L’axe du détricotage européen

Pour le moins imprudent et apparemment peu au fait des questions européennes, un politologue bernois avait récemment comparé le nouveau chancelier autrichien Sebastian Kurz au Président français Emmanuel Macron. Bien mal lui en a pris. Si l’un et l’autre déclarent vouloir défendre l’UE, leurs projets européens ne se ressemblent guère. Alors que le premier se fait le chantre de la subsidiarité à l’extrême, le second plaide pour un renforcement politique des institutions communautaires. Incompatibles dans leur essence, ces deux conceptions vont de plus en plus s’opposer l’une à l’autre. Si pour l’Autrichien l’Europe ne doit se limiter qu’à quelques dossiers, il n’en est pas de même pour le locataire de l’Élysée pour qui les solutions nationales n’ont plus de grand avenir devant elles.

Bien que gouvernant avec un parti d’extrême droite, le chancelier autrichien n’est ni un nazi, ni un fasciste. Simplement, il est de droite ; mais très de droite. Plaidant pour une Europe ultra-libérale, il s’inspire du modèle néerlandais de Mark Rutte, lui-même adversaire résolu de l’Europe macronienne et à celle, a fortiori, du Sud et du monde méditerranéen. Toutefois, sans partager toutes les idées anti-européennes de son vice-chancelier Hans-Christian Strache, Sebastian Kurz vient bel et bien de franchir un nouveau pas en direction de la droite dure. Ses propos ne méritent nullement d’être pris à la légère et devraient, par conséquent, alerter toutes celles et ceux pour qui, conformément au premier article de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, considèrent toujours, et aujourd’hui peut-être plus que jamais, que « la dignité humaine est inviolable [et qu’] elle doit être respectée et protégée ».

Quoique l’attitude d’Emmanuel Macron ne fût certainement pas exemplaire en la matière, que dire de celle du chancelier autrichien qui n’a pas hésité à évoquer la création « d’un axe des volontaires » pour lutter contre l’immigration sur le territoire européen ! Prononcé par un actuel dirigeant européen, gouvernant de surcroît avec l’appui d’un parti d’origine national-socialiste, voilà qui fait froid dans le dos. Et que l’on ne vienne surtout pas nous dire qu’il s’agisse là d’un lapsus ou d’une maladresse de vocabulaire. Le mot même d’axe renvoie à la Seconde Guerre mondiale, d’autant que dans la bouche même de Sébastian Kurz, il englobe aussi une partie de l’Allemagne, en l’occurrence la Bavière, et l’Italie, à savoir des États qui formèrent, avec le Japon, un « axe » de très sinistre mémoire. Par sa déclaration voulue et mûrement réfléchie, car utilisée en toute connaissance de cause dans le contexte du débat sur les réfugiés, le chancelier autrichien a fait mouche. Il s’est attiré la sympathie de centaines de milliers de personnes, à l’exception toutefois de celles qui considèrent, avec raison, qu’il ne mérite là ni respect, ni considération.

Pourtant peu connu pour ses amitiés « droits-de-l’hommiste », pour reprendre une expression chère à Nicolas Sarkozy, Le Figaro n’a pas manqué de relever dans son édition du 13 juin dernier la naissance d’un « axe Munich-Vienne–Rome » pour s’opposer à la politique plus tolérante et accueillante d’Angela Merkel. Aujourd’hui limité à la lutte contre l’immigration clandestine, ce même axe pourrait également concerner d’autres dossiers et s’étendre à d’autres pays, comme à ceux du « Groupe de Visegrád » qui, à l’exemple de la Pologne ou de la Hongrie, ne respectent ni la lettre, ni l’esprit du projet européen. De Rome jusqu’à Varsovie, en passant par l’Europe centrale, et de la Méditerranée aux bords de la Baltique se dresse alors un conglomérat « d’euro-réactionnaires », dont la seule finalité est de détricoter l’Europe, telle que ses pères fondateurs l’ont conçue et telle que des générations entières se sont efforcées de la construire.

A contrario de la chancelière allemande toujours aux manettes, mais pour combien de temps encore !, du nouveau Premier ministre espagnol à la tête d’une très fragile coalition, d’un chef de gouvernement belge au sort incertain après les élections de 2019, voire des dirigeants luxembourgeois ou portugais, et, exception faite d’un Président de la République française solidement assis dans son bureau élyséen, se dessine désormais un « axe du détricotage européen », aux accents nationalistes et plus encore antihumanistes. L’Autriche de Sebastian Kurz a déjà signalé qu’elle y prendra sa part, confirmant aussi les propos d’un ancien diplomate français, naguère respectivement en poste à Vienne et à Berne, selon lesquels « l’Europe est une voiture composée d’un moteur franco-allemand avec des ratés, d’un frein anglais et d’un rétroviseur autrichien », servant pour le dernier nommé à jeter un regard nostalgique sur un passé qui pourtant est loin d’être plus que parfait !

 

 

 

Merkel, le mandat de trop?

Qui connaît bien la politique intérieure allemande ne peut s’empêcher de faire la comparaison. Sur les traces de son mentor, la chancelière allemande a entamé son quatrième et dernier mandat. Prenant fin en septembre 2021, celui-ci risque de s’achever comme l’avait terminé, en son temps, Helmut Kohl en 1998 : de triste manière ! Battu par un score des plus médiocres, il avait même laissé en rade ses amis politiques, obligés de supporter le poids du pire des scandales que la CDU avait connus depuis sa création. Englués dans les caisses noires de leur parti, les chrétiens-démocrates étaient au bord d’une implosion que leur nouvelle secrétaire générale, au prix d’un parricide sans commune mesure, sut éviter in extremis. Une fille, venue de nulle part, non loin des confins marins de la Baltique, sauva le bateau ivre d’une démocratie chrétienne vouée à l’échec. Son nom : Angela Merkel.

Aujourd’hui, cette même Angela Merkel fait irrémédiablement penser à Helmut Kohl. Non qu’elle puisse être soupçonnée d’une prise d’intérêts dans une affaire illicite de financement politique mais, en revanche, d’un excès de prudence qui frôlerait même l’apathie politique. Donnant l’impression d’être à bout de souffle, elle ne répond plus à certaines exigences que sa fonction lui demande de satisfaire. Peut-être lasse de gérer les dossiers intérieurs allemands, elle n’est toutefois pas en droit de négliger le plus important de tous ceux que sa fonction lui confère, à savoir s’occuper de l’avenir de l’Europe.

Sa réponse à l’audace européenne d’Emmanuel Macron n’est pas à la hauteur de celle d’un chef du gouvernement allemand. Timides dans leur contenu, controversées dans leurs intentions et en retrait avec les défis auxquels l’UE est exposée, les propositions allemandes sont au diapason d’une politique européenne qui a atteint ses limites. Guidée en premier lieu par la défense des intérêts nationaux, les idées d’Angela Merkel n’apportent pas ce que la presse allemande appelle de ses vœux, à savoir un grand dessein européen. Les journalistes, comme une partie de l’opinion publique, en seront néanmoins pour leurs frais. En effet, rien ne laisse supposer qu’un sursaut intellectuel puisse désormais surgir de la chancellerie.

Il n’y a rien d’antiallemand à critiquer la position d’Angela Merkel, car l’Allemagne a souvent été aux avant-postes de la construction européenne. De la proposition de Schäuble et Lamers en 1994 de constituer «un noyau dur » au discours historique en 2000 de Joschka Fischer, alors Ministre des Affaires étrangères, appelant l’Europe à se doter d’une Constitution, la République fédérale s’est hissée à plusieurs reprises dans le peloton de tête des États pro-européens. A l’époque, ce fut notamment la France qui a failli. Serait-ce maintenant au tour de l’Allemagne d’en faire autant ?

A l’heure où l’UE a urgemment besoin de réformes, Angela Merkel n’adopte qu’une position minimaliste. Même si quelques économistes peuvent lui donner raison, elle a tort politiquement. L’Europe de 2018 ne peut plus se contenter d’une orthodoxie financière qui n’a d’autre effet que de privilégier l’austérité et nourrir par ricochet l’euroscepticisme, le nationalisme et le repli sur soi. Mais la chancelière ne semble pas avoir tiré pas le moindre enseignement des élections italiennes, où la simple évocation de sa politique économique dans la zone euro a servi d’épouvantail et a renforcé le camp du Mouvement Cinq étoiles et de La Lega. Si elle n’est pas directement coupable du vote des Italiens, elle, et son gouvernement, en portent toutefois une part de responsabilité.

Consciente de son passé, l’Allemagne cherche toujours à être appréciée par ses principaux voisins. Constamment animée par un souci de reconnaissance, elle pense être au chevet d’une Europe grippée, parce qu’ayant refusé de suivre le traitement qu’elle lui aurait prodigué. Sauf qu’à vouloir confondre ce qu’elle croit être bon pour elle et mauvais pour les autres, elle se fourvoie dans une attitude que nombre de ses partenaires jugent arrogante. C’est de cette arrogance que fait aujourd’hui preuve une chancelière qui, accomplissant peut-être un mandat de trop, n’admet certainement pas d’avoir abandonné, aussi par sa propre faute, son leadership européen au profit d’Emmanuel Macron.

 

 

La dimension européenne de la crise italienne

L’Europe est mal faite. Voilà que la France, dotée d’un Président français volontariste, s’engage pour la faire avancer, à l’heure où l’Allemagne freine des quatre fers. Merkel a peur de l’extrême droite, mais accepte que Viktor Orbán siège sur les mêmes bancs que ses propres amis politiques au Parlement européen de Strasbourg. De même, elle ne dit un traître mot à l’encontre de son homologue autrichien qui, au sein d’une nouvelle coalition, gouverne avec un parti qui n’a pas encore entièrement fait le deuil de l’idéologie nationale-socialiste dont il est issu.
Aux Pays-Bas, cette même extrême droite, que l’on avait peut-être trop vite enterrée, refait surface. Avec son nouveau et jeune leader, au nom très français de Thierry Baudet, elle concocte un programme, composé d’un savant et dangereux mélange aux saveurs pseudo-intellectuelles, amalgame nauséabond d’anti-européanisme, d’anti-multiculturalisme et de xénophobie à peine déguisée. Alors que Paris, Bruxelles et le Luxembourg semblent mieux résister, les trois autres pays fondateurs de l’intégration européenne, soit la moitié d’entre eux, ont maille à partir avec les fossoyeurs de la démocratie européenne.
Si l’Allemagne saura vraisemblablement y faire face, c’est l’Italie qui fait peur. Elle est entrée dans une phase de décomposition politique, où la faillite de son système n’est pas simplement due aux dirigeants qui la gouvernent, mais aussi et surtout aux dirigeants qui veulent la gouverner. N’ayant que trop choisi des hommes politiques à la lisière de la légalité et aux confins de la morale, la péninsule n’a toujours pas su reconnaître la loyauté de ses autres femmes et hommes qui ont fait la fierté du pays. A contrario d’une idée trop largement répandue, l’Italie n’a pas à rougir de l’ensemble de son personnel politique. Si certains noms restent en mauvaise mémoire, d’autres ont fait honneur à leur mandat. Qu’ils aient, pour n’en citer que quelques-uns, pour patronymes Mariano Rumor, Emilio Colombo, Guiseppe Saragat, Sandro Pertini, Aldo Moro, Enrico Berlinguer, Emma Bonino, Romano Prodi, Giuliano Amato, Giorgio Napolitano, Mario Monti, Enrico Letta ou Matteo Renzi, tous ont œuvré pour une Italie européenne. C’était là leur force, c’était là également la force d’une Italie qui, sortie du fascisme en 1945, est devenue, au fil du temps, et notamment depuis peu après le départ programmé du Royaume-Uni, la troisième puissance de l’Union européenne.
Le drame italien ne se résume pas seulement à l’alliance, contre-nature ou pas, d’une ligue d’extrême droite et d’un mouvement dégagiste, plutôt classé à gauche et dont le lustre de ses cinq étoiles va périr au fil de son incapacité politique. La tragédie romaine est la volte-face anti-européenne d’un pays qui doit sa prospérité à l’Europe. Berceau il y a soixante-et-un ans des traités de la construction européenne qui furent signés le 25 mars 1957 dans sa capitale, l’Italie a perdu, par déraison démagogique, une grande part de sa raison politique. Affaiblie, elle n’a trouvé d’autre solution que de faire confiance à ceux qui font miroiter une force qu’ils ne pourront jamais exercer. Par crainte du lendemain, elle se range alors du côté des faiseurs de peur, alors que par orgueil, elle pèche par un excès de vanité qu’elle sera incapable d’assumer par elle-même.
Le cas italien est à la fois l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire et celui de ce qui se passe quand on ne fait pas ce qu’il aurait fallu faire. Si l’Italie a un impérieux besoin d’Europe, l’Europe a aussi un impérieux besoin de réfléchir sur l’Italie. Parce que ne pouvant pas faire l’économie d’un débat sur son propre avenir, l’Union européenne est obligée de poser la question de son désamour auprès de l’un de ses membres fondateurs. De même, elle n’est plus en droit de balayer d’une main les critiques qui, par-delà ses plus irréductibles adversaires, lui sont désormais adressées par celles et ceux qui comptaient naguère parmi des amis. Bien que demeurant en premier lieu endogène, la crise italienne est également exogène. Ce n’est pas en criant aux loups que l’UE récupérera sa part de confiance et de légitimité chez les électeurs transalpins. C’est en restant fidèle à son modèle, en respectant ses propres valeurs et en développant beaucoup plus de solidarité qu’elle ne l’a fait depuis ses crises à répétition, assumées avec plus ou moins de réussite depuis l’échec du projet constitutionnel en 2005, qu’elle retrouvera ce qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut, à savoir le chemin de réformes plus justes et plus citoyennes. Mais voilà, l’Europe est mal faite. [Alors que] la France [est] dotée d’un Président français volontariste [qui] s’engage pour la faire avancer…l’Allemagne freine des quatre fers, avec le résultat que l’on sait et que l’on a vu en Italie !

Les quais de gare européens

Invité d’honneur pour célébrer le 5 mai dernier à Berne les vingt ans du « Nouveau Mouvement européen suisse » (NOMES), le Secrétaire d’État auprès du président du Conseil des ministres italien, chargé des affaires européennes, Sandro Gozi, a redonné du baume au cœur aux militants pro-européens suisses. A la question quelque peu insidieuse de l’utilité d’une telle organisation dans un pays qui s’obstine à dire non à l’Europe, il a apporté une réponse que même les plus fervents nationalistes et adversaires de l’Union européenne n’ont pas le droit moral d’ignorer.
Exemple même de la « Génération Erasmus », auquel il a consacré un ouvrage du même nom, Sandro Gozi a évoqué ses souvenirs de l’étudiant italien qu’il était. Se rendant dans les années nonante à Paris pour poursuivre son cursus universitaire à Sciences PO, il attendait alors sur les quais de la gare de Bologne le train qui l’emmena vers la capitale française. Doté d’un brio oratoire jamais démenti, il a mentionné en même temps un autre quai de gare aux destinées beaucoup plus funestes. Celui emprunté naguère par une enfant italienne, devenue parlementaire. Unique rescapée d’une famille décimée dans les camps d’extermination du Troisième Reich, elle était montée un jour, un soir, dans un wagon plombé sur le quai 19 de la gare de Milano Centrale !
Deux quais de gare italiens qui, à cinquante ans d’intervalle, résument à eux seuls ce que l’Europe a de plus tragique et de plus beau à la fois. D’un côté, l’Europe de la barbarie nazie. De l’autre, l’Europe de l’éducation et de la culture, de l’université et de l’universalisme. Ce sont ces deux Europe qui se confrontent et s’affrontent dans nos mémoires, dans celle plus personnelle de Sandro Gozi, mais aussi dans celle de chacun d’entre nous. Deux Europe, l’une si cruelle, l’autre si belle, qui ne devraient jamais nous faire oublier ce que François Mitterrand prédisait un an avant son décès, à savoir que « le nationalisme, c’est la guerre » !
Préservée des conflits armés et havre de paix européen, la Suisse pourrait alors se recroqueviller sur sa légendaire « mentalité du réduit » et, une énième fois, courber l’échine devant une nouvelle responsabilité historique que les moins de quarante ans ne souhaitent pas toujours assumer. Pourtant, à leurs aînés de les empêcher de tomber dans ce travers. Pour la première fois, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale est privée de témoins. Elle ne sera plus racontée par ceux qui l’ont vécue, car la très grande majorité d’entre eux ne sont désormais plus de ce monde. Un nouveau défi mémoriel se pose alors à tous les Européens, Suisses y compris, pour que des oiseaux de mauvais augures, aux accents xénophobes et antisémites, voire terroristes et intégristes, ne viennent troubler cette indispensable quête du savoir et du vivre ensemble auquel chacun d’entre nous a droit.
Cent ans après la fin de « la Grande Guerre » et près de septante-cinq ans après celle de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est obligée d’actualiser son travail de mémoire et de rester fidèle à son idéal pacifique et démocratique. Grand mal lui prendrait d’en faire table rase. Toutefois, elle doit le faire sans compassion, mais avec raison. Faute de témoins et, par conséquent, privée d’une histoire orale, autrefois si primordiale, elle doit rendre son passé accessible au présent. Pourquoi ne pas alors rendre obligatoire, ce qui aurait dû l’être depuis fort longtemps ? Par exemple que tout jeune européen, Suisse y compris et peut-être plus que tout autre, se rende au moins une fois durant sa scolarité sur un lieu de mémoire ? Du quai de la gare où il sera monté dans le train au même quai de la gare où il en descendra quelques jours plus tard, il ne sera plus tout à fait le même. Tout au moins aura-t-il eu la chance de comprendre pourquoi l’Europe d’après-guerre a été faite et pourquoi elle doit rester pour ce quoi elle fut conçue : la paix qui n’est pas un vain mot !

UE: rouvrir le dossier institutionnel

L’on doit cette remarque à un homme, aujourd’hui âgé de plus de quatre-vingt-dix ans : « explique à ton coiffeur qui est à la tête de l’Europe » ! Pour poursuivre, « tant que ton coiffeur ne l’aura pas compris, ton Europe il ne la comprendra pas » ! C’est un peu démagogique sur les bords, un peu facile dans la manière de faire, voire un peu made in Café du Commerce. Mais, ce n’est pas faux. Mieux encore, c’est juste. Juste, parce que touchant du doigt une réalité qui s’exprime par la nécessité d’un processus de reconnaissance démocratique dont nombre de citoyens européens se sentent exclus.
L’Union européenne n’énumère pas moins de quatre fonctions exécutives sur sa page internet (https://europa.eu/european-union/about-eu/presidents_fr). Débutant par «les trois principales institutions de l’UE, … chacune dirigées par un président », elle présente respectivement Antonio Tajani, le Président du Parlement européen, Donald Tusk, le Président du Conseil européen, et Jean-Claude Juncker, le Président de la Commission européenne. Par la suite, ce site mentionne également « la Présidence du Conseil de l’Union européenne… [dont les] travaux sont dirigés par le pays assurant la présidence du Conseil, qui change tous les six mois », soit en ce premier semestre de l’an 2018 par la Bulgarie. Pour compléter le tableau, il faudrait aussi ajouter Madame Federica Mogherini, vice-présidente de la Commission européenne et « Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité » de même que Messieurs Mario Centeno, Président de « l’Eurogroupe » et Mario Draghi, Président de la Banque Centrale Européenne de Francfort. Enfin, l’observateur aguerri n’oubliera pas « le Comité économique et social européen (CESE) », l’Agence européenne pour l’environnement et Europol, la très influente Cour européenne de Justice et le Comité des Régions, issu du traité de Maastricht et présidé depuis une année par le socialiste belge germanophone Karl-Heinz Lambertz.
Tous ces postes, toutes ces institutions sont parfaitement légitimes et répondent au besoin historique et politique de l’intégration européenne. Néanmoins, plus personne ne s’y retrouve. Embourbée dans un dédale organisationnel dont elle s’est elle-même dotée, l’UE est la propre victime d’un millefeuille qu’elle a voulu et construit au fil des années. Fidèle au vieil et, de surcroît, mauvais adage, selon lequel rien ne vaut mieux que de créer une structure pour éviter de parler des éléments qui la composent, l’Union européenne est tombée dans le piège de l’institutionnalisation à outrance. Toutefois, elle refuse d’en assumer les conséquences et, plus encore, d’en tirer les conclusions qui s’imposent. Soupçonnée, à tort ou à raison, d’être techno- et bureaucratique, l’UE semble avoir abandonné sa capacité de penser et de renouveler son dessein.
Bien que cela déplaise et en fasse frissonner plus d’un, n’ayons plus peur des mots : l’Union européenne et ses pays membres ont pour obligation de rouvrir d’urgence le dossier institutionnel. D’institutions il y en a trop, de démocratie participative et active, pas assez. Chaque Européen doit se retrouver dans l’Europe qu’il appelle de ses vœux et non dans celle qui, dans sa complexité organisationnelle, lui procure des nuits sans sommeil. Le cauchemar européen n’est pas le fruit de son idéal, mais celui d’un salmigondis de structures qui renie l’essence même de ce même idéal.
C’est là aussi donner raison à la proposition d’Emmanuel Macron que de procéder à des « consultations citoyennes » sur l’Europe. Leur succès dépend toutefois de la capacité à dépasser ce que trop de citoyens refusent encore de reconnaître au plus profond d’eux-mêmes, à savoir que l’Europe ne se décline pas au singulier, mais au pluriel. Celle-ci a besoin solidarité et de transparence. Légitime et démocratique par l’ensemble des femmes et des hommes qui la composent, elle n’existe et ne subsiste que par sa volonté de condamner toute forme de repli sur soi et tout nationalisme. C’est pourquoi les nouvelles et nécessaires institutions européennes doivent se situer au-dessus de chaque cadre national. En ce sens, il faut un parlement européen constitué de députés s’étant portés candidats sur des listes exclusivement européennes, un gouvernement européen composé par des ministres issus de partis européens et un Président de l’Europe, élu au suffrage universel direct par tous les ressortissants européens. Une Utopie ? Peut-être, mais une utopie qui, parce que compréhensible par tous les acteurs, coiffeur y compris, fait du bien et redonne à l’Europe ce qu’elle avait trop longtemps perdu : son désir d’avenir.

L’Allemagne tient enfin son gouvernement. Oui, mais…

L’Allemagne tient enfin son gouvernement. Avec pour seule question, combien de temps tiendra-t-il ? Prévu pour diriger le pays jusqu’en 2021, il pourrait voler en éclats d’ici la fin 2019. A l’exemple de nombre de ses prédécesseurs, il n’est que le fruit d’un compromis qui, nécessité gouvernementale oblige, ne pouvait pas ne pas être conclu. Sauf que cette fois-ci, ni la CDU/CSU, ni le SPD ne voulaient siéger à la même table du Conseil des ministres. Les chrétiens-démocrates envisageaient de gouverner avec les Libéraux et les Verts ; mais les Libéraux ne l’ont pas entendu de cette oreille. Quant aux sociaux-démocrates, ils espéraient se refaire une santé sur les bancs de l’opposition. Mais, ils sont désormais forcés de se retrouver sur ceux du gouvernement, aux côtés de leurs collègues, envers lesquels ils n’exprimaient que pour seule envie celle de s’en séparer.

Pour couronner le tout, voilà que les épines remplacent les lauriers que la chancelière s’était habituée à recueillir depuis plus de douze ans. Fragilisée, elle entame un quatrième mandat qui s’annonce aussi périlleux que celui naguère achevé, ou pas, par Konrad Adenauer et Helmut Kohl. Qu’elle le veuille ou non, elle est aujourd’hui un « produit de fin de série » ou ce que les Allemands appellent un « modèle en bout de course », soit un « Auslaufmodell ». Toujours à la tête d’un parti qui, pour récupérer des électeurs égarés, lorgne désormais sur sa droite, Angela Merkel est contrainte de trouver un nouvel équilibre interne à la CDU. En choisissant la sarroise Annegret Kramp-Karrenbauer comme son successeur, elle essaye contre vents et marées de demeurer fidèle à sa ligne de conduite. Toutefois, elle risque de se heurter au vieil adage, selon lequel les grandes personnalités politiques seraient bel et bien inspirées de ne jamais chercher celle ou celui qui devrait les remplacer. Ainsi, nul doute que « l’après-Merkel » a d’ores et déjà commencé à la CDU. Ses concurrents ont pris place dans les starting-blocks et rivaliseront de force et d’ingénuité pour gagner une course qui se remportera dans le virage de droite. Par conséquent, l’Allemagne pourrait aussi assister à un passage de témoin, où le relai conservateur serait composé par les anti-Merkel de la CDU/CSU, les nationalistes des Libéraux du FDP et quelques repentis de l’AFD, en quête d’une nouvelle notoriété. Ce conglomérat, d’ailleurs moins hétéroclite qu’il n’y paraît de prime abord, pourrait représenter, dès aujourd’hui, plus de 30% de l’électorat allemand !

Le cas des sociaux-démocrates est autre. Pas obligatoirement meilleur, mais, contrairement à la CDU/CSU, beaucoup moins lié au destin de leur chef de parti. Après sa défaite de septembre 2017 et son putsch interne contre Martin Schulz de février 2018, le SPD est contraint de renouveler ses dirigeants. Pris dans le feu de l’action ministérielle, il ne peut pourtant pas le faire dans l’opposition. Devant, pour gouverner, nommer de nouvelles personnes à sa tête, le SPD a également besoin de nouvelles têtes pour gouverner le pays avec la CDU/CSU. Un regard furtif sur la liste de ses nouveaux ministres ne fait d’ailleurs que confirmer cette impression. Olaf Scholz, l’ancien Maire de Hambourg et nouveau Ministre fédéral des Finances, pourrait bel et bien endosser le costume du futur candidat social-démocrate à la chancellerie. Quant à la promotion de Heiko Maas au poste très convoité de Ministre allemand des Affaires étrangères, elle met définitivement fin à l’influence schröderienne sur les affaires extérieures de la République fédérale d’Allemagne. Reste néanmoins au SPD de se doter d’une ligne politique cohérente, ce qui est encore loin d’être le cas. Que sa nouvelle Présidente Andrea Nahles soit en mesure de le faire, seul l’avenir le dira !

Si nouveau gouvernement allemand il y a, rien ne laisse pourtant présager qu’il ait les moyens pour se prémunir contre des difficultés internes dont sa politique étrangère et européenne serait l’une des premières victimes. Alors que l’Europe se félicite de la nomination d’un nouveau gouvernement allemand, cette même Allemagne ne garantit pas qu’elle puisse offrir à l’Europe le gouvernement stable et fort que l’UE serait en droit d’attendre et d’espérer. Inquiète des abîmes antidémocratiques en Hongrie et en Pologne, soucieuse des dérives autrichiennes et paralysée par le résultat des élections italiennes du 4 mars 2018, l’Union européenne attend beaucoup du nouveau gouvernement allemand. Mais ses attentes ne seront peut-être pas comblées, tant Berlin a prévenu Paris que la chancelière ne désire pas immédiatement inscrire les réformes de la zone euro sur l’agenda européen. Ainsi, alors que l’Europe a très rapidement besoin d’une relance du partenariat franco-allemand pour faire face à ces nouveaux défis qui la menacent, la nouvelle grande coalition allemande n’incite guère à l’optimisme. De l’avis qu’il est urgent d’attendre, l’Allemagne esquive la question que son partenaire français est en droit de se poser, à savoir si l’attente n’est pas le pire ennemi de l’urgence, car urgence européenne il y a !

 

Le dégagisme: outil et ennemi de la démocratie

Les logiques politiques s’effondrent les unes après les autres sous les secousses tectoniques de mouvements partisans qui ne répondent que peu aux schémas traditionnels. Beaucoup s’en félicitent, d’autres moins. La matière politique s’est complexifiée à l’heure où beaucoup de responsables et autres élus veulent sa simplification. Celle-ci n’apporte toutefois pas que des avantages et pourrait même se solder par des effets indésirables dont les citoyens seraient les principales victimes.

Pourtant premiers responsables de certaines détériorations démocratiques, ces mêmes citoyens n’hésitent plus à accorder leurs suffrages à des politiques dont la seule raison d’être est de ne pas être des politiques de la raison. Tel fut le cas en Autriche le 15 octobre dernier, et tel est encore le cas en Italie le 4 mars 2018. Au nom du « dégagisme », ils dégagent ce qui parfois mérite de l’être. Mais souvent, ils ne le remplacent que par ce qui n’engage que crainte et suspicion.

Nos démocraties ont certes besoin de changement et d’alternance. Elles vivent par eux et développent leurs capacités de renouvellement par la remise en cause de structures qui, comme tout autre corps vivant, se périment au fil des ans et des événements. En ce sens, ces mêmes démocraties recèlent en elles une faculté de régénérescence conceptuelle et intellectuelle qui les fait vivre. Par conséquent, parce que progressistes par nature, les systèmes démocratiques ne mûrissent que par leur refus de la réaction et du retour en arrière.

Toutefois, les démocraties se comportent aussi de manière autodestructrice. A cette fin, elles ont recours à des modes opératoires qu’elles ont elles-mêmes engendrés. En effet, c’est de la démocratie même que naissent parfois les régimes les plus antidémocratiques. Ainsi, la démocratie devient l’objet et l’instrument de ses propres fossoyeurs. Élus, sinon plébiscités, ceux-ci se dotent alors d’une légitimité populaire pour dénaturer ce que l’on n’aurait jamais été en droit de faire au nom de l’esprit démocratique.

Les exemples ne manquent pas. La Hongrie ou la Pologne font régulièrement la une des journaux ; à l’exception néanmoins de ceux de leur pays. Leurs dirigeants y sont populaires et ne craignent guère d’être renvoyés à leurs chères études par leurs électeurs. Ceux-ci se satisfont de leur modèle, avec pour seule règle en vigueur celle d’en exclure toute personne ou individu qui ne s’y conformerait pas et penserait autrement.

Havre de démocratie, l’Union européenne devrait faire face. Mais, elle ne fait presque rien. Elle condamne, voilà tout. C’est bien, mais cela ressemble fort souvent à un coup d’épée dans l’eau. Même si la résolution part de bonnes intentions, les conséquences demeurent lettre morte. Au paroxysme même de l’absurdité politique, c’est l’Europe communautaire qui est alors accusée d’utiliser la démocratie pour s’attaquer aux mesures autoritaires, mais néanmoins souveraines, de quelques États qui la composent. Ce n’est là qu’une inversion des normes démocratiques qui ne dit pas son nom.

Combien de scrutins, combien de gouvernements aux composantes extrémistes faudra-t-il encore attendre pour que l’UE prenne enfin ses responsabilités, afin de sanctionner lourdement les membres qui contreviennent à l’objet même de son existence, à savoir celle de la démocratie et du respect des droits de l’homme ? Ce n’est pas un vain mot que d’être Européen en 2018. C’est un plébiscite de tous les jours pour promouvoir ce que la démocratie garantit à chacune et à chacun d’entre nous, soit la liberté. Face à un Poutine, un Trump, un Xi Jinping, l’Union européenne n’a plus le droit moral et politique de se présenter avec un Orbán, un Kaczyński, une triade de Le Pen, un Gauland, une Weidel, un Strache ou peut-être un Salvini. Que l’UE en prenne enfin conscience et se montre autoritaire envers l’autoritarisme de ses adversaires de l’intérieur. Car le temps des brebis galeuses européennes n’a que trop duré !

 

 

 

 

 

 

 

Ҫa balance pas mal à Berlin !

A l’heure de la publication de cet article, rien n’est encore sûr. Il se pourrait que son contenu soit vidé de tout son sens, tant le sort de la politique allemande dépend du vote de plus de 450 000 adhérents du SPD. Toutefois, si ces derniers devaient approuver le contrat de coalition signé avec la CDU et la CSU, l’Allemagne entrerait dans une phase nouvelle de sa politique. D’ailleurs, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes, la RFA ferait du neuf avec de l’ancien. Dotée d’une Grande coalition, très semblable à celle qui a gouverné le pays de 2013 à 2017, la République fédérale est néanmoins en train de prendre congé de l’hyperpuissance des deux partis qui ont toujours placé l’un ou l’une des leurs à la chancellerie depuis 1949.
A l’exemple de beaucoup de démocraties occidentales, l’Allemagne vit les prémices des secousses politiques tectoniques qui modifient le paysage électoral européen. Alors qu’en 1983, 87% des suffrages exprimés se rapportèrent sur la CDU/CSU et le SPD, ils n’en furent que 53, 40% à le faire en 2017. Phénomène amorcé dès 2005, les deux grands partis populaires allemands, lesdits Volksparteien, sont victimes d’un phénomène d’érosion dont on n’a pas encore évalué les conséquences à leur juste mesure. Même si le danger n’est pas à sous-estimer, l’AFD n’arrivera pas de sitôt au pouvoir à Berlin, tant l’attachement des Allemands à la démocratie ne doit pas être remis en cause dans les prochaines années. Toutefois, ceux-ci ne peuvent pas se reposer sur leurs lauriers parlementaires et faire la sourde oreille. La RFA a urgemment besoin d’un renouveau politique qui, autre paradoxe d’ailleurs, passe aussi par l’ultime reconduction de la Grande coalition. Celle-ci constitue alors une étape de transition d’un système de partis omniprésents qui prendra inexorablement fin dans les années à venir. En ce sens, l’Allemagne doit se préparer à tourner la page d’un mode opératoire politique qu’elle a instauré, à l’Ouest, depuis sa fondation en date du 23 mai 1949.
Plus tôt que le calendrier officiel ne le laisse prévoir, les événements politiques pourraient d’ailleurs se précipiter dans les deux prochaines années. A la lecture du contrat de coalition, qui prévoit une évaluation de l’action gouvernementale, l’éventualité d’un départ avant l’heure d’Angela Merkel est très envisageable. Saisie par la tentation de Venise, elle scrutera alors d’autres horizons, sachant que ceux de son parti sont bouchés à plus ou moins long terme. En cédant, plus qu’elle n’aurait voulu le faire, aux demandes de la CDU et à celles du SPD, la chancelière a non seulement scellé un contrat de gouvernement, mais aussi signé une feuille de route qui l’amènera vers la sortie. Cheffe de gouvernement en sursis, elle n’est déjà plus tout à fait la number one européenne.
Car c’est bel et bien en direction de sa politique européenne que se tournent désormais les regards extérieurs vers l’Allemagne. En raflant d’une pierre deux coups les ministères des Affaires étrangères et – surtout – des Finances, les sociaux-démocrates ont emporté la mise. Ce qui pour les non-initiés peut paraître subalterne, ne l’est pas pour les observateurs aguerris d’une Allemagne où, euro et crises monétaires obligent, le portefeuille des Finances pèse de plus en plus lourd face à celui des Affaires étrangères. Définitivement entrée dans « l’ère post-Schäuble », la RFA laisse désormais toutes les rênes de sa politique européenne dans les seules mains du SPD. Il n’est d’ailleurs pas le seul à s’en réjouir. Vainqueur collatéral du nouveau projet de Grande coalition à Berlin, le Président français Emmanuel Macron ne peut que se féliciter de la tournure des événements.
L’heure de la relance franco-allemande du projet européen vient certainement de sonner. Alors qu’une vague d’un trop grand enthousiasme pourrait se briser sur les rochers escarpés de la dure réalité de l’UE, les plus sceptiques, sinon les plus eurosceptiques, ne devraient pas faire comme si de rien était. Un partenariat franco-allemand, marchant de concorde, a toujours servi les intérêts de la construction européenne. Tous les anti-européens ne l’ont jamais compris. Qu’ils continuent ainsi, même à Berne ! Les pro-européens leur en seront vraiment très reconnaissants !

L’extrême droite danubienne

Ne nous serions-nous pas tant habitués à l’extrême droite que nous n’éprouvons plus le besoin de la nommer comme telle ? Aurions-nous renoncé à la définir pour ce qu’elle est et a toujours été? Ferait-elle désormais partie de notre paysage politique, à l’exemple de tout autre mouvement ou parti ? Rien n’interdit de le penser, tant le politiquement correct nous impose un comportement de complaisance qui ne devrait pourtant bénéficier d’aucune circonstance atténuante.

Le cas de l’Autriche ne peut pas nous laisser indifférents. En 2000, l’Europe avait pris son courage à deux mains pour s’indigner de la formation d’un gouvernement de coalition avec la participation de l’extrême droite. Dix-huit ans après, nada! Aujourd’hui, celle-ci est de retour au pouvoir, presque inchangée, toujours fidèle à elle-même, sauf que tolérée, parce que respectée et approuvée par plus d’un quart de l’électorat autrichien. Hissée au pouvoir par le scrutin démocratique, la droite extrême bénéficie par conséquent d’une légitimité que nul ne pourrait lui contester. Toutefois, qu’il nous soit permis de le faire.

D’abord, parce qu’un parti créé par des nazis n’a rien à faire sur l’échiquier politique européen. Puis, parce que ce parti fait honte à l’Autriche et à l’Europe. Née pour instaurer la paix, cette dernière n’est pas en droit de vendre son âme à des convoyeurs d’idéologies nauséabondes. Ceux-ci polluent l’idéal européen, le contaminent, le souillent, l’esquintent et le pourrissent. Héritiers du pire des régimes du 20e siècle, ils ne mériteraient même pas que l’on s’attarde sur eux, tant leur vomi programmatique nous dégoûte.

Et pourtant, ils ne nous dégoûtent plus. Ils nous indiffèrent. On y pense et puis on oublie. A l’exception de quelques-uns qui nous rendent notre dignité. Parmi eux, une ancienne Première ministre canadienne, un Prix Nobel de la Paix, d’anciens Ministres, espagnol et français, des Affaires étrangères, un défenseur de Sarajevo assiégée, un rédacteur en chef de Charlie Hebdo, des artistes, des juifs et des pas juifs, des chrétiens ou des athées, des gens bien, bref des gens qui nous interpellent et nous font sortir de notre langoureuse apathie quotidienne. Le 28 décembre dernier, ils ont pris leur courage à deux mains pour apposer leur signature au bas d’un texte. Celui-ci n’est certainement pas parfait, contestable dans son idée de boycotter la présidence autrichienne durant le second semestre de 2108. Mais il a le mérite d’exister, alors que l’esprit de contestation périt au grand dam d’une opinion publique de plus en plus “je-m’en-foutiste”.

Ne nous trompons pas d’adversaire: ce n’est pas l’Autriche qui est en cause, mais ses plus d’1,3 million d’électeurs qui, par leur vote, dénigrent l’image de marque de leur pays. Raison de plus pour soutenir une autre Autriche qui défile dans les rues de Vienne, afin de crier son indignation, sa révolte et son effroi. Toutefois n’étaient-ils que quelques dizaines de milliers en ce début de janvier 2018, alors qu’ils furent dix fois plus il y a dix-huit ans!

Aucun Autrichien ne figure d’ailleurs au bas de l’appel du Monde. Pas plus qu’un Allemand, pas plus qu’un Suisse. Le malaise est perceptible. Un peu partout en Europe, mais surtout dans l’espace danubien où le flirt avec l’indécence politique a parfois bonne presse. Idem aussi pour la Bavière. Dirigée depuis belle lurette par la CSU, cette région est désormais confrontée à une grande recomposition politique. Dépassée sur sa propre droite, cette même CSU n’a rien trouvé de mieux que d’inviter, à  sa rencontre annuelle en Franconie, le plus contesté des  leaders européens, à savoir le  Premier ministre hongrois Viktor Orbán.

Pour récupérer le terrain perdu qu’elle a cédé à l’AFD, la CSU court derrière la droite la plus extrême. A l’image de l’un de ses principaux dirigeants, elle n’hésite même plus à en appeler à “la révolution conservatrice”. Que ce mot évoque irrémédiablement le courant idéologique qui, sans l’approuver, a tracé le parcours idéologique du nazisme, n’intéresse d’ailleurs plus personne. L’amnésie politique semble en effet avoir atteint son plus haut stade de paralysie citoyenne. Mais l’espoir fait vivre. Grâce à l’exemple de ces quelques personnes qui ont eu le courage de signer l’appel du Monde. Ils nous ont montré le chemin, à nous maintenant de l’emprunter et de le poursuivre !

 

 

 

 

 

 

La passe d’armes Suisse-Europe

La récente passe d’armes entre la Suisse et l’Union européenne ne se résume pas à quelques escarmouches de fin d’année. Circonstancielle par certains aspects, elle révèle au grand jour de sérieux différends, sinon des divergences plus profondes, trop souvent et volontairement occultées par la bienséance diplomatique et la raison politique. Au diapason d’une population contaminée depuis près de vingt-cinq ans par un discours anti-européen, les gouvernants suisses se sont immédiatement offusqués de l’attitude inamicale de la Commission européenne. Compréhensible à certains égards pour s’assurer le soutien des électeurs, cette réaction dissimule aussi quelques déficits que la Suisse n’a jamais su ou voulu combler.

Par tradition ou par fidélité, le gouvernement helvétique n’a que trop copié la politique européenne de la Grande-Bretagne. Du discours de Churchill en 1946 au Brexit, il en a adopté les contours, persuadé que Londres sortirait vainqueur de l’épreuve de force qu’elle a sans cesse essayé d’imposer à Bruxelles. Non seulement était-ce là méconnaître le poids réel de l’UE, mais aussi sous-estimer une réalité politique qui s’est vérifiée au cours de ces soixante dernières années. A l’exception de sa force d’intervention militaire, à laquelle la Suisse, neutralité oblige, ne se serait jamais associée, le Royaume-Uni n’a jamais été en mesure de dévier la construction européenne de sa route initiale. A l’heure de bifurquer vers d’autres horizons aux destinations incertaines, une majorité de Britanniques regretterait dorénavant son choix du 23 juin 2016, ce que nombre de Suisses semblent toujours ignorer.

Outre l’incontestable qualité du nouveau nommé, Berne se félicite aujourd’hui d’envoyer l’un des siens au secrétariat général de « l’Association européenne de libre-échange » (AELE). Depuis sa naissance, celle-ci n’a pourtant jamais réussi à  jouer les premiers rôles. Organisme subalterne de l’histoire de la construction européenne, l’AELE a désormais son avenir derrière elle,  à supposer qu’elle l’ait eu un jour devant elle. D’autant plus incompréhensible est alors la revendication de certains élus suisses de faire de la Cour de l’AELE  le tribunal arbitral pour juger les contentieux entre l’UE et la Confédération. Si quelques-uns d’entre eux s’en prennent aux « juges étrangers », l’Union européenne est également en droit de désavouer une instance juridique « étrangère » qui, de surcroît classée en seconde division, n’entre pas, un seul instant, en ligne de compte pour prononcer le moindre verdict la concernant.

Doté d’un personnel politique aux accents de plus en plus antieuropéens, le Conseil fédéral s’en remet de manière accrue à des solutions qu’il croit pouvoir dicter à ses partenaires européens. Mais, ces derniers ne l’entendent plus de cette oreille. A ses dépens, la Suisse s’en est aperçue lors de la mise en œuvre particulièrement restrictive de l’initiative contre l’immigration de masse du 9 février 2014. Au nom de sa démocratie directe, elle pense être maître du jeu, alors qu’elle n’en fixe que très partiellement les règles. Elle en appelle à sa propre souveraineté, oubliant que vingt-sept autres États ont aussi le droit de revendiquer la leur.

C’est pourquoi la Suisse a besoin d’une instruction civique européenne qu’elle refuse ostensiblement de promouvoir. En revanche, elle préfère se retrancher derrière une exégèse juridique pour masquer sa frilosité politique à penser l’Europe. Elle feint de ne pas la connaître, n’insiste que sur ses avatars, sans évoquer la moindre seconde ses succès et sa réussite. Spectatrice désengagée d’une histoire qui la concerne pourtant au premier chef, elle demeure fidèle à ses nombreux rendez-vous ratés qu’elle a eus avec la construction européenne. Restant arc-boutée dans cette attitude, elle se heurte de plus en plus à de nombreuses critiques et exigences de l’UE. Comme ils viennent de le faire à quelques jours de la fin de l’année 2017, la Commission européenne et les États membres ne cesseront alors de rappeler à la Confédération qu’ils garantiront l’indépendance et la souveraineté helvétiques, à condition que Berne respecte aussi le calendrier des négociations  qu’elle a entamées avec eux de même que la lettre et l’esprit des traités qu’elle a signés et ratifiés.