Comprendre et penser les élections allemandes du 26 septembre

Arrivé à point nommé, à quelques semaines des élections au Bundestag, l’ouvrage de la germaniste Sophie Lorrain nous permet de jeter un long et très utile regard sur « une histoire de l’Allemagne au fil des textes – De Luther à Helmut Kohl »[1]. Dès les premières pages de son livre, l’auteur donne le ton et habille le pays « d’un costume d’Arlequin », car « dans tous les temps, l’Allemagne a été plurielle et c’est sans nul doute cette diversité et cette quête permanente de son identité qui ont fasciné et terrifié ses voisins… ». Aujourd’hui, la peur de l’Allemagne a heureusement disparu, contrairement à la fascination qu’elle continue d’exercer sur ses partenaires et amis, Suisse y compris. Qu’on l’admire pour sa réussite économique et sociale, qu’on la complimente pour s’être dotée du meilleur régime politique de son histoire, qu’on la félicite pour avoir opéré dans la paix et la démocratie son unité en 1990 ou qu’on la craigne pour son comportement d’avoir raison par définition, pour imposer sa façon  de faire aux autres, voire pour exercer sa puissance sans vouloir l’assumer publiquement, la République fédérale se drape toujours de son costume d’Arlequin qui lui sied comme un gant.

Elle qui se veut souvent modèle, pourrait néanmoins déchanter d’ici quelques semaines. Filant la métaphore de Sophie Lorrain, son théâtre politique risque de ressembler de plus en plus à une commedia dell’arte. L’issue de la pièce demeure inconnue, car pour la première fois de son histoire, la RFA se dirige certainement vers un ménage à trois dont la composition reste des plus incertaines. Persuadée d’être à l’abri du phénomène d’érosion des grands partis traditionnels, la République fédérale se retranche derrière l’interchangeabilité des coalitions qui, formées au gré d’un savant mélange de noir pour la CDU/CSU, de rouge pour le SPD, de rouge vif pour la Linke, de jaune pour les libéraux du FDP et de vert pour la formation du même nom, se composent et se décomposent au fur et à mesure des scrutins électoraux. Toutefois, ce jeu de couleurs atteint ses propres limites. Accueillant désormais six partis au Bundestag, contre trois jusqu’en 1983, les majorités gouvernementales se nouent de moins en moins facilement. Par conséquent, le prochain cabinet pourrait connaître le même sort que le dernier d’Angela Merkel qui ne fut constitué que cinq mois après les élections de 2017, rappelant quelque peu ce qui se passe en Belgique.

Après l’Italie où la démocratie chrétienne et le parti communiste se sont effondrés au début des années 90, la France, où le macronisme a sonné en 2017 le glas du parti socialiste et de la droite classique, l’Allemagne n’échappera pas à la règle. La crise de son paysage politique sera la principale caractéristique de son scrutin du 26 septembre prochain. Selon toute vraisemblance, la CDU/CSU et le SPD, à savoir les deux piliers de son système démocratique, obtiendront moins de 50% des suffrages à eux deux, alors qu’ils en avaient récolté 87% lorsque le chancelier Helmut Kohl fut pour la première fois confirmé dans ses fonctions en 1983.

Précédée de plusieurs signes prémonitoires, cette crise n’est pas le fruit du hasard. Elle n’est que l’aboutissement d’un long processus qui s’est accentué depuis 2005. Alors que « la grande coalition » entre les chrétiens- et les sociaux-démocrates, adoptée pour la première fois entre 1966 et 1969, ne devait constituer qu’une solution transitoire, elle s’est imposée comme une solution pérenne. Durant les seize années du mandat d’Angela Merkel, douze d’entre elles se sont écoulées avec la participation du SPD. Empêchant non seulement tout débat entre la gauche et la droite, mais permettant aussi à l’extrême droite, représentée par l’AFD, de constituer le principal groupe d’opposition au parlement, ce consensus à l’allemande porte en lui les germes de l’obsolescence architecturale d’un édifice politique mis en place en 1949. À moyen terme, l’introduction d’une dose de scrutin majoritaire paraît alors incontournable pour éviter que le Bundestag ne se réduise à une chambre sans majorité.

À la condition expresse de réunir des coalitions ayant plus de 50% d’élus au Bundestag, pas moins de six scénarios pourraient se produire au lendemain du 26 septembre prochain. Quatre d’entre eux semblent exclus, deux autres plausibles, mais plus qu’aléatoires dans leur durée et dans leur fonctionnement. La reconduction d’une nouvelle « grande coalition » fait partie de ces six cas de figure. Toutefois, faudrait-il ici satisfaire à trois critères, à savoir que la CDU/CSU et le SPD disposent ensemble de plus de la moitié des sièges, que les sociaux-démocrates passent devant les chrétiens-démocrates, les premiers n’ayant plus aucune envie de regouverner sous la houlette d’un chancelier de droite, et qu’enfin les conservateurs acceptent d’inverser les rôles à leurs dépens. On l’aura compris, ce n’est là qu’une pure hypothèse. Comme l’est la deuxième qui réunirait en son sein le SPD, les Verts et la Linke, à l’image de « la gauche plurielle » sous Lionel Jospin. Mais la France n’étant pas l’Allemagne, un gouvernement « rouge-rouge-vert » se heurterait rapidement aux Allemands qui ne se souviennent que trop de leur division et du régime de la RDA. Évoquée ici ou là, une alliance aux couleurs du drapeau allemand réunissant la CDU/CSU, le SPD et les libéraux du FDP n’a également guère de chances de voir le jour. Alliés à deux partis de centre-droit, les sociaux-démocrates n’ont en effet aucun intérêt de naviguer dans cette galère. Même constat pour la version « Kenya », noire, rouge et verte, sous direction démocrate chrétienne, où le SPD serait pris entre le marteau CDU/CSU et l’enclume écologiste. Restent alors la coalition dite « Jamaïque » (CDU-CSU/FDP/Verts) et celle communément appelée « feux tricolores » (SPD/FDP/Verts). Toutes les deux réuniraient les Verts et le FDP, sous la conduite respective d’un chancelier chrétien- ou social-démocrate. Alors que la première sera sous le feu d’une forte opposition de gauche, la seconde le sera sous celui de la CDU/CSU.  Appelés à reconquérir l’électorat ayant rejoint l’AFD, les conservateurs pourraient alors se laisser séduire par quelques accords locaux et régionaux avec l’extrême droite.

Désirant renouer avec le pouvoir qu’ils ont dû respectivement quitter en 2005 pour les Verts et en 2013 pour les libéraux, tous les deux rêvent de se retrouver à la table du Conseil des ministres. Quoiqu’opposés sur des dossiers aussi cruciaux que la baisse des impôts pour les classes aisées, chère au FDP, ou le combat contre le réchauffement climatique, réclamé à cors et à cris par les Verts, ces deux partis seront obligés d’avoir recours au sens légendaire du compromis allemand. Sauf que personne ne devine aujourd’hui leur stratégie et la limite au-delà de laquelle ils renonceraient à gouverner ensemble. Pourtant, les coalitions « Jamaïque » et « feux tricolores » paraissent en ce jour les plus vraisemblables, avec un certain avantage pour la seconde. Ministre des finances encore en exercice, le social-démocrate Olaf Scholz, pourrait en effet, en cas d’élection au poste de numéro un allemand, trouver un juste équilibre entre « le sérieux budgétaire » et « une écologie humaine et solidaire ».

Quel qu’il soit, le prochain chancelier n’aura pas la tâche facile. Il devra faire face à une Allemagne politiquement morcelée dont la stabilité gouvernementale n’est plus garantie à moyen ou à long terme. Parce que relativement peu au courant des affaires internes de la République fédérale, les observateurs étrangers n’ont pas encore pensé, imaginé ou compris l’après 26 septembre 2021 en RFA. Prisonniers de leur schéma actuel, ils sous-estiment largement l’incidence de ce scrutin sur la politique étrangère. En cas de retour de la règle d’or et de l’interdiction des déficits publics préconisés par les libéraux, mais aussi par les chrétiens-démocrates, la RFA se retrouverait en porte-à-faux avec plusieurs de ses principaux partenaires de l’Union européenne. Pour autant que ceux-ci réalisent le paradoxe auquel l’Allemagne est désormais confrontée : incontestable première puissance européenne, elle s’affaiblit pourtant sur le plan intérieur.

[1] Sophie Lorrain, Une histoire de l’Allemagne au fil des textes, De Luther à Helmut Kohl, éd. Perrin, Paris 2021, 395 pages.

L’Allemagne s’ennuie

La formule est plus que galvaudée. Née dans l’édition du Monde du 15 mars 1968, sous la plume de Pierre Viansson-Ponté, elle a servi mille et une fois. Aujourd’hui, à près d’un mois des élections au Bundestag, elle correspond à merveille à la RFA : l’Allemagne s’ennuie.

D’ailleurs, il y a de quoi s’ennuyer. La campagne électorale y est d’une tristesse sans nom. Quoique l’issue du scrutin ne soit jamais apparue si indécise depuis 2002, année lors de laquelle Gerhard Schröder n’avait devancé son concurrent conservateur Edmund Stoiber que de 6 500 voix, les citoyens allemands semblent n’accorder que peu d’intérêt à des élections qui, ni plus ni moins, engagent l’avenir d’un pays gouverné durant seize années par la chancelière Angela Merkel.

Dotée d’un bon bilan national, celle-ci a hissé la RFA au sommet des États européens. Reconnue internationalement comme la femme la plus puissante du monde, elle quitte la chancellerie la tête haute.  Pourtant, un examen plus critique laisse entrevoir quelques ombres au tableau. Consciente de son pouvoir et de son influence, l’Allemagne essuie désormais du revers d’une main tout reproche formulé à son encontre : elle n’avoue ni son engagement en demi-teinte sur le plan européen, ni ne s’effraie, à l’heure du réchauffement climatique, de son passif écologique. Pouvant se le permettre, elle se suffit à elle-même, nonobstant les critiques justifiées qui peuvent lui être adressées.

L’une d’entre elles concerne la médiocrité de son offre politique qui n’est pas à la hauteur de sa réputation internationale. Les prétendants à la succession d’Angela Merkel ne brillent pas par leur talent, à l’exception peut-être du candidat du SPD, Olaf Scholz, dont très peu d’observateurs prédisaient il y a encore quelques semaines la moindre chance de victoire. S’il devenait chancelier, il ne le devrait pas à lui-même, mais à la faiblesse de ses adversaires et plus encore à l’accord avec les Verts et les Libéraux du FDP, qui envieux de se retrouver aux manettes de l’État, se décideraient, la mort dans l’âme, de nouer une coalition, dite « feux tricolores », avec les sociaux-démocrates. Toutefois, il ne s’agit là que d’une pure hypothèse qui est encore bien loin de se réaliser.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, les deux rivaux directs d’Olaf Scholz étaient les favoris du scrutin. Si le premier le demeure encore, il n’en est plus de même pour la seconde. En effet, la verte Annalena Baerbock a accumulé les erreurs et les bévues depuis plusieurs semaines. Quant à Armin Laschet, le candidat de la CDU/CSU, il est au diapason de la piètre qualité du personnel politique de la RFA. Souvent sous-estimé par ses concurrents, il s’est néanmoins surestimé lui-même. Incarnant quelque peu le conservatisme rhénan d’antan, ses prises de parole font pâle figure et son slogan électoral, selon lequel il incarnerait « l’Allemagne moderne », prête quelque peu à sourire. Bien que pouvant toujours prendre la place d’Angela Merkel, il lui faudra une sacrée période de rodage pour endosser le costume de l’emploi.

Au-delà du profil des candidats, l’observateur étranger est en droit de s’interroger sur la qualité en berne de la politique intérieure allemande. À l’exemple de nombreux États européens, la RFA a pris congé de ses personnalités qui ont fait son histoire. Toutefois, comparée avec la Grande-Bretagne, la France et l’Italie, elle cherche en vain des Boris Johnson, des Emmanuel Macron et plus encore des Mario Draghi qui, aux yeux de nombreux Allemands, fait figure d’enfant terrible ou d’épouvantail pour avoir sauvé, contre leur gré, l’euro et préservé l’intégralité de sa zone monétaire.

Relativement épargnée jusqu’à présent par l’implosion de son paysage politique, la République fédérale pourrait à son tour en subir les contrecoups. Tout laisse à croire que ses deux principales formations devraient réunir, en 2021, sous leur nom moins de la moitié des votants. Forts d’une histoire démocratique de septante ans, la CDU/CSU d’une part et le SPD de l’autre sont en perte de vitesse. Ils ne retrouveront plus jamais leur aura et une recomposition politique paraît inévitable. Ainsi, l’émiettement des partis traditionnels, la présence de six groupes parlementaires au Bundestag ou les règlements de compte au sein des conservateurs risquent de laisser des traces à plus long terme.

Au soir du 26 septembre prochain, comme c’est le cas pour toute élection parlementaire, il faudra compter non le nombre des voix, mais celui des sièges. Déjà très compliquée en 2017, la constitution d’une nouvelle coalition s’annonce particulièrement difficile, tant ce jeu et ces alliances de différentes couleurs politiques se révèlent de plus en plus délicats. Aujourd’hui l’Allemagne s’ennuie. Il n’est pas sûr qu’il en soit ainsi d’ici quelques semaines…à l’exemple de la France qui s’ennuyait le 15 mars 1968, avant de connaître, un mois et demi après, la période la plus agitée de son après-guerre !

 

 

Le (G)rütli au féminin

Il faut remonter à deux articles du Temps, l’un en date du 31 juillet 2004, l’autre plus récent, publié quinze ans plus tard, soit le 31 juillet 2015 pour retrouver une explication sur l’emploi du mot « Grütli » en français et en italien et sur celui de « Rütli » en allemand. Leurs contenus ne diffèrent pas l’un de l’autre. Alors que dans son papier de 2004, la journaliste Catherine Gossy  considérait que « la Société suisse du Grütli, l’ancêtre de l’Union syndicale suisse, a pris une part importante à la fondation de coopératives de consommatrices, de syndicats et de caisses maladie… [et aurait] laissé des traces quasiment indélébiles dans l’usage romand… », son confrère Yelmarc Roulet terminait, en 2015, son papier très instructif, et en nulle contradiction avec le premier nommé, par la phrase : « Le (G)rütli est un « lieu du repli identitaire ou de la liberté universelle [qui] inspire les tenants de l’un comme de l’autre ».

Cette double approche permet d’analyser les festivités qui s’y sont déroulées le 1er août de cette année. Placées à la fois sous l’angle « identitaire » et de « la liberté universelle », elles voulaient mettre les femmes à l’honneur et célébrer le cinquantième anniversaire de l’instauration du droit de vote des femmes en Suisse. À première vue, cette cérémonie n’avait pour seul objet que de commémorer une juste cause et une lutte profondément démocratique qui se sont soldées par la votation fédérale du 7 février 1971. Présentée sous les traits d’un jour de gloire de la politique suisse, cette manifestation suscite néanmoins un certain nombre d’interrogations auxquelles la Confédération ne peut pas se soustraire.

Rassemblement presque exclusivement féminin sur le « Grütli », cet événement s’inscrit dans une démarche « identitaire » qui influence de plus en plus le paysage politique suisse. L’opposition entre les deux sexes a pris le dessus au détriment d’une conception plus unitaire qui aurait dû, notamment en ce jour de fête nationale, réunir toutes les Suissesses et tous les Suisses. En effet, le 1er août n’appartient ni aux femmes, ni aux hommes, mais aux deux à la fois !

Ici, la Suisse épouse une vision différentialiste de la société qui, inspirée d’un modèle anglo-saxon, relègue la question sociale au second plan. Dans la droite ligne de la « grève des femmes » du 14 juin 2019, ce phénomène prend de l’ampleur et se trompe parfois de cible. Si l’inégalité des salaires constitue un scandale en soi, elle n’est pas que le fruit de la différence des genres, mais résulte d’abord d’une logique économique qui n’a jamais été remise en cause par la population suisse. Ainsi, après l’échec en 1999 du projet de « l’assurance-maternité », ce n’est que le 1er juillet 2005 que « cette naissance aux forceps » a vu le jour grâce à un dur et âpre combat d’environ 60 ans. Et quant au congé-paternité, dont les femmes sont aussi les bénéficiaires, il a fallu attendre la fin de l’année 2020 pour qu’il soit accepté par un peu plus de 60% des électeurs helvétiques – d’ailleurs à l’heure même où la France macronienne, pourtant guère réputée pour le caractère social de sa politique, le prolonge à 28 jours contre 15 en Suisse !

Un peu plus de lucidité aurait également permis à la Suisse de jeter un regard plus critique sur la commémoration du cinquantième anniversaire du vote des femmes. Antépénultième pays européen à l’avoir accepté, devant le Liechtenstein en 1984 et la Moldavie en 1993 – soit d’un État né de la disparition du bloc soviétique en 1991 -, la Confédération se repose sur des lauriers qu’elle n’a aucunement mérités. En lieu et place d’une célébration officielle et riche en éloges flatteurs sur la prairie du Grütli, le Conseil fédéral ou autres décideurs et observateurs auraient dû établir un état des lieux historique et actuel de la société suisse.

Quand bien même il est heureux d’honorer les Suisses d’avoir accordé le droit de vote aux femmes en 1971, rien ne justifie que le pays de la démocratie directe ait mis aussi longtemps pour instaurer une mesure prise, dès le début du 20e siècle par certains États scandinaves, puis quelques décennies plus tard par l’ensemble des États européens. Préférant l’autocongratulation à l’introspection, la politique helvétique s’est réfugiée en cette année 2021 dans une autosatisfaction qui ne la grandit pas. Bien que le 7 février 1971 soit à marquer d’une pierre blanche, cette date n’efface nullement ce devoir de mémoire auquel la Suisse refuse encore trop souvent de se consacrer. Non seulement les témoins de l’époque, mais aussi de plus jeunes intéressés pourront en attester : le débat sur le vote des femmes fut âpre, quelques cantons ne voulaient pas en entendre parler, beaucoup à droite haussèrent leur voix et nombre de mères, de ménagères ou autres ringardes considéraient toujours que leur place était aux fourneaux et non dans les bureaux de vote. De fait, cet épisode de la vie politique suisse est à l’image d’un combat qui n’a pas cessé de nos jours. Il continue d’opposer une Suisse conservatrice et identitaire à une Suisse ouverte et universelle, comme le suffrage du même nom.

 

 

 

Les relations franco-allemandes en points de suspension

Angela Merkel ne restera pas en mémoire comme une égérie de la relation franco-allemande. Au-delà de toutes les louanges qui lui sont d’ores et déjà adressées, elle n’a jamais fait du partenariat entre la France et l’Allemagne une raison d’être. Ayant respectivement connu de Jacques Chirac à Emmanuel Macron quatre présidents de la République, elle n’a noué aucun lien d’amitié avec l’un d’entre eux. À l’exception de la « Merkozy », qui l’avait temporairement liée à Nicolas Sarkozy, elle a toujours gardé une certaine distance envers ses homologues français. Contrairement aux chanceliers Adenauer, Schmidt et Kohl, elle n’est pas associée à ces “couples binationaux” qui, avec Charles de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand, ont fait de la construction européenne ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Femme du 21e siècle, la chancelière incarne cette nouvelle Allemagne qui, bien que l’exerçant pleinement et en toute connaissance de cause, refuse d’assumer publiquement sa puissance.

Lors de sa réélection en 2017, précédée quelques mois auparavant par la victoire de Macron, tous les voyants étaient au vert. Pourtant les espoirs furent vite déçus. Il fallut rapidement se rendre à l’évidence. Les propositions de réforme européenne esquissées par le nouveau président français lors de son discours du 26 septembre 2017 à la Sorbonne ne reçurent jamais la moindre réponse de Berlin. Elles n’avaient pas trouvé grâce aux yeux d’une chancelière qui a sans cesse mis son véto à tout approfondissement politique de l’Union européenne. En toute logique, elle a toujours privilégié les initiatives conjoncturelles aux projets structurels.

Même si le constat paraît amer, l’heure est à la déception. À l’exception, certes notoire, du programme de relance de l’UE de 750 milliards d’euros et de quelques initiatives binationales en politique étrangère, le bilan de la coopération franco-allemande sous Macron et Merkel est décevant. Il l’est d’autant plus que Paris n’a jamais pardonné le plaidoyer antifrançais qu’Annegret Kramp-Karrenbauer avait tenu, en sa qualité de présidente éphémère de la CDU, six semaines à peine après la signature du traité d’Aix-la-Chapelle. Restant gravé dans les mémoires des Français, cet interview, accordé au journal conservateur « Welt am Sonntag » le 10 mars 2019, avait rayé d’un trait de plume l’esprit de relance dont le franco-allemand avait impérativement besoin. Ainsi, et au-delà du protocole qui accompagna son adoption le 22 janvier 2019, ce traité s’est borné à plusieurs déclarations de principe qui, rédigées sans le moindre enthousiasme, sont au diapason d’une relation en manque d’ambition.

Apôtres peut-être de ce que les Anglo-Saxons appellent le « wishful thinking » et les Allemands le « Wunschdenken », quelques observateurs nourrissent certains espoirs avec l’arrivée plausible d’Armin Laschet au pouvoir en RFA. Nouveau symbole de cette Allemagne rhénane que les Français ont tant choyée, proeuropéen dans l’âme et francophile à ses heures, il se ferait l’avocat du partenariat franco-allemand et serait par conséquent le successeur idéal d’Angela Merkel. Mais comme le fait remarquer à juste raison Sylvie Lemasson, Maître de Conférences en relations internationales auprès de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble, le programme électoral de la CDU/CSU est « en contradiction parfaite avec les deux piliers européens du président Macron, à savoir le pilier budgétaire et le pilier de la politique de défense ».  Que ce soit pour le retour prôné par les conservateurs allemands à l’orthodoxie financière et au respect de ladite « règle d’or » ou pour les réticences allemandes de construire un avion de combat franco-allemand à l’horizon de l’année 2040, les sujets de discorde ne disparaîtront pas d’un coup de baguette magique entre les deux gouvernements.

Confrontées à des issues électorales encore indécises, la France et l’Allemagne n’envisageront la relance de leur partenariat qu’après les présidentielles d’avril 2022. Alors qu’une victoire éventuelle, mais (heureusement) nullement acquise, de Marine Le Pen entraînerait immédiatement un arrêt de la coopération franco-allemande, celle plus vraisemblable d’Armin Laschet en septembre prochain ne résoudrait pas pour autant les différends qui subsistent entre Paris et Berlin. Une reconduction éventuelle de la politique militaire conduite sous la direction d’Annegret Kramp-Karrenbauer serait vue d’un très mauvais œil par l’Élysée. Il en serait de même, voire pire, pour une nouvelle politique d’austérité financière prônée par les Allemands. Une telle mesure aurait pour conséquence majeure de creuser encore plus le fossé entre les pays du Nord et du Sud au sein de l’UE. Elle renouerait aussi avec le plus critique des héritages qu’Angela Merkel a laissés en Europe. Conformément au traité d’Aix-la-Chapelle, l’Allemagne et la France n’auraient alors que pour seul terrain d’entente la coopération transfrontalière. Mais, à l’image du regain de xénophobie des Sarrois à l’encontre des Lorrains, perçu des deux côtés de la frontière lors de la crise du COVID, ce chemin demeure également semé d’embuches.

 

 

 

Changer le logiciel européen de la Suisse

Dans une récente interview, Gilles Grin, le Directeur de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe, dressait un bilan sans nuance. À son avis, le système d’exploitation de la politique européenne suisse est arrivé à son terme. Son constat est d’autant plus justifié qu’il décrit à la perfection un état des lieux déplorable à mettre au passif d’une approche typiquement helvétique sans grand lendemain.

L’enterrement lugubre de l’accord-cadre ne laisse plus planer le moindre doute. Passé le temps des oraisons funèbres, voilà venu celui de changer la pièce maîtresse de la politique européenne suisse, à savoir son logiciel. Alors que la Confédération demeure retranchée derrière sa mentalité du réduit, elle est désormais contrainte à assumer la responsabilité d’un échec qu’elle a consciemment orchestré. Beaucoup plus coupable que victime, elle est allée, en toute connaissance de cause, au bout de sa propre logique, dont l’issue ne pouvait être qu’une impasse.

Toujours persuadée que l’Union européenne doit la remercier pour ses efforts et son engagement européens, la Suisse n’a pas compris que Bruxelles ne lui est redevable de rien. Metteuse en scène d’un psychodrame tournant au parfait vaudeville, la Confédération menace l’UE avec le non-versement du milliard de cohésion d’un montant d’1, 302 milliard de francs suisses, à l’heure où les vingt-sept ont adopté en juillet dernier un plan de relance de 750 milliards d’euros. Ici, comme ailleurs, Berne se comporte comme un enfant gâté qui n’a pour unique souci que de recevoir sans jamais vouloir partager. Son sempiternel rappel à la souveraineté nationale ne lui sert alors que d’appareil idéologique d’État pour, syndicats y compris, refuser toute forme de solidarité européenne.

De même, l’attachement du Conseil fédéral à la voie bilatérale ne doit rien au hasard. Sachant que celle-ci satisfait pleinement ses intérêts, la Suisse y tient comme à la prunelle de ses yeux. Ne voulant surtout pas aller au-delà, elle trouve mille et un artifices rhétoriques pour ne voir dans l’accord-cadre qu’une remise en cause du statu quo qu’elle veut préserver à tout prix. C’était là le message que Karin Keller-Sutter avait adressé dès l’énoncé des résultats de la votation du 27 septembre 2020 sur la limitation de l’immigration. Malheureusement, seuls quelques rares et fins limiers de même que connaisseurs de la chose européenne avaient compris et perçu le sens et le contenu de cette déclaration alambiquée.

Comme si de rien n’était, la Suisse a continué de développer sa phraséologie. Truffée d’un verbiage technico-juridique, souvent incompréhensible pour le commun des mortels, celle-ci n’a que trop conforté le camp des adversaires de l’accord institutionnel. Avec pour défaut de ne présenter la politique européenne que sous l’aspect des lois, des règlements et des verdicts, les nombreux spécialistes suisses du droit européen sont devenus, consciemment ou pas, les alliés objectifs des fossoyeurs de la relation entre la Confédération et l’UE. Convaincus de détenir le monopole sur la matière européenne, ils ont préparé le terrain de l’échec des négociations entre Berne et Bruxelles. Parce que ne s’appuyant que trop souvent sur les arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne, ils propagent ipso facto une vision faussée de l’UE.

La mainmise des juristes sur la politique présage toujours un déficit démocratique. Bien que les dispositions constitutionnelles n’aient pas été requises, comment ne pas s’interroger sur l’absence de tout processus référendaire lors du débat sur l’accord-cadre ? N’aurait-on pas pu le soumettre au peuple ? Et pourquoi ne pas l’avoir fait ou envisagé plus tôt ? Comment alors se féliciter d’avoir le régime le plus proche de ses citoyens au monde, alors que l’on refuse de faire appel à eux pour prendre des décisions cruciales concernant l’avenir de leur pays ? Cela relève au mieux de la politique politicienne, au pire d’un cynisme auquel de nombreux acteurs suisses ont prêté leur concours depuis près de trois ans.

Cette part de cynisme se retrouve aussi dans l’autosatisfaction proclamée d’avoir organisé dix-huit scrutins sur l’Europe depuis 1972. À force de se bomber le torse, on oublie l’essentiel.  Les principales votations sur l’ancrage suisse en Europe, et notamment celle du 6 décembre 1992, ont fermé la porte d’accès de la Confédération à l’UE. De fait, sur ces dix-huit référendums ou initiatives, une douzaine d’entre eux sont d’ une moindre importance. Un logiciel performant de la politique européenne suisse aurait immédiatement relevé cette anomalie. Mais, comme il n’existe pas, cette ineptie intellectuelle continue de faire ses ravages, non seulement au sein des enceintes parlementaires, mais aussi dans d’autres instances, telles que la presse ou l’université. Malheureusement, les antidotes pour y faire face ne se comptent toujours que sur les doigts d’une seule main !

 

Méconnaissance voulue ou pas

Dans une récente chronique publiée par la presse alémanique, le géopolitiste zurichois Michael Hermann s’est félicité du choix stratégique des socialistes suisses. À son avis, parce qu’ayant refusé la troisième voie que le Labour et le SPD avaient adoptée lors de la publication du « papier Blair-Schröder » en 1999, le PSS s’est mieux débrouillé que ne l’ont fait ses partis frères anglais et allemand. De plus, il ne subirait plus l’influence des syndicats. « P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non », aurait-on tendance à lui rétorquer ! D’autant qu’à la lecture du débat sur l’accord-cadre, l’observateur aguerri se laisserait plutôt persuader du contraire.  Mais bref, tout compte fait, chacun est libre d’avoir son propre jugement.

En revanche, les quelques lignes qui concluent son article du 30 avril dernier ne laissent plus planer le moindre doute sur ses lacunes européennes. En effet, Michael Hermann insinue que les sociaux-démocrates français seraient tombés dans le piège d’un « encroûtement syndical ». Plus encore, ceux-ci auraient trop longtemps succombé à cet enracinement typiquement social-démocrate de même qu’à une politique purement « matérialiste » qui les aurait empêchés de s’implanter dans les « nouveaux milieux ». C’est là bien mal connaître la trajectoire du socialisme et de la gauche française.

En opposition avec la longue tradition travailliste en Grande-Bretagne et celle de la social-démocratie allemande, scandinave voire belge, les socialistes français n’ont jamais représenté à eux seuls les travailleurs depuis le Congrès de Tours en décembre 1920. Au plus tard, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, voire déjà à l’époque du Front Populaire en 1936, ils ont progressivement perdu leur emprise sur le monde ouvrier. Durant près de six décennies, le parti communiste français (PCF) incarnait, avec l’appui de la Confédération Générale du Travail (CGT), la classe ouvrière. Quant à l’affirmation selon laquelle, les socialistes français ne se seraient jamais ouverts aux « nouveaux milieux », elle ne tient pas la route. En effet, le PS du Congrès d’Epinay, créé il y a cinquante ans de cela, a réuni autour de lui jusqu’en 2012 « les forces vives » de la société française.

Laissons aux spécialistes de l’histoire sociale et syndicale française le soin de poursuivre cette leçon dont ce géopolitiste n’a apparemment pas retenu le moindre mot. Non qu’il soit opportun de lui jeter la pierre, mais de s’interroger sur la connaissance outre-Sarine de la France et de son passé lointain ou rapproché. À l’inverse, celui de l’Allemagne et du monde germanique demeure également méconnu en Romandie. Pas sûr que la séparation du pays en 1949 et l’existence de la RDA restent en mémoire de beaucoup de Romands !

Bien qu’humaine par nature, l’erreur ne pardonne pas. N’épargnant nul d’entre nous, et même les chroniqueurs les plus réputés, elle influence négativement un public non averti. Involontaires ou non, ces informations inexactes risquent d’être reprises par un plus grand monde. Parfois fruit d’une certaine maladresse ou d’une quelconque désinvolture, elles sont au contraire souvent employées en toute connaissance de cause. Non seulement pour justifier un point de vue, mais aussi pour semer le doute auprès de celles et ceux qui les reçoivent. Ce ne sont pas des fake news à la mode des réseaux sociaux, mais des instruments déstabilisateurs auxquels trop peu de personnes prêtent attention.

Que dire par exemple de l’affirmation de la presse dominicale, selon laquelle « …François Mitterrand [aurait] été le père nourricier du Front national », alors que le parti lepéniste a obtenu son premier succès en 1983 à Dreux, grâce au concours de la droite et du RPR de l’époque ? Que penser de la parole d’Éric Zemmour sur CNEWS qui, se joignant à l’avis des conservateurs et nationalistes allemands, considère que l’euro aurait été le prix à payer pour la réunification du 3 octobre 1990 ? Faut-il lui rappeler que le principe de l’instauration de la monnaie unique fut décidé d’un commun accord par les douze chefs d’État et de gouvernement lors du sommet de Madrid des 26 et 27 juin 1989, soit plus de quatre mois avant l’effondrement du Mur de Berlin ?

La méconnaissance est devenue une redoutable arme politique, sournoise et dangereuse pour nos démocraties. Certains, à l’exemple de Michael Hermann, l’utilisent sans le savoir, d’autres, comme Zemmour, s’en servent pour arriver à leurs fins. Forts de leur assise médiatique, ils sont les porte-parole d’une dérive à laquelle trop de personnes se sont désormais habituées. Le moment n’est-il pas venu de mettre en garde les premiers et de dénoncer les seconds ?

 

 

 

 

L’Europe prise au piège du bourbier turc

Au gré de l’actualité, un nouveau mot politique a fait son apparition, celui de « sofagate ». Né de l’indélicatesse voulue du président Recep Tayyip Erdoğan d’asseoir Ursula von der Leyen sur un canapé, il est devenu synonyme de goujaterie et plus encore d’humiliation diplomatique. Jamais Charles Michel n’aurait dû accepter de prendre place, en sa qualité de président du Conseil européen, à côté du numéro un turc. Complice volontaire ou non d’un faux-pas protocolaire, il s’est quelque peu ridiculisé, à l’heure même où le maître d’Ankara a réussi à ridiculiser l’Union européenne.

Cette dernière n’a toutefois qu’à s’en prendre à elle-même. Elle mène un jeu dangereux avec la Turquie. Prise à son propre piège de n’avoir pas su reconnaître il y a quinze ans le danger que pourrait représenter pour elle la présidence du chef de l’AKP, elle hésite désormais d’une part entre la condamnation des atteintes aux droits de l’homme et (surtout) de la femme et d’autre part l’octroi d’un chèque de plusieurs milliards d’euros pour éviter que des migrants, notamment syriens, ne franchissent ses frontières extérieures. Cette forme de realpolitik a son prix que l’UE a de plus en plus de difficultés morales et stratégiques à payer et à admettre.

Ses principaux pays membres ont trop longtemps fermé les yeux. Ils ont laissé faire et permis au parti islamiste de prendre le contrôle des communautés turques présentes sur le territoire européen. À l’heureuse exception de la Suisse, celles-ci constituent de très grandes réserves électorales que le président Erdoğan sait au mieux utiliser lors de scrutins de plus en plus serrés sur le plan national. Là aussi, l’Union européenne semble fort démunie et fait preuve d’une dangereuse frilosité qui n’est pas à son honneur.

L’Europe a mal à la Turquie. Alors qu’Ankara la fait tourner en bourrique, elle ne sait pas sur quel pied danser. Consciente de l’imprévisibilité et des facéties du leader turc, elle s’arc-boute derrière l’avis de la très grande majorité des Européens qui refuse toute adhésion de ce pays à l’espace communautaire. Bien que légitime et compréhensible à la fois, cette attitude réfractaire ne laisse entrevoir aucune lueur d’espoir à plus long terme. Pire encore, elle conforte un statu quo qui ne peut que réjouir les dirigeants d’Ankara. Elle a pour seul impact de ne rien changer à un ordre existant qui, à y regarder de plus près, ne fait que renforcer l’autorité d’un régime déjà très autoritaire.

Pur aveu de faiblesse, il n’existe à ce jour aucune solution européenne pour se sortir du bourbier turc. L’UE se trouve dans une impasse qu’elle a construite. Il ne lui reste plus qu’à rebrousser chemin et à imaginer une autre feuille de route qu’elle a refusé de suivre jusqu’à présent. Par conséquent, elle doit se montrer plus vigilante, interdire et poursuivre l’organisation des « Loups gris » sur son territoire et fermer ses portes à tout investissement turc qui pourrait faire les affaires d’Ankara.

Cela concerne aussi le financement d’établissements religieux. Certaines associations turques, proches de l’AKP, utilisent au mieux les lois en vigueur pour obtenir des subventions publiques. Bénéficiant de la naïveté, voire de la complicité de certains élus, ils peuvent arriver à leurs fins. Ainsi, la nouvelle maire écologiste de Strasbourg a failli se couvrir de ridicule si l’État et d’autres forces politiques en présence n’avaient pas fait pression sur elle pour annuler une aide financière prévue pour la construction de la plus grande mosquée établie sur le sol européen. Un peu de jugeote lui aurait été de bon conseil, d’autant que la Turquie vient de se retirer de « la Convention d’Istanbul », destinée à lutter « contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique ».

Le moment est venu pour l’UE de renouer avec les forces démocratiques, laïques, progressistes et pro-européennes de la Turquie. L’élection en 2019 du nouveau maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, issu des rangs du Parti républicain du peuple (CHP), fut le premier signe avant-coureur d’un changement politique auquel la Commission de Bruxelles doit contribuer plus qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent. Par conséquent, elle ne devrait plus réitérer les fautes politiques qu’elle a commises entre 2005 et 2008. Les démocrates turcs attendent beaucoup d’elle. À elle de ne pas les décevoir et de se montrer à la hauteur des ses propres ambitions. Mais pour les assouvir, faudrait-il encore que l’UE règle ses problèmes d’exécutif et n’ait à sa tête qu’un-e- seul-e- président-e-, condition sine qua non pour éviter tout nouveau « sofagate » !

 

La gauche ségrégationniste

La boutade pourrait prêter à sourire. Mais ne serait-ce pas là un rire jaune qui frôle l’absurde et la dérision ? Quelle place accorder aux métis dans une réunion de Blancs ou de Noirs ? N’auraient-ils le droit que de s’exprimer à moitié ou que celui de prononcer des principales sans subordonnées ou des subordonnées sans principales ?  Faute de mieux, pourquoi ne pas se référer alors à l’humour juif et à cet élève qui, apprenant le talmud, est obligé de reconnaître que tout homme blanc tombant d’une cheminée est devenu noir !

Avec sa « gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec et [ses] cheveux aux quatre vents », Georges Moustaki était un excellent chanteur-compositeur. Mais qu’il ait été français, grec ou égyptien, tout le monde s’en fichait. Tout autant que l’on se moquait éperdument de la couleur de peau d’un joueur de football auquel on ne demandait qu’à marquer un but pour son équipe préférée. Le combat antiraciste était celui pour l’égalité entre les hommes. Il était celui qui n’admettait pas que l’on « touche à son pote », celui enfin qui refusait toute séparation entre les personnes d’origines différentes, entre les races, car les races n’existent pas.

Aujourd’hui, les thèses racistes sont de retour. Pour faire bien, voilà qu’elles se nomment racialisées. Ça sonne mieux, comme le troisième âge pour les vieux ou les non-voyants pour les aveugles ! La différence est sémantique, mais pas politique. Le résultat est le même : le racisme à l’envers reste du racisme. Et quant à trier les personnes selon la couleur, cela s’appelle de l’apartheid !

Mais qu’est-il arrivé à cette gauche d’aujourd’hui pour trahir celle d’hier ? Quitte à être l’homme du passé, il vaut mieux ne pas être celui du passif. De ce passif qui choie la discrimination, la séparation, la concurrence et la rivalité. Aux confins de l’acceptable, ces racialistes reproduisent les valeurs du néolibéralisme : celles du chacun pour soi, celles de l’affrontement et de la supériorité de l’un par rapport à l’autre.

La logique est implacable. N’a le droit d’être des nôtres que celui qui nous est identique. N’a le droit de s’exprimer que celui qui parle comme nous. N’a le droit de traduire que celui qui est blanc pour les Blancs, noir pour les Noirs et asiatique pour les Asiatiques. Quid de Mozart ? N’aurait-on le droit de l’écouter que si l’on est franc-maçon ?  Interdiction pour les Blancs d’aimer Duke Ellington ou refus absolu de publier Léopold Sédar Senghor ou Aimé Césaire dans une maison d’édition dirigée par un Blanc ou une Blanche ?

Que dire alors d’Albert Camus ?  Qu’il s’agit d’un auteur colonialiste avec une mère ayant exercé un métier typiquement colonial, à savoir femme de ménage ? Les exemples ne manquent pas et les débris de cette pensée ridicule se ramassent à la pelle. La droite n’en attendait pas tant. Elle se frotte les mains, elle qui naguère, et souvent avec raison, fut attaquée pour son racisme. Mais voilà que celui-ci vient de changer de camp au plus grand dam de celles et ceux qui se sont toujours battus pour l’universalisme.

Pain béni pour l’extrême droite, cette résurgence maléfique de l’ethnocentrisme la conforte dans sa mainmise idéologique. Trop heureuse de profiter d’une gauche en déshérence, elle combat le racisme antiblanc, reprend à son compte la lutte antireligieuse, à condition qu’elle ne concerne que les musulmans, et vient en aide aux personnes désignées par la vindicte communautariste. Tout y est : alors que la gauche verse dans l’exclusion identitaire, ses adversaires politiques s’en donnent à cœur joie pour défendre les « braves gens », « les gens du peuple » ou autres « oubliés de la société ». Invraisemblable il y a encore quelques années, cet incroyable retournement de situation n’est pas le fruit du hasard, mais la conséquence plus ou moins directe d’une contagion intellectuelle venue tout droit des États-Unis.

Alors que la gauche européenne s’est toujours opposée au modèle américain, elle épouse désormais quelques-unes de ses pratiques ségrégationnistes. Traversée par l’une des crises les plus graves de son histoire, elle pense se sauver par une pirouette culturelle dont, tôt ou tard, elle sera l’une des principales victimes. Grand mal lui fasse, car, faute d’avoir su reconnaître à temps les symptômes de cette dérive, elle payera au prix fort son infidélité aux valeurs qui jadis ont fait sa grandeur.

 

 

 

 

La burqa: un scrutin qui en dit long!

Pour se féliciter ou non du résultat, aucun commentaire n’a manqué pour tirer les leçons du vote sur l’interdiction de la burqa en Suisse. Nulle envie donc de rejouer la partie, le match ayant pris fin dans l’après-midi du 7 mars 2021. Pourtant, ce scrutin en dit long. Long non seulement sur son score étriqué, mais aussi sur l’état du débat politique. Beaucoup plus en peine que ne le croient les aficionados de la démocratie directe, il est en proie à des fissures que la bienséance helvétique prend bien soin de dissimuler.

Ce n’est pas la première fois. Mais, c’est une fois de trop. Alors que l’institut GFS avait prédit à deux ou trois pourcents près un « oui » à l’issue du vote, Tamedia et 20 Minutes publiaient le même jour, soit le 24 février, leur enquête selon laquelle cette initiative recueillerait 59% des suffrages. Précisant que « les 18 et 19 février, 13 924 personnes de toute la Suisse ont participé à ce sondage en ligne dont la marge d’erreur se situe à 1,3 point de pourcentage », les journaux incriminés se sont couverts de ridicule. Responsables pour avoir publié de mauvais chiffres, ils le sont moins que ceux qui les avaient calculés. Regroupés autour d’une poignée de jeunes politistes suisses-allemands aux dents longues, les auteurs du sondage doivent désormais se mordre les doigts. Mais l’heure n’est ni aux excuses, ni à la compassion. N’ayant pas cessé de vanter les qualités de leur travail, ils sont les premières victimes d’une méthode pseudoscientifique qu’ils avaient utilisée avec des fortunes diverses depuis trois ou quatre ans. Aujourd’hui, le couperet est tombé et le constat est accablant !

Et comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, les électeurs auront appris 48 heures plus tard que l’initiative sur l’interdiction de se dissimuler le visage dans les lieux publics doit être mise en œuvre par les cantons et non par la Confédération. Ainsi, l’Office fédéral de la justice fut appelé à la rescousse pour mettre fin à la confusion qui régnait dans les alcôves des chambres parlementaires. Balafre acérée au bon fonctionnement du fédéralisme, cette décision aurait dû être prise avant et non après le vote du 7 mars dernier. Incapable de statuer par elle-même, la politique s’en est remis aux juges, ce qui constitue toujours une preuve d’impuissance et d’échec.

Passé tout près de la correctionnelle, le Conseil fédéral n’a pas été à la hauteur de l’événement. Il a plaidé pour le pour et le contre, sans convaincre et sans véritablement comprendre les enjeux des votations. Son indécision était au diapason de celle du peuple. Placé au milieu du gué d’arguments plus ou moins valables, celui-ci a navigué dans les eaux troubles de la politique et fut poussé par des vents idéologiques contraires. Une fois n’est pas coutume, ce sont les cantons romands qui ont tiré leur épingle du jeu. Malheur à celui qui croirait que leur opposition à la burqa serait synonyme de soumission à l’UDC. Ils n’ont pas fait allégeance aux Blocheriens, mais exprimé leur sympathie à l’idée de laïcité qui, au grand dam de quelques PS ou Verts, demeure un principe de gauche.

Parce que largement incomprise en Suisse allemande, mais aussi auprès de jeunes générations influencées par les thèses américaines du communautarisme, la séparation de l’Église et de l’État a toujours veillé à libérer le ou la citoyen/ne de toute oppression religieuse. Ce fut là l’enjeu majeur du vote contre la burqa. En toute logique, il a alors obtenu le soutien de femmes (et hommes), romandes ou autres, dont le parcours politique et l’engagement féministe ne laissent en rien soupçonner la moindre connivence avec la droite xénophobe. Toutefois, la campagne en Suisse prit une tout autre tournure. La femme dissimulée sous sa couverture de tissu fut portée aux nues et saluée comme une personne libérée des camps néo- ou postcoloniaux. C’est là faire preuve d’une cruelle et parfaite ignorance historique, sachant qu’en août 1956 Habib Bourguiba enlevait, en parlant du voile, ce « misérable chiffon » de la tête des femmes tunisiennes. Mais qui, près de soixante-cinq après, se souvient encore du « combattant suprême », surtout en Suisse allemande ?

En revanche, la presse helvétique se donna à cœur joie pour inonder ses colonnes avec les travaux d’Agnès de Féo, une sociologue française à la renommée limitée. Presque aussi méconnue en France que ne le fut naguère dans l’hexagone l’acteur français préféré des Allemandes, Pierre Brice, – admiratrices de Winnetou obligent -, celle-ci a démontré, chiffres à l’appui, que le nombre des porteuses de la burqa avait augmenté depuis la promulgation de la loi qui l’avait interdite en France. Si ses conclusions quantitatives sont exactes, elles sont erronées sur le plan politique. Derrière ces données, se cache ni plus ni moins une réalité beaucoup moins réjouissante. En effet, opinion d’ailleurs largement confortée par les acteurs et les élus de terrain français, la burqa est devenue, portée volontairement ou non, un uniforme de ralliement aux thèses de l’islamisme radical.

La campagne de ces dernières semaines laissera des traces. Elle aura irrémédiablement confirmé l’influence exercée, notamment en Suisse alémanique, par une approche germanique et anglo-saxonne de l’islam auprès de certains milieux académiques, quelques groupes de jeunes et organisations politiques et féministes. Animée parfois de bons sentiments, mais aussi guidée par une dangereuse naïveté, cette école arrive très vite à ses propres limites. Se voilant la face – et sans mauvais jeu de mots –, elle pense favoriser l’insertion des femmes musulmanes grâce à des groupes de parole. Mais pas plus que les « Alcooliques Anonymes » n’ont réussi à endiguer l’alcoolisme, ces expériences allemandes et autrichiennes ne règleront en rien le radicalisme et le terrorisme islamistes. Par conséquent, et peut-être plus qu’elle ne le croit elle-même, et notamment grâce à la Romandie, l’issue du vote du 7 mars 2021 est une bonne nouvelle pour la politique suisse.

 

 

 

 

Le nouveau schisme de la gauche européenne

À l’heure de la commémoration du centième anniversaire des Congrès de Tours et de Livourne qui, en décembre 1920 et janvier 1921, scellèrent la scission entre les socialistes et communistes français et italiens, la gauche européenne se trouve dans l’une des crises les plus dramatiques de son histoire. À quelques rares exceptions près, elle est au bord d’un abîme plus idéologique qu’électoral. Éloignée des débats théoriques qui naguère, malgré quelques excès, faisaient sa force, elle est menacée par un nouveau schisme auquel elle ne s’était pas préparée. Si les affrontements entre marxistes-léninistes et menchéviques ne font plus recette, d’autres les ont remplacés. Peut-être moins virulents dans leur forme, ils ne le sont pas moins sur le fond.

Aujourd’hui deux gauches s’opposent l’une à l’autre. Tout aussi irréconciliables que ne l’étaient les communistes et les socialistes, elles divergent dans leurs croyances, sans être pour le moins unies dans leur essence. Si l’une puise sa pensée dans les Lumières et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, l’autre trouve ses sources d’inspiration dans un différentialisme anti-égalitaire. Alors que la première est universaliste, la seconde est communautariste. En ce sens, celle-ci refuse en amont « l’utilité commune des distinctions sociales ». Non seulement, elle les nourrit, mais elle les cultive pour prêcher un modèle de société discriminatoire, où chaque individu se distingue par les différences qui le séparent de son prochain.

Revendiquant souvent « un droit à la différence », la gauche communautariste reprend, consciemment ou non, une notion dont la nouvelle droite s’était revendiquée dès les années septante. Faisant fi d’une approche historique et dialectique de l’engagement contre les inégalités, elle perçoit son avenir dans l’addition de revendications sectorielles et plus encore identitaires. En toute logique, elle privilégie alors l’origine aux dépens d’une prise de conscience sociale et culturelle. Insistant sur le genre, la religion ou la race, elle épouse les schémas politiques d’une gauche américaine qui est toujours restée minoritaire au cours de sa longue et très infructueuse histoire.

Aujourd’hui, le vent en poupe, la gauche communautariste contribue à alimenter la crise de la gauche universaliste. Par crainte de perdre la bataille des idées, celle-ci se recroqueville sur elle-même et n’ose même plus afficher ses valeurs qui ont fait sa fierté. Elle s’accommode de tout, se tait et accepte ce qu’elle ne devrait pas accepter. Elle tombe grossièrement dans le piège que les communautaristes lui ont tendu et se conforme à une pensée dominante qui, en fin de compte, n’arrange que les dominants.

Prise dans le tourbillon d’une écriture post-coloniale, inclusive et aussi ridicule que politiquement correcte, elle s’incline et se soumet. Elle n’a plus le courage de ses opinions, alors que plus que jamais elle devrait l’avoir. Ses bastions intellectuels sont en danger et elle assiste sans broncher au détricotage de son capital culturel et social. Accusée de ne pas défendre les minorités, la gauche universaliste n’a d’autre réponse que de rester fidèle à son combat pour l’égalité, à savoir pour sa lutte contre tout ce qui peut opposer l’un à l’autre, l’homme à la femme, le noir au blanc, celui qui croit à celui qui ne croit pas.

Plus que jamais, cette gauche universaliste, digne du nom dont elle se réclame, n’a que pour seule planche de salut de se révolter contre son ennemie de l’intérieur. Appelée à fourbir ses armes contre d’inimaginables dérives auxquelles elle n’avait jamais songé, elle n’a pas d’autre choix que de reprendre le flambeau d’un débat d’idées qu’elle a lamentablement délaissé au profit de ses adversaires. Son terrain demeure le social, mais aussi la laïcité. Respectueuse plus que nulle autre de la liberté religieuse, celle-ci ne confond pas le pouvoir politique avec le pouvoir religieux. Elle permet en revanche de s’ouvrir à d’autres croyances, à condition toutefois que ces mêmes croyances ne dictent pas sous couvert de tolérance l’intolérable, la soumission des êtres à la loi de Dieu, de Vishnu ou d’Allah.

Comme Léon Blum l’avait naguère fait avec les conditions de Grigori Zinoviev, les universalistes de gauche doivent désormais refuser les conditions posées par une gauche de communautaristes qui, en pleine confusion idéologique, est prête à pactiser avec de nouvelles formes d’obscurantisme que la gauche humaniste et universelle a sans cesse récusées. La bataille s’annonce difficile et n’est pas gagnée d’avance. Elle mérite néanmoins d’être menée pour la noblesse de la cause, mais plus encore pour un modèle de société européen qui a toujours préféré unir que diviser.