La Dérive nationaliste des Libéraux allemands

Trop d’Européens ont commis la même erreur. Persuadés avec raison qu’Angela Merkel restera chancelière, ils ont oublié de formuler la vraie question qu’ils auraient dû se poser : celle de la coalition qui durant les quatre ans à venir dirigera la République fédérale d’Allemagne. Comment ne pas regretter que les dirigeants européens n’aient toujours pas compris que la RFA est dotée non d’un système présidentiel, mais d’un régime parlementaire, où ne compte en dernier ressort que la répartition des sièges au Bundestag ?

Parce que les sociaux-démocrates, excédés de ne jouer que les faire-valoir d’Angela Merkel, n’ont que pour unique choix de refuser une énième fois leur participation au sein de « la Grande Coalition », seule la formule « Jamaïque » entre désormais en ligne de compte. C’est la volonté implicite des électeurs allemands que nul n’est en droit de remettre en cause. A contrario, ces mêmes électeurs doivent également respecter l’avis exprimé par d’autres scrutins. En ce sens, les 10% d’Allemands ayant voté pour les libéraux FDP n’ont pas à imposer leur diktat au Président Macron, élu avec près des 2/3 des voix françaises en mai dernier. Ou pour reprendre les propos de ce dernier lors de son discours pro-européen du 26 septembre, « l’idée que celui qui veut le moins peut bloquer les autres est une hérésie ».

Demeurant toujours et encore le moteur de la construction européenne, la relation franco-allemande mérite bien mieux que le retour aux nationalismes dont la République fédérale n’est plus épargnée. Au-delà du succès de l’AFD, qu’un « fin politiste » allemand, officiant dans une université suisse allemande, n’hésite pas à qualifier de « parti dont l’Allemagne a besoin pour donner à la population allemande la possibilité d’exprimer un vote protestataire », excusez du peu !, la véritable crainte provient d’une droite libérale allemande. Dorénavant, celle-ci est pourvue d’un centre de gravité où se conjuguent un néolibéralisme par définition inégalitaire avec une pensée nationaliste que l’on avait trop vite enterrée.

Un regard historique sur le FDP permet de mieux comprendre son attitude plus que réservée envers l’approfondissement politique de l’Union européenne. Reviennent alors en mémoire les visages de Friedrich Naumann, d’Erich Mende ou d’Alexander von Stahl.  Alors que le premier se fit l’apôtre de la Mitteleuropa sous domination germanique – la Fondation du FDP porte d’ailleurs son nom -, le second et le troisième ont tenté de droitiser la République fédérale d’Allemagne, soit en arborant  la Croix de Guerre peu après la Seconde Guerre mondiale, soit en s’inspirant du modèle autrichien de Jörg Haider. En revanche, les Libéraux allemands ont également écrit quelques belles pages de la RFA. Mais, cela remonte aux années 70 lorsqu’ils rédigèrent lesdites « Thèses de Fribourg (en Breisgau) » qui ont ouvert la voie de la coalition « sociale-libérale » de Willy Brandt et Helmut Schmidt, marquée par de nombreuses réformes progressistes.

En 2017, on en est très loin. Le FDP inquiète, car il est de plus en plus inquiétant. Se délestant de son esprit d’ouverture, il n’a trouvé que l’Europe ultralibérale pour se refaire une santé. Avec les plus faibles que soi comme cible privilégiée, avec la Grèce comme ennemi financier n°1, avec le Mécanisme européen de stabilité financière (MESF) comme principal épouvantail et avec une monnaie commune perçue comme le symbole d’une soi-disant emprise dirigiste de quelques États aux appétits antiallemands, il se prononce contre la gouvernance de la zone euro. Ainsi, les Libéraux allemands font renaître les craintes que l’on peut ressentir à l’encontre d’une Allemagne que l’on n’aime pas, parce que se voulant dominatrice et sûre d’elle-même.

Heureusement, l’Allemagne mérite mieux que cela. Elle mérite d’être aimée pour ce qu’elle est devenue et pour ce qu’elle exècre d’avoir été. Aux Allemands cette fois-ci d’en prendre conscience et de recréer en leur sein ce capital de confiance que leur droite nationaliste et néolibérale est en train de détruire. Aux Européens aussi, et au premier chef aux Français, de faire preuve de résistance à l’égard de cette Allemagne, de se poser les bonnes questions à son sujet et surtout d’accepter le rapport de force politique avec une République fédérale d’Allemagne menacée par une dérive eurosceptique que le FDP ne cesse désormais de nourrir.

 

A l’Est, il y a du nouveau !

Les clichés ont la vie dure. Idem en politique européenne, où l’opposition entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est résiste toujours au cours de l’histoire. Près de vingt-huit ans après la chute du Mur de Berlin, trop nombreux sont celles et ceux qui n’ont pas intériorisé la fin de la division Est/Ouest. Quitte à les brusquer un peu, ne faudrait-il pas leur rappeler que Vienne, l’Autrichienne, est géographiquement plus orientale que ne l’est Prague, la Tchèque ?
Comme si la Guerre froide n’avait toujours pas disparu de leurs esprits, nombre de ressortissants européens raisonnent toujours avec des schémas d’antan qui ne correspondent plus à la réalité. Il en est de même pour la soi-disant « ex-Allemagne de l’Est » qui, jusqu’à la preuve du contraire, demeure l’Allemagne de l’Est, soit le territoire de la feue RDA.
A l’exemple de maints observateurs et spécialistes de la chose européenne, ces mêmes personnes ont à leur corps défendant une image d’une Europe encore divisée, sachant que les pays contributeurs de l’Ouest continuent de financer, la Pologne en tête, les pays receveurs de l’Est. Ainsi, l’Europe occidentale des riches semble toujours faire face à celle orientale des pauvres. Quoique partiellement exacte, cette dichotomie ne saurait ni perdurer, ni servir de grille de lecture pour mieux comprendre l’Union européenne de demain.
Appelée à se réformer dans les mois et années à venir, l’UE sera confrontée à des changements institutionnels dont « l’Europe de l’Est » ne sera pas épargnée. Passées les élections au Bundestag, l’Allemagne ne pourra plus ignorer la proposition française d’une gouvernance de la zone euro. Bien que rétive à l’accepter, elle devra lâcher du lest, aussi par fidélité au tandem franco-allemand que le Président Macron désire relancer pour relancer, à son tour, l’Europe.
Qu’elle prenne la forme « d’un gouvernement économique » ou celle « d’un parlement », voire celle « d’un Ministre des Finances », la zone euro va inévitablement se politiser. Concernant par définition tous les pays qui ont adopté la monnaie unique, elle constituera un nouvel échelon, situé entre une Union à vingt-sept et « un noyau dur européen ». Bien que peut-être souhaitable dans son principe, l’entrée en vigueur de ce denier demeure pourtant encore hypothétique à court ou à moyen terme.
Cinq États, de ce que l’on ne dénomme plus guère les PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale), membres de l’UE depuis 2004, feront par conséquent partie de cette zone euro beaucoup plus politique : les trois pays baltes, la Slovaquie et la Slovénie. Si les trois premiers font déjà bande à part, jouissant de bons résultats économiques, d’un voisinage à leur avantage avec la Scandinavie et d’un contexte géopolitique particulier à la frontière avec leur ennemi de toujours, la Russie, le cas de la Slovénie et surtout celui de la Slovaquie méritent une plus grande attention.
Alors que la Slovénie, autrefois membre de la Yougoslavie, se trouvera inéluctablement dans une situation beaucoup favorable que ne le seront la Croatie ou d’autres pays des Balkans, candidats à l’adhésion à l’UE, la Slovaquie aura pour principal atout d’être le seul État du « groupe de Višegrad » à faire partie de ce nouvel ensemble politique. D’ailleurs, son Premier ministre Robert Fico ne s’y est pas trompé. Souvent apostrophé de « populiste de gauche », ce social-démocrate, que l’on pourrait aussi désigner d’atypique, a compris l’opportunité que la politique européenne d’Emmanuel Macron pourrait lui procurer. Prêt en contrepartie à trouver un compromis sur l’épineux dossier des « travailleurs détachés », il sait que cette concession pourrait lui attribuer un rôle majeur et une place d’interlocuteur privilégiée au sein de cette nouvelle configuration politique.
Faisant d’une pierre deux coups, Robert Fico gagnera en notoriété européenne ce qu’il aura perdu en image de leader quelque peu démagogue. Doté d’une réelle respectabilité internationale, il devra néanmoins tenir compte des prochaines élections tchèques qui ne laissent guère entrevoir un ancrage pro-européen. En revanche, il aura réussi à créer une brèche au sein dudit « Groupe de Višegrad », également appelé V4, où plus que jamais les gouvernements nationalistes de Varsovie et de Budapest auront, par leur propre faute et leur propre volonté, fait l’impasse sur une nouvelle étape de l’intégration européenne.
Si l’UE devait bouger et instaurer une direction de la « zone euro », les conséquences seraient alors plus politiques qu’économiques. Tous les États membres de l’Union européenne en subiraient les retombées, négatives pour certaines, positives pour les autres. Quelques pays de l’Europe centrale semblent l’avoir compris, d’autres non, preuve qu’à l’Est, il y a du nouveau !

Allemagne: les élections de l’ennui

Le saviez-vous ? D’ici un mois, soit plus précisément le 24 septembre, auront lieu les élections allemandes. Rarement elles n’ont suscité aussi peu d’intérêt, tant la victoire d’Angela Merkel paraît assurée. A l’aube de son quatrième mandat, la chancelière n’a guère de soucis à se faire. D’ailleurs, elle ne s’en fait pas. Sa campagne sera réduite au strict minimum et le débat entre majorité et opposition risque de tourner court.

Aujourd’hui, première puissance européenne, l’Allemagne s’ennuie. Mais son ennui n’a rien à voir avec celui que l’ancien journaliste du Monde, Pierre Viansson-Ponté, décrivait, pour la France, dans son célèbre article du 15 mars 1968. Personne ne remet en cause le modèle de société de la République fédérale et sa jeunesse est la plus brave de toutes celles qu’elle a connues depuis des décennies. Comme ses aînés, la majorité des 15-25 ans se déclare satisfaite du système économique et approuve grosso modo la politique menée par le gouvernement allemand.

L’Allemagne fait envie. Envie pour son faible taux de chômage, envie pour sa position dominante, envie enfin pour sa réussite. L’Allemand aime réussir, réussir mieux que les autres, réussir pour se prouver à lui-même qu’il est le meilleur et prouver à autrui que son succès est d’abord celui de son mode de vie et de sa façon de travailler. Mais l’Allemagne aime aussi être aimée, aimée par elle-même, pour elle-même et surtout aimée par les autres. Alors que ces derniers lui reprochent parfois d’être une donneuse de leçons, elle pense être une donneuse de conseils. Parce que sincèrement persuadée d’avoir raison par définition, elle ne comprend pas que sa propre définition de la raison ne soit pas toujours partagée par ses voisins, ses partenaires, voire ses plus fidèles amis.

C’est pourquoi l’Allemagne déteste la critique. Notamment celle qui la confronte à ses propres certitudes et plus encore à ses propres faiblesses. Malheur à celui qui oserait s’aventurer sur ce terrain, car il en payerait chèrement le prix. Et c’est ce qui arrive à Martin Schulz, soit au (futur) candidat malheureux du SPD. Bien que bénéficiant d’un a priori favorable, d’autant qu’il avait parfaitement défendu, comme Allemand, l’Europe à la tête du Parlement de Strasbourg, il s’est trompé de stratégie électorale. Basé sur une analyse juste, son argumentaire s’est révélé faux. Avec pour objectif de dénoncer de réelles inégalités sociales, de pointer du doigt le gel des investissements publics et de plaider pour une meilleure répartition des fruits de la croissance, il a développé un langage que les Allemands ne souhaitent pas entendre. Ceux-ci veulent du positif et non du négatif. Même, et surtout, si le négatif existe bel et bien !

Par conséquent, les noms de la vainqueur et du perdant des prochaines élections au Bundestag sont connus d’avance. Angela Merkel les gagnera, Martin Schulz les perdra. Mais là, n’est pas la question essentielle. Au soir du 24 septembre, les Allemands de même que tous les autres observateurs s’interrogeront sur la composition du nouveau gouvernement et plus encore sur celle de la nouvelle coalition. Trois scénarios paraissent désormais envisageables. D’abord, une majorité absolue des sièges pour la CDU/CSU. Mais les Allemands n’aiment pas les cabinets unicolores. Puis, une coalition « logique et normale » entre les chrétiens-démocrates et les libéraux du FDP. Toutefois, faudra-t-il pour exister qu’elle ait une majorité de sièges au sein du Bundestag.

Enfin, ladite « coalition Jamaïque », du nom du drapeau jaune, noir, vert de ce pays, réunissant les trois formations que sont la CDU/CSU, le FDP et les Verts. Après un essai infructueux en Sarre, elle fut remise au goût du jour en juin dernier au Schleswig-Holstein. D’autant qu’elle pourrait parfaitement convenir à la chancelière qui ferait d’une pierre deux coups. D’une part, elle y trouverait les alliés qui correspondent le mieux à ses choix politiques et stratégiques ; d’autre part, par le ralliement des écologistes, elle aura divisé la gauche allemande, laissant cette dernière se départir dans l’une des crises les plus graves de son histoire. Reste le maintien de la grande coalition actuelle entre chrétiens- et sociaux-démocrates. Que le SPD en soit épargné, car rien de pire ne pourrait lui arriver que de rejouer les seconds rôles et de n’en récolter que les fruits amères de la défaite !

 

 

 

Suisse-UE: les temps changent, l’Europe aussi!

Il y a un an, le Brexit ! Pour la première fois, un État membre de l’Europe communautaire décidait de quitter le giron de l’UE. Echec retentissant pour les uns, succès annonciateur d’autres départs pour les autres, le vote britannique devait marquer une nouvelle étape décisive pour l’avenir, sinon le déclin de l’Union européenne. Alors que les premiers tentèrent bon an, mal an, de limiter les dégâts, les seconds se voyaient déjà creuser la tombe de tous les Européens dépassés par le cours de l’histoire.

Mais l’histoire ne l’a pas voulu ainsi. Les fossoyeurs de juin 2016 sont devenus les éclopés de juin 2017, tant les résultats des élections hollandaises, anglaises et surtout françaises ont démenti leur pronostic. A bon entendeur, salut ! L’Union européenne va nettement mieux qu’il y a un an. A ces « fins limiers » de la politique pour qui, après le Brexit et Trump, Marine Le Pen ne pouvait que succéder à François Hollande, qu’il nous soit permis, non sans un malin plaisir, de leur rappeler qu’un coup de pub médiatique ne rivalisera d’aucune façon avec l’honnêteté intellectuelle.

L’Europe ne sera jamais un long fleuve tranquille. Tourbillonnante, en proie à des chutes et des rechutes, traversée par des courants contraires, et ballotée d’une rive à l’autre, elle est née de la crise pour mieux pouvoir en surmonter d’autres. Qu’elle soit perçue comme l’enfant de la Guerre froide, comme un organe de contrôle interétatique ou comme un instrument de domination économique et commercial, rien ne changera à ce qu’elle n’a cessé d’être, soit un havre de paix.

Mais d’un havre de paix, beaucoup de Suisses s’en fichent. Eux qui n’ont jamais connu la guerre. Sauf que d’autres Suisses ne s’en fichaient pas. En 1946 et en 1947, ils avaient alors accueilli les rencontres d’Hertenstein et le Congrès de Montreux. Alors que la Suisse aurait pu être le berceau de la nouvelle Europe, elle a laissé filer sa chance, se croyant une fois de plus à l’abri du monde qui l’entoure. D’ailleurs, elle n’a pas mal réussi, persuadée que l’Europe la laissera là où elle est.

Mais là, où elle est, c’est l’Europe. Même pas perdue au plein milieu d’un vaste océan, même pas à l’extrémité d’une quelconque péninsule et encore moins au bout du bout de l’Arctique, la Suisse est pleinement dans l’Europe. Avec le départ programmé du Royaume-Uni de l’UE, elle est de surcroît le seul pays à avoir des frontières communes avec les trois États les plus importants et les plus influents de l’Union européenne que sont l’Allemagne, la France et l’Italie.

En a-t-elle tiré de nouvelles conclusions ? Fichtre, non ! Elle fait toujours aussi semblant que bon lui semble. Jusqu’à en dégoûter son propre Ministre des Affaires étrangères, elle se complaît dans son rôle de sainte-nitouche, elle qui n’a que trop souvent touché les dividendes de ce qui ne fut pas toujours saint, avec ou sans « t » selon les circonstances ! La voilà à nouveau recluse dans son modèle réduit ou, si l’on préfère, dans sa pensée du réduit. Elle s’y sent à l’aise, ne se rendant pas compte que les temps changent et que l’Europe aussi !

Avec la très nette victoire du très europhile Emmanuel Macron, le succès programmé d’Angela Merkel de même qu’avec la perte d’influence du « Mouvement cinq étoiles » en Italie, la donne a également changé pour la Suisse. Quant à celles et ceux qui espéraient tirer profit du Brexit, ils en sont désormais pour leurs frais. Ils ont misé sur le mauvais cheval et involontairement contribué à l’affaiblissement de leur pays sur la scène européenne. Personne à Bruxelles et dans les grandes capitales européennes ne songe plus à se montrer compréhensif, voire conciliant avec la Confédération. Le temps des atermoiements prend fin et la réalité s’impose dorénavant à elle qui s‘est trop longtemps réfugiée dans un déni d’Europe. Car comme c’est le cas pour toute autre négociation, la politique européenne de la Suisse ne sera que le fruit d’un compromis qui devra aussi et largement tenir compte de l’avis de la Commission et des États membres de l’UE. N’est-ce pas là d’ailleurs la règle sine qua non de la culture du consensus ?

Islam et société ou Islam dans la société?

A la vielle du second tour des élections présidentielles françaises, « La Liberté » publiait sous la plume de son ancien rédacteur en Chef, Louis Ruffieux, un article qui aurait mérité une plus grande diffusion. Intitulé « quand les bergers suivent les brebis », celui-ci s’en prenait vertement aux « propos mous, voire inaudibles de l’Église française d’aujourd’hui face au Front national… ». Son auteur, que personne ne pourrait suspecter d’anticléricalisme primaire, dénonçait à sa manière un épisode du scrutin français qui n’a pas retenu l’attention que l’on aurait dû lui porter. A contrario d’une tradition humaniste du catholicisme français, représentée naguère par le Primat des Gaules, Monseigneur le Cardinal Albert Decourtray, les plus hautes autorités catholiques françaises ont failli par leur silence pour n’avoir pas voulu dénoncer le vote frontiste de quelques millions de leurs ouailles. C’est là un événement majeur au sein d’un pays qui, conforme à son ancrage laïc, s’interroge avec passion, mais aussi avec sens et raison, sur la pérennité de son rapport avec la religion et au-delà sur son modèle de société.
Par son choix de séparer l’Église de l’État en 1905, la France a peut-être fait exception à la règle. Mais, les débats qui la traversent maintenant, voire la divisent, se retrouvent aussi ailleurs en Europe, Suisse y compris. Aujourd’hui, la critique adressée aux catholiques n’a plus rien à voir avec les reproches auxquels s’exposaient mutuellement le curé et l’instituteur du village. Elle fait partie du domaine public, comme cela devrait être le cas pour toute réprobation prononcée à l’encontre de n’importe quel autre culte. Malheureusement, il n’en est pas toujours ainsi, tant les débats sur l’islam enflamment les opinions publiques européennes ou autres. Quelques prises de position se révèlent alors naïves ou dangereuses, sinon dangereuses parce que naïves. Plusieurs acteurs personnels ou institutionnels commettent même l’irréparable erreur de demander à nos sociétés sécularisées de reconnaître les traditions musulmanes au lieu de plaider prioritairement pour la reconnaissance de nos valeurs dans les pratiques musulmanes. Par une inversion de la pensée, ils laissent la porte grande ouverte à d’insoupçonnables dérives qui, cas extrême, sans qu’ils en devinent, eux-mêmes, les pires limites, pourraient les conduire jusqu’à légitimer la déscolarisation des jeunes filles au nom de préceptes ancestraux et religieux.
Au-delà de la différenciation grammaticale entre la conjonction de coordination «et » et la préposition « dans », ces mêmes acteurs confondent deux objets dont la signification politique et la dimension culturelle sont antinomiques. A l’exemple de tout autre culte religieux, la juxtaposition de l’islam et de la société n’est pas comparable avec l’espace imparti à l’islam dans la société où il s’exerce. Cela concerne également le binôme « catholicisme et société » qui n’est pas identique à ce qu’est le catholicisme dans la société. Idem pour le bouddhisme, l’hindouisme, le protestantisme, le judaïsme, etc. Avec un « et », la religion est placée sur le même plan que la société, alors qu’avec un « dans », cette même religion accepte l’ensemble des règles que cette société lui demande de respecter. De là naît alors un immense fossé entre deux conceptions de l’ordre politique qui, à n’y prendre garde, pourrait même remettre en cause les fondements philosophiques sur lesquels l’esprit des Lumières a bâti les États modernes et démocratiques.
Une comparaison entre les pays européens laisse d’ailleurs apparaître de grandes différences qui ne sont pas toujours mesurées à leur juste valeur. De la Méditerranée à la Belgique, la connaissance du monde musulman est beaucoup plus efficiente qu’elle ne l’est, à quelques exceptions près, en Europe du Nord ou en Europe centrale. Cette efficience peut néanmoins se révéler beaucoup plus critique, tant les rapports institutionnels, structurels et humains doivent tenir compte d’une expérience et d’une culture qui sont beaucoup moins présentes dans d’autres régions. C’est là le cas entre l’Europe latine et l’Europe septentrionale, à l’exemple de l’approche particulièrement divergente que la France et l’Allemagne, voire les francophones et les germanophones, ont de l’islam. Chez les premiers, les rapports entre l’État et l’islam reposent sur un passé et sur un présent à la fois conflictuels et constructifs. Chez les seconds, c’est le présent et la découverte qui prévalent ; mais parfois aussi avec une dose de naïveté bienveillante, voire une part de crédulité quelque peu inquiétante, tant la vertu de bien faire peut aussi provoquer le mal.

Les comptes sont bons, ce sera Macron

Le mode du scrutin majoritaire uninominal à deux tours s’applique à presque toutes les élections françaises. C’est aussi le cas pour l’élection présidentielle. Depuis la première organisée sous la Ve République en décembre 1965, aucune d’entre elles n’a fait exception à la règle. Le résultat du second tour n’a fait que confirmer celui du premier. Même en 1974, où François Mitterrand aurait dû atteindre les 45% des voix dès le tour préliminaire pour pouvoir battre Valéry Giscard d’Estaing au final. Idem sept ans après, où ce même Valéry Giscard d’Estaing n’avait pas réussi à se mettre à l’abri le 26 avril 1981 pour espérer infliger, quinze jours plus tard, une nouvelle défaite à François Mitterrand. Celui-ci fut alors élu avec 51, 76% des voix le 10 mai 1981, contre le Président sortant qui ne recueillait que 48 ,24% des suffrages.

Bien que la politique ne soit pas de l’arithmétique, elle n’a pas le droit de s’en défaire. À l’opposé de certaines idées reçues, les compteurs ne sont pas remis à zéro le soir du premier tour. Les scores enregistrés demeurent déterminants pour le résultat définitif. Les inversions de tendance ne sont pas exclues, mais elles sont rares. Tel fut le cas aux législatives de 1967, aux municipales de 2001 et, plus près de nous, lors des régionales de 2015, où le « front républicain » avait empêché le Front national d’emporter les deux régions phares que sont les « Hauts-de-France » et la région « Provence-Alpes-Côte d’Azur ». Le FN s’était alors heurté à ce que les observateurs ont pour habitude de nommer « le plafond de verre », à savoir une ligne imaginaire qui prive les partisans de Marine Le Pen d’atteindre les 50% dans un scrutin majoritaire.

A ce propos, il convient aussi de garder en mémoire les résultats des élections municipales de 2014, au cours desquelles le Front national avait réussi à ravir une dizaine de villes de plus de 10 000 habitants. Mais seules dans deux d’entre elles, il avait franchi la barre des 50% ; d’ailleurs dès le premier tour à Hénin-Beaumont, puis, au second, à Cogolin avec 53, 10 % des suffrages exprimés. Dans tous les autres cas, sa victoire n’était due qu’à des « triangulaires » et « quadrangulaires » préjudiciables. Profitant de la division de ses adversaires politiques, le FN raflait alors la mise dans des communes où il n’aurait jamais dû conquérir la mairie.

Quoique toute élection ait sa propre logique et que comparaison ne soit pas raison, le recul politique et mathématique s’impose pour ne pas sombrer dans un catastrophisme ou un alarmisme de circonstance. Sauf, non incident, mais accident majeur, Emmanuel Macron sera élu le 7 mai prochain Président de la République française. Huitième homme à occuper cette fonction, il s’inscrira dans l’héritage démocratique de ses prédécesseurs. Toutefois, la logique de son succès sera différente de celle qui, en règle générale, a permis, de de Gaulle à Hollande, d’accéder au perron de l’Élysée. Son élection fera partie des trois scrutins hors norme qui n’ont pas connu un affrontement traditionnel entre la gauche et la droite au second tour. En 1969, après l’élimination des candidats socialistes (Gaston Deferre et Michel Rocard), communiste (Jacques Duclos) et trotskyste (Alain Krivine), Georges Pompidou, le gaulliste, se retrouva face à Alain Poher, le centriste. Néanmoins, ce scrutin n’a pas grand-chose à voir avec celui du 7 mai 2017. A contrario de celui de 2002, où Jacques Chirac, alors candidat de tous les républicains, s’imposa avec force et plus de 82% des voix contre Jean-Marie Le Pen dont personne n’avait présagé la présence lors du second tour des élections présidentielles.

Que 2017 ressemble à 2012, n’a pas de quoi surprendre. Dans les deux cas, l’extrême droite a été et est présente au second tour. Après un quinquennat délicat de Jacques Chirac entre 2002 et 2007, ses successeurs Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont pas su véritablement convaincre, l’un étant battu pour sa réélection, l’autre ne tenant même pas à la briguer. Aujourd’hui considérablement et proportionnellement plus fort qu’il ne l’était il y a quinze ans, le Front national dispose désormais d’une légitimité politique que même ses plus fervents adversaires ne peuvent lui contester. En ce sens, ce n’est pas seulement la victoire prévisible d’Emmanuel Macron qui comptera le soir du 7 mai 2017. Sa réussite et ses marges de manœuvre gouvernementales dépendront, en premier lieu, d’une majorité présidentielle à l’Assemblée nationale, issue des législatives de juin. « En même temps », pour reprendre son propre vocabulaire, Emmanuel Macron devra incarner une capacité et une force d’équilibre pour faire sortir son pays de l’ornière économique, sociale et morale dans lequel il se trouve depuis l’échec du référendum sur le projet de constitution européenne du 29 mai 2005. Par conséquent, plus que jamais la France a besoin d’un Président crédible et de résultats tangibles pour lui redonner ce qui lui manque tant : l’espoir et la confiance en soi ! Sinon, gare à 2022 !

 

 

Les dérives bellicistes du social-nationalisme

Lors d’un débat télévisé, Emmanuel Macron s’est récemment réapproprié la phrase « le nationalisme, c’est la guerre ». De fait, elle est signée François Mitterrand qui, lors de sa dernière grande intervention comme Président de la République française, n’hésita pas à déclarer devant les parlementaires européens, réunis à Strasbourg le 17 janvier 1995 ce que je vous demande là est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, mesdames et messieurs : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre ce n’est pas seulement le passé, c’est peut-être notre avenir, et c’est vous, mesdames et messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre paix, de notre sécurité et de cet avenir.
Réapparue au-devant de la scène politique vingt-deux ans après avoir été prononcée la première fois, cette citation n’a pas perdu de son actualité. Aujourd’hui, la guerre connaît de nouveaux champs de bataille, ayant délaissé les terres Srebrenica au détriment de celles de l’Ukraine, du Caucase et de la Syrie. Mais la menace persiste, pire elle évolue à l’heure où le terrorisme frappe à nos portes. Et si comme en 1995, nous n’arrivons toujours pas à vaincre notre histoire, une règle s’imposera, mesdames, messieurs, le nationalisme, c’est la guerre…!
Au-delà de toutes les fausses analogies et de tous les recoupements de circonstance, comment néanmoins ne pas rester muet devant les réactions des uns et des autres ? De ceux qui, au nom de leur idéologie, préfèrent nier la vérité, marivauder avec les maîtres du Kremlin, sinon apporter quelque crédit à ceux pour qui l’arme chimique ferait dorénavant partie de leur arsenal afin de tuer à qui mieux mieux femmes, hommes et enfants ? Qu’on les retrouve à l’extrême droite de l’échiquier politique, soit. Cela n’a pas de quoi trop surprendre. Qu’en revanche, de telles personnes se situent à gauche a de quoi révolter toutes celles et ceux qui prêtent à cette famille politique, et plus qu’à nulle autre, une part d’humanisme et de grandeur d’esprit qui sont en train de se noyer dans les eaux usées d’un néo-communisme doctrinaire et profondément ringard.
Qu’une péripétie bolivarienne vienne étayer la polémique n’est que pure anecdote. Car la substance de leur pensée se trouve depuis près de vingt-cinq ans, soit depuis le traité de Maastricht, dans le refus de l’Europe. Non que l’UE soit exempte de tout reproche. Non qu’elle ait épousé à tort des schémas idéologiques trop néolibéraux, non qu’elle ait failli là où elle aurait dû se montrer plus entreprenante et plus sociale. Sauf que l’Union européenne, c’est mieux que tout le reste. C’est surtout mieux que le nationalisme. Et plus encore, c’est la seule réponse crédible au nationalisme.
Beaucoup ne le comprennent pas ou ne veulent pas le comprendre. Ils se réfugient alors dans un verbiage apostrophé gentiment de souverainiste qui, de fait, n’est que la traduction d’une incapacité à comprendre qu’aucune nation du vieux continent n’est aujourd’hui capable de faire face aux dangers que les ennemis de la liberté veulent faire peser sur l’Europe. Tout ne serait alors que souverain, que purement national, comme si de rien n’était. Comme si le modèle social d’un seul et même pays, même miné par la persistance d’un chômage touchant près de 10% de sa population active, pouvait encore servir d’exemple. Ce n’est là que l’aveu d’un terrible échec, d’un échec si terrible que l’Europe, une fois de plus acculée dans son rôle de bouc-émissaire, leur sert d’échappatoire vers une pensée qu’il faut bien qualifier de « social-nationaliste » ; toutefois à ne pas confondre avec le « national-socialisme ».
Les défenseurs de ce « social-nationalisme » demeurent profondément ancrés à gauche. Ils en sont même des représentants loyaux et sincères. Sauf qu’ils ont laissé leur « internationale » au fond d’un placard ; et qu’ils ne comprennent plus que « les damnés de la terre » sont souvent les réfugiés et les migrants de ces mêmes dictatures que parfois ils oublient de pourfendre. C’est triste, profondément triste, car mesdames, messieurs, si vous continuez comme ça, en ne condamnant que l’Europe, en croyant que seul votre modèle social, parfois au bord de la rupture, vous sauvera, une règle s’imposera…, le nationalisme, c’est la guerre…!

Mémoire d’un témoin du 21 avril 2002

« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». Et pour cause, ils en avaient au maximum que cinq. Et pourtant, même eux en ont entendu parler à plusieurs reprises. Pour l’avoir vécu, pour l’avoir commenté en direct à la radio, pour ne pas en avoir dormi la nuit, voire pour en avoir parlé le lendemain, pendant près de deux heures, devant des étudiants atterrés qui, pour certains d’entre eux avaient oublié de voter, l’auteur de ces quelques lignes met aujourd’hui sa mémoire au service de celles et ceux qui demeurent persuadés que l’histoire ne se répétera jamais. Pire, elle pourrait être encore beaucoup plus grave et plus dramatique qu’elle ne le fut à l’époque.

Certains, mécontents et indécis, votèrent alors comme bon leur semblait. De toute façon, ça n’allait pas changer grand-chose, tant le duel du second tour était écrit d’avance. Alors, on se défoula. On choisissait le petit jeune révolutionnaire à souhait, l’écolo star de la télé, l’avocate de la négritude, le centriste béarnais, l’éternelle égérie des « travailleuses (et des) travailleurs », l’intellectuel de la nation de gauche ou le communiste sympa, mais tout aussi insignifiant que ne devait le devenir l’avenir de son parti. Il y avait même un trotskyste pur jus, dont personne ne se souvient, un dissident du FN, un ancien Ministre de l’Industrie, et la madone de la future campagne anti-PACS puis, maintes années après, de « la Manifestation pour tous ». Ils n’étaient pas moins de seize pour briguer les voix des électeurs qui, inconscients ou mal informés, avaient oublié que le second tour ne se ferait qu’à deux.

Deux en effet, il en resta. Mais le deuxième ne fut pas celui que l’on croyait. Passé à la moulinette de l’abstention, sinon à celle du vote protestataire ou du vote défouloir, l’archi favori de la gauche mordit la poussière. Il mit immédiatement fin à sa carrière politique et laissa en rade un camp qui venait d’être, par sa faute, la propre victime de ses divisions. Les larmes coulaient à vif et la France médusée se demanda, groggy, ce qui venait de lui arriver. Patrie des droits de l’homme, pays de la Révolution de 1789, héritière d’un de Gaulle héraut de la résistance, terre de la laïcité et berceau de la citoyenneté, elle avait fait ressurgir son passé qui ne passe pas. Celui dont on ne parle pas, celui dont on a honte, celui d’un pétainisme recyclé en poujadisme, d’une OAS réincarnée en Front national, celui d’une France qui n’a jamais aimé ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité.

Pourtant, tout s’arrangea. Du moins à plus ou moins court terme. Le Président en exercice fut réélu à plus de 80% des suffrages exprimés, ses adversaires politiques appelant, dès le soir même de leur débâcle, à faire ce qui leur restait à faire : éviter le pire. Et le pire fut évité de justesse durant cinq ans, puis cinq ans de plus et enfin pendant cinq ans encore. Bref, durant les quinze dernières années, « les moins de vingt ans » ont grandi et oublié, pour nombre d’entre eux, de faire siennes les leçons d’une histoire que personne ne voudrait plus revivre, mais que chacun ou chacune risque de revivre d’ici moins de deux mois.

On ne veut pas y croire ; du moins on refuse d’y croire. Le virus de ce jour funeste n’a pas disparu. Il est là présent, plus qu’il ne l’a jamais été. Ancré dans les têtes de millions d’électeurs, ses ravages sont immenses pour faire de la France ce qu’elle n’a pas le droit de devenir, à savoir une dictature. A vouloir traiter la justice comme « une autorité » et non, comme  dans toute démocratie, comme un pouvoir, on assassine la liberté. On copie alors ces fous de Dieu que l’on prétend combattre. On s’inspire alors de ces dirigeants que l’on admire plus que tout et qui n’ont pour seul langage que celui de la méthode forte, de la baston, de la ratonnade, du bombardement des populations civiles, sinon de la guerre en Europe !

Que faire, alors ? Éviter le pire. Soit voter non pour celui que l’on veut, mais pour celui qui, seul, est en mesure d’éviter le pire. Car au lendemain du premier tour, ils ne seront plus que deux, et pas trois comme certains le pensaient il y a quinze ans. Pas de repêchage possible, pas de qualifié de dernière minute. Seul le premier et le second se départageront quinze jours après. De la compréhension de cette simple loi arithmétique dépend l’avenir de la France, de l’Europe, et, osons le dire, de la paix civile et militaire. Car, à force d’oublier l’histoire, on sous-estime l’extrême droite. Celle qui a toujours conduit à l’abîme, celle qui nous empêche de vaincre nos peurs enfouies, car, comme le disait un ancien Président de la République, « le nationalisme, c’est la guerre ». Que reste-t-il alors aux Français de mieux et de plus raisonnable que de faire front au nationalisme, que de prendre leur responsabilité de citoyen et que de ne pas exclure au soir du premier tour, celui qui déclenchera une vague suffisamment puissante, ni bleue, ni marine, pour nous préserver de la peste brune?

Les débordements de la société “post-factuelle”

Pourquoi ne pas commencer l’année avec un coup de gueule ? Pourquoi ne pas avoir le droit de s’offusquer de ce succès croissant d’une politique à rabais, où un long et brillant discours fera plus facilement pschitt qu’un simple Twitt ? À l’avoir compris et dénoncé, l’Allemagne a choisi le « post-factuel » (postfaktisch) comme son mot de l’année 2016. À l’heure du « post » triomphant, tout ne serait que de l’après-truc, de l’après-machin. Pire encore, tout ne serait plus que de l’approximatif, sinon de l’inexact. Aujourd’hui, les actualités publiées dans leur version papier sont délaissées au profit de celles publiées sur la toile. Y circulent mille et une sources, celles justes et méritant d’être validées, mais aussi celles fausses qui ne devraient pas être accréditées, bien que bénéficiant, pour des raisons diffuses, de plus en plus de crédit.

Pas la peine de revenir ici sur le rejet des élites. Accusées de tous les maux, leurs mots sont rejetés sans autre forme de procès. Entre un article sérieux et des commentaires à tout-va, ce sont ces derniers qui auraient raison. Émanation téléguidée d’une parodie de « démocratie participative », ils ne participent, de fait, qu’à la destruction de l’essence même de la démocratie, à savoir de la citoyenneté, soit de la responsabilité partagée entre tous les citoyens.

Désormais, les débordements au sein de la soi-disant société post-factuelle ont atteint une telle cote d’alerte qu’il convient d’être vigilant. Fidèle au vieil adage selon lequel il vaut mieux prévenir que guérir, le temps est venu de nous interroger sur cette avalanche d’informations qui se révèlent farfelues, inventées et donc illégitimes. Au nom d’une liberté liberticide, ne sommes-nous pas alors en train de tolérer l’intolérable ? Car rien ne serait plus grave que de laisser aux intolérants le monopole d’une pensée dont la seule intention avouée est d’ôter à la pensée la moindre once de tolérance.

Le constat s’avère alors de plus en plus affligeant. Sous couvert de la liberté d’expression, c’est la liberté de la délation qui s’impose. Les partisans de la formation sont par conséquent de plus en plus victimes des fanatiques de la déformation. Ceux-ci ont le vent en poupe. Porte-parole autoproclamés des invisibles ou autres insoumis, ils sont toutefois parfaitement organisés pour soumettre les citoyens à l’emprise d’une idéologie obscurantiste. Leurs adversaires sont alors tout désignés, car ceux-ci ont tous pour dénominateur commun l’intelligence de se servir, ouvertement et sans se dissimuler, de leur plume pour écrire et de leur tête pour réfléchir.

Si la critique demeure justifiée et souhaitable, l’injure ne peut pas l’être. Presque jamais clairement exposée pour ne pas faire l’objet de poursuites judiciaires, elle demeure néanmoins assez explicite pour faire mouche. Les cibles sont connues : les politiques, les journalistes, les scientifiques, les universitaires, les artistes, les écrivains et les autres femmes et hommes de culture. Tout n’est que pure logique, car les obscurantistes des temps nouveaux, comme leurs anciens, détestent profondément la culture. Souvent, parce qu’ils n’en ont pas ou si peu qu’ils se croient supérieurs à ceux qui en ont vraiment une. C’est là aussi le lot d’une société d’information malsaine qui, à n’y prendre garde, pourrait devenir la plus désinformée possible.

 À chaque démocrate d’en prendre conscience, à chaque média de s’y opposer, d’expliquer, de faire la part du vrai et du faux, de désintoxiquer, d’éradiquer le mensonge et la calomnie, voire, par volonté de transparence, de refuser les commentaires délétères et anonymes. Ce n’est là peut-être qu’une goutte d’eau dans une mare nauséabonde, mais aussi un geste symbolique qui s’inscrit dans une tradition que les amateurs du « post-factuel », sinon de la falsification et de la « fachosphère » ne peuvent pas connaître : celle d’une posture morale et de la déontologie professionnelle.

Pensons européen, plus anglo-saxon!

La victoire de Trump n’est pas seulement celle de la droite réactionnaire. C’est aussi celle d’un fast-food politique ou, prénom oblige, celle d’un Mac Donald intellectuel d’une culture américaine qui déteste la culture. Réalité politique d’une triste téléréalité à laquelle il faudra s’habituer, le succès du nouveau locataire de la Maison-Blanche est la traduction d’un long cheminement d’une droite qui a réussi à prendre sa revanche sur l’esprit critique. C’est aussi la négation d’un modèle consensuel et pluraliste qui, au-delà des frontières des États-Unis, avait réussi à s’imposer depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

C’est du moins là, l’interprétation que l’on retrouve un peu partout. Elle est juste et ne saurait donc pas être remise en cause. Mais, parce que trop superficielle à maints égards, elle oublie peut-être l’essentiel. A contrario de certaines analyses à la va-vite, Trump n’est ni un accident de l’histoire ni une expression cutanée d’une crise d’identité ou d’urticaire cholinergique made in USA. Plus profondément, Trump n’est autre que la résultante extrême d’une école qui, parfois sinon très souvent au nom d’une certaine gauche, a tracé, bien malgré elle, une voie royale que le milliardaire newyorkais n’avait plus qu’à emprunter. En reprenant une à une, et sans s’en douter le moins du monde, les termes et les thèses différentialistes de la nouvelle droite européenne, la gauche américaine s’en est allée épouser les idées auxquelles s’opposent de nombreux intellectuels européens.

Du post-industriel au post-colonialisme, du « gender studies » à d’autres incongruités académiques de ce genre, des études sur la diversité, à celles, encore pire, sur l’ethnicité, trop d’Américains, ont été pris au piège de leur propre jeu. Par là-même, ils ne faisaient qu’oublier que c’est l’universalité des valeurs qui forge la matrice même d’une démocratie moderne et citoyenne. En s’attaquant à ses principes, une intelligentsia américaine, qui n’en porte d’ailleurs que le nom, est revenue, au vrai sens du terme, à l’Ancien Régime aboli en 1789 par la Révolution française. Faisant abstraction de la « Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen » du 26 août de la même année, elle trahissait aussi le second alinéa de son article premier qui stipule que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune ».

D’utilité commune, il n’en fut jamais question, de sorte que Trump l’a utilisée pour « sa propre utilité ». Nul reproche ne peut lui être d’ailleurs adressé en la matière, car il n’a fait que de se servir du plateau idéologique concocté par ses adversaires, bien malgré eux, et de surcroît, sans qu’ils s’en rendent compte. Si certains dorénavant le déplorent, ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Le mal est déjà fait ; faisons simplement en sorte qu’il ne se renouvelle pas !

C’est là qu’intervient le Brexit. Non dans sa portée politique, mais dans son essence intellectuelle. Le vote britannique du 23 juin dernier revêt une dimension impériale, au vrai sens du terme. Notamment, les Anglais ont voté pour leur départ de l’Europe, parce qu’ils ne l’aiment pas. Nostalgiques de la grandeur d’un feu Empire qu’ils ne retrouveront pas, ils aspirent à une nouvelle suprématie avec laquelle ils n’ont jamais véritablement rompu. Leur objectif n’est alors que celle d’une vaste zone de libre-échange, commerciale et économique, où la culture récoltera les miettes d’un cake mal digéré.

Si l’Europe se doit de réagir, elle ne devra pas se tromper de combat. Elle ne pourra pas le faire en menant des luttes d’arrière-garde. Son « exception culturelle » n’aura pas pour objectif d’interdire les références américaines ou anglaises, mais celui de penser européen. Son but ne sera pas de s’en prendre à l’anglais – ou du moins à ce qui lui ressemble dans sa forme mondialisée et américanisée -, mais de redonner aux langues de culture européenne la place que la domination anglo-saxonne leur a volontairement ôtée. Car au-delà de la langue, c’est le mode de raisonnement qui déterminera l’avenir culturel de l’Europe. A le priver d’une dialectique hégélienne, à lui enlever l’esprit cartésien des Français, à le punir de l’expression italienne de la musique et de la peinture, voire de la rhétorique ibérique ou slave, cet avenir risque, à n’y prendre garde, de s’échouer dans la torpeur d’une pensée unique. L’unique dénominateur commun de celle-ci serait de condamner une Europe dont Trump et autres fanatiques du Brexit ne souhaitent que l’échec. Que la chance nous soit alors donnée de faire démentir leurs pronostics, de les prendre à revers grâce à cette beauté intellectuelle et à ce brin de culture qu’ils ne possèdent plus. Ou pour le dire autrement, rappelons-les à l’universalité de nos valeurs, car elles sont aussi les leurs, même s’ils ont tendance à l’oublier de plus en plus souvent.