Le cas d’école autrichien

En 2000, Jacques Chirac avait pris les devants et était monté au front. En entraînant dans son sillage Gerhard Schröder, il se retrouvait à la tête du combat contre l’extrême droite européenne. Réussissant à convaincre ses partenaires de prendre des sanctions contre le nouveau gouvernement autrichien, né à l’époque d’une coalition entre la droite classique du chancelier Wolfgang Schüssel (ÖVP) et l’extrême droite du FPÖ, dirigé alors par Jörg Haider, il avait clairement défini les limites à ne pas franchir. Que ces sanctions aient eu ou non l’effet escompté, qu’importe ! L’année même de la promulgation de « la Charte des Droits fondamentaux de l’Union européenne », elles avaient au moins eu le mérite d’exister et de prouver que l’Europe savait faire de la politique.

Dix-sept ans plus tard, rien ou presque. L’alliance nouée en décembre 2017 entre Sebastian Kurz, le jeune chancelier conservateur, et l’extrémiste viennois Hans-Christian Strache est passée comme une lettre à la poste. Rares étaient ceux qui osaient protester, tant leurs paroles étaient, paraît-il, celles de « has been », incapables de reconnaître l’esprit nouveau qui semblait désormais régner sur l’Europe. Une fois de plus, l’Autriche devait servir d’exemple pour la recomposition d’une droite européenne décomplexée et prompte à s’accoupler avec l’extrême droite. Vienne ne devait être que le prélude d’autres coalitions gouvernementales, à l’instar de celle qui, scellée en Italie au printemps 2018, aurait préfiguré, selon les mots mêmes du numéro un autrichien, « un axe des volontaires [entre] Rome, Berlin et Vienne ».

Placé aujourd’hui devant ses propres responsabilités, et suite à la divulgation d’une vidéo plus que compromettante pour son ex-vice-chancelier, ce même Sebastian Kurz s’insurge et crie à tue-tête que « trop c’est trop ». Pourtant, n’avait-il pas lui-même franchi la ligne jaune en nommant un personnage aussi décrié que Strache au poste de numéro deux de son gouvernement ? Dès 2017, le chancelier, conscient des risques qu’il prenait, était au courant des amitiés que le FPÖ continuait de cultiver avec quelques groupuscules identitaires et des relations, plus ou moins sulfureuses, que le chef de ce parti entretenait avec des milieux d’affaires russes.

Si Heinz-Christian Strache encourt des sanctions pénales pour causes présumées – sinon avérées – de corruption, Sebastian Kurz n’est pas blanc comme neige. Il porte le fardeau de son alliance avec l’extrême droite et ne peut pas faire comme si de rien n’était. Dans une moindre mesure, cela concerne aussi les sociaux-démocrates du SPÖ qui, contrairement à leur volonté de mettre fin à l’accord municipal avec le FPÖ en ville de Linz, n’excluent toujours pas de se séparer des ministres d’extrême droite dans la région du Burgenland.

Pour une extrême droite qui se croyait dédiabolisée, l’Autriche devait faire tache d’huile en Europe. Pourtant, à Vienne, elle est victime d’un effet boomerang qu’elle n’a pas vu venir. Sous d’autres cieux, en quête de normalisation, elle essaye toujours de faire oublier les risques auxquels sont exposés les pays qui se trouvent sous sa menace. Cela concerne à la fois l’Italie, mais aussi la France, où elle pourrait devancer le parti du président Macron lors des européennes à venir. Parce que n’ayant pas voulu comprendre que « les gilets jaunes » feraient in fine le jeu du « Rassemblement national », la « République en marche » regrettera peut-être son retard à l’allumage et son manque de réactivité pour ne pas avoir su éteindre à temps le brasier politique que Marine Le Pen et ses acolytes comptent propager sur l’ensemble du territoire français.

Plus que jamais, le cas autrichien est un cas d’école. Il est l’illustration même des dégâts politiques que l’extrême droite peut provoquer à l’intérieur d’une nation. Les mains dans le cambouis de la corruption internationale, alliée objectif des officines de puissances étrangères, amie sulfureuse de personnages plus que douteux, elle se prévaut de réunir des « patriotes », alors que durant son histoire, elle n’a fait que de trahir la patrie au nom du pire des nationalismes. Aujourd’hui, elle a pour principal ennemi l’Europe. Au lieu de s’en plaindre, celle-ci devrait s’en féliciter. Quoi de plus noble, en effet, pour l’Europe que d’être l’adversaire tout désigné d’une extrême droite qui, en contradiction parfaite avec l’esprit de la « Charte des droits fondamentaux » de l’UE, demeure à tout jamais la force la plus obscurantiste de la politique !

Qui pour présider la Commission européenne?

Normalement, ce sera lui. Lui, c’est Manfred Weber, pressenti pour prendre la place de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne. Nommé par le « Parti populaire européen » (PPE), soit la droite européenne, il a toutes les chances de la présider d’ici le 1er novembre 2019. Bénéficiant du principe du Spitzenkandidat, il se prévaut d’une légitimité politique qui n’existe que par le bon vouloir de quelques-uns, selon lesquels le chef de la principale formation européenne accèderait automatiquement au poste de président de l’un des deux organes exécutifs de l’UE. D’inspiration allemande, cette pratique, dont par ailleurs on ne trouve quasiment pas la moindre trace dans le traité de Lisbonne, atteint pourtant bien vite ses limites. Alors qu’elle permettait d’opposer, il y a encore cinq ans, les deux poids lourds européens que sont Juncker et Schulz, elle se réduit désormais à un affrontement entre ledit Manfred Weber et son concurrent social-démocrate, le néerlandais Frans Timmermans.

Personnalités politiques respectables s’il en est, elles ne suscitent toutefois que très peu l’attention des foules européennes qui, dans leur très grande majorité, ne les connaissent pas. Le 26 mai prochain, seule une très infime minorité d’électeurs se déplaceront dans le seul souci de voter pour l’Allemand ou le Hollandais. Se moquant éperdument du nom du futur Président de la Commission, les votants feront de ce scrutin une élection beaucoup plus nationale qu’européenne. N’associant guère un visage à ces candidats, ils ne se détermineront pas par rapport à leur nom. Qu’ils s’appellent Manfred Weber, Frans Timmermans, Guy Verhofstadt, l’ancien Premier ministre belge, Michel Barnier, le négociateur en chef du Brexit, Ska Keller, la verte allemande, voire Margrethe Vestager, la redoutée mais très respectée Commissaire danoise à la concurrence, qu’importe, cela ne jouera presque aucun rôle au moment de glisser son bulletin dans l’urne. En revanche, et en cas d’extrême recours et de crise intérieure grave à Berlin, la candidature d’Angela Merkel, abrégeant avant qu’il ne soit trop tard son dernier mandat de chancelière allemande, susciterait des réactions et des commentaires de tout autre ampleur.

Bien qu’évoquée à demi-mot à l’heure actuelle et si surprenante qu’elle puisse paraître malgré le souhait exprimé en ce sens par Jean-Claude Juncker en personne, cette nomination aurait pour effet de relancer un débat qui sommeille depuis trop longtemps dans les couloirs de la Commission européenne de Bruxelles. Après quelques expériences malheureuses, à l’image de celles qu’elle a eues avec Jacques Santer et plus encore avec José Manuel Barroso, l’Union européenne devra inévitablement se pencher sur le mode d’élection du Président de sa Commission. En privilégiant la solution du Spitenkandidat, elle a volontairement mis la charrue avant les bœufs. Pour exister, une tête de liste ne peut émaner que d’un parti respecté pour son action et sa légitimité politiques. Rien de tel pour l’instant, ni avec le PPE, guère plus avec « le Parti socialiste européen » (PSE) que seuls quelques initiés connaissent de près ou de loin. Nommés plus ou moins en conclave par leurs amis pour présider le cas échéant la Commission de l’UE, Weber ou Timmermans ne sont que les produits d’un processus de désignation partisan qui arrive au bout de sa logique démocratique. En lieu et place de l’existence de puissants partis politiques européens, l’Europe politique se contente d’aspirants candidats qui souvent n’inspirent pas grand-chose à leurs propres troupes disséminées à travers tous les pays membres. Pour y remédier, on pourrait alors envisager des primaires organisées à l’échelle européenne, sinon des votes militants au sein de toutes les fédérations nationales desdits partis européens.

Ni l’une, ni l’autre de ces solutions ne saurait toutefois répondre à la question, entretemps devenue légendaire de Henry Kissinger, lorsque celui-ci se serait interrogé en 1970 sur « le numéro de téléphone de l’Europe ». Pour tenir son rang international, l’Union européenne a besoin d’un Président – ou d’une Présidente – élu/e au suffrage universel direct à la majorité absolue par tous les électeurs européens. Expression de la citoyenneté européenne, il/elle sera dotée d’une légitimité démocratique que nul ne sera en mesure de remettre en cause. Personnalité mondiale de toute première importance, il/elle pourra se prévaloir d’un pouvoir exécutif issu des urnes, élu-e avec un nombre de voix bien plus important que ce n’est le cas pour les présidents américains ou russe, exception faite néanmoins du simulacre de démocratie en Chine. Bien que non sans risque, le jeu en vaut bien la chandelle, tant l’Europe a besoin de s’en sortir par le haut, pour ne pas sombrer dans les profondeurs de répartitions plus ou moins opaques de postes qui non seulement n’intéressent pas grand monde, mais aussi nuisent gravement à son état de santé politique.

 

Les maux nationaux du Parlement européen

Tous les cinq ans, c’est la même ritournelle. Les élections européennes permettent aux leaders politiques de régler leurs comptes nationaux lors d’un scrutin qui, par essence, se veut supranational. Les Européennes sont devenues ce qu’elles n’auraient jamais dû devenir, à savoir des élections sanction de la politique intérieure des États membres de l’UE.

Bien que de bonne guerre, cette façon de faire dénature l’objet même du suffrage universel à l’échelle européenne. Dans la plupart des cas et des pays membres, les électeurs ne votent pas pour l’Europe, mais pour, ou plus encore, contre leur gouvernement. Défouloir citoyen à risque limité pour les dirigeants en place, les Européennes sont vidées de l’âme qui aurait dû les animer depuis les premières d’entre elles, il y a quarante ans, en juin 1979.

Dès leur naissance, elles ont souffert d’une maladie infantile qu’elles n’ont toujours pas su résorber. Organisées dans chaque État, elles se déroulent dans des circonscriptions nationales, alors que tous les élus siègent dans des groupes parlementaires multinationaux.  Se privant ipso facto d’une légitimité à dimension européenne, le parlementaire de Strasbourg ne doit son élection qu’au choix des citoyens du pays où il s’est présenté, ce qui, à quelques très rares exceptions près, signifie du pays dont il est lui-même ressortissant.

Se pose alors une question de fond à laquelle personne n’ose apporter une réponse de peur de s’attaquer à une boîte de Pandore qui mériterait toutefois d’être ouverte depuis fort longtemps. Laissant volontairement ce débat en suspens, tout le monde se satisfait d’un faux-semblant qui ferait du député européen un élu national siégeant dans un parlement supranational. Mais, ce qui se conçoit pour l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ne s’applique pas pour le Parlement européen. Alors que la première est composée de délégations nationales respectivement nommées au suffrage universel indirect par les parlements nationaux, le second accueille des élus issus du suffrage universel direct.

Aujourd’hui rouage essentiel au sein de l’UE, le Parlement européen de Strasbourg souffre toujours de nombreux maux qui auraient dû s’estomper durant ces quarante dernières années. Malgré ses compétences de codécision, son travail reste largement méconnu d’un « grand public » qui l’a pourtant élu. Son image est toujours opaque et lointaine, comme si ses membres demeuraient des députés privilégiés qui, sans autre pouvoir national ou local, avaient trouvé refuge au bord du Rhin. Objet de critiques justifiées ou non, il n’est pas encore perçu, à tort, comme une instance de premier plan. Relégué en seconde zone, il ne jouit toujours pas de la reconnaissance citoyenne et politique qui lui est due. Souvent par la faute des gouvernements nationaux, mais aussi en raison de son propre isolement, il n’a pas encore réussi à s’émanciper de plusieurs contraintes partisanes qui entravent son action politique. À l’exception de certaines personnalités, il n’est pas la pépinière tant désirée d’une classe politique européenne dont la seule raison d’être serait celle de toujours privilégier les intérêts européens en lieu et place des intérêts nationaux. Ses membres restent dans l’ombre et peu de citoyens connaissent le nom du député qui les représente à Strasbourg.

Pénalisé par les gouvernements des pays de l’Union européenne, le Parlement européen porte aussi sa part de responsabilité. Refusant en février 2018 la création de listes transnationales, il a fermé la voie à une européanisation de son fonctionnement. Alors qu’il aurait pu accueillir de nouveaux députés, élus indépendamment de leur appartenance nationale, par tous les citoyens européens, il a préféré suivre les recommandations du groupe du « parti populaire européen » (PPE) dont les arguments, de surcroît en parfaite contradiction les uns par rapport aux autres, laissent pour le moins rêveur. Alors que son vieux briscard, Elmar Brok, Président allemand de la commission des Affaires étrangères, considérait que ces « listes transnationales constituent un péché originel contre le fédéralisme », son homologue et ami politique français, Alain Lamassoure, Ministre délégué aux affaires européennes sous Édouard Balladur entre 1993 et 1995, était de l’avis qu’il s’agissait là « d’une idée assez loufoque, …une lubie de fédéralistes » ! Ni « péché originel », ni « idée loufoque », ces listes transnationales allaient dans le bon sens que malheureusement le Parlement européen n’a pas désiré suivre, gâchant une fois de plus une belle occasion de se libérer des contraintes nationales que les États membres n’ont cessé de lui imposer. Aujourd’hui, l’hémicycle strasbourgeois aurait certainement mérité un plus beau cadeau pour fêter le quarantième anniversaire de son élection au suffrage universel direct.        

 

 

 

      

 

 

 

Brexit: la plaisanterie a assez duré

Directeur délégué de la rédaction du journal économique Les Échos, Dominique Seux ne peut pas être soupçonné d’appartenir aux altermondialistes ou autres « économistes atterrés ». De sensibilité libérale, il a défrayé la chronique de la matinale de France Inter du 10 avril dernier. Se demandant « si les Britanniques n’étaient pas en train de réaliser un coup de génie : paralyser l’Europe, leur rêve, avec l’arme absolue du Brexit permanent, du Brexit infini, du Brexit qui n’en finit pas… », il s’en est pris directement à celles et ceux qui voudraient encore laisser un délai supplémentaire aux sujets de Sa très gracieuse Majesté pour quitter l’Union européenne.

Quelques heures plus tard, bien qu’à moitié rassuré, il apprit que la Grande-Bretagne cesserait d’en être membre le 31 octobre 2019. Toutefois, le conditionnel demeure de mise, tant les vingt-sept, pour la première fois depuis le début des négociations de retrait avec Londres, dévoilaient de profonds désaccords au grand jour. Alors que certains, France en tête, favorisent un départ presque immédiat du Royaume-Uni de l’UE, d’autres, à l’image de Tusk et Merkel, plaident pour la date plus éloignée du 31 mars 2020. Bref, Dominique Seux n’avait pas tort : les Anglais viennent d’atteindre l’un de leurs premiers objectifs, à savoir lézarder le front uni des autres États membres de l’Union.

Cette fissure n’est pas à prendre à la légère. Révélatrice de conflits d’intérêts sous-jacents, elle laissera des traces à plus ou moins long terme. Opposant d’abord le président de la République française à la chancelière allemande, elle marque l’une des plus vives mésententes franco-allemandes de ces deux dernières décennies. Traditionnellement plus réformatrice que ne l’est son voisin français, la RFA fait dorénavant preuve d’une frilosité européenne qu’on ne lui avait guère connue. Jugé « nécessaire, mais pas suffisant », selon les paroles prononcées il y a quelques jours à Berne par l’ancien Commissaire européen à l’élargissement Günter Verheugen (SPD), le tandem France/Allemagne se trouve aujourd’hui dans une situation à « fronts renversés ». D’un côté Macron pousse, de l’autre Merkel freine. Influencée par une droitisation à marche forcée de la CDU et pressée par son industrie de privilégier les exportations vers la Chine, les USA ou la Grande-Bretagne, la République fédérale renonce même à respecter les engagements sur la zone euro qu’elle a pris en juin dernier lors de la rencontre au Château de Meseberg. Se rangeant dans le camp anglo-saxon, elle joue la carte du libre-échange contre celle du protectionnisme européen.

Agissant de la sorte, à quelque six semaines des élections au parlement de Strasbourg, l’Allemagne grippe le moteur européen. Bien que n’étant pas seule responsable d’un vaudeville qui n’a rien d’amusant, elle remplit aussi les pages d’une comédie qui traîne en longueur. Ouvrant la voie de la participation des Britanniques au scrutin européen de la fin mai, l’Union européenne crée, sauf événement contraire de dernière minute, un précédent politique où la légalité des décisions prises s’opposera inévitablement à leur légitimité démocratique.

Si le Royaume-Uni envoyait encore ses 73 parlementaires à Strasbourg, ceux-ci auraient le droit de voter sur la composition d’une commission qui ne débutera ses travaux que le 1er novembre 2019, soit, selon le calendrier adopté dernièrement à Bruxelles, un jour après le retour de ces députés au bercail. Ce jeu détestable du « trois petits tours et puis s’en vont » aura aussi des effets indésirables sur le choix du président de la Commission qui recueillera les voix de parlementaires qui auront rebroussé chemin vingt-quatre heures avant son entrée en fonction. Le scénario serait encore plus affligeant en cas de report de la date du Brexit. Toujours siégeant dans l’hémicycle, les 73 élus britanniques adopteront, et plus vraisemblablement torpilleront, « le cadre financier pluriannuel » de l’UE pour les années 2021 – 2027, dont ils n’ont cure et se moquent éperdument.

Depuis trois ans, le Brexit paralyse toute avancée en Europe. Désormais, faute de volonté et de courage politiques, ce feuilleton sans fin risque de s’éterniser au plus grand désespoir des pro-Européens. Déjà contestés sur leur droite par les nationalistes, ceux-ci se ne peuvent que regretter l’attitude de certains de leurs dirigeants qui nolens volens se font les acteurs d’une plaisanterie qui n’a que trop duré. Faudra-t-il alors taper sur la table et se lever de sa chaise, pour qu’elle soit vide, comme le fit naguère le général de Gaulle ? Ce n’est certes pas souhaitable, mais parfaitement envisageable !

Les élections européennes n’intéressent pas les Suisses

Les élections européennes du 26 mai prochain n’intéressent pas les Suisses. Elles ne les concernent pas, car elles se font sans eux. Aucune raison donc pour insister sur leur déroulement et sur les conséquences qu’elles pourraient avoir pour les États membres et plus encore sur les pays partenaires. En parler dans un blog suisse ne fait ainsi guère de sens, d’autant que les lecteurs ne peuvent pas, quand bien même ils le voudraient, interférer sur le cours des choses. Relégués au rang de spectateurs, perdus dans les gradins d’une arène à laquelle ils ont choisi de ne pas avoir accès, ils n’ont pas voix au chapitre. Ni électeurs, ni citoyens européens, leur avis ne compte pas, parce que la démocratie suisse a voulu qu’il en soit ainsi. Exclue volontaire de l’Union européenne, la Suisse ne peut néanmoins pas les ignorer, tant elles exerceront une réelle influence sur sa politique étrangère et intérieure.

Que la Suisse ne se fasse pas la moindre des illusions. La future Commission européenne ne sera pas plus docile envers elle que ne le fut celle encore en place. N’ayant que trop longtemps fait la sourde oreille aux appels du pied que Jean-Claude Juncker n’a cessé de répéter à l’adresse de « ses amis suisses », la Confédération risque de connaître des lendemains plus douloureux que ceux qu’elle avait imaginés dans ses rêves, et plus encore dans ses cauchemars. Arc-boutée sur son propre calendrier électoral, elle reste persuadée de garder l’entière maîtrise de son planning de négociations avec l’Union européenne. Fidèle à son vieil adage de vouloir dicter seule le cours de sa politique européenne, elle oublie que celle-ci se fait aussi à deux.

Tout le laisse supposer. Berne prendra acte des résultats des élections européennes, comme elle a l’habitude de le faire avec d’autres scrutins nationaux. Forte d’une expérience politique de quarante ans, elle examinera les différents scores, sans leur accorder une importance démesurée, car sans commune mesure avec ceux enregistrés lors de ses propres élections cantonales et plus encore fédérales. Pour la Suisse, les européennes, ce sont les élections des autres, pas les siennes. Elles sont étrangères, parce que ne relevant de fait que de la politique étrangère de la Confédération.

Juridiquement et formellement justifiée, cette approche ne résiste pas un instant à l’analyse politique. Au seuil de décisions cruciales pour ses relations avec l’Union européenne, la Suisse est directement concernée par les élections du 26 mai prochain. Non seulement elles souderont de nouvelles majorités et remettront en cause les équilibres qui depuis 1979 ont permis aux chrétiens- et aux sociaux-démocrates européens de battre la cadence au parlement européen, mais aussi favoriseront des choix auxquels le gouvernement fédéral aura fort à faire.

Le premier d’entre eux touche à l’élection du futur président de la Commission. Conformément à la procédure dite du Spitzenkandidat, il pourrait s’agir du conservateur bavarois Manfred Weber qui s’est dernièrement signalé par une sortie anti-helvétique, qualifiant nos compatriotes de « dérangeants » (sic !). Cette mauvaise entrée en matière ne laisse rien augurer de bon. Certainement maladroite à bien des égards, elle est néanmoins au diapason d’un état d’esprit qui ne traverse pas les seules rangées du parlement de Strasbourg.

Après avoir montré sa force et sa détermination à l’encontre de la Grande-Bretagne, l’Union européenne ne fera pas de cadeau à Berne. Venant d’infliger un rapport de force au Royaume-Uni, fière de son succès, elle n’éprouvera pas le moindre scrupule à maintenir sa façon de faire et assignera, en toute logique, à Berne ce qu’elle vient d’assigner à Londres. Car, aujourd’hui maîtresse d’elle-même, l’UE sait désormais comment agir avec les mauvais élèves.

Ce n’est pas de la Schadenfreude que d’écrire ces quelques lignes. Il n’y a aucune jubilation à les rédiger. En revanche, la volonté de prévenir l’emporte sur celle de guérir. Peut-être dotée d’un Manfred Weber à la tête de la commission, dont le manque d’envergure risque toutefois de lui coûter sa nomination à ce poste, l’Union européenne n’aura plus guère de patience avec la Suisse. Sortie vainqueur de l’affrontement qu’elle vient de mener avec le gouvernement britannique, elle a appris à résister à celles et ceux qui lui résistent. Souvent affaiblie en son sein par des États, des pays ou des dirigeants qui ne jouent pas le jeu communautaire, elle a décidé, en réaction, de montrer les crocs à celles et ceux qui, venus de l’extérieur, refusent de respecter ce qu’ils ont négocié avec elle. Cette stratégie payante, pour faire subir aux autres ce que l’on ne peut pas imposer aux siens, risque bel et bien d’être appliquée à l’adresse de la Suisse. Raison de plus pour elle de prendre les devants et de ne pas sous-estimer l’issue des élections européennes du 26 mai 2019.

 

 

le néonationalisme germanique contre Macron

Se seraient-ils donné le mot ? Tant la nouvelle présidente de la CDU que le chancelier autrichien s’en sont pris, à quelques jours d’intervalle, avec force et véhémence à la lettre d’Emmanuel Macron. Leur réponse ne laisse subsister aucun doute : leur Europe n’a rien à voir avec celle du président français. En lieu et place d’une « renaissance » de l’Union européenne, Annegret Kramp-Karrenbauer et Sebastian Kurz plaident pour une Europe beaucoup plus conservatrice, d’obédience germanique et nettement plus en retrait sur le plan social et environnemental.

Qualifiée « d’utopique » par le numéro un autrichien, l’instauration d’un salaire minimum européen a fait bondir les deux dirigeants de droite. Faisant croire à tort qu’il serait d’un montant analogue dans tous les pays membres, ils dénoncent son caractère nocif pour l’industrie allemande et autrichienne. Défenseurs invétérés du « pourvu que je puisse continuer d’exploiter chez moi des travailleurs sous-payés », ceux-ci promeuvent l’inégalité sociale européenne, à l’heure où celle-ci constitue l’une des causes majeures du rejet du modèle européen.

L’Europe de Kramp-Karrenbauer et de Kurz est celle d’une droite plus hard que soft. L’une veut récupérer les voix égarées au profit de l’AFD, l’autre gouverne avec un parti extrémiste au passé et au présent plus que sulfureux. Avec pour dénominateur commun de privilégier une économie de marché, où le social aurait sombré dans les méandres d’un modèle rhénan aujourd’hui disparu, les deux chrétiens-démocrates répudient des mesures plus audacieuses, comme la création d’une « banque du climat » proposée par Emmanuel Macron.

Bien que le renforcement répressif de l’espace Schengen, voire une politique africaine de l’Union européenne, puissent offrir quelques terrains de compromis, le fossé entre Macron et le duo Kramp-Karrenbauer/Kurz risque de se creuser de plus en plus. À deux mois des élections européennes, à l’issue plus qu’incertaine, ce sont deux conceptions de l’UE qui s’affrontent : l’une pour une Europe ouverte et puissante selon la France, l’autre pour une Europe économique, financière et sociale a minima selon le couple germano-autrichien.

Au-delà des péripéties de la campagne électorale, cet affrontement pourrait engendrer de graves conséquences à long terme. Privé de son principal allié allemand, le président de la République française se retrouve en effet fort démuni. Déjà confronté aux provocations romaines, le voilà touché de plein fouet par un vent mauvais venu de Vienne et de Berlin. Isolé sur la scène européenne, Emmanuel Macron n’a d’autre choix que de rester ferme sur ses positions. Plus encore, il a intérêt à les gauchir et les verdir pour définir  plus précisément le terme de « progressiste », auquel il ne cesse de se référer.

Si les critiques de Sebastian Kurz ne demeurent que celles émanant du chancelier autrichien, celles d’Annegret Kramp-Karrenbauer sont beaucoup plus préoccupantes. Rédigées de la main de la présidente de la CDU et candidate toute désignée pour remplacer Angela Merkel à la chancellerie, elles portent un énorme préjudice à la crédibilité de la relation franco-allemande en Europe. Quoique sarroise ou peut-être parce que sarroise, la Cheffe des chrétiens-démocrates allemands vient de manifester un dédain à l’encontre de la France, qu’aucun Français, et plus encore qu’aucun pro-Européen conscient de l’importance du partenariat franco-allemand en Europe, ne peut accepter tant dans sa forme que dans son fond.

Exigeant que Paris renonce à son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies et accepte de ne plus héberger le Parlement européen à Strasbourg, Annegret Kramp-Karrenbauer a multiplié des provocations indignes d’une femme d’État. D’autant plus indignes que dès l’année 2000, par la voix de Jacques Chirac, l’exécutif français a toujours approuvé la demande allemande de siéger de manière permanente audit Conseil de sécurité de l’ONU. Quant à l’idée de revendiquer le transfert de la Banque centrale européenne de Francfort à Bruxelles, elle ne serait jamais venue à l’esprit du moindre responsable politique français.

Désormais, la France, comme d’autres membres de l’Union européenne, doit s’interroger sur l’avenir de ses relations avec l’Allemagne post-Merkel. Quoique toujours capable de s’améliorer à l’usage du pouvoir, Annegret Kramp-Karrenbauer ne laisse présager rien de bon. Comme son homologue autrichien, elle est gagnée par un néonationalisme germanique dont nul autre Européen n’a besoin. N’inspirant qu’une confiance limitée, elle suscite ces fameuses « incertitudes allemandes » dont tout le monde espère qu’elle se dissiperont le plus rapidement possible.

Une armée européenne hors de l’OTAN?

Dans l’ambiance calfeutrée des salons de l’hôtel munichois Bayerischer Hof, la chancelière allemande a tenu le 16 février dernier un discours qui fera date. Hôte de la conférence annuelle sur la sécurité, Angela Merkel s’est fait l’avocate du multilatéralisme et a dénoncé, de manière à peine voilée, l’idéologie dominatrice de Donald Trump. Le vice-Président américain Mike Pence n’a pas manqué de lui répondre, s’en prenant à certains choix stratégiques de l’Allemagne et plus particulièrement à la construction du gazoduc « Gaspipeline Northstream 2 ». Exposés au grand jour devant un aéropage de personnalités politiques, d’experts militaires et de journalistes venus du monde entier, les différends entre les Etats-Unis et l’Allemagne soulignent le fossé croissant qui non seulement sépare les deux pays, mais aussi les USA de l’Europe.

Même si les Démocrates devaient revenir d’ici deux ans au pouvoir à Washington, les approches militaires et stratégiques entre l’Amérique du Nord et le continent européen continueront de se creuser. Leurs intérêts sont devenus si différents que seules certaines interventions militaires contre le terrorisme islamique ou contre d’autres dangers analogues pourraient les réunir le temps d’une intervention militaire extérieure. À l’image du discours de la chancelière allemande, leurs priorités planétaires ne sont respectivement plus les mêmes. La carte géopolitique mondiale évolue dans un sens contraire à leur rapprochement, tant le made in USA ne fait plus rêver depuis belle lurette les Européens qui dorénavant sont obligés d’imaginer et d’assurer tout seuls leur propre sécurité.

Suivant l’avis d’Emmanuel Macron, la ministre de la Défense allemande, Ursula von der Leyen, s’est récemment prononcée pour « une armée d’Européens ». Encore plus réticente que ne l’est la France en ce domaine, la République fédérale semble pourtant emboîter le pas d’une nouvelle politique militaire, encore inimaginable il y a une ou deux décennies. Toujours perçue comme l’alliée privilégiée du « partnership in Friendship » avec les États-Unis d’Amérique sur le continent européen, la RFA est désormais contrainte de repenser son modèle stratégique auquel elle est toujours restée fidèle depuis sa création en mai 1949. Née des cendres de la Seconde Guerre mondiale, soit un peu plus d’un mois après la création de l’OTAN, l’Allemagne de l’Ouest n’a rejoint l’Alliance que le 6 mai 1955, après l’entrée en vigueur des accords de Paris du 23 octobre 1954.

Dans son allocution devant la conférence sur la sécurité à Munich, Angela Merkel a réaffirmé son attachement au maintien de l’Alliance atlantique qu’elle perçoit toujours « comme une ancre de sécurité dans des périodes tumultueuses ». Au diapason de l’avis de la plupart de ses partenaires européens, la chancelière demeure-là sur la même longueur d’onde que tous ses prédécesseurs, voire sur celle de son successeur-e-. Bien qu’en parfaite harmonie avec l’avis d’une grande majorité de ses compatriotes, la numéro une allemande ne peut toutefois plus faire abstraction d’un débat qui, qu’elle le souhaite ou non, se posera inévitablement dans les années, voire les mois à venir. À l’aube de son septantième anniversaire en date du 4 avril prochain, l’OTAN ne jouit plus de la même légitimité politique dont elle a pourtant continué de bénéficier après la chute du bloc soviétique. À plus ou moins long terme, c’est sa propre survie qui est en jeu.

Aucun homme ou femme politique n’est plus en droit de se voiler la face. La question de l’existence d’une armée européenne hors du cadre de l’OTAN sera, tôt ou tard, à l’ordre du jour de l’agenda de l’UE. Institution créée à l’heure de la Guerre froide, l’Alliance atlantique ne répond plus aux exigences d’une armée intra-européenne. Pour exister, elle sera contrainte de couper le cordon ombilical qui la relie encore à sa mère nourricière américaine. Gagnée par la défiance que les Européens manifestent de plus en plus à l’encontre des USA, l’Union européenne n’a donc d’autre choix que de préparer, en toute indépendance, voire en toute souveraineté, sa force d’intervention militaire et à veiller à sa sécurité.

Encore à l’état balbutiant, ce processus politique prendra beaucoup de temps. Objet de controverses et de conflits à l’intérieur de la famille européenne, il n’est pas prêt d’aboutir. Pourtant, il s’avérera incontournable pour doter l’Europe de ce qui lui manque encore cruellement. Non seulement d’une armée digne de son nom, mais aussi d’un instrument politique de tout premier plan qui, aussi pour asseoir sa puissance, lui conférera le rôle de global player qu’elle refuse encore trop souvent d’incarner.

Un traité qui mérite d’exister

Le traité d’Aix-la-Chapelle n’a pas répondu aux espoirs qu’il aurait dû nourrir. Doté à son départ d’une ambition d’écrire une nouvelle page du franco-allemand, il est passé du stade de projet de grande envergure à celui de compromis binational. Accueillie avec circonspection à Berlin, la proposition française de retoilettage du traité de l’Élysée du 22 janvier 1963 n’avait jamais suscité l’enthousiasme des Allemands. Formulée dès 2012 par le candidat Hollande, lors de son discours-programme du Bourget et reprise en 2017 par le président Emmanuel Macron, cette idée n’a guère convaincu les Allemands. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, la chancelière s’est néanmoins résolue à faire un geste à l’égard de ses amis français.

Il fallait s’y attendre, ce nouveau traité bilatéral est en-dessous des attentes légitimes qui auraient dû faciliter sa rédaction. Mais pragmatisme oblige, il fallait gommer tout ce qui aurait pu paraître trop audacieux ou trop téméraire pour une Europe sur la défensive. Conçu pour redynamiser l’UE, il se présente sous les traits d’une politique plus soucieuse de défendre ses acquis que d’entreprendre de nouvelles conquêtes citoyennes et supranationales.

Ainsi, le traité d’Aix-la-Chapelle est au diapason d’une relation franco-allemande à la fois en quête de renouveau et en position de préservation des principes fondamentaux de la construction européenne. Conscients de s’armer contre les fossoyeurs de l’UE, Français et Allemands considèrent que l’heure n’est pas aux grands desseins d’antan. Ils préfèrent alors esquisser de simples croquis, élaborés dans l’esprit des plus petits dénominateurs communs. C’est peut-être plus et mieux pour le franco-allemand qui bouge, mais c’est beaucoup moins bien pour une relation binationale qui a souvent su faire preuve d’une vision plus novatrice pour l’Europe.

Toutefois, rien ne sert de dénigrer ce traité. Non seulement a-t-il été signé par les deux chefs d’État et de gouvernement, mais il ouvre aussi de nouvelles perspectives auxquelles les partenaires de la France et de l’Allemagne seront appelés, tôt ou tard, à s’associer. Cela concerne notamment la politique de Défense commune aux deux pays qui, dans le chapitre deux du texte, et plus précisément dans l’alinéa trois de l’article quatre, pourra se féliciter de l’engagement des « …deux États à renforcer encore la coopération entre leurs forces armées en vue d’instaurer une culture commune et d’opérer des déploiements conjoints… ». Accompagnée par l’instauration et « …l’élaboration de programmes de défense communs et leur élargissement à des partenaires… [de même que par] une coopération la plus étroite possible entre [les] industries de défense… », la collaboration militaire entre la France et l’Allemagne s’inscrit dans une démarche à long terme, enclenchée dès l’année 1989 par la mise en place de « la Brigade franco-allemande ».

Bien que n’ayant guère fait de progrès depuis une trentaine d’années, le projet d’une défense continentale, né d’une initiative conjointe de Paris et Berlin, constitue l’un des défis majeurs auquel l’UE sera obligée d’apporter une réponse d’ici 2025. Face au repli sur soi américain, au probable départ de la Grande-Bretagne du giron européen et aux nouveaux types de conflits liés au terrorisme, aux atteintes répétées contre les formes de représentation démocratique, aux flux migratoires et aux conséquences climatiques, les 27 devront relever le défi de la création d’une véritable armée européenne. Reste à savoir si celle-ci devra toujours rester membre de l’OTAN, à l’heure du septantième anniversaire d’une institution qui, née de la guerre froide, mérite, elle aussi, un profond dépoussiérage, voire un examen critique sur sa propre raison d’être.

Le traité d’Aix-la-Chapelle n’a pas été rédigé pour répondre à cette question. De fait, il n’apporte qu’une pierre à un édifice européen qui, victime d’une incontestable érosion politique, risque de succomber sous le joug des nationalismes exacerbés qui le rongent. Certes imparfait, incomplet et insatisfaisant à plusieurs égards, ce traité a au moins le mérite d’exister. Comme son prestigieux prédécesseur du 22 janvier 1963, il doit faire face à des adversaires qui le dénigrent ou plus encore, comme il y a 56 ans lors de l’adoption par le Bundestag d’un préambule pro-atlantiste, essayent de le vider de son sens. De la capacité qu’auront les Allemands et les Français d’en tirer parti, et de traduire dans les faits leur volonté commune « d’opérer des déploiements communs », dépendra aussi celle de leurs partenaires européens à faire mentir toutes celles et ceux qui, comme avec le traité de l’Élysée, avaient cru avoir affaire à un mort-né. Sauf qu’ils se sont trompés !

 

 

Le faux pas diplomatique d’Ueli Maurer

Le président Ueli Maurer n’a pas raté son entrée en matière. À peine en fonction à la tête de la Confédération, il a fait parler de lui. Dès le 5 janvier 2019, il a préconisé une renégociation de l’accord-cadre avec l’Union européenne. Que grand bien lui fasse, à condition que cela fasse aussi du grand bien à la Suisse, ce qui n’est visiblement pas le cas.

La diplomatie, cela ne s’invente pas. Cela s’apprend et se pratique. Qu’il soit donc permis de rappeler à Ueli Maurer une règle de base dont il ne semble pas tenir compte. Aucune négociation internationale ne peut s’effectuer qu’avec soi-même. Il faut au moins être deux. Et si l’on oublie l’autre, il ne reste plus qu’à oublier toute forme de négociation. C’est le b.a.-ba de la diplomatie que l’on n’enseigne même pas dans les instituts de relations internationales, tant cela paraît évident pour tout le monde ; sauf, à première vue, pour le nouveau président de la Confédération.

Trêve, toutefois, de moqueries! Ueli Maurer savait très bien ce qu’il faisait, du moins sur le plan de la politique intérieure. Pour rassurer ses propres amis politiques, mais aussi les autres réfractaires à la signature de l’accord-cadre, il a tenté d’amadouer une population qui, à l’heure actuelle, n’est pas disposée à accepter ce texte par référendum. En signalant sa volonté de renégocier avec Bruxelles, il a ainsi voulu réaffirmer son désir de mettre en œuvre, à plus ou moins moyen terme, ledit accord-cadre. Par conséquent, on lui sait gré d’avoir redonné une chance à un dossier qui semblait ne plus devoir ressurgir de ses cendres.

Agissant de la sorte, Ueli Maurer a une fois de plus démontré que la politique européenne de la Suisse est avant tout une affaire interne. Sauf qu’elle ne l’est pas. Et c’est là que le bât blesse ! Au diapason de ce qu’est devenue une tradition helvétique, le gouvernement helvétique considère toujours que les relations entre l’UE et la Confédération ne sont élaborées que dans l’espace restreint de la salle de séance du Conseil fédéral. Cela avantage certes ce dernier, mais ne correspond pas à la moindre réalité politique et diplomatique. Si la Suisse demande à l’Union européenne de respecter son libre arbitre, Berne est aussi obligée de respecter celui des instances communautaires ; ce qui ne semble pas être visiblement le cas. Un tel aveuglement a d’ores et déjà suscité divers sautes d’humeur de la part des responsables européens, à l’image de celle du président François Hollande qui, lors de sa visite d’État en 2015 et suite au résultat du 9 févier 2014, avait rappelé aux autorités helvétiques qu’elles n’avaient aucun droit de remettre en cause, à l’exemple de celui de la libre circulation des personnes, les principes juridiques de l’Union européenne.

Vue de Bruxelles, la déclaration du président de la Confédération est le prototype même du faux pas diplomatique. D’ailleurs, c’est ce que le président de la Commission Jean-Claude Juncker et le président du Conseil européen, Donald Tusk, n’ont pas manqué de lui signifier dans « une lettre… courte mais directe ». Véritable camouflet adressé au principal intéressé, cette missive, teintée d’ironie et de compliments empoisonnés, ne laisse subsister aucun doute sur les intentions de l’exécutif européen. En effet, celui-ci se réjouit « … de travailler avec [Maurer] et avec les membres du Conseil fédéral, afin de créer les conditions qui permettront à cet accord d’entrer en vigueur aussitôt que possible”. Bref, c’est ce que l’on nomme une parfaite fin de non-recevoir à la proposition de renégociation de l’accord-cadre.

Ueli Maurer aurait dû compter avec ce refus clair et sans appel. Voulant réussir un coup de politique intérieure, il a complètement raté son coup de politique étrangère. Commettant point par point les mêmes erreurs que Theresa May, il se trouve dans une situation parfaitement analogue à celle de son homologue britannique. Ayant choisi une fois de plus de copier la stratégie européenne du Royaume-Uni, la Suisse est victime de son choix délibéré de toujours vouloir s’aligner à tout prix sur Londres. Elle l’a fait depuis l’après-guerre et s’évertue à persévérer dans ce qui ressemble de plus en plus à une faute politique.

Par manque de jugeote, le Président de la Confédération est par conséquent tombé dans le même piège que l’Union européenne a elle-même tendu à la Grande-Bretagne. Mettant les points sur les i, l’UE avait prévenu qu’elle n’était plus disposée à renégocier le Brexit avec le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté. Elle a tenu parole et en fera de même avec la Suisse. Aujourd’hui, le Brexit ne sera pas celui voulu par les Britanniques un certain 23 juin 2016. Demain, l’accord-cadre avec la Suisse ne sera, en revanche, pas différent de celui conclu avec Bruxelles. À l’exception près que la Suisse a encore subi une défaite diplomatique qu’elle aurait pu facilement s’épargner !

 

 

 

 

Les Gilets jaunes: à contre-courant

Écrire un article en pleine phase insurrectionnelle n’a guère de sens. Du jour au lendemain, tout peut changer, tout peut évoluer. Ce qui était vrai hier, ne l’est plus aujourd’hui. Ce que l’on affirme ici et maintenant, risque de s’évaporer dès demain de nos pensées. Ces quelques lignes ne feront pas exception à la règle et ont donc toutes les chances de devenir caduques dès leur parution.

Pourtant, elles méritent d’être écrites. Non pour faire date, mais pour ne pas subir l’inexorable loi du mainstream et revendiquer, au contraire, le droit de nager à contre-courant. Malgré le soutien de presque trois-quarts des Français aux « gilets jaunes », rien n’interdit d’affirmer sa différence et de revendiquer le droit à ne pas s’associer à un verbiage de compassion avec des populations qui se complaisent dans une frustration qu’elles ont partiellement nourrie. Non qu’elles soient de loin les seules responsables de leur déclassement, mais toujours avides de chercher les coupables là où ils ne sont pas.

Il n’y a rien de plus facile que de s’en prendre au pouvoir étatique. La fronde contre l’État ne date pas d’hier. Compréhensible à certains égards, elle peut aussi s’égarer dans les travers d’un mouvement incontrôlé qui se solde, logiquement ou paradoxalement, par une nouvelle forme d’État beaucoup moins démocratique que ne le fut la précédente. La conjugaison malsaine entre une émanation du peuple et la tentation d’un État fort a souvent conduit au totalitarisme. L’histoire du 20e siècle ne compte que trop de régimes de sinistre mémoire qui, de la confusion volontaire entre le peuple et l’État, ont mis fin à toute forme de liberté et de pluralisme politique. En contradiction parfaite avec l’esprit des démocraties occidentales, il n’y aucune forme monolithique du peuple, pas plus d’ailleurs qu’il n’en existe une de l’État. C’est pourquoi, les « gilets jaunes » n’ont aucun droit de parler au nom du peuple. Ils n’en sont qu’une composante hétéroclite et contradictoire, avec pour seule source de légitimité, celle de vouloir exprimer leur colère avec les armes des pauvres, mais aussi parfois avec celle des pauvres types.

Idem pour l’État. Il ne se réfugie pas seulement derrière les barrières des jardins de l’Élysée. Sa présence se traduit au quotidien, à l’abord d’une école, d’un hôpital, d’un carrefour routier ou d’une salle polyvalente. Il est le garant des services publics auxquels la population aspire de plus en plus, mais pour lesquels celle-ci demande d’être exonérée de toute forme de dépense. En toute logique, ce système atteint alors rapidement ses limites ; notamment dans un pays où 50% des ménages, soit les plus défavorisés, ne sont pas assujettis à l’impôt. Obtenir plus en payant moins, que l’on nous explique comment cela fonctionne ! Peut-être en entonnant le refrain du « faire payer les riches » qui eux, plus malins que d’autres, auront, depuis belle lurette, dans la plus grande tradition de la fuite des capitaux et en toute légalité, placé leur fortune dans les coffres-forts des banques étrangères et suisses.

Ce que les « gilets jaunes » peuvent se permettre, l’État ne le peut pas. Alors que les premiers se prévalent d’une irresponsabilité protestataire, le second doit faire preuve de responsabilité politique. C’est ce que n’ont pas compris les Français. Adeptes du nombrilisme hexagonal à outrance, ils se croient à l’abri de réformes que plusieurs de leurs voisins n’ont pas manqué de faire. Encouragés par des élus aux revendications plus démagogiques les unes que les autres, ils demeurent persuadés que l’on pourra augmenter les salaires, détaxer les carburants, verser des subventions et démultiplier les services publics avec un déficit avoisinant, en 2018, les 100% du produit intérieur brut. Privilégiant le « y’a qu’à, faut qu’on », les classes moyennes payeront vraisemblablement le prix d’une facture économique dont ils refusent toujours de percevoir le coût.

Le gouvernement français n’est pourtant pas exempt de tout reproche. Loin s’en faut. Il a commis de graves erreurs, comme celle de l’abolition partielle de l’impôt sur la fortune sans la moindre contrepartie sociale. De même a-t-il sous-estimé le poids des injustices dans un pays qui pourtant arbore sur le fronton de ses 36 000 mairies la devise révolutionnaire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Aujourd’hui, ayant mal à son égalité et plus encore à sa fraternité, la France risque de mettre sa liberté en péril. Ce ne sont surtout pas « les gilets jaunes » qui la rétabliront. Avec pour revendication première la baisse des taxes sur les carburants, ceux-ci ont signalé leur attachement à un système en voie de disparition. Sourds aux appels à la transition écologique, se fichant éperdument des 48 000 morts dus chaque année à la pollution de l’air par les particules fines, ne s’inquiétant pas le moindre du monde d’un taux de chômage largement supérieur à la moyenne de la zone euro et prêts à sacrifier la place européenne de la France aux dépens de vils intérêts nationalistes et corporatistes, ils sont idéologiquement beaucoup plus proches de Trump, de Cinque Stelle, des pro Brexit britanniques et, last but not least, de Marine Le Pen. Artisans tout désignés du déclin français, dont des intellectuels, chercheurs, journalistes et autres élites honnies ne cessent de mettre en garde la population, ils sont non seulement les représentants de la classe moyenne, mais aussi ceux des Français moyens dont l’histoire se décline souvent avec celle des heures les moins glorieuses de la nation.