Le postcolonialisme: à jeter aux orties!

Dans une interview publiée récemment par la presse suisse allemande, la jeune historienne bâloise Tanja Hammel considère que « le mot postcolonialisme ne signifie pas que le colonialisme appartient au passé, mais que nous vivons dans une époque, où il existe de nombreuses répercussions du colonialisme, dans la culture, l’économie, la science et la politique ». Cela démontre, poursuit-elle, « à quel point l’histoire coloniale demeure présente ». Soit ! L’argument est imparable et ne peut pas être contredit. Idem pour toutes ces autres lapalissades qui feraient de l’histoire européenne de ce début du 21e siècle celle de la post-guerre froide, de la France le pays du post- gaullisme, de l’Espagne démocratique l’expression du post-franquisme, de l’Italie la péninsule de l’ère post-mussolinienne ou du post-berlusconisme, voire de la Suisse l’espace du post-Sonderbund. Tout cela est vrai, mais ne présente, en somme, que très peu d’intérêt. À ne vouloir qu’enfoncer des portes ouvertes, le débat tourne rapidement court. Les comparaisons sont de plus en plus hasardeuses, voire illégitimes et favorisent l’affirmation d’un relativisme historique dont il faudrait se prémunir au plus vite. À titre d’exemple, aucun Allemand ou observateur de l’Allemagne n’ose sérieusement prétendre que le passé colonial du Reich a laissé plus de traces que ne l’a fait la division du pays en deux États. Il suffit pour cela de se rendre à Berlin, où le Mur reste beaucoup plus gravé dans les esprits que ne le sont les troupes coloniales allemandes qui ont rebroussé chemin après la défaite de la Première Guerre mondiale.

Les élèves disciplinés de l’école postcoloniale commettent deux erreurs impardonnables pour tout historien digne de ce nom. Ils ne tiennent ni compte de la contextualisation, ni de la complexité de leur matière. Prisonniers d’un schéma idéologique préconçu, ils sont dans l’incapacité intellectuelle de resituer et d’analyser les événements dans leur dimension conjoncturelle et structurelle. Par conséquent, ils ne possèdent guère d’outils critiques pour différencier entre eux les éléments qu’ils étudient. Pire encore, ils font du colonialisme un bloc monolithique, alors qu’il ne l’a jamais été. Celui-ci ne se décline pas au singulier, mais au pluriel. D’une signification autre pour les Anglais et les Hollandais que pour les Belges ou les Français, il répondait à des logiques nationales et économiques qui variaient selon les États colonialistes.  À l’exemple de la France, il se distinguait même d’une région à une autre, de l’Indochine à l’Afrique du Nord, voire au sein même du Maghreb, l’Algérie et le Maroc ayant vécu sous des statuts différents. Et quitte à pousser la réflexion jusqu’à son paroxysme, il n’y aurait jamais eu de revue plus postcoloniale que le Nouvel Observateur – aujourd’hui « l’Obs » -, nombre de ses meilleures plumes et son fondateur Jean Daniel ayant été de parfaits colons français !

Se réclamant souvent de gauche, ou plutôt d’une certaine gauche, les disciples du postcolonialisme oublient plusieurs ouvrages de référence. Qu’ils soient signés de Rosa Luxemburg ou de Lénine, pour qui l’impérialisme fut le stade suprême du capitalisme, ils avaient, nonobstant leurs défauts politiques, pour avantage de décrire l’internationalisation du capitalisme financier. Ils offraient alors une nouvelle dimension qui dépassait de loin le seul cadre national ou a fortiori colonial. Pourrissant désormais au fin fond d’une étagère de bibliothèque ou partiellement contredits par l’histoire, ils n’en demeurent pas moins des lectures de base auxquelles les « postcolonialistes » n’accordent plus ou n’ont jamais accordé la moindre importance.

Petits télégraphistes d’une école capitaliste américaine et anglo-saxonne, ceux-ci raisonnent en termes simplement ou vaguement économiques et culturels. Ils oublient notamment la dimension territoriale et belliciste du colonialisme qui fut prédominante durant la très grande partie de son existence. Seules les grandes puissances de l’époque pouvaient se prévaloir d’une politique de possession ou d’annexion à laquelle leurs forces militaires et maritimes prêtaient main forte. Condition sine qua non du succès des expéditions, elles ne pouvaient qu’être financées que par des États qui en avaient les moyens. Tel n’était pas le cas de la Suisse, dont la pauvreté de ses deniers durant les trois-quarts du 19e siècle ne lui permettait pas, même si elle l’avait voulu, de participer activement au colonialisme. Quoique quelques-unes de ses familles les plus aisées aient contribué d’une quelconque façon à l’exploitation éhontée de pays et de populations oppressés, la Suisse n’a jamais été un pays colonialiste. Par conséquent, elle n’est pas redevable d’un passé qu’elle n’a pas à endosser. En revanche, elle l’est pour avoir géré et protégé par la suite la fortune cachée de quelques dirigeants post-coloniaux, dictateurs africains en tête.

Peut-être plus qu’ailleurs, nombre des intellectuels ou responsables politiques suisses épousent les thèses postcoloniales. Certains sont même de l’avis que le projet européen est l’exemple par excellence du postcolonialisme. Sauf que le Royaume-Uni, notamment pour préserver son empire, avait refusé de s’y associer en 1951 et que la décolonisation belge ou française a notamment eu lieu après la signature et l’entrée en vigueur des traités de la CECA et de Rome. Mais ce n’est là qu’un petit détail pour ces historiens, tant ils ne sont plus à une erreur historique près et que leur histoire est à jeter au plus vite aux orties.

 

 

 

 

 

 

La Liberté retrouvée de circuler

L’une des quatre libertés de l’Union européenne a pour nom la libre circulation des personnes. En ces temps de confinement, elle nous a terriblement fait défaut. L’interdiction d’aller d’un pays à un autre, de rendre visite à l’un de nos proches, voire de faire une excursion à l’étranger, a été vécue comme une privation. Il aura fallu attendre l’arrivée plus qu’inopinée d’un virus pour se rendre compte des effets désastreux qu’une fermeture des frontières peut engendrer.

Depuis la mi-mars, chacun d’entre nous sait ce que rester chez soi veut dire. Rien de bien, rien de très réjouissant. Le cloisonnement est devenu une épreuve à laquelle aucun citoyen ne tient désormais plus à être confronté. Sa liberté d’être est plus que jamais celle de se mouvoir, de se rendre là où il désire aller, d’être le maître de ses déplacements. C’est dans cet esprit que l’Europe d’après-guerre s’est construite à l’Ouest, c’est dans ce même esprit qu’elle s’est libérée en 1989 à l’Est.

Expérience à l’appui, les Européens ont aujourd’hui pris conscience de la nécessité impérieuse de circuler librement. En lieu et place d’un rétablissement des frontières, ils plaident dorénavant pour le droit de les franchir à leur guise. Leur attachement aux échanges et aux voyages internationaux est sans limite, tant ils détestent les barrières qui les séparent de leurs voisins.

C’est là le plus beau des démentis que la société européenne peut apporter aux nationalistes. Eux, qui avaient fait de la fermeture des frontières l’un de leurs principaux champs de bataille, viennent de subir une lourde défaite idéologique. Croyant être arrivés au bout de leurs efforts après le confinement national à la mi-mars, ils comptaient pérenniser la décision prise dans l’urgence par les gouvernements des États européens. Persuadés, non sans raison, au premier stade de la pandémie, que l’Union européenne n’allait pas résister à la contagion du virus, ils en sont maintenant pour leurs frais : l’UE retrouve de sa superbe en redonnant à ses habitants le droit de se rencontrer là où bon leur semble en Europe.

À ce titre, l’espace Schengen est plus que jamais le symbole vivant de la réussite de la construction européenne. Il offre à des centaines de millions d’Européens une liberté de mouvement que de nombreuses générations antérieures pensaient impensables. Né de l’effort commun de Kohl, Mitterrand et de leurs homologues du Benelux en juin 1985, il traduit l’esprit d’une citoyenneté européenne plus que jamais indispensable à la construction de l’Europe. Pour l’avoir compris, l’UE a refusé de baisser les bras et, bien que tenant compte des disparités nationales, a agi dans le sens qui est le sien. Réaffirmant le principe de la libre circulation des personnes, elle s’est montrée à la hauteur de sa tâche et n’a pas cédé aux sirènes d’une autarcie dont ses propres ressortissants auraient été les premières victimes.

Même si l’Union européenne est obligée de revoir quelques dispositions concernant Schengen et Dublin, elle a compris qu’elle ne peut plus faire marche arrière. C’est dans l’échange, le partage des expériences, le commerce, le tourisme et la rencontre qu’elle trouve son expression. Nul ne songerait alors à les remettre en cause, car ils assouvissent notre besoin de culture, celui de nous instruire, de voyager, d’accueillir l’autre et d’être nous-mêmes. En ce sens, Schengen est d’abord profondément humain, au grand dam de celles et ceux qui n’ont jamais voulu voir plus loin que le bout de leur nez.

Depuis plus de onze ans membre de Schengen, la Suisse a largement profité des libertés que cet espace lui a offertes. Elle a non seulement pu renforcer sa sécurité intérieure grâce à l’accès au « Système d’Information Schengen », mais accorde à des milliers de personnes le droit de franchir chaque jour, sans encombre, et surtout sans attente, la frontière à Chiasso, Kreuzlingen, Meyrin ou Sankt Margrethen. Accord adopté par le peuple il y a quinze ans avec environ 55% de voix favorables, Schengen fait aujourd’hui partie du lot quotidien de la plupart d’entre nous.

Comme toute liberté, celle de circuler librement mérite d’être préservée. Elle a failli succomber aux sirènes extrémistes durant la crise du Covid. Dorénavant, elle doit affronter l’épreuve de l’initiative de limitation qui, comme son nom l’indique, limiterait non seulement l’immigration, mais plus encore ferait peser sur la Confédération helvétique la menace d’une mise à l’écart européenne et internationale. Faisons néanmoins confiance au pragmatisme des Suisses pour rejeter cette fausse bonne idée dont ils seraient, sans aucun doute, les premiers à supporter le fardeau.

 

 

 

Le retour gagnant du franco-allemand

D’ores et déjà, la date du lundi 18 mai 2020 est entrée dans l’histoire du franco-allemand. À l’heure où la relation entre ces deux pays semblait battre de l’aile, les fossoyeurs du tandem Paris-Berlin en sont pour leurs frais. Angela Merkel et Emmanuel Macron, plus que sensibles au danger qui pèse sur l’Union européenne, ont apporté le plus cinglant des démentis à celles et ceux qui auraient tant aimé qu’elle disparaisse. À prendre ou à laisser, leur plan sur l’octroi de plus de 500 milliards d’euros pour soutenir économiquement les régions les plus touchées par la crise sanitaire et pour relancer l’économie européenne est, ni plus, ni moins, un événement historique de la construction européenne.
Si Emmanuel Macron peut se féliciter d’avoir obtenu une incontestable victoire à laquelle il ne croyait plus, c’est à Angela Merkel que revient le mérite d’avoir renoncé à son rigorisme financier, si souvent décrié par plusieurs États de l’UE. Pour avoir accepté la mutualisation de la dette, la fin, du moins provisoire, de la règle de l’équilibre des comptes ainsi que l’accroissement substantiel du budget communautaire, elle a rompu en un tournemain avec la légendaire orthodoxie allemande. Placée devant un choix cornélien après l’arrêt de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe, sa décision au profit de l’Europe est celle d’un point de non-retour. Conscients ou non de la portée politique de leur verdict du 5 mai dernier, les juges fédéraux ont, qu’ils l’aient voulu ou non, précipité la fin de la traditionnelle doxa allemande.
Angela Merkel n’est pas femme à lâcher les rênes du pouvoir avant le terme de la législature prévu à l’automne 2021. Croire qu’elle l’aurait fait, serait faire preuve d’une grande naïveté politique. Maîtresse d’elle-même, elle a agi en ce qu’elle est, à savoir en femme d’État. Désirant le rester jusqu’au bout de son mandat, elle a à cœur de réussir le dernier objectif majeur de ses années de chancelière. À la tête du pays qui assumera dès le 1er juillet prochain la présidence de l’Union européenne, elle sera à la commande d’une Europe qui aura besoin de son expérience, de sa clairvoyance et de son sens du compromis.
Ne voulant pas réitérer quelques erreurs commises naguère par d’autres présidents ou chefs d’État, à tour de rôle aux commandes de l’UE durant six mois, elle tient au succès de sa présidence européenne. Tout échec lui serait immédiatement imputé et mis au compte d’une rigidité dont elle a été maintes fois accusée lors de la crise grecque ou à l’époque de celle de l’euro. Angela Merkel, intraitable à bien des égards, a désormais compris qu’elle doit se montrer plus flexible. Car, curieux retournement de l’histoire, la force de l’Allemagne ne se mesure plus à son refus d’aider les autres, mais au fait de les soutenir. Par conséquent, incontestée depuis plusieurs années, la domination allemande en Europe s’exprime aujourd’hui par une attitude contraire à celle que Berlin avait eue pour habitude de trop adopter par le passé. Ainsi, le changement de position de la chancelière traduit, ni plus ni moins, l’affirmation de sa puissance et de celle de son pays.
Il n’y aurait rien de plus dramatique pour l’Allemagne que de rater le rendez-vous que l’Union européenne lui donne du 1er juillet au 31 décembre 2020. Pour reprendre les mots de l’ancien ambassadeur de France à Bonn Jacques Morizet, décédé il y a moins d’un mois à l’âge plus que respectable de 99 ans, les Allemands tiennent à témoigner leur « esprit de vertu » à l’adresse de leurs partenaires étrangers, européens et notamment français. Ils veulent être aimés et savent que l’amour et le respect, qui leur sont accordés, constituent la meilleure garantie pour leur propre succès. En trouvant, au prix de nombreuses concessions encore impensables il y a quelques semaines, un compromis avec son homologue français, Angela Merkel vient non d’affaiblir, mais d’accroître sa position en Europe. Quoiqu’ayant beaucoup cédé à Emmanuel Macron, vainqueur indéniable de l’accord du 18 mai dernier, elle a aussi réussi à préserver quelques-unes de ses idées qui lui sont chères. Insistant par exemple sur l’octroi des aides aux régions les plus défavorisées dans le respect des traités en vigueur, elle a repoussé leur renégociation à une date ultérieure et beaucoup plus lointaine que ne le désireraient d’autres États membres, à l’exemple de la France.
Celle-ci, venant d’inscrire un grand succès au palmarès de son agenda européen, ne peut que se réjouir de la tournure des événements. Pourtant, elle se sentira peut-être obligée de rendre la monnaie de sa pièce à Berlin, se montrant par exemple plus ouverte à l’adhésion de l’Albanie ou de la Macédoine du Nord à l’UE. Pour l’instant, il ne s’agit là que d’hypothétiques scénarios qui, accompagnés de bien d’autres, démontrent une nouvelle fois que, pour paraphraser Winston Churchill, l’Europe de Paris et de Berlin est la pire des Europe, à l’exclusion de toutes les autres.

le coup de poignard anti-européen de Karlsruhe

Le 5 mai dernier, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe a rendu son verdict sur le programme d’achats d’actifs lancé par la Banque centrale européenne. À ses yeux, la BCE aurait outrepassé ses compétences, d’autant que le gouvernement et le parlement allemands auraient dû, à temps, s’opposer à ce programme de rachats.
Si les juristes et les économistes sont les mieux placés pour se prononcer sur le bien-fondé de cet arrêt, il appartient à la politique de leur rappeler certaines règles. La séparation des pouvoirs permet certes à la justice de limiter le champ du politique, mais non de dicter sa loi à l’exécutif. La démocratie repose sur un principe simple, selon lequel le législatif légifère, l’exécutif exécute et le judiciaire juge. Ce qui vaut pour tous les pays démocratiques vaut aussi pour l’Europe. C’est pourquoi Jean Monnet avait créé lors de la signature du traité de la CECA le 18 avril 1951 un cadre institutionnel composé d’une Assemblée commune, qui par la suite devait donner naissance au Parlement européen, la Haute Autorité et Conseil spécial des Ministres, une Cour de justice et un Comité consultatif qui, en 2002, s’est transformé en Comité économique et social européen.
Fidèle à l’esprit supranational qui a guidé son action, Jean Monnet serait aujourd’hui outré par la tournure des événements européens. L’ingérence de tribunaux nationaux dans les affaires intérieures de l’Europe l’aurait non seulement exaspéré au plus haut point, mais l’aurait aussi conforté dans sa conviction intime que ce sont les nations et non leurs citoyens qui demeurent les plus grands ennemis de l’intégration européenne. Karlsruhe vient cruellement de nous rappeler ses craintes.
L’arrêt du 5 mai dernier n’est autre qu’un acte nationaliste allemand. Pris par un quarteron de magistrats, pour paraphraser le Général de Gaulle, il est juridiquement légal, mais politiquement illégitime. Rendu public à l’heure conjointe où la Banque centrale européenne injecte des milliards pour sauver l’économie des pays de la zone euro et à celle de l’accord très fragile de Berlin de renoncer à son sacro-saint équilibre budgétaire, ce jugement est un coup de poignard volontairement porté par la Cour constitutionnelle allemande dans le dos de la solidarité européenne.
Prononcé suite à la requête déposée par plusieurs eurosceptiques, parmi lesquels l’on retrouve aux avant-postes l’avocat et ancien député bavarois Peter Gauweiler, dont les accointances avec la nouvelle droite ne sont plus un secret pour personne, il traduit une très inquiétante influence du droit allemand sur la politique européenne. Signal préoccupant à l’aube de la présidence allemande de l’UE, qui débutera le 1er juillet de cette année, il nuit de surcroît à la réputation du gouvernement de Madame Merkel et de son Ministre des Affaires étrangères, le social-démocrate Heiko Maas. De même, il met dans l’embarras la nouvelle Présidente de la Commission, Ursula von der Leyen qui, après son entrée en fonction où elle n’a guère brillé ni par sa ténacité, ni par sa témérité, pourrait bien faire preuve d’autorité en menaçant son pays de représailles.
Ce jugement est une mauvaise affaire pour la République fédérale d’Allemagne, mais plus encore pour l’Europe. Accédant à la requête des eurosceptiques allemands, la Cour constitutionnelle de Karlsruhe vient d’apporter de l’eau au moulin de toutes celles et ceux qui, à l’intérieur et hors des frontières de la RFA, ont pour seul objectif d’asséner le coup de grâce à l’Union européenne. Mais à vouloir crier victoire trop tôt, ils pourraient vite déchanter. Obligée de réagir, la chancelière a plaidé pour une intégration plus rapide de la politique économique européenne, n’excluant même pas une révision des traités. Reprenant à son compte une vielle demande française, elle contredirait là ses juges constitutionnels qui, en rendant leur verdict, auraient obtenu un résultat inversement proportionnel à celui qui souhaitaient atteindre. Toutefois, la prudence est de mise, car les marges de manœuvre d’Angela Merkel demeurent limitées pour, selon ses propres paroles tenues devant le Bundestag, « restreindre le conflit » opposant Karlsruhe, Berlin et la Banque centrale européenne de Francfort.
Au-delà de l’objet même de son contenu, la décision du 5 mai dernier pose une question de fond qui est restée trop longtemps sans réponse. Notamment en République fédérale d’Allemagne, mais aussi à l’exemple des relations Suisse/Europe, la judiciarisation de la politique européenne constitue le pire service que l’on peut apporter à l’Europe. Parce que ne se référant plus qu’aux arrêts des instances juridiques nationales ou communautaires, les juristes spécialistes de l’Europe font alors non seulement preuve d’une arrogance déplacée à l’encontre des historiens, des politistes et des politiques, mais aussi portent préjudice à celles et ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont les héritiers de Jean Monnet. Qu’ils siègent à Karlsruhe ou autre part, le temps est certainement venu, non de leur faire entendre raison, car ils n’en sont pas capables, mais de leur rappeler que l’Europe sera politique ou ne sera pas !

Les contrevenants de l’Europe

Adopté dans son principe dès 2007, rédigé en grande partie en 2008 et entré en vigueur en 2009, le traité de Lisbonne n’a jamais été à la hauteur d’une Europe ambitieuse. Pis-aller, trouvé en toute urgence, pour pallier la crise institutionnelle née de l’échec du projet de constitution européenne, il demeure ce qu’il a toujours été : un texte médiocre !

Compromis boiteux d’une Europe clopin-clopant, son avenir aurait dû être scellé dans une poubelle fermée à double tour, amenée illico presto à la déchetterie la plus proche. Mais faute de mieux, et surtout faute de vouloir faire mieux, il s’est incrusté dans un paysage politique sans reflet d’une Union européenne, toujours rétive à reprendre son débat institutionnel. Apeurée à l’idée de rouvrir la boîte de Pandore, elle a refermé la voie à toute réforme. Désormais prise à son propre piège, victime d’un texte de pâle figure, elle ressent les effets négatifs d’un traité qu’elle aurait dû modifier depuis belle lurette.

Prévoyant dans son article 50 « un mécanisme de retrait volontaire et unilatéral » de chaque pays désirant quitter l’UE, celui-ci ne comporte, en revanche, aucune disposition contraignante pour exclure l’un des États membres. Selon le libellé de son article 7, seuls ceux qui violeraient gravement les « valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités », encourent quelques sanctions. Par conséquent, le traité de Lisbonne permet certes la démission d’un État, mais n’envisage aucun moyen légal pour évincer l’un d’entre eux. Ainsi, l’UE s’est retrouvée, par sa propre faute, dans une situation à laquelle elle n’aurait jamais dû être confrontée. D’une part, elle doit faire face au Brexit, de l’autre composer avec des pays qui, comme la Hongrie, la Pologne ou la République tchèque, bafouent à la fois la solidarité et la démocratie en Europe.

L’Union européenne peut néanmoins recourir à quelques dispositions juridiques qui, dans le même article 7 du traité de Lisbonne, peuvent conduire à la suspension de « certains des droits découlant de l’application des traités à l’État membre en question, y compris les droits de vote du représentant du gouvernement de cet État membre au sein du Conseil ». Mais ces procédures sont longues et fastidieuses. Conscients des marges de manœuvre dont ils disposent, les mauvais élèves de l’UE s’en donnent alors à cœur joie pour spolier les principes de base de tout État de droit et plus encore la Charte des Droits fondamentaux de l’Union européenne qui, dans son article premier, stipule que « la dignité humaine est inviolable et [qu’elle] doit être respectée et protégée ».

Privée de tout texte en vigueur pour intervenir rapidement contre ces fossoyeurs de l’esprit européen, la présidente de la Commission européenne s’en remet alors à la jurisprudence et à la Cour européenne de justice. Celle-ci vient d’ailleurs de condamner la Hongrie, la Pologne et la République tchèque pour avoir « manqué à leurs obligations de relocalisation de demandeurs de protection internationale », lors de la crise des réfugiés en 2015. Déclarant que « ce jugement est important », Ursula von der Leyen exprime en même temps toute son impuissance, considérant à juste titre, mais à ses dépens, que cet arrêt « …se réfère au passé, [mais] nous donnera des lignes directrices pour le futur ».

Sauf que les cas hongrois, polonais et tchèques ne se déclinent ni au passé, ni au futur, mais bel et bien au présent. La résignation d’Ursula von der Leyen ne traduit que le désarroi de l’UE pour faire face à ses ennemis intérieurs. Elle n’est que l’aveu d’une faiblesse politique de l’Union européenne qui capitule en rase campagne devant les pires de ses dirigeants. Pour retrouver sa dignité, elle doit entendre la voix des Européens de cœur, à l’exemple de l’ancien président du Conseil des ministres italien Matteo Renzi, qui a n’a pas mâché ses mots pour demander le départ de la Hongrie de Viktor Orbán de l’Union européenne. Bien qu’ayant juridiquement tort, l’ancien numéro un italien a politiquement raison. Pourquoi, notamment en ces temps d’une gravité exceptionnelle, ne pas alors passer des paroles aux actes ? Au premier jour de la présidence allemande de l’Union européenne le 1er juillet prochain, l’UE pourrait stopper tout versement des subventions européennes à ces trois contrevenants de l’Europe, sachant qu’ils sont tous, et notamment la Hongrie et la Pologne, des bénéficiaires nets du budget européen ? De surcroît, la RFA et ses autres alliés auraient aussi prouvé leur fidélité et leur attachement à l’Europe, à celle qui mérite d’être celle que l’on aimerait qu’elle soit.

Europe: attention danger!

D’un professeur en « Études européennes », on aurait pu s’attendre à un autre discours. Notamment en Suisse, où les eurosceptiques salivent de plaisir à savoir l’Union européenne traverser l’une des plus graves crises de son histoire. On les imagine déjà, leur visage dégoulinant de joie, mais aussi de mauvaise foi; on devine déjà leur sourire, l’air triomphant fêtant l’enterrement de l’UE, célébré, faute de combattants, dans le cercle le plus restreint d’une famille en pleine décomposition.

Attention, danger : l’Europe peut disparaître. Non pour avoir été trop présente, mais au contraire trop absente, lorsqu’il aurait fallu qu’elle soit là. Le signal d’alarme lancé le 28 mars 2020 par l’ancien président de la Commission européenne Jacques Delors n’est pas à prendre à la légère. N’ayant jamais été véritablement remplacé à son poste par une personnalité digne de son niveau, de son héritage, de sa clairvoyance et de sa vision, il demeure la référence de ce que l’Europe a été, aurait dû être et n’a jamais plus été depuis son départ de Bruxelles le 31 décembre 1994.

L’Union européenne est en situation de danger mortel parce qu’elle n’a pas su imposer l’autorité politique qui lui revient. Elle a toujours cherché les compromis a minima, mais n’a jamais essayé de sortir par le haut des crises qu’elle a subies. Après celle du système bancaire de 2008, elle s’est engouffrée dans un verbiage purement monétaire, à l’image de son piètre président de la Commission de l’époque, José Manuel Barroso, qui désormais se prélasse dans les couloirs calfeutrés de la trop célèbre Banque Goldman Sachs. Quant à la crise de la monnaie unique, elle ne fut résolue in extremis qu’un matin de juillet 2015, lorsque François Hollande a signé sa seule et donc plus belle victoire européenne. Évitant de justesse que la Grèce soit éjectée comme une malpropre de la zone euro, il a tué dans l’œuf cet inarrêtable processus qui aurait fait de la devise européenne le symbole même de la division entre les pays riches et les pays pauvres de l’Europe.

Désormais, c’est bis repetita ! Ou du moins, cela pourrait l’être. Avec à leur tête les Pays-Bas et l’Allemagne, les pays du Nord refusent toujours de témoigner la moindre solidarité envers ceux du Sud. Prisonniers de leur carcan idéologique, ils récusent non seulement les eurobonds pour éponger les dettes gigantesques que la crise sanitaire ne manquera pas de provoquer, mais aussi préfèrent risquer la survie de l’Union européenne pour le bien de leurs intérêts financiers et nationalistes. Dotés d’un égoïsme sans limites, ils se permettent de sonner le tocsin chez eux, pour mieux s’affranchir de leur responsabilité envers les autres. À la limite du cynisme politique, Angela Merkel compare la situation actuelle à celle de 1945, oubliant qu’à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne ne se serait jamais relevée de ses cendres sans le soutien massif des pays qui l’avaient heureusement vaincue. Aujourd’hui, plus Mutti que jamais, elle rassure ses concitoyens comme une mère poule sait le faire avec ses enfants. Sauf que l’Union européenne n’a pas besoin d’une recette à l’ancienne, mais d’une nouvelle intelligence qui redonne un projet politique à l’Europe.

Il faut le dire tout net : si Amsterdam, Berlin ou Helsinki imposent leur diktat à l’Union européenne, celle-ci ne s’en relèvera pas. Elle sera condamnée pour ne pas avoir appliqué à elle-même le principe de solidarité dont elle est issue. Aujourd’hui, sa chance réside non dans ce qu’elle a été ces dernières années, mais dans ce qu’elle pourrait être à l’avenir. Elle doit avoir le courage de sauter par-dessus son ombre, de se libérer de l’étreinte financière et économique qui l’a trop longtemps muselée, de rédiger au plus vite un nouveau traité et de donner envie à tous ces citoyens déçus qui, pour nombre d’entre eux, ne se reconnaissent plus dans l’Europe dont ils ont tant rêvé.

Ce courage européen sera aussi celui de celles et ceux qui veulent la faire avancer. Par exemple, en pénalisant très sévèrement des pays comme la Hongrie qui aujourd’hui démontrent que, fidèles à leur tradition historique, ils préfèrent le totalitarisme à la démocratie. En contradiction parfaite avec les valeurs européennes, ils n’ont plus rien à faire au sein de l’UE. Parce que les textes en vigueur ne permettent malheureusement pas de les exclure, celle-ci doit prendre, sans plus attendre, des sanctions drastiques sous la forme d’arrêts immédiats des versements de subventions et d’aides structurelles, sachant que Budapest et Varsovie comptent parmi les principaux bénéficiaires nets du budget européen. Là aussi, quelques États, qualifiés désormais de « frugaux », risquent de faire la fine bouche. Mais l’heure n’est plus à la compassion, la récré d’un élargissement tous azimuts étant désormais terminée. Alors que depuis plus de deux ans, Emmanuel Macron et d’autres se heurtent au nein d’Angela Merkel, à leur tour aujourd’hui de lui dire non ! Les rafistolages franco-allemands de dernière minute ont vécu, ceux des affrontements productifs entre Berlin et Paris devant maintenant prendre le relais pour donner à l’Europe ce qui lui manque cruellement : des idées !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Erdoğan: le cynisme politique puissance dix

C’est une véritable épreuve de force qui s’est engagée entre la Turquie et l’Union européenne. Si rien ne change, tout laisse supposer que c’est Ankara qui en sortira vainqueur. Recep Tayyip Erdoğan se joue parfaitement des faiblesses de l’UE et profite d’une posture internationale qu’il s’est forgée depuis son accession au pouvoir en 2003.

À cette époque, et notamment durant la campagne électorale qui a précédé les référendums français et hollandais de mai et juin 2005 sur le traité établissant une constitution pour l’Europe, l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne était sur toutes les lèvres. Le débat faisait rage et s’est soldé par le refus de faire accéder les Turcs à l’UE. D’un commun accord, Merkel et Sarkozy avaient fermé définitivement la porte à Ankara en 2007, soutenus alors par une majorité d’Européens qui ne voulaient pas qu’un pays musulman fasse partie de leur club.

Faisant fi du principe de laïcité qu’ils ont insidieusement ignoré, ils ont ainsi fait le lit de Recep Tayyip Erdoğan. Non seulement celui-ci se posa en victime, mais il se permit, en toute impunité, de mettre en œuvre sa politique d’islamisation de la société turque. Par conséquent, n’étant plus à une contradiction près, l’Union européenne a indirectement renforcé les forces musulmanes en Turquie, tout en prétextant leur barrer la route par crainte d’être submergée par une vague islamiste sur son propre territoire.

Alors que les forces démocratiques et laïques turques souhaitaient – et souhaitent toujours – l’adhésion de leur pays à l’UE, celle-ci faisait la sourde oreille et s’est fourvoyée dans une confrontation permanente avec un régime sur lequel elle n’a plus aucune emprise. N’ayant pas su reconnaître à temps ses amis et ayant tourné le dos aux Turcs véritablement européens, elle est tombée dans un piège dont elle n’est toujours pas prête à sortir.

Par simple calcul politique ou par nombrilisme communautaire, l’Union européenne a succombé à cette maladie de l’immédiateté contre laquelle elle n’a pas encore trouvé le moindre remède. Agissant au jour le jour, sa politique étrangère ne repose sur aucune pensée à long terme et se conforme dans l’urgence à des schémas qui n’ont de stratégiques que le nom. Elle laisse alors l’initiative à des interlocuteurs et autres acteurs qui ne manquent pas de la mettre devant le fait accompli. Recep Tayyip Erdoğan l’a parfaitement compris, alors que l’Union européenne ne s’en est même pas rendu compte.

L’afflux de réfugiés à la frontière entre la Turquie et la Grèce n’est pas le fruit du hasard. C’est un scénario mûrement réfléchi par un homme politique qui vient de subir un échec militaire en Syrie et veut en faire payer le prix aux Européens. C’est du cynisme puissance dix, auquel l’Union européenne n’a pas le moindre intérêt de répondre par un sentiment de compassion que le président turc est en train de faire naître chez nombre d’Européens. Si l’idée de sauver la vie des enfants et d’aider des personnes en situation de précarité absolue est louable, celle d’octroyer des millions d’euros à Ankara ne l’est pas. Le temps est venu pour l’UE de changer sa politique turque, de mettre Recep Tayyip Erdoğan devant ses propres responsabilités et de le laisser gérer tout seul la crise humanitaire qu’il a lui-même suscitée. Là aussi, il ne s’agit pas de se tromper d’adversaire : ce n’est pas l’Europe, mais les gouvernants en poste à Ankara qui sont coupables.

Comble de l’absurdité politique, ces derniers bénéficient néanmoins du soutien massif des Turcs établis dans les pays membres de l’UE – mais pas en Suisse -. Près de 65% de ceux résidant en Allemagne ont par exemple voté pour Recep Tayyip Erdoğan lors du scrutin présidentiel de 2018, soit un score nettement supérieur (52,60%) à celui qu’il a globalement obtenu de la part de ses autres concitoyens. Aux antipodes d’un procès en xénophobie que le régime d’Ankara ne manquera pas de lui assigner, l’Union européenne ne doit pas se laisser faire. Plus que jamais, sa principale force réside dans la défense d’un système de valeurs démocratiques qui ne ressemble en rien à celui que l’AKP a instauré depuis plus de quinze ans en Turquie. À l’Europe désormais d’avoir le courage d’assumer ses décisions, de ne plus faire preuve de mansuétude envers les suppôts d’une politique qui, qu’on le veuille ou non, a rompu avec la tradition d’une Turquie moderne et laïque. Parce que se voulant être un modèle de démocratie au monde, l’UE n’a donc d’autre choix que de soutenir les démocrates turcs, sans lesquels une adhésion de leur État à l’espace communautaire n’est pas envisageable à moyen ou à long terme. Plus que jamais, il faut alors rattraper, pas à pas, le temps perdu depuis l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan.

 

 

Thuringe, la honte!

Les réactions à chaud sont souvent exagérées. Celle-ci le sera certainement aussi. Et rien ne sert de tomber dans le piège de l’invective et de la caricature antinazies. La Thuringe, Land au centre de la République fédérale d’Allemagne et à la frontière occidentale de la feue RDA, n’est pas d’extrême droite. Pourtant, l’extrême droite vient en ce jour du 5 février 2020 d’y fêter une victoire qui fera date, à savoir associer ses voix avec la CDU d’Angela Merkel et les libéraux du FDP.

Pour empêcher la réélection du Ministre-Président sortant, le néo-communiste Bodo Ramelow, l’AFD a joint ses voix à celles des chrétiens-démocrates et du parti libéral, permettant ainsi à un illustre inconnu, le FDP Thomas Kemmerich, d’accéder aux plus hautes fonctions dans cette région allemande. Depuis la création de la RFA et la renaissance de la démocratie allemande en 1949, c’est la première fois qu’un président d’un Land a été élu grâce à ceux dont l’idéologie rappelle à s’y méprendre les heures non les plus noires, mais les plus brunes de l’Allemagne.

La Thuringe fait honte, honte à elle-même, mais d’abord honte à l’Allemagne. Sur les décombres de Buchenwald renaissent les salauds qui se sont associés à cette sinistre mascarade politique. Qu’on le dise ou l’écrive haut et fort : il n’y a aucune excuse d’avoir collaboré, et le mot est plus que pertinent, au jeu de l’extrême droite allemande. Et à l’évocation d’un choix stratégique pour empêcher la non-réélection d’un communiste, de surcroît doté d’un excellent bilan social et démocratique, seuls le dégoût et l’opprobre peuvent servir de réponse.

C’est dans ces heures sombres que se séparent l’ivraie du bon grain. Qui aspire encore à la grandeur politique ne peut avoir pour seule attitude que de ne pas accepter l’élection du libéral, entre guillemets, Thomas Kemmerich. Entachée par un sceau idéologique brunâtre, elle est indigne de la démocratie allemande. C’est dans ces moments que les démocrates dignes de ce nom doivent faire preuve de grandeur. D’abord, aux sociaux-démocrates du SPD de faire planer l’ombre de la démission du gouvernement fédéral aux côtés d’un parti qui, ne serait-ce que pour l’épisode d’une élection régionale, choisit de mêler ses voix à celles de la droite extrême. Que le SPD se montre au grand jour et accuse son partenaire gouvernemental de la CDU de soumission à l’AFD. Ce que les électeurs sociaux-démocrates attendent maintenant, c’est non le renoncement, mais le courage qui a toujours fait la gloire et la fierté de leur parti, Willy Brandt en tête.

Mais, ce message concerne aussi Angela Merkel. Elle ne pourra pas se taire, et si elle le fait, elle devra s’exposer aux critiques amplement justifiées de ne pas avoir été en ce 5 février à la hauteur de l’événement pour dénoncer en temps et heure utiles cette blessure portée au cœur même de la vie démocratique de son pays.

Oui, les réactions à chaud sont souvent exagérées, mais sont nécessaires pour se prémunir contre l’inacceptable. Et ce qui a eu lieu en ce 5 février 2020 en Thuringe est inacceptable.

Bologne, Eisenstadt

Bologne, tout le monde connaît, au moins de nom. Eisenstadt, plutôt pas, voire pas du tout. Pourtant, toutes les deux sont des capitales régionales. La première de l’Émilie-Romagne, l’autre du Burgenland. À première vue, elles n’ont que très peu de dénominateurs communs. L’une est peuplée de près de 400 000 habitants, l’autre de moins de 15 000. Bref, elles ne sont pas comparables l’une avec l’autre. Elles ont néanmoins fait la une de la presse ces derniers jours. Non pour ce qui les distingue, mais pour ce qui les réunit. Chacune continuera non seulement à abriter un gouvernement d’obédience social-démocrate, mais aussi à se féliciter d’avoir fait barrage à l’extrême droite.

Alors le nouveau président national du FPÖ, Norbert Hofer, lui-même originaire du Burgenland, n’a pas pu enrayer le naufrage de son parti, Matteo Salvini a perdu son pari de ravir à la gauche son fief historique de l’Émilie-Romagne. Ces deux régions ont mieux résisté à la tentation extrémiste que ne le laissaient pressentir les sondages. C’est là non seulement un signe encourageant pour des sociaux-démocrates gagnés par le doute à travers l’ensemble de l’Europe, mais aussi pour la démocratie qui s’accommode trop facilement de la victoire de formations qui, au fond d’elles-mêmes, n’ont rien de démocratique.

Néanmoins, ces deux scrutins ne permettent pas de tirer des conclusions trop hâtives. Elles n’ont mis fin ni à la série des défaites électorales de la gauche, ni à celle des succès des partis protestataires. Par leur caractère local, leur impact demeure limité et ils ne signent pas la fin du FPÖ et de la Lega. Même si ces deux partis ont subi de sérieux revers électoraux, l’expérience politique nous incite à plus de prudence que par le passé. Après le départ d’Umberto Bossi de la Ligue du Nord, cette formation était déjà donnée pour morte, alors que le parti de l’extrême droite autrichienne a survécu à plus de scissions que l’on aurait pu le croire ou l’espérer.

De même, les sociaux-démocrates ne devraient pas crier victoire trop tôt. Le jour des élections en Émilie-Romagne et au Burgenland, ils ont respectivement perdu la Calabre au profit de la droite berlusconienne et de nombreuses villes en Basse-Autriche, le parti du chancelier Sebastian Kurz ayant raflé la mise dans ce Land conservateur. Pourtant, ces deux succès respectifs leur redonnent du baume au cœur. Ils traduisent un esprit de résistance et de renouveau qui leur faisait cruellement défaut depuis plusieurs mois et années. Certes, ces deux élections ne suffisent pas pour que la social-démocratie renaisse de ses cendres ; il en faudra d’autres pour qu’elle puisse le faire. Néanmoins, elles leur donnent l’occasion de réfléchir sur son programme et sur sa stratégie qui, en raison de l’imprécision de leur contenu et de leur transparence, n’ont que trop peu convaincu les citoyens que ce soit en Italie, en Autriche ou autre part en Europe.

Ce regain d’optimisme atteint pourtant rapidement ses limites. Le succès de la gauche italienne en Émilie-Romagne n’est pas identique à celui des sociaux-démocrates du Burgenland. Les uns ont pu préserver leurs acquis et su se défendre contre la menace de la Lega, les autres ont quelque peu « chipé » au FPÖ les thèmes qui lui sont chers. En effet, le président du Burgenland, Hans Peter Doskosil, reste fidèle à une ligne plus traditionaliste du SPÖ, « proche des gens », avocat d’une politique sociale généreuse, mais aussi de mesures répressives en matière d’immigration et de sécurité. À la tête d’une région limitrophe de la Slovaquie, de la Hongrie, mais aussi de la Slovénie, il a prôné une fermeté accrue contre les étrangers, récupérant ainsi un électorat qui, inquiet par la concurrence sur le marché du travail, s’était laissé tenter par l’extrême droite. Bien qu’il s’en défende, Doskosil pourrait représenter un danger pour la numéro un de son parti, Pamela Rendi-Wagner. Médecin, plus urbaine que le chef du SPÖ au Burgenland, mais contestée dans ses propres rangs, elle représente une social-démocratie plus ouverte et plus ‘libérale’ que celle incarnée par celui qui pourrait devenir à plus ou moins brève échéance son principal rival.

Le cas de Stefano Bonaccini est autre. Depuis 2014, il dirige avec force et vigueur l’une des régions les plus riches, non seulement de l’Italie, mais aussi de l’Europe. Ce natif de Modène est l’archétype de l’homme politique qui a réussi et continue de réussir. De surcroît, il a bénéficié d’un excellent bilan qui, dans ce bastion de gauche, ôte tout doute sur l’incapacité qu’auraient les sociaux-démocrates à ne pas savoir gouverner un pays. Par ailleurs, sa victoire est aussi due à ce mouvement jeune et inédit, à ce réveil citoyen des « Sardines » qui mérite de s’étendre au-delà de Bologne et de ses villes avoisinantes. Après avoir flirté avec les Cinque stelle, heureusement en pleine perte de vitesse et dont on ne soulignera jamais assez le mal que les amis de Beppe Grillo ont fait au Partido Democratico et à ses alliés, la gauche italienne a retrouvé ce nouvel envol auquel elle avait failli renoncer.

Que ce soit en Émilie-Romagne ou au Burgenland, les victoires du SPÖ et du parti démocratique italien ont conforté des formations que l’on croyait être sur le déclin. Mais, ni dans l’un ou l’autre cas, les sociaux-démocrates sont en droit de parler de triomphe. Si à Bologne, le succès porte la marque d’une gauche plus moderne, tel n’est pas le cas à Eisenstadt. Les épreuves que la social-démocratie européenne devra encore traverser seront longues, car elle est loin d’avoir retrouvé son assise idéologique et son imagination programmatique qui, autrefois, faisait sa force.

 

L’avenir incertain de la politique allemande

En choisissant le duo de gauche Saskia Esken et Norbert Walter-Borjans à la tête de leur parti, la majorité des adhérents du SPD font peser une lourde hypothèque sur l’avenir, voire sur la fin précipitée, de la grande coalition qui gouverne l’Allemagne depuis le mois de mars 2018. En chute libre dans les sondages, mais aussi lors des dernières élections régionales, les sociaux-démocrates n’ont peut-être pour seul choix de rompre une alliance dont ils ne tirent plus aucun profit. Ayant l’impression d’avoir accompli leur devoir depuis près de deux ans, ils tirent le signal d’alarme, persuadés qu’ils n’ont plus rien à attendre d’une chancelière qui, quoiqu’il arrive, quittera au plus tard la scène politique en septembre 2021. Sachant qu’elle ne sera pas remplacée par l’un ou l’une des leurs, ils laissent le soin à d’autres partis de diriger leur pays.

Bien malin alors qui peut déjà deviner le nom du prochain chancelier ou de la prochaine chancelière. La favorite reste Annegret Kramp-Karrenbauer, la cheffe de la CDU, d’autant qu’elle vient de remporter le dernier congrès de son parti fin novembre. Néanmoins, elle est loin de faire l’unanimité, car toujours contestée tant à l’interne qu’à l’externe. Son rival Friedrich Merz, réputé pour sa maîtrise des dossiers économiques et financiers, mais plus à droite qu’elle, n’a pas dit son dernier mot. Venu de sa Bavière natale, le chef de la CSU, Markus Söder, pourrait aussi arbitrer en sa faveur le duel fratricide que se livrent les deux premiers nommés. En cas d’échec de la CDU/CSU reléguée au second plan derrière les Verts, le succès d’un écologiste n’est pas à exclure. Même si cette éventualité est peu probable à l’heure actuelle, leurs deux leaders, Robert Habeck – l’intellectuel du Nord – ou la jeune Annalena Baerbock – née à l’Ouest mais députée de l’Est – ont leur chance.

Autre question en suspens, celle de la future composition du gouvernement après les élections de 2021. Si le scénario d’une alliance entre Verts et chrétiens-démocrates semble la plus probable, rien ne laisse supposer qu’ils puissent bénéficier à eux deux d’une solide majorité au Bundestag. Habituée à des compromis entre la gauche et la droite, la République fédérale a toujours réussi à former des coalitions qui n’ont jamais mis en péril ses propres équilibres démocratiques. Maîtrisant à la perfection sa dialectique entre la stabilité et la flexibilité, elle se prévaut d’une interchangeabilité des partis qui n’a que peu d’équivalent dans d’autres États européens. Ainsi, il faut remonter à Adenauer pour voir pareil phénomène : de 1957 à 1961, il a été l’unique chancelier qui a obtenu une majorité de sièges au Bundestag.

De fait, les Allemands détestent les gouvernements monocolores. Ils ne leur accordent aucune confiance, voire aucune légitimité. Ils préfèrent de loin les alliances de deux ou trois formations, considérant que les plus petites d’entre elles compensent l’appétit de pouvoir des partis dominants. En septante ans d’existence, la RFA n’a de fait connu que très peu de crises gouvernementales. Son système a toujours « très bien marché » et semble toujours être en parfait état de fonctionnement. Mais les apparences sont de plus en plus trompeuses, tant ce qui prévalait jusqu’à aujourd’hui risque de ne plus prévaloir demain.

Certes encore peu exposée aux mouvements des plaques tectoniques politiques qui ébranlent d’autres pays européens, l’Allemagne est désormais confrontée à de nombreux défis institutionnels auxquels elle s’est non seulement insuffisamment préparée, mais dont elle a aussi sous-estimé l’ampleur. Confiante dans les équilibres qu’elle a toujours trouvés entre le centre-droit et le centre-gauche, elle n’a prêté qu’une attention furtive à l’émergence des extrêmes, dont elle confond de surcroît leur provenance historique et idéologique.

Dorénavant marquée par une forte érosion des chrétiens- et sociaux-démocrates, la RFA enregistre un affaiblissement de son (faux) bipartisme – il fallait toujours compter avec les libéraux du FDP entre la CDU/CSU et le SPD -. Alors que du temps d’Helmut Kohl, ceux-ci récoltaient encore 87% des suffrages en 1983, ils ont perdu 30% des voix en l’espace de près de trente-cinq ans. Cette tendance risque aussi de s’accentuer. Ainsi, n’ayant même pas franchi la barre des 45% lors des dernières européennes, tous les sondages leur prédisent à l’heure actuelle de lourdes pertes en 2021 où, selon les derniers chiffres, ils rassembleraient à peine 40% des électeurs allemands.

Historiquement, l’Allemagne a toujours éprouvé de nombreuses difficultés à intégrer de nouvelles formations venues perturber l’alternance démocratique entre la CDU/CSU et le SPD. Ce fut d’abord le cas avec les Verts qui, entrés en 1983 au Bundestag, furent traités, comme le relevait le magazine Spiegel de l’époque, de « nazis, de communistes, de terroristes, voire de mafiosi ». Maintenant courtisés par la droite parlementaire, ils pourraient gouverner le pays au sein d’une coalition écolo-centriste en 2021 ! Puis, ce fut au tour de la gauche post-communiste du PDS et de la Linke. Condamnée à raison pour son passé est-allemand, elle a été bafouée à tort pour son rôle au sein d’une Allemagne unifiée. Refusant sa démocratisation, la société (ouest)-allemande n’a pas reconnu son rôle de réceptacle protestataire qu’elle a offert à une gauche en déshérence idéologique et identitaire. Enfin, en ne s’attaquant qu’au passif de la RDA, l’Allemagne d’aujourd’hui a trop longtemps sous-estimé le danger d’une extrême droite qui, avec l’entrée de l’AFD au Bundestag en 2017, constitue ni plus ni moins le principal parti d’opposition au gouvernement d’Angela Merkel. Se rendant compte désormais de son erreur stratégique, la République de Berlin est placée devant un dilemme pour lequel elle n’a pas esquissé la moindre réponse. Trouvant de plus en plus difficilement des majorités dans les Länder et, aussi selon toute vraisemblance au Bundestag d’ici deux ans, la République fédérale fait naître de nouvelles incertitudes allemandes. Refusant la seule solution qui s’offre à elle, elle risque alors de vivre des lendemains qui déchantent. Pour éviter d’interminables tractations pour former une nouvelle coalition, elle n’aurait d’autre choix que de recourir à l’introduction d’une dose de système majoritaire. Mais n’en voulant à aucun prix, elle s’expose alors à des scénarios qui rappelleraient les cas belges ou italiens.

À deux ans de son départ, la fin de Merkel ressemble à s’y méprendre à celle d’Helmut Kohl. Elle ne tentera plus rien, car elle n’est plus en mesure de le faire. La présidence allemande de l’Union européenne du second semestre 2020 ne se présente pas sous les meilleurs auspices, tant l’immobilisme de la politique allemande se fait ressentir à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières. Suspendue à la décision des sociaux-démocrates de quitter la grande coalition et en bisbille avec Emmanuel Macron pour ne pas avoir voulu réformer le volet institutionnel de l’UE, la chancelière fait preuve d’une passivité que l’on ne lui connaissait guère. Satisfaite d’avoir accompli ce qu’elle voulait accomplir, nullement intéressée à remettre en cause ce qu’elle a elle-même bâti, elle ne voit aucun intérêt à redevenir la femme des réformes qu’elle fut au début de son mandat. Elle laissera la RFA dans un bon état, mais dans un état plus fragile que ne le croient ses compatriotes et ses principaux voisins. C’est là tout le défi que son successeur devra relever, c’est là aussi toute la difficulté à laquelle elle expose non seulement les citoyens allemands, mais aussi ses partenaires européens.