suscité divers sautes d’humeur de la part des responsables européens, à l’image de celle du président François Hollande qui, lors de sa visite d’État en 2015 et suite au résultat du 9 févier 2014, avait rappelé aux autorités helvétiques qu’elles n’avaient aucun droit de remettre en cause, à l’exemple de celui de la libre circulation des personnes, les principes juridiques de l’Union européenne.

Vue de Bruxelles, la déclaration du président de la Confédération est le prototype même du faux pas diplomatique. D’ailleurs, c’est ce que le président de la Commission Jean-Claude Juncker et le président du Conseil européen, Donald Tusk, n’ont pas manqué de lui signifier dans « une lettre… courte mais directe ». Véritable camouflet adressé au principal intéressé, cette missive, teintée d’ironie et de compliments empoisonnés, ne laisse subsister aucun doute sur les intentions de l’exécutif européen. En effet, celui-ci se réjouit « … de travailler avec [Maurer] et avec les membres du Conseil fédéral, afin de créer les conditions qui permettront à cet accord d’entrer en vigueur aussitôt que possible”. Bref, c’est ce que l’on nomme une parfaite fin de non-recevoir à la proposition de renégociation de l’accord-cadre.

Ueli Maurer aurait dû compter avec ce refus clair et sans appel. Voulant réussir un coup de politique intérieure, il a complètement raté son coup de politique étrangère. Commettant point par point les mêmes erreurs que Theresa May, il se trouve dans une situation parfaitement analogue à celle de son homologue britannique. Ayant choisi une fois de plus de copier la stratégie européenne du Royaume-Uni, la Suisse est victime de son choix délibéré de toujours vouloir s’aligner à tout prix sur Londres. Elle l’a fait depuis l’après-guerre et s’évertue à persévérer dans ce qui ressemble de plus en plus à une faute politique.

Par manque de jugeote, le Président de la Confédération est par conséquent tombé dans le même piège que l’Union européenne a elle-même tendu à la Grande-Bretagne. Mettant les points sur les i, l’UE avait prévenu qu’elle n’était plus disposée à renégocier le Brexit avec le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté. Elle a tenu parole et en fera de même avec la Suisse. Aujourd’hui, le Brexit ne sera pas celui voulu par les Britanniques un certain 23 juin 2016. Demain, l’accord-cadre avec la Suisse ne sera, en revanche, pas différent de celui conclu avec Bruxelles. À l’exception près que la Suisse a encore subi une défaite diplomatique qu’elle aurait pu facilement s’épargner !

 

 

 

 

Les Gilets jaunes: à contre-courant

Écrire un article en pleine phase insurrectionnelle n’a guère de sens. Du jour au lendemain, tout peut changer, tout peut évoluer. Ce qui était vrai hier, ne l’est plus aujourd’hui. Ce que l’on affirme ici et maintenant, risque de s’évaporer dès demain de nos pensées. Ces quelques lignes ne feront pas exception à la règle et ont donc toutes les chances de devenir caduques dès leur parution.

Pourtant, elles méritent d’être écrites. Non pour faire date, mais pour ne pas subir l’inexorable loi du mainstream et revendiquer, au contraire, le droit de nager à contre-courant. Malgré le soutien de presque trois-quarts des Français aux « gilets jaunes », rien n’interdit d’affirmer sa différence et de revendiquer le droit à ne pas s’associer à un verbiage de compassion avec des populations qui se complaisent dans une frustration qu’elles ont partiellement nourrie. Non qu’elles soient de loin les seules responsables de leur déclassement, mais toujours avides de chercher les coupables là où ils ne sont pas.

Il n’y a rien de plus facile que de s’en prendre au pouvoir étatique. La fronde contre l’État ne date pas d’hier. Compréhensible à certains égards, elle peut aussi s’égarer dans les travers d’un mouvement incontrôlé qui se solde, logiquement ou paradoxalement, par une nouvelle forme d’État beaucoup moins démocratique que ne le fut la précédente. La conjugaison malsaine entre une émanation du peuple et la tentation d’un État fort a souvent conduit au totalitarisme. L’histoire du 20e siècle ne compte que trop de régimes de sinistre mémoire qui, de la confusion volontaire entre le peuple et l’État, ont mis fin à toute forme de liberté et de pluralisme politique. En contradiction parfaite avec l’esprit des démocraties occidentales, il n’y aucune forme monolithique du peuple, pas plus d’ailleurs qu’il n’en existe une de l’État. C’est pourquoi, les « gilets jaunes » n’ont aucun droit de parler au nom du peuple. Ils n’en sont qu’une composante hétéroclite et contradictoire, avec pour seule source de légitimité, celle de vouloir exprimer leur colère avec les armes des pauvres, mais aussi parfois avec celle des pauvres types.

Idem pour l’État. Il ne se réfugie pas seulement derrière les barrières des jardins de l’Élysée. Sa présence se traduit au quotidien, à l’abord d’une école, d’un hôpital, d’un carrefour routier ou d’une salle polyvalente. Il est le garant des services publics auxquels la population aspire de plus en plus, mais pour lesquels celle-ci demande d’être exonérée de toute forme de dépense. En toute logique, ce système atteint alors rapidement ses limites ; notamment dans un pays où 50% des ménages, soit les plus défavorisés, ne sont pas assujettis à l’impôt. Obtenir plus en payant moins, que l’on nous explique comment cela fonctionne ! Peut-être en entonnant le refrain du « faire payer les riches » qui eux, plus malins que d’autres, auront, depuis belle lurette, dans la plus grande tradition de la fuite des capitaux et en toute légalité, placé leur fortune dans les coffres-forts des banques étrangères et suisses.

Ce que les « gilets jaunes » peuvent se permettre, l’État ne le peut pas. Alors que les premiers se prévalent d’une irresponsabilité protestataire, le second doit faire preuve de responsabilité politique. C’est ce que n’ont pas compris les Français. Adeptes du nombrilisme hexagonal à outrance, ils se croient à l’abri de réformes que plusieurs de leurs voisins n’ont pas manqué de faire. Encouragés par des élus aux revendications plus démagogiques les unes que les autres, ils demeurent persuadés que l’on pourra augmenter les salaires, détaxer les carburants, verser des subventions et démultiplier les services publics avec un déficit avoisinant, en 2018, les 100% du produit intérieur brut. Privilégiant le « y’a qu’à, faut qu’on », les classes moyennes payeront vraisemblablement le prix d’une facture économique dont ils refusent toujours de percevoir le coût.

Le gouvernement français n’est pourtant pas exempt de tout reproche. Loin s’en faut. Il a commis de graves erreurs, comme celle de l’abolition partielle de l’impôt sur la fortune sans la moindre contrepartie sociale. De même a-t-il sous-estimé le poids des injustices dans un pays qui pourtant arbore sur le fronton de ses 36 000 mairies la devise révolutionnaire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Aujourd’hui, ayant mal à son égalité et plus encore à sa fraternité, la France risque de mettre sa liberté en péril. Ce ne sont surtout pas « les gilets jaunes » qui la rétabliront. Avec pour revendication première la baisse des taxes sur les carburants, ceux-ci ont signalé leur attachement à un système en voie de disparition. Sourds aux appels à la transition écologique, se fichant éperdument des 48 000 morts dus chaque année à la pollution de l’air par les particules fines, ne s’inquiétant pas le moindre du monde d’un taux de chômage largement supérieur à la moyenne de la zone euro et prêts à sacrifier la place européenne de la France aux dépens de vils intérêts nationalistes et corporatistes, ils sont idéologiquement beaucoup plus proches de Trump, de Cinque Stelle, des pro Brexit britanniques et, last but not least, de Marine Le Pen. Artisans tout désignés du déclin français, dont des intellectuels, chercheurs, journalistes et autres élites honnies ne cessent de mettre en garde la population, ils sont non seulement les représentants de la classe moyenne, mais aussi ceux des Français moyens dont l’histoire se décline souvent avec celle des heures les moins glorieuses de la nation.

 

Relancer l’Europe par la défense

Le 4 avril 2019, 29 pays commémoreront les 70 ans d’existence de l’OTAN. En marge des célébrations qui ne manqueront pas de vanter ses mérites pour avoir assuré la paix dans le « monde libre », l’alliance transatlantique devrait être confrontée à la question de sa légitimité et, par conséquent, de son existence. Pourquoi ne pas alors la poser dès aujourd’hui en des termes simples et directs, à savoir de se demander si l’OTAN est devenue superflue ? La réponse est oui.

Nulle chance pourtant que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord disparaisse d’un coup de baguette magique. Trop d’États y sont encore attachés pour prévoir sa fin. Elle sera maintenue en vie, car les USA, la RFA, les pays du Nord, mais aussi et surtout ceux de l’ancien pacte de Varsovie y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. A choisir entre leur appartenance à l’Union européenne et celle à l’OTAN, les ex-satellites de l’URSS n’hésiteront pas un instant à privilégier la sécurité militaire américaine à l’aide économique de l’UE. Avec pour adversaire tout désigné leur ancien « grand frère russe », ils accorderont sans cesse leur préférence aux forces occidentales et états-uniennes.

Toutefois, les données géopolitiques ont sensiblement évolué ces dernières années. Alors que nombre de membres de l’UE ne s’accommodent plus de l’autoritarisme antidémocratique de plusieurs pays d’Europe centrale, le Président des États-Unis multiplie les provocations pour asseoir un leadership que les Européens ne devraient plus admettre. Face au « make USA great again » de Donald Trump, il n’y a pas d’autre solution que de « make Europe great again » ! Et si l’Europe veut être à la hauteur de ses prétentions et de ses ambitions, il ne lui reste plus que de se doter d’une armée véritablement européenne.

Alors que la « la Communauté européenne de défense » (CED), mort-née en août 1954, n’aurait jamais été en mesure de donner à l’Europe communautaire une indépendance politique et militaire, le projet de défense continental est, aujourd’hui plus que jamais, susceptible de renaître de ses cendres. Portée par le président Emmanuel Macron, cette proposition a reçu, à la surprise presque générale, le soutien de la chancelière allemande. En effet, Angela Merkel, au terme d’une longue et brillante carrière, n’a pas laissé apparaître le moindre doute devant les parlementaires européens, en déclarant « qu’une armée commune européenne pourrait démontrer devant le monde entier qu’il n’y aura plus jamais de guerre entre les pays européens ».

Cette prise de position n’a certainement pas fait plaisir au président américain. Lui, qui a pour ambition d’affaiblir l’Europe et de lui faire payer sa sécurité, fera feu de tout bois pour diviser les États européens. Ce calcul devrait s’avérer payant, mais seulement à court terme. D’autres États membres, et non des moindres, pourraient en effet profiter de l’occasion pour fonder, selon l’expression consacrée, un « groupe pionnier ». Convaincus que la création d’une armée véritablement européenne assigne à l’Union un nouveau projet politique, ils saisiront cette chance pour constituer une « avant-garde européenne », dont l’Europe s’est trop longtemps privée depuis la signature du traité de Maastricht le 7 février 1992.

Par un curieux retournement de l’histoire, c’est donc par la défense que l’Europe pourrait connaître un nouveau départ. Alors que la Communauté de Défense de 1954 était vouée à l’échec, tant les plaies de la Seconde Guerre mondiale demeuraient encore largement ouvertes, des perspectives prometteuses s’offrent désormais à une Europe du 21e siècle qui, au-delà de sa propre réconciliation, a su se réunir autour de ses valeurs. Celles-ci ne sont toutefois pas partagées par l’ensemble des pays membres de l’UE. À ceux qui s’y reconnaissent, en revanche, s’ouvre un défi passionnant qu’ils sauront relever, à condition de réserver, dans un premier temps, une armée européenne aux États qui, comme l’Allemagne, la France ou d’autres, auront conscience de constituer le « noyau dur » du futur.

 

L’UE, orpheline de Merkel

Qu’elle aille ou non au terme de la législature, qu’importe ! Angela Merkel est affaiblie et ne jouit plus de l’aura qui l’a accompagnée pendant plus de dix ans. A l’image d’un président américain en fin de second mandat, elle n’est plus qu’un lame duck, à savoir un canard boiteux d’une politique intérieure allemande dont elle a progressivement perdu le contrôle. Alors qu’elle s’accroche tant bien que mal à son poste de chancelière, d’autres fonctions lui tendent les bras. Ne revendiquant aucune d’entre elles, elle pourrait néanmoins faire volte-face lors de la nomination du Président de la Commission européenne. Bien que tous les deux candidats au nom du Parti populaire européen (PPE) à la succession de Jean-Claude Juncker, ni le chrétien-social allemand Manfred Weber, ni le centriste finlandais Alexander Stubb n’ont la carrure politique pour siéger à la tête de l’UE. Celle-ci ne devrait pas choisir un second Barroso, encore moins un célèbre inconnu dont le seul souci serait de se forger une légitimité dont il sera trop longtemps dépourvu. Parce que l’Union européenne est en crise, elle a besoin d’une personnalité forte et expérimentée pour la diriger. Angela Merkel pourrait être l’une d’entre elles. À condition bien entendu qu’elle l’accepte, ce qui est loin d’être sûr.

Si l’UE est orpheline de Merkel, Emmanuel Macron l’est encore plus. Isolé au sein des 27, celui-ci pouvait encore compter sur le soutien de la chancelière. Tel n’est plus le cas, tant le nouveau cours de la CDU pourrait contrecarrer les projets européens du président français. Ne se sentant que peu redevable de la « Déclaration de Meseberg » du 19 juin dernier, selon laquelle la France et la RFA proposaient entre autres de réformer la zone euro et de la doter d’un budget, la nouvelle direction des chrétiens-démocrates européens est susceptible de remettre en cause cet accord. Selon le choix des militants chrétiens-démocrates, « l’alliance des progressistes », tant souhaitée par Emmanuel Macron, aura vraisemblablement « du plomb dans l’aile », si le futur Président de la CDU devait « corriger » la politique pro-européenne de la chancelière. En ce sens, de la décision du Congrès de Hambourg du 6 au 8 décembre dépendra aussi le sort d’une Europe mal en point.

Toutefois, l’Allemagne ne peut pas se permettre d’être anti-européenne. Elle ne l’est pas et n’a aucune intention de le devenir. Si une majorité à la droite de Merkel devait se dessiner dans les mois et années à venir, elle ne pourrait se constituer qu’avec l’appui de l’AfD, soit comme à Vienne, avec le concours de l’extrême droite. Ainsi, la RFA se retrouverait à la croisée de différents chemins dont l’un qui l’amènerait inéluctablement vers l’abîme. Mais, l’Allemagne n’est ni l’Autriche, ni l’Italie. Elle doit sa prospérité à l’Europe, sans laquelle elle ne pourrait pas assurer sa position, voire sa domination. L’UE est son meilleur allié, car elle n’a pas d’avenir sans elle.

Bien que traversée par la crise de ses grands partis, la RFA reste néanmoins solidement amarrée au port européen. Une alliance regroupant l’aile droite de la CDU/CSU, une majorité restreinte de Libéraux du FDP et l’AfD ne constitue aujourd’hui que 30% à 35% du corps électoral allemand. Par conséquent, elle n’est pas – encore ? – en mesure de former une coalition gouvernementale dans les prochaines années. Toutefois, faut-il là aussi mieux prévenir que guérir.

C’est à cette tâche que devront s’atteler les Allemands, mais aussi leurs partenaires européens. Privés de la présence parfois encombrante et hégémonique mais également rassurante et nécessaire d’Angela Merkel, ils n’ont désormais d’autre choix que de rédiger plusieurs scénarios pour ne pas assombrir l’avenir européen. Du choix du prochain président de la CDU viendra la réponse allemande, de la prévoyance et de l’intelligence des principaux partenaires européens viendra la réponse européenne. Celle-ci ne devrait toutefois pas se faire trop attendre. Parce que l’Europe déteste le vide, ses fossoyeurs aimeraient saisir cette occasion pour le remplir avec des idées qui nous rappellent des temps beaucoup plus obscurs. Quoi qu’ayant imprudemment comparé notre époque avec celle des années trente, Emmanuel Macron n’a pas totalement tort. En effet, trop de femmes et de trop d’hommes souhaiteraient y revenir, profitant d’une amnésie européenne à laquelle la chancelière et d’autres dirigeants des pays membres avaient su résister ces dernières années.

Un dimanche pas comme les autres en Allemagne

Dimanche prochain, 28 octobre 2108, la Hesse est appelée aux urnes. En temps normal, cela n’aurait intéressé que les Allemands. Sauf que ces élections régionales pourraient avoir des répercussions politiques beaucoup plus importantes que celles provoquées par le scrutin bavarois du 14 octobre dernier. En effet, si ce dernier n’a pas remis en cause les équilibres politiques d’un Land qui, malgré les pertes de la CSU, demeure largement favorable à la droite, il pourrait en être tout autrement dans la région de Francfort.

Par son passé électoral et son goût de l’alternance entre la CDU et le SPD, la Hesse a souvent servi de laboratoire politique pour la République fédérale d’Allemagne. À l’exemple de l’année 1985, lorsque son gouvernement accueillait pour la première fois des écologistes au sein de la première coalition rouge-verte de l’histoire de la RFA. Restent aussi en mémoire les images inoubliables de ce jeune homme aux cheveux longs qui prêtait alors sermon en baskets. Nommé d’abord à la tête du Ministère régional de l’Environnement et de l’Énergie, il entama alors une carrière brillante qui devait le mener au poste de chef de la diplomatie allemande. Aux côtés du chancelier Gerhard Schröder il se fit très vite un nom, mettant son savoir-faire au service de son audace européenne et de son refus de s’embarquer dans la mésaventure américaine en Irak en 2003. Désormais, unanimement reconnu, Joschka Fischer a donné ses lettres de noblesse aux Verts qui, aujourd’hui, plus que jamais, ont le vent en poupe.

Alliés en Hesse aux conservateurs de la CDU au sein d’une coalition que beaucoup avaient jugé hétéroclite, ces mêmes Verts pourraient à nouveau améliorer leur score et se présenter comme les grands vainqueurs des élections de ce dimanche. Mais au-delà de leur progression en voix et en pourcentages, les projecteurs seront braqués sur un autre chiffre. Si les chrétiens-démocrates devaient subir de fortes pertes, ce n’est non seulement le sort de leur candidat et Ministre-président sortant Volker Bouffier qui serait en jeu, mais aussi celui de la chancelière Angela Merkel. Alors qu’elle pouvait se draper derrière un voile de protection en Bavière, arguant avec raison qu’elle n’a jamais trop apprécié la CSU, elle ne pourra pas en faire de même si son propre parti devait enregistrer une nouvelle bérézina électorale.

Le scrutin de dimanche prochain constitue un test grandeur nature pour Angela Merkel. Si son parti perd nettement, ses jours seront comptés. Dans le cas contraire, elle pourra toujours retarder son départ de la chancellerie. Toutefois, celui-ci devient de plus en plus inéluctable. Reste à savoir quand il aura lieu. Avant ou après le congrès de la CDU à Hambourg début décembre ? Avant ou après les élections européennes de mai 2019 ? Parce que légitimes, ces questions ne manqueront pas d’alimenter les débats qui accompagneront une soirée électorale qui s’annonce d’ores et déjà fort animée.

À savoir quelle coalition gouvernementale dirigera la Hesse à partir de cette fin d’année 2018, voilà qui ne devrait pas trop susciter l’intérêt des observateurs étrangers. Par contre, l’avenir de la chancelière les intéresse. Devant tirer les leçons du passé, celle-ci pourra se souvenir de cette triste fin de mandat qu’Helmut Kohl n’avait pas su éviter par sa propre faute. Plus jeune que celui-ci, Angela Merkel peut aspirer à d’autres fonctions. Bien que n’ayant jamais fait la moindre allusion à cet égard, elle pourrait, le cas échéant, prendre la succession de Jean-Claude Juncker. Elle en a les qualités et le profil.

Puisque se trouvant dans une phase critique de son histoire, l’Union européenne a besoin d’une personnalité forte et respectée à sa tête. À l’heure où les Allemands ne font plus mystère de vouloir diriger in personam la Commission européenne, ils ont de quoi proposer un-e- candidat-e- plus charismatique et plus crédible que ne l’est le chrétien-social Manfred Weber. De plus, Angela Merkel sera vraisemblablement soutenue par d’autres États et partenaires. Ne voulant pas devoir subir les foudres du très rigoureux et chantre de l’orthodoxie financière Jens Weidmann à la tête de la Banque Centrale européenne, en remplacement de l’actuel Président Mario Draghi, les pays latins et du Sud ne s’opposeront certainement pas à la candidature de l’actuelle numéro un allemande. La RFA ne pouvant pas occuper ces deux postes clés, ils préfèreront de loin de voir l’ex-chancelière au sommet de l’UE qu’ils ne souhaiteront avoir un pur produit de la Bundesbank aux manettes de la BCE pour décider de l’avenir de la zone euro.

Toutefois, ne s’agit-il là que de scénarios qui ne sont pas encore inscrits dans le marbre. Néanmoins, ils pourraient l’être, si les élections de Hesse devaient aussi confirmer le début de la fin du règne de la chancelière Angela Merkel. Tout dépend aussi d’un dimanche, pas comme les autres, en Allemagne… !

 

 

Angela Merkel: combien de temps encore?

Combien de temps encore ? Est-ce une question de mois, de semaines ou même de jours ? Faudra-t-il attendre les élections régionales de Bavière et de la Hesse des 14 et 28 octobre pour qu’elle franchisse le pas ? Ou sera-t-elle destituée par le congrès de son parti prévu du 6 au 8 décembre à Hambourg ? Elle peut à la rigueur encore finir l’année, mais les oiseaux de mauvais augure planent sur la chancellerie à Berlin. Angela Merkel est au bord du précipice et son avenir politique s’assombrit à grands pas.

L’élection surprise d’un nouveau président du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag a plus que fragilisé la chancelière. Venu de nulle part, totalement inconnu du grand public, Ralph Brinkhaus a créé la surprise en destituant de son poste Volker Kauder. Fidèle serviteur d’Angela Merkel depuis treize ans, celui-ci incarnait une ligne politique centriste, désormais rejetée par la majorité des députés chrétiens-démocrates. À la fois glissement à droite de la principale formation politique allemande et vote de défiance adressé à la chancelière, le remplacement à la tête de la fraction CDU/CSU constitue l’un des plus grands revers de politique intérieure qu’Angela Merkel a subis depuis son arrivée au pouvoir en 2005.

Poste clé du système parlementaire allemand, le président de groupe assume soit le rôle de chef de l’opposition, à l’exemple de la numéro un du SPD Andrea Nahles, soit celui de courroie de transmission entre le-a- chancelier-e- et son parti au Bundestag. En renvoyant Volker Kauder à ses chères études, les députés chrétiens-démocrates ont tout simplement détruit l’échafaudage politique que la chancelière avait soigneusement mis en place depuis treize ans. Ayant perdu le contrôle politique sur la majorité de ses députés, elle est dorénavant à leur merci. Elle n’a plus d’emprise sur eux, obligée de naviguer à vue dans un espace partisan en pleine décomposition et recomposition politique.

Contrainte de faire contre mauvaise fortune bon cœur, Angela Merkel minimise pour l’instant la gravité de son échec. Pourtant, nul n’est dupe. Ses orientations politiques ne sont plus partagées par une droite allemande qui, en perte de vitesse, doit faire face au succès grandissant de l’AfD. Par choix stratégique, mais aussi par conviction idéologique, l’aile la plus conservatrice de la CDU et une frange largement majoritaire de la CSU ont décidé d’épouser des idées très droitières dans lesquelles elles n’ont d’ailleurs guère de peine de se reconnaître. En souvenir du leader historique des chrétiens-sociaux bavarois Franz-Josef Strauss dont on fêtera d’ici quelques jours le trentième anniversaire de sa disparition, certains de ses héritiers espèrent encore que la droitisation de leur discours leur permettra d’éviter l’essor de la droite extrême. Sauf que ce qui fut vrai il y a trente ans, ne l’est plus aujourd’hui.

Le virage à droite de la CDU/CSU est inéluctable. Angela Merkel n’aura alors guère de chances de s’identifier à un parti qu’elle aura néanmoins dirigé depuis dix-huit ans. Elle ne pourra pas le conduire vers de nouvelles élections qui semblent de plus en plus vraisemblables. Espérant repousser leur échéance, la chancelière souhaiterait qu’elles aient lieu après les européennes de mai 2019. Consciente du fossé grandissant qui se creuse entre elle et ses amis politiques, elle sait que son choix pour « l’Europe des progressistes » contre celle des « populistes » risque d’être minoritaire au sein de sa propre formation. Passée relativement inaperçue, car exposée par un homme politique encore peu connu il y a quelques jours, une déclaration du nouveau président du groupe chrétien-démocrate au Bundestag devrait susciter quelques inquiétudes au-delà des frontières allemandes. Ralph Brinkhaus a en effet manifesté son opposition aux réformes européennes présentées par Emmanuel Macron et a dit tout le mal qu’il pensait d’un budget de la zone euro que pourtant la chancelière avait accepté lors de sa rencontre au château de Meseberg, en juin dernier, avec le président de la République française. Par conséquent, en prenant les rênes de la fraction CDU/CSU au Bundestag, ce même Brinkhaus pourrait provoquer une crise franco-allemande dont on ne mesure pas encore les répercussions qu’elle pourrait avoir sur le devenir de l’Union européenne.

Après l’Italie, la République fédérale d’Allemagne pourrait devenir le prochain « (très grand) enfant malade » de l’Europe. Les temps où Angela Merkel assurait une stabilité européenne sont bel et bien révolus, d’autant qu’une nouvelle majorité et de surcroît un nouveau chancelier ne seraient certainement pas en mesure de la garantir. Ainsi, il ne faut pas se voiler les yeux : Angela Merkel n’en a plus pour très longtemps. À ses voisins et à ses partenaires d’en prendre immédiatement conscience.

Salzbourg: la défaite collatérale de la Suisse

Theresa May est partie bredouille du sommet informel de l’UE qui s’est tenu les 19 et 20 septembre dans la ville natale de Mozart. Venue plaider sa cause, elle s’est heurtée au front uni de ses 27 partenaires qui n’ont pas accédé à la moindre de ses demandes. Son échec est celui d’une Grande-Bretagne qui ne trouve plus aucune issue pour se sortir d’un Brexit qu’elle a voulu. Le message de l’Union européenne a été pour le moins clair : « vous voulez quitter l’Union européenne, eh bien quittez-la ! Mais sans compensation, sans arrangement et sans le moindre avantage. Vous avez cru bon nous imposer vos règles du jeu ; eh bien ce sont les nôtres que nous vous imposons ». CQFD ! Pas de libre circulation des biens, services et des marchandises, sans libre circulation des personnes. Pas de dérogation spéciale pour un pays qui aurait aimé déroger aux libertés fondamentales de l’Union européenne.

Voilà que le Royaume-Uni se trouve isolé. Il en est le seul fautif. À lui d’en assumer l’entière responsabilité et au mieux, tel le conseil prodigué par quelques-uns de ses partenaires, d’organiser au plus vite un second référendum sur le Brexit. La Grande-Bretagne prendrait ainsi exemple sur la Suisse qui, durant son histoire référendaire, a plusieurs fois eu recours à un second vote pour réparer ou corriger une décision populaire qui, impossible à mettre en œuvre ou dommageable pour ses intérêts, est repassée par la case de la démocratie directe.

Avant de subir un sort analogue à celui que l’UE vient d’infliger aux sujets de sa très Gracieuse Majesté, la Confédération devrait se pencher sérieusement sur les conclusions adoptées lors du sommet de Salzbourg. Traditionnellement très proche de la politique européenne de la Grande-Bretagne, se réclamant encore et sans cesse du discours de Winston Churchill du 19 septembre 1946 à l’Université de Zurich et, à l’image de quelques-unes de ses personnalités qui s’étaient plus ou moins officiellement frotté les mains lors du résultat du vote sur le Brexit du 23 juin 2016, prête à s’inspirer de l’argumentaire déployé par la Première ministre anglaise en Autriche, la Suisse a toujours préféré s’allier avec Londres pour définir et conduire sa politique européenne.

Aujourd’hui, Berne doit se rendre à l’évidence. L’échec du Royaume-Uni est aussi le sien. Victime collatérale de la défaite cuisante enregistrée par Theresa May, la Suisse doit impérativement tirer les leçons de ce qui vient de se passer à Salzbourg. En disant clairement « no » à la première dame anglaise, l’Union européenne lance aussi un grave avertissement au Conseil fédéral. Formulé de manière plus ou moins diplomatique, il pourrait être libellé de la manière suivante : « ne vous attendez surtout pas un instant à recevoir ce que nous venons de refuser à la Grande-Bretagne ». Pour poursuivre, « ce que nous pourrions à la rigueur accorder à un État qui pourrait – au conditionnel – encore rester parmi nous, nous ne pourrions en aucun cas le concéder à un pays qui refuse toujours de nous rejoindre » !

Quels que soient les débats internes de la Suisse sur les mesures compensatoires ou sur certaines dérogations fiscales, le message de l’UE est plus clair que jamais : « ne vous attendez pas à avoir un régime de faveur de notre part ». Néanmoins, ce langage ne semble pas encore avoir atteint le Palais fédéral. Par autisme ou par nombrilisme, le gouvernement a décidé de faire la sourde oreille. Retranché derrière sa pile de dossiers, la tête plongée dans ses expertises juridiques payées à coût de centaines de milliers de francs plus ou moins jetés par la fenêtre, englué dans des jeux miséreux de la politique politicienne helvétique, le Département fédéral des Affaires étrangères n’est plus à la hauteur de l’événement et des défis que l’Union européenne ne manquera pas de lui lancer. Aujourd’hui, et après le sommet de Salzbourg, si sévère puisse-t-elle sonner aux oreilles de nos gouvernants, une seule conclusion s’impose : après l’avoir fait avec la Grande-Bretagne, l’Union européenne a pris l’ascendant sur la Suisse !