France: la dissolution est inévitable

Toute réaction à chaud est malvenue. Pas celle-ci. Les faits sont têtus, les chiffres aussi. Une majorité politique n’existe qu’après l’obtention de 50% des voix plus une, qu’après celle de 50% des sièges plus un. Emmanuel Macron a largement été réélu le 24 avril dernier. Il a largement été mis en minorité le 19 juin 2022. En d’autres termes, il est en mesure de présider son pays, mais pas de le gouverner.

Jacques Chirac croyait avoir fait le nécessaire en l’an 2000. Pourtant son référendum sur le quinquennat n’a pas évité le séisme du scrutin de la présidentielle du 21 avril 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen arriva au second tour de la présidentielle. Pendant deux décennies, la République française a vécu dans une illusion politique à laquelle tous ses partis s’étaient habitués. Elle baignait nolens volens dans le paradoxe d’un système semi-présidentiel qui vient de dévoiler une nouvelle fois ses propres faiblesses. Sous-estimant une crise constitutionnelle larvée, la France s’est contentée d’un statu quo institutionnel qui, peu ou prou, était condamné à plus ou moins brève échéance. En toute bonne foi, les élections législatives ne devaient être que pure formalité pour le président élu ou réélu. Cela a fonctionné, mais cela ne fonctionne plus. Président le mieux réélu depuis Jacques Chirac, Emmanuel Macron vient d’en faire l’amère expérience.

La date du 19 juin 2022 est d’ores et déjà historique. Elle marque la fin d’un automatisme politique et celle prévisible d’une Ve République vieillissante. La sacrosainte stabilité des institutions gaullistes se morfond dans les bas-fonds d’un système à bout de souffle ; la bipolarisation droite-gauche a changé de base et le fameux « en même temps » macroniste s’est fracassé sur les rochers du scrutin législatif. Morcelée politiquement, mais aussi idéologiquement, la France de 2022 est devenue ingouvernable. Elle ne peut pas avoir de majorité, car la très grande majorité de son électorat est plus divisée que jamais. Radical aux deux extrêmes à près de 40%, à droite à plus de 60% et privé d’une gauche de gouvernement, celui-ci est la première victime d’une perte de repères à laquelle il a néanmoins prêté son concours. Toujours rétif à l’adresse d’un système auquel il s’est de plus en plus opposé, il se retrouve aujourd’hui sans majorité crédible pour le faire sortir du marasme politique qu’il a lui-même suscité.

Signe précurseur du résultat du 19 juin 2022, les gilets jaunes ont donné lieu à des interprétations les unes plus erronées des autres. Parce que privés de toute assise idéologique, reniant toute conscience de classe, ils ont largement contribué au succès du Rassemblement national qui n’en demandait pas tant. Expression d’un ras-le-bol plus que légitime, les gilets jaunes ont installé un discours du refus et de l’obstruction qui, à travers l’histoire, a toujours fait le lit de l’extrême droite. Prise au piège et tentant de récupérer un mouvement qui lui était intellectuellement opposé, la gauche n’a pas su séparer le bon grain de l’ivraie. À l’exemple de beaucoup d’électeurs de la France Insoumise qui ont voté pour des candidats lepénistes lors du second tour des législatives, elle a versé dans un langage de la radicalité qui n’a cessé de prendre de l’ampleur. Se félicitant d’avoir, grâce à son alliance électorale, le plus grand groupe d’opposition à l’Assemblée nationale, elle se garde bien d’évoquer la médiocrité de son score. N’atteignant guère plus de 30% des voix, elle n’a pas la moindre chance de gouverner la France dans un laps de temps de cinq ou dix ans.

Alors que la NUPES a obtenu une victoire à la Pyrrhus, Emmanuel Macron a subi une lourde défaite. Il en est le premier responsable et doit en supporter toutes les conséquences. Nonobstant ses propres erreurs, il s’est installé dans un mainstream politique qui, aussi issu de l’école anglo-saxonne, ne correspond pas à la culture française ou latine. Oubliant l’importance du social et de l’attachement de ses concitoyens à la solidarité, il a mésestimé deux des trois paroles de la devise de la République, à savoir l’égalité et la fraternité. Également sanctionné pour s’être affranchi de citoyens de gauche qui lui avaient permis d’arriver au pouvoir en 2017, il se retrouve aujourd’hui fort démuni. Il est à l’image d’un roi désabusé, se délectant d’artifices et de divisions qui au final se sont retournés contre lui. Le président de la République n’a plus de majorité, car aucune majorité ne lui sait gré de continuer comme si de rien n’était. Alors que la présidentielle était toujours perçue comme l’élection phare de la Ve République, le 19 juin 2022 vient de prouver que cela n’est plus obligatoirement le cas. Emmanuel Macron essayera peut-être de constituer des majorités de circonstance. Que grand mal lui fasse, car nul ne se prêtera éternellement à ce petit jeu. Plus que jamais, la France a besoin de clarté et de clarification. Le 19 juin 2022 l’a plongée dans une nouvelle forme d’obscurantisme. Elle n’aura pas mille et une façons de s’en sortir. La seule qui vaille sera celle de la dissolution de l’Assemblée nationale, d’ici 2023 ou début 2024. Mais attention : ce n’est là qu’une arme à double tranchant ou à usage unique. Le président de la République ne devra pas se rater. Sinon, c’est la démission, voire au pire l’arrivée de Marine Le Pen à l’Élysée.

 

Les Verts tirent leur épingle du jeu de la coalition tripartite

Tout le monde s’en aperçoit : la coalition tripartite en place à Berlin depuis près de sept mois n’a pas encore trouvé son rythme de croisière. Malgré le succès des sociaux-démocrates en Sarre, où leur candidate a ravi fin mars la majorité à la CDU, elle a du mal à prendre le dessus sur l’actualité. Doublement sanctionnés dans deux Lands, le parti du chancelier et les Libéraux viennent de subir les contrecoups d’une politique mollassonne, aux contours flous et exposée à des difficultés intérieures et extérieures mal maîtrisées.

Plus que jamais coalition des contradictions, elle n’arrive pas à s’imposer. Ses déclarations à l’emporte-pièce sont le reflet de profonds désaccords internes qu’elle n’est pas en mesure de dissimuler. Sous le feu croisé des critiques, deux de ses formations ont enregistré de très mauvais scores à l’occasion des dernières élections régionales. Dans son bastion de la Rhénanie du Nord-Westphalie, le SPD est tombé pour la première fois de son histoire sous la barre des 30%, alors que le FDP y a perdu plus de la moitié des suffrages. Après avoir été humiliée lors du scrutin au Bundestag du 26 septembre 2021, et tel un phénix qui renaît de ses cendres, la CDU a par contre renoué avec la victoire et confirme, à celles et ceux qui l’avaient oublié, que la République fédérale d’Allemagne demeure un pays de centre-droit.

Les récents échecs de la coalition gouvernementale sont aussi dus à la personnalité du chancelier Olaf Scholz. Successeur d’Angela Merkel, il a non seulement du mal à faire entendre sa voix, mais aussi à dicter ses choix et ses idées. Paraissant indécis dans ses interventions et dans ses prises de position, homme de dossiers, mais également sorte de somnifère ambulant qui patauge dans les travers d’une politique encore quelque peu obscure, il est la principale victime des imbroglios idéologiques de son parti. Nonobstant l’attitude pro-Poutine de son prédécesseur Gerhard Schröder, il est pris au piège des conflits d’intérêts d’une social-démocratie longtemps soupçonnée d’avoir été trop bienveillante envers Moscou. Obligé dorénavant de changer les braquets militaire et énergétique d’une Allemagne imprévoyante et crédule, il supporte à lui seul un bilan assez médiocre d’une RFA qui, au moins pendant les seize dernières années, a préféré l’orthodoxie financière à la solidarité européenne et l’approvisionnement en gaz russe à la production autochtone d’énergies non fossiles. Co-responsable de déficits trop souvent tus sous le couvert de l’excellence du modèle allemand, Olaf Scholz est le coupable tout trouvé pour une Allemagne en quête d’un renouveau qu’elle a ignoré depuis près de deux décennies.

À la croisée des chemins entre ses réformes sociales, ses nécessaires restructurations industrielles, ses inégalités territoriales, ses politiques budgétaires et ses défis environnementaux, la coalition au pouvoir n’a pas encore trouvé le dénominateur commun d’une politique que l’on aimerait plus volontariste. Seuls les Verts semblent tirer leur épingle du jeu. Que ce soit au Schleswig-Holstein ou en Rhénanie du Nord-Westphalie, ils se félicitent de quelques scores électoraux auxquels leurs partisans les plus optimistes n’auraient même pas osé rêver après leur succès en demi-teinte obtenu lors du scrutin fédéral de septembre dernier. Plus que jamais, les écologistes allemands sont au diapason d’une société où le libéralisme écologique se conjugue avec une modernité plus économique que sociale.

Désormais au centre, voire pour quelques-uns de ses dirigeants au centre-droit de l’échiquier politique de la RFA, les Verts ont opéré un tournant idéologique sans précédent. Autrefois parti de la paix, ils sont devenus de parfaits va-t-en-guerre, les faire-valoir des livraisons d’armes en Ukraine, les défenseurs invétérés de l’Alliance atlantique, voire, en mal de matières premières, les clients dociles du régime qatari. Dépourvus de toute conscience de classe, affiliés à la pensée postmoderne, plus anglo-saxons que latins, les écologistes allemands ne se soucient plus guère du passé de leur pays. Le nazisme ne les intéresse plus et la division de l’Allemagne de même que l’existence de la RDA encore moins. Aujourd’hui au pouvoir, ils incarnent à la perfection l’image qu’Helmut Kohl souhaitait toujours donner de ses compatriotes, soit celle d’Allemands normaux.

Enfants de la normalité allemande du 21e siècle, les Verts sont les seuls à savoir profiter de cette coalition des contradictions. Tout laisse à penser qu’ils ne s’arrêteront pas en si bon chemin. Forts de leur assise électorale et de leur légitimité, dotés d’un personnel politique de qualité et toujours plus proches des chrétiens-démocrates, tous les espoirs leur sont permis. Même celui de placer l’un des leurs à la chancellerie au sein d’une alliance parfaitement envisageable entre les Verts et la CDU/CSU.

 

 

Un triumvirat pour l’Europe

Et si la guerre en Ukraine pouvait être une réelle chance pour l’Europe ? Formulée en ces termes, la question a de quoi surprendre. Faudrait-il que les armes retentissent à nouveau pour redonner espoir au vieux continent ? Certes, l’Union européenne s’évertue à afficher sa solidarité, mais nul n’est dupe. Unie pour condamner l’agression russe, elle se fissure pour engager des sanctions contre Moscou. Se pavanant à tout-va de drapeaux ukrainiens, elle s’en sert comme étendard pour dissimuler ses propres contradictions. Frileuse pour affirmer sa souveraineté encore plus théorique que pratique, toujours réticente à se comporter comme une puissance digne de ce nom et sans cesse guidée par un dessein moins politique qu’économique, l’Europe communautaire doit profiter de ce conflit pour devenir ce qu’elle a toujours refusé d’être : une force indépendante, consciente d’elle-même.

Paroles choquantes ? Vœu pieux ? Expression d’une hégémonie européenne déplacée ? Preuves de suffisance, de vanité ou de prétention de quelques nostalgiques d’une gloire d’antan définitivement révolue ? Peut-être. Mais à quoi bon s’en émouvoir, si cette Europe tant décriée demeure un havre de paix que les pires bellicistes de ce bas monde tentent de détruire à coups de mitraillette, de canon ou de missile ! Désolé, mais il vaut mieux s’appeler Draghi, Macron ou Scholz que Poutine, Kim Jong Un ou Xi Jinping !

Toutefois, n’est-ce pas là qu’une maigre consolation ? A priori, si l’UE ne se dote pas d’un nouvel appétit de pouvoir qui lui manque si cruellement. À quoi bon alors se résigner, si l’on veut éviter le statu quo. Formule à l’emporte-pièce, souvent utilisée à tort et à travers depuis plus de septante ans, l’Europe communautaire se trouve à la croisée des chemins. Elle peut emprunter la route qu’elle a toujours privilégiée ou changer d’itinéraire. Selon toute vraisemblance, elle choisira la première option, ne se rendant malheureusement pas compte que la seconde porte en elle un plus grand message d’espoir.

Pourtant, l’Union européenne bénéficie de nouveaux atouts dont elle semble se priver. Désormais moins dominée qu’elle ne le fut par une Allemagne naguère seule maître du jeu, mais aussi critiquée pour son arrogance, elle aurait pour avantage de se ressouder autour de trois personnes qui, plus que nulles autres, sont capables de la prémunir du piège politique qui la guette. Artisans pour redorer l’idée du noyau dur européen plus indispensable que jamais, ils auraient pour tâche de préserver la construction européenne d’un détricotage auquel certains de ses adversaires, et plus encore de ses faux-amis, souhaiteraient l’exposer à plus ou moins brève échéance. A contrario de maints États de l’UE qui ne jurent plus que par le modèle américain, Mario Draghi, Emmanuel Macron et Olaf Scholz ont le destin de l’Europe entre leurs mains. Rejoints par Xavier Bettel, Antonio Costa ou Pedro Sanchez, voire par d’autres chefs d’État et de gouvernement, ils constitueront une avant-garde européenne dont les vingt-sept ont grandement besoin.

Quoique ou parce que confrontés aux difficultés respectives de politique intérieure, ils trouvent dans l’Union européenne le cadre adéquat pour exercer une influence à laquelle ils n’ont pas le droit de se soustraire. Profitant du rééquilibrage du binôme franco-allemand au profit de la France, dirigée par un président largement réélu, ils s’invitent ainsi dans un nouveau scénario, où l’Italie avec d’autres pourrait apporter son concours. En décalage voulu et salutaire avec quelques États, ils ont d’ores et déjà refusé de jouer les faire-valoir des États-Unis. Rêvant de ne faire de la guerre en Ukraine qu’un instrument de géopolitique destiné à affaiblir l’Union européenne, les USA veulent en effet profiter de la barbarie de Poutine pour accroître leur influence sur le vieux continent, voire pour opposer entre eux les pays membres de l’UE.  Que dire alors si l’Amérique de Biden sortait comme grand vainqueur d’un conflit que son ennemi russe lui aurait servi nolens volens sur un plateau !

Bien qu’il ne faille jamais se tromper d’adversaire, la raison européenne n’est pas synonyme de celle de Washington. Si la Russie d’aujourd’hui ne mérite ni l’once d’une excuse, ni la moindre indulgence, chacun devrait se garder de retomber dans le livret d’une Guerre froide que les dirigeants actuels n’ont parcouru que durant leur jeunesse, voire pendant leur enfance. Plus que jamais, l’Europe doit s’affranchir de son passé. Elle en a les moyens personnels et politiques. En aura-t-elle le courage et la volonté ? Voilà qui est bel et bien une autre histoire.

 

 

 

 

 

 

 

L’enjeu européen des élections françaises

Pourquoi remonter à 2005 pour expliquer ce qui se passe en 2022 ? Apparemment saugrenue, cette approche n’est pourtant pas dénuée de tout fondement. Fruit d’une analyse sur le long terme, elle permet d’observer un phénomène constant que trop d’observateurs et de politistes ont négligé ces dernières années. Dans le prolongement du refus français d’accepter par référendum « le traité établissant une constitution pour l’Europe », un anti-européanisme s’est durablement installé dans le paysage politique français. Au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril 2022, le constat est sans appel. Parmi les quatre candidats arrivés en tête, représentant ensemble environ 80% des suffrages exprimés, seul l’un d’entre eux se déclare pro-européen, à savoir Emmanuel Macron. Les trois autres, soit respectivement Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour faisaient partie des près de 55% des Français qui s’étaient opposés le 29 mai 2005 à la Constitution européenne. Dix-sept ans après, ces derniers représentent, ni plus ni moins, 52% du corps électoral français.

Pourtant, et ce n’est là pas le moindre des paradoxes, la France a depuis lors sans cesse été gouvernée par des majorités pro-européennes. Qu’ils aient pour nom, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Emmanuel Macron, tous les présidents de la République française n’ont, au-delà de leurs divergences politiques, jamais remis en cause l’appartenance et l’engagement de la France en Europe. Plus encore que ces trois prédécesseurs, l’actuel locataire de l’Élysée en a même fait l’un de ses chevaux de bataille. Réaffirmant sa foi quasi émotionnelle dans l’Union européenne, Emmanuel Macron n’a jamais cédé sur ce point et ne s’est jamais aventuré ici dans un quelconque « en même temps » qui aurait nui tant à ses propres desseins qu’à ceux de son pays. Face aux dangers qui s’amoncellent dans le ciel européen, fort de son expérience et de sa prestance au sein du Conseil des Ministres de l’UE, plus habitué à la chose européenne que ne l’est par exemple son homologue allemand Olaf Scholz, il a toutes les cartes en main pour devenir ce qu’il a peut-être toujours rêvé d’être, à savoir l’homme fort de l’Europe. À la condition sine qua non qu’il soit réélu le 24 avril prochain.

Présenté souvent et pas sans tort comme « le président des riches », l’actuel Chef de l’État n’a toutefois pas su résoudre les nombreuses inégalités sociales qui avaient favorisé la victoire du « non » lors du dernier référendum de la Ve République. Connaissant les dangers de tels scrutins, aucun successeur de Jacques Chirac ne s’est frotté depuis lors à cet exercice toujours fort périlleux pour le pouvoir en place. Consciente de cette faille politique qui lui est désormais offerte, Marine Le Pen compte profiter d’une hostilité diffuse des Français à l’encontre de l’intégration européenne. Plus aguerrie qu’en 2017, elle a rangé l’abandon de l’euro au placard, sans néanmoins dépoussiérer son anti-européanisme viscéral. Plus habile qu’elle ne le fut il y a cinq ans, elle plaide pour un projet plus sibyllin et surtout beaucoup plus cynique qui reviendrait à former une coalition illibérale au sein d’une Union minée de l’intérieur par ses membres les plus autoritaires et les plus proches de l’extrême droite. Alliée à une Hongrie souvent au service de Vladimir Poutine, et à une Pologne aux accents ultraconservateurs, la France perdrait, en l’espace de quelques semaines, la confiance de ses principaux partenaires et ne figurerait même plus au même rang que les cinq autres États fondateurs de la construction européenne.

Cet appauvrissement international de la France ne servirait ni les intérêts du pays, ni ceux de l’Union européenne. Néanmoins, au diapason de la fracture intellectuelle qui s’est dessinée en France depuis 2005, il révèlerait l’un des maux les plus graves que l’Hexagone n’a pas su colmater depuis le début du 21e siècle. Perçue comme un projet gagnant au seul service des gagnants, l’Europe ne fait plus rêver. Notamment celles et ceux qui n’ont plus le moyen de rêver. Si Marine le Pen devait arriver à l’Élysée, l’aventure européenne tournerait au cauchemar. Si Emmanuel Macron devait y rester, il devra sonner l’heure du réveil social européen, avant qu’il ne soit trop tard.

 

Sur les traces du mauvais bilan d’Angela Merkel

Encensée de toutes parts, Angela Merkel a fait de l’Allemagne la première puissance européenne. Se reposant sur la couronne de lauriers qui lui fut tressée après son départ de la chancellerie en décembre dernier, elle doit sa renommée à l’excellence de ses résultats économiques et commerciaux. En Europe, mais aussi à travers le monde, la République fédérale donnait le ‘la’ et battait la mesure de l’UE. En harmonie parfaite avec la qualité du made in Germany, la politique de l’ancienne chancelière était respectée, choyée, voire jalousée. Dejà figure historique avant le terme même de son mandat, elle a servi de référence à maints dirigeants qui n’ont jamais réussi à atteindre ni son obédience, ni sa prestance.

Mais, trêve de compliments. Le bilan d’Angela Merkel n’est pas médiocre, il est mauvais. Ni sur le plan économique, ni sur le plan financier. Mais sur les plans stratégique et énergétique. À l’aune de la guerre en Ukraine et de l’agression russe, l’Allemagne est rattrapée par ses déficits qu’elle n’a volontairement jamais voulu combattre et reconnaître. Refusant avec son ancienne Ministre de la Défense l’idée d’une armée européenne digne de ce nom et s’approvisionnant, plus qu’il n’en faut, en gaz russe, la RFA s’est trompée sur toute la ligne. Maillot jaune des émissions de CO2 en Europe et partenaire commerciale européenne privilégiée de la Russie de Poutine, elle porte en elle une terrible responsabilité que son nouveau gouvernement a commencé à assumer.

En relevant le budget de la défense à hauteur de 2% du BIP allemand, le chancelier Olaf Scholz n’a eu d’autre choix que d’agir dans l’urgence. Bien que tardif, ce changement de paradigme militaire était plus que nécessaire. Interprété comme l’amorce d’un changement de doctrine, il se heurtera néanmoins, et selon toute vraisemblance, à l’hostilité d’un mouvement pacifiste.  En ce début de 2022, ce dernier vient d’ailleurs de subir son plus grand échec enregistré depuis l’acceptation, en 1983, de l’installation des fusées de moyenne portée Pershing II sur le sol de la RFA. Bis repetita, ou pas, les événements actuels font écho à ce que François Mitterrand avait si bien su résumer en son temps, avec sa phrase célèbre, selon laquelle « les pacifistes sont à l’Ouest, et les missiles sont à l’Est ».               

Quelle que soit son issue, la Guerre en Ukraine vient de sonner le glas du pacifisme européen. Aujourd’hui, le tocsin retentit de Kiev à Berlin, d’Odessa à Paris. L’idée du Frieden schaffen ohne Waffen (de faire la paix sans armes) a définitivement échoué, car nul n’arrête les dictateurs avec de belles paroles. Ce ne fut malheureusement pas le cas en 1936, lorsque Léon Blum décréta la politique de non-intervention en Espagne. Cela ne sera pas le cas aujourd’hui, si la mollesse européenne doit prévaloir face à l’agression fasciste de Poutine. Depuis lors, les Français et autres l’ont compris. Il est temps que les Allemands (et d’autres pays) en fassent de même.

Plus que jamais, l’Europe a besoin d’une politique de défense forte, richement pourvue et dotée de l’arme nucléaire pour assurer sa dissuasion. Ainsi, la force de frappe atomique ne doit plus être un tabou ni pour les Européens, ni pour l’Union européenne. Toutefois, l’heure n’est guère à l’optimisme. Malgré quelques lueurs d’espoir, la déclaration solennelle du « sommet de Versailles » des 10 et 11 mars derniers demeure en-deçà des espérances que l’on aurait pu fonder en elle. Cela est vrai pour son volet militaire, mais aussi pour les politiques environnementales et budgétaires.

Freinée dans ses ardeurs pour préserver ses intérêts nationaux, la République fédérale d’Allemagne s’est rangée dans le camp des États qualifiés de « frugaux ». L’idée de mutualiser les efforts financiers, énergétiques et militaires s’est heurtée à une fin de non-recevoir à laquelle Berlin semble s’être associé. La proposition de ne renoncer que très tardivement au gaz russe, soit seulement en 2027, ressemble, à s’y méprendre, à un abandon en rase campagne ; notamment pour un gouvernement qui fait de la préservation de l’environnement l’une de ses principales priorités. Plaidant en cas de pénurie pour le recours au très polluant lignite, le vert Robert Habeck, vice-chancelier et Ministre fédéral de l’Économie et de la Protection du Climat, pourrait alors entrer dans l’histoire comme le « Ministre du réchauffement climatique ». Quant au choix d’acheter des F 35, soit des avions de chasse américains, il discrédite encore plus l’engagement européen des Allemands.

La RFA n’est pas le seul pays de l’UE à être placé devant ses propres contradictions. Cela concerne aussi les autres 26 membres de l’Union européenne. Néanmoins, l’Allemagne est désormais obligée, plus que tout autre, de rompre avec un passé et un bilan qui, il y a encore peu de temps, faisaient sa gloire et sa fierté. Outre Gerhard Schröder qui s’est déconsidéré à tout jamais, Angela Merkel n’a pas été une grande chancelière pour l’avenir écologique et militaire de la République fédérale et de l’Europe. Les Allemands ne sont malheureusement pas prêts à l’admettre, encore moins à l’avouer publiquement. Un peu plus d’humilité leur ferait pourtant le plus grand bien, et pas seulement à eux-mêmes !

le 27 février 2022: une date historique pour l’Allemagne…et l’Europe

La date du 27 février 2022 restera gravée dans l’histoire de la République fédérale. Pour reprendre les termes du nouveau chancelier, elle marque « un changement d’époque » (Zeitenwende). Elle rompt avec la tradition de retenue allemande datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale. En constante évolution, la doctrine militaire de la RFA a franchi un cap décisif en ce début d’année. Dès la fin de la guerre froide, le Bundestag a adopté le 12 juillet 1994 une résolution permettant à la Bundeswehr de se déployer hors du champ géographique de l’OTAN. Toutefois, sa présence demeurait limitée, parfois symbolique, le plus souvent éloignée des lieux d’affrontements, voire relativement inefficace comme en Afghanistan et plus récemment au Mali. La Guerre en Ukraine a profondément modifié la donne et la République fédérale s’en est, heureusement pour elle, aperçue à temps.

D’abord sur sa réserve, Berlin a dû sortir de sa prudence légendaire pour, contraint ou forcé, changer son fusil d’épaule. D’abord réticente, la coalition tripartite n’avait plus le choix. Sous la pression de la majorité des pays membres de l’Union européenne, elle ne pouvait ni s’opposer aux mesures drastiques réclamées par ses partenaires, ni refuser de livrer des armes à l’Ukraine.  Pressée de toutes parts, elle devait descendre de la monture d’un cheval mort, pour reprendre, mot pour mot, la métaphore du Secrétaire général du SPD Kevin Kühnert. Quelques deux jours plus tard, celui-ci franchissait un pas supplémentaire, déclarant, peut-être au grand dam de ses amis politiques, qu’il n’est pas un pacifiste.

La cruelle leçon de réalisme adressée à la gauche allemande

Ironie de l’histoire, les sociaux-démocrates, traditionnellement ouverts au dialogue avec l’Europe orientale et les Verts, fervents militants du désarmement, sont aujourd’hui les premiers à devoir renier leur ancestrale stratégie de rapprochement poursuivie avec la Russie, mais aussi avec d’autres États satellites ayant appartenu à ce qui n’est plus, depuis plus de trente ans, l’Union soviétique. Arrimé à sa veille conception de la détente, naguère si précieuse et indispensable sous Willy Brandt, le SPD s’est trompé d’époque et d’interlocuteurs, jusqu’à se fourvoyer avec l’ancien chancelier Gerhard Schröder, dans les pires travers de la corruption politique de Vladimir Poutine. Quant aux écologistes, ils viennent d’apprendre à leurs dépens que la paix ne se construit jamais sans armes et que la non-intervention favorise toujours la guerre. Le conflit en Ukraine vient d’offrir une cruelle leçon de réalisme à la gauche allemande. Elle en avait néanmoins déjà fait preuve en 1999, lors de l’affrontement pour l’indépendance et l’intégrité territoriale du Kosovo.

En ce 27 février 2022, le chancelier Olaf Scholz a non seulement endossé pour la première fois son costume de numéro un allemand, mais aussi engagé son pays dans un aggiornamento militaire et stratégique que l’Europe et d’autres pays partenaires attendaient depuis longtemps. Homme de son temps, il a compris qu’il n’avait plus le temps d’agir autrement. Promettant 100 milliards d’euros supplémentaires pour son budget de la défense, il a à la fois épousé la cause de l’Allemagne et celle de l’Europe. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières, il a rétabli une confiance qui s’érodait au fur et à mesure que planaient les incertitudes allemandes sur l’ensemble de l’Union européenne.

L’ère post-Merkel

La résolution et le déterminisme d’Olaf Scholz sont aussi ceux du président Emmanuel Macron. S’il devait être réélu fin avril, celui-ci peut désormais compter sur un allié de poids. La relation franco-allemande en sortira renforcée et l’actuel et vraisemblablement futur président français, pourra compter sur un soutien que le locataire de l’Élysée attendait depuis son plaidoyer pro-européen, tenu à la Sorbonne le 26 septembre 2017. Totalement irréaliste jusqu’en cette fin février, jetée aux orties par l’ancienne coalition allemande et notamment par la très critiquée Ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer (2019-2021), l’idée d’une armée européenne, dotée de l’arme nucléaire, a trouvé une nouvelle rampe de lancement. Inimaginable il y a peu, elle paraît d’autant plus légitime que l’Union européenne a démontré son unité face à la Russie et sait, fort pertinemment, qu’elle ne pourra pas toujours compter sur les États-Unis.

Le 27 février 2022, la République fédérale est définitivement entrée dans l’ère post-Merkel. Malgré son bilan positif, l’ancienne chancelière laisse deux talons d’Achille derrière elle : sa politique énergétique et sa politique militaire. Si le nouveau gouvernement est encore loin d’avoir pallié les déficits de la première, il vient d’entamer le rétablissement de la seconde. Et ceci, grâce à un chancelier social-démocrate et à une Ministre des Affaires étrangères verte, ce qui n’est pas loin s’en faut, le moindre des paradoxes !

 

 

Comprendre et penser les élections allemandes du 26 septembre

Arrivé à point nommé, à quelques semaines des élections au Bundestag, l’ouvrage de la germaniste Sophie Lorrain nous permet de jeter un long et très utile regard sur « une histoire de l’Allemagne au fil des textes – De Luther à Helmut Kohl »[1]. Dès les premières pages de son livre, l’auteur donne le ton et habille le pays « d’un costume d’Arlequin », car « dans tous les temps, l’Allemagne a été plurielle et c’est sans nul doute cette diversité et cette quête permanente de son identité qui ont fasciné et terrifié ses voisins… ». Aujourd’hui, la peur de l’Allemagne a heureusement disparu, contrairement à la fascination qu’elle continue d’exercer sur ses partenaires et amis, Suisse y compris. Qu’on l’admire pour sa réussite économique et sociale, qu’on la complimente pour s’être dotée du meilleur régime politique de son histoire, qu’on la félicite pour avoir opéré dans la paix et la démocratie son unité en 1990 ou qu’on la craigne pour son comportement d’avoir raison par définition, pour imposer sa façon  de faire aux autres, voire pour exercer sa puissance sans vouloir l’assumer publiquement, la République fédérale se drape toujours de son costume d’Arlequin qui lui sied comme un gant.

Elle qui se veut souvent modèle, pourrait néanmoins déchanter d’ici quelques semaines. Filant la métaphore de Sophie Lorrain, son théâtre politique risque de ressembler de plus en plus à une commedia dell’arte. L’issue de la pièce demeure inconnue, car pour la première fois de son histoire, la RFA se dirige certainement vers un ménage à trois dont la composition reste des plus incertaines. Persuadée d’être à l’abri du phénomène d’érosion des grands partis traditionnels, la République fédérale se retranche derrière l’interchangeabilité des coalitions qui, formées au gré d’un savant mélange de noir pour la CDU/CSU, de rouge pour le SPD, de rouge vif pour la Linke, de jaune pour les libéraux du FDP et de vert pour la formation du même nom, se composent et se décomposent au fur et à mesure des scrutins électoraux. Toutefois, ce jeu de couleurs atteint ses propres limites. Accueillant désormais six partis au Bundestag, contre trois jusqu’en 1983, les majorités gouvernementales se nouent de moins en moins facilement. Par conséquent, le prochain cabinet pourrait connaître le même sort que le dernier d’Angela Merkel qui ne fut constitué que cinq mois après les élections de 2017, rappelant quelque peu ce qui se passe en Belgique.

Après l’Italie où la démocratie chrétienne et le parti communiste se sont effondrés au début des années 90, la France, où le macronisme a sonné en 2017 le glas du parti socialiste et de la droite classique, l’Allemagne n’échappera pas à la règle. La crise de son paysage politique sera la principale caractéristique de son scrutin du 26 septembre prochain. Selon toute vraisemblance, la CDU/CSU et le SPD, à savoir les deux piliers de son système démocratique, obtiendront moins de 50% des suffrages à eux deux, alors qu’ils en avaient récolté 87% lorsque le chancelier Helmut Kohl fut pour la première fois confirmé dans ses fonctions en 1983.

Précédée de plusieurs signes prémonitoires, cette crise n’est pas le fruit du hasard. Elle n’est que l’aboutissement d’un long processus qui s’est accentué depuis 2005. Alors que « la grande coalition » entre les chrétiens- et les sociaux-démocrates, adoptée pour la première fois entre 1966 et 1969, ne devait constituer qu’une solution transitoire, elle s’est imposée comme une solution pérenne. Durant les seize années du mandat d’Angela Merkel, douze d’entre elles se sont écoulées avec la participation du SPD. Empêchant non seulement tout débat entre la gauche et la droite, mais permettant aussi à l’extrême droite, représentée par l’AFD, de constituer le principal groupe d’opposition au parlement, ce consensus à l’allemande porte en lui les germes de l’obsolescence architecturale d’un édifice politique mis en place en 1949. À moyen terme, l’introduction d’une dose de scrutin majoritaire paraît alors incontournable pour éviter que le Bundestag ne se réduise à une chambre sans majorité.

À la condition expresse de réunir des coalitions ayant plus de 50% d’élus au Bundestag, pas moins de six scénarios pourraient se produire au lendemain du 26 septembre prochain. Quatre d’entre eux semblent exclus, deux autres plausibles, mais plus qu’aléatoires dans leur durée et dans leur fonctionnement. La reconduction d’une nouvelle « grande coalition » fait partie de ces six cas de figure. Toutefois, faudrait-il ici satisfaire à trois critères, à savoir que la CDU/CSU et le SPD disposent ensemble de plus de la moitié des sièges, que les sociaux-démocrates passent devant les chrétiens-démocrates, les premiers n’ayant plus aucune envie de regouverner sous la houlette d’un chancelier de droite, et qu’enfin les conservateurs acceptent d’inverser les rôles à leurs dépens. On l’aura compris, ce n’est là qu’une pure hypothèse. Comme l’est la deuxième qui réunirait en son sein le SPD, les Verts et la Linke, à l’image de « la gauche plurielle » sous Lionel Jospin. Mais la France n’étant pas l’Allemagne, un gouvernement « rouge-rouge-vert » se heurterait rapidement aux Allemands qui ne se souviennent que trop de leur division et du régime de la RDA. Évoquée ici ou là, une alliance aux couleurs du drapeau allemand réunissant la CDU/CSU, le SPD et les libéraux du FDP n’a également guère de chances de voir le jour. Alliés à deux partis de centre-droit, les sociaux-démocrates n’ont en effet aucun intérêt de naviguer dans cette galère. Même constat pour la version « Kenya », noire, rouge et verte, sous direction démocrate chrétienne, où le SPD serait pris entre le marteau CDU/CSU et l’enclume écologiste. Restent alors la coalition dite « Jamaïque » (CDU-CSU/FDP/Verts) et celle communément appelée « feux tricolores » (SPD/FDP/Verts). Toutes les deux réuniraient les Verts et le FDP, sous la conduite respective d’un chancelier chrétien- ou social-démocrate. Alors que la première sera sous le feu d’une forte opposition de gauche, la seconde le sera sous celui de la CDU/CSU.  Appelés à reconquérir l’électorat ayant rejoint l’AFD, les conservateurs pourraient alors se laisser séduire par quelques accords locaux et régionaux avec l’extrême droite.

Désirant renouer avec le pouvoir qu’ils ont dû respectivement quitter en 2005 pour les Verts et en 2013 pour les libéraux, tous les deux rêvent de se retrouver à la table du Conseil des ministres. Quoiqu’opposés sur des dossiers aussi cruciaux que la baisse des impôts pour les classes aisées, chère au FDP, ou le combat contre le réchauffement climatique, réclamé à cors et à cris par les Verts, ces deux partis seront obligés d’avoir recours au sens légendaire du compromis allemand. Sauf que personne ne devine aujourd’hui leur stratégie et la limite au-delà de laquelle ils renonceraient à gouverner ensemble. Pourtant, les coalitions « Jamaïque » et « feux tricolores » paraissent en ce jour les plus vraisemblables, avec un certain avantage pour la seconde. Ministre des finances encore en exercice, le social-démocrate Olaf Scholz, pourrait en effet, en cas d’élection au poste de numéro un allemand, trouver un juste équilibre entre « le sérieux budgétaire » et « une écologie humaine et solidaire ».

Quel qu’il soit, le prochain chancelier n’aura pas la tâche facile. Il devra faire face à une Allemagne politiquement morcelée dont la stabilité gouvernementale n’est plus garantie à moyen ou à long terme. Parce que relativement peu au courant des affaires internes de la République fédérale, les observateurs étrangers n’ont pas encore pensé, imaginé ou compris l’après 26 septembre 2021 en RFA. Prisonniers de leur schéma actuel, ils sous-estiment largement l’incidence de ce scrutin sur la politique étrangère. En cas de retour de la règle d’or et de l’interdiction des déficits publics préconisés par les libéraux, mais aussi par les chrétiens-démocrates, la RFA se retrouverait en porte-à-faux avec plusieurs de ses principaux partenaires de l’Union européenne. Pour autant que ceux-ci réalisent le paradoxe auquel l’Allemagne est désormais confrontée : incontestable première puissance européenne, elle s’affaiblit pourtant sur le plan intérieur.

[1] Sophie Lorrain, Une histoire de l’Allemagne au fil des textes, De Luther à Helmut Kohl, éd. Perrin, Paris 2021, 395 pages.

L’Allemagne s’ennuie

La formule est plus que galvaudée. Née dans l’édition du Monde du 15 mars 1968, sous la plume de Pierre Viansson-Ponté, elle a servi mille et une fois. Aujourd’hui, à près d’un mois des élections au Bundestag, elle correspond à merveille à la RFA : l’Allemagne s’ennuie.

D’ailleurs, il y a de quoi s’ennuyer. La campagne électorale y est d’une tristesse sans nom. Quoique l’issue du scrutin ne soit jamais apparue si indécise depuis 2002, année lors de laquelle Gerhard Schröder n’avait devancé son concurrent conservateur Edmund Stoiber que de 6 500 voix, les citoyens allemands semblent n’accorder que peu d’intérêt à des élections qui, ni plus ni moins, engagent l’avenir d’un pays gouverné durant seize années par la chancelière Angela Merkel.

Dotée d’un bon bilan national, celle-ci a hissé la RFA au sommet des États européens. Reconnue internationalement comme la femme la plus puissante du monde, elle quitte la chancellerie la tête haute.  Pourtant, un examen plus critique laisse entrevoir quelques ombres au tableau. Consciente de son pouvoir et de son influence, l’Allemagne essuie désormais du revers d’une main tout reproche formulé à son encontre : elle n’avoue ni son engagement en demi-teinte sur le plan européen, ni ne s’effraie, à l’heure du réchauffement climatique, de son passif écologique. Pouvant se le permettre, elle se suffit à elle-même, nonobstant les critiques justifiées qui peuvent lui être adressées.

L’une d’entre elles concerne la médiocrité de son offre politique qui n’est pas à la hauteur de sa réputation internationale. Les prétendants à la succession d’Angela Merkel ne brillent pas par leur talent, à l’exception peut-être du candidat du SPD, Olaf Scholz, dont très peu d’observateurs prédisaient il y a encore quelques semaines la moindre chance de victoire. S’il devenait chancelier, il ne le devrait pas à lui-même, mais à la faiblesse de ses adversaires et plus encore à l’accord avec les Verts et les Libéraux du FDP, qui envieux de se retrouver aux manettes de l’État, se décideraient, la mort dans l’âme, de nouer une coalition, dite « feux tricolores », avec les sociaux-démocrates. Toutefois, il ne s’agit là que d’une pure hypothèse qui est encore bien loin de se réaliser.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, les deux rivaux directs d’Olaf Scholz étaient les favoris du scrutin. Si le premier le demeure encore, il n’en est plus de même pour la seconde. En effet, la verte Annalena Baerbock a accumulé les erreurs et les bévues depuis plusieurs semaines. Quant à Armin Laschet, le candidat de la CDU/CSU, il est au diapason de la piètre qualité du personnel politique de la RFA. Souvent sous-estimé par ses concurrents, il s’est néanmoins surestimé lui-même. Incarnant quelque peu le conservatisme rhénan d’antan, ses prises de parole font pâle figure et son slogan électoral, selon lequel il incarnerait « l’Allemagne moderne », prête quelque peu à sourire. Bien que pouvant toujours prendre la place d’Angela Merkel, il lui faudra une sacrée période de rodage pour endosser le costume de l’emploi.

Au-delà du profil des candidats, l’observateur étranger est en droit de s’interroger sur la qualité en berne de la politique intérieure allemande. À l’exemple de nombreux États européens, la RFA a pris congé de ses personnalités qui ont fait son histoire. Toutefois, comparée avec la Grande-Bretagne, la France et l’Italie, elle cherche en vain des Boris Johnson, des Emmanuel Macron et plus encore des Mario Draghi qui, aux yeux de nombreux Allemands, fait figure d’enfant terrible ou d’épouvantail pour avoir sauvé, contre leur gré, l’euro et préservé l’intégralité de sa zone monétaire.

Relativement épargnée jusqu’à présent par l’implosion de son paysage politique, la République fédérale pourrait à son tour en subir les contrecoups. Tout laisse à croire que ses deux principales formations devraient réunir, en 2021, sous leur nom moins de la moitié des votants. Forts d’une histoire démocratique de septante ans, la CDU/CSU d’une part et le SPD de l’autre sont en perte de vitesse. Ils ne retrouveront plus jamais leur aura et une recomposition politique paraît inévitable. Ainsi, l’émiettement des partis traditionnels, la présence de six groupes parlementaires au Bundestag ou les règlements de compte au sein des conservateurs risquent de laisser des traces à plus long terme.

Au soir du 26 septembre prochain, comme c’est le cas pour toute élection parlementaire, il faudra compter non le nombre des voix, mais celui des sièges. Déjà très compliquée en 2017, la constitution d’une nouvelle coalition s’annonce particulièrement difficile, tant ce jeu et ces alliances de différentes couleurs politiques se révèlent de plus en plus délicats. Aujourd’hui l’Allemagne s’ennuie. Il n’est pas sûr qu’il en soit ainsi d’ici quelques semaines…à l’exemple de la France qui s’ennuyait le 15 mars 1968, avant de connaître, un mois et demi après, la période la plus agitée de son après-guerre !

 

 

Le (G)rütli au féminin

Il faut remonter à deux articles du Temps, l’un en date du 31 juillet 2004, l’autre plus récent, publié quinze ans plus tard, soit le 31 juillet 2015 pour retrouver une explication sur l’emploi du mot « Grütli » en français et en italien et sur celui de « Rütli » en allemand. Leurs contenus ne diffèrent pas l’un de l’autre. Alors que dans son papier de 2004, la journaliste Catherine Gossy  considérait que « la Société suisse du Grütli, l’ancêtre de l’Union syndicale suisse, a pris une part importante à la fondation de coopératives de consommatrices, de syndicats et de caisses maladie… [et aurait] laissé des traces quasiment indélébiles dans l’usage romand… », son confrère Yelmarc Roulet terminait, en 2015, son papier très instructif, et en nulle contradiction avec le premier nommé, par la phrase : « Le (G)rütli est un « lieu du repli identitaire ou de la liberté universelle [qui] inspire les tenants de l’un comme de l’autre ».

Cette double approche permet d’analyser les festivités qui s’y sont déroulées le 1er août de cette année. Placées à la fois sous l’angle « identitaire » et de « la liberté universelle », elles voulaient mettre les femmes à l’honneur et célébrer le cinquantième anniversaire de l’instauration du droit de vote des femmes en Suisse. À première vue, cette cérémonie n’avait pour seul objet que de commémorer une juste cause et une lutte profondément démocratique qui se sont soldées par la votation fédérale du 7 février 1971. Présentée sous les traits d’un jour de gloire de la politique suisse, cette manifestation suscite néanmoins un certain nombre d’interrogations auxquelles la Confédération ne peut pas se soustraire.

Rassemblement presque exclusivement féminin sur le « Grütli », cet événement s’inscrit dans une démarche « identitaire » qui influence de plus en plus le paysage politique suisse. L’opposition entre les deux sexes a pris le dessus au détriment d’une conception plus unitaire qui aurait dû, notamment en ce jour de fête nationale, réunir toutes les Suissesses et tous les Suisses. En effet, le 1er août n’appartient ni aux femmes, ni aux hommes, mais aux deux à la fois !

Ici, la Suisse épouse une vision différentialiste de la société qui, inspirée d’un modèle anglo-saxon, relègue la question sociale au second plan. Dans la droite ligne de la « grève des femmes » du 14 juin 2019, ce phénomène prend de l’ampleur et se trompe parfois de cible. Si l’inégalité des salaires constitue un scandale en soi, elle n’est pas que le fruit de la différence des genres, mais résulte d’abord d’une logique économique qui n’a jamais été remise en cause par la population suisse. Ainsi, après l’échec en 1999 du projet de « l’assurance-maternité », ce n’est que le 1er juillet 2005 que « cette naissance aux forceps » a vu le jour grâce à un dur et âpre combat d’environ 60 ans. Et quant au congé-paternité, dont les femmes sont aussi les bénéficiaires, il a fallu attendre la fin de l’année 2020 pour qu’il soit accepté par un peu plus de 60% des électeurs helvétiques – d’ailleurs à l’heure même où la France macronienne, pourtant guère réputée pour le caractère social de sa politique, le prolonge à 28 jours contre 15 en Suisse !

Un peu plus de lucidité aurait également permis à la Suisse de jeter un regard plus critique sur la commémoration du cinquantième anniversaire du vote des femmes. Antépénultième pays européen à l’avoir accepté, devant le Liechtenstein en 1984 et la Moldavie en 1993 – soit d’un État né de la disparition du bloc soviétique en 1991 -, la Confédération se repose sur des lauriers qu’elle n’a aucunement mérités. En lieu et place d’une célébration officielle et riche en éloges flatteurs sur la prairie du Grütli, le Conseil fédéral ou autres décideurs et observateurs auraient dû établir un état des lieux historique et actuel de la société suisse.

Quand bien même il est heureux d’honorer les Suisses d’avoir accordé le droit de vote aux femmes en 1971, rien ne justifie que le pays de la démocratie directe ait mis aussi longtemps pour instaurer une mesure prise, dès le début du 20e siècle par certains États scandinaves, puis quelques décennies plus tard par l’ensemble des États européens. Préférant l’autocongratulation à l’introspection, la politique helvétique s’est réfugiée en cette année 2021 dans une autosatisfaction qui ne la grandit pas. Bien que le 7 février 1971 soit à marquer d’une pierre blanche, cette date n’efface nullement ce devoir de mémoire auquel la Suisse refuse encore trop souvent de se consacrer. Non seulement les témoins de l’époque, mais aussi de plus jeunes intéressés pourront en attester : le débat sur le vote des femmes fut âpre, quelques cantons ne voulaient pas en entendre parler, beaucoup à droite haussèrent leur voix et nombre de mères, de ménagères ou autres ringardes considéraient toujours que leur place était aux fourneaux et non dans les bureaux de vote. De fait, cet épisode de la vie politique suisse est à l’image d’un combat qui n’a pas cessé de nos jours. Il continue d’opposer une Suisse conservatrice et identitaire à une Suisse ouverte et universelle, comme le suffrage du même nom.

 

 

 

Les relations franco-allemandes en points de suspension

Angela Merkel ne restera pas en mémoire comme une égérie de la relation franco-allemande. Au-delà de toutes les louanges qui lui sont d’ores et déjà adressées, elle n’a jamais fait du partenariat entre la France et l’Allemagne une raison d’être. Ayant respectivement connu de Jacques Chirac à Emmanuel Macron quatre présidents de la République, elle n’a noué aucun lien d’amitié avec l’un d’entre eux. À l’exception de la « Merkozy », qui l’avait temporairement liée à Nicolas Sarkozy, elle a toujours gardé une certaine distance envers ses homologues français. Contrairement aux chanceliers Adenauer, Schmidt et Kohl, elle n’est pas associée à ces “couples binationaux” qui, avec Charles de Gaulle, Valéry Giscard d’Estaing ou François Mitterrand, ont fait de la construction européenne ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Femme du 21e siècle, la chancelière incarne cette nouvelle Allemagne qui, bien que l’exerçant pleinement et en toute connaissance de cause, refuse d’assumer publiquement sa puissance.

Lors de sa réélection en 2017, précédée quelques mois auparavant par la victoire de Macron, tous les voyants étaient au vert. Pourtant les espoirs furent vite déçus. Il fallut rapidement se rendre à l’évidence. Les propositions de réforme européenne esquissées par le nouveau président français lors de son discours du 26 septembre 2017 à la Sorbonne ne reçurent jamais la moindre réponse de Berlin. Elles n’avaient pas trouvé grâce aux yeux d’une chancelière qui a sans cesse mis son véto à tout approfondissement politique de l’Union européenne. En toute logique, elle a toujours privilégié les initiatives conjoncturelles aux projets structurels.

Même si le constat paraît amer, l’heure est à la déception. À l’exception, certes notoire, du programme de relance de l’UE de 750 milliards d’euros et de quelques initiatives binationales en politique étrangère, le bilan de la coopération franco-allemande sous Macron et Merkel est décevant. Il l’est d’autant plus que Paris n’a jamais pardonné le plaidoyer antifrançais qu’Annegret Kramp-Karrenbauer avait tenu, en sa qualité de présidente éphémère de la CDU, six semaines à peine après la signature du traité d’Aix-la-Chapelle. Restant gravé dans les mémoires des Français, cet interview, accordé au journal conservateur « Welt am Sonntag » le 10 mars 2019, avait rayé d’un trait de plume l’esprit de relance dont le franco-allemand avait impérativement besoin. Ainsi, et au-delà du protocole qui accompagna son adoption le 22 janvier 2019, ce traité s’est borné à plusieurs déclarations de principe qui, rédigées sans le moindre enthousiasme, sont au diapason d’une relation en manque d’ambition.

Apôtres peut-être de ce que les Anglo-Saxons appellent le « wishful thinking » et les Allemands le « Wunschdenken », quelques observateurs nourrissent certains espoirs avec l’arrivée plausible d’Armin Laschet au pouvoir en RFA. Nouveau symbole de cette Allemagne rhénane que les Français ont tant choyée, proeuropéen dans l’âme et francophile à ses heures, il se ferait l’avocat du partenariat franco-allemand et serait par conséquent le successeur idéal d’Angela Merkel. Mais comme le fait remarquer à juste raison Sylvie Lemasson, Maître de Conférences en relations internationales auprès de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble, le programme électoral de la CDU/CSU est « en contradiction parfaite avec les deux piliers européens du président Macron, à savoir le pilier budgétaire et le pilier de la politique de défense ».  Que ce soit pour le retour prôné par les conservateurs allemands à l’orthodoxie financière et au respect de ladite « règle d’or » ou pour les réticences allemandes de construire un avion de combat franco-allemand à l’horizon de l’année 2040, les sujets de discorde ne disparaîtront pas d’un coup de baguette magique entre les deux gouvernements.

Confrontées à des issues électorales encore indécises, la France et l’Allemagne n’envisageront la relance de leur partenariat qu’après les présidentielles d’avril 2022. Alors qu’une victoire éventuelle, mais (heureusement) nullement acquise, de Marine Le Pen entraînerait immédiatement un arrêt de la coopération franco-allemande, celle plus vraisemblable d’Armin Laschet en septembre prochain ne résoudrait pas pour autant les différends qui subsistent entre Paris et Berlin. Une reconduction éventuelle de la politique militaire conduite sous la direction d’Annegret Kramp-Karrenbauer serait vue d’un très mauvais œil par l’Élysée. Il en serait de même, voire pire, pour une nouvelle politique d’austérité financière prônée par les Allemands. Une telle mesure aurait pour conséquence majeure de creuser encore plus le fossé entre les pays du Nord et du Sud au sein de l’UE. Elle renouerait aussi avec le plus critique des héritages qu’Angela Merkel a laissés en Europe. Conformément au traité d’Aix-la-Chapelle, l’Allemagne et la France n’auraient alors que pour seul terrain d’entente la coopération transfrontalière. Mais, à l’image du regain de xénophobie des Sarrois à l’encontre des Lorrains, perçu des deux côtés de la frontière lors de la crise du COVID, ce chemin demeure également semé d’embuches.