Dialogue entre deux psys

 

L’envers du décor, quand les psy se dévoilent…

Deux psychologues (Héloïse Luy et Thomas Noyer) se questionnent mutuellement à propos de moments particuliers en thérapie.

 

 

Est-ce que tu pourrais partager un des moments que tu as le plus aimé en thérapie ?

Héloïse : Il y a énormément de moments que j’ai aimés. J’ai envie de partager l’histoire d’une femme que j’ai suivie et qui m’a particulièrement émue. Lors de notre première rencontre, cette femme qui paraissait âgée, avait à peine 50 ans. Ses traits étaient tirés, marqués par la souffrance et la honte. Elle était habillée avec des vêtements amples, sombres, adoptait une posture fléchie, et toute recourbée. Au fil des mois, je l’ai vue s’épanouir et s’ouvrir. Elle s’est mise à rayonner, à changer complètement de posture, avec un regard lumineux et intense. Un brin de maquillage, des vêtements élégants, colorés, la mettaient en valeur. Voir cette métamorphose était vraiment beau. Elle faisait 10 ans de moins. Elle s’ouvrait à la vie, à elle-même et aux autres.

Thomas : Il y en a tellement !… Je pense à une cliente qui m’a proposé de faire deux séances à la suite en se promenant dans la nature ; j’ai eu énormément de plaisir à goûter à la fraîcheur de la proposition ainsi que du plein air. Je pense aussi à un client qui m’a dit qu’il n’aimait pas les psys, mais après avoir lu mes extraits de séances, il pouvait s’imaginer faire un travail avec moi. Il faisait 3h de route pour me voir et j’ai beaucoup aimé travailler avec lui. Il y a un troisième souvenir qui me vient, quand ma toute première cliente m’a recontacté après quelques années pour poursuivre le travail. Sa confiance m’a beaucoup touché.

 

Te souviens-tu d’un moment qui t’a mis mal à l’aise ?

Thomas : Il y a une fois où je me suis senti tellement mal avec une personne que je ne pouvais pas envisager de poursuivre le travail avec elle. En fait j’avais tellement peur d’elle qu’après la fin de la première séance j’ai vérifié que cette personne était bien partie (à l’époque le cabinet était juxtaposé à mon lieu de vie) en allant jusqu’à la chercher chez moi. Je réfléchissais à comment lui annoncer que je ne pouvais pas la suivre, mais elle n’a pas réglé la séance et n’est pas revenue.

Héloïse : C’était à peine quelques mois après avoir commencé à pratiquer le métier de psychologue. Avec un collègue psychiatre, je rencontrais un enfant ayant vécu des maltraitances sévères. Cet enfant a alors eu des propos inadéquats à caractère sexuel à mon encontre. Je suis restée figée, bouche bée pendant un moment, ne sachant pas comment réagir, telle une petite fille sans défense.

Il m’a fallu un moment pour comprendre ce qui se passait, mettre des mots sur ce qui était arrivé et nous avons pu parler du malaise, de la transgression des limites, de la peur…

 

As-tu le souvenir d’un moment étrange ?

Héloïse : Cela est arrivé avec un jeune homme ayant vécu des traumatismes sévères durant son enfance, souffrant d’un trouble dissociatif et avec qui je vis encore parfois de la confusion, des moments d’absence pouvant aller jusqu’à perdre le fil de ma pensée. La première fois que je l’ai vécu, je me suis demandée ce qui m’arrivait. C’était comme un blackout. J’ai mis un moment pour analyser et comprendre ce qui se jouait. C’est seulement après que j’ai pu ouvrir le sujet avec cet homme, ce qui a permis d’aborder et de travailler ses traumatismes passés.

Thomas : J’attendais un client pour un premier rdv, il n’était pas à la salle d’attente. Je reçois un SMS dix minutes plus tard : « Je suis devant la porte ». Je m’apprête à descendre au bas de l’immeuble, pensant que la porte était fermée ou bloquée et me retrouve face à face avec le client qui attendait dans la cage d’escaliers devant la porte du cabinet. On comprendra plus tard ce moment étrange comme une expression de traits autistiques.

Un autre moment c’était quand nous avions fraîchement emménagé dans de nouveaux locaux, la porte insonorisée n’avait pas été livrée à temps et nous devions fermer la porte d’entrée du cabinet à clé et coordonner nos agendas pour être toujours seuls. Le fait d’avoir trois pièces vides sans portes donnait une ambiance étrange, surréaliste.

 

Peux-tu partager un moment qui t’a particulièrement touché·e ?

Thomas : Me vient à nouveau ce moment que j’ai partagé dans « qui est ma psy », cette femme qui au bout d’une vingtaine de rencontres, au début de la séance m’a dit être mal à l’aise parce que je savais beaucoup de choses sur elle et elle rien sur moi. J’ai passé le reste de la séance à répondre à ses questions, puis elle m’a dit qu’elle était prête à poursuivre le travail.

Héloïse : Je repense à une séance, après environ 8 mois de thérapie, pendant laquelle un père et son fils ont pu se retrouver et se serrer dans les bras. Ils ne s’étaient pas revus depuis presque 2 ans, le fils avait peur de son père… ce dernier avait été violent envers lui. Il y a bien sûr eu différentes étapes dans cette thérapie avant de pouvoir les réunir, mais ce n’est pas la question du jour.

 

Te souviens-tu d’un moment où tu t’es senti·e vulnérable dans ta pratique ?

Héloïse : Je me souviens d’une séance avec une famille chaotique où tous se méfiaient les uns des autres, où il y avait des non-dits et des tabous pour lesquels les parents venaient consulter. Les règles étaient tellement rigides, les membres de la famille tellement sur le qui-vive que j’osais à peine parler, de peur de mettre les pieds dans le plat. J’avais la boule au ventre, le cœur qui battait, comme si c’était la première séance que je devais mener.

Thomas : Parfois les personnes qui viennent me voir me font monter des larmes, en résonance avec ma propre histoire. Je suis particulièrement sensible au thème de la reconnaissance et de l’expression du plein potentiel : par les personnes qui se sentent reconnues, par elles ou par moi, dans toute leur singularité et leur potentiel.

 

Peux-tu parler d’une personne qui suscite des émotions contrastées voire contradictoires ?

Thomas : Je recevais pendant des années un homme que le psychiatre avec qui je travaillais à l’époque classifiait de borderline ; cet homme parlait beaucoup et pouvait s’énerver quand je prenais la parole pour être sûr d’avoir bien compris ou pour éviter de me laisser envahir par les informations. Le fait même qu’il me fallait parfois lutter pour prendre ma place – pour qu’il y ait un échange – pouvait faire monter de l’impatience et de l’énervement en moi. Par ailleurs je trouvais cet homme très touchant, plein de ressources, très intelligent. Gravement écorché et traumatisé aussi, toxicomane. Un jour je lui ai dit quelque chose qui ne lui a pas plu et il est parti au milieu de la séance en me disant qu’il n’allait plus jamais revenir et en claquant la porte. J’ai pu le rattraper pour simplement lui glisser « je respecte votre décision, et sachez que je serai toujours là pour vous ». Il m’a rappelé un an plus tard.

Héloïse : Je pense à un homme que je connais depuis près de 3 ans et qu’aujourd’hui j’apprécie et qui me touche. Si je me replonge dans nos premières séances, je me souviens qu’il suscitait en moi des émotions difficiles, délicates à nommer et à verbaliser. J’ai pu ressentir du dégoût et un envie de le mettre dehors de mon bureau, de le rejeter. Peu à peu, à force de le découvrir, d’analyser ce qui se passait en moi, de travailler son histoire, j’ai pu comprendre l’utilité de ressentir de telles émotions pour le patient. J’ai pu alors rencontrer d’autres facettes de sa personnalité et l’apprécier. Ces parties peuvent parfois réapparaître aujourd’hui, mais les émotions sont nuancées, discutées, contenues et travaillées.

 

Il est intéressant de découvrir la multitude de ressentis et d’émotions que l’on peut vivre, des vécus familiers, que nous rencontrons dans notre quotidien, ou d’autres qui nous surprennent et dans lesquels nous nous reconnaissons moins. Cette richesse, à l’intersection de la rencontre, une fois analysée, est un outil extraordinaire pour la personne qui vient consulter et pour soi-même.

Héloïse Luy

Héloïse Luy travaille comme psychologue-psychothérapeute et hypnothérapeute à Lausanne, aux Boréales, unité du DP-CHUV, spécialisée dans la maltraitance intrafamiliale ainsi qu’au cabinet Therapsys. Elle donne des formations et supervisions dans des hautes écoles et dans le cadre du Master of Advanced Studies (MAS) en Psychothérapie systémique de l’UNIL.

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