Le faux pas diplomatique d’Ueli Maurer

Le président Ueli Maurer n’a pas raté son entrée en matière. À peine en fonction à la tête de la Confédération, il a fait parler de lui. Dès le 5 janvier 2019, il a préconisé une renégociation de l’accord-cadre avec l’Union européenne. Que grand bien lui fasse, à condition que cela fasse aussi du grand bien à la Suisse, ce qui n’est visiblement pas le cas.

La diplomatie, cela ne s’invente pas. Cela s’apprend et se pratique. Qu’il soit donc permis de rappeler à Ueli Maurer une règle de base dont il ne semble pas tenir compte. Aucune négociation internationale ne peut s’effectuer qu’avec soi-même. Il faut au moins être deux. Et si l’on oublie l’autre, il ne reste plus qu’à oublier toute forme de négociation. C’est le b.a.-ba de la diplomatie que l’on n’enseigne même pas dans les instituts de relations internationales, tant cela paraît évident pour tout le monde ; sauf, à première vue, pour le nouveau président de la Confédération.

Trêve, toutefois, de moqueries! Ueli Maurer savait très bien ce qu’il faisait, du moins sur le plan de la politique intérieure. Pour rassurer ses propres amis politiques, mais aussi les autres réfractaires à la signature de l’accord-cadre, il a tenté d’amadouer une population qui, à l’heure actuelle, n’est pas disposée à accepter ce texte par référendum. En signalant sa volonté de renégocier avec Bruxelles, il a ainsi voulu réaffirmer son désir de mettre en œuvre, à plus ou moins moyen terme, ledit accord-cadre. Par conséquent, on lui sait gré d’avoir redonné une chance à un dossier qui semblait ne plus devoir ressurgir de ses cendres.

Agissant de la sorte, Ueli Maurer a une fois de plus démontré que la politique européenne de la Suisse est avant tout une affaire interne. Sauf qu’elle ne l’est pas. Et c’est là que le bât blesse ! Au diapason de ce qu’est devenue une tradition helvétique, le gouvernement helvétique considère toujours que les relations entre l’UE et la Confédération ne sont élaborées que dans l’espace restreint de la salle de séance du Conseil fédéral. Cela avantage certes ce dernier, mais ne correspond pas à la moindre réalité politique et diplomatique. Si la Suisse demande à l’Union européenne de respecter son libre arbitre, Berne est aussi obligée de respecter celui des instances communautaires ; ce qui ne semble pas être visiblement le cas. Un tel aveuglement a d’ores et déjà suscité divers sautes d’humeur de la part des responsables européens, à l’image de celle du président François Hollande qui, lors de sa visite d’État en 2015 et suite au résultat du 9 févier 2014, avait rappelé aux autorités helvétiques qu’elles n’avaient aucun droit de remettre en cause, à l’exemple de celui de la libre circulation des personnes, les principes juridiques de l’Union européenne.

Vue de Bruxelles, la déclaration du président de la Confédération est le prototype même du faux pas diplomatique. D’ailleurs, c’est ce que le président de la Commission Jean-Claude Juncker et le président du Conseil européen, Donald Tusk, n’ont pas manqué de lui signifier dans « une lettre… courte mais directe ». Véritable camouflet adressé au principal intéressé, cette missive, teintée d’ironie et de compliments empoisonnés, ne laisse subsister aucun doute sur les intentions de l’exécutif européen. En effet, celui-ci se réjouit « … de travailler avec [Maurer] et avec les membres du Conseil fédéral, afin de créer les conditions qui permettront à cet accord d’entrer en vigueur aussitôt que possible”. Bref, c’est ce que l’on nomme une parfaite fin de non-recevoir à la proposition de renégociation de l’accord-cadre.

Ueli Maurer aurait dû compter avec ce refus clair et sans appel. Voulant réussir un coup de politique intérieure, il a complètement raté son coup de politique étrangère. Commettant point par point les mêmes erreurs que Theresa May, il se trouve dans une situation parfaitement analogue à celle de son homologue britannique. Ayant choisi une fois de plus de copier la stratégie européenne du Royaume-Uni, la Suisse est victime de son choix délibéré de toujours vouloir s’aligner à tout prix sur Londres. Elle l’a fait depuis l’après-guerre et s’évertue à persévérer dans ce qui ressemble de plus en plus à une faute politique.

Par manque de jugeote, le Président de la Confédération est par conséquent tombé dans le même piège que l’Union européenne a elle-même tendu à la Grande-Bretagne. Mettant les points sur les i, l’UE avait prévenu qu’elle n’était plus disposée à renégocier le Brexit avec le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté. Elle a tenu parole et en fera de même avec la Suisse. Aujourd’hui, le Brexit ne sera pas celui voulu par les Britanniques un certain 23 juin 2016. Demain, l’accord-cadre avec la Suisse ne sera, en revanche, pas différent de celui conclu avec Bruxelles. À l’exception près que la Suisse a encore subi une défaite diplomatique qu’elle aurait pu facilement s’épargner !

 

 

 

 

Les Gilets jaunes: à contre-courant

Écrire un article en pleine phase insurrectionnelle n’a guère de sens. Du jour au lendemain, tout peut changer, tout peut évoluer. Ce qui était vrai hier, ne l’est plus aujourd’hui. Ce que l’on affirme ici et maintenant, risque de s’évaporer dès demain de nos pensées. Ces quelques lignes ne feront pas exception à la règle et ont donc toutes les chances de devenir caduques dès leur parution.

Pourtant, elles méritent d’être écrites. Non pour faire date, mais pour ne pas subir l’inexorable loi du mainstream et revendiquer, au contraire, le droit de nager à contre-courant. Malgré le soutien de presque trois-quarts des Français aux « gilets jaunes », rien n’interdit d’affirmer sa différence et de revendiquer le droit à ne pas s’associer à un verbiage de compassion avec des populations qui se complaisent dans une frustration qu’elles ont partiellement nourrie. Non qu’elles soient de loin les seules responsables de leur déclassement, mais toujours avides de chercher les coupables là où ils ne sont pas.

Il n’y a rien de plus facile que de s’en prendre au pouvoir étatique. La fronde contre l’État ne date pas d’hier. Compréhensible à certains égards, elle peut aussi s’égarer dans les travers d’un mouvement incontrôlé qui se solde, logiquement ou paradoxalement, par une nouvelle forme d’État beaucoup moins démocratique que ne le fut la précédente. La conjugaison malsaine entre une émanation du peuple et la tentation d’un État fort a souvent conduit au totalitarisme. L’histoire du 20e siècle ne compte que trop de régimes de sinistre mémoire qui, de la confusion volontaire entre le peuple et l’État, ont mis fin à toute forme de liberté et de pluralisme politique. En contradiction parfaite avec l’esprit des démocraties occidentales, il n’y aucune forme monolithique du peuple, pas plus d’ailleurs qu’il n’en existe une de l’État. C’est pourquoi, les « gilets jaunes » n’ont aucun droit de parler au nom du peuple. Ils n’en sont qu’une composante hétéroclite et contradictoire, avec pour seule source de légitimité, celle de vouloir exprimer leur colère avec les armes des pauvres, mais aussi parfois avec celle des pauvres types.

Idem pour l’État. Il ne se réfugie pas seulement derrière les barrières des jardins de l’Élysée. Sa présence se traduit au quotidien, à l’abord d’une école, d’un hôpital, d’un carrefour routier ou d’une salle polyvalente. Il est le garant des services publics auxquels la population aspire de plus en plus, mais pour lesquels celle-ci demande d’être exonérée de toute forme de dépense. En toute logique, ce système atteint alors rapidement ses limites ; notamment dans un pays où 50% des ménages, soit les plus défavorisés, ne sont pas assujettis à l’impôt. Obtenir plus en payant moins, que l’on nous explique comment cela fonctionne ! Peut-être en entonnant le refrain du « faire payer les riches » qui eux, plus malins que d’autres, auront, depuis belle lurette, dans la plus grande tradition de la fuite des capitaux et en toute légalité, placé leur fortune dans les coffres-forts des banques étrangères et suisses.

Ce que les « gilets jaunes » peuvent se permettre, l’État ne le peut pas. Alors que les premiers se prévalent d’une irresponsabilité protestataire, le second doit faire preuve de responsabilité politique. C’est ce que n’ont pas compris les Français. Adeptes du nombrilisme hexagonal à outrance, ils se croient à l’abri de réformes que plusieurs de leurs voisins n’ont pas manqué de faire. Encouragés par des élus aux revendications plus démagogiques les unes que les autres, ils demeurent persuadés que l’on pourra augmenter les salaires, détaxer les carburants, verser des subventions et démultiplier les services publics avec un déficit avoisinant, en 2018, les 100% du produit intérieur brut. Privilégiant le « y’a qu’à, faut qu’on », les classes moyennes payeront vraisemblablement le prix d’une facture économique dont ils refusent toujours de percevoir le coût.

Le gouvernement français n’est pourtant pas exempt de tout reproche. Loin s’en faut. Il a commis de graves erreurs, comme celle de l’abolition partielle de l’impôt sur la fortune sans la moindre contrepartie sociale. De même a-t-il sous-estimé le poids des injustices dans un pays qui pourtant arbore sur le fronton de ses 36 000 mairies la devise révolutionnaire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Aujourd’hui, ayant mal à son égalité et plus encore à sa fraternité, la France risque de mettre sa liberté en péril. Ce ne sont surtout pas « les gilets jaunes » qui la rétabliront. Avec pour revendication première la baisse des taxes sur les carburants, ceux-ci ont signalé leur attachement à un système en voie de disparition. Sourds aux appels à la transition écologique, se fichant éperdument des 48 000 morts dus chaque année à la pollution de l’air par les particules fines, ne s’inquiétant pas le moindre du monde d’un taux de chômage largement supérieur à la moyenne de la zone euro et prêts à sacrifier la place européenne de la France aux dépens de vils intérêts nationalistes et corporatistes, ils sont idéologiquement beaucoup plus proches de Trump, de Cinque Stelle, des pro Brexit britanniques et, last but not least, de Marine Le Pen. Artisans tout désignés du déclin français, dont des intellectuels, chercheurs, journalistes et autres élites honnies ne cessent de mettre en garde la population, ils sont non seulement les représentants de la classe moyenne, mais aussi ceux des Français moyens dont l’histoire se décline souvent avec celle des heures les moins glorieuses de la nation.

 

Relancer l’Europe par la défense

Le 4 avril 2019, 29 pays commémoreront les 70 ans d’existence de l’OTAN. En marge des célébrations qui ne manqueront pas de vanter ses mérites pour avoir assuré la paix dans le « monde libre », l’alliance transatlantique devrait être confrontée à la question de sa légitimité et, par conséquent, de son existence. Pourquoi ne pas alors la poser dès aujourd’hui en des termes simples et directs, à savoir de se demander si l’OTAN est devenue superflue ? La réponse est oui.

Nulle chance pourtant que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord disparaisse d’un coup de baguette magique. Trop d’États y sont encore attachés pour prévoir sa fin. Elle sera maintenue en vie, car les USA, la RFA, les pays du Nord, mais aussi et surtout ceux de l’ancien pacte de Varsovie y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. A choisir entre leur appartenance à l’Union européenne et celle à l’OTAN, les ex-satellites de l’URSS n’hésiteront pas un instant à privilégier la sécurité militaire américaine à l’aide économique de l’UE. Avec pour adversaire tout désigné leur ancien « grand frère russe », ils accorderont sans cesse leur préférence aux forces occidentales et états-uniennes.

Toutefois, les données géopolitiques ont sensiblement évolué ces dernières années. Alors que nombre de membres de l’UE ne s’accommodent plus de l’autoritarisme antidémocratique de plusieurs pays d’Europe centrale, le Président des États-Unis multiplie les provocations pour asseoir un leadership que les Européens ne devraient plus admettre. Face au « make USA great again » de Donald Trump, il n’y a pas d’autre solution que de « make Europe great again » ! Et si l’Europe veut être à la hauteur de ses prétentions et de ses ambitions, il ne lui reste plus que de se doter d’une armée véritablement européenne.

Alors que la « la Communauté européenne de défense » (CED), mort-née en août 1954, n’aurait jamais été en mesure de donner à l’Europe communautaire une indépendance politique et militaire, le projet de défense continental est, aujourd’hui plus que jamais, susceptible de renaître de ses cendres. Portée par le président Emmanuel Macron, cette proposition a reçu, à la surprise presque générale, le soutien de la chancelière allemande. En effet, Angela Merkel, au terme d’une longue et brillante carrière, n’a pas laissé apparaître le moindre doute devant les parlementaires européens, en déclarant « qu’une armée commune européenne pourrait démontrer devant le monde entier qu’il n’y aura plus jamais de guerre entre les pays européens ».

Cette prise de position n’a certainement pas fait plaisir au président américain. Lui, qui a pour ambition d’affaiblir l’Europe et de lui faire payer sa sécurité, fera feu de tout bois pour diviser les États européens. Ce calcul devrait s’avérer payant, mais seulement à court terme. D’autres États membres, et non des moindres, pourraient en effet profiter de l’occasion pour fonder, selon l’expression consacrée, un « groupe pionnier ». Convaincus que la création d’une armée véritablement européenne assigne à l’Union un nouveau projet politique, ils saisiront cette chance pour constituer une « avant-garde européenne », dont l’Europe s’est trop longtemps privée depuis la signature du traité de Maastricht le 7 février 1992.

Par un curieux retournement de l’histoire, c’est donc par la défense que l’Europe pourrait connaître un nouveau départ. Alors que la Communauté de Défense de 1954 était vouée à l’échec, tant les plaies de la Seconde Guerre mondiale demeuraient encore largement ouvertes, des perspectives prometteuses s’offrent désormais à une Europe du 21e siècle qui, au-delà de sa propre réconciliation, a su se réunir autour de ses valeurs. Celles-ci ne sont toutefois pas partagées par l’ensemble des pays membres de l’UE. À ceux qui s’y reconnaissent, en revanche, s’ouvre un défi passionnant qu’ils sauront relever, à condition de réserver, dans un premier temps, une armée européenne aux États qui, comme l’Allemagne, la France ou d’autres, auront conscience de constituer le « noyau dur » du futur.

 

L’UE, orpheline de Merkel

Qu’elle aille ou non au terme de la législature, qu’importe ! Angela Merkel est affaiblie et ne jouit plus de l’aura qui l’a accompagnée pendant plus de dix ans. A l’image d’un président américain en fin de second mandat, elle n’est plus qu’un lame duck, à savoir un canard boiteux d’une politique intérieure allemande dont elle a progressivement perdu le contrôle. Alors qu’elle s’accroche tant bien que mal à son poste de chancelière, d’autres fonctions lui tendent les bras. Ne revendiquant aucune d’entre elles, elle pourrait néanmoins faire volte-face lors de la nomination du Président de la Commission européenne. Bien que tous les deux candidats au nom du Parti populaire européen (PPE) à la succession de Jean-Claude Juncker, ni le chrétien-social allemand Manfred Weber, ni le centriste finlandais Alexander Stubb n’ont la carrure politique pour siéger à la tête de l’UE. Celle-ci ne devrait pas choisir un second Barroso, encore moins un célèbre inconnu dont le seul souci serait de se forger une légitimité dont il sera trop longtemps dépourvu. Parce que l’Union européenne est en crise, elle a besoin d’une personnalité forte et expérimentée pour la diriger. Angela Merkel pourrait être l’une d’entre elles. À condition bien entendu qu’elle l’accepte, ce qui est loin d’être sûr.

Si l’UE est orpheline de Merkel, Emmanuel Macron l’est encore plus. Isolé au sein des 27, celui-ci pouvait encore compter sur le soutien de la chancelière. Tel n’est plus le cas, tant le nouveau cours de la CDU pourrait contrecarrer les projets européens du président français. Ne se sentant que peu redevable de la « Déclaration de Meseberg » du 19 juin dernier, selon laquelle la France et la RFA proposaient entre autres de réformer la zone euro et de la doter d’un budget, la nouvelle direction des chrétiens-démocrates européens est susceptible de remettre en cause cet accord. Selon le choix des militants chrétiens-démocrates, « l’alliance des progressistes », tant souhaitée par Emmanuel Macron, aura vraisemblablement « du plomb dans l’aile », si le futur Président de la CDU devait « corriger » la politique pro-européenne de la chancelière. En ce sens, de la décision du Congrès de Hambourg du 6 au 8 décembre dépendra aussi le sort d’une Europe mal en point.

Toutefois, l’Allemagne ne peut pas se permettre d’être anti-européenne. Elle ne l’est pas et n’a aucune intention de le devenir. Si une majorité à la droite de Merkel devait se dessiner dans les mois et années à venir, elle ne pourrait se constituer qu’avec l’appui de l’AfD, soit comme à Vienne, avec le concours de l’extrême droite. Ainsi, la RFA se retrouverait à la croisée de différents chemins dont l’un qui l’amènerait inéluctablement vers l’abîme. Mais, l’Allemagne n’est ni l’Autriche, ni l’Italie. Elle doit sa prospérité à l’Europe, sans laquelle elle ne pourrait pas assurer sa position, voire sa domination. L’UE est son meilleur allié, car elle n’a pas d’avenir sans elle.

Bien que traversée par la crise de ses grands partis, la RFA reste néanmoins solidement amarrée au port européen. Une alliance regroupant l’aile droite de la CDU/CSU, une majorité restreinte de Libéraux du FDP et l’AfD ne constitue aujourd’hui que 30% à 35% du corps électoral allemand. Par conséquent, elle n’est pas – encore ? – en mesure de former une coalition gouvernementale dans les prochaines années. Toutefois, faut-il là aussi mieux prévenir que guérir.

C’est à cette tâche que devront s’atteler les Allemands, mais aussi leurs partenaires européens. Privés de la présence parfois encombrante et hégémonique mais également rassurante et nécessaire d’Angela Merkel, ils n’ont désormais d’autre choix que de rédiger plusieurs scénarios pour ne pas assombrir l’avenir européen. Du choix du prochain président de la CDU viendra la réponse allemande, de la prévoyance et de l’intelligence des principaux partenaires européens viendra la réponse européenne. Celle-ci ne devrait toutefois pas se faire trop attendre. Parce que l’Europe déteste le vide, ses fossoyeurs aimeraient saisir cette occasion pour le remplir avec des idées qui nous rappellent des temps beaucoup plus obscurs. Quoi qu’ayant imprudemment comparé notre époque avec celle des années trente, Emmanuel Macron n’a pas totalement tort. En effet, trop de femmes et de trop d’hommes souhaiteraient y revenir, profitant d’une amnésie européenne à laquelle la chancelière et d’autres dirigeants des pays membres avaient su résister ces dernières années.

Un dimanche pas comme les autres en Allemagne

Dimanche prochain, 28 octobre 2108, la Hesse est appelée aux urnes. En temps normal, cela n’aurait intéressé que les Allemands. Sauf que ces élections régionales pourraient avoir des répercussions politiques beaucoup plus importantes que celles provoquées par le scrutin bavarois du 14 octobre dernier. En effet, si ce dernier n’a pas remis en cause les équilibres politiques d’un Land qui, malgré les pertes de la CSU, demeure largement favorable à la droite, il pourrait en être tout autrement dans la région de Francfort.

Par son passé électoral et son goût de l’alternance entre la CDU et le SPD, la Hesse a souvent servi de laboratoire politique pour la République fédérale d’Allemagne. À l’exemple de l’année 1985, lorsque son gouvernement accueillait pour la première fois des écologistes au sein de la première coalition rouge-verte de l’histoire de la RFA. Restent aussi en mémoire les images inoubliables de ce jeune homme aux cheveux longs qui prêtait alors sermon en baskets. Nommé d’abord à la tête du Ministère régional de l’Environnement et de l’Énergie, il entama alors une carrière brillante qui devait le mener au poste de chef de la diplomatie allemande. Aux côtés du chancelier Gerhard Schröder il se fit très vite un nom, mettant son savoir-faire au service de son audace européenne et de son refus de s’embarquer dans la mésaventure américaine en Irak en 2003. Désormais, unanimement reconnu, Joschka Fischer a donné ses lettres de noblesse aux Verts qui, aujourd’hui, plus que jamais, ont le vent en poupe.

Alliés en Hesse aux conservateurs de la CDU au sein d’une coalition que beaucoup avaient jugé hétéroclite, ces mêmes Verts pourraient à nouveau améliorer leur score et se présenter comme les grands vainqueurs des élections de ce dimanche. Mais au-delà de leur progression en voix et en pourcentages, les projecteurs seront braqués sur un autre chiffre. Si les chrétiens-démocrates devaient subir de fortes pertes, ce n’est non seulement le sort de leur candidat et Ministre-président sortant Volker Bouffier qui serait en jeu, mais aussi celui de la chancelière Angela Merkel. Alors qu’elle pouvait se draper derrière un voile de protection en Bavière, arguant avec raison qu’elle n’a jamais trop apprécié la CSU, elle ne pourra pas en faire de même si son propre parti devait enregistrer une nouvelle bérézina électorale.

Le scrutin de dimanche prochain constitue un test grandeur nature pour Angela Merkel. Si son parti perd nettement, ses jours seront comptés. Dans le cas contraire, elle pourra toujours retarder son départ de la chancellerie. Toutefois, celui-ci devient de plus en plus inéluctable. Reste à savoir quand il aura lieu. Avant ou après le congrès de la CDU à Hambourg début décembre ? Avant ou après les élections européennes de mai 2019 ? Parce que légitimes, ces questions ne manqueront pas d’alimenter les débats qui accompagneront une soirée électorale qui s’annonce d’ores et déjà fort animée.

À savoir quelle coalition gouvernementale dirigera la Hesse à partir de cette fin d’année 2018, voilà qui ne devrait pas trop susciter l’intérêt des observateurs étrangers. Par contre, l’avenir de la chancelière les intéresse. Devant tirer les leçons du passé, celle-ci pourra se souvenir de cette triste fin de mandat qu’Helmut Kohl n’avait pas su éviter par sa propre faute. Plus jeune que celui-ci, Angela Merkel peut aspirer à d’autres fonctions. Bien que n’ayant jamais fait la moindre allusion à cet égard, elle pourrait, le cas échéant, prendre la succession de Jean-Claude Juncker. Elle en a les qualités et le profil.

Puisque se trouvant dans une phase critique de son histoire, l’Union européenne a besoin d’une personnalité forte et respectée à sa tête. À l’heure où les Allemands ne font plus mystère de vouloir diriger in personam la Commission européenne, ils ont de quoi proposer un-e- candidat-e- plus charismatique et plus crédible que ne l’est le chrétien-social Manfred Weber. De plus, Angela Merkel sera vraisemblablement soutenue par d’autres États et partenaires. Ne voulant pas devoir subir les foudres du très rigoureux et chantre de l’orthodoxie financière Jens Weidmann à la tête de la Banque Centrale européenne, en remplacement de l’actuel Président Mario Draghi, les pays latins et du Sud ne s’opposeront certainement pas à la candidature de l’actuelle numéro un allemande. La RFA ne pouvant pas occuper ces deux postes clés, ils préfèreront de loin de voir l’ex-chancelière au sommet de l’UE qu’ils ne souhaiteront avoir un pur produit de la Bundesbank aux manettes de la BCE pour décider de l’avenir de la zone euro.

Toutefois, ne s’agit-il là que de scénarios qui ne sont pas encore inscrits dans le marbre. Néanmoins, ils pourraient l’être, si les élections de Hesse devaient aussi confirmer le début de la fin du règne de la chancelière Angela Merkel. Tout dépend aussi d’un dimanche, pas comme les autres, en Allemagne… !

 

 

Angela Merkel: combien de temps encore?

Combien de temps encore ? Est-ce une question de mois, de semaines ou même de jours ? Faudra-t-il attendre les élections régionales de Bavière et de la Hesse des 14 et 28 octobre pour qu’elle franchisse le pas ? Ou sera-t-elle destituée par le congrès de son parti prévu du 6 au 8 décembre à Hambourg ? Elle peut à la rigueur encore finir l’année, mais les oiseaux de mauvais augure planent sur la chancellerie à Berlin. Angela Merkel est au bord du précipice et son avenir politique s’assombrit à grands pas.

L’élection surprise d’un nouveau président du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag a plus que fragilisé la chancelière. Venu de nulle part, totalement inconnu du grand public, Ralph Brinkhaus a créé la surprise en destituant de son poste Volker Kauder. Fidèle serviteur d’Angela Merkel depuis treize ans, celui-ci incarnait une ligne politique centriste, désormais rejetée par la majorité des députés chrétiens-démocrates. À la fois glissement à droite de la principale formation politique allemande et vote de défiance adressé à la chancelière, le remplacement à la tête de la fraction CDU/CSU constitue l’un des plus grands revers de politique intérieure qu’Angela Merkel a subis depuis son arrivée au pouvoir en 2005.

Poste clé du système parlementaire allemand, le président de groupe assume soit le rôle de chef de l’opposition, à l’exemple de la numéro un du SPD Andrea Nahles, soit celui de courroie de transmission entre le-a- chancelier-e- et son parti au Bundestag. En renvoyant Volker Kauder à ses chères études, les députés chrétiens-démocrates ont tout simplement détruit l’échafaudage politique que la chancelière avait soigneusement mis en place depuis treize ans. Ayant perdu le contrôle politique sur la majorité de ses députés, elle est dorénavant à leur merci. Elle n’a plus d’emprise sur eux, obligée de naviguer à vue dans un espace partisan en pleine décomposition et recomposition politique.

Contrainte de faire contre mauvaise fortune bon cœur, Angela Merkel minimise pour l’instant la gravité de son échec. Pourtant, nul n’est dupe. Ses orientations politiques ne sont plus partagées par une droite allemande qui, en perte de vitesse, doit faire face au succès grandissant de l’AfD. Par choix stratégique, mais aussi par conviction idéologique, l’aile la plus conservatrice de la CDU et une frange largement majoritaire de la CSU ont décidé d’épouser des idées très droitières dans lesquelles elles n’ont d’ailleurs guère de peine de se reconnaître. En souvenir du leader historique des chrétiens-sociaux bavarois Franz-Josef Strauss dont on fêtera d’ici quelques jours le trentième anniversaire de sa disparition, certains de ses héritiers espèrent encore que la droitisation de leur discours leur permettra d’éviter l’essor de la droite extrême. Sauf que ce qui fut vrai il y a trente ans, ne l’est plus aujourd’hui.

Le virage à droite de la CDU/CSU est inéluctable. Angela Merkel n’aura alors guère de chances de s’identifier à un parti qu’elle aura néanmoins dirigé depuis dix-huit ans. Elle ne pourra pas le conduire vers de nouvelles élections qui semblent de plus en plus vraisemblables. Espérant repousser leur échéance, la chancelière souhaiterait qu’elles aient lieu après les européennes de mai 2019. Consciente du fossé grandissant qui se creuse entre elle et ses amis politiques, elle sait que son choix pour « l’Europe des progressistes » contre celle des « populistes » risque d’être minoritaire au sein de sa propre formation. Passée relativement inaperçue, car exposée par un homme politique encore peu connu il y a quelques jours, une déclaration du nouveau président du groupe chrétien-démocrate au Bundestag devrait susciter quelques inquiétudes au-delà des frontières allemandes. Ralph Brinkhaus a en effet manifesté son opposition aux réformes européennes présentées par Emmanuel Macron et a dit tout le mal qu’il pensait d’un budget de la zone euro que pourtant la chancelière avait accepté lors de sa rencontre au château de Meseberg, en juin dernier, avec le président de la République française. Par conséquent, en prenant les rênes de la fraction CDU/CSU au Bundestag, ce même Brinkhaus pourrait provoquer une crise franco-allemande dont on ne mesure pas encore les répercussions qu’elle pourrait avoir sur le devenir de l’Union européenne.

Après l’Italie, la République fédérale d’Allemagne pourrait devenir le prochain « (très grand) enfant malade » de l’Europe. Les temps où Angela Merkel assurait une stabilité européenne sont bel et bien révolus, d’autant qu’une nouvelle majorité et de surcroît un nouveau chancelier ne seraient certainement pas en mesure de la garantir. Ainsi, il ne faut pas se voiler les yeux : Angela Merkel n’en a plus pour très longtemps. À ses voisins et à ses partenaires d’en prendre immédiatement conscience.

Salzbourg: la défaite collatérale de la Suisse

Theresa May est partie bredouille du sommet informel de l’UE qui s’est tenu les 19 et 20 septembre dans la ville natale de Mozart. Venue plaider sa cause, elle s’est heurtée au front uni de ses 27 partenaires qui n’ont pas accédé à la moindre de ses demandes. Son échec est celui d’une Grande-Bretagne qui ne trouve plus aucune issue pour se sortir d’un Brexit qu’elle a voulu. Le message de l’Union européenne a été pour le moins clair : « vous voulez quitter l’Union européenne, eh bien quittez-la ! Mais sans compensation, sans arrangement et sans le moindre avantage. Vous avez cru bon nous imposer vos règles du jeu ; eh bien ce sont les nôtres que nous vous imposons ». CQFD ! Pas de libre circulation des biens, services et des marchandises, sans libre circulation des personnes. Pas de dérogation spéciale pour un pays qui aurait aimé déroger aux libertés fondamentales de l’Union européenne.

Voilà que le Royaume-Uni se trouve isolé. Il en est le seul fautif. À lui d’en assumer l’entière responsabilité et au mieux, tel le conseil prodigué par quelques-uns de ses partenaires, d’organiser au plus vite un second référendum sur le Brexit. La Grande-Bretagne prendrait ainsi exemple sur la Suisse qui, durant son histoire référendaire, a plusieurs fois eu recours à un second vote pour réparer ou corriger une décision populaire qui, impossible à mettre en œuvre ou dommageable pour ses intérêts, est repassée par la case de la démocratie directe.

Avant de subir un sort analogue à celui que l’UE vient d’infliger aux sujets de sa très Gracieuse Majesté, la Confédération devrait se pencher sérieusement sur les conclusions adoptées lors du sommet de Salzbourg. Traditionnellement très proche de la politique européenne de la Grande-Bretagne, se réclamant encore et sans cesse du discours de Winston Churchill du 19 septembre 1946 à l’Université de Zurich et, à l’image de quelques-unes de ses personnalités qui s’étaient plus ou moins officiellement frotté les mains lors du résultat du vote sur le Brexit du 23 juin 2016, prête à s’inspirer de l’argumentaire déployé par la Première ministre anglaise en Autriche, la Suisse a toujours préféré s’allier avec Londres pour définir et conduire sa politique européenne.

Aujourd’hui, Berne doit se rendre à l’évidence. L’échec du Royaume-Uni est aussi le sien. Victime collatérale de la défaite cuisante enregistrée par Theresa May, la Suisse doit impérativement tirer les leçons de ce qui vient de se passer à Salzbourg. En disant clairement « no » à la première dame anglaise, l’Union européenne lance aussi un grave avertissement au Conseil fédéral. Formulé de manière plus ou moins diplomatique, il pourrait être libellé de la manière suivante : « ne vous attendez surtout pas un instant à recevoir ce que nous venons de refuser à la Grande-Bretagne ». Pour poursuivre, « ce que nous pourrions à la rigueur accorder à un État qui pourrait – au conditionnel – encore rester parmi nous, nous ne pourrions en aucun cas le concéder à un pays qui refuse toujours de nous rejoindre » !

Quels que soient les débats internes de la Suisse sur les mesures compensatoires ou sur certaines dérogations fiscales, le message de l’UE est plus clair que jamais : « ne vous attendez pas à avoir un régime de faveur de notre part ». Néanmoins, ce langage ne semble pas encore avoir atteint le Palais fédéral. Par autisme ou par nombrilisme, le gouvernement a décidé de faire la sourde oreille. Retranché derrière sa pile de dossiers, la tête plongée dans ses expertises juridiques payées à coût de centaines de milliers de francs plus ou moins jetés par la fenêtre, englué dans des jeux miséreux de la politique politicienne helvétique, le Département fédéral des Affaires étrangères n’est plus à la hauteur de l’événement et des défis que l’Union européenne ne manquera pas de lui lancer. Aujourd’hui, et après le sommet de Salzbourg, si sévère puisse-t-elle sonner aux oreilles de nos gouvernants, une seule conclusion s’impose : après l’avoir fait avec la Grande-Bretagne, l’Union européenne a pris l’ascendant sur la Suisse !

Orbán et ses acolytes: coupables et non victimes

La droite extrême sait y faire ! Elle réussit toujours à endosser le rôle de la victime. On l’a récemment vu à Chemnitz. On vient de s’en apercevoir à nouveau avec Viktor Orbán. À son peuple, mais aussi au-delà de ses propres frontières, il est parvenu à se faire passer pour un chevalier blanc. Qu’on le sache : il a injustement subi les assauts de députés malfaisants, étrangers de surcroît, ayant pour seul souci de s’en prendre à de braves Hongrois, obligés de se défendre contre une horde de migrants dont le nombre, s’élevait, selon le très sérieux site euractiv.fr, en août de cette année, au chiffre exorbitant…de 16 personnes !

Bien que composé par une majorité de droite, le parlement européen ne s’est pas laissé prendre au jeu. Il s’est prononcé en faveur d’une activation de l’article 7 du traité de Lisbonne pour se prémunir du « risque clair de violation grave de l’Etat de droit » en Hongrie. Avec pour sanction ultime de retirer à Budapest son droit de vote au sein du Conseil européen, cette procédure a toutefois peu de chances d’aboutir. Elle se heurtera à une coalition des « mauvais élèves de l’Europe » qui, par crainte de se retrouver au piquet, s’élèvera contre des représailles dont ils pourraient également eux-mêmes faire l’objet. Orbán n’a donc pas trop de choses à craindre, sauvé par une coterie de gouvernements dont la seule raison d’être est de quémander l’aumône financière de l’Union européenne, à la condition sine qua non de ne rien lui donner en retour.

A l’image de la Hongrie, certains États s’évertuent à ne pas comprendre l’UE et à ne pas reconnaître sa raison d’être. Refusant de voir en elle une société d’entraide à l’échelle continentale, ils la perçoivent comme une pompe à subsides ou un fonds de solidarité à sens unique. Adversaires résolus des quotas pour la répartition des migrants sur le sol communautaire, ils n’ont pour seule règle de conduite un comportement égoïste, où leurs intérêts nationaux se confondent de plus en plus avec leur nationalisme exacerbé. Se réfugiant derrière une légitimité populaire née de la haine de l’autre, ils dévoilent de fait leur véritable identité extrémiste, car extrêmement antieuropéenne.

Survenu le 12 septembre dernier dans l’hémicycle de Strasbourg, le vote contre la Hongrie a néanmoins une portée historique. Il est l’expression du refus de la soumission aux idées qui, au 20e siècle, ont fait de l’Europe un champ de ruines de sinistre mémoire. C’est pourquoi Orbán est un homme dangereux. Se retrouvant désormais avec raison sur le banc des accusés, il porte non seulement gravement atteinte aux règles démocratiques d’un État de droit, mais met aussi ostensiblement en danger une Union européenne qui, conformément à son article 1 bis, « est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités ». Contrevenant à la loi, la Hongrie et ses dirigeants ne peuvent donc prétendre à aucune clémence de la part de tous les démocrates européens.

Par conséquent, l’enjeu est bel et bien celui du respect de la démocratie européenne. Ce n’est pas en ménageant ses fossoyeurs, qu’elle sortira vainqueur du combat qui l’oppose à ses détracteurs. La Hongrie, comme la Pologne, voire d’autres pays membres, ne méritent plus ni le moindre respect, ni la moindre considération. Entraînés sur le chemin du fascisme, leur dérive totalitaire risque de les mener à un totalitarisme très comparable à celui qu’ils avaient naguère subi. Ce n’est pas faute de les avoir prévenus à temps ; il faudra qu’ils payent au plus vite le prix de leurs errements et soient obligés par la commission européenne de passer à la caisse pour avoir volontairement refusé d’accueillir des migrants sur leur territoire.

Parce que la tolérance ne s’applique jamais à l’encontre des intolérants, il faut éviter toute forme de compassion à leur égard. De mauvais conseil, celle-ci ne ferait que pardonner ce qui devient de plus en plus impardonnable. Ce n’est pas en démissionnant que la démocratie se grandit. En revanche, c’est en restant fidèle à elle-même qu’elle s’affermit. Elle n’a donc d’autre choix que de déclarer Orbán et ses acolytes comme coupables, eux qui aiment tant à se faire passer pour des victimes !

Chemnitz, c’est moche

Chemnitz, c’est moche. C’est le genre d’endroit où vous n’avez plus la moindre envie de retourner. Son seul attrait, elle l’a perdu lorsqu’à cinq mois de l’unité allemande sa population décida de lui redonner son nom actuel. Naguère, du temps de la RDA, la ville était connue de tous et s’appelait Karl-Marx-Stadt. Aujourd’hui, elle n’a plus que le buste de l’auteur du Manifeste pour se prévaloir d’une seule et unique attraction touristique. Sinon, nada, à l’exception de l’image d’une architecture monotone, cages à lapins et donc totalement ratée.

Bien qu’hébergeant une université technique, ni trop bonne ni trop mauvaise, mais qui a eu le courage de dénoncer les actes racistes, Chemnitz n’a rien d’une ville académique. Reléguée au troisième rang des villes saxonnes, elle n’a pas la richesse culturelle de Dresde, ni l’attractivité intellectuelle de Leipzig. Elle n’est que le triste vestige d’une histoire de seconde zone qui n’intéresse pas grand monde.

Ses alentours ne sont pas laids, plutôt beaux en direction de la frontière tchèque, mais pas assez alléchants pour y séjourner. Chemnitz est un condensé de ce que la RDA a laissé de triste et de ce que l’Allemagne unifiée n’a pas encore réussi à faire. Ce que s’y déroule n’est pas le fruit du hasard. C’est une suite logique de ce qui n’aurait jamais dû exister, mais dont tout le monde savait que cela pouvait arriver un jour. Ce n’est pas que l’héritage de l’Allemagne de l’Est, c’est aussi le présent plus qu’imparfait du train-train quotidien dans l’est de l’Allemagne.

Aujourd’hui, la chancelière est pointée du doigt pour avoir laissé entrer trop de réfugiés en 2015. Certains d’entre eux ne se sont pas assimilés, d’autres l’ont fait. Ce n’est pas qu’une question de nombre, tant celui-ci s’est considérablement réduit en l’espace de trois ans. C’est d’abord une question d’ethnicité dans un pays qui a toujours du mal à intégrer l’autre. Mais, c’est aussi une affaire politique, où l’absence de population étrangère à l’Est provoque plus de heurts à caractère xénophobe que ce n’est le cas à l’Ouest avec une forte présence multiculturelle. Chemnitz n’est pas Berlin, pas Francfort ou pas Hambourg. Chemnitz, c’est la Saxe, région de l’ex-RDA, qui plus que toute autre a largement bénéficié de la péréquation financière des finances publiques allemandes. Après Berlin, la Rhénanie du Nord-Westphalie, c’est le Land qui en a le plus profité en 2017. Chemnitz, aussi !

Ne cherchons donc pas l’erreur, là où elle n’est pas. Les manifestations xénophobes de Chemnitz ne sont pas l’expression des laissés-pour-compte d’une société allemande qui aurait failli dans ses efforts d’égalité économique et sociale. Ne refaisons pas non plus le procès de la RDA. Elle a disparu il y a près de 28 ans et les hurleurs de haine de Chemnitz n’étaient, pour certains d’entre eux, pas encore nés ou n’avaient pas encore quitté les bancs de l’école. La République démocratique allemande porte certes son lot de responsabilités, mais son passé n’explique pas tout. Les communistes ne sont plus à la manœuvre depuis longtemps, bien que leur action n’ait que trop favorisé l’émergence d’une société recluse sur elle-même et fermée à l’autre. Si les manifestations xénophobes de Chemnitz en 2018 rappellent les délits racistes de Rostock-Lichtenhagen en 1992, rien ne sert toutefois de tomber dans les raccourcis idéologiques qui ne nous mèneraient qu’à faire fausse route.

Les explications simplistes ne servent à rien. Elles dédouanent celles et ceux qui sont racistes et ont, en même temps, toujours renié l’existence d’un racisme allemand en Saxe. Entre-temps aussi connue sous le nom de « Pegida-Land », en référence directe à une organisation ouvertement d’extrême droite, cette région allemande est minée, depuis près de dix ans, par une peste brune qui n’a cessé de croître. Les autorités, dominés toujours depuis l’unification allemande de 1990 par la CDU, ont sans cesse fermé les yeux. Elles trouvaient dans cette petite et malfaisante petite bourgeoisie provinciale une majorité qui leur assurait une belle réélection. Quant aux forces de sécurité régionale, elles préfèrent souvent sécuriser les fauteurs de troubles au détriment des victimes d’agressions racistes. En les couvrant, le gouvernement saxon a failli à sa mission et a dévoilé de graves carences démocratiques qui malheureusement étaient aussi connues en haut lieu.

Comment ne pas aussi s’interroger sur le rôle des églises, en l’occurrence évangélique, en position de quasi-monopole en Saxe ? Non que les pasteurs soient à mettre sur le banc des accusés, contrairement à un héritage luthérien qui a toujours prôné une soumission à l’autorité et à une forme d’exclusion dont on mesure désormais les graves dérives. N’oublions jamais que les régions luthériennes furent plus nazies que les catholiques et que la protestante Nuremberg fut plus brune que ne le fut la catholique Munich !

Chemnitz ce n’est pas l’Allemagne. Mais, c’est aussi l’Allemagne. Il y a une Allemagne que l’on aime et une Allemagne que l’on déteste. Chemnitz fait partie de la seconde catégorie. Une grande part de ses habitants aussi. Eux-mêmes ne se déclarent ni racistes, ni fascistes, voire ni nazis. Pourtant, ils le sont ou peuvent facilement le devenir. Ils en appellent à la pitié de ceux qui les incriminent. À ces derniers de ne pas tomber dans le piège qui leur est tendu. Il n’y a pas de circonstances atténuantes pour les extrémistes de Chemnitz. Ils ne sont que la face visible des succès électoraux de l’AFD (Allianz für Deutschland) qui avec 27% des suffrages exprimés est arrivée en tête dans ce Land lors des élections au Bundestag de 2017. Ce sont eux les coupables et non les victimes. Beaucoup ne peuvent alors s’empêcher de faire un parallèle avec la montée du nazisme, lorsque sur le NSDAP obtenait 18, 30% des voix à trois ans de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. Ce n’est pas faux. Toutefois, espérons-le tout au moins, l’Allemagne a changé et connaît son histoire.

 

 

 

Une présidence autrichienne de mauvais augures

Plus de neuf lecteurs sur dix de cet article n’ont jamais lu son nom. Quant à sa musique et ses chansons, elles leur sont tout aussi inconnues. Icône de « l’austro-rock », barde depuis plus de quarante ans de la pop viennoise, Wolfgang Ambros, âgé aujourd’hui de soixante-six, a défrayé la chronique de la politique autrichienne durant cet été.

Dans une interview, parue le 6 août dernier, dans le très sérieux quotidien munichois « Süddeutsche Zeitung », il n’a pas hésité à critiquer le soi-disant « parti libéral » autrichien, en déclarant que le FPÖ est constitué d’« un ramassis de bruns », fachos aux accents nazis. Ce qui n’est pourtant qu’une simple évidene a déclenché les pires réactions de la part de mille et un Autrichiens qui, plus que jamais, refusent de voir la vérité en face. Qu’ils le veuillent ou non, leur pays est codirigé par un parti d’origine nazie, car fondé par des dignitaires nazis et, à quelques exceptions près, n’ayant jamais condamné sa propre filiation nazie.

Se sentant une fois de plus victimes, les Autrichiens se déclarent offusqués et crient au scandale. Toutefois, il faut qu’ils ouvrent les yeux : l’une de leur formation gouvernementale a un passé qui ne passe pas. Seuls quelques artistes et intellectuels s’en émeuvent aujourd’hui, alors que la grande majorité de la population se réfugie dans une ignorance voulue et assumée. Elle épouse trop souvent les idées de l’extrême droite et dénonce celles et ceux qui ont encore le courage de les dénoncer. Aujourd’hui, le gentil c’est le vice-chancelier Heinz-Christian Strache aux amitiés sulfureuses, tandis que le méchant c’est Wolfgang Ambros dont la musique a bercé le cœur de millions de ses compatriotes !

Nombre d’entre eux lui ont d’ailleurs témoigné leur sympathie. De leurs vieilles armoires, ils ont ressorti quelques vieux vinyles ou se sont tout simplement précipités chez leur disquaire pour réentendre son tube de toujours qui, intitulé Schifoan, est redevenu ces dernières semaines, quelque part et bien malgré lui, à la mode. Titre de la fin des années 70, cette chanson n’est rien d’autre qu’une ode au ski, à une jeunesse qui se divertit comme elle l’entend, voire à un hédonisme qui disparaît aujourd’hui sous les coups de boutoir d’un gouvernement qui n’a vraiment rien d’amusant.

Présidant depuis le 1er juillet de cette année l’Union européenne, l’Autriche et son gouvernement n’inspirent pas confiance aux Européens dignes de ce nom. En préconisant un « axe des volontaires » entre Vienne, Munich et Rome, son chancelier Sebastian Kurz s’est d’ores et déjà référé à un vocabulaire qui rappelle inévitablement celui des accords de Munich dont on fêtera d’ici un mois le quatre-vingtième et sinistre anniversaire. Trouvant « absurde » que l’on puisse lui faire grief d’avoir utilisé le mot « axe », le numéro un autrichien n’a fait que confirmer son manque de doigté historique qui ne contribuera certainement pas à améliorer l’image d’un pays qui ne cesse d’avoir mal à son passé.

Dans une Autriche où désormais tout semble être permis, la provocation politique ne connaît même plus de limites. La ministre des Affaires étrangères Karin Kneissl, elle-même issue des rangs du FPÖ ce qui ne surprendra personne, a convié Vladimir Poutine à son mariage. Ne se faisant pas prier pour y participer, celui-ci s’est empressé d’accepter cette invitation privée pour agacer encore un peu plus ses partenaires européens. Ultime jouissance pour « ce grand démocrate devant l’éternel », l’instant où la mariée s’agenouilla à ses pieds. Au-delà du symbole, le message est clair : la politique autrichienne préfère se prosterner devant la Russie que de déployer ses efforts pour donner à l’Union européenne ce supplément de dynamisme dont celle-ci a urgemment besoin.

Il ne reste que quatre mois à la présidence autrichienne de l’UE pour corriger le tir. Ses premiers gestes ne sont que l’expression d’une indélicatesse politique qui ne laisse que présager le pire, à savoir la volonté manifeste de renforcer le camp des eurosceptiques. Rejoignant avec son vice-chancelier Heinz-Christian Strache le clan des fossoyeurs européens, Vienne s’allie avec les Orban, Kaczyński ou autre Salvini. C’est son droit le plus strict, mais aussi l’expression d’une faiblesse qui empêchera longtemps l’Autriche de s’inviter à la table d’un noyau dur européen à laquelle elle a désormais renoncé de trouver sa place.