le 27 février 2022: une date historique pour l’Allemagne…et l’Europe

La date du 27 février 2022 restera gravée dans l’histoire de la République fédérale. Pour reprendre les termes du nouveau chancelier, elle marque « un changement d’époque » (Zeitenwende). Elle rompt avec la tradition de retenue allemande datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale. En constante évolution, la doctrine militaire de la RFA a franchi un cap décisif en ce début d’année. Dès la fin de la guerre froide, le Bundestag a adopté le 12 juillet 1994 une résolution permettant à la Bundeswehr de se déployer hors du champ géographique de l’OTAN. Toutefois, sa présence demeurait limitée, parfois symbolique, le plus souvent éloignée des lieux d’affrontements, voire relativement inefficace comme en Afghanistan et plus récemment au Mali. La Guerre en Ukraine a profondément modifié la donne et la République fédérale s’en est, heureusement pour elle, aperçue à temps.

D’abord sur sa réserve, Berlin a dû sortir de sa prudence légendaire pour, contraint ou forcé, changer son fusil d’épaule. D’abord réticente, la coalition tripartite n’avait plus le choix. Sous la pression de la majorité des pays membres de l’Union européenne, elle ne pouvait ni s’opposer aux mesures drastiques réclamées par ses partenaires, ni refuser de livrer des armes à l’Ukraine.  Pressée de toutes parts, elle devait descendre de la monture d’un cheval mort, pour reprendre, mot pour mot, la métaphore du Secrétaire général du SPD Kevin Kühnert. Quelques deux jours plus tard, celui-ci franchissait un pas supplémentaire, déclarant, peut-être au grand dam de ses amis politiques, qu’il n’est pas un pacifiste.

La cruelle leçon de réalisme adressée à la gauche allemande

Ironie de l’histoire, les sociaux-démocrates, traditionnellement ouverts au dialogue avec l’Europe orientale et les Verts, fervents militants du désarmement, sont aujourd’hui les premiers à devoir renier leur ancestrale stratégie de rapprochement poursuivie avec la Russie, mais aussi avec d’autres États satellites ayant appartenu à ce qui n’est plus, depuis plus de trente ans, l’Union soviétique. Arrimé à sa veille conception de la détente, naguère si précieuse et indispensable sous Willy Brandt, le SPD s’est trompé d’époque et d’interlocuteurs, jusqu’à se fourvoyer avec l’ancien chancelier Gerhard Schröder, dans les pires travers de la corruption politique de Vladimir Poutine. Quant aux écologistes, ils viennent d’apprendre à leurs dépens que la paix ne se construit jamais sans armes et que la non-intervention favorise toujours la guerre. Le conflit en Ukraine vient d’offrir une cruelle leçon de réalisme à la gauche allemande. Elle en avait néanmoins déjà fait preuve en 1999, lors de l’affrontement pour l’indépendance et l’intégrité territoriale du Kosovo.

En ce 27 février 2022, le chancelier Olaf Scholz a non seulement endossé pour la première fois son costume de numéro un allemand, mais aussi engagé son pays dans un aggiornamento militaire et stratégique que l’Europe et d’autres pays partenaires attendaient depuis longtemps. Homme de son temps, il a compris qu’il n’avait plus le temps d’agir autrement. Promettant 100 milliards d’euros supplémentaires pour son budget de la défense, il a à la fois épousé la cause de l’Allemagne et celle de l’Europe. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières, il a rétabli une confiance qui s’érodait au fur et à mesure que planaient les incertitudes allemandes sur l’ensemble de l’Union européenne.

L’ère post-Merkel

La résolution et le déterminisme d’Olaf Scholz sont aussi ceux du président Emmanuel Macron. S’il devait être réélu fin avril, celui-ci peut désormais compter sur un allié de poids. La relation franco-allemande en sortira renforcée et l’actuel et vraisemblablement futur président français, pourra compter sur un soutien que le locataire de l’Élysée attendait depuis son plaidoyer pro-européen, tenu à la Sorbonne le 26 septembre 2017. Totalement irréaliste jusqu’en cette fin février, jetée aux orties par l’ancienne coalition allemande et notamment par la très critiquée Ministre de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer (2019-2021), l’idée d’une armée européenne, dotée de l’arme nucléaire, a trouvé une nouvelle rampe de lancement. Inimaginable il y a peu, elle paraît d’autant plus légitime que l’Union européenne a démontré son unité face à la Russie et sait, fort pertinemment, qu’elle ne pourra pas toujours compter sur les États-Unis.

Le 27 février 2022, la République fédérale est définitivement entrée dans l’ère post-Merkel. Malgré son bilan positif, l’ancienne chancelière laisse deux talons d’Achille derrière elle : sa politique énergétique et sa politique militaire. Si le nouveau gouvernement est encore loin d’avoir pallié les déficits de la première, il vient d’entamer le rétablissement de la seconde. Et ceci, grâce à un chancelier social-démocrate et à une Ministre des Affaires étrangères verte, ce qui n’est pas loin s’en faut, le moindre des paradoxes !

 

 

Gilbert Casasus

Gilbert Casasus est professeur ordinaire en Études européennes auprès de la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Politologue, diplômé de l’IEP de Lyon et docteur du Geschwister- Scholl-Institut de l’Université de Munich, il est spécialiste des processus historiques et politiques en Europe.

9 réponses à “le 27 février 2022: une date historique pour l’Allemagne…et l’Europe

    1. Vous êtes certainement plus lucide que moi. Mais, selon mes informations, c’est Poutine qui est l’agresseur d’un Etat souverain…!
      GC

      1. Oui, Poutine est l’agresseur de l’Ukraine.
        Oui, je soutiens les mesures de l’UE et CH pour la descalade, notamment les sanctions financières contre la Russie et des Russes.

        Mais je trouve inadmissible que les USA permettent que ses marchés financiers emmagasinent des bénéfices en jouant l’euro à la baisse, accélérant nos propres difficultés.

        Je trouve que les USA devaient nous soutenir; le trésor américain doit donc acheter de l’euro massivement.

        1. Oui, les USA peuvent plus soutenir l’Europe. Je ne suis pas un partisan des Etats-Unis. Mais, aujourd’hui, le premier adversaire, ennemi de l’Europe est la Russie.
          GC

  1. Très intéressante analyse et surtout pertinente. Pour le second talon que vous évoquez avec raison, la raison et le bon sens là aussi vont l’emporter car sans l’atome on voit mal comment “électrifier toutes ces voitures et tous ces appartements”. Ce sera aussi l’occasion pour le couple franco allemand qui est indissoluble pour notre plus grand salut, de marcher sur ses deux pieds

  2. “Malgré son bilan positif, l’ancienne chancelière laisse deux talons d’Achille derrière elle : sa politique énergétique et sa politique militaire.” Mais c’est une plaisanterie ou quoi? Cette femme, sous des allures modestes, était obsédée par le pouvoir et adorait qu’on la surnomme “la femme la plus puissante”. L’énergie et la défense sont justement au coeur de la puissance d’un état au XXIème siècle, ce qu’elle a superbement ignoré pendant quatre mandats. D’ailleurs, il ne vous a pas échappé que ce sont l’UE et l’Otan qui mènent le combat militaro-politique contre l’aggression russe et non Berlin. Son bilan est, à tous égards, catastrophique. Même dans les technologies de pointe, l’Allemagne est en décrochage.

    1. N’ai pas eu pour habitude d’épargner Angela Merkel. Comme dans cet article. Mais, une chancelière réélue quatre fois ne peut pas être “catastrophique”.
      GC

    2. @Stay Behind: Si le bilan d’Angela Merkel est “catastrophique”, que vous restera-t-il comme adjectif pour qualifier celui de Poutine?!

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