Relancer l’Europe par la défense

Le 4 avril 2019, 29 pays commémoreront les 70 ans d’existence de l’OTAN. En marge des célébrations qui ne manqueront pas de vanter ses mérites pour avoir assuré la paix dans le « monde libre », l’alliance transatlantique devrait être confrontée à la question de sa légitimité et, par conséquent, de son existence. Pourquoi ne pas alors la poser dès aujourd’hui en des termes simples et directs, à savoir de se demander si l’OTAN est devenue superflue ? La réponse est oui.

Nulle chance pourtant que l’Organisation du traité de l’Atlantique nord disparaisse d’un coup de baguette magique. Trop d’États y sont encore attachés pour prévoir sa fin. Elle sera maintenue en vie, car les USA, la RFA, les pays du Nord, mais aussi et surtout ceux de l’ancien pacte de Varsovie y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. A choisir entre leur appartenance à l’Union européenne et celle à l’OTAN, les ex-satellites de l’URSS n’hésiteront pas un instant à privilégier la sécurité militaire américaine à l’aide économique de l’UE. Avec pour adversaire tout désigné leur ancien « grand frère russe », ils accorderont sans cesse leur préférence aux forces occidentales et états-uniennes.

Toutefois, les données géopolitiques ont sensiblement évolué ces dernières années. Alors que nombre de membres de l’UE ne s’accommodent plus de l’autoritarisme antidémocratique de plusieurs pays d’Europe centrale, le Président des États-Unis multiplie les provocations pour asseoir un leadership que les Européens ne devraient plus admettre. Face au « make USA great again » de Donald Trump, il n’y a pas d’autre solution que de « make Europe great again » ! Et si l’Europe veut être à la hauteur de ses prétentions et de ses ambitions, il ne lui reste plus que de se doter d’une armée véritablement européenne.

Alors que la « la Communauté européenne de défense » (CED), mort-née en août 1954, n’aurait jamais été en mesure de donner à l’Europe communautaire une indépendance politique et militaire, le projet de défense continental est, aujourd’hui plus que jamais, susceptible de renaître de ses cendres. Portée par le président Emmanuel Macron, cette proposition a reçu, à la surprise presque générale, le soutien de la chancelière allemande. En effet, Angela Merkel, au terme d’une longue et brillante carrière, n’a pas laissé apparaître le moindre doute devant les parlementaires européens, en déclarant « qu’une armée commune européenne pourrait démontrer devant le monde entier qu’il n’y aura plus jamais de guerre entre les pays européens ».

Cette prise de position n’a certainement pas fait plaisir au président américain. Lui, qui a pour ambition d’affaiblir l’Europe et de lui faire payer sa sécurité, fera feu de tout bois pour diviser les États européens. Ce calcul devrait s’avérer payant, mais seulement à court terme. D’autres États membres, et non des moindres, pourraient en effet profiter de l’occasion pour fonder, selon l’expression consacrée, un « groupe pionnier ». Convaincus que la création d’une armée véritablement européenne assigne à l’Union un nouveau projet politique, ils saisiront cette chance pour constituer une « avant-garde européenne », dont l’Europe s’est trop longtemps privée depuis la signature du traité de Maastricht le 7 février 1992.

Par un curieux retournement de l’histoire, c’est donc par la défense que l’Europe pourrait connaître un nouveau départ. Alors que la Communauté de Défense de 1954 était vouée à l’échec, tant les plaies de la Seconde Guerre mondiale demeuraient encore largement ouvertes, des perspectives prometteuses s’offrent désormais à une Europe du 21e siècle qui, au-delà de sa propre réconciliation, a su se réunir autour de ses valeurs. Celles-ci ne sont toutefois pas partagées par l’ensemble des pays membres de l’UE. À ceux qui s’y reconnaissent, en revanche, s’ouvre un défi passionnant qu’ils sauront relever, à condition de réserver, dans un premier temps, une armée européenne aux États qui, comme l’Allemagne, la France ou d’autres, auront conscience de constituer le « noyau dur » du futur.

 

L’UE, orpheline de Merkel

Qu’elle aille ou non au terme de la législature, qu’importe ! Angela Merkel est affaiblie et ne jouit plus de l’aura qui l’a accompagnée pendant plus de dix ans. A l’image d’un président américain en fin de second mandat, elle n’est plus qu’un lame duck, à savoir un canard boiteux d’une politique intérieure allemande dont elle a progressivement perdu le contrôle. Alors qu’elle s’accroche tant bien que mal à son poste de chancelière, d’autres fonctions lui tendent les bras. Ne revendiquant aucune d’entre elles, elle pourrait néanmoins faire volte-face lors de la nomination du Président de la Commission européenne. Bien que tous les deux candidats au nom du Parti populaire européen (PPE) à la succession de Jean-Claude Juncker, ni le chrétien-social allemand Manfred Weber, ni le centriste finlandais Alexander Stubb n’ont la carrure politique pour siéger à la tête de l’UE. Celle-ci ne devrait pas choisir un second Barroso, encore moins un célèbre inconnu dont le seul souci serait de se forger une légitimité dont il sera trop longtemps dépourvu. Parce que l’Union européenne est en crise, elle a besoin d’une personnalité forte et expérimentée pour la diriger. Angela Merkel pourrait être l’une d’entre elles. À condition bien entendu qu’elle l’accepte, ce qui est loin d’être sûr.

Si l’UE est orpheline de Merkel, Emmanuel Macron l’est encore plus. Isolé au sein des 27, celui-ci pouvait encore compter sur le soutien de la chancelière. Tel n’est plus le cas, tant le nouveau cours de la CDU pourrait contrecarrer les projets européens du président français. Ne se sentant que peu redevable de la « Déclaration de Meseberg » du 19 juin dernier, selon laquelle la France et la RFA proposaient entre autres de réformer la zone euro et de la doter d’un budget, la nouvelle direction des chrétiens-démocrates européens est susceptible de remettre en cause cet accord. Selon le choix des militants chrétiens-démocrates, « l’alliance des progressistes », tant souhaitée par Emmanuel Macron, aura vraisemblablement « du plomb dans l’aile », si le futur Président de la CDU devait « corriger » la politique pro-européenne de la chancelière. En ce sens, de la décision du Congrès de Hambourg du 6 au 8 décembre dépendra aussi le sort d’une Europe mal en point.

Toutefois, l’Allemagne ne peut pas se permettre d’être anti-européenne. Elle ne l’est pas et n’a aucune intention de le devenir. Si une majorité à la droite de Merkel devait se dessiner dans les mois et années à venir, elle ne pourrait se constituer qu’avec l’appui de l’AfD, soit comme à Vienne, avec le concours de l’extrême droite. Ainsi, la RFA se retrouverait à la croisée de différents chemins dont l’un qui l’amènerait inéluctablement vers l’abîme. Mais, l’Allemagne n’est ni l’Autriche, ni l’Italie. Elle doit sa prospérité à l’Europe, sans laquelle elle ne pourrait pas assurer sa position, voire sa domination. L’UE est son meilleur allié, car elle n’a pas d’avenir sans elle.

Bien que traversée par la crise de ses grands partis, la RFA reste néanmoins solidement amarrée au port européen. Une alliance regroupant l’aile droite de la CDU/CSU, une majorité restreinte de Libéraux du FDP et l’AfD ne constitue aujourd’hui que 30% à 35% du corps électoral allemand. Par conséquent, elle n’est pas – encore ? – en mesure de former une coalition gouvernementale dans les prochaines années. Toutefois, faut-il là aussi mieux prévenir que guérir.

C’est à cette tâche que devront s’atteler les Allemands, mais aussi leurs partenaires européens. Privés de la présence parfois encombrante et hégémonique mais également rassurante et nécessaire d’Angela Merkel, ils n’ont désormais d’autre choix que de rédiger plusieurs scénarios pour ne pas assombrir l’avenir européen. Du choix du prochain président de la CDU viendra la réponse allemande, de la prévoyance et de l’intelligence des principaux partenaires européens viendra la réponse européenne. Celle-ci ne devrait toutefois pas se faire trop attendre. Parce que l’Europe déteste le vide, ses fossoyeurs aimeraient saisir cette occasion pour le remplir avec des idées qui nous rappellent des temps beaucoup plus obscurs. Quoi qu’ayant imprudemment comparé notre époque avec celle des années trente, Emmanuel Macron n’a pas totalement tort. En effet, trop de femmes et de trop d’hommes souhaiteraient y revenir, profitant d’une amnésie européenne à laquelle la chancelière et d’autres dirigeants des pays membres avaient su résister ces dernières années.

Un dimanche pas comme les autres en Allemagne

Dimanche prochain, 28 octobre 2108, la Hesse est appelée aux urnes. En temps normal, cela n’aurait intéressé que les Allemands. Sauf que ces élections régionales pourraient avoir des répercussions politiques beaucoup plus importantes que celles provoquées par le scrutin bavarois du 14 octobre dernier. En effet, si ce dernier n’a pas remis en cause les équilibres politiques d’un Land qui, malgré les pertes de la CSU, demeure largement favorable à la droite, il pourrait en être tout autrement dans la région de Francfort.

Par son passé électoral et son goût de l’alternance entre la CDU et le SPD, la Hesse a souvent servi de laboratoire politique pour la République fédérale d’Allemagne. À l’exemple de l’année 1985, lorsque son gouvernement accueillait pour la première fois des écologistes au sein de la première coalition rouge-verte de l’histoire de la RFA. Restent aussi en mémoire les images inoubliables de ce jeune homme aux cheveux longs qui prêtait alors sermon en baskets. Nommé d’abord à la tête du Ministère régional de l’Environnement et de l’Énergie, il entama alors une carrière brillante qui devait le mener au poste de chef de la diplomatie allemande. Aux côtés du chancelier Gerhard Schröder il se fit très vite un nom, mettant son savoir-faire au service de son audace européenne et de son refus de s’embarquer dans la mésaventure américaine en Irak en 2003. Désormais, unanimement reconnu, Joschka Fischer a donné ses lettres de noblesse aux Verts qui, aujourd’hui, plus que jamais, ont le vent en poupe.

Alliés en Hesse aux conservateurs de la CDU au sein d’une coalition que beaucoup avaient jugé hétéroclite, ces mêmes Verts pourraient à nouveau améliorer leur score et se présenter comme les grands vainqueurs des élections de ce dimanche. Mais au-delà de leur progression en voix et en pourcentages, les projecteurs seront braqués sur un autre chiffre. Si les chrétiens-démocrates devaient subir de fortes pertes, ce n’est non seulement le sort de leur candidat et Ministre-président sortant Volker Bouffier qui serait en jeu, mais aussi celui de la chancelière Angela Merkel. Alors qu’elle pouvait se draper derrière un voile de protection en Bavière, arguant avec raison qu’elle n’a jamais trop apprécié la CSU, elle ne pourra pas en faire de même si son propre parti devait enregistrer une nouvelle bérézina électorale.

Le scrutin de dimanche prochain constitue un test grandeur nature pour Angela Merkel. Si son parti perd nettement, ses jours seront comptés. Dans le cas contraire, elle pourra toujours retarder son départ de la chancellerie. Toutefois, celui-ci devient de plus en plus inéluctable. Reste à savoir quand il aura lieu. Avant ou après le congrès de la CDU à Hambourg début décembre ? Avant ou après les élections européennes de mai 2019 ? Parce que légitimes, ces questions ne manqueront pas d’alimenter les débats qui accompagneront une soirée électorale qui s’annonce d’ores et déjà fort animée.

À savoir quelle coalition gouvernementale dirigera la Hesse à partir de cette fin d’année 2018, voilà qui ne devrait pas trop susciter l’intérêt des observateurs étrangers. Par contre, l’avenir de la chancelière les intéresse. Devant tirer les leçons du passé, celle-ci pourra se souvenir de cette triste fin de mandat qu’Helmut Kohl n’avait pas su éviter par sa propre faute. Plus jeune que celui-ci, Angela Merkel peut aspirer à d’autres fonctions. Bien que n’ayant jamais fait la moindre allusion à cet égard, elle pourrait, le cas échéant, prendre la succession de Jean-Claude Juncker. Elle en a les qualités et le profil.

Puisque se trouvant dans une phase critique de son histoire, l’Union européenne a besoin d’une personnalité forte et respectée à sa tête. À l’heure où les Allemands ne font plus mystère de vouloir diriger in personam la Commission européenne, ils ont de quoi proposer un-e- candidat-e- plus charismatique et plus crédible que ne l’est le chrétien-social Manfred Weber. De plus, Angela Merkel sera vraisemblablement soutenue par d’autres États et partenaires. Ne voulant pas devoir subir les foudres du très rigoureux et chantre de l’orthodoxie financière Jens Weidmann à la tête de la Banque Centrale européenne, en remplacement de l’actuel Président Mario Draghi, les pays latins et du Sud ne s’opposeront certainement pas à la candidature de l’actuelle numéro un allemande. La RFA ne pouvant pas occuper ces deux postes clés, ils préfèreront de loin de voir l’ex-chancelière au sommet de l’UE qu’ils ne souhaiteront avoir un pur produit de la Bundesbank aux manettes de la BCE pour décider de l’avenir de la zone euro.

Toutefois, ne s’agit-il là que de scénarios qui ne sont pas encore inscrits dans le marbre. Néanmoins, ils pourraient l’être, si les élections de Hesse devaient aussi confirmer le début de la fin du règne de la chancelière Angela Merkel. Tout dépend aussi d’un dimanche, pas comme les autres, en Allemagne… !

 

 

Angela Merkel: combien de temps encore?

Combien de temps encore ? Est-ce une question de mois, de semaines ou même de jours ? Faudra-t-il attendre les élections régionales de Bavière et de la Hesse des 14 et 28 octobre pour qu’elle franchisse le pas ? Ou sera-t-elle destituée par le congrès de son parti prévu du 6 au 8 décembre à Hambourg ? Elle peut à la rigueur encore finir l’année, mais les oiseaux de mauvais augure planent sur la chancellerie à Berlin. Angela Merkel est au bord du précipice et son avenir politique s’assombrit à grands pas.

L’élection surprise d’un nouveau président du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag a plus que fragilisé la chancelière. Venu de nulle part, totalement inconnu du grand public, Ralph Brinkhaus a créé la surprise en destituant de son poste Volker Kauder. Fidèle serviteur d’Angela Merkel depuis treize ans, celui-ci incarnait une ligne politique centriste, désormais rejetée par la majorité des députés chrétiens-démocrates. À la fois glissement à droite de la principale formation politique allemande et vote de défiance adressé à la chancelière, le remplacement à la tête de la fraction CDU/CSU constitue l’un des plus grands revers de politique intérieure qu’Angela Merkel a subis depuis son arrivée au pouvoir en 2005.

Poste clé du système parlementaire allemand, le président de groupe assume soit le rôle de chef de l’opposition, à l’exemple de la numéro un du SPD Andrea Nahles, soit celui de courroie de transmission entre le-a- chancelier-e- et son parti au Bundestag. En renvoyant Volker Kauder à ses chères études, les députés chrétiens-démocrates ont tout simplement détruit l’échafaudage politique que la chancelière avait soigneusement mis en place depuis treize ans. Ayant perdu le contrôle politique sur la majorité de ses députés, elle est dorénavant à leur merci. Elle n’a plus d’emprise sur eux, obligée de naviguer à vue dans un espace partisan en pleine décomposition et recomposition politique.

Contrainte de faire contre mauvaise fortune bon cœur, Angela Merkel minimise pour l’instant la gravité de son échec. Pourtant, nul n’est dupe. Ses orientations politiques ne sont plus partagées par une droite allemande qui, en perte de vitesse, doit faire face au succès grandissant de l’AfD. Par choix stratégique, mais aussi par conviction idéologique, l’aile la plus conservatrice de la CDU et une frange largement majoritaire de la CSU ont décidé d’épouser des idées très droitières dans lesquelles elles n’ont d’ailleurs guère de peine de se reconnaître. En souvenir du leader historique des chrétiens-sociaux bavarois Franz-Josef Strauss dont on fêtera d’ici quelques jours le trentième anniversaire de sa disparition, certains de ses héritiers espèrent encore que la droitisation de leur discours leur permettra d’éviter l’essor de la droite extrême. Sauf que ce qui fut vrai il y a trente ans, ne l’est plus aujourd’hui.

Le virage à droite de la CDU/CSU est inéluctable. Angela Merkel n’aura alors guère de chances de s’identifier à un parti qu’elle aura néanmoins dirigé depuis dix-huit ans. Elle ne pourra pas le conduire vers de nouvelles élections qui semblent de plus en plus vraisemblables. Espérant repousser leur échéance, la chancelière souhaiterait qu’elles aient lieu après les européennes de mai 2019. Consciente du fossé grandissant qui se creuse entre elle et ses amis politiques, elle sait que son choix pour « l’Europe des progressistes » contre celle des « populistes » risque d’être minoritaire au sein de sa propre formation. Passée relativement inaperçue, car exposée par un homme politique encore peu connu il y a quelques jours, une déclaration du nouveau président du groupe chrétien-démocrate au Bundestag devrait susciter quelques inquiétudes au-delà des frontières allemandes. Ralph Brinkhaus a en effet manifesté son opposition aux réformes européennes présentées par Emmanuel Macron et a dit tout le mal qu’il pensait d’un budget de la zone euro que pourtant la chancelière avait accepté lors de sa rencontre au château de Meseberg, en juin dernier, avec le président de la République française. Par conséquent, en prenant les rênes de la fraction CDU/CSU au Bundestag, ce même Brinkhaus pourrait provoquer une crise franco-allemande dont on ne mesure pas encore les répercussions qu’elle pourrait avoir sur le devenir de l’Union européenne.

Après l’Italie, la République fédérale d’Allemagne pourrait devenir le prochain « (très grand) enfant malade » de l’Europe. Les temps où Angela Merkel assurait une stabilité européenne sont bel et bien révolus, d’autant qu’une nouvelle majorité et de surcroît un nouveau chancelier ne seraient certainement pas en mesure de la garantir. Ainsi, il ne faut pas se voiler les yeux : Angela Merkel n’en a plus pour très longtemps. À ses voisins et à ses partenaires d’en prendre immédiatement conscience.

Salzbourg: la défaite collatérale de la Suisse

Theresa May est partie bredouille du sommet informel de l’UE qui s’est tenu les 19 et 20 septembre dans la ville natale de Mozart. Venue plaider sa cause, elle s’est heurtée au front uni de ses 27 partenaires qui n’ont pas accédé à la moindre de ses demandes. Son échec est celui d’une Grande-Bretagne qui ne trouve plus aucune issue pour se sortir d’un Brexit qu’elle a voulu. Le message de l’Union européenne a été pour le moins clair : « vous voulez quitter l’Union européenne, eh bien quittez-la ! Mais sans compensation, sans arrangement et sans le moindre avantage. Vous avez cru bon nous imposer vos règles du jeu ; eh bien ce sont les nôtres que nous vous imposons ». CQFD ! Pas de libre circulation des biens, services et des marchandises, sans libre circulation des personnes. Pas de dérogation spéciale pour un pays qui aurait aimé déroger aux libertés fondamentales de l’Union européenne.

Voilà que le Royaume-Uni se trouve isolé. Il en est le seul fautif. À lui d’en assumer l’entière responsabilité et au mieux, tel le conseil prodigué par quelques-uns de ses partenaires, d’organiser au plus vite un second référendum sur le Brexit. La Grande-Bretagne prendrait ainsi exemple sur la Suisse qui, durant son histoire référendaire, a plusieurs fois eu recours à un second vote pour réparer ou corriger une décision populaire qui, impossible à mettre en œuvre ou dommageable pour ses intérêts, est repassée par la case de la démocratie directe.

Avant de subir un sort analogue à celui que l’UE vient d’infliger aux sujets de sa très Gracieuse Majesté, la Confédération devrait se pencher sérieusement sur les conclusions adoptées lors du sommet de Salzbourg. Traditionnellement très proche de la politique européenne de la Grande-Bretagne, se réclamant encore et sans cesse du discours de Winston Churchill du 19 septembre 1946 à l’Université de Zurich et, à l’image de quelques-unes de ses personnalités qui s’étaient plus ou moins officiellement frotté les mains lors du résultat du vote sur le Brexit du 23 juin 2016, prête à s’inspirer de l’argumentaire déployé par la Première ministre anglaise en Autriche, la Suisse a toujours préféré s’allier avec Londres pour définir et conduire sa politique européenne.

Aujourd’hui, Berne doit se rendre à l’évidence. L’échec du Royaume-Uni est aussi le sien. Victime collatérale de la défaite cuisante enregistrée par Theresa May, la Suisse doit impérativement tirer les leçons de ce qui vient de se passer à Salzbourg. En disant clairement « no » à la première dame anglaise, l’Union européenne lance aussi un grave avertissement au Conseil fédéral. Formulé de manière plus ou moins diplomatique, il pourrait être libellé de la manière suivante : « ne vous attendez surtout pas un instant à recevoir ce que nous venons de refuser à la Grande-Bretagne ». Pour poursuivre, « ce que nous pourrions à la rigueur accorder à un État qui pourrait – au conditionnel – encore rester parmi nous, nous ne pourrions en aucun cas le concéder à un pays qui refuse toujours de nous rejoindre » !

Quels que soient les débats internes de la Suisse sur les mesures compensatoires ou sur certaines dérogations fiscales, le message de l’UE est plus clair que jamais : « ne vous attendez pas à avoir un régime de faveur de notre part ». Néanmoins, ce langage ne semble pas encore avoir atteint le Palais fédéral. Par autisme ou par nombrilisme, le gouvernement a décidé de faire la sourde oreille. Retranché derrière sa pile de dossiers, la tête plongée dans ses expertises juridiques payées à coût de centaines de milliers de francs plus ou moins jetés par la fenêtre, englué dans des jeux miséreux de la politique politicienne helvétique, le Département fédéral des Affaires étrangères n’est plus à la hauteur de l’événement et des défis que l’Union européenne ne manquera pas de lui lancer. Aujourd’hui, et après le sommet de Salzbourg, si sévère puisse-t-elle sonner aux oreilles de nos gouvernants, une seule conclusion s’impose : après l’avoir fait avec la Grande-Bretagne, l’Union européenne a pris l’ascendant sur la Suisse !

Orbán et ses acolytes: coupables et non victimes

La droite extrême sait y faire ! Elle réussit toujours à endosser le rôle de la victime. On l’a récemment vu à Chemnitz. On vient de s’en apercevoir à nouveau avec Viktor Orbán. À son peuple, mais aussi au-delà de ses propres frontières, il est parvenu à se faire passer pour un chevalier blanc. Qu’on le sache : il a injustement subi les assauts de députés malfaisants, étrangers de surcroît, ayant pour seul souci de s’en prendre à de braves Hongrois, obligés de se défendre contre une horde de migrants dont le nombre, s’élevait, selon le très sérieux site euractiv.fr, en août de cette année, au chiffre exorbitant…de 16 personnes !

Bien que composé par une majorité de droite, le parlement européen ne s’est pas laissé prendre au jeu. Il s’est prononcé en faveur d’une activation de l’article 7 du traité de Lisbonne pour se prémunir du « risque clair de violation grave de l’Etat de droit » en Hongrie. Avec pour sanction ultime de retirer à Budapest son droit de vote au sein du Conseil européen, cette procédure a toutefois peu de chances d’aboutir. Elle se heurtera à une coalition des « mauvais élèves de l’Europe » qui, par crainte de se retrouver au piquet, s’élèvera contre des représailles dont ils pourraient également eux-mêmes faire l’objet. Orbán n’a donc pas trop de choses à craindre, sauvé par une coterie de gouvernements dont la seule raison d’être est de quémander l’aumône financière de l’Union européenne, à la condition sine qua non de ne rien lui donner en retour.

A l’image de la Hongrie, certains États s’évertuent à ne pas comprendre l’UE et à ne pas reconnaître sa raison d’être. Refusant de voir en elle une société d’entraide à l’échelle continentale, ils la perçoivent comme une pompe à subsides ou un fonds de solidarité à sens unique. Adversaires résolus des quotas pour la répartition des migrants sur le sol communautaire, ils n’ont pour seule règle de conduite un comportement égoïste, où leurs intérêts nationaux se confondent de plus en plus avec leur nationalisme exacerbé. Se réfugiant derrière une légitimité populaire née de la haine de l’autre, ils dévoilent de fait leur véritable identité extrémiste, car extrêmement antieuropéenne.

Survenu le 12 septembre dernier dans l’hémicycle de Strasbourg, le vote contre la Hongrie a néanmoins une portée historique. Il est l’expression du refus de la soumission aux idées qui, au 20e siècle, ont fait de l’Europe un champ de ruines de sinistre mémoire. C’est pourquoi Orbán est un homme dangereux. Se retrouvant désormais avec raison sur le banc des accusés, il porte non seulement gravement atteinte aux règles démocratiques d’un État de droit, mais met aussi ostensiblement en danger une Union européenne qui, conformément à son article 1 bis, « est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités ». Contrevenant à la loi, la Hongrie et ses dirigeants ne peuvent donc prétendre à aucune clémence de la part de tous les démocrates européens.

Par conséquent, l’enjeu est bel et bien celui du respect de la démocratie européenne. Ce n’est pas en ménageant ses fossoyeurs, qu’elle sortira vainqueur du combat qui l’oppose à ses détracteurs. La Hongrie, comme la Pologne, voire d’autres pays membres, ne méritent plus ni le moindre respect, ni la moindre considération. Entraînés sur le chemin du fascisme, leur dérive totalitaire risque de les mener à un totalitarisme très comparable à celui qu’ils avaient naguère subi. Ce n’est pas faute de les avoir prévenus à temps ; il faudra qu’ils payent au plus vite le prix de leurs errements et soient obligés par la commission européenne de passer à la caisse pour avoir volontairement refusé d’accueillir des migrants sur leur territoire.

Parce que la tolérance ne s’applique jamais à l’encontre des intolérants, il faut éviter toute forme de compassion à leur égard. De mauvais conseil, celle-ci ne ferait que pardonner ce qui devient de plus en plus impardonnable. Ce n’est pas en démissionnant que la démocratie se grandit. En revanche, c’est en restant fidèle à elle-même qu’elle s’affermit. Elle n’a donc d’autre choix que de déclarer Orbán et ses acolytes comme coupables, eux qui aiment tant à se faire passer pour des victimes !

Chemnitz, c’est moche

Chemnitz, c’est moche. C’est le genre d’endroit où vous n’avez plus la moindre envie de retourner. Son seul attrait, elle l’a perdu lorsqu’à cinq mois de l’unité allemande sa population décida de lui redonner son nom actuel. Naguère, du temps de la RDA, la ville était connue de tous et s’appelait Karl-Marx-Stadt. Aujourd’hui, elle n’a plus que le buste de l’auteur du Manifeste pour se prévaloir d’une seule et unique attraction touristique. Sinon, nada, à l’exception de l’image d’une architecture monotone, cages à lapins et donc totalement ratée.

Bien qu’hébergeant une université technique, ni trop bonne ni trop mauvaise, mais qui a eu le courage de dénoncer les actes racistes, Chemnitz n’a rien d’une ville académique. Reléguée au troisième rang des villes saxonnes, elle n’a pas la richesse culturelle de Dresde, ni l’attractivité intellectuelle de Leipzig. Elle n’est que le triste vestige d’une histoire de seconde zone qui n’intéresse pas grand monde.

Ses alentours ne sont pas laids, plutôt beaux en direction de la frontière tchèque, mais pas assez alléchants pour y séjourner. Chemnitz est un condensé de ce que la RDA a laissé de triste et de ce que l’Allemagne unifiée n’a pas encore réussi à faire. Ce que s’y déroule n’est pas le fruit du hasard. C’est une suite logique de ce qui n’aurait jamais dû exister, mais dont tout le monde savait que cela pouvait arriver un jour. Ce n’est pas que l’héritage de l’Allemagne de l’Est, c’est aussi le présent plus qu’imparfait du train-train quotidien dans l’est de l’Allemagne.

Aujourd’hui, la chancelière est pointée du doigt pour avoir laissé entrer trop de réfugiés en 2015. Certains d’entre eux ne se sont pas assimilés, d’autres l’ont fait. Ce n’est pas qu’une question de nombre, tant celui-ci s’est considérablement réduit en l’espace de trois ans. C’est d’abord une question d’ethnicité dans un pays qui a toujours du mal à intégrer l’autre. Mais, c’est aussi une affaire politique, où l’absence de population étrangère à l’Est provoque plus de heurts à caractère xénophobe que ce n’est le cas à l’Ouest avec une forte présence multiculturelle. Chemnitz n’est pas Berlin, pas Francfort ou pas Hambourg. Chemnitz, c’est la Saxe, région de l’ex-RDA, qui plus que toute autre a largement bénéficié de la péréquation financière des finances publiques allemandes. Après Berlin, la Rhénanie du Nord-Westphalie, c’est le Land qui en a le plus profité en 2017. Chemnitz, aussi !

Ne cherchons donc pas l’erreur, là où elle n’est pas. Les manifestations xénophobes de Chemnitz ne sont pas l’expression des laissés-pour-compte d’une société allemande qui aurait failli dans ses efforts d’égalité économique et sociale. Ne refaisons pas non plus le procès de la RDA. Elle a disparu il y a près de 28 ans et les hurleurs de haine de Chemnitz n’étaient, pour certains d’entre eux, pas encore nés ou n’avaient pas encore quitté les bancs de l’école. La République démocratique allemande porte certes son lot de responsabilités, mais son passé n’explique pas tout. Les communistes ne sont plus à la manœuvre depuis longtemps, bien que leur action n’ait que trop favorisé l’émergence d’une société recluse sur elle-même et fermée à l’autre. Si les manifestations xénophobes de Chemnitz en 2018 rappellent les délits racistes de Rostock-Lichtenhagen en 1992, rien ne sert toutefois de tomber dans les raccourcis idéologiques qui ne nous mèneraient qu’à faire fausse route.

Les explications simplistes ne servent à rien. Elles dédouanent celles et ceux qui sont racistes et ont, en même temps, toujours renié l’existence d’un racisme allemand en Saxe. Entre-temps aussi connue sous le nom de « Pegida-Land », en référence directe à une organisation ouvertement d’extrême droite, cette région allemande est minée, depuis près de dix ans, par une peste brune qui n’a cessé de croître. Les autorités, dominés toujours depuis l’unification allemande de 1990 par la CDU, ont sans cesse fermé les yeux. Elles trouvaient dans cette petite et malfaisante petite bourgeoisie provinciale une majorité qui leur assurait une belle réélection. Quant aux forces de sécurité régionale, elles préfèrent souvent sécuriser les fauteurs de troubles au détriment des victimes d’agressions racistes. En les couvrant, le gouvernement saxon a failli à sa mission et a dévoilé de graves carences démocratiques qui malheureusement étaient aussi connues en haut lieu.

Comment ne pas aussi s’interroger sur le rôle des églises, en l’occurrence évangélique, en position de quasi-monopole en Saxe ? Non que les pasteurs soient à mettre sur le banc des accusés, contrairement à un héritage luthérien qui a toujours prôné une soumission à l’autorité et à une forme d’exclusion dont on mesure désormais les graves dérives. N’oublions jamais que les régions luthériennes furent plus nazies que les catholiques et que la protestante Nuremberg fut plus brune que ne le fut la catholique Munich !

Chemnitz ce n’est pas l’Allemagne. Mais, c’est aussi l’Allemagne. Il y a une Allemagne que l’on aime et une Allemagne que l’on déteste. Chemnitz fait partie de la seconde catégorie. Une grande part de ses habitants aussi. Eux-mêmes ne se déclarent ni racistes, ni fascistes, voire ni nazis. Pourtant, ils le sont ou peuvent facilement le devenir. Ils en appellent à la pitié de ceux qui les incriminent. À ces derniers de ne pas tomber dans le piège qui leur est tendu. Il n’y a pas de circonstances atténuantes pour les extrémistes de Chemnitz. Ils ne sont que la face visible des succès électoraux de l’AFD (Allianz für Deutschland) qui avec 27% des suffrages exprimés est arrivée en tête dans ce Land lors des élections au Bundestag de 2017. Ce sont eux les coupables et non les victimes. Beaucoup ne peuvent alors s’empêcher de faire un parallèle avec la montée du nazisme, lorsque sur le NSDAP obtenait 18, 30% des voix à trois ans de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. Ce n’est pas faux. Toutefois, espérons-le tout au moins, l’Allemagne a changé et connaît son histoire.

 

 

 

Une présidence autrichienne de mauvais augures

Plus de neuf lecteurs sur dix de cet article n’ont jamais lu son nom. Quant à sa musique et ses chansons, elles leur sont tout aussi inconnues. Icône de « l’austro-rock », barde depuis plus de quarante ans de la pop viennoise, Wolfgang Ambros, âgé aujourd’hui de soixante-six, a défrayé la chronique de la politique autrichienne durant cet été.

Dans une interview, parue le 6 août dernier, dans le très sérieux quotidien munichois « Süddeutsche Zeitung », il n’a pas hésité à critiquer le soi-disant « parti libéral » autrichien, en déclarant que le FPÖ est constitué d’« un ramassis de bruns », fachos aux accents nazis. Ce qui n’est pourtant qu’une simple évidene a déclenché les pires réactions de la part de mille et un Autrichiens qui, plus que jamais, refusent de voir la vérité en face. Qu’ils le veuillent ou non, leur pays est codirigé par un parti d’origine nazie, car fondé par des dignitaires nazis et, à quelques exceptions près, n’ayant jamais condamné sa propre filiation nazie.

Se sentant une fois de plus victimes, les Autrichiens se déclarent offusqués et crient au scandale. Toutefois, il faut qu’ils ouvrent les yeux : l’une de leur formation gouvernementale a un passé qui ne passe pas. Seuls quelques artistes et intellectuels s’en émeuvent aujourd’hui, alors que la grande majorité de la population se réfugie dans une ignorance voulue et assumée. Elle épouse trop souvent les idées de l’extrême droite et dénonce celles et ceux qui ont encore le courage de les dénoncer. Aujourd’hui, le gentil c’est le vice-chancelier Heinz-Christian Strache aux amitiés sulfureuses, tandis que le méchant c’est Wolfgang Ambros dont la musique a bercé le cœur de millions de ses compatriotes !

Nombre d’entre eux lui ont d’ailleurs témoigné leur sympathie. De leurs vieilles armoires, ils ont ressorti quelques vieux vinyles ou se sont tout simplement précipités chez leur disquaire pour réentendre son tube de toujours qui, intitulé Schifoan, est redevenu ces dernières semaines, quelque part et bien malgré lui, à la mode. Titre de la fin des années 70, cette chanson n’est rien d’autre qu’une ode au ski, à une jeunesse qui se divertit comme elle l’entend, voire à un hédonisme qui disparaît aujourd’hui sous les coups de boutoir d’un gouvernement qui n’a vraiment rien d’amusant.

Présidant depuis le 1er juillet de cette année l’Union européenne, l’Autriche et son gouvernement n’inspirent pas confiance aux Européens dignes de ce nom. En préconisant un « axe des volontaires » entre Vienne, Munich et Rome, son chancelier Sebastian Kurz s’est d’ores et déjà référé à un vocabulaire qui rappelle inévitablement celui des accords de Munich dont on fêtera d’ici un mois le quatre-vingtième et sinistre anniversaire. Trouvant « absurde » que l’on puisse lui faire grief d’avoir utilisé le mot « axe », le numéro un autrichien n’a fait que confirmer son manque de doigté historique qui ne contribuera certainement pas à améliorer l’image d’un pays qui ne cesse d’avoir mal à son passé.

Dans une Autriche où désormais tout semble être permis, la provocation politique ne connaît même plus de limites. La ministre des Affaires étrangères Karin Kneissl, elle-même issue des rangs du FPÖ ce qui ne surprendra personne, a convié Vladimir Poutine à son mariage. Ne se faisant pas prier pour y participer, celui-ci s’est empressé d’accepter cette invitation privée pour agacer encore un peu plus ses partenaires européens. Ultime jouissance pour « ce grand démocrate devant l’éternel », l’instant où la mariée s’agenouilla à ses pieds. Au-delà du symbole, le message est clair : la politique autrichienne préfère se prosterner devant la Russie que de déployer ses efforts pour donner à l’Union européenne ce supplément de dynamisme dont celle-ci a urgemment besoin.

Il ne reste que quatre mois à la présidence autrichienne de l’UE pour corriger le tir. Ses premiers gestes ne sont que l’expression d’une indélicatesse politique qui ne laisse que présager le pire, à savoir la volonté manifeste de renforcer le camp des eurosceptiques. Rejoignant avec son vice-chancelier Heinz-Christian Strache le clan des fossoyeurs européens, Vienne s’allie avec les Orban, Kaczyński ou autre Salvini. C’est son droit le plus strict, mais aussi l’expression d’une faiblesse qui empêchera longtemps l’Autriche de s’inviter à la table d’un noyau dur européen à laquelle elle a désormais renoncé de trouver sa place.

 

 

 

 

 

L’axe du détricotage européen

Pour le moins imprudent et apparemment peu au fait des questions européennes, un politologue bernois avait récemment comparé le nouveau chancelier autrichien Sebastian Kurz au Président français Emmanuel Macron. Bien mal lui en a pris. Si l’un et l’autre déclarent vouloir défendre l’UE, leurs projets européens ne se ressemblent guère. Alors que le premier se fait le chantre de la subsidiarité à l’extrême, le second plaide pour un renforcement politique des institutions communautaires. Incompatibles dans leur essence, ces deux conceptions vont de plus en plus s’opposer l’une à l’autre. Si pour l’Autrichien l’Europe ne doit se limiter qu’à quelques dossiers, il n’en est pas de même pour le locataire de l’Élysée pour qui les solutions nationales n’ont plus de grand avenir devant elles.

Bien que gouvernant avec un parti d’extrême droite, le chancelier autrichien n’est ni un nazi, ni un fasciste. Simplement, il est de droite ; mais très de droite. Plaidant pour une Europe ultra-libérale, il s’inspire du modèle néerlandais de Mark Rutte, lui-même adversaire résolu de l’Europe macronienne et à celle, a fortiori, du Sud et du monde méditerranéen. Toutefois, sans partager toutes les idées anti-européennes de son vice-chancelier Hans-Christian Strache, Sebastian Kurz vient bel et bien de franchir un nouveau pas en direction de la droite dure. Ses propos ne méritent nullement d’être pris à la légère et devraient, par conséquent, alerter toutes celles et ceux pour qui, conformément au premier article de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, considèrent toujours, et aujourd’hui peut-être plus que jamais, que « la dignité humaine est inviolable [et qu’] elle doit être respectée et protégée ».

Quoique l’attitude d’Emmanuel Macron ne fût certainement pas exemplaire en la matière, que dire de celle du chancelier autrichien qui n’a pas hésité à évoquer la création « d’un axe des volontaires » pour lutter contre l’immigration sur le territoire européen ! Prononcé par un actuel dirigeant européen, gouvernant de surcroît avec l’appui d’un parti d’origine national-socialiste, voilà qui fait froid dans le dos. Et que l’on ne vienne surtout pas nous dire qu’il s’agisse là d’un lapsus ou d’une maladresse de vocabulaire. Le mot même d’axe renvoie à la Seconde Guerre mondiale, d’autant que dans la bouche même de Sébastian Kurz, il englobe aussi une partie de l’Allemagne, en l’occurrence la Bavière, et l’Italie, à savoir des États qui formèrent, avec le Japon, un « axe » de très sinistre mémoire. Par sa déclaration voulue et mûrement réfléchie, car utilisée en toute connaissance de cause dans le contexte du débat sur les réfugiés, le chancelier autrichien a fait mouche. Il s’est attiré la sympathie de centaines de milliers de personnes, à l’exception toutefois de celles qui considèrent, avec raison, qu’il ne mérite là ni respect, ni considération.

Pourtant peu connu pour ses amitiés « droits-de-l’hommiste », pour reprendre une expression chère à Nicolas Sarkozy, Le Figaro n’a pas manqué de relever dans son édition du 13 juin dernier la naissance d’un « axe Munich-Vienne–Rome » pour s’opposer à la politique plus tolérante et accueillante d’Angela Merkel. Aujourd’hui limité à la lutte contre l’immigration clandestine, ce même axe pourrait également concerner d’autres dossiers et s’étendre à d’autres pays, comme à ceux du « Groupe de Visegrád » qui, à l’exemple de la Pologne ou de la Hongrie, ne respectent ni la lettre, ni l’esprit du projet européen. De Rome jusqu’à Varsovie, en passant par l’Europe centrale, et de la Méditerranée aux bords de la Baltique se dresse alors un conglomérat « d’euro-réactionnaires », dont la seule finalité est de détricoter l’Europe, telle que ses pères fondateurs l’ont conçue et telle que des générations entières se sont efforcées de la construire.

A contrario de la chancelière allemande toujours aux manettes, mais pour combien de temps encore !, du nouveau Premier ministre espagnol à la tête d’une très fragile coalition, d’un chef de gouvernement belge au sort incertain après les élections de 2019, voire des dirigeants luxembourgeois ou portugais, et, exception faite d’un Président de la République française solidement assis dans son bureau élyséen, se dessine désormais un « axe du détricotage européen », aux accents nationalistes et plus encore antihumanistes. L’Autriche de Sebastian Kurz a déjà signalé qu’elle y prendra sa part, confirmant aussi les propos d’un ancien diplomate français, naguère respectivement en poste à Vienne et à Berne, selon lesquels « l’Europe est une voiture composée d’un moteur franco-allemand avec des ratés, d’un frein anglais et d’un rétroviseur autrichien », servant pour le dernier nommé à jeter un regard nostalgique sur un passé qui pourtant est loin d’être plus que parfait !

 

 

 

Merkel, le mandat de trop?

Qui connaît bien la politique intérieure allemande ne peut s’empêcher de faire la comparaison. Sur les traces de son mentor, la chancelière allemande a entamé son quatrième et dernier mandat. Prenant fin en septembre 2021, celui-ci risque de s’achever comme l’avait terminé, en son temps, Helmut Kohl en 1998 : de triste manière ! Battu par un score des plus médiocres, il avait même laissé en rade ses amis politiques, obligés de supporter le poids du pire des scandales que la CDU avait connus depuis sa création. Englués dans les caisses noires de leur parti, les chrétiens-démocrates étaient au bord d’une implosion que leur nouvelle secrétaire générale, au prix d’un parricide sans commune mesure, sut éviter in extremis. Une fille, venue de nulle part, non loin des confins marins de la Baltique, sauva le bateau ivre d’une démocratie chrétienne vouée à l’échec. Son nom : Angela Merkel.

Aujourd’hui, cette même Angela Merkel fait irrémédiablement penser à Helmut Kohl. Non qu’elle puisse être soupçonnée d’une prise d’intérêts dans une affaire illicite de financement politique mais, en revanche, d’un excès de prudence qui frôlerait même l’apathie politique. Donnant l’impression d’être à bout de souffle, elle ne répond plus à certaines exigences que sa fonction lui demande de satisfaire. Peut-être lasse de gérer les dossiers intérieurs allemands, elle n’est toutefois pas en droit de négliger le plus important de tous ceux que sa fonction lui confère, à savoir s’occuper de l’avenir de l’Europe.

Sa réponse à l’audace européenne d’Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur de celle d’un chef du gouvernement allemand. Timides dans leur contenu, controversées dans leurs intentions et en retrait avec les défis auxquels l’UE est exposée, les propositions allemandes sont au diapason d’une politique européenne qui a atteint ses limites. Guidée en premier lieu par la défense des intérêts nationaux, les idées d’Angela Merkel n’apportent pas ce que la presse allemande appelle de ses vœux, à savoir un grand dessein européen. Les journalistes, comme une partie de l’opinion publique, en seront néanmoins pour leurs frais. En effet, rien ne laisse supposer qu’un sursaut intellectuel puisse désormais surgir de la chancellerie.

Il n’y a rien d’antiallemand à critiquer la position d’Angela Merkel, car l’Allemagne a souvent été aux avant-postes de la construction européenne. De la proposition de Schäuble et Lamers en 1994 de constituer «un noyau dur » au discours historique en 2000 de Joschka Fischer, alors Ministre des Affaires étrangères, appelant l’Europe à se doter d’une Constitution, la République fédérale s’est hissée à plusieurs reprises dans le peloton de tête des États pro-européens. A l’époque, ce fut notamment la France qui a failli. Serait-ce maintenant au tour de l’Allemagne d’en faire autant ?

A l’heure où l’UE a urgemment besoin de réformes, Angela Merkel n’adopte qu’une position minimaliste. Même si quelques économistes peuvent lui donner raison, elle a tort politiquement. L’Europe de 2018 ne peut plus se contenter d’une orthodoxie financière qui n’a d’autre effet que de privilégier l’austérité et nourrir par ricochet l’euroscepticisme, le nationalisme et le repli sur soi. Mais la chancelière ne semble pas avoir tiré pas le moindre enseignement des élections italiennes, où la simple évocation de sa politique économique dans la zone euro a servi d’épouvantail et a renforcé le camp du Mouvement Cinq étoiles et de La Lega. Si elle n’est pas directement coupable du vote des Italiens, elle, et son gouvernement, en portent toutefois une part de responsabilité.

Consciente de son passé, l’Allemagne cherche toujours à être appréciée par ses principaux voisins. Constamment animée par un souci de reconnaissance, elle pense être au chevet d’une Europe grippée, parce qu’ayant refusé de suivre le traitement qu’elle lui aurait prodigué. Sauf qu’à vouloir confondre ce qu’elle croit être bon pour elle et mauvais pour les autres, elle se fourvoie dans une attitude que nombre de ses partenaires jugent arrogante. C’est de cette arrogance que fait aujourd’hui preuve une chancelière qui, accomplissant peut-être un mandat de trop, n’admet certainement pas d’avoir abandonné, aussi par sa propre faute, son leadership européen au profit d’Emmanuel Macron.