Salzbourg: la défaite collatérale de la Suisse

Theresa May est partie bredouille du sommet informel de l’UE qui s’est tenu les 19 et 20 septembre dans la ville natale de Mozart. Venue plaider sa cause, elle s’est heurtée au front uni de ses 27 partenaires qui n’ont pas accédé à la moindre de ses demandes. Son échec est celui d’une Grande-Bretagne qui ne trouve plus aucune issue pour se sortir d’un Brexit qu’elle a voulu. Le message de l’Union européenne a été pour le moins clair : « vous voulez quitter l’Union européenne, eh bien quittez-la ! Mais sans compensation, sans arrangement et sans le moindre avantage. Vous avez cru bon nous imposer vos règles du jeu ; eh bien ce sont les nôtres que nous vous imposons ». CQFD ! Pas de libre circulation des biens, services et des marchandises, sans libre circulation des personnes. Pas de dérogation spéciale pour un pays qui aurait aimé déroger aux libertés fondamentales de l’Union européenne.

Voilà que le Royaume-Uni se trouve isolé. Il en est le seul fautif. À lui d’en assumer l’entière responsabilité et au mieux, tel le conseil prodigué par quelques-uns de ses partenaires, d’organiser au plus vite un second référendum sur le Brexit. La Grande-Bretagne prendrait ainsi exemple sur la Suisse qui, durant son histoire référendaire, a plusieurs fois eu recours à un second vote pour réparer ou corriger une décision populaire qui, impossible à mettre en œuvre ou dommageable pour ses intérêts, est repassée par la case de la démocratie directe.

Avant de subir un sort analogue à celui que l’UE vient d’infliger aux sujets de sa très Gracieuse Majesté, la Confédération devrait se pencher sérieusement sur les conclusions adoptées lors du sommet de Salzbourg. Traditionnellement très proche de la politique européenne de la Grande-Bretagne, se réclamant encore et sans cesse du discours de Winston Churchill du 19 septembre 1946 à l’Université de Zurich et, à l’image de quelques-unes de ses personnalités qui s’étaient plus ou moins officiellement frotté les mains lors du résultat du vote sur le Brexit du 23 juin 2016, prête à s’inspirer de l’argumentaire déployé par la Première ministre anglaise en Autriche, la Suisse a toujours préféré s’allier avec Londres pour définir et conduire sa politique européenne.

Aujourd’hui, Berne doit se rendre à l’évidence. L’échec du Royaume-Uni est aussi le sien. Victime collatérale de la défaite cuisante enregistrée par Theresa May, la Suisse doit impérativement tirer les leçons de ce qui vient de se passer à Salzbourg. En disant clairement « no » à la première dame anglaise, l’Union européenne lance aussi un grave avertissement au Conseil fédéral. Formulé de manière plus ou moins diplomatique, il pourrait être libellé de la manière suivante : « ne vous attendez surtout pas un instant à recevoir ce que nous venons de refuser à la Grande-Bretagne ». Pour poursuivre, « ce que nous pourrions à la rigueur accorder à un État qui pourrait – au conditionnel – encore rester parmi nous, nous ne pourrions en aucun cas le concéder à un pays qui refuse toujours de nous rejoindre » !

Quels que soient les débats internes de la Suisse sur les mesures compensatoires ou sur certaines dérogations fiscales, le message de l’UE est plus clair que jamais : « ne vous attendez pas à avoir un régime de faveur de notre part ». Néanmoins, ce langage ne semble pas encore avoir atteint le Palais fédéral. Par autisme ou par nombrilisme, le gouvernement a décidé de faire la sourde oreille. Retranché derrière sa pile de dossiers, la tête plongée dans ses expertises juridiques payées à coût de centaines de milliers de francs plus ou moins jetés par la fenêtre, englué dans des jeux miséreux de la politique politicienne helvétique, le Département fédéral des Affaires étrangères n’est plus à la hauteur de l’événement et des défis que l’Union européenne ne manquera pas de lui lancer. Aujourd’hui, et après le sommet de Salzbourg, si sévère puisse-t-elle sonner aux oreilles de nos gouvernants, une seule conclusion s’impose : après l’avoir fait avec la Grande-Bretagne, l’Union européenne a pris l’ascendant sur la Suisse !

Orbán et ses acolytes: coupables et non victimes

La droite extrême sait y faire ! Elle réussit toujours à endosser le rôle de la victime. On l’a récemment vu à Chemnitz. On vient de s’en apercevoir à nouveau avec Viktor Orbán. À son peuple, mais aussi au-delà de ses propres frontières, il est parvenu à se faire passer pour un chevalier blanc. Qu’on le sache : il a injustement subi les assauts de députés malfaisants, étrangers de surcroît, ayant pour seul souci de s’en prendre à de braves Hongrois, obligés de se défendre contre une horde de migrants dont le nombre, s’élevait, selon le très sérieux site euractiv.fr, en août de cette année, au chiffre exorbitant…de 16 personnes !

Bien que composé par une majorité de droite, le parlement européen ne s’est pas laissé prendre au jeu. Il s’est prononcé en faveur d’une activation de l’article 7 du traité de Lisbonne pour se prémunir du « risque clair de violation grave de l’Etat de droit » en Hongrie. Avec pour sanction ultime de retirer à Budapest son droit de vote au sein du Conseil européen, cette procédure a toutefois peu de chances d’aboutir. Elle se heurtera à une coalition des « mauvais élèves de l’Europe » qui, par crainte de se retrouver au piquet, s’élèvera contre des représailles dont ils pourraient également eux-mêmes faire l’objet. Orbán n’a donc pas trop de choses à craindre, sauvé par une coterie de gouvernements dont la seule raison d’être est de quémander l’aumône financière de l’Union européenne, à la condition sine qua non de ne rien lui donner en retour.

A l’image de la Hongrie, certains États s’évertuent à ne pas comprendre l’UE et à ne pas reconnaître sa raison d’être. Refusant de voir en elle une société d’entraide à l’échelle continentale, ils la perçoivent comme une pompe à subsides ou un fonds de solidarité à sens unique. Adversaires résolus des quotas pour la répartition des migrants sur le sol communautaire, ils n’ont pour seule règle de conduite un comportement égoïste, où leurs intérêts nationaux se confondent de plus en plus avec leur nationalisme exacerbé. Se réfugiant derrière une légitimité populaire née de la haine de l’autre, ils dévoilent de fait leur véritable identité extrémiste, car extrêmement antieuropéenne.

Survenu le 12 septembre dernier dans l’hémicycle de Strasbourg, le vote contre la Hongrie a néanmoins une portée historique. Il est l’expression du refus de la soumission aux idées qui, au 20e siècle, ont fait de l’Europe un champ de ruines de sinistre mémoire. C’est pourquoi Orbán est un homme dangereux. Se retrouvant désormais avec raison sur le banc des accusés, il porte non seulement gravement atteinte aux règles démocratiques d’un État de droit, mais met aussi ostensiblement en danger une Union européenne qui, conformément à son article 1 bis, « est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités ». Contrevenant à la loi, la Hongrie et ses dirigeants ne peuvent donc prétendre à aucune clémence de la part de tous les démocrates européens.

Par conséquent, l’enjeu est bel et bien celui du respect de la démocratie européenne. Ce n’est pas en ménageant ses fossoyeurs, qu’elle sortira vainqueur du combat qui l’oppose à ses détracteurs. La Hongrie, comme la Pologne, voire d’autres pays membres, ne méritent plus ni le moindre respect, ni la moindre considération. Entraînés sur le chemin du fascisme, leur dérive totalitaire risque de les mener à un totalitarisme très comparable à celui qu’ils avaient naguère subi. Ce n’est pas faute de les avoir prévenus à temps ; il faudra qu’ils payent au plus vite le prix de leurs errements et soient obligés par la commission européenne de passer à la caisse pour avoir volontairement refusé d’accueillir des migrants sur leur territoire.

Parce que la tolérance ne s’applique jamais à l’encontre des intolérants, il faut éviter toute forme de compassion à leur égard. De mauvais conseil, celle-ci ne ferait que pardonner ce qui devient de plus en plus impardonnable. Ce n’est pas en démissionnant que la démocratie se grandit. En revanche, c’est en restant fidèle à elle-même qu’elle s’affermit. Elle n’a donc d’autre choix que de déclarer Orbán et ses acolytes comme coupables, eux qui aiment tant à se faire passer pour des victimes !

Chemnitz, c’est moche

Chemnitz, c’est moche. C’est le genre d’endroit où vous n’avez plus la moindre envie de retourner. Son seul attrait, elle l’a perdu lorsqu’à cinq mois de l’unité allemande sa population décida de lui redonner son nom actuel. Naguère, du temps de la RDA, la ville était connue de tous et s’appelait Karl-Marx-Stadt. Aujourd’hui, elle n’a plus que le buste de l’auteur du Manifeste pour se prévaloir d’une seule et unique attraction touristique. Sinon, nada, à l’exception de l’image d’une architecture monotone, cages à lapins et donc totalement ratée.

Bien qu’hébergeant une université technique, ni trop bonne ni trop mauvaise, mais qui a eu le courage de dénoncer les actes racistes, Chemnitz n’a rien d’une ville académique. Reléguée au troisième rang des villes saxonnes, elle n’a pas la richesse culturelle de Dresde, ni l’attractivité intellectuelle de Leipzig. Elle n’est que le triste vestige d’une histoire de seconde zone qui n’intéresse pas grand monde.

Ses alentours ne sont pas laids, plutôt beaux en direction de la frontière tchèque, mais pas assez alléchants pour y séjourner. Chemnitz est un condensé de ce que la RDA a laissé de triste et de ce que l’Allemagne unifiée n’a pas encore réussi à faire. Ce que s’y déroule n’est pas le fruit du hasard. C’est une suite logique de ce qui n’aurait jamais dû exister, mais dont tout le monde savait que cela pouvait arriver un jour. Ce n’est pas que l’héritage de l’Allemagne de l’Est, c’est aussi le présent plus qu’imparfait du train-train quotidien dans l’est de l’Allemagne.

Aujourd’hui, la chancelière est pointée du doigt pour avoir laissé entrer trop de réfugiés en 2015. Certains d’entre eux ne se sont pas assimilés, d’autres l’ont fait. Ce n’est pas qu’une question de nombre, tant celui-ci s’est considérablement réduit en l’espace de trois ans. C’est d’abord une question d’ethnicité dans un pays qui a toujours du mal à intégrer l’autre. Mais, c’est aussi une affaire politique, où l’absence de population étrangère à l’Est provoque plus de heurts à caractère xénophobe que ce n’est le cas à l’Ouest avec une forte présence multiculturelle. Chemnitz n’est pas Berlin, pas Francfort ou pas Hambourg. Chemnitz, c’est la Saxe, région de l’ex-RDA, qui plus que toute autre a largement bénéficié de la péréquation financière des finances publiques allemandes. Après Berlin, la Rhénanie du Nord-Westphalie, c’est le Land qui en a le plus profité en 2017. Chemnitz, aussi !

Ne cherchons donc pas l’erreur, là où elle n’est pas. Les manifestations xénophobes de Chemnitz ne sont pas l’expression des laissés-pour-compte d’une société allemande qui aurait failli dans ses efforts d’égalité économique et sociale. Ne refaisons pas non plus le procès de la RDA. Elle a disparu il y a près de 28 ans et les hurleurs de haine de Chemnitz n’étaient, pour certains d’entre eux, pas encore nés ou n’avaient pas encore quitté les bancs de l’école. La République démocratique allemande porte certes son lot de responsabilités, mais son passé n’explique pas tout. Les communistes ne sont plus à la manœuvre depuis longtemps, bien que leur action n’ait que trop favorisé l’émergence d’une société recluse sur elle-même et fermée à l’autre. Si les manifestations xénophobes de Chemnitz en 2018 rappellent les délits racistes de Rostock-Lichtenhagen en 1992, rien ne sert toutefois de tomber dans les raccourcis idéologiques qui ne nous mèneraient qu’à faire fausse route.

Les explications simplistes ne servent à rien. Elles dédouanent celles et ceux qui sont racistes et ont, en même temps, toujours renié l’existence d’un racisme allemand en Saxe. Entre-temps aussi connue sous le nom de « Pegida-Land », en référence directe à une organisation ouvertement d’extrême droite, cette région allemande est minée, depuis près de dix ans, par une peste brune qui n’a cessé de croître. Les autorités, dominés toujours depuis l’unification allemande de 1990 par la CDU, ont sans cesse fermé les yeux. Elles trouvaient dans cette petite et malfaisante petite bourgeoisie provinciale une majorité qui leur assurait une belle réélection. Quant aux forces de sécurité régionale, elles préfèrent souvent sécuriser les fauteurs de troubles au détriment des victimes d’agressions racistes. En les couvrant, le gouvernement saxon a failli à sa mission et a dévoilé de graves carences démocratiques qui malheureusement étaient aussi connues en haut lieu.

Comment ne pas aussi s’interroger sur le rôle des églises, en l’occurrence évangélique, en position de quasi-monopole en Saxe ? Non que les pasteurs soient à mettre sur le banc des accusés, contrairement à un héritage luthérien qui a toujours prôné une soumission à l’autorité et à une forme d’exclusion dont on mesure désormais les graves dérives. N’oublions jamais que les régions luthériennes furent plus nazies que les catholiques et que la protestante Nuremberg fut plus brune que ne le fut la catholique Munich !

Chemnitz ce n’est pas l’Allemagne. Mais, c’est aussi l’Allemagne. Il y a une Allemagne que l’on aime et une Allemagne que l’on déteste. Chemnitz fait partie de la seconde catégorie. Une grande part de ses habitants aussi. Eux-mêmes ne se déclarent ni racistes, ni fascistes, voire ni nazis. Pourtant, ils le sont ou peuvent facilement le devenir. Ils en appellent à la pitié de ceux qui les incriminent. À ces derniers de ne pas tomber dans le piège qui leur est tendu. Il n’y a pas de circonstances atténuantes pour les extrémistes de Chemnitz. Ils ne sont que la face visible des succès électoraux de l’AFD (Allianz für Deutschland) qui avec 27% des suffrages exprimés est arrivée en tête dans ce Land lors des élections au Bundestag de 2017. Ce sont eux les coupables et non les victimes. Beaucoup ne peuvent alors s’empêcher de faire un parallèle avec la montée du nazisme, lorsque sur le NSDAP obtenait 18, 30% des voix à trois ans de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. Ce n’est pas faux. Toutefois, espérons-le tout au moins, l’Allemagne a changé et connaît son histoire.

 

 

 

Une présidence autrichienne de mauvais augures

Plus de neuf lecteurs sur dix de cet article n’ont jamais lu son nom. Quant à sa musique et ses chansons, elles leur sont tout aussi inconnues. Icône de « l’austro-rock », barde depuis plus de quarante ans de la pop viennoise, Wolfgang Ambros, âgé aujourd’hui de soixante-six, a défrayé la chronique de la politique autrichienne durant cet été.

Dans une interview, parue le 6 août dernier, dans le très sérieux quotidien munichois « Süddeutsche Zeitung », il n’a pas hésité à critiquer le soi-disant « parti libéral » autrichien, en déclarant que le FPÖ est constitué d’« un ramassis de bruns », fachos aux accents nazis. Ce qui n’est pourtant qu’une simple évidene a déclenché les pires réactions de la part de mille et un Autrichiens qui, plus que jamais, refusent de voir la vérité en face. Qu’ils le veuillent ou non, leur pays est codirigé par un parti d’origine nazie, car fondé par des dignitaires nazis et, à quelques exceptions près, n’ayant jamais condamné sa propre filiation nazie.

Se sentant une fois de plus victimes, les Autrichiens se déclarent offusqués et crient au scandale. Toutefois, il faut qu’ils ouvrent les yeux : l’une de leur formation gouvernementale a un passé qui ne passe pas. Seuls quelques artistes et intellectuels s’en émeuvent aujourd’hui, alors que la grande majorité de la population se réfugie dans une ignorance voulue et assumée. Elle épouse trop souvent les idées de l’extrême droite et dénonce celles et ceux qui ont encore le courage de les dénoncer. Aujourd’hui, le gentil c’est le vice-chancelier Heinz-Christian Strache aux amitiés sulfureuses, tandis que le méchant c’est Wolfgang Ambros dont la musique a bercé le cœur de millions de ses compatriotes !

Nombre d’entre eux lui ont d’ailleurs témoigné leur sympathie. De leurs vieilles armoires, ils ont ressorti quelques vieux vinyles ou se sont tout simplement précipités chez leur disquaire pour réentendre son tube de toujours qui, intitulé Schifoan, est redevenu ces dernières semaines, quelque part et bien malgré lui, à la mode. Titre de la fin des années 70, cette chanson n’est rien d’autre qu’une ode au ski, à une jeunesse qui se divertit comme elle l’entend, voire à un hédonisme qui disparaît aujourd’hui sous les coups de boutoir d’un gouvernement qui n’a vraiment rien d’amusant.

Présidant depuis le 1er juillet de cette année l’Union européenne, l’Autriche et son gouvernement n’inspirent pas confiance aux Européens dignes de ce nom. En préconisant un « axe des volontaires » entre Vienne, Munich et Rome, son chancelier Sebastian Kurz s’est d’ores et déjà référé à un vocabulaire qui rappelle inévitablement celui des accords de Munich dont on fêtera d’ici un mois le quatre-vingtième et sinistre anniversaire. Trouvant « absurde » que l’on puisse lui faire grief d’avoir utilisé le mot « axe », le numéro un autrichien n’a fait que confirmer son manque de doigté historique qui ne contribuera certainement pas à améliorer l’image d’un pays qui ne cesse d’avoir mal à son passé.

Dans une Autriche où désormais tout semble être permis, la provocation politique ne connaît même plus de limites. La ministre des Affaires étrangères Karin Kneissl, elle-même issue des rangs du FPÖ ce qui ne surprendra personne, a convié Vladimir Poutine à son mariage. Ne se faisant pas prier pour y participer, celui-ci s’est empressé d’accepter cette invitation privée pour agacer encore un peu plus ses partenaires européens. Ultime jouissance pour « ce grand démocrate devant l’éternel », l’instant où la mariée s’agenouilla à ses pieds. Au-delà du symbole, le message est clair : la politique autrichienne préfère se prosterner devant la Russie que de déployer ses efforts pour donner à l’Union européenne ce supplément de dynamisme dont celle-ci a urgemment besoin.

Il ne reste que quatre mois à la présidence autrichienne de l’UE pour corriger le tir. Ses premiers gestes ne sont que l’expression d’une indélicatesse politique qui ne laisse que présager le pire, à savoir la volonté manifeste de renforcer le camp des eurosceptiques. Rejoignant avec son vice-chancelier Heinz-Christian Strache le clan des fossoyeurs européens, Vienne s’allie avec les Orban, Kaczyński ou autre Salvini. C’est son droit le plus strict, mais aussi l’expression d’une faiblesse qui empêchera longtemps l’Autriche de s’inviter à la table d’un noyau dur européen à laquelle elle a désormais renoncé de trouver sa place.

 

 

 

 

 

L’axe du détricotage européen

Pour le moins imprudent et apparemment peu au fait des questions européennes, un politologue bernois avait récemment comparé le nouveau chancelier autrichien Sebastian Kurz au Président français Emmanuel Macron. Bien mal lui en a pris. Si l’un et l’autre déclarent vouloir défendre l’UE, leurs projets européens ne se ressemblent guère. Alors que le premier se fait le chantre de la subsidiarité à l’extrême, le second plaide pour un renforcement politique des institutions communautaires. Incompatibles dans leur essence, ces deux conceptions vont de plus en plus s’opposer l’une à l’autre. Si pour l’Autrichien l’Europe ne doit se limiter qu’à quelques dossiers, il n’en est pas de même pour le locataire de l’Élysée pour qui les solutions nationales n’ont plus de grand avenir devant elles.

Bien que gouvernant avec un parti d’extrême droite, le chancelier autrichien n’est ni un nazi, ni un fasciste. Simplement, il est de droite ; mais très de droite. Plaidant pour une Europe ultra-libérale, il s’inspire du modèle néerlandais de Mark Rutte, lui-même adversaire résolu de l’Europe macronienne et à celle, a fortiori, du Sud et du monde méditerranéen. Toutefois, sans partager toutes les idées anti-européennes de son vice-chancelier Hans-Christian Strache, Sebastian Kurz vient bel et bien de franchir un nouveau pas en direction de la droite dure. Ses propos ne méritent nullement d’être pris à la légère et devraient, par conséquent, alerter toutes celles et ceux pour qui, conformément au premier article de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, considèrent toujours, et aujourd’hui peut-être plus que jamais, que « la dignité humaine est inviolable [et qu’] elle doit être respectée et protégée ».

Quoique l’attitude d’Emmanuel Macron ne fût certainement pas exemplaire en la matière, que dire de celle du chancelier autrichien qui n’a pas hésité à évoquer la création « d’un axe des volontaires » pour lutter contre l’immigration sur le territoire européen ! Prononcé par un actuel dirigeant européen, gouvernant de surcroît avec l’appui d’un parti d’origine national-socialiste, voilà qui fait froid dans le dos. Et que l’on ne vienne surtout pas nous dire qu’il s’agisse là d’un lapsus ou d’une maladresse de vocabulaire. Le mot même d’axe renvoie à la Seconde Guerre mondiale, d’autant que dans la bouche même de Sébastian Kurz, il englobe aussi une partie de l’Allemagne, en l’occurrence la Bavière, et l’Italie, à savoir des États qui formèrent, avec le Japon, un « axe » de très sinistre mémoire. Par sa déclaration voulue et mûrement réfléchie, car utilisée en toute connaissance de cause dans le contexte du débat sur les réfugiés, le chancelier autrichien a fait mouche. Il s’est attiré la sympathie de centaines de milliers de personnes, à l’exception toutefois de celles qui considèrent, avec raison, qu’il ne mérite là ni respect, ni considération.

Pourtant peu connu pour ses amitiés « droits-de-l’hommiste », pour reprendre une expression chère à Nicolas Sarkozy, Le Figaro n’a pas manqué de relever dans son édition du 13 juin dernier la naissance d’un « axe Munich-Vienne–Rome » pour s’opposer à la politique plus tolérante et accueillante d’Angela Merkel. Aujourd’hui limité à la lutte contre l’immigration clandestine, ce même axe pourrait également concerner d’autres dossiers et s’étendre à d’autres pays, comme à ceux du « Groupe de Visegrád » qui, à l’exemple de la Pologne ou de la Hongrie, ne respectent ni la lettre, ni l’esprit du projet européen. De Rome jusqu’à Varsovie, en passant par l’Europe centrale, et de la Méditerranée aux bords de la Baltique se dresse alors un conglomérat « d’euro-réactionnaires », dont la seule finalité est de détricoter l’Europe, telle que ses pères fondateurs l’ont conçue et telle que des générations entières se sont efforcées de la construire.

A contrario de la chancelière allemande toujours aux manettes, mais pour combien de temps encore !, du nouveau Premier ministre espagnol à la tête d’une très fragile coalition, d’un chef de gouvernement belge au sort incertain après les élections de 2019, voire des dirigeants luxembourgeois ou portugais, et, exception faite d’un Président de la République française solidement assis dans son bureau élyséen, se dessine désormais un « axe du détricotage européen », aux accents nationalistes et plus encore antihumanistes. L’Autriche de Sebastian Kurz a déjà signalé qu’elle y prendra sa part, confirmant aussi les propos d’un ancien diplomate français, naguère respectivement en poste à Vienne et à Berne, selon lesquels « l’Europe est une voiture composée d’un moteur franco-allemand avec des ratés, d’un frein anglais et d’un rétroviseur autrichien », servant pour le dernier nommé à jeter un regard nostalgique sur un passé qui pourtant est loin d’être plus que parfait !

 

 

 

Merkel, le mandat de trop?

Qui connaît bien la politique intérieure allemande ne peut s’empêcher de faire la comparaison. Sur les traces de son mentor, la chancelière allemande a entamé son quatrième et dernier mandat. Prenant fin en septembre 2021, celui-ci risque de s’achever comme l’avait terminé, en son temps, Helmut Kohl en 1998 : de triste manière ! Battu par un score des plus médiocres, il avait même laissé en rade ses amis politiques, obligés de supporter le poids du pire des scandales que la CDU avait connus depuis sa création. Englués dans les caisses noires de leur parti, les chrétiens-démocrates étaient au bord d’une implosion que leur nouvelle secrétaire générale, au prix d’un parricide sans commune mesure, sut éviter in extremis. Une fille, venue de nulle part, non loin des confins marins de la Baltique, sauva le bateau ivre d’une démocratie chrétienne vouée à l’échec. Son nom : Angela Merkel.

Aujourd’hui, cette même Angela Merkel fait irrémédiablement penser à Helmut Kohl. Non qu’elle puisse être soupçonnée d’une prise d’intérêts dans une affaire illicite de financement politique mais, en revanche, d’un excès de prudence qui frôlerait même l’apathie politique. Donnant l’impression d’être à bout de souffle, elle ne répond plus à certaines exigences que sa fonction lui demande de satisfaire. Peut-être lasse de gérer les dossiers intérieurs allemands, elle n’est toutefois pas en droit de négliger le plus important de tous ceux que sa fonction lui confère, à savoir s’occuper de l’avenir de l’Europe.

Sa réponse à l’audace européenne d’Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur de celle d’un chef du gouvernement allemand. Timides dans leur contenu, controversées dans leurs intentions et en retrait avec les défis auxquels l’UE est exposée, les propositions allemandes sont au diapason d’une politique européenne qui a atteint ses limites. Guidée en premier lieu par la défense des intérêts nationaux, les idées d’Angela Merkel n’apportent pas ce que la presse allemande appelle de ses vœux, à savoir un grand dessein européen. Les journalistes, comme une partie de l’opinion publique, en seront néanmoins pour leurs frais. En effet, rien ne laisse supposer qu’un sursaut intellectuel puisse désormais surgir de la chancellerie.

Il n’y a rien d’antiallemand à critiquer la position d’Angela Merkel, car l’Allemagne a souvent été aux avant-postes de la construction européenne. De la proposition de Schäuble et Lamers en 1994 de constituer «un noyau dur » au discours historique en 2000 de Joschka Fischer, alors Ministre des Affaires étrangères, appelant l’Europe à se doter d’une Constitution, la République fédérale s’est hissée à plusieurs reprises dans le peloton de tête des États pro-européens. A l’époque, ce fut notamment la France qui a failli. Serait-ce maintenant au tour de l’Allemagne d’en faire autant ?

A l’heure où l’UE a urgemment besoin de réformes, Angela Merkel n’adopte qu’une position minimaliste. Même si quelques économistes peuvent lui donner raison, elle a tort politiquement. L’Europe de 2018 ne peut plus se contenter d’une orthodoxie financière qui n’a d’autre effet que de privilégier l’austérité et nourrir par ricochet l’euroscepticisme, le nationalisme et le repli sur soi. Mais la chancelière ne semble pas avoir tiré pas le moindre enseignement des élections italiennes, où la simple évocation de sa politique économique dans la zone euro a servi d’épouvantail et a renforcé le camp du Mouvement Cinq étoiles et de La Lega. Si elle n’est pas directement coupable du vote des Italiens, elle, et son gouvernement, en portent toutefois une part de responsabilité.

Consciente de son passé, l’Allemagne cherche toujours à être appréciée par ses principaux voisins. Constamment animée par un souci de reconnaissance, elle pense être au chevet d’une Europe grippée, parce qu’ayant refusé de suivre le traitement qu’elle lui aurait prodigué. Sauf qu’à vouloir confondre ce qu’elle croit être bon pour elle et mauvais pour les autres, elle se fourvoie dans une attitude que nombre de ses partenaires jugent arrogante. C’est de cette arrogance que fait aujourd’hui preuve une chancelière qui, accomplissant peut-être un mandat de trop, n’admet certainement pas d’avoir abandonné, aussi par sa propre faute, son leadership européen au profit d’Emmanuel Macron.

 

 

La dimension européenne de la crise italienne

L’Europe est mal faite. Voilà que la France, dotée d’un Président français volontariste, s’engage pour la faire avancer, à l’heure où l’Allemagne freine des quatre fers. Merkel a peur de l’extrême droite, mais accepte que Viktor Orbán siège sur les mêmes bancs que ses propres amis politiques au Parlement européen de Strasbourg. De même, elle ne dit un traître mot à l’encontre de son homologue autrichien qui, au sein d’une nouvelle coalition, gouverne avec un parti qui n’a pas encore entièrement fait le deuil de l’idéologie nationale-socialiste dont il est issu.
Aux Pays-Bas, cette même extrême droite, que l’on avait peut-être trop vite enterrée, refait surface. Avec son nouveau et jeune leader, au nom très français de Thierry Baudet, elle concocte un programme, composé d’un savant et dangereux mélange aux saveurs pseudo-intellectuelles, amalgame nauséabond d’anti-européanisme, d’anti-multiculturalisme et de xénophobie à peine déguisée. Alors que Paris, Bruxelles et le Luxembourg semblent mieux résister, les trois autres pays fondateurs de l’intégration européenne, soit la moitié d’entre eux, ont maille à partir avec les fossoyeurs de la démocratie européenne.
Si l’Allemagne saura vraisemblablement y faire face, c’est l’Italie qui fait peur. Elle est entrée dans une phase de décomposition politique, où la faillite de son système n’est pas simplement due aux dirigeants qui la gouvernent, mais aussi et surtout aux dirigeants qui veulent la gouverner. N’ayant que trop choisi des hommes politiques à la lisière de la légalité et aux confins de la morale, la péninsule n’a toujours pas su reconnaître la loyauté de ses autres femmes et hommes qui ont fait la fierté du pays. A contrario d’une idée trop largement répandue, l’Italie n’a pas à rougir de l’ensemble de son personnel politique. Si certains noms restent en mauvaise mémoire, d’autres ont fait honneur à leur mandat. Qu’ils aient, pour n’en citer que quelques-uns, pour patronymes Mariano Rumor, Emilio Colombo, Guiseppe Saragat, Sandro Pertini, Aldo Moro, Enrico Berlinguer, Emma Bonino, Romano Prodi, Giuliano Amato, Giorgio Napolitano, Mario Monti, Enrico Letta ou Matteo Renzi, tous ont œuvré pour une Italie européenne. C’était là leur force, c’était là également la force d’une Italie qui, sortie du fascisme en 1945, est devenue, au fil du temps, et notamment depuis peu après le départ programmé du Royaume-Uni, la troisième puissance de l’Union européenne.
Le drame italien ne se résume pas seulement à l’alliance, contre-nature ou pas, d’une ligue d’extrême droite et d’un mouvement dégagiste, plutôt classé à gauche et dont le lustre de ses cinq étoiles va périr au fil de son incapacité politique. La tragédie romaine est la volte-face anti-européenne d’un pays qui doit sa prospérité à l’Europe. Berceau il y a soixante-et-un ans des traités de la construction européenne qui furent signés le 25 mars 1957 dans sa capitale, l’Italie a perdu, par déraison démagogique, une grande part de sa raison politique. Affaiblie, elle n’a trouvé d’autre solution que de faire confiance à ceux qui font miroiter une force qu’ils ne pourront jamais exercer. Par crainte du lendemain, elle se range alors du côté des faiseurs de peur, alors que par orgueil, elle pèche par un excès de vanité qu’elle sera incapable d’assumer par elle-même.
Le cas italien est à la fois l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire et celui de ce qui se passe quand on ne fait pas ce qu’il aurait fallu faire. Si l’Italie a un impérieux besoin d’Europe, l’Europe a aussi un impérieux besoin de réfléchir sur l’Italie. Parce que ne pouvant pas faire l’économie d’un débat sur son propre avenir, l’Union européenne est obligée de poser la question de son désamour auprès de l’un de ses membres fondateurs. De même, elle n’est plus en droit de balayer d’une main les critiques qui, par-delà ses plus irréductibles adversaires, lui sont désormais adressées par celles et ceux qui comptaient naguère parmi des amis. Bien que demeurant en premier lieu endogène, la crise italienne est également exogène. Ce n’est pas en criant aux loups que l’UE récupérera sa part de confiance et de légitimité chez les électeurs transalpins. C’est en restant fidèle à son modèle, en respectant ses propres valeurs et en développant beaucoup plus de solidarité qu’elle ne l’a fait depuis ses crises à répétition, assumées avec plus ou moins de réussite depuis l’échec du projet constitutionnel en 2005, qu’elle retrouvera ce qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut, à savoir le chemin de réformes plus justes et plus citoyennes. Mais voilà, l’Europe est mal faite. [Alors que] la France [est] dotée d’un Président français volontariste [qui] s’engage pour la faire avancer…l’Allemagne freine des quatre fers, avec le résultat que l’on sait et que l’on a vu en Italie !

Les quais de gare européens

Invité d’honneur pour célébrer le 5 mai dernier à Berne les vingt ans du « Nouveau Mouvement européen suisse » (NOMES), le Secrétaire d’État auprès du président du Conseil des ministres italien, chargé des affaires européennes, Sandro Gozi, a redonné du baume au cœur aux militants pro-européens suisses. A la question quelque peu insidieuse de l’utilité d’une telle organisation dans un pays qui s’obstine à dire non à l’Europe, il a apporté une réponse que même les plus fervents nationalistes et adversaires de l’Union européenne n’ont pas le droit moral d’ignorer.
Exemple même de la « Génération Erasmus », auquel il a consacré un ouvrage du même nom, Sandro Gozi a évoqué ses souvenirs de l’étudiant italien qu’il était. Se rendant dans les années nonante à Paris pour poursuivre son cursus universitaire à Sciences PO, il attendait alors sur les quais de la gare de Bologne le train qui l’emmena vers la capitale française. Doté d’un brio oratoire jamais démenti, il a mentionné en même temps un autre quai de gare aux destinées beaucoup plus funestes. Celui emprunté naguère par une enfant italienne, devenue parlementaire. Unique rescapée d’une famille décimée dans les camps d’extermination du Troisième Reich, elle était montée un jour, un soir, dans un wagon plombé sur le quai 19 de la gare de Milano Centrale !
Deux quais de gare italiens qui, à cinquante ans d’intervalle, résument à eux seuls ce que l’Europe a de plus tragique et de plus beau à la fois. D’un côté, l’Europe de la barbarie nazie. De l’autre, l’Europe de l’éducation et de la culture, de l’université et de l’universalisme. Ce sont ces deux Europe qui se confrontent et s’affrontent dans nos mémoires, dans celle plus personnelle de Sandro Gozi, mais aussi dans celle de chacun d’entre nous. Deux Europe, l’une si cruelle, l’autre si belle, qui ne devraient jamais nous faire oublier ce que François Mitterrand prédisait un an avant son décès, à savoir que « le nationalisme, c’est la guerre » !
Préservée des conflits armés et havre de paix européen, la Suisse pourrait alors se recroqueviller sur sa légendaire « mentalité du réduit » et, une énième fois, courber l’échine devant une nouvelle responsabilité historique que les moins de quarante ans ne souhaitent pas toujours assumer. Pourtant, à leurs aînés de les empêcher de tomber dans ce travers. Pour la première fois, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale est privée de témoins. Elle ne sera plus racontée par ceux qui l’ont vécue, car la très grande majorité d’entre eux ne sont désormais plus de ce monde. Un nouveau défi mémoriel se pose alors à tous les Européens, Suisses y compris, pour que des oiseaux de mauvais augures, aux accents xénophobes et antisémites, voire terroristes et intégristes, ne viennent troubler cette indispensable quête du savoir et du vivre ensemble auquel chacun d’entre nous a droit.
Cent ans après la fin de « la Grande Guerre » et près de septante-cinq ans après celle de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est obligée d’actualiser son travail de mémoire et de rester fidèle à son idéal pacifique et démocratique. Grand mal lui prendrait d’en faire table rase. Toutefois, elle doit le faire sans compassion, mais avec raison. Faute de témoins et, par conséquent, privée d’une histoire orale, autrefois si primordiale, elle doit rendre son passé accessible au présent. Pourquoi ne pas alors rendre obligatoire, ce qui aurait dû l’être depuis fort longtemps ? Par exemple que tout jeune européen, Suisse y compris et peut-être plus que tout autre, se rende au moins une fois durant sa scolarité sur un lieu de mémoire ? Du quai de la gare où il sera monté dans le train au même quai de la gare où il en descendra quelques jours plus tard, il ne sera plus tout à fait le même. Tout au moins aura-t-il eu la chance de comprendre pourquoi l’Europe d’après-guerre a été faite et pourquoi elle doit rester pour ce quoi elle fut conçue : la paix qui n’est pas un vain mot !

UE: rouvrir le dossier institutionnel

L’on doit cette remarque à un homme, aujourd’hui âgé de plus de quatre-vingt-dix ans : « explique à ton coiffeur qui est à la tête de l’Europe » ! Pour poursuivre, « tant que ton coiffeur ne l’aura pas compris, ton Europe il ne la comprendra pas » ! C’est un peu démagogique sur les bords, un peu facile dans la manière de faire, voire un peu made in Café du Commerce. Mais, ce n’est pas faux. Mieux encore, c’est juste. Juste, parce que touchant du doigt une réalité qui s’exprime par la nécessité d’un processus de reconnaissance démocratique dont nombre de citoyens européens se sentent exclus.
L’Union européenne n’énumère pas moins de quatre fonctions exécutives sur sa page internet (https://europa.eu/european-union/about-eu/presidents_fr). Débutant par «les trois principales institutions de l’UE, … chacune dirigées par un président », elle présente respectivement Antonio Tajani, le Président du Parlement européen, Donald Tusk, le Président du Conseil européen, et Jean-Claude Juncker, le Président de la Commission européenne. Par la suite, ce site mentionne également « la Présidence du Conseil de l’Union européenne… [dont les] travaux sont dirigés par le pays assurant la présidence du Conseil, qui change tous les six mois », soit en ce premier semestre de l’an 2018 par la Bulgarie. Pour compléter le tableau, il faudrait aussi ajouter Madame Federica Mogherini, vice-présidente de la Commission européenne et « Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » de même que Messieurs Mario Centeno, Président de « l’Eurogroupe » et Mario Draghi, Président de la Banque Centrale Européenne de Francfort. Enfin, l’observateur aguerri n’oubliera pas « le Comité économique et social européen (CESE) », l’Agence européenne pour l’environnement et Europol, la très influente Cour européenne de Justice et le Comité des Régions, issu du traité de Maastricht et présidé depuis une année par le socialiste belge germanophone Karl-Heinz Lambertz.
Tous ces postes, toutes ces institutions sont parfaitement légitimes et répondent au besoin historique et politique de l’intégration européenne. Néanmoins, plus personne ne s’y retrouve. Embourbée dans un dédale organisationnel dont elle s’est elle-même dotée, l’UE est la propre victime d’un millefeuille qu’elle a voulu et construit au fil des années. Fidèle au vieil et, de surcroît, mauvais adage, selon lequel rien ne vaut mieux que de créer une structure pour éviter de parler des éléments qui la composent, l’Union européenne est tombée dans le piège de l’institutionnalisation à outrance. Toutefois, elle refuse d’en assumer les conséquences et, plus encore, d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Soupçonnée, à tort ou à raison, d’être techno- et bureaucratique, l’UE semble avoir abandonné sa capacité de penser et de renouveler son dessein.
Bien que cela déplaise et en fasse frissonner plus d’un, n’ayons plus peur des mots : l’Union européenne et ses pays membres ont pour obligation de rouvrir d’urgence le dossier institutionnel. D’institutions il y en a trop, de démocratie participative et active, pas assez. Chaque Européen doit se retrouver dans l’Europe qu’il appelle de ses vœux et non dans celle qui, dans sa complexité organisationnelle, lui procure des nuits sans sommeil. Le cauchemar européen n’est pas le fruit de son idéal, mais celui d’un salmigondis de structures qui renie l’essence même de ce même idéal.
C’est là aussi donner raison à la proposition d’Emmanuel Macron que de procéder à des « consultations citoyennes » sur l’Europe. Leur succès dépend toutefois de la capacité à dépasser ce que trop de citoyens refusent encore de reconnaître au plus profond d’eux-mêmes, à savoir que l’Europe ne se décline pas au singulier, mais au pluriel. Celle-ci a besoin solidarité et de transparence. Légitime et démocratique par l’ensemble des femmes et des hommes qui la composent, elle n’existe et ne subsiste que par sa volonté de condamner toute forme de repli sur soi et tout nationalisme. C’est pourquoi les nouvelles et nécessaires institutions européennes doivent se situer au-dessus de chaque cadre national. En ce sens, il faut un parlement européen constitué de députés s’étant portés candidats sur des listes exclusivement européennes, un gouvernement européen composé par des ministres issus de partis européens et un Président de l’Europe, élu au suffrage universel direct par tous les ressortissants européens. Une Utopie ? Peut-être, mais une utopie qui, parce que compréhensible par tous les acteurs, coiffeur y compris, fait du bien et redonne à l’Europe ce qu’elle avait trop longtemps perdu : son désir d’avenir.

L’Allemagne tient enfin son gouvernement. Oui, mais…

L’Allemagne tient enfin son gouvernement. Avec pour seule question, combien de temps tiendra-t-il ? Prévu pour diriger le pays jusqu’en 2021, il pourrait voler en éclats d’ici la fin 2019. A l’exemple de nombre de ses prédécesseurs, il n’est que le fruit d’un compromis qui, nécessité gouvernementale oblige, ne pouvait pas ne pas être conclu. Sauf que cette fois-ci, ni la CDU/CSU, ni le SPD ne voulaient siéger à la même table du Conseil des ministres. Les chrétiens-démocrates envisageaient de gouverner avec les Libéraux et les Verts ; mais les Libéraux ne l’ont pas entendu de cette oreille. Quant aux sociaux-démocrates, ils espéraient se refaire une santé sur les bancs de l’opposition. Mais, ils sont désormais forcés de se retrouver sur ceux du gouvernement, aux côtés de leurs collègues, envers lesquels ils n’exprimaient que pour seule envie celle de s’en séparer.

Pour couronner le tout, voilà que les épines remplacent les lauriers que la chancelière s’était habituée à recueillir depuis plus de douze ans. Fragilisée, elle entame un quatrième mandat qui s’annonce aussi périlleux que celui naguère achevé, ou pas, par Konrad Adenauer et Helmut Kohl. Qu’elle le veuille ou non, elle est aujourd’hui un « produit de fin de série » ou ce que les Allemands appellent un « modèle en bout de course », soit un « Auslaufmodell ». Toujours à la tête d’un parti qui, pour récupérer des électeurs égarés, lorgne désormais sur sa droite, Angela Merkel est contrainte de trouver un nouvel équilibre interne à la CDU. En choisissant la sarroise Annegret Kramp-Karrenbauer comme son successeur, elle essaye contre vents et marées de demeurer fidèle à sa ligne de conduite. Toutefois, elle risque de se heurter au vieil adage, selon lequel les grandes personnalités politiques seraient bel et bien inspirées de ne jamais chercher celle ou celui qui devrait les remplacer. Ainsi, nul doute que « l’après-Merkel » a d’ores et déjà commencé à la CDU. Ses concurrents ont pris place dans les starting-blocks et rivaliseront de force et d’ingénuité pour gagner une course qui se remportera dans le virage de droite. Par conséquent, l’Allemagne pourrait aussi assister à un passage de témoin, où le relai conservateur serait composé par les anti-Merkel de la CDU/CSU, les nationalistes des Libéraux du FDP et quelques repentis de l’AFD, en quête d’une nouvelle notoriété. Ce conglomérat, d’ailleurs moins hétéroclite qu’il n’y paraît de prime abord, pourrait représenter, dès aujourd’hui, plus de 30% de l’électorat allemand !

Le cas des sociaux-démocrates est autre. Pas obligatoirement meilleur, mais, contrairement à la CDU/CSU, beaucoup moins lié au destin de leur chef de parti. Après sa défaite de septembre 2017 et son putsch interne contre Martin Schulz de février 2018, le SPD est contraint de renouveler ses dirigeants. Pris dans le feu de l’action ministérielle, il ne peut pourtant pas le faire dans l’opposition. Devant, pour gouverner, nommer de nouvelles personnes à sa tête, le SPD a également besoin de nouvelles têtes pour gouverner le pays avec la CDU/CSU. Un regard furtif sur la liste de ses nouveaux ministres ne fait d’ailleurs que confirmer cette impression. Olaf Scholz, l’ancien Maire de Hambourg et nouveau Ministre fédéral des Finances, pourrait bel et bien endosser le costume du futur candidat social-démocrate à la chancellerie. Quant à la promotion de Heiko Maas au poste très convoité de Ministre allemand des Affaires étrangères, elle met définitivement fin à l’influence schröderienne sur les affaires extérieures de la République fédérale d’Allemagne. Reste néanmoins au SPD de se doter d’une ligne politique cohérente, ce qui est encore loin d’être le cas. Que sa nouvelle Présidente Andrea Nahles soit en mesure de le faire, seul l’avenir le dira !

Si nouveau gouvernement allemand il y a, rien ne laisse pourtant présager qu’il ait les moyens pour se prémunir contre des difficultés internes dont sa politique étrangère et européenne serait l’une des premières victimes. Alors que l’Europe se félicite de la nomination d’un nouveau gouvernement allemand, cette même Allemagne ne garantit pas qu’elle puisse offrir à l’Europe le gouvernement stable et fort que l’UE serait en droit d’attendre et d’espérer. Inquiète des abîmes antidémocratiques en Hongrie et en Pologne, soucieuse des dérives autrichiennes et paralysée par le résultat des élections italiennes du 4 mars 2018, l’Union européenne attend beaucoup du nouveau gouvernement allemand. Mais ses attentes ne seront peut-être pas comblées, tant Berlin a prévenu Paris que la chancelière ne désire pas immédiatement inscrire les réformes de la zone euro sur l’agenda européen. Ainsi, alors que l’Europe a très rapidement besoin d’une relance du partenariat franco-allemand pour faire face à ces nouveaux défis qui la menacent, la nouvelle grande coalition allemande n’incite guère à l’optimisme. De l’avis qu’il est urgent d’attendre, l’Allemagne esquive la question que son partenaire français est en droit de se poser, à savoir si l’attente n’est pas le pire ennemi de l’urgence, car urgence européenne il y a !