Irrational Man: la direction d’acteur

 

Pour mieux comprendre que Woody Allen passe mieux en Europe qu'aux Etats-Unis (sa première source de revenus quand même), ses nouveaux films méritent le détour par le web et ses commentaires dans le monde anglophone. On se rend compte par exemple que le public cible est en général bien plus réceptif que la critique. Le plus difficile a toutefois l'air de se trouver dans le mélange des genres. Irrational Man est un drôle de mélo combinant grosse comédie, fable philosophique, conte moral, intrigue, suspense, satire sociale, sans doute d'autres choses encore et ça fait beaucoup. Ça ne fonctionne que si c'est globalement triste et drôle, et ce n'est drôle que si ça fait au moins sourire.

L'exégète américain ou britannique a tendance à prendre chaque dimension séparément pour en relever les insuffisances. Oubliant qu'il ne s'agit que d'un divertissement poétique et très distancé, à prendre si possible au sixième degré. Que l'énigme, l'action, la dramaturgie soient loin des modèles cinématographiques ou littéraires qui les ont inspirés n'a guère d'importance. Elles ne parlent que rapportées au mélo, spécialité dont l'invraisemblance est précisément l'une des caractéristiques.

Inutile de vouloir que les références philosophiques aient en plus une quelconque profondeur. Des noms surgissent dans le dialogue, de Kant à Beauvoir en passant par Spinoza et Heidegger. Des standards. Ce sont des termes poétiques. Les citations correspondantes (si elles sont réelles) n'ont en général ni queue ni tête. Il s'agit de pure poésie, existentialisme devient un son qui évoque à chacun quelque chose d'assez différent. Les concepts et raisonnements, leurs auteurs au panthéon de l'histoire de la pensée, se contentent de sonner. De produire ou reproduire l'impression fascinante et si rassurante que de grands personnages ont donné un sens à l'humanité. Il s'agit aussi de pédanterie très ordinaire dans la bouche du prof de philo qui reluque déjà la jeune première de classe désorientée buvant ses paroles. La séduction n'est pas étrangère à la poésie. Tout le monde comprend cela tout de suite, mais peut-être moins dans le monde anglophone (ce qui paraît tout de même difficile à croire).

Même chose s'agissant de Dostoïevski, auteur fétiche de tant d'écrivains et artistes qui l'ont souvent peu lu sans que ce soit nécessaire. Allen avait dit à l'époque de Match Point qu'il s'était inspiré de Crime et Châtiment. Que retrouve-t-on de Crime et Châtiment dans Match Point? Rien sinon de l'ambiance, celle des premières pages, de la cage d'escalier après l'assassinat. Match Point est un conte moral à l'envers suggérant clairement que le crime parfait est possible avec un peu de chance, qu'il ne requiert surtout ni culpabilité ni remord. De l'antithèse brute par rapport à Dostoievski.

Crime et Châtiment fait cette fois partie du récit, mais il ne fallait pas s'attendre à un parti pris didactique et plan-plan. On comprend vaguement après coup que cette histoire d'homme irrationnel renvoie à l'éternelle question de la fin et des moyens. Le bien justifie-t-il tous les moyens? Non, évidemment. Encore que. Il peut s'agir d'un bien très supérieur, transcendant en quelque sorte la question du bien et du mal. Va-t-on reprocher à Rousseau d'avoir abandonné ses enfants? Aurait-il changé la face du monde s'il avait perdu son temps à s'en préoccuper? Va-t-on faire le procès des Alliés parce qu'ils ont anéanti sous les bombes des centaines de milliers d'innocents pour neutraliser l'Allemagne et le Japon? Est-ce si important que Che Guevara et les dirigeants communistes du XXe siècle aient été des criminels de guerre? Faut-il en vouloir à Woody Allen d'avoir épousé sa fille adoptive lorsque l'on sait l'oeuvre monumentale qu'il va laisser dans l'histoire du cinéma?   

Toute la question est évidemment de savoir à partir de quand, ou de quoi la fin justifie tant de mauvais moyens. C'est là que la vie entre en scène et que les choses cessent d'être simples et logiques. Woody Allen semble reprocher aux existentialistes, dont Dostoievski passe souvent pour un précurseur, d'avoir laissé la limite descendre très bas. Ne suffit-il pas qu'un bien soit un bien, hum, même modeste à l'échelle universelle pour justifier certaines mises en oeuvre peu reluisantes? Ça descend encore plus bas lorsque le bien semble plus ou moins accessoirement consister à donner bonne conscience à celui qui l'a fait. Dans Irrational Man, il permet surtout à un héros passablement déprimé de retrouver goût à la vie et de coucher avec sa jeune élève.

Dans l'une des toutes premières scènes, on voit cet enseignant et chercheur d'exception arriver sur son nouveau campus dans une vieille Volvo toute carrée, parfait symbole de la bourgeoisie bohême démocrate grande époque de la Côte Est. Le public d'Allen comme chacun sait, qui se livre d'un bout à l'autre du scénario à son habituel exercice d'autodérision.

L'élève en question est une caricature de première de classe  un peu tête à claques, pratiquant cheval et piano, rêvant de philosophie. Dont les vieux parents recevront le vieux débris cynique dans leur salon de la même manière qu'ils invitaient précédemment un jeune gendre idéal sèchement évincé dans l'opération. Le contact avec la réalité sera brutal lorsqu'elle découvrira que son mentor idolâtré n'était qu'un vulgaire meurtrier prêt à laisser accuser un innocent à sa place (et à l'assassiner à son tour pour qu'elle se taise).

Sa colère sera immense. Contre la philosophie, les existentialistes en particulier, "ces minables philosophes français d'après-guerre" (ou quelque chose comme cela). Dans n'importe quel film français, cette scène de jeune fille hors d'elle eût d'ailleurs tout de suite donné de pénibles hurlements agrémentés de gesticulations désordonnées (se rouler par terre étant réservé au théâtre). Là, elle se met à éructer doucement, presque à voix basse. Quel effet. C'est ce qui fait la différence entre un bon et un mauvais mélo: la direction d'acteur. Woody Allen n'est-il pas un magicien dans ce domaine?

John Mayall aux Docks: report to A.W.

Alors c'était great de chez great, public de vieux, popu, crad juste ce qu'il fallait par rapport à l'affiche, avec quand même une relève un peu plus relevée. J'étais avec A. (le survivant), nous n'avons vu personne que nous connaissions (les notables sont en vacances d'octobre). 83 ans. Pffff… Ben trois de plus que lors de son dernier passage aux Docks (je n'y étais pas mais A. oui comme tu sais). Un extraterrestre du Chicago Blues avec chevelure blanche bien trop soignée (sans chapeau, première faute de goût), terriblement rougeaud et british sur le museau, qui a remisé sa musculature longiligne pour une chemise hawai à manches courtes. Verte clair. Un désastre. Le voile de sa voix assourdie aux capitons résiste plutôt bien (83%). Il est prodigieux à l'harmonica, touchant à la guitare, ennuyeux aux claviers (beaucoup de claviers). Les musiciens sont plus jeunes, mais plus vraiment jeunes. Guitariste irréprochable évidemment, aux allures de Gallois (pourquoi tant de laideur), bassiste patibulaire, de reggae apparemment, sorti de Birmingham si ça se trouve, bien efflanqué, qui avait surtout l'air d'une teigne égotique et s'est permis d'aligner une demi-douzaine de solos d'une grande virtuosité inspirée. Ca déménage avec une précision inhumaine, un peu trop sobre et basique quand même. Presque scolaire, mais c'est du Mayall. A part d'avoir découvert Clapton et le pauvre Mick Taylor dans les sixties (fin de carrière vraiment difficile), ce gars pourrait se vanter d'avoir produit une oeuvre immense de compositeur, interprète et orchestrateur sans avoir jamais sorti un tube. Sans être repris nulle part. Du simple, de l'authentique, ça doit être ça qui le rend si important. Il manquait de toute manière un instrument pour rendre ce blues un peu moins blueseux (ce qu'il ne mérite pas): slide, sax, trombonne, violin, flûte, pourquoi pas un hautbois, un cor?! Non: un accordéon (ça marche à tous les coups). C'était néanmoins formidable et ça nous a beaucoup émus. 

Amy: à propos de fétichisme

 

Il y a deux options pour un docu sur la Winehouse: musicale et people. Celui-ci sonne résolument people, instructif et cadrant quand on a suivi d'assez loin le grand défrayage de chronique d'avant disparition glauque et programmée (tragique en termes littéraires, mais ça paraît un peu galvaudé dans ces circonstances). Amy Winehouse avait tout pour elle et du pas facile, elle a tout perdu, elle n'est plus là, c'en est triste à pleurer.

Alors qui l'a tuée? La gloire précoce comme pour bien d'autres, le show business (l'argent n'a pas trop l'air en cause pour une fois), son pesant de père, son imbécile de mari? Il y a évidemment deux ou trois choses à dire de cette tête à claques de Blake Fielder-Civil. Homme battu, amoureux néanmoins à l'entendre, qui pense encore à elle tous les jours disait-il l'autre semaine dans un tabloïd. C'est bien la moindre des choses lorsque l'on est soupçonné d'être la cause quasi-officielle de l'une des plus grandes fatalités musicales d'un siècle qui ne fait que commencer et qui ne s'annonce pas très bien. Le pire, c'est évidemment qu'il s'en défend, affirmant même qu'Amy avait déjà des dépendances avant leur sinistre rencontre en 2005 (deux ans après Frank, deux avant Back to Black). Laisse tomber, Blake, c'est de tout autre chose dont il est question. Contente-toi de donner des conseils dans les centres de rehab.

Entre apparences et réalité, avec ou sans son Blake, cette femme fut touchée par la grâce. La grâce musicale. C'est d'ailleurs ce que le film suggère, puisqu'il n'y est jamais question de façonnage ni d'affinement. Comme si c'était venu tout seul, mûri et abouti. Elle noircissait des cahiers de paroles, mais où sont les portées, croches, double-croches, les compositions? Ses copines très middle-class n'ont pas l'air d'y toucher non plus. Amy venait d'un milieu ashkénaze petit bourgeois, son père aimait le jazz vocal comme beaucoup de poseurs de fenêtres devenus chauffeurs de taxis. Sa grand-mère vivait dans la nostalgie des fifties. Ils chantonnaient, elle les aimait, puis s'est retrouvée comme par magie à remodeler la soul avec deux méga-rengaines simultanées, d'une solennelle modernité, l'une signée l'autre cosignée, qui hanteront longtemps encore les centres commerciaux sur cinq continents.

Un autre documentaire accessible sur Youtube aligne des témoignages très différents (The Girl Done Good: A Documentary Review). Amy Winehouse a fréquenté des écoles de musique et des musiciens depuis l'âge de huit ans. Elle ne s'est pas contentée d'écouter les références historiques mentionnées et remerciées dans le livret de Frank. Elle les a travaillés très tôt, retravaillés, rêvassés, réinventés. Sa culture, sa technique, son style n'étaient peut-être pas de son temps, toute sa personnalité a pourtant permis d'en faire… d'en faire quoi au juste? La nouvelle première voix d'un passé américain exhumé pour la centième fois à Londres, à une époque qui n'en demandait certainement pas tant? Parce qu'ils l'ont sentie capable de faire soupirer tout New-York et ses larges environs, les milieux artistiques du Royaume-Uni l'on aussitôt adulée.    

"Tant de maturité à dix-huit ans, lui dit son producteur Salaam Remi sur un drôle de ton (dans Amy). Qu'est que ce sera à vingt-cinq?" En voilà un qui semble avoir pressenti quelque chose. A vingt-cinq ans, la star Amy Winehouse n'a plus de moustache, mais elle ne sait déjà plus du tout où elle en est. Epuisée de ne pas savoir comment s'y prendre pour commencer à concevoir et réaliser le troisième album sublimissime que tout le monde attend depuis si longtemps, ne voyant venir que frasques plus ou moins assumées, désarroi, pathétiques tentatives de tournées. Il ne s'agit pas non plus de s'en sortir provisoirement avec de bons styles d'adaptation. Elle eût pu faire une immense carrière d'interprète, mais madame était aussi, à ses propres yeux surtout, auteure et compositrice. Une montagne, un massif infranchissable au-delà des premières crêtes.

Dire que l'anéantissement rapide de ce phénomène musical était prévisible, c'est un peu facile après une si longue agonie. Un miracle s'est produit, sans réplique durable. Ça s'arrête un peu là. La chance complémentaire dans ce grand malheur, c'est que le dénouement est intervenu à vingt-sept ans. Personne n'a contesté une seconde, ni ne doutera jamais qu'Amy Winehouse ait eu l'envergure de se retrouver aussitôt au Panthéon fortuit des morts à cet âge limite, le déroutant Forever 27 Club. Avec Johnson, Jones, Wilson, Hendrix, Janis Joplin, Morrison et Cobain. Parce qu'il faut quand même se dire que d'autres ont disparu à vingt-sept sans cette ultime consécration. D'autres juste avant d'ailleurs (Otis Redding), d'autres à vingt-huit. Leur figure tutélaire pourrait être, disons Arthur Rimbaud (ce qui eût au moins ravi Morrison).

Rimbaud a cessé d'écrire des poèmes parce que l'inspiration l'avait lâchement déserté. Balayé à trente-cinq ans, Mozart voulait changer de genre musical. Il avait même commencé, et ça n'allait pas dans le sens du romantisme. On se demande toujours quelle tournure l'histoire de la musique aurait prise s'il avait vécu trente ans de plus. Dans leur déchéance, Brian Jones, Jimmy Hendrix, Jim Morrison parlaient aussi désespérément de passer à autre chose. Mais quoi? Amy Winehouse est peut-être morte de ne pas être parvenue à se projeter artistiquement et dignement au-delà de Back to Black. Autant convenir en définitive que ce fut mieux comme cela. 

Sticky Fingers: it’s only fetishism

 

Quand on entend que des versions studio inédites de Sticky Fingers sont déjà sorties depuis plus de trois semaines, on ne se pose pas trop de questions: départ à la Fnac d'en face. On en revient sans même avoir regardé précisément de quoi il s'agissait, et c'est là que ça se gâte. Il y a d'abord le Sticky Fingers que l'on a déjà eu dix fois, en vinyle, compact, après l'avoir fracassé, fondu, perdu, prêté, jeté. Pfff… Quand Dylan sort ses bootlegs, y ajoute-t-il les albums historiques de référence que tout le monde connaît par coeur?

Il y a ensuite le bonus annoncé, mais ce ne sont que cinq enregistrements sans affectation particulière…

Brown Sugar. Le monument le plus surfait de l'immense répertoire Jagger/Richards, qui a sans doute permis de tuer un père au moins, d'en finir avec les interprétations sans fin de Chuck Berry. Avec Eric Clapton et Al Kooper… Evidemment, mais où sont-ils? On identifie quand même trois fois deux mesures de Clapton en slide, calées entre deux riffs. Bon.

Wild Horses. On n'en peut plus de ce truc, c'est bientôt devenu pire qu'Angie.  En acoustique, et alors? L'original, ce n'était pas de l'acoustique? Il faut se concentrer pour saisir la différence. Pourquoi pas I Got the Blues plutôt, juste une fois, ce modèle incomparable de R&B académique, affolant de simplicité, d'harmonie, d'émotion, si peu joué sur scène, très rarement réinterprété (sauf par Carla Bruni)? Please, retrouvez-nous les chutes de I Got the Blues. —  https://goo.gl/cCJems

Cant you hear my knocking.  OK, pour l'intro. Et le désordre très habité qui s'ensuit. Ça aide d'ailleurs à saisir pourquoi la version définitive l'a été.

–  Bitch. Extended version. Quand l'album est sorti (ou la face B de Brown Sugar), d'aucuns y ont vu un signe de déclin. Les Stones dans le blues-rock linéaire gonflé à l'hélium, quelque chose d'à peu près aussi creux que Zeppelin, des années après Satisfaction? Quelle déception. Le thème a donné ensuite de grands moments d'impro. Là, on se rend bien compte que c'était fait pour cela dès le départ. Et que cette version longue, pas assez malheureusement, coupée d'ailleurs et c'en est frustrant, pouvait tenir encore une heure.

Dead Flowers. Country blues-rock re-académique. Une perfection, fidèle jusque dans les arrières petits détails, forcément sans surprise. Les Stones n'ont d'ailleurs jamais réussi à en faire autre chose que ce qu'ils ont sacralisé dans Sticky Fingers

… précédant autant de standards emblématiques de la scène, captés à l'époque. Toujours les mêmes Live With Me, Stray Cat Blues, Love in Vain, Midnight Rambler, Honky Tonk Women… Une sorte de Get yer ya-ya's out sans magie, dont l'archangélique pièce rapportée Mick Taylor (tout juste vingt ans) reste un demi-siècle plus tard la principale curiosité (voir ça aujourd'hui en DVD, dans Ladies and Gentlemen  d'abord, pour le cinéma, ensuite repris ici d'une télé au Marquees, c'est évidemment tout autre chose, surtout les doigts de Mick Taylor précisément, et de Bill Wyman qui fut un grand bassiste dans son genre quoi qu'on en dise).

Pourquoi revenir sur ces titres, essorés dix mille fois en public, et les associer comme cela à Sticky Fingers, dont on a tant lu et entendu qu'il s'agissait d'une rupture, d'un nouveau départ? Mick Jagger, qui travaille sur la postérité depuis tant d'années, aimerait peut-être que l'on se rende mieux compte que les fondements de cette épopée musicale, du point de vue de la composition et de l'orchestration, furent en réalité Beggars Banquet et Let it bleed. Une véritable éclosion. Avant Sticky Fingers et Exile on the Main Street, entre Jones et Taylor, quand Richards (encore relativement en bon état) avait fait l'intérim et s'était occupé de tout. Libéré de tout. Fixant au passage un style définitif déclinable à l'infini, d'une profondeur insondable, jamais égalé ni même imité depuis lors

La chose est entendue, tous les fonds de tiroir des grands génies du rythm'n'blues au sens large, qui ont formaté entre 1965 et 1975 la musique populaire universelle pour des décennies (deux siècles peut-être comme c'est parti), ne se valent pas. Les tiroirs n'ont d'ailleurs pas la même surface, parce que la conservation n'a pas été semblable (Dylan savait tout jeune qu'il allait rester dans la grande histoire de la musique, c'est plus difficile de le penser des Stones). Le live, ce n'est qu'une réplication sans fin. Les tâtonnements, tentatives, variantes d'avant chef d'oeuvre, ou pendant, ou juste après, c'est autre chose. On s'y plonge, on s'y accroche, on y revient toujours, par pur fétichisme. Mais c'est aussi pour essayer, et réessayer de comprendre. En vain.  

Le théologien Karl Barth disait que Bach et Mozart étaient à ajouter aux preuves de l'existence de Dieu. Théorie du chaos mise à part s'agissant des Stones (ça leur irait un peu trop bien), comment est-ce possible que des gars a priori aussi ordinaires, limite restreints (on ne parle pas de leurs dix ans de maturation) aient pu concevoir et réaliser des rengaines aussi créatives, puissantes, irradiantes, éternelles, dans un registre pourtant traditionnel et foncièrement déprimant? Même les musicologues estampillés stonologie semblent s'y perdre lorsque les mêmes en viennent à proclamer Sticky Fingers meilleur album d'un groupe qui en a aligné une dizaine au plus haut niveau, et Exile on the Main Street sommet peu contestable du pop-rock en général. Ce n'est peut-être pas si contradictoire. 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

     

American Sniper: tant de controverses et d’impuissance

 

A cause d'un succès immense et inattendu probablement, parce qu'il s'agit d'un film de guerre, un bon ce qui est rare en soi, que la guerre et l'héroïsme intriguent toujours autant, mais que les guerres contemporaines inspirent peu le cinéma. Les équipements personnels des guerriers manquent peut-être de poésie, de romantisme. Le spectacle des armures devient vite lassant par rapport à celui des êtres humains qui les habitent. Comparer le hockey sur glace, le football américain au football tout court… Bon.

Le film colle de près aux grandes préoccupations implicites de l'époque, mal assumées, difficiles à formuler. D'où la controverse la plus téléphonée du moment: American Sniper fait l'apologie de la guerre et de la violence. Non non, pas du tout, c'est un film antiguerre. Ce que l'auteur concède aussitôt, par gain de paix. Il n'a plus l'âge d'entrer dans de vaines polémiques, et les pacifistes sont devenus bien trop méchants.

American Sniper n'est pas un film ambigu, c'est la réalité qui l'est (et l'a toujours été). Le monde développé veut combattre la barbarie, mais sans effusion de sang. Sans victimes collatérales, surtout de son côté. Un soldat de métier qui va se battre en Irak, c'est vraiment trop cruel pour son épouse et leurs bébés. Heureusement qu'il revient régulièrement à la maison, mais il a l'air tellement bizarre, comme si sa vie de combattant, c'est-à-dire de tueur, le perturbait. Avec tous les risques que cela comporte pour les enfants. De toute manière, à quoi rime cette guerre (basée en plus sur des mensonges, ce qui est très vilain)?

American Sniper est un grand film d'actualité dont on ressort avec une seule conviction: le monde civilisé au sens de la modernité, sa démocratie, son capitalisme probalement, vont durer longtemps encore par inertie, sur un mode défensif de plus en plus retranché. Ils n'ont pourtant guère de chance de survie face à la coalition de leurs ennemis dans le monde. Face à la détermination de cette négativité surtout, la gloire ascensionnellle et contagieuse dans la violence et la destruction. Autant de virilité ordinaire, tournée officiellement en dérision du côté de la civilisation bourgeoise pathétiquement émotive et décadente. Cette virilité devenue grotesque, à peu près disparue d'Europe et d'Amérique, discréditée face au vrai courage qui est aujourd'hui de se consacrer humblement à son foyer, ses enfants, ses amis, les déshérités, l'intérêt général et local, en ayant si possible quelques loisirs insifgnifiants.

Quelle grande cause, d'ailleurs, mérite que l'on devienne un tueur en série, même sous les drapeaux? Depuis la Seconde Guerre mondiale, il n'y en a tout simplement plus. Personne ou à peu près, lors des commémorations de 1945, ne s'émeut pourtant qu'il ait fallu raser des villes allemandes et japonaises peuplées en grande partie d'innocents. Des dizaines de films ont mis en scène des équipages héroïques de forteresses volantes, des gamins traqués par l'ennemi s'en allant larguer des bombes sur des civils. Sans qu'il soit question d'ambiguïté. Et personne ne sait aujourd'hui ce qu'il faudrait pour que le monde occidental renonce à ses états d'âme, sa quête de confort moral, de confort tout court, pour s'en aller libérer ou pacifier durablement des peuples, autrement que du bout des doigts avec des gants. 

Aucune guerre totale ne semble plus possible, c'est ce que thématise assez bien American Sniper. Comment le serait-elle d'ailleurs si les soldats munis d'un smartphone ont la possibilité d'appeler leur copine au secours à dix mille kilomètres lorsqu'ils sont pris dans une embuscade? Les guerres totales, ce sont les autres qui les décident unilatéralement. Plus ou moins saintes, entreprises précisément contre l'Amérique et ses alliés, qui auront toujours bien d'autres préoccupations et priorités. Menées avec une légitimité à toute épreuve qui réserve une solide victoire finale: les Etats-Unis ne sont-ils pas responsables en premier et dernier ressort de tous les désordres, même à leurs propres yeux? La scène du sniper qui abat un enfant et sa mère courant vers un détachement de marines bombe à la main fait partie des controverses. Comment peut-on tuer un enfant? Celle du djihadiste qui tue un autre enfant en lui trouant le crâne avec une perçeuse de chantier n'a fait l'objet d'aucune indignation.

La grandeur de ce film vient de ce qu'il ne cherche nullement à susciter de prise de conscience, à provoquer un quelconque sursaut. Il n'y a aucun regret à avoir, ce qui ne dispense pas d'une certaine lucidité sur la position de faiblesse sans rémission dans laquelle se retrouvent les héritiers des Lumières (pour le dire avec emphase). Pas l'ombre d'une nostalgie de l'Amérique unie et sûre d'elle débarquant en Normandie. Tout le monde a compris que cela ne se reproduirait plus. Les Etats-Unis font encore la guerre selon les moyens du moment, des fonds de tiroir. Ils la cessent comme au Vietnam lorsque l'opinion publique s'est lassée, en proie au doute, saturée d'images insoutenables, ouverte à la perspective supérieurement raisonnable d'une défaite humiliante. American Sniper est en ce sens l'oeuvre authentique d'un vieillard républicain, bien désabusé et remarquablement perspicace. 

Birdman: le syndrome de Nina Simone

Tout n'a peut-être pas été dit sur ce film-événement sans grand intérêt au premier abord: une sorte d'exercice de virtuosité à très haut niveau dans le jeu, la mise en scène, le synopsis, la bande son, la manipulation des clichés… D'accord. De grands acteurs américains qui tiennent des rôles de grands acteurs américains. On voit quelques dessous du star-système, ses divas égocentriques, mégalos, perverses. Pas toujours brillant, mais tellement plus intéressant, humain, pathétique, douloureux… Tout aussi enviable surtout: même infernale, la vie dans le Panthéon ne vaut-elle pas mieux qu'en classe moyenne supérieure?

Hollywood sur-oscarise ensuite l'affaire pour ne rien arranger. Ce n'est pas la première fois que l'industrie du cinéma récompense l'industrie du cinéma parlant de l'industrie du cinéma. Il n'y a d'ailleurs pas qu'elle à avoir institutionnalisé l'autocongratulation au carré sur des bases annuelles. C'eût pris des dimensions inhabituellement grotesques avec Birdman si l'on ne devait pas se rendre à l'évidence: ce film a quelque chose d'autre. C'est d'ailleurs probablement ce qui explique son succès spontané. Il parle.

Il parle même de différentes manières. C'est principalement (et tout simplement) l'histoire d'un gars qui se retrouve marqué au fer rouge et consacre sa vie à se débarrasser de ce qu'il croit n'être qu'une étiquette. Il a joué Birdman 1, 2, 3, aimerait en sortir et être reconnu pour ce qu'il est: un grand acteur. Quelle galère. Exemplaire au possible depuis qu'il a supplanté la vie des rois, l'univers des artistes regorge de ces destins contrariés.

C'est un peu le syndrome de Nina Simone. Elle aurait tant voulu faire une grande carrière de pianiste classique, la première en black, la pauvre n'est devenue qu'une immense star de la soul et ne s'en est jamais remise. Amère, aigrie, infecte sur scène, elle est morte définitivement convaincue d'avoir été victime d'un crime raciste. D'autres, comme Henri Dès, qui ne pensait certainement pas laisser de traces aussi profondes parmi les petits et leurs parents, s'en sont plutôt accommodés. Romy Schneider est si bien parvenue à se reconvertir en actrice normale qu'elle a même osé rejouer avec bonheur l'impératrice Sissi dans Louis II, l'un des grands chefs d'oeuvre du cinéma européen.

Passer son existence, ou ce qu'il en reste à se défaire d'un préjugé, d'un profil, d'une casserole, redevenir soi-même, être reconnu pour ce que l'on est réellement, ce que l'on sait faire, se heurter continuellement à des murailles humaines qui ne veulent pas vous voir autrement, n'est-ce pas un lot tristement banal? Même si tout le monde n'en fait pas un drame, parce que tout le monde n'a pas le même caractère (un euphémisme pour dire que la plupart des gens n'en ont rien à battre).

Birdman est en ce sens un film édifiant et poignant, dont la scène culminante oppose dans un bar le héros à une critique de théâtre psychorigide lui expliquant sans sourciller qu'elle avait décidé de démolir sa pièce avant même de l'avoir vue: "Vous n'êtes pas un acteur, vous n'êtes qu'une célébrité, c'est très différent." La bordée qu'elle doit alors essuyer ne la fera pas changer d'avis, mais elle aura fait beaucoup de bien dans la salle. De même que le happy end, qui montre que réussir est possible dans cette voie difficile. Fût-ce au prix d'y laisser sa peau, bien entendu. 

Timbuktu: la barbarie à visage humain

 

Avoir vu Timbuktu dans les salles au moment des événements de janvier à Paris, sans savoir très bien de quoi il s'agissait au départ, ça laisse  des souvenirs assez obliques. Une fiction, d'accord, un vrai bonheur esthétique, poétique d'Africain parisien pour public européen, une scène d'anthologie (le match de foot sans ballon), mais quel décalage avec la réalité disons ressentie du problème. Quel contraste entre ce djihad à visage humain et la sauvagerie des assassinats, des massacres, de la terreur dans le monde, en Europe, chez soi sur le web.

La pluie de Césars qui s'est abattue hier sur le réalisateur Abderrahmane Sissako coïncide à quelques heures près avec les obsèques  – oui, les obsèques – du dernier auteur en date d'une tuerie antisémite ordinaire, Omar El-Hussein, dans un petit Etat nordique plutôt tranquille, le Danemark. Cinq cents personnes, beaucoup de jeunes au crâne rasé, baskets et tenue de ville flottante, venus se recueillir en silence sans être inquiétés.  

Le triomphe de Timbuktu, les réactions prévisibles qu'il a suscitées, achèvent de convaincre que ce film, comme la plupart des grandes oeuvres d'ailleurs, est en phase avec son époque en se prêtant à toutes sortes d'interprétations bien contradictoires. Surtout quand on ne l'a pas vu, comme le premier ministre Valls probablement, twittant aussitôt sur l'héroïque et glorieuse résistance (des Maliens) à la barbarie. Quelle résistance au juste? La résistance passive, de degré zéro, consistant à vivre comme si rien n'était, voisinant sans histoire avec les coups de fouets égrenés comme un chapelet, les lapidations du samedi sur la place du village? La fuite est devenue la seule alternative.   

A quelques semaines de l'épisode Charlie-Cachère, la France pouvait-elle encenser le premier navet de la liste alors qu'un film, un bon de surcroît, même dans le registre du symbolisme élémentaire, lui était présenté? Surtout s'il est bien spécifié dans le générique qu'aucun animal mis en scène n'a été maltraité (une vache abattue et une antilope traquée).

Cet honneur très relatif ne fera pas avancer les choses d'un centimètre. On peut même comprendre qu'il soit de nature à contrarier ceux qui désespèrent, au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie, du peu de mobilisation dans le monde contre l'islamisme radical qu'ils subissent à l'échelle 1:1. N'est-ce pas insoutenable que l'on se prépare à célébrer cette année, du haut de notre suffisance républicaine, les soixante-dix ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, victoire incomparable qui passa par la destruction légitime d'une partie de l'Allemagne, Hiroshima, Nagasaki, des centaines de milliers de victimes innocentes, et que l'on reporte sine die la guerre totale contre le djihad parce qu'il semble insaisissable (le nazisme a commencé par l'être aussi), qu'il y aurait des dégâts humains collatéraux, que l'on manque de moyens financiers et militaires? De motivation populaire et politique surtout, ce qui donne à l'adversaire une puissance mentale et morale sans limite.

Le plus intéressant, le plus critiquable aussi  dans Timbuktu, c'est évidemment le comportement et la psychologie de ces djihadistes de terrain et d'arrière-scène. Pas des monstres sanguinaires. Des gars comme vous et moi, sensibles, empathiques, faibles parfois, fumant en cachette, regardant ailleurs pour ne pas voir la souffrance qu'ils infligent, rassurant et s'efforçant d'être corrects avec leurs victimes. Comme s'ils s'étaient mis au service d'une cause en sachant que ce serait difficile pour eux. Le film regorge de clichés ripolinés sur l'Afrique, les Touaregs, pas vraiment de grossièretés sur les adeptes du djihad. Ça donnerait presque envie d'engager la conversation avec eux.

Sissako pourrait dire comme Melgar qu'il n'est pas un cinéaste militant, seulement engagé. Qui risque assez peu de faire l'objet d'une fatwa. Il n'y a d'ailleurs pas vraiment d'art militant. Il n'y a peut-être pas non plus de djihad monolithique, mais des gradations dans le radicalisme et la cruauté, des spécificités régionales comme l'on dit. Les djihadistes de Sissako peuvent apparaître en Europe comme une incitation artistique, non didactique à mieux comprendre. Et Timbuktu est un film hautement respectable de sensibilisation. Le problème, comme l'écrivait Malraux dans "Les Conquérants", c'est que la compréhension est trop souvent antinomique du jugement et de l'action. On sait malheureusement qu'elle ne sera d'aucun secours s'agissant de refouler une nouvelle fois la barbarie.          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      

 

 

 

 

 

 

 

Houellebecq islamophile par l’absurde

Le meilleur moyen de comprendre le phénomène Houellebecq, c'est encore de le lire. Passés la médiocrité de l'écriture (ça ne s'est pas arrangé depuis les Particules élémentaires), la pauvreté des descriptions, les longueurs à répétition, les digressions pédantes sur la littérature, l'étalage compulsif et satisfait d'une sexualité sinistrée (celle de l'auteur si l'on n'avait toujours pas compris), il reste dans Soumission désencombrée une fiction politique et philosophique simpliste mais tout à fait saisissante. Une farce Ve République chroniquant (de nouveau) tout ce que le monde occidental tardif, économiciste et social décadent a produit de désarroi intellectuel, d'ambivalence morale, de contradictions ordinaires que l'on croyait inassumables.

Houellebecq a une vraie intelligence de cette pénible modernité à la française. Il colle à ce que la France a fait de mieux en littérature: le réalisme lourdingue. Plus dingue que lourd en l'occurrence, parce que les temps se sont heureusement allégés depuis le XIXe siècle. Mais il y a toujours un public pour cela dans le monde.

Un président de la république primo-migrant tunisien dans moins de dix ans, bien sunnite, un premier ministre qui s'appellerait François Bayrou parce que ce centriste desespérément creux représente aujourd'hui le minuscule dénominateur commun d'un probable futur front antifrontiste, tout cela n'est guère réaliste. Ce qui l'est en revanche, c'est que des enseignants de Sorbonne, toutes sensibilités politiques confondues (surtout à gauche), se convertissent un jour à l'Islam consensuel que l'on cherche à promouvoir actuellement en France. Pour conserver leur statut en gagnant dix mille euros par mois grâce à une islamisation de l'établissement financée par l'Arabie séoudite et les Emirats. L'alternative? Bénéficier d'une honnête mais humiliante retraite, ou faire de la résistance passive dans le public-laïc, à des tarifs de quasi-bénévolat.

L'histoire que Houellebecq nous raconte, c'est celle d'une France épuisée par les rivalités politiques, les illusions humanistes et la mauvaise gestion, qui se fait rattraper à quelques centimètres du sol par les pétro-dollars. En contrepartie, elle doit plus ou moins islamiser ses institutions et ses symboles. C'est dur pour une nation qui a fait de la laïcité sa religion de substitution. Elle l'a toutefois bien cherché en perpétuant un grotesque régime monarcho-présidentiel. Les autres Etats de l'Union européenne ne se contentent-ils pas, dans le scénario, d'inoffensives coalitions avec des partis musulmans minoritaires? On verra d'ailleurs que l'institutionalisation de l'Islam en Europe ne serait en définitive pas si douloureuse au point où l'on en est. Alors pourquoi ne pas s'y résoudre? C'est précisément le thème de Soumission.

Il y a quinze ans, Houellebecq faisait scandale en déclarant que l'Islam était de toute évidence la religion "la plus con". D'où les interprétations hâtives faisant de Soumission un roman islamophobe. Erreur. L'auteur a dû se documenter entre-temps (ça fait partie du job de romancier réaliste). Et tomber sur quelques qualités interprétables en tant que telles, très compatibles surtout avec certaines manies contemporaines. Le christianisme et ses avatars laïcs n'idéalisent-ils pas l'avenir, l'au-delà, au détriment du bas monde? Dans l'Islam, la création, dont l'homme fait partie, est une perfection divine qu'il faut glorifier, si possible éviter de vouloir changer tout le temps. A défaut d'adorer, les Verts peuvent au moins adhérer. Un musulman normal s'intéresse d'ailleurs fort peu à l'économie. Il n'accepterait jamais que l'industrie et l'argent régissent le monde. Qui dit mieux?

La polygamie, elle, correspond à des exigences élémentaires de sélection naturelle. Pourquoi les évolutionnistes que nous sommes s'obstinent-ils à organiser la société contre nos convictions scientifiques les plus profondes? Sans parler des hommes subissant en silence l'absurde féminisation de la société. Ils peuvent se convertir tout de suite pour abréger leurs souffrances: l'Islam est une religion d'hommes qui se contente de respecter la féminité, alors que l'on a réalisé depuis Nietzsche que le Christ passait dans les Evangiles le plus clair de son temps de travail à traîner avec des femmes (on a vu par la suite où cela menait).

Le reste à l'avenant, bien qu'il ne soit guère question de châtiments corporels ni de lapidation dans cette nouvelle France apaisée. Le plus grand romancier français vivant, qui a eu le courage et la force de fissurer les lourds carcans mentaux de sa si peu glorieuse génération, n'a-t-il pas droit ausssi à de petites lâchetés? Il avait le droit en tout cas de ne pas mentionner une seule fois la Chine ni l'Asie dans son histoire. Là-bas, ce n'est pas l'Islam qui progresse et s'impose, mais bien le christianisme (sans majuscule). Les congrégations évangéliques américaines y font plus d'un million de conversions par an depuis le début des années 1990. Et personne ne se demande si le christianisme est intrinsèquement violent.

Still Life: rien ne sert de mourir

 

Still Life, nature morte dans le langage courant, probable jeu de mots avec un sens plus littéral: la vie peut-être, encore et toujours? Joli conte moral, subtilement joué, bien appuyé, humour british à réglage surfin sur un thème périlleux: l'éparpillement des familles, la solitude, la mort sans obsèques, sans dignité, l'abandon absolu dans les grandes villes.

Deux petites choses intrigantes, qui n'ont bien sûr rien à voir: pourquoi les Anglais négligent-ils tellement leurs cimetières? Mystère. Il faut avoir vu celui de Highgate à Londres, le plus imposant paraît-il, où reposent Karl Marx, sa tribu, ses grands admirateurs ethniques pour se rendre compte jusqu'où ça peut aller. La forêt recouvre les tombes dans certains secteurs, les racines entourent les monuments, des sépultures clandestines parsèment les allées désaffectées, c'est victorio-draculesque au possible. Ça se présente d'ailleurs comme un haut lieu de l'architecture funéraire gothique. Un compétiteur déclaré, mais complètement surfait du Père-Lachaise, avec à peine quelques célébrités locales Marx mis à part. Même Oscar Wilde est à Paris. L'exploitation est néanmoins privée, le personnel porte des t-shirts marqués staff, l'entrée est payante (y compris pour les familles).

Ce n'est pourtant pas le cas partout. Alors pourquoi, dans le film précisément, toutes ces graminées envahissantes qui donnent l'impression que les cimetières sont en jachère pour l'éternité? A l'opposé du mythique jardin anglais? Le web ne donne pas vraiment de réponse. Sachant que les Britanniques négligent leurs infrastructures en général, il devrait être possible d'en déduire que les cimetières sont à leurs yeux des infrastructures comme les autres (mais ça paraît insuffisant et ce n'est pas le thème de Still Life).

RABAIS FLOTTE. C'est l'autre petite chose: le film consacre Audi (acronyme de Auto Union Deutsche Industrie), filiale haut de gamme du groupe Volkswagen, comme symbole accompli de la beaufitude polymorphe en Europe. Ce qu'elle est effectivement devenue depuis pas mal d'années à la place d'une autre marque bavaroise (Stuttgart n'est pas en Bavière). Le modèle un peu sport du film appartient au chef de service imbu de new public management qui explique au modeste héros qu'il ne sert à rien de consacrer sa vie professionnelle et privée à retrouver des familles qui ne veulent de toute manière pas assister aux funérailles des défunts. Après avoir compris qu'il était viré parce que sa pauvre fonction de fonctionnaire n'avait plus de sens, le gars s'en va uriner discrètement sur la belle Audi. Petite vengeance de rien du tout, mais ça peut faire beaucoup de bien (au spectateur aussi). 

Mike Leigh: du Turner sans fouillis

 

Des étages interminables dans les grands musées de Londres, difficiles à contourner sans risquer de se perdre ou de manquer quelque chose d'important. Des accrochages sans fin distillant ce que la jeune reine Victoria (au moins elle) qualifia de sale fouillis jaunâtre. Des mâts à perte de vue, des naufrages bien glauques, des ruines et restes de pompiérisme, paternité solennelle de l'impressionnisme naissant, un vrai concentré de tourments romantiques paysagiers aux teintes d'aube, de crépuscule, de couchers de soleil limite dégorgeants. Au départ, c'était le film à voir absolument pour tenter d'enfin comprendre pourquoi les Anglais aiment tellement ce William Turner.

Le biopic est un peu besogneux, couvrant la vie tardive du héros, ses longueurs, ses contingences alimentaires. Tout semble se valoir dans cette existence dont on comprend vite qu'elle est organisée sans surprise comme le film autour de sa fin. Le récit est assez plat, rivé aux épisodes plus ou moins glorieux que l'on retrouve dans toutes les biographies sommaires (Haydon en plus, si pénible mais touchant dans ses problèmes d'argent).

Les personnages ne sont pas d'un immense intérêt non plus, à commencer par le principal, et les acteurs n'y changent malheureusement pas grand-chose. D'où cette question subsidiaire que l'on peut aussi considérer comme le thème non autorisé du film: comment est-ce possible qu'une oeuvre aussi vaste, de cette profondeur à en croire son destin muséal et historiographique, d'une telle élévation hors virtuosité (non contestable), fût issue d'un être si quelconque, d'un environnement petit bourgeois de cette médiocrité? On s'agrippe désespérément aux controverses artistiques de l'époque, habilement mises en scène sous forme de relances. Rien n'y fait. Ce Leigh fait de la critique sociale aussi intégrale que triviale, n'épargne personne sur le mode réaliste dont son sujet fut peut-être aussi une sorte de précurseur sous ses airs de romantisme à tornades. Inutile d'y voir autre chose. C'est didactique.

L'intérêt du film se loge finalement dans l'esthétique, son authentique poésie. On peut discuter des ambiances, du style Turner, coloriste de rupture, de ce qu'il en reste aujourd'hui, triste époque vidée de ses terres artistiques inexplorées. Il a transformé le monde cruel qu'il avait sous les yeux pour en faire une oeuvre. Aidé par le numérique au service de reconstitutions saisissantes, Mike Leigh transforme à son tour cet environnement historique, le turnerise à outrance, avec quelques scènes grisantes inspirées des représentations les plus célèbres. Après les navires de guerre austro-hongrois de Fellini, ne s'est-on jamais demandé à quoi pouvaient ressembler en studio les tout premiers trains à vapeur d'Angleterre?

Mr. Turner ne restera pas comme un grand film. Il ne sera plus possible en revanche de parcourir certains musées en snobant ce gars à l'hectomètre. Quant à la vénération des Anglais pour leur peintre de marine, indépendamment des milliers d'oeuvres qu'il leur a directement léguées, ne revient-elle pas en fait à se demander pourquoi les Suisses aiment tellement Hodler?

Mr. Turner a suscité de nombreuses réactions auprès de nos journalistes et blogueurs. Retrouvez leurs critiques par ici.