De l’empire des Habsbourg à l’Union Européenne

CAROLINE DE GRUYTER (photo). Basée à Bruxelles, la journaliste et politologue néerlandaise tente une robuste mise en forme de ce qui apparaît couramment comme une simple analogie malveillante.  

Qu’est-ce au juste que l’Union Européenne ? Officiellement, une association d’Etats d’un genre très particulier (sui generis). Les « pères » de l’Europe, à commencer par les français Jean Monnet et Robert Schuman, avaient en tête le modèle fédéral américain (Etats-Unis d’Europe). Jusqu’à Jacques Delors compris, la difficulté fut de le réaliser sans passer par de nouvelles guerres d’indépendance ou de sécession. Depuis 2005 et l’échec du projet de constitution européenne, rejeté par référendum en France et aux Pays-Bas, il n’est plus question de fédération. La thématique identitaire s’est passablement brouillée.

A quoi voudrait-on d’ailleurs que l’Union Européenne ressemble ? A rien justement, pour la paix du ménage continental, inestimable dans cette grande famille géopolitique. Elle se met dès lors à ressembler plus encore au Saint Empire romain-germanique, objet réputé si peu définissable. En quelque sorte devenu franco-germanique avec l’UE, après trois guerres nationales dans le bassin du Rhin. Et « saint » pour les valeurs laïcisées mais néanmoins sacrées de la démocratie libérale, sur lesquelles les Européistes refusent de transiger. Qu’ils rêvent même d’imposer au reste du monde. Par l’exemple tout au moins, au risque de ne susciter qu’ironie et exaspération.  

Signalé par Isabelle Ory sur Twitter, « journaliste en Europe » comme elle s’intitule, Bretonne basée à Bruxelles pour rtsinfo à Genève et L’Express à Paris, ce livre tout à fait insolite signé d’une autre correspondante rompue aux institutions communautaires, Caroline de Gruyter : «Monde d’hier, monde de demain, voyage à travers l’empire des Habsbourg et l’Union Européenne» (*). Le titre original néerlandais est un peu moins vague si l’on en croit Google translate  : « Ce n’est pas mieux maintenant », pourrait-on dire (« Beter wordt het niet »).

Caroline de Gruyter, qui porte bien sa particule, a aussi passé quelques années à Vienne. Elle s’est mieux rendu compte là-bas à quel point l’Union Européenne, à force de vouloir ne ressembler à rien, faisait irrésistiblement penser à l’Europe des Habsbourg : hétéroclite, divisée, indécise, maladroite, impuissante. Mais formidablement résiliente. Avis à celles et ceux qui redoutent ou espèrent la dislocation de l’UE à l’occasion de chaque nouvelle crise politique : entre le Saint Empire romain-germanique(962-1806) et l’Empire austro-hongrois qui l’a prolongé jusqu’en 1918, ce grand ensemble a duré près de mille ans.

Il s’étendait au XIXe sur une bonne partie de l’Europe centrale, Ukraine comprise à l’Ouest du Dniepr. Sa périphérie n’a cessé d’évoluer jusqu’à la fin de la Première-Guerre mondiale, lorsque les monarchies impériales se sont effondrées dans le sillage de la Révolution russe. Nul ne sait aujourd’hui ce que le monde sera devenu dans longtemps, où en seront la Chine et les Etats-Unis par exemple, le protectionnisme ou les idéologies en général, mais le scénario d’une Union Européenne millénaire n’est peut-être pas complètement irréaliste. Impossible en revanche de se représenter son contenu politique et institutionnel dans… ne serait-ce qu’un ou deux siècles. Surtout s’il change à chaque génération.    

« Avant le Brexit, lance Caroline de Gruyter, il y avait trois grands pays dans l’Union : l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Les Allemands sont légalistes, les Français étatistes, les Britanniques libéraux. A Bruxelles, ces trois cultures n’arrêtaient pas de s’opposer. L’approche libérale a maintenant disparu. Son effacement renforce la puissance de l’Allemagne et de la France. Quand ces deux pays veulent quelque chose – par exemple le plan NextGenerationEU, pour pallier les conséquences de la pandémie – les pays plus modestes peinent à s’opposer à leurs projets. Ils parviennent tout au plus à faire passer quelques nuances et retouches. Ils créent des coalitions informelles, souvent opposées les unes aux autres, pour réduire l’influence de l’axe franco-allemand. » C’est à peu près ce qui se passait dans l’Empire des Habsbourg par rapport à l’Autriche et à l’ingérable Hongrie (déjà).  

L’auteure interroge Emil Brix, directeur de la prestigieuse Académie de diplomatie de Vienne, sur ce qui lui paraît être le plus important actuellement : le libéralisme a-t-il un avenir en Europe ? Et si oui, jusqu’où peut-il aller ? «La réponse vient toujours en premier lieu d’Europe centrale, répond l’ancien ambassadeur. A la fin de son existence, l’empire des Habsbourg a été le théâtre d’une grande expérience libérale. Les années précédant 1914 coïncidait avec une phase de mondialisation triomphante. Mais le système ne pouvait supporter un tel choc. Les décisions venaient de trop haut. L’empire était trop décadent. Les provinces ne suivaient pas. Ceux qui croient qu’une union politique pourrait fonctionner en Europe se bercent d’illusions. L’expérience des Habsbourg le montre : c’est impossible. Elle a été tentée, et tout ce qu’elle a donné, c’est deux guerres mondiales. » Aïe. Ne nous voilà guère avancés par rapport au libéralisme, mais la loi de Godwin et cet art de l’esquive font apparemment partie du jeu.

L’historien viennois Josef Ehmer est de son côté intarissable sur les ressentiments persistants des « petites » nationalités par rapport à la langue allemande tellement dominante à l’époque. « Les mythes victimaires ont la peau dure. Ils compliquent singulièrement la résolution des questions relatives aux minorités. L’empire des Habsbourg a beau avoir rendu l’âme il y a un siècle, les Hongrois ne sont jamais longs à se plaindre que l’Autriche veut les dominer. (…) Ces réflexes ne disparaissent pas. La moindre critique adressée par l’Union à un ancien pays du bloc de l’Est fait grimper tout le monde aux rideaux : cela réveille le souvenir de la période communiste et des oukases honnis de Moscou. Comme si l’on pouvait comparer Bruxelles et Moscou. Ces réactions ont de quoi nous inquiéter, au sein de l’Union. »

Alors que faire ? « La réaction de l’Union est intéressante à observer, répond Ehmer. Elle déplace les problèmes sur le terrain juridique. Elle les judiciarise. Les Habsbourg procédaient exactement de la même façon. Dès que les droits d’un groupe linguistique étaient en jeu, ou qu’une question politiquement sensible se posait, ils faisaient appel au juge. Il y avait à Vienne trois hautes cours de justice susceptibles de traiter les affaires n’ayant pas trouvé de solution politique. (…) Cela permet de gagner du temps, c’est important. »

« L’armée habsbourgeoise avait des soldats loyaux, précise la journaliste-politologue dans ses conclusions, mais elle n’était ni assez grande ni assez forte pour défendre simultanément tous les districts de l’empire. Et il y avait un problème supplémentaire. L’écrasement de l’armée française entraînerait pour la France des pertes de territoire, voire la disparition de son roi, mais le pays continuerait d’exister. Cette existence découlait d’une réalité permanente. Les Habsbourg ne pouvaient s’appuyer sur rien de tel. Ils gouvernaient différents peuples qui ne continueraient peut-être pas à cohabiter sans eux.

« Cette faiblesse existentielle rendait les Habsbourg particulièrement fragiles. (…) Partagée aujourd’hui par l’Union Européenne, elle contraignait les souverains à d’incroyables numéros d’équilibrisme. (…) Cette laborieuse complexité explique par exemple pourquoi les capricieux Hongrois n’arrêtaient pas de se rebeller eux-mêmes contre la « domination viennoise », sans envisager une seconde de quitter l’empire. Ils avaient tout intérêt à y rester. Qu’ils se comportent aujourd’hui de la même manière dans l’Union en dit long sur les Hongrois. Mais cela en dit tout aussi long sur la ressemblance existant entre la Vienne de l’époque et la Bruxelles d’aujourd’hui : l’esprit du temps a changé, mais le mode de gouvernement est le même. » Le fait que la démocratie libérale est passée par là n’a pas l’air d’y avoir changé grand-chose.  

* Caroline de Gruyter : «Monde d’hier, monde de demain, voyage à travers l’empire des Habsbourg et l’Union Européenne», Actes Sud, 2023, 350 pages.           

                 

 

 

 

  

 

  

    

        

 

 

 

 

        

François Schaller

Ancien de la Presse et de L’Hebdo à Lausanne. Rédacteur en chef de PME Magazine à Genève dans les années 2000 (groupe Axel Springer), et de L’Agefi dans les années 2010 (Quotidien de l’Agence économique et financière). Pratique depuis 1992 un journalisme engagé sur la politique européenne de la Suisse. Ne pas céder au continuel chantage à l'isolement des soumissionnistes en Suisse: la part "privilégiée" de l'accès au marché européen par voie dite "bilatérale" est dérisoire. C'est tout à fait démontrable avec un peu d'investigation. Des accords commerciaux et de partenariat sur pied d'égalité? Oui. Une subordination générale au droit économique, social et environnemental européen? Non. Les textes fondamentaux: Généalogie de la libre circulation des personnes https://cutt.ly/1eR17bI Généalogie de la voie bilatérale https://cutt.ly/LeR1KgK

9 réponses à “De l’empire des Habsbourg à l’Union Européenne

  1. Plutôt intello-philosophique… et focalisé sur l’Autriche-Hongrie !!! Et l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Grèce, les pays du sud ne font-ils pas aussi partie de notre belle Europe ??? Mais peut-être faudrait-il se farcir la lecture de ces 350 pages ? Je reste sur ma faim.

  2. Si la RTS persiste à maintenir Isabelle Ory comme correspondante à Bruxelles, les chances que nous diminuions la redevance resteront élevées. Il serait d’ailleurs plus sincère de la désigner comme “détractrice de la Suisse à Bruxelles”. En espérant que Caroline de Gruyter soit à l’aise avec la langue de Molière pour la remplacer.

  3. Intéressant d’ouvrir le DHS – Dictionnaire historique de la Suisse, entrée Saint-Empire romain germanique, puis Recès de la dette impériale (1803). On entrevoit comment, en matière de neutralité et de souveraineté territoriale, ceci explique cela, surtout en ce moment même.

  4. Un Empire , par définition est un grand ensemble de pays dépendants d’une seule autorité…
    Tous les Empires sont mortels … et tous avides de conquêtes *( de l’Empire Mongols jusqu’au Habsbourg en passant par le Romain, l’Ottoman, le Napoléonien, le soviétique etc…) *Par exemple, on nous dit – et c’est possible-que la Russie de Poutine veut reconstruire l’Empire URSS… mais dans le même temps ,l’Empire UE/Otanien s’élargit lui aussi …
    Plus un Empire est grand, plus il est difficile à contrôler , les divisions y sont plus nombreuses et les résistances locales y sont plus fortes ; plus, alors il devient autoritaire, voire policier .
    PS. ; Merci à ETTER pour sa référence au DHS… je ne connaissais pas ..

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  5. Les thèses Habsbourgoises de Madame de Gruyter sont intéressantes. Je les ai déjà lues dans un autre contexte, viennois celui-ci, il y a une demi douzaine d’années. Dans les faits, la guerre poutinienne contribue à déplacer, au sein de la Communauté Européenne, les centres du pouvoir et de la décision à l’est du Rhin et au delà. On perçoit que les pays des facades maritimes atlantique et méditerranéenne se transforment en centres de culture et de loisir, alors que les pays terrestres sis au centre et à l’est de l’Europe s’accaparent inexorablement puissance et influence au sein de la communauté.

  6. Il y a quelques années, en fouinant dans une “foire aux livres” j’étais “tombée” sur un livre
    qui, pensais-je alors, allait enfin m’informer de l’histoire de la marche de Radetzky de Johan Strauss ( les “Sîssi” avec Romy m’avaient marquée.)
    Mais c’était une toute autre histoire que racontait ce livre écrit par Joseph Roth, “La Marche de Radetzky”… une sorte de réponse à celle de Strauss… même si la nostalgie nous fait préférer cette dernière…
    Pour comprendre le déclin de l’Empire austro-hongrois, “La marche de Radetzky” de Joseph Roth apporte un certain éclairage… Après la célèbre “Marche de Radetzky” de Johann Strauss à la gloire du maréchal du même nom, héro de la bataille de Custoza sur l’armée sarde en 1848 – l’Empire était alors au faîte de sa gloire – celle de Joseph Roth raconte le commencement de la fin de l’Empire, après la bataille de Solférino. Dans le roman, cette défaite a aussi son héro : le solda Trotta, qui sauve l’Empereur François-Joseph durant la bataille. C’est en suivant cette famille, le héros anobli, son fils devenu préfet, son petit-fils égaré, que l’on peut sentir la déliquescence de l’Empire.

    “Les fonctionnaires de l’Union européenne devraient lire ou relire ce roman s’ils ne veulent pas, comme le préfet von Trotta, se réveiller un jour en constatant que l’Union est morte depuis des années. La Marche de Radetzky de Joseph Roth nous ramène à la fragilité des empires, autant qu’à leur manière de survivre longtemps à leur mort. Une réalité oubliée par l’Union européenne.” (Grand Continent, “La Marche de Radetzky”)

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