Ce qui se cache derrière le localisme de M. Le Pen

Développé au cours des élections européennes par Marine Le Pen, mais passé quelque peu au second plan durant la campagne, le thème du localisme pourrait bel et bien refaire surface dans les programmes à venir du Rassemblement national. À première vue beaucoup moins polémique que ne le sont d’autres propositions et slogans du RN, cette idée n’en est pas moins dangereuse. S’inspirant à bien des égards des sujets de prédilection des partis traditionnels, elle évoque « le bon sens proche de chez vous », dont l’une des plus grandes banques françaises s’était naguère fait la porte-parole.
Défendant entre autres les circuits courts entre les producteurs et les consommateurs, le localisme du Rassemblement national s’inscrit dans une approche critique de la mondialisation et rejoint ainsi plusieurs analyses des mouvements de gauche et écologistes. Avec pour adversaire principal la globalisation, il fait partie de cet arsenal idéologique que Marine Le Pen a parfaitement su concevoir pour répondre à la crise politique des milieux populaires. Avocate du « petit gentil » face au « gros méchant », la présidente du RN expose certes un schéma simpliste et parcellaire, mais qui a toutefois pour avantage de dénoncer les défauts des processus d’échanges commerciaux et capitalistes.
Touchant le nerf sensible des consommateurs-citoyens, eux-mêmes excédés de se nourrir d’aliments aux provenances incertaines et aux compositions suspectes, le local semble servir de garantie pour se prémunir de la malbouffe et plus encore de toutes les contrefaçons industrielles venues d’ailleurs. Protection économique et politique contre l’étranger, le régional et le national sont désormais devenus les remparts civiques de la lutte antimondialiste. Bien que justifiée à plusieurs titres, cette conception n’en est pas moins très réductrice et pourrait receler certains aspects insoupçonnés que la droite extrême ne manquera pas d’utiliser à son profit.
Aux antipodes de l’internationalisme socialiste de même qu’en parfaite contradiction avec l’essence même du libéralisme philosophique et économique, le localisme s’identifie au repli sur soi. Ne s’occupant par définition que de ce qui nous entoure, il a pour effet automatique de négliger ce qui nous est plus éloigné. Il s’allie ainsi à l’ethnocentrisme dont la nouvelle droite s’est fait l’apôtre depuis près de quarante ans. Affirmation de préserver ses intérêts particuliers, il traduit une volonté de refuser et de répudier l’autre. En ce sens, le localisme devient très rapidement ce que l’extrême droite veut en faire, à savoir une pensée xénophobe, anti-migrants, anti-immigration et antieuropéenne.
Présentée habilement comme une réponse circonstanciée aux défis du 21e siècle, cette idée fait en réalité appel à une vielle tradition nationaliste. On la retrouve par exemple dans la devise « Travail, Famille, Patrie », si chère au Maréchal Pétain qui depuis Vichy cultivait le mythe de la terre française. Aujourd’hui reprise par quelques-uns de ses descendants idéologiques, elle bénéficie toutefois d’une actualité qui lui octroie une réelle légitimité politique. Parce que dotée d’une incontestable crédibilité, elle permet à l’extrême droite d’asseoir sa présence auprès d’une population qui, plus que jamais sensible à défendre son périmètre de vie et son environnement le plus immédiat, l’adopte sans le moindre sens critique.
Pour l’instant, les partis traditionnels n’ont pas encore pris la mesure de cette nouvelle menace que le localisme d’extrême droite fait peser sur l’avenir du système démocratique. Appelés à être plus vigilants dans les pratiques commerciales et dans la négociation et la signature de nouveaux traités à l’échelle planétaire, ils doivent néanmoins se garder de tomber dans le piège d’un nombrilisme circonvoisin, sinon indigène, dont ils seront automatiquement les plus grands perdants.
Bien que le localisme puisse apporter l’une ou l’autre réponse pour pallier les déficits auxquels toutes les sociétés sont obligées de répondre, il ne se suffira jamais à lui-même. À l’heure où la globalisation démontre aussi ses propres limites, le retour au « petit » ou au « plus proche » nous conduirait inexorablement à une impasse et à une privation de libertés dont nous aurions du mal à nous remettre. En simplifiant de manière caricaturale un véritable débat entre le global et le local, l’extrême droite vient de marquer un point. Pour lui ôter cet avantage, le temps est à nouveau venu de rappeler que seul un processus dialectique entre ces deux termes permet de relever une contradiction ancestrale, et pourtant si actuelle, où le bien-être et l’avenir de chacun dépendent aussi de ceux des autres.

Le français de retour en Europe

Pour paraphraser René Magritte, ceci n’est pas un article de linguistique. Et pourtant, la langue y trouve toute sa place. Nonobstant les critiques ou les compliments que l’on est en droit d’adresser à la composition du nouvel exécutif européen, une vérité s’impose d’elle-même : le français est de retour au sein des instances européennes.

Il va de soi qu’il ne supplantera pas l’anglais. Par ailleurs, la présidente désignée n’est pas de langue française, contrairement à son prédécesseur Jean-Claude Juncker qui, comme tout bon Luxembourgeois qui se respecte, est multilingue par nature. Toutefois, Ursula von der Leyen maîtrise très bien la langue de Molière, alors que les autres postes clés de l’Union européenne, tels que celui de président du parlement de Strasbourg qui est revenu au social-démocrate italien David-Maria Sassoli, sont désormais occupés par des francophones ou des personnalités parlant bien, voire à la perfection le français.

Avec Christine Lagarde et Charles Michel, l’une Française, l’autre Wallon, la Banque centrale européenne et le Conseil des ministres européens seront tous deux présidés par des personnalités de culture francophone. Quant au nouveau chef de la diplomatie de l’UE, le catalan Josep Borrell, il a fait une partie de ses études en France. Même si José Manuel Barroso et Herman van Rompuy, respectivement à la tête de la Commission européenne de 2004 à 2014 et président permanent du Conseil européen de 2010 à 2014, s’expriment parfaitement en français, leur accès à la culture française est plus restreint que celui de quelques-uns de leurs successeurs fraîchement nommés.

Ce succès francophone n’est pas dû au hasard. Il bénéficie d’une conjonction de plusieurs facteurs, tous favorables à la place du français au sein des instances européennes. À l’avant-veille du Brexit, l’UE ne pouvait pas faire la part belle aux pays qui essayent encore, tant bien que mal, de maintenir la Grande-Bretagne au sein de l’UE. En tournant le dos à l’Europe, comme l’ont fait les députés brexiters lors de la cérémonie inaugurale de la nouvelle législature du Parlement européen, le Royaume-Uni n’a plus rien à dire à Bruxelles, d’autant que son départ de l’UE devra être acté, une fois pour toutes, le 31 octobre prochain, soit un jour avant la prise en fonction de la nouvelle Commission européenne.

Bien qu’apparemment très satisfaits de la nomination d’Ursula von der Leyen à la tête de celle-ci, les Allemands regrettent aussi – et surtout – que l’un des leurs n’ait pas le privilège d’occuper le fauteuil de président de la Banque centrale européenne. En soutenant la candidature de l’actuel numéro un de la Bundesbank, Jens Weidmann, ils espéraient renforcer leur sacro-sainte orthodoxie monétaire au sein de la zone euro. Se réjouissant du départ de leur bête noire Mario Draghi, ils escomptaient mettre fin à une politique financière qu’ils jugent trop laxiste. Avec la nomination de Christine Lagarde à Francfort, les voilà guère rassurés. Ayant vertement critiqué la RFA pour le montant excessif de ses excédents commerciaux, elle avait déjà eu droit à une volée de bois vert de la part de Berlin. Avec l’appui explicite du président français, Christine Lagarde pourrait devenir une nouvelle tête de turc de l’establishment financier allemand qui n’entend toujours pas céder au projet d’une gouvernance, digne de ce nom, de la zone euro.

Après avoir barré la route à Frans Timmermans, les pays du groupe de Visegrád de même que l’ensemble des PECO ont certainement payé au prix fort leur opposition au chef de file de la social-démocratie européenne. Après avoir occupé avec Donald Tusk le poste de président du Conseil européen depuis 2014, les pays d’Europe centrale et orientale sont repartis bredouilles de leur quête de postes importants au sein de l’exécutif européen. Événement majeur dont on ne saurait encore deviner aujourd’hui les conséquences, cette bérézina est-européenne ne saurait déplaire au président français. Contrairement à Berlin, géographiquement, économiquement et commercialement plus proches de l’Europe de l’Est, Paris n’apprécie en effet que modérément certaines initiatives stratégiques, environnementales et politiques de quelques États qui, depuis leur adhésion à l’UE en 2004, y ont joué un rôle pour le moins ambivalent.

Intraduisible en français, le terme allemand de « Spitzenkandidat » a désormais du plomb dans l’aile. Aucun des prétendants pressentis ne s’est imposé. Un projet mal réfléchi a montré ses limites. Dans la ligne de mire du gouvernement français, il a eu droit à un enterrement de première classe qui n’a pas fini de faire couler beaucoup d’encre. Là aussi, Emmanuel Macron a peu ou prou obtenu ce qu’il voulait. Rendant la monnaie de leur pièce aux chrétiens-démocrates qui lui avaient refusé le principe de listes transnationales, il a renvoyé leur candidat Manfred Weber à ses chères études bavaroises.

Alors qu’à l’occasion de la distribution de ces postes, tous les observateurs ont souligné « le retour du couple franco-allemand » au-devant de la scène européenne, il convient de faire preuve d’un peu plus de discernement. Même si Berlin et Paris se félicitent ensemble du résultat intervenu le 2 juillet dernier à Bruxelles, c’est le côté français qui, souvent malmené ces derniers temps par son homologue allemand,  semble avoir tiré les marrons du feu. Il n’a certes pas obtenu tout ce qu’il voulait, mais assez pour se prévaloir d’une victoire diplomatique qui fera date. Et plus encore qui, face à une chancelière en perte de vitesse et confrontée à l’hostilité de sa classe politique, mécontente d’avoir été les dindons de la farce du Spitzenkandidat, a prouvé que la France est de retour en Europe. Et qui connaît la fierté des Français sait aussi qu’elle demeure indissociable de la défense de la langue française.

La CDU veut une Europe allemande, mais les autres pas

Événement à dimension purement nationale, la crise de la CDU a toutefois des répercussions sur le plan européen. Parti allemand en tête de toutes les élections européennes depuis 1979, la démocratie chrétienne allemande est désormais confrontée à des défis internes et externes auxquels elle ne s’est que très insuffisamment préparée. Subissant les effets d’une fin de règne sans gloire d’Angela Merkel, elle est la proie de critiques justifiées, ayant voulu par elle-même dicter les règles d’un jeu politique qu’elle ne maîtrise plus entièrement.

Persuadée d’imposer, dans la plus pure tradition allemande, les modèles de décision en vigueur en RFA, la CDU s’est heurtée au refus de ses interlocuteurs européens. Lui rappelant que ce qui est bon pour l’Allemagne ne l’est pas forcément pour les autres pays, ceux-ci viennent de lui administrer une correction dont elle aurait tout intérêt à tirer les leçons. Toutefois, incapable de se remettre en question, elle crie à hue et à dia pour dénoncer l’abandon du principe dudit Spitzenkandidat.

Bien que celui-ci présente quelques avantages et se félicite d’une pratique de septante ans en République fédérale d’Allemagne, il demeure inconnu dans les autres démocraties européennes. Contrairement aux têtes de liste qui, après s’être présentées lors de tel ou tel scrutin local ou national, doivent se plier au verdict de la majorité des élus, l’idée du Spitzenkandidat allemand s’applique notamment lors de la constitution du Bundestag. Arrivé en tête, le parti comptant le plus grand nombre de députés a automatiquement le droit d’occuper le siège du président de la chambre haute. Ainsi, ce même président peut aussi siéger sur les bancs de l’opposition. Ce fut le cas entre 1969 et 1972 de même qu’entre 1976 et 1982, lorsque respectivement trois démocrates-chrétiens s’installèrent au perchoir, alors que Willy Brandt, puis Helmut Schmidt, tous les deux sociaux-démocrates, dirigeaient la RFA ensemble avec leurs alliés libéraux de l’époque.

Forte de son expérience nationale, la CDU pensait que les autres Européens allaient accepter ce principe sans broncher. C’était là faire fi de leur opinion et de leur pratique. Refusant d’instaurer au niveau de l’exécutif européen ce que les Allemands exercent au niveau du législatif, ils ne sont pas entrés dans leur jeu. Pourtant, les conservateurs allemands ne semblent toujours pas l’avoir admis. Ils s’obstinent à nier l’avis selon lequel ce qui valait autrefois à Bonn et vaut maintenant à Berlin, n’a pas obligatoirement lieu d’être autre part. Avec pour seule idée derrière la tête de placer l’un des leurs à la présidence de la Commission européenne, les chrétiens démocrates allemands n’avaient que pour seule ambition de nommer Manfred Weber en remplacement de Jean-Claude Juncker.

Certes compétent à quelques égards, profondément pro-européen dans l’âme, Manfred Weber n’a pas l’envergure pour occuper de pareilles fonctions. Cela se savait avant les européennes, cela se sait encore plus après leur déroulement. Néanmoins, la CDU continue de faire la sourde oreille, comme si de rien n’était, et croit toujours détenir à elle seule la vérité. Ayant subi un échec historique, menacée de perdre sa pole position au profit des Verts, actrice principale d’une grande coalition qui n’a que trop duré, la démocratie chrétienne se réfugie dorénavant dans un rôle de victime qui ne lui sied que très mal. Cherchant le coupable là où il n’est pas, elle croit l’avoir trouvé en la personne d’Emmanuel Macron qui est devenu son adversaire de prédilection.

Cible toute désignée, dès le mois de mars dernier, de la très maladroite nouvelle présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, le président de la République française a néanmoins réussi à stopper ce processus de désignation européen, taillé sur mesure par et surtout pour les Allemands. De son côté, celle que l’on appelle communément AKK, du nom de ses initiales, voulait prétendre « bien faire l’Europe » (Europa richtig machen). Sauf qu’elle a largement fait tout faux. Elle a enregistré un très mauvais score pour son parti dont elle venait de prendre les rênes, approfondi les divergences avec Paris et créé, à l’intérieur mais surtout à l’extérieur de ses frontières, un climat de suspicion pour asseoir un autoritarisme germanique dont l’Europe n’a nullement besoin.

L’épisode de la nomination ratée de Manfred Weber à la tête de la commission européenne restera certainement plus longuement en mémoire qu’on ne le croit. Il aura démontré que sans l’existence de véritables partis européens et sans celle de listes transnationales, il ne peut exister de Spitzenkandidat doté d’une légitimité démocratique nécessaire pour aspirer à diriger l’Union européenne. Ce qui ressemble plus à un artifice partisan s’est transformé en boomerang politique pour les Allemands en général, et la CDU en particulier. Que ceux-ci puissent en tirer désormais les enseignements, reprendre langue avec des Français excédés à juste titre par l’attitude de leurs alliés allemands et, dans la ligne que s’est toujours fixée la RFA, démontrer ce qu’elle a toujours démontré, à savoir que si l’Europe ne peut pas se faire sans l’Allemagne, l’Allemagne ne peut pas à elle seule faire l’Europe.

 

 

Nahles, Wauquiez: si différents et pourtant si semblables

Le même jour, en ce même dimanche 2 juin 2019, deux personnalités politiques ont tiré leur révérence. L’une en Allemagne, l’autre en France. Connues dans leur pays, beaucoup moins hors de leurs frontières, elles ont endossé l’entière responsabilité du score catastrophique que leur parti respectif venait d’enregistrer, une semaine plus tôt, lors des élections européennes.

Politiquement opposées, l’une de gauche, l’autre de droite, rien ne les réunit : ni leur projet de société, ni leur parcours professionnel. Alors que l’Allemande est appréciée pour sa ténacité de fidèle parmi les fidèles chez les sociaux-démocrates, le Français de droite jouit de la réputation que les grandes écoles lui ont conférée depuis son accession en politique. Ce surdoué de l’excellence hexagonale se croyait à l’abri de tous les pièges que ses amis de droite n’ont pas manqué de lui tendre depuis son arrivée à la direction du parti en 2017. Peu ou prou, la même chose pour celle qui se mit à rêver de ravir un jour la place si convoitée de chancelière qu’elle n’occupera jamais.

Qu’elle s’appelle Andrea Nahles ou qu’il se nomme Laurent Wauquiez, la vie politique n’a peut-être pas été tendre avec ces deux quadras. Eux qui s’y voyaient déjà, n’ont pas admis qu’ils n’y étaient plus. Bien qu’ils soient permis de s’apitoyer sur leur sort, rien ne sert de se voiler la face. Prisonniers de leur propre famille politique, ils demeuraient enfermés dans un schéma qui n’a plus de raison d’être. Respectivement élus à la tête des Républicains le 10 décembre 2017 et à celle du SPD le 22 avril 2018, ni Laurent Wauquiez, ni Andrea Nahles n’ont compris qu’il n’y a plus aucune automaticité dans l’alternance entre la droite classique et la gauche sociale-démocrate.

Effet immédiat des secousses tectoniques qui bouleversent le paysage politique des démocraties occidentales, les changements de majorité entre un conservatisme libéral et un progressisme social appartiennent de plus en plus au passé. À l’exemple du scrutin européen du 26 mai dernier, l’heure n’est plus aux mouvements de balancier entre chrétiens- et sociaux-démocrates, moins encore aux grandes coalitions qui, devant à l’origine rester une exception, sont devenues, dans beaucoup de pays, une règle qui s’est généralisée plus qu’il n’en faut.

Nés pour les uns en 1863, les autres dans une filiation gaulliste récente, les sociaux-démocrates allemands et les Républicains français apparaissent désormais comme des partis qui ont fait leur temps. De plus en plus répudiés, ils sont perçus comme des formations qui ont oublié d’être ce pour quoi elles ont été créées. Si, d’une part, la défense du monde ouvrier n’intéresse plus grand monde, sauf à la rigueur les travailleurs dépourvus d’une conscience de classe, l’image d’une société traditionnelle ne réjouit, d’autre part, qu’une minorité des gens de droite, plus prompts à épouser soit les thèses d’un extrémisme dédiabolisé, soit celles d’un libéralisme compétitif et décomplexé.

À sa décharge, Laurent Wauquiez semble l’avoir mieux compris que ne l’a fait Andrea Nahles. Sous sa direction, il voulait droitiser un parti qui l’était déjà trop. Sa marge de manœuvre s’est réduite comme peau de chagrin et victime de son erreur d’analyse et de jugement, il s’est trompé de stratégie. Écartelés entre le Rassemblement national et la République En Marche, ses électeurs se sont alors dispersés entre un centrisme bon teint et un nationalisme antisystème. Un simple regard sur les résultats dans les bastions de la droite classique lors des dernières européennes ne laissent pas planer le moindre doute : les modérés ont très largement donné leur voix au parti d’Emmanuel Macron, les plus réactionnaires au Rassemblement de Marine Le Pen. Quant à Andrea Nahles, elle est restée prisonnière d’un schéma éculé d’un SPD aidant les « petites gens », sans se soucier un instant de ce que l’on entend par ces « petites gens », de qui ils sont et incarnent aujourd’hui dans des sociétés beaucoup plus complexes que celles qui opposaient autrefois les méchants capitalistes au gentil prolétariat.

Au-delà de ces deux personnes, ce sont bel et bien le maintien et l’avenir du SPD et des Républicains qui se situent au cœur d’un débat trop longtemps passé sous silence. Nonobstant les noms de leurs futurs leaders, ils ne pourront pas perdurer sous leur forme actuelle. Pourtant, plus encore qu’ils ont besoin de la démocratie pour survivre, la démocratie a besoin d’eux pour éviter le piège d’un « gloubi-boulga » politique, mélange plus ou moins indigeste à la recette certainement détonante, mais fatal à la noblesse du débat qui oppose encore et toujours la gauche à la droite.

Les six leçons des élections européennes

Les adversaires de l’Europe en sont pour leurs frais. Persuadés que les élections européennes de 2019 allaient sonner le glas de l’UE, ils ont très vite déchanté le soir du 26 mai. Eux qui pavoisaient déjà à voir l’Union européenne se disloquer à grande vitesse, ont rapidement rebroussé chemin. Mais rien ne sert de leur jeter la pierre, même si une certaine Schadenfreunde s’exprime à l’adresse de ces éternels eurosceptiques auxquels le scrutin démocratique de dimanche dernier vient d’administrer une sacrée leçon d’humilité. En lieu et place de quelques règlements de compte, comme fort souvent très inopportuns, la place revient plutôt à une étude plus sérieuse des résultats et à la formulation de six thèses qui permettent de tirer à plus ou moins long terme des enseignements de cette élection.

  1. Grâce à une participation pour la première fois en hausse depuis quarante ans, les citoyens européens ont largement plébiscité l’UE et les partis pro-européens. Ils composent plus des deux-tiers de l’hémicycle strasbourgeois et représentent une majorité forte et solide au sein du Parlement européen. Légitimant l’existence et l’avenir de l’Union européenne, les électeurs des vingt-huit pays membres ont aussi marqué leur désapprobation à l’encontre de certaines politiques qu’elle met en œuvre. En d’autres termes, ils plaident à la fois pour le maintien et le développement de l’Union européenne de même que pour de nouvelles politiques communautaires.
  2. En amont de cette élection, l’opinion publique européenne a attaché trop d’importance aux courants nationalistes et antieuropéens. Non seulement la presse, mais aussi certains politiques ou autres observateurs les ont trop mis en avant, alors que les sondages, qui leur étaient le plus favorable, ne leur prédisaient qu’un tiers des sièges. En fin de compte, ils n’en ont obtenu qu’un quart. En revanche, ces mêmes observateurs n’ont pas prêté assez d’attention aux libéraux et surtout aux Verts qui sont les vainqueurs de ce scrutin.
  3. Ces élections illustrent une fois de plus la thèse « des mouvements des plaques tectoniques politiques ». Ces derniers influencent et bouleversent depuis plusieurs années les traditionnels schémas de pensée que l’on croyait, à tort, gravés dans le marbre. Parce que n’ayant jamais fait l’objet d’une analyse critique et encore moins d’une évaluation contextuelle de leur contenu, les représentations traditionnelles d’un paysage politique, que l’on croyait immuable, n’ont jamais été remises en cause. Ainsi, peu nombreux sont les politiques et politistes qui ont su anticiper les changements profonds intervenus dans les espaces politiques des États européens ou autres.
  4. Les européennes de 2019 méritent d’être appréhendées et interprétées comme une transition entre des offres politiques (apparemment) fortement établies et de nouveaux défis actuels. Alors que les chrétiens- et sociaux-démocrates, dominants sur la scène (ouest-)européenne depuis les années 50, sont les victimes de leurs propres comportements de même que de nombreuses transformations sociales, culturelles et intellectuelles, d’autres partis et mouvements plus récents ont parfaitement réussi à thématiser et ancrer des sujets politiques en phase avec les défis environnementaux, démographiques ou transnationaux du monde moderne. Perçus dans un premier temps comme plus ou moins éphémères, tout laisse à croire désormais qu’ils s’établiront sur le long terme.
  5. Fait peu commenté à la lecture des résultats du dimanche 26, la défaite de la droite traditionnelle dans les cinq pays les plus importants de l’Union européenne constitue un événement majeur dont on ne mesure peut-être pas encore l’importance qu’elle pourrait revêtir pour la recomposition politique en Europe. Que ce soit en Espagne avec le mauvais score du Partido popular n’atteignant guère plus de 20% des suffrages exprimés, en France avec la déroute de la liste conduite par François-Xavier Bellamy créditée de 8,48% des voix, en Italie avec Forza Italia qui a montré toute sa faiblesse, au Royaume-Uni où les Tories pris au propre piège du Brexit descendent sous la barre des 10% et, last but not least, la RFA dominée traditionnellement par la CDU, pivot central de la démocratie chrétienne européenne, qui a enregistré le plus mauvais résultat de son histoire. Partis créés ou dirigés naguère par des personnalités comme Adenauer, Aznar, Berlusconi, Chirac, Kohl, Sarkozy ou Thatcher, ces formations politiques ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes et risquent de connaître les mêmes déboires auxquels sont d’ores et déjà confrontés, à l’exception du gouvernement espagnol, leurs concurrents sociaux-démocrates ou socialistes.
  6. Enfin, ces élections européennes se sont déroulées sur fond de crise franco-allemande. En lieu et place des habituelles initiatives européennes binationales, à la fois craintes et appréciées par les autres partenaires communautaires, nombre de divergences profondes entre la France et l’Allemagne, qualifiées parfois d’insurmontables, ont également alimenté la campagne électorale. Leur esprit de concurrence s’est non seulement soldé par un bilan contreproductif, mais a aussi, selon l’expression consacrée, grippé le « moteur franco-allemand ». Face aux propositions du président français, l’Allemagne a très souvent répondu par la négative, sans pour autant apporter des solutions constructives. Bien qu’ayant perdu son pari de devancer le parti de Marine Le Pen, Emmanuel Macron se trouve néanmoins dans une situation plus avantageuse que ne le sont celles d’une part de la présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, responsable du mauvais score de son parti, et d’autre part de la chancelière Angela Merkel dont beaucoup s’interrogent sur la date de sa retraite de la vie politique allemande.

À elles seules, ces six leçons ne servent certainement pas à tirer tous les enseignements que ce scrutin européen a apportés le 26 mai dernier. Beaucoup plus surprenants, et en partie beaucoup plus réjouissants que ne le laissaient supposer quelques oiseaux de mauvais augures antieuropéens, ceux-ci méritent d’être scrutés de près. Non qu’ils suffisent à dessiner sur le long terme la carte politique de l’Europe, mais pour tracer de nouveaux contours qui prouvent, n’en déplaisent aux eurosceptiques de tout poil, que l’Union européenne existe bel et bien et qu’elle a encore de beaux jours devant elle.

Le cas d’école autrichien

En 2000, Jacques Chirac avait pris les devants et était monté au front. En entraînant dans son sillage Gerhard Schröder, il se retrouvait à la tête du combat contre l’extrême droite européenne. Réussissant à convaincre ses partenaires de prendre des sanctions contre le nouveau gouvernement autrichien, né à l’époque d’une coalition entre la droite classique du chancelier Wolfgang Schüssel (ÖVP) et l’extrême droite du FPÖ, dirigé alors par Jörg Haider, il avait clairement défini les limites à ne pas franchir. Que ces sanctions aient eu ou non l’effet escompté, qu’importe ! L’année même de la promulgation de « la Charte des Droits fondamentaux de l’Union européenne », elles avaient au moins eu le mérite d’exister et de prouver que l’Europe savait faire de la politique.

Dix-sept ans plus tard, rien ou presque. L’alliance nouée en décembre 2017 entre Sebastian Kurz, le jeune chancelier conservateur, et l’extrémiste viennois Hans-Christian Strache est passée comme une lettre à la poste. Rares étaient ceux qui osaient protester, tant leurs paroles étaient, paraît-il, celles de « has been », incapables de reconnaître l’esprit nouveau qui semblait désormais régner sur l’Europe. Une fois de plus, l’Autriche devait servir d’exemple pour la recomposition d’une droite européenne décomplexée et prompte à s’accoupler avec l’extrême droite. Vienne ne devait être que le prélude d’autres coalitions gouvernementales, à l’instar de celle qui, scellée en Italie au printemps 2018, aurait préfiguré, selon les mots mêmes du numéro un autrichien, « un axe des volontaires [entre] Rome, Berlin et Vienne ».

Placé aujourd’hui devant ses propres responsabilités, et suite à la divulgation d’une vidéo plus que compromettante pour son ex-vice-chancelier, ce même Sebastian Kurz s’insurge et crie à tue-tête que « trop c’est trop ». Pourtant, n’avait-il pas lui-même franchi la ligne jaune en nommant un personnage aussi décrié que Strache au poste de numéro deux de son gouvernement ? Dès 2017, le chancelier, conscient des risques qu’il prenait, était au courant des amitiés que le FPÖ continuait de cultiver avec quelques groupuscules identitaires et des relations, plus ou moins sulfureuses, que le chef de ce parti entretenait avec des milieux d’affaires russes.

Si Heinz-Christian Strache encourt des sanctions pénales pour causes présumées – sinon avérées – de corruption, Sebastian Kurz n’est pas blanc comme neige. Il porte le fardeau de son alliance avec l’extrême droite et ne peut pas faire comme si de rien n’était. Dans une moindre mesure, cela concerne aussi les sociaux-démocrates du SPÖ qui, contrairement à leur volonté de mettre fin à l’accord municipal avec le FPÖ en ville de Linz, n’excluent toujours pas de se séparer des ministres d’extrême droite dans la région du Burgenland.

Pour une extrême droite qui se croyait dédiabolisée, l’Autriche devait faire tache d’huile en Europe. Pourtant, à Vienne, elle est victime d’un effet boomerang qu’elle n’a pas vu venir. Sous d’autres cieux, en quête de normalisation, elle essaye toujours de faire oublier les risques auxquels sont exposés les pays qui se trouvent sous sa menace. Cela concerne à la fois l’Italie, mais aussi la France, où elle pourrait devancer le parti du président Macron lors des européennes à venir. Parce que n’ayant pas voulu comprendre que « les gilets jaunes » feraient in fine le jeu du « Rassemblement national », la « République en marche » regrettera peut-être son retard à l’allumage et son manque de réactivité pour ne pas avoir su éteindre à temps le brasier politique que Marine Le Pen et ses acolytes comptent propager sur l’ensemble du territoire français.

Plus que jamais, le cas autrichien est un cas d’école. Il est l’illustration même des dégâts politiques que l’extrême droite peut provoquer à l’intérieur d’une nation. Les mains dans le cambouis de la corruption internationale, alliée objectif des officines de puissances étrangères, amie sulfureuse de personnages plus que douteux, elle se prévaut de réunir des « patriotes », alors que durant son histoire, elle n’a fait que de trahir la patrie au nom du pire des nationalismes. Aujourd’hui, elle a pour principal ennemi l’Europe. Au lieu de s’en plaindre, celle-ci devrait s’en féliciter. Quoi de plus noble, en effet, pour l’Europe que d’être l’adversaire tout désigné d’une extrême droite qui, en contradiction parfaite avec l’esprit de la « Charte des droits fondamentaux » de l’UE, demeure à tout jamais la force la plus obscurantiste de la politique !

Qui pour présider la Commission européenne?

Normalement, ce sera lui. Lui, c’est Manfred Weber, pressenti pour prendre la place de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne. Nommé par le « Parti populaire européen » (PPE), soit la droite européenne, il a toutes les chances de la présider d’ici le 1er novembre 2019. Bénéficiant du principe du Spitzenkandidat, il se prévaut d’une légitimité politique qui n’existe que par le bon vouloir de quelques-uns, selon lesquels le chef de la principale formation européenne accèderait automatiquement au poste de président de l’un des deux organes exécutifs de l’UE. D’inspiration allemande, cette pratique, dont par ailleurs on ne trouve quasiment pas la moindre trace dans le traité de Lisbonne, atteint pourtant bien vite ses limites. Alors qu’elle permettait d’opposer, il y a encore cinq ans, les deux poids lourds européens que sont Juncker et Schulz, elle se réduit désormais à un affrontement entre ledit Manfred Weber et son concurrent social-démocrate, le néerlandais Frans Timmermans.

Personnalités politiques respectables s’il en est, elles ne suscitent toutefois que très peu l’attention des foules européennes qui, dans leur très grande majorité, ne les connaissent pas. Le 26 mai prochain, seule une très infime minorité d’électeurs se déplaceront dans le seul souci de voter pour l’Allemand ou le Hollandais. Se moquant éperdument du nom du futur Président de la Commission, les votants feront de ce scrutin une élection beaucoup plus nationale qu’européenne. N’associant guère un visage à ces candidats, ils ne se détermineront pas par rapport à leur nom. Qu’ils s’appellent Manfred Weber, Frans Timmermans, Guy Verhofstadt, l’ancien Premier ministre belge, Michel Barnier, le négociateur en chef du Brexit, Ska Keller, la verte allemande, voire Margrethe Vestager, la redoutée mais très respectée Commissaire danoise à la concurrence, qu’importe, cela ne jouera presque aucun rôle au moment de glisser son bulletin dans l’urne. En revanche, et en cas d’extrême recours et de crise intérieure grave à Berlin, la candidature d’Angela Merkel, abrégeant avant qu’il ne soit trop tard son dernier mandat de chancelière allemande, susciterait des réactions et des commentaires de tout autre ampleur.

Bien qu’évoquée à demi-mot à l’heure actuelle et si surprenante qu’elle puisse paraître malgré le souhait exprimé en ce sens par Jean-Claude Juncker en personne, cette nomination aurait pour effet de relancer un débat qui sommeille depuis trop longtemps dans les couloirs de la Commission européenne de Bruxelles. Après quelques expériences malheureuses, à l’image de celles qu’elle a eues avec Jacques Santer et plus encore avec José Manuel Barroso, l’Union européenne devra inévitablement se pencher sur le mode d’élection du Président de sa Commission. En privilégiant la solution du Spitenkandidat, elle a volontairement mis la charrue avant les bœufs. Pour exister, une tête de liste ne peut émaner que d’un parti respecté pour son action et sa légitimité politiques. Rien de tel pour l’instant, ni avec le PPE, guère plus avec « le Parti socialiste européen » (PSE) que seuls quelques initiés connaissent de près ou de loin. Nommés plus ou moins en conclave par leurs amis pour présider le cas échéant la Commission de l’UE, Weber ou Timmermans ne sont que les produits d’un processus de désignation partisan qui arrive au bout de sa logique démocratique. En lieu et place de l’existence de puissants partis politiques européens, l’Europe politique se contente d’aspirants candidats qui souvent n’inspirent pas grand-chose à leurs propres troupes disséminées à travers tous les pays membres. Pour y remédier, on pourrait alors envisager des primaires organisées à l’échelle européenne, sinon des votes militants au sein de toutes les fédérations nationales desdits partis européens.

Ni l’une, ni l’autre de ces solutions ne saurait toutefois répondre à la question, entretemps devenue légendaire de Henry Kissinger, lorsque celui-ci se serait interrogé en 1970 sur « le numéro de téléphone de l’Europe ». Pour tenir son rang international, l’Union européenne a besoin d’un Président – ou d’une Présidente – élu/e au suffrage universel direct à la majorité absolue par tous les électeurs européens. Expression de la citoyenneté européenne, il/elle sera dotée d’une légitimité démocratique que nul ne sera en mesure de remettre en cause. Personnalité mondiale de toute première importance, il/elle pourra se prévaloir d’un pouvoir exécutif issu des urnes, élu-e avec un nombre de voix bien plus important que ce n’est le cas pour les présidents américains ou russe, exception faite néanmoins du simulacre de démocratie en Chine. Bien que non sans risque, le jeu en vaut bien la chandelle, tant l’Europe a besoin de s’en sortir par le haut, pour ne pas sombrer dans les profondeurs de répartitions plus ou moins opaques de postes qui non seulement n’intéressent pas grand monde, mais aussi nuisent gravement à son état de santé politique.

 

Les maux nationaux du Parlement européen

Tous les cinq ans, c’est la même ritournelle. Les élections européennes permettent aux leaders politiques de régler leurs comptes nationaux lors d’un scrutin qui, par essence, se veut supranational. Les Européennes sont devenues ce qu’elles n’auraient jamais dû devenir, à savoir des élections sanction de la politique intérieure des États membres de l’UE.

Bien que de bonne guerre, cette façon de faire dénature l’objet même du suffrage universel à l’échelle européenne. Dans la plupart des cas et des pays membres, les électeurs ne votent pas pour l’Europe, mais pour, ou plus encore, contre leur gouvernement. Défouloir citoyen à risque limité pour les dirigeants en place, les Européennes sont vidées de l’âme qui aurait dû les animer depuis les premières d’entre elles, il y a quarante ans, en juin 1979.

Dès leur naissance, elles ont souffert d’une maladie infantile qu’elles n’ont toujours pas su résorber. Organisées dans chaque État, elles se déroulent dans des circonscriptions nationales, alors que tous les élus siègent dans des groupes parlementaires multinationaux.  Se privant ipso facto d’une légitimité à dimension européenne, le parlementaire de Strasbourg ne doit son élection qu’au choix des citoyens du pays où il s’est présenté, ce qui, à quelques très rares exceptions près, signifie du pays dont il est lui-même ressortissant.

Se pose alors une question de fond à laquelle personne n’ose apporter une réponse de peur de s’attaquer à une boîte de Pandore qui mériterait toutefois d’être ouverte depuis fort longtemps. Laissant volontairement ce débat en suspens, tout le monde se satisfait d’un faux-semblant qui ferait du député européen un élu national siégeant dans un parlement supranational. Mais, ce qui se conçoit pour l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ne s’applique pas pour le Parlement européen. Alors que la première est composée de délégations nationales respectivement nommées au suffrage universel indirect par les parlements nationaux, le second accueille des élus issus du suffrage universel direct.

Aujourd’hui rouage essentiel au sein de l’UE, le Parlement européen de Strasbourg souffre toujours de nombreux maux qui auraient dû s’estomper durant ces quarante dernières années. Malgré ses compétences de codécision, son travail reste largement méconnu d’un « grand public » qui l’a pourtant élu. Son image est toujours opaque et lointaine, comme si ses membres demeuraient des députés privilégiés qui, sans autre pouvoir national ou local, avaient trouvé refuge au bord du Rhin. Objet de critiques justifiées ou non, il n’est pas encore perçu, à tort, comme une instance de premier plan. Relégué en seconde zone, il ne jouit toujours pas de la reconnaissance citoyenne et politique qui lui est due. Souvent par la faute des gouvernements nationaux, mais aussi en raison de son propre isolement, il n’a pas encore réussi à s’émanciper de plusieurs contraintes partisanes qui entravent son action politique. À l’exception de certaines personnalités, il n’est pas la pépinière tant désirée d’une classe politique européenne dont la seule raison d’être serait celle de toujours privilégier les intérêts européens en lieu et place des intérêts nationaux. Ses membres restent dans l’ombre et peu de citoyens connaissent le nom du député qui les représente à Strasbourg.

Pénalisé par les gouvernements des pays de l’Union européenne, le Parlement européen porte aussi sa part de responsabilité. Refusant en février 2018 la création de listes transnationales, il a fermé la voie à une européanisation de son fonctionnement. Alors qu’il aurait pu accueillir de nouveaux députés, élus indépendamment de leur appartenance nationale, par tous les citoyens européens, il a préféré suivre les recommandations du groupe du « parti populaire européen » (PPE) dont les arguments, de surcroît en parfaite contradiction les uns par rapport aux autres, laissent pour le moins rêveur. Alors que son vieux briscard, Elmar Brok, Président allemand de la commission des Affaires étrangères, considérait que ces « listes transnationales constituent un péché originel contre le fédéralisme », son homologue et ami politique français, Alain Lamassoure, Ministre délégué aux affaires européennes sous Édouard Balladur entre 1993 et 1995, était de l’avis qu’il s’agissait là « d’une idée assez loufoque, …une lubie de fédéralistes » ! Ni « péché originel », ni « idée loufoque », ces listes transnationales allaient dans le bon sens que malheureusement le Parlement européen n’a pas désiré suivre, gâchant une fois de plus une belle occasion de se libérer des contraintes nationales que les États membres n’ont cessé de lui imposer. Aujourd’hui, l’hémicycle strasbourgeois aurait certainement mérité un plus beau cadeau pour fêter le quarantième anniversaire de son élection au suffrage universel direct.        

 

 

 

      

 

 

 

Brexit: la plaisanterie a assez duré

Directeur délégué de la rédaction du journal économique Les Échos, Dominique Seux ne peut pas être soupçonné d’appartenir aux altermondialistes ou autres « économistes atterrés ». De sensibilité libérale, il a défrayé la chronique de la matinale de France Inter du 10 avril dernier. Se demandant « si les Britanniques n’étaient pas en train de réaliser un coup de génie : paralyser l’Europe, leur rêve, avec l’arme absolue du Brexit permanent, du Brexit infini, du Brexit qui n’en finit pas… », il s’en est pris directement à celles et ceux qui voudraient encore laisser un délai supplémentaire aux sujets de Sa très gracieuse Majesté pour quitter l’Union européenne.

Quelques heures plus tard, bien qu’à moitié rassuré, il apprit que la Grande-Bretagne cesserait d’en être membre le 31 octobre 2019. Toutefois, le conditionnel demeure de mise, tant les vingt-sept, pour la première fois depuis le début des négociations de retrait avec Londres, dévoilaient de profonds désaccords au grand jour. Alors que certains, France en tête, favorisent un départ presque immédiat du Royaume-Uni de l’UE, d’autres, à l’image de Tusk et Merkel, plaident pour la date plus éloignée du 31 mars 2020. Bref, Dominique Seux n’avait pas tort : les Anglais viennent d’atteindre l’un de leurs premiers objectifs, à savoir lézarder le front uni des autres États membres de l’Union.

Cette fissure n’est pas à prendre à la légère. Révélatrice de conflits d’intérêts sous-jacents, elle laissera des traces à plus ou moins long terme. Opposant d’abord le président de la République française à la chancelière allemande, elle marque l’une des plus vives mésententes franco-allemandes de ces deux dernières décennies. Traditionnellement plus réformatrice que ne l’est son voisin français, la RFA fait dorénavant preuve d’une frilosité européenne qu’on ne lui avait guère connue. Jugé « nécessaire, mais pas suffisant », selon les paroles prononcées il y a quelques jours à Berne par l’ancien Commissaire européen à l’élargissement Günter Verheugen (SPD), le tandem France/Allemagne se trouve aujourd’hui dans une situation à « fronts renversés ». D’un côté Macron pousse, de l’autre Merkel freine. Influencée par une droitisation à marche forcée de la CDU et pressée par son industrie de privilégier les exportations vers la Chine, les USA ou la Grande-Bretagne, la République fédérale renonce même à respecter les engagements sur la zone euro qu’elle a pris en juin dernier lors de la rencontre au Château de Meseberg. Se rangeant dans le camp anglo-saxon, elle joue la carte du libre-échange contre celle du protectionnisme européen.

Agissant de la sorte, à quelque six semaines des élections au parlement de Strasbourg, l’Allemagne grippe le moteur européen. Bien que n’étant pas seule responsable d’un vaudeville qui n’a rien d’amusant, elle remplit aussi les pages d’une comédie qui traîne en longueur. Ouvrant la voie de la participation des Britanniques au scrutin européen de la fin mai, l’Union européenne crée, sauf événement contraire de dernière minute, un précédent politique où la légalité des décisions prises s’opposera inévitablement à leur légitimité démocratique.

Si le Royaume-Uni envoyait encore ses 73 parlementaires à Strasbourg, ceux-ci auraient le droit de voter sur la composition d’une commission qui ne débutera ses travaux que le 1er novembre 2019, soit, selon le calendrier adopté dernièrement à Bruxelles, un jour après le retour de ces députés au bercail. Ce jeu détestable du « trois petits tours et puis s’en vont » aura aussi des effets indésirables sur le choix du président de la Commission qui recueillera les voix de parlementaires qui auront rebroussé chemin vingt-quatre heures avant son entrée en fonction. Le scénario serait encore plus affligeant en cas de report de la date du Brexit. Toujours siégeant dans l’hémicycle, les 73 élus britanniques adopteront, et plus vraisemblablement torpilleront, « le cadre financier pluriannuel » de l’UE pour les années 2021 – 2027, dont ils n’ont cure et se moquent éperdument.

Depuis trois ans, le Brexit paralyse toute avancée en Europe. Désormais, faute de volonté et de courage politiques, ce feuilleton sans fin risque de s’éterniser au plus grand désespoir des pro-Européens. Déjà contestés sur leur droite par les nationalistes, ceux-ci se ne peuvent que regretter l’attitude de certains de leurs dirigeants qui nolens volens se font les acteurs d’une plaisanterie qui n’a que trop duré. Faudra-t-il alors taper sur la table et se lever de sa chaise, pour qu’elle soit vide, comme le fit naguère le général de Gaulle ? Ce n’est certes pas souhaitable, mais parfaitement envisageable !

Les élections européennes n’intéressent pas les Suisses

Les élections européennes du 26 mai prochain n’intéressent pas les Suisses. Elles ne les concernent pas, car elles se font sans eux. Aucune raison donc pour insister sur leur déroulement et sur les conséquences qu’elles pourraient avoir pour les États membres et plus encore sur les pays partenaires. En parler dans un blog suisse ne fait ainsi guère de sens, d’autant que les lecteurs ne peuvent pas, quand bien même ils le voudraient, interférer sur le cours des choses. Relégués au rang de spectateurs, perdus dans les gradins d’une arène à laquelle ils ont choisi de ne pas avoir accès, ils n’ont pas voix au chapitre. Ni électeurs, ni citoyens européens, leur avis ne compte pas, parce que la démocratie suisse a voulu qu’il en soit ainsi. Exclue volontaire de l’Union européenne, la Suisse ne peut néanmoins pas les ignorer, tant elles exerceront une réelle influence sur sa politique étrangère et intérieure.

Que la Suisse ne se fasse pas la moindre des illusions. La future Commission européenne ne sera pas plus docile envers elle que ne le fut celle encore en place. N’ayant que trop longtemps fait la sourde oreille aux appels du pied que Jean-Claude Juncker n’a cessé de répéter à l’adresse de « ses amis suisses », la Confédération risque de connaître des lendemains plus douloureux que ceux qu’elle avait imaginés dans ses rêves, et plus encore dans ses cauchemars. Arc-boutée sur son propre calendrier électoral, elle reste persuadée de garder l’entière maîtrise de son planning de négociations avec l’Union européenne. Fidèle à son vieil adage de vouloir dicter seule le cours de sa politique européenne, elle oublie que celle-ci se fait aussi à deux.

Tout le laisse supposer. Berne prendra acte des résultats des élections européennes, comme elle a l’habitude de le faire avec d’autres scrutins nationaux. Forte d’une expérience politique de quarante ans, elle examinera les différents scores, sans leur accorder une importance démesurée, car sans commune mesure avec ceux enregistrés lors de ses propres élections cantonales et plus encore fédérales. Pour la Suisse, les européennes, ce sont les élections des autres, pas les siennes. Elles sont étrangères, parce que ne relevant de fait que de la politique étrangère de la Confédération.

Juridiquement et formellement justifiée, cette approche ne résiste pas un instant à l’analyse politique. Au seuil de décisions cruciales pour ses relations avec l’Union européenne, la Suisse est directement concernée par les élections du 26 mai prochain. Non seulement elles souderont de nouvelles majorités et remettront en cause les équilibres qui depuis 1979 ont permis aux chrétiens- et aux sociaux-démocrates européens de battre la cadence au parlement européen, mais aussi favoriseront des choix auxquels le gouvernement fédéral aura fort à faire.

Le premier d’entre eux touche à l’élection du futur président de la Commission. Conformément à la procédure dite du Spitzenkandidat, il pourrait s’agir du conservateur bavarois Manfred Weber qui s’est dernièrement signalé par une sortie anti-helvétique, qualifiant nos compatriotes de « dérangeants » (sic !). Cette mauvaise entrée en matière ne laisse rien augurer de bon. Certainement maladroite à bien des égards, elle est néanmoins au diapason d’un état d’esprit qui ne traverse pas les seules rangées du parlement de Strasbourg.

Après avoir montré sa force et sa détermination à l’encontre de la Grande-Bretagne, l’Union européenne ne fera pas de cadeau à Berne. Venant d’infliger un rapport de force au Royaume-Uni, fière de son succès, elle n’éprouvera pas le moindre scrupule à maintenir sa façon de faire et assignera, en toute logique, à Berne ce qu’elle vient d’assigner à Londres. Car, aujourd’hui maîtresse d’elle-même, l’UE sait désormais comment agir avec les mauvais élèves.

Ce n’est pas de la Schadenfreude que d’écrire ces quelques lignes. Il n’y a aucune jubilation à les rédiger. En revanche, la volonté de prévenir l’emporte sur celle de guérir. Peut-être dotée d’un Manfred Weber à la tête de la commission, dont le manque d’envergure risque toutefois de lui coûter sa nomination à ce poste, l’Union européenne n’aura plus guère de patience avec la Suisse. Sortie vainqueur de l’affrontement qu’elle vient de mener avec le gouvernement britannique, elle a appris à résister à celles et ceux qui lui résistent. Souvent affaiblie en son sein par des États, des pays ou des dirigeants qui ne jouent pas le jeu communautaire, elle a décidé, en réaction, de montrer les crocs à celles et ceux qui, venus de l’extérieur, refusent de respecter ce qu’ils ont négocié avec elle. Cette stratégie payante, pour faire subir aux autres ce que l’on ne peut pas imposer aux siens, risque bel et bien d’être appliquée à l’adresse de la Suisse. Raison de plus pour elle de prendre les devants et de ne pas sous-estimer l’issue des élections européennes du 26 mai 2019.