Les dérives bellicistes du social-nationalisme

Lors d’un débat télévisé, Emmanuel Macron s’est récemment réapproprié la phrase « le nationalisme, c’est la guerre ». De fait, elle est signée François Mitterrand qui, lors de sa dernière grande intervention comme Président de la République française, n’hésita pas à déclarer devant les parlementaires européens, réunis à Strasbourg le 17 janvier 1995 ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, mesdames et messieurs : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre ce n’est pas seulement le passé, c’est peut-être notre avenir, et c’est vous, mesdames et messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre paix, de notre sécurité et de cet avenir.
Réapparue au-devant de la scène politique vingt-deux ans après avoir été prononcée la première fois, cette citation n’a pas perdu de son actualité. Aujourd’hui, la guerre connaît de nouveaux champs de bataille, ayant délaissé les terres Srebrenica au détriment de celles de l’Ukraine, du Caucase et de la Syrie. Mais la menace persiste, pire elle évolue à l’heure où le terrorisme frappe à nos portes. Et si comme en 1995, nous n’arrivons toujours pas à vaincre notre histoire, une règle s’imposera, mesdames, messieurs, le nationalisme, c’est la guerre…!
Au-delà de toutes les fausses analogies et de tous les recoupements de circonstance, comment néanmoins ne pas rester muet devant les réactions des uns et des autres ? De ceux qui, au nom de leur idéologie, préfèrent nier la vérité, marivauder avec les maîtres du Kremlin, sinon apporter quelque crédit à ceux pour qui l’arme chimique ferait dorénavant partie de leur arsenal afin de tuer à qui mieux mieux femmes, hommes et enfants ? Qu’on les retrouve à l’extrême droite de l’échiquier politique, soit. Cela n’a pas de quoi trop surprendre. Qu’en revanche, de telles personnes se situent à gauche a de quoi révolter toutes celles et ceux qui prêtent à cette famille politique, et plus qu’à nulle autre, une part d’humanisme et de grandeur d’esprit qui sont en train de se noyer dans les eaux usées d’un néo-communisme doctrinaire et profondément ringard.
Qu’une péripétie bolivarienne vienne étayer la polémique n’est que pure anecdote. Car la substance de leur pensée se trouve depuis près de vingt-cinq ans, soit depuis le traité de Maastricht, dans le refus de l’Europe. Non que l’UE soit exempte de tout reproche. Non qu’elle ait épousé à tort des schémas idéologiques trop néolibéraux, non qu’elle ait failli là où elle aurait dû se montrer plus entreprenante et plus sociale. Sauf que l’Union européenne, c’est mieux que tout le reste. C’est surtout mieux que le nationalisme. Et plus encore, c’est la seule réponse crédible au nationalisme.
Beaucoup ne le comprennent pas ou ne veulent pas le comprendre. Ils se réfugient alors dans un verbiage apostrophé gentiment de souverainiste qui, de fait, n’est que la traduction d’une incapacité à comprendre qu’aucune nation du vieux continent n’est aujourd’hui capable de faire face aux dangers que les ennemis de la liberté veulent faire peser sur l’Europe. Tout ne serait alors que souverain, que purement national, comme si de rien n’était. Comme si le modèle social d’un seul et même pays, même miné par la persistance d’un chômage touchant près de 10% de sa population active, pouvait encore servir d’exemple. Ce n’est là que l’aveu d’un terrible échec, d’un échec si terrible que l’Europe, une fois de plus acculée dans son rôle de bouc-émissaire, leur sert d’échappatoire vers une pensée qu’il faut bien qualifier de « social-nationaliste » ; toutefois à ne pas confondre avec le « national-socialisme ».
Les défenseurs de ce « social-nationalisme » demeurent profondément ancrés à gauche. Ils en sont même des représentants loyaux et sincères. Sauf qu’ils ont laissé leur « internationale » au fond d’un placard ; et qu’ils ne comprennent plus que « les damnés de la terre » sont souvent les réfugiés et les migrants de ces mêmes dictatures que parfois ils oublient de pourfendre. C’est triste, profondément triste, car mesdames, messieurs, si vous continuez comme ça, en ne condamnant que l’Europe, en croyant que seul votre modèle social, parfois au bord de la rupture, vous sauvera, une règle s’imposera…, le nationalisme, c’est la guerre…!

Mémoire d’un témoin du 21 avril 2002

« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Et pour cause, ils en avaient au maximum que cinq. Et pourtant, même eux en ont entendu parler à plusieurs reprises. Pour l’avoir vécu, pour l’avoir commenté en direct à la radio, pour ne pas en avoir dormi la nuit, voire pour en avoir parlé le lendemain, pendant près de deux heures, devant des étudiants atterrés qui, pour certains d’entre eux avaient oublié de voter, l’auteur de ces quelques lignes met aujourd’hui sa mémoire au service de celles et ceux qui demeurent persuadés que l’histoire ne se répétera jamais. Pire, elle pourrait être encore beaucoup plus grave et plus dramatique qu’elle ne le fut à l’époque.

Certains, mécontents et indécis, votèrent alors comme bon leur semblait. De toute façon, ça n’allait pas changer grand-chose, tant le duel du second tour était écrit d’avance. Alors, on se défoula. On choisissait le petit jeune révolutionnaire à souhait, l’écolo star de la télé, l’avocate de la négritude, le centriste béarnais, l’éternelle égérie des « travailleuses (et des) travailleurs », l’intellectuel de la nation de gauche ou le communiste sympa, mais tout aussi insignifiant que ne devait le devenir l’avenir de son parti. Il y avait même un trotskyste pur jus, dont personne ne se souvient, un dissident du FN, un ancien Ministre de l’Industrie, et la madone de la future campagne anti-PACS puis, maintes années après, de « la Manifestation pour tous ». Ils n’étaient pas moins de seize pour briguer les voix des électeurs qui, inconscients ou mal informés, avaient oublié que le second tour ne se ferait qu’à deux.

Deux en effet, il en resta. Mais le deuxième ne fut pas celui que l’on croyait. Passé à la moulinette de l’abstention, sinon à celle du vote protestataire ou du vote défouloir, l’archi favori de la gauche mordit la poussière. Il mit immédiatement fin à sa carrière politique et laissa en rade un camp qui venait d’être, par sa faute, la propre victime de ses divisions. Les larmes coulaient à vif et la France médusée se demanda, groggy, ce qui venait de lui arriver. Patrie des droits de l’homme, pays de la Révolution de 1789, héritière d’un de Gaulle héraut de la résistance, terre de la laïcité et berceau de la citoyenneté, elle avait fait ressurgir son passé qui ne passe pas. Celui dont on ne parle pas, celui dont on a honte, celui d’un pétainisme recyclé en poujadisme, d’une OAS réincarnée en Front national, celui d’une France qui n’a jamais aimé ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité.

Pourtant, tout s’arrangea. Du moins à plus ou moins court terme. Le Président en exercice fut réélu à plus de 80% des suffrages exprimés, ses adversaires politiques appelant, dès le soir même de leur débâcle, à faire ce qui leur restait à faire : éviter le pire. Et le pire fut évité de justesse durant cinq ans, puis cinq ans de plus et enfin pendant cinq ans encore. Bref, durant les quinze dernières années, « les moins de vingt ans » ont grandi et oublié, pour nombre d’entre eux, de faire siennes les leçons d’une histoire que personne ne voudrait plus revivre, mais que chacun ou chacune risque de revivre d’ici moins de deux mois.

On ne veut pas y croire ; du moins on refuse d’y croire. Le virus de ce jour funeste n’a pas disparu. Il est là présent, plus qu’il ne l’a jamais été. Ancré dans les têtes de millions d’électeurs, ses ravages sont immenses pour faire de la France ce qu’elle n’a pas le droit de devenir, à savoir une dictature. A vouloir traiter la justice comme « une autorité » et non, comme  dans toute démocratie, comme un pouvoir, on assassine la liberté. On copie alors ces fous de Dieu que l’on prétend combattre. On s’inspire alors de ces dirigeants que l’on admire plus que tout et qui n’ont pour seul langage que celui de la méthode forte, de la baston, de la ratonnade, du bombardement des populations civiles, sinon de la guerre en Europe !

Que faire, alors ? Éviter le pire. Soit voter non pour celui que l’on veut, mais pour celui qui, seul, est en mesure d’éviter le pire. Car au lendemain du premier tour, ils ne seront plus que deux, et pas trois comme certains le pensaient il y a quinze ans. Pas de repêchage possible, pas de qualifié de dernière minute. Seul le premier et le second se départageront quinze jours après. De la compréhension de cette simple loi arithmétique dépend l’avenir de la France, de l’Europe, et, osons le dire, de la paix civile et militaire. Car, à force d’oublier l’histoire, on sous-estime l’extrême droite. Celle qui a toujours conduit à l’abîme, celle qui nous empêche de vaincre nos peurs enfouies, car, comme le disait un ancien Président de la République, « le nationalisme, c’est la guerre ». Que reste-t-il alors aux Français de mieux et de plus raisonnable que de faire front au nationalisme, que de prendre leur responsabilité de citoyen et que de ne pas exclure au soir du premier tour, celui qui déclenchera une vague suffisamment puissante, ni bleue, ni marine, pour nous préserver de la peste brune?

Les débordements de la société “post-factuelle”

Pourquoi ne pas commencer l’année avec un coup de gueule ? Pourquoi ne pas avoir le droit de s’offusquer de ce succès croissant d’une politique à rabais, où un long et brillant discours fera plus facilement pschitt qu’un simple Twitt ? À l’avoir compris et dénoncé, l’Allemagne a choisi le « post-factuel » (postfaktisch) comme son mot de l’année 2016. À l’heure du « post » triomphant, tout ne serait que de l’après-truc, de l’après-machin. Pire encore, tout ne serait plus que de l’approximatif, sinon de l’inexact. Aujourd’hui, les actualités publiées dans leur version papier sont délaissées au profit de celles publiées sur la toile. Y circulent mille et une sources, celles justes et méritant d’être validées, mais aussi celles fausses qui ne devraient pas être accréditées, bien que bénéficiant, pour des raisons diffuses, de plus en plus de crédit.

Pas la peine de revenir ici sur le rejet des élites. Accusées de tous les maux, leurs mots sont rejetés sans autre forme de procès. Entre un article sérieux et des commentaires à tout-va, ce sont ces derniers qui auraient raison. Émanation téléguidée d’une parodie de « démocratie participative », ils ne participent, de fait, qu’à la destruction de l’essence même de la démocratie, à savoir de la citoyenneté, soit de la responsabilité partagée entre tous les citoyens.

Désormais, les débordements au sein de la soi-disant société post-factuelle ont atteint une telle cote d’alerte qu’il convient d’être vigilant. Fidèle au vieil adage selon lequel il vaut mieux prévenir que guérir, le temps est venu de nous interroger sur cette avalanche d’informations qui se révèlent farfelues, inventées et donc illégitimes. Au nom d’une liberté liberticide, ne sommes-nous pas alors en train de tolérer l’intolérable ? Car rien ne serait plus grave que de laisser aux intolérants le monopole d’une pensée dont la seule intention avouée est d’ôter à la pensée la moindre once de tolérance.

Le constat s’avère alors de plus en plus affligeant. Sous couvert de la liberté d’expression, c’est la liberté de la délation qui s’impose. Les partisans de la formation sont par conséquent de plus en plus victimes des fanatiques de la déformation. Ceux-ci ont le vent en poupe. Porte-parole autoproclamés des invisibles ou autres insoumis, ils sont toutefois parfaitement organisés pour soumettre les citoyens à l’emprise d’une idéologie obscurantiste. Leurs adversaires sont alors tout désignés, car ceux-ci ont tous pour dénominateur commun l’intelligence de se servir, ouvertement et sans se dissimuler, de leur plume pour écrire et de leur tête pour réfléchir.

Si la critique demeure justifiée et souhaitable, l’injure ne peut pas l’être. Presque jamais clairement exposée pour ne pas faire l’objet de poursuites judiciaires, elle demeure néanmoins assez explicite pour faire mouche. Les cibles sont connues : les politiques, les journalistes, les scientifiques, les universitaires, les artistes, les écrivains et les autres femmes et hommes de culture. Tout n’est que pure logique, car les obscurantistes des temps nouveaux, comme leurs anciens, détestent profondément la culture. Souvent, parce qu’ils n’en ont pas ou si peu qu’ils se croient supérieurs à ceux qui en ont vraiment une. C’est là aussi le lot d’une société d’information malsaine qui, à n’y prendre garde, pourrait devenir la plus désinformée possible.

 À chaque démocrate d’en prendre conscience, à chaque média de s’y opposer, d’expliquer, de faire la part du vrai et du faux, de désintoxiquer, d’éradiquer le mensonge et la calomnie, voire, par volonté de transparence, de refuser les commentaires délétères et anonymes. Ce n’est là peut-être qu’une goutte d’eau dans une mare nauséabonde, mais aussi un geste symbolique qui s’inscrit dans une tradition que les amateurs du « post-factuel », sinon de la falsification et de la « fachosphère » ne peuvent pas connaître : celle d’une posture morale et de la déontologie professionnelle.

Pensons européen, plus anglo-saxon!

La victoire de Trump n’est pas seulement celle de la droite réactionnaire. C’est aussi celle d’un fast-food politique ou, prénom oblige, celle d’un Mac Donald intellectuel d’une culture américaine qui déteste la culture. Réalité politique d’une triste téléréalité à laquelle il faudra s’habituer, le succès du nouveau locataire de la Maison-Blanche est la traduction d’un long cheminement d’une droite qui a réussi à prendre sa revanche sur l’esprit critique. C’est aussi la négation d’un modèle consensuel et pluraliste qui, au-delà des frontières des États-Unis, avait réussi à s’imposer depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

C’est du moins là, l’interprétation que l’on retrouve un peu partout. Elle est juste et ne saurait donc pas être remise en cause. Mais, parce que trop superficielle à maints égards, elle oublie peut-être l’essentiel. A contrario de certaines analyses à la va-vite, Trump n’est ni un accident de l’histoire ni une expression cutanée d’une crise d’identité ou d’urticaire cholinergique made in USA. Plus profondément, Trump n’est autre que la résultante extrême d’une école qui, parfois sinon très souvent au nom d’une certaine gauche, a tracé, bien malgré elle, une voie royale que le milliardaire newyorkais n’avait plus qu’à emprunter. En reprenant une à une, et sans s’en douter le moins du monde, les termes et les thèses différentialistes de la nouvelle droite européenne, la gauche américaine s’en est allée épouser les idées auxquelles s’opposent de nombreux intellectuels européens.

Du post-industriel au post-colonialisme, du « gender studies » à d’autres incongruités académiques de ce genre, des études sur la diversité, à celles, encore pire, sur l’ethnicité, trop d’Américains, ont été pris au piège de leur propre jeu. Par là-même, ils ne faisaient qu’oublier que c’est l’universalité des valeurs qui forge la matrice même d’une démocratie moderne et citoyenne. En s’attaquant à ses principes, une intelligentsia américaine, qui n’en porte d’ailleurs que le nom, est revenue, au vrai sens du terme, à l’Ancien Régime aboli en 1789 par la Révolution française. Faisant abstraction de la « Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen » du 26 août de la même année, elle trahissait aussi le second alinéa de son article premier qui stipule que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune ».

D’utilité commune, il n’en fut jamais question, de sorte que Trump l’a utilisée pour « sa propre utilité ». Nul reproche ne peut lui être d’ailleurs adressé en la matière, car il n’a fait que de se servir du plateau idéologique concocté par ses adversaires, bien malgré eux, et de surcroît, sans qu’ils s’en rendent compte. Si certains dorénavant le déplorent, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Le mal est déjà fait ; faisons simplement en sorte qu’il ne se renouvelle pas !

C’est là qu’intervient le Brexit. Non dans sa portée politique, mais dans son essence intellectuelle. Le vote britannique du 23 juin dernier revêt une dimension impériale, au vrai sens du terme. Notamment, les Anglais ont voté pour leur départ de l’Europe, parce qu’ils ne l’aiment pas. Nostalgiques de la grandeur d’un feu Empire qu’ils ne retrouveront pas, ils aspirent à une nouvelle suprématie avec laquelle ils n’ont jamais véritablement rompu. Leur objectif n’est alors que celle d’une vaste zone de libre-échange, commerciale et économique, où la culture récoltera les miettes d’un cake mal digéré.

Si l’Europe se doit de réagir, elle ne devra pas se tromper de combat. Elle ne pourra pas le faire en menant des luttes d’arrière-garde. Son « exception culturelle » n’aura pas pour objectif d’interdire les références américaines ou anglaises, mais celui de penser européen. Son but ne sera pas de s’en prendre à l’anglais – ou du moins à ce qui lui ressemble dans sa forme mondialisée et américanisée -, mais de redonner aux langues de culture européenne la place que la domination anglo-saxonne leur a volontairement ôtée. Car au-delà de la langue, c’est le mode de raisonnement qui déterminera l’avenir culturel de l’Europe. A le priver d’une dialectique hégélienne, à lui enlever l’esprit cartésien des Français, à le punir de l’expression italienne de la musique et de la peinture, voire de la rhétorique ibérique ou slave, cet avenir risque, à n’y prendre garde, de s’échouer dans la torpeur d’une pensée unique. L’unique dénominateur commun de celle-ci serait de condamner une Europe dont Trump et autres fanatiques du Brexit ne souhaitent que l’échec. Que la chance nous soit alors donnée de faire démentir leurs pronostics, de les prendre à revers grâce à cette beauté intellectuelle et à ce brin de culture qu’ils ne possèdent plus. Ou pour le dire autrement, rappelons-les à l’universalité de nos valeurs, car elles sont aussi les leurs, même s’ils ont tendance à l’oublier de plus en plus souvent.

Pour une défense européenne

Les États-Unis ne sont plus nos amis, parce que les Américains ne le désirent plus. Ainsi les Européens ne peuvent plus compter sur eux. Ils ne sont pas nos adversaires, encore moins nos ennemis. Ils ne sont que ce qu’ils incarnent pour eux et pour nous, c’est-à-dire des partenaires circonstanciels et circonstanciés. Si les masques viennent de tomber avec l’élection de Donald Trump, celle-ci ne s’inscrit de fait que dans une tradition américaine, amorcée depuis la Guerre en Irak en 2003.

Lorsqu’en août 2013, Obama a lâché l’Europe, et plus particulièrement la France, pour ne pas intervenir en Syrie, la gravité de son geste n’a pas été mesurée à sa juste valeur de ce côté-ci de l’Atlantique. Il ne fut pas un événement anodin, mais confirmait ce que l’on supputait déjà, à savoir la volonté des USA de déclasser l’Europe. Non qu’ils la mésestiment, mais pire encore, ils ne lui prêtent plus guère d’attention.

Malheureusement, les Européens n’en ont pas encore pris conscience. Oscillant entre une confiance aveugle dans l’Amérique et une crainte d’endosser leurs propres responsabilités, ils se retranchent derrière une pensée qui appartient au passé. Pire encore, ils refusent de voir la vérité en face et d’avouer qu’en ce 8 novembre 2016, le schéma de l’Amérique protectrice et libératrice de l’Europe a définitivement pris fin. Plus enclin à privilégier ses relations avec la Russie de Poutine qu’avec nul autre pays européen, le futur Président des États-Unis n’a aucun intérêt à défendre ceux d’une Europe à laquelle il n’a jamais cru, ne croit pas et ne croira jamais.

La dureté de la réponse européenne doit être à la hauteur de la dureté du constat. Il n’y a pas d’autre solution pour les Européens que celle de se libérer du bouclier américain. Non que ceux-ci l’aient voulu, mais ils sont obligés de le faire, car la donne a changé depuis la victoire de Trump. Par conséquent, la bipolarité de naguère, où le bloc américain s’opposait au bloc soviétique, risque d’être remplacée par une nouvelle bipolarité, où des alliances, jugées contre-natures il y a peu de temps encore, s’imposeront face à celles que l’on pensait immuables.

Qu’elle le désire ou non, qu’elle soit prête à endosser son financement ou pas, qu’elle se heurte aux plus pro-américains de ses membres, l’Union européenne n’a dorénavant d’autre choix que de s’interroger sur son avenir stratégique et militaire. D’ores et déjà fragilisée par le terrorisme et une vague migratoire de grande ampleur, l’UE a pour urgence absolue de mettre la création d’une armée européenne à son ordre du jour. Elle doit le faire sans ambages, sans interdits et plus encore sans peurs et sans reproches.

Parfois prise au piège d’une frilosité militaire et pacifiste durant le 20e siècle, l’Europe a trop souvent payé le prix de son indécision stratégique. Pour qu’elle dissuade ses faux-amis de ne la traiter que comme leur subordonnée, elle aura pour tâche principale de se doter d’une dissuasion politique et stratégique qui lui fait cruellement défaut. A ce titre, elle pourrait renouer avec une approche plus gaulliste de la politique étrangère et de sécurité commune, quitte à lever le tabou de l’existence de l’OTAN. En effet, l’Alliance atlantique, dont la durée de vie aurait dû s’arrêter avec celle de la Guerre froide, a désormais atteint un faible degré de crédibilité qui la rend de moins en moins légitime.

Les défis de l’Europe ne sont plus les mêmes que les défis des États-Unis. Ils pourraient même s’opposer les uns aux autres. Fer de lance d’une politique de l’environnement, l’Europe a démontré avec la COP 21 qu’elle connaît, peut-être mieux que quiconque, les conflits de demain. Comment ne pas penser alors à la migration climatique qui, dénigrée par le nouveau dirigeant américain, devrait prendre des dimensions beaucoup plus importantes que ne l’a fait l’actuelle « crise des migrants » ? Celle-ci n’a que trop souvent servi les intérêts électoraux de celles et ceux qui n’ont pour seule réponse que de construire un mur. Ils ne sont que les adeptes d’une pensée naïve et dangereuse, selon laquelle le « cachez cette misère que je ne saurais voir », aurait pour seule vertu de nier l’évidence. Tout au moins, à l’intérieur d’un gratte-ciel new-yorkais !

Ceta et cetera

Grosso modo, les réactions après le coup de boutoir de Paul Magnette furent positives à son égard. Sinistrée, malmenée économiquement par sa rivale flamande, la Wallonie s’est rebellée contre l’accord du CETA, soit contre « l’Accord économique et commercial global », signé entre le Canada et l’Union européenne. Respectant aux yeux de cette dernière pleinement les normes européennes dans des domaines tels que la sécurité alimentaire et les droits des travailleurs…, le CETA devait passer comme une lettre à la poste.

Soutenu par les puissants lobbies agricoles français, trop heureux de pouvoir vendre dans « la belle province », et au-delà, leurs vins et fromages, l’accord euro-canadien avait même reçu l’aval de Paris. Par conséquent, n’aurait-il dû jamais défrayer la chronique. Toutefois, était-ce sans compter sur cette pauvre Wallonie et son bouillonnant et talentueux Ministre-Président Paul Magnette. Contrairement aux irréductibles anti-européens qui foisonnent à travers « le vieux continent », celui-ci n’a rien d’un démagogue ou d’un ‘populiste’ à la petite semaine. Intellectuel patenté, ancien enseignant en Études européennes auprès de l’Université Libre de Bruxelles et de Sciences PO Paris, il est doté d’un impressionnant bagage universitaire qui fait de lui l’un des dirigeants les plus (in)formés et les plus cultivés d’Europe. Indiscutable pointure politique, il vient de donner une leçon de courage à ses collègues belges et européens. Plus encore à ses « camarades » socialistes de l’UE qui ne peuvent qu’envier sa témérité et son sens du risque.

Face à des socialistes français timorés et empêtrés dans une « Hollandie » à l’agonie, Paul Magnette vient de redorer une gauche européenne qui ne compte, malheureusement pour elle, que peu de personnalités de son envergure. Espoir d’un socialisme à la recherche de nouveaux repères, il a frayé un chemin qui s’annonce prometteur et dont nul ne peut prédire aujourd’hui l’issue. Tout laisse à croire qu’il pourrait conduire le Ministre-Président de la Wallonie à endosser un costume qui lui siéra fort bien et qui, par manque de leaders socialistes de premier rang, se languit depuis quelques décennies dans les placards poussiéreux d’une social-démocratie défraîchie. Quitte à prendre des paris, à condition toutefois de ne pas trébucher sur une quelconque affaire, Paul Magnette a toutes les qualités pour devenir ce dont la gauche s’est trop longtemps privée, à savoir la figure de proue d’une Europe progressiste et sociale.

Les esprits chagrins, texte et preuves à l’appui, ne manqueront pas de souligner que Paul Magnette n’a pas obtenu ce qu’il voulait. Bien qu’adversaire déclaré des multinationales, il a dû se plier aux lois du marché et succomber à la philosophie libérale du CETA. Argument certes justifié à plusieurs égards, il ne saurait pas masquer la force du message que le Ministre-Président wallon a su et voulu adresser au reste de l’Union européenne et, par-delà, à l’Amérique du Nord, voire aux autres global players mondiaux. Tirant les leçons des échecs européens précédents, et ne faisant nulle allégeance aux dites intangibles règles du commerce international, il a lancé un signal dont il ne faudrait pas sous-estimer la portée. Comprenant aussi que la politique c’est d’abord du vécu, et non seulement des chiffes, Paul Magnette s’est comporté comme un Européen qui sait ce que l’Europe signifie, c’est-à-dire un espace de culture et de bien-vivre ensemble.

Ce tableau, quelque peu idyllique, a néanmoins sa face cachée. Malgré la bravoure de son acte, Paul Magnette a remis une question de fond sur le devant de la scène européenne. Bien que le fédéralisme présente de nombreux avantages face à d’autres systèmes de gouvernement, il dévoile aussi quelques limites que l’exemple wallon illustre le mieux du monde. Comment accepter qu’une région, dotée d’environ quatre millions d’habitants, puisse à elle toute seule bloquer un processus accepté par de légitimes gouvernements nationaux et autres instances européennes ? Question de fond de l’avenir de l’Europe, une subsidiarité poussée à l’extrême pourrait même paralyser la construction de l’UE. Simple hypothèse de travail, le petit Land de Brême, avec ses 650 000 âmes, pourrait alors s’opposer avec succès aux décisions prises d’un commun accord par une Union européenne comptant plus de 500 millions habitants. Est-il alors concevable que 0,13% des Européens dénigrent la volonté générale exprimée par les 99,87% restants ? De ce type de questions dépend aussi l’avenir de l’Europe qui, en lieu et place d’un discours quelque peu naïf sur les bienfaits du fédéralisme, aurait tout intérêt de s’interroger sur ses chances, mais aussi sur ses effets indésirables. Peut-être que grâce à son intellect, Paul Magnette pourra peut-être nous aider à trouver la réponse

In memoriam Luzius Wasescha

Luzius Wasescha nous a quittés. Ce fut l’un de nos meilleurs diplomates. Ce fut un homme de conviction.

Luzius Wasescha nous a quittés. Ce fut un ardent défenseur de l’Europe. Ce fut un homme profondément humain.

Luzius Wasescha nous a quittés. Ce fut un polyglotte hors pair. Ce fut un homme simple au service des causes les plus nobles.

Rédiger une nécrologie relève d’un art que l’on maîtrise ou pas. Alors reviennent en mémoire les mots de Georges Brassens pour qui « les morts sont tous des braves types ». Sauf que Luzius Wasescha n’était pas qu’ «un brave type ». C’était bien plus. C’était un homme pour les braves, pour celles et ceux chez qui le mot justice ne se conjugue pas seulement au futur, et pire encore, au conditionnel. Son sens de la justice était toujours présent en lui, car il ne pouvait pas s’en passer.

Ancien Ambassadeur de Suisse à l’OMC, apprécié comme nul autre par les diplomates autochtones et étrangers, il avait pour qualité première de ne pas être diplomate. Il disait les choses comme il les ressentait, comme il les pensait, « n’en déplaise », d’ailleurs, toujours pour citer Georges Brassens, « aux jeteurs de sort ». Et quitte à se faire traiter de « con », il se fichait bel et bien de la connerie des autres, tant sa sincérité d’aider celui qui avait en avait besoin ne relevait ni de la compassion, ni de la charité.

Luzius Wasescha aura fait honneur à la Suisse. Non pas à cette Suisse recluse sur elle-même, à ce modèle réduit d’une autosatisfaction intra-helvétique qu’il répudiait. Il faisait partie de ces hommes qui par leur intelligence rassemblent autour d’eux les gens de bel esprit. Et d’intelligence, Luzius n’en manquait pas. Il en avait à revendre et la revendait gracieusement à tous ceux qui désiraient en avoir, ne serait-ce qu’un petit bout, voire beaucoup plus.

Et même si, toujours Georges Brassens oblige, « … les brav's gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux », Luzius Wasescha « ne faisait pourtant de tort à personne, en suivant les ch'mins qui n'mènent pas à Rome ». Ses routes se croisaient entre Genève, Berne, Montreux ou autre part à travers l’Europe et le monde. Mais d’abord, à Savognin dont il était originaire, et où « au village…sans prétention, il N’avait VRAIMENT PAS mauvaise réputation ». Luzius Wasescha fut quelque part à la diplomatie suisse, ce que Georges Brassens fut à la chanson française. Un autodidacte, un gars pas comme les autres, un emmerdeur chéri, un type bien. C’était l’histoire d’un mec. Mais là, c’est du Coluche. Et comme pour Brassens, on aimait bien Coluche. Comme on aimait Luzius Wasescha, parce qu’il vous aimait. C’n’est pas grand-chose, mais c’est énorme !

La France d’en haut: erreur de perspective

C’est le genre de livres que l’on achète subrepticement au détour d’un kiosque de gare, dans une librairie de l’aéroport ou sur l’étalage d’une grande surface. Le titre est alléchant et la lecture s’annonce palpitante. Les yeux rivés sur la couverture, on se met immédiatement à rêver aux temps anciens des Raffarinades, à l’heure où l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, avocat autoproclamé de « la France d’en bas », tenait à quitter son piédestal pour encourager ce que l’on appelait à l’époque « la positive attitude ».

De « positive attitude », il ne peut en être question dans l’ouvrage que le géographe français Christophe Guilluy vient de publier sous le titre du « Crépuscule de la France d’en Haut ». Livre largement commenté par la presse hexagonale, il a retenu l’attention de nombreux chroniqueurs qui, comme celui du Figaro, le considère « indispensable ». Jugement acceptable pour certains, il mérite aussi d’être remis en cause par d’autres qui ne voient dans ce bouquin qu’un brûlot anti-bobos qui, à n’y prendre garde, épouse la pensée néo-réactionnaire made in France.

Pas besoin d’aller très loin pour trouver les gens à abattre. Dès la page 13, on sait à quoi ils ressemblent, soit à une fraction très importante de la population, une nouvelle bourgeoisie, qui réside notamment dans les métropoles et qui a cautionné tous les choix économiques de la classe dirigeante depuis trente ans. Par conséquent, nous voilà renseignés. Jamais, les agriculteurs et les notables de province n’auraient voté pour « la classe dirigeante ». Pour les uns, Jacques Chirac n’aurait été qu’un fossoyeur de la France profonde. Pour les autres, Nicolas Sarkozy ne serait alors qu’un nanti de Neuilly auquel nul n’aurait accordé sa voix. Au petit détail près que Chirac a toujours pu compter sur le vote des agriculteurs qui, par définition, ne vivent pas « dans les métropoles » et que la croisade sarkozyste sur l’identité n’a que très rarement séduit cette nouvelle bourgeoisie urbaine à laquelle Christophe Giulluy aime pourtant à s’en prendre éperdument.

Bref, dès la page 13 du bouquin, le lecteur sait à quoi s’en tenir. Un livre accusateur, pas totalement dénué de tout fondement, mais d’une posture si polémique qu’il en perd tout crédit scientifique. Rédigé comme un réquisitoire contre « ceux d’en haut », il tente de venir en aide à « ceux d’en bas ». Mais la plaidoirie montre vite ses limites. Parfois, elle prête même à sourire, à l’exemple de l’affirmation selon laquelle dans les villes mondialisées, le football est devenu le spectacle de la bourgeoisie (p. 41), du moins pour ces dizaines de milliers de supporters qui se rendraient au stade chaque week-end en costume cravate trois pièces.

Mais trêve de plaisanterie, car l’ouvrage de Christophe Guilluy n’est pas à prendre à la légère. Partant d’une intention louable de défendre les exclus, voire la France populaire invisible (p.132), terminologie qui d’ailleurs ne déplairait pas à Marine Le Pen, il omet de prendre en compte les évolutions politiques des sociétés européennes actuelles, où le bourgeois n’est plus forcément de droite et l’ouvrier plus forcément de gauche. Apportant de fausses réponses à de vraies questions, pour reprendre une expression célèbre, l’auteur ôte aux idées tout ce qui fait leur valeur. L’avouant lui-même, il est de l’avis que contrairement à ce que croit la classe dominante, ce ne sont pas les « idées » qui mènent prioritairement le monde, mais le quotidien (p. 184). A quoi bon alors produire des idées, de la richesse intellectuelle, de la recherche, comme si celles-ci n’étaient issues que d’un monde artificiel, nées que de la plume de certains penseurs hors du temps, séparés d’un quotidien qu’ils ne vivraient que haut perchés dans leur tour de Babel urbaine ?

Parce qu’exclusivement dichotomique, la démonstration de Christophe Guilluy pèche par une simplification à l’extrême, où les bonnes classes populaires ne seraient que les victimes de ces méchants néo-bourgeois mondialisés. Les accusant de tous les maux, l’auteur leur reproche même de se réclamer de l’antiracisme et de l’antifascisme, car ces noms communs sont ceux de la classe dominante, les catégories modestes l’ayant parfaitement compris et refusant les conditions d’un débat tronqué (p. 179) . Des paroles à faire froid dans le dos, surtout si elles se réfèrent à la conclusion de l’auteur selon laquelle…les classes populaires n’ont jamais fait partie de l’histoire officielle (p. 245). En voilà au moins un qui a trop regardé Stéphane Bern à la télévision française !

Armes Österreich!

Dans d’autres circonstances, l’histoire aurait prêté à sourire : bulletins décomptés avant la fermeture des bureaux de vote, colle qui ne colle pas, renvoi du scrutin pour défaut de fabrication des enveloppes électorales et autres simagrées danubiennes dont seuls quelques politiciens autrichiens semblent détenir le secret. Mais, l’affaire est trop grave pour être traitée à la légère. Ce que nous offre l’Autriche d’aujourd’hui n’est pas qu’un épisode rocambolesque d’un mauvais mélo viennois ; mais aussi une crise d’un régime qui, à défaut de ne pas être totalement déconsidéré par ses acteurs, ne mérite plus la moindre considération.

Le report du second tour des élections présidentielles autrichiennes n’est que l’expression d’une excroissance d’une tumeur maline qui ne cesse de ronger un système incapable, à quelques exceptions près, de trouver le dénominateur commun entre les traditions républicaines et démocratiques. N’ayant longtemps pas su faire le deuil de son empire d’antan, l’Autriche préfère toujours composer avec un passé dont elle n’arrive pas à se passer. Minée par la présence de forces antidémocratiques qui, plus que toutes autres, se servent de la démocratie pour mieux la desservir, sinon pour lui porter le coup de grâce, la politique autrichienne présente un bilan dévastateur que l’on aurait du mal à s’imaginer dans nombre de pays européens. Notamment en Allemagne, où la démocratie est incommensurablement plus profondément ancrée que ce n’est le cas en Autriche.

Annulé par la plus haute juridiction du pays en juillet dernier, le second tour des élections autrichiennes n’aurait jamais dû être invalidé. L’ouverture des bulletins de vote par correspondance, avant l’heure de celle de la fermeture officielle du scrutin, ne constitue pas un motif suffisant pour organiser de nouvelles élections. Seule une fraude avérée aurait pu conduire à prendre une telle décision. Ce qui n’est pas présentement le cas. En effet, tous les bulletins ont été correctement décomptés et l’issue du second tour du 22 mai 2016 était conforme à la volonté majoritairement exprimée par les électeurs. Bien que n’ayant signalé aucune manipulation, les juges de la Cour constitutionnelle n’ont alors retenu pour seul critère que l’existence d’infractions au code électoral, qui, et la formule vaut son pesant d’or, « n’ont eu AUCUNE influence sur le résultat, mais qui auraient pu en avoir ».

Pourtant saluée par presque tous les responsables politiques, et notamment par le Président autrichien sortant, le social-démocrate Heinz Fischer, la décision de la Cour constitutionnelle ne reposait que sur des présupposés. Ainsi le candidat élu, le vert Alexander van der Bellen n’a été privé d’une légitime victoire que par la seule volonté d’un verdict dont on peut, en revanche, contester la légitimité et le bien-fondé. Mais là ne s’arrête pas ce qui ressemble de plus en plus à une mascarade. Arrivé en fin de mandat, l’ancien Président Heinz Fischer vient d’être constitutionnellement remplacé par un collège de trois Présidents du Conseil national autrichien. En fait aussi partie nul autre que Norbert Hofer, à savoir le candidat arrivé en seconde position. Battu lors du second tour du 22 mai dernier, il est le premier bénéficiaire du recours que son parti a déposé avec succès devant la Cour constitutionnelle fédérale.

Toute autre démocratie, digne de ce nom, aurait mis le holà à ces pratiques qui dénaturent la politique. Mais l’Autriche préfère se vautrer dans une attitude qui, peu ou prou, pourrait conduire à ne faire de sa démocratie qu’une étape transitoire de son histoire. Car au-delà de toutes les frasques, sinon de toutes ses dérives qui ne cessent de l’alimenter, la vie politique autrichienne est réellement en danger. Pour sauvegarder ses équilibres démocratiques, le pays n’a en effet pas trouvé d’autre alternative que de maintenir depuis près de dix ans des gouvernements de grande coalition. Quoique ayant vaincu le syndrome Haider, l’Autriche ne semble pas désormais pouvoir endiguer celui, encore plus nuisible, de Heinz-Christian Strache. Aujourd’hui en tête des sondages pour briguer la chancellerie au plus tard d’ici deux ans, il dirige de main fer le FPÖ. Au titre français de « Parti de la liberté », il s’est par la suite libéralisé, avant de renouer dès 1986 avec son héritage nationaliste que lui avait légué ses fondateurs issus, en grande partie, des milieux nazis. L’affirmer, ce n’est pas polémiquer, c’est seulement rappeler l’histoire, avant qu’elle ne se rappelle d’abord aux Autrichiens, puis à tous les Européens !

Les effets indésirables de la démocratie directe

La décision de la Commission des institutions politiques du Conseil national sur la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration de masse a échauffé les esprits. Bien que rien n’empêchât la Confédération de l’insérer dans sa législation, le risque d’une rupture des accords bilatéraux et d’une interdiction pour la Suisse d’accéder au grand marché européen existait bel et bien. La majorité des conseillers nationaux a alors donné raison à la raison, alors que la minorité criait à la trahison du peuple. Peut-être n’avait-elle d’ailleurs pas tort. Au détail près qu’elle avait réussi à persuader les Suisses que son initiative était légalement applicable, alors que politiquement elle ne l’était pas.

Au-delà de ses aspects juridiques, cet épisode de la vie suisse donne matière à réfléchir. A ne promettre que ce qui ne peut pas être réalisé, à afficher une arrogance dominatrice sans en mesurer les effets et à imposer sa propre loi sans respecter celle de ses partenaires, l’UDC s’est crue tout permis. Aujourd’hui, elle en paye le prix, car le pluralisme refuse de se décliner au singulier. Le parti blochérien n’a pas voulu le comprendre, persuadé que seul compte le résultat d’une votation. C’est exact, mais profondément incomplet. Alors que la démocratie directe suisse tranche entre le « oui » et le « non », le consensus, tout aussi suisse, recherche sans cesse une solution entre ce même « oui » et ce même « non ». Pour l’avoir oublié, voire pour en avoir fait fi, l’UDC vient d’être rappelée à l’ordre par tous les autres partis représentés au parlement.

Quelle que soit son issue finale, l’initiative sur l’immigration de masse aura eu pour mérite de s’interroger sur le bon fonctionnement de la démocratie directe. Bien que son existence ne soit nullement remise en cause, c’est son utilisation qui pose problème. A l’heure de l’émergence accrue et indésirable de mouvements xénophobes et extrémistes, la démocratie directe se met elle-même en danger. Ne servant que trop souvent les intérêts de partis nationalistes, elle favorise l’éclosion et le succès d’une idéologie dont la seule idée est de proférer des pensées nauséabondes. A l’origine, ouverte à la participation du citoyen au politique, elle a dorénavant pour conséquence de confiner ce même citoyen dans un espace clos et hermétique à tout progrès.

Aujourd’hui, la démocratie directe est parfois dévoyée de son sens. Elle est devenue un instrument de fermeture, alors que, dans son essence même, elle est un instrument d’ouverture à la citoyenneté. Cependant, celle-ci ne peut plus se contenter des méthodes qui l’ont influencée depuis de nombreuses décennies. Parce que plus démocratique, plus internationale et plus européenne qu’elle ne l’a naguère été, la vie politique est devenue plus accessible et plus participative à la fois. Mais aussi plus insaisissable et plus immédiate. Se résumant parfois à un simple clic, elle favorise l’instantané et plus encore la superficialité des réactions épidermiques.

N’ayant plus réfléchi sur elle-même, la démocratie directe mérite désormais une réflexion de fond. Pour survivre, elle a besoin de correctifs et de correction. Correction dans les sujets qu’elle aborde, correctifs dans les règles qui la gouvernent. A ce titre, le législateur peut envisager plusieurs solutions, telle l’augmentation du nombre des signatures ou l’encadrement, sinon l’interdiction de toute initiative contraire aux traités et aux conventions internationaux que la Confédération a elle-même signés et ratifiés. Enfin, pourquoi ne pas envisager également l’instauration, encore taboue en Suisse, d’une Cour constitutionnelle fédérale ?

Aujourd’hui, la Suisse doit prendre des mesures préventives pour maintenir sa démocratie directe. Elle ne peut plus l’exposer à des mélo- et psychodrames qui, à l’exemple de l’initiative sur l’immigration de masse, ont détérioré son image à l’international et empoisonné le climat en son propre sein. N’ayant que trop montré ses effets indésirables à l’extérieur et à l’intérieur des frontières helvétiques, la démocratie directe suisse ne fait pas recette auprès des partis démocratiques européens. Elle n’est plus, entre autres, que le modèle du FPÖ autrichien, de l’AFD allemande et du Front national français. On aurait aimé la voir en meilleure compagnie. A elle maintenant de s’interroger sur elle-même et de se réformer, afin de s’exposer avec des gens plus fréquentables.