« Les liens » du cinéma de Daniele Luchetti

Interview. « Les liens » ouvraient la mostra du cinéma de Venise l’an dernier. Daniele Luchetti présentait son dernier film dans un climat serein, lorsque le coronavirus ne semblait, en Italie, qu’un mauvais souvenir. Mais les contagions repartaient à la hausse et, durant l’automne, les salles fermaient à nouveau. Ses « Lacci » sortent ce mercredi dans les cinémas de Suisse romandes, quelques jours après la réouverture des salles transalpines et alors que les Français peuvent pénétrer eux-aussi à nouveau dans ces lieux de culture.

L’œuvre du cinéaste romain relate la crise d’un couple dans deux phases différentes de sa vie. Au début des années 80, Aldo révèle à sa femme Vanda l’avoir trompée. Leurs enfants subissent alors leurs violentes disputes. Le spectateur suit le couple jeune, interprété par Alba Rohrwacher et Luigi Lo Cascio, et ancien, des décennies plus tard. Les deux personnages ont alors les traits de Laura Morante et Silvio Orlando. Daniele Luchetti s’inspire du roman homonyme de Domenico Starnone pour livrer une histoire de violence et d’amertume. « Daniele Luchetti tire la matière d’une comédie douce-amère qui ne tient pas ses promesses », commente pour Le Temps Antoine Duplan. Entretien avec le réalisateur à la veille de la sortie du film en Romandie.

 

Le réalisateur Daniele Luchetti à la mostra du cinéma de Venise l’an dernier (© La Biennale di Venezia / ASAC / Jacopo Salvi)

Quels sont ces liens que vous racontez ?

En italien, « lacci » signifient « liens » mais aussi les lacets des chaussures. Ces derniers permettent de serrer avec un nœud quand les premiers ne souffrent pas de contraintes. Le titre italien est donc un jeu de mots : délacer un lacet d’amour signifie délacer un pacte d’amour.

Qu’est-ce qui vous a poussé à adapter l’œuvre de Domenico Starnone ?

La possibilité de s’identifier dans chacune des trois phases de l’œuvre, et donc du film, m’a semblé forte. Le film a trois points de vue : celui du jeune couple, celui du couple qui a vieilli et, enfin, un troisième couple dont je ne révélerai rien. Ce sont trois points de vue nous permettant, bien qu’amèrement, de nous identifier dans les trois phases de la vie de ces personnages. Nous suivons d’abord des protagonistes jeunes, avec une envie de l’autre à tout prix. Mais cela est synonyme de fractures, de drames, de priver les autres de la liberté de s’en aller. Dans les deux autres phases, nous voyons les conséquences d’une séparation mal gérée, qui n’a pas abouti.

La crise sentimentale que vous racontez a lieu dans les années 80. Quel écho peut-elle avoir pour un spectateur en 2021 ?

Dans ces années-là, nous vivions encore soumis à une sorte de convention sociale imposant de ne pas se séparer, de rester ensemble pour le bien des enfants. Aujourd’hui, il semble que la société soit plus fluide concernant les relations. Mais si l’on regarde les individus, les liens sont variables. En observant de près des histoires de séparation, je note que toutes sont en réalité compliquées à mener jusqu’au fond. Les liens sont difficiles à défaire même lorsqu’ils sont tumultueux. Certaines personnes ne concèdent pas de s’en aller, car elles se trouvent plus à l’aise dans le mal être, plus à l’aise dans la contrainte de rester avec l’autre. Ce couple raconte aussi comment parfois certains choisissent cette contrainte toxique mais rassurante plutôt que la liberté de recommencer.

 

Aldo, interprété par Luigi Lo Cascio, avec ses deux enfants dans une scène du film Les liens (Lacci)

Les années 80 et même 70 sont souvent l’arrière-plan de vos films, comme dans Ton absence ou encore Mon frère est fils unique. Que représentent pour vous ces années ?

Ce sont les années durant lesquelles j’ai vécu ma vie avec le plus d’intensité. Durant lesquelles se sont tissés certains sentiments qui m’ont ensuite conditionné pour le reste de ma vie. Je me sens à l’aise dans le cinéma qui raconte ces années-là. J’aime aussi raconter les années contemporaines, je n’ai pas cessé de vivre depuis ! Mais raconter les années 60 à 80 permet de me détacher davantage. Et cela me permet aussi une construction visuelle plus personnelle.

Vous débutez votre carrière cinématographique justement dans les années 80, aux côtés de Nanni Moretti. Comment était-ce alors travailler dans le cinéma ?

Ce que nous faisions alors était un cinéma qui était en train de se détacher du parcours des grands maîtres du passé. Nous avons dû enterrer nos pères cinématographiques, trouver une façon personnelle de faire des films. Et aujourd’hui à nouveau, tout est en train de changer. Le cinéma vit une transformation historique depuis deux ou trois ans. Il y a un fort changement générationnel suivi par les plateformes de streaming et leurs désirs et besoins commerciaux. Et j’observe une énergie énorme de scénaristes et d’acteurs pressant pour entrer dans ce grand business qui l’est plus qu’autrefois. Dans le passé, la différence entre le cinéma de qualité et le cinéma commercial était plus marquée. Aujourd’hui, tout se mélange de manière imprévisible.

 

La nouvelle génération de cinéastes ne désire plus tant marcher sur les pas d’Orson Welles mais plutôt réaliser une série pour Netflix

 

Plus de risques étaient pris ?

Oui sans doute, mais car on pouvait se le permettre. Parce qu’il y avait une certaine légitimité qui permettait avec une certaine facilité de faire des films à petit budget. Et il y avait aussi la salle. Il y avait une économie particulière permettant de prendre plus de risque, avec un passage du cinéma à la télévision plus marqué. Même si cela existe encore. Mais aujourd’hui, il y a peut-être moins d’envie d’essayer. Comme si la nouvelle génération de cinéastes ne désire plus tant marcher sur les pas d’Orson Welles mais plutôt réaliser une série pour Netflix.

Il y a les années, mais il y a aussi le lieu. Pourquoi Naples ?

C’est la ville du livre. C’est une ville où les sentiments sont exaspérés, exagérés. Je désirais un tournage loin de chez moi, mais pas trop, pour pouvoir me concentrer durant les quelques semaines de travail. Je voulais trouver l’atmosphère, les odeurs, les saveurs de cette ville où les sentiments dégagent beaucoup d’énergies. J’espérais que cela m’influencerait. Mais dans le film, Naples se voit à peine.

À Naples toujours, vous avez réalisé la troisième saison de L’amie prodigieuse. Cette ville a pour vous une importance particulière ?

J’apprends encore à la connaître. C’est devenu ma deuxième ville depuis maintenant deux ans. Il est très difficile briser le mur des clichés et entrer dans une ville avec une telle énergie, pouvant être à la fois accueillante et repoussante. Elle est parfaite pour les narrateurs. Ils peuvent y trouver mille histoires différentes, de la haute bourgeoisie à la criminalité, en passant par les films en costumes. Un film de science-fiction pourrait même y être réalisé, car c’est une ville aux mille visages disposant de très bons acteurs locaux. C’est une galaxie qu’un film seul ne peut contenir.

 

Le cinéma est l’énergie de lumière qui satisfait notre besoin d’écouter des récits

 

Qu’est-ce que le cinéma ?

Quelque chose qui change en permanence. Quand nous pensons qu’il s’agit d’un objet éternel fixé d’une certaine manière, il a déjà évolué. Au cours de ma vie, il a changé complètement de nature au moins trois ou quatre fois. Je me rappelle de la salle où mes grands-parents m’amenaient l’été quand j’étais petit. Lors des projections le soir, le toit s’ouvrait pour faire entrer l’air frais, car tous fumaient. Je voyais cette fumée monter vers le ciel et les étoiles. J’avais l’impression d’être dans un vaisseau spatial qui voyageait. Je me rappelle y avoir vu de tout, les films de Totò, de Fellini, toute l’histoire du cinéma de ces années-là. Cette salle, Havana, aujourd’hui n’existe plus. Ce n’est pas dit que le cinéma soit lié à la salle. Le cinéma est l’énergie de lumière qui satisfait notre besoin d’écouter des récits.

Salvatore Esposito, entre Gomorra et Fargo, un père fragile

Interview. Il incarne l’un des mafieux désormais les plus célèbres au monde. Mais le temps d’un film d’auteur intime, Salvatore Esposito a délaissé son impitoyable Genny Savastano. Dans Una promessa, sorti dans les salles francophones en octobre dernier, l’acteur napolitain de 34 ans est Giuseppe, un homme réduit en esclave moderne pour surmonter avec son fils un deuil familial.

Les frères Gianluca et Massimiliano De Serio, réalisateurs et scénaristes de Spaccapietre, « briseur de pierres » dans la version originale, proposent un Salvatore Esposito fragile et résilient loin de l’archétype du mafieux napolitain de la série Gomorra, dont la cinquième et dernière saison est attendue en 2021. Salvatore Esposito, dans une interview à distance, coronavirus oblige, évoque la fin de sa carrière télévisuelle mafieuse, son enfance à Naples en présence de la Camorra et, surtout, le défi d’incarner un père.

 

Salvatore Esposito avec Samuele Carrino dans Una promessa (Spaccapietre), des frères De Serio (Photo : Gabriele Torsello)

Qu’est-ce qui vous a plu dans le projet des frères De Serio ?

Une promesse n’est pas un film facile destiné à tout le monde. Il raconte l’histoire dramatique d’un père et de son fils traversant un deuil. Ce fut difficile pour moi entrer dans le personnage de Giuseppe, mais l’alchimie créée par les réalisateurs et scénaristes entre père et fils a beaucoup aidé. Gianluca et Massimiliano De Serio ont réussi à écrire un père écrasé sous le poids d’un drame, contraint de le subir avec souffrance sans le faire peser sur son fils. J’ai beaucoup apprécié leur travail, ce qui m’a poussé à accepter le rôle.

 

« J’ai dû m’exprimer à travers son corps, à travers l’expressivité de son visage »

 

J’interprète un homme meurtri. Il a perdu un œil en œuvrant dans une carrière, ce qui l’a rendu incapable de travailler, l’a contraint à rester à la maison, à s’occuper de son enfant pendant que sa femme Angela devait à son tour travailler. Giuseppe supporte ainsi non seulement le poids de son inutilité, mais aussi de sa responsabilité indirecte dans la mort de son épouse, ce qui le poussera à des choix radicaux. Interpréter Giuseppe a été un défi, car c’est un homme qui parle peu. J’ai dû m’exprimer à travers son corps, à travers l’expressivité de son visage. Je suis heureux d’avoir accepté cette très belle expérience. 

Une promesse décrit la réalité des « caporaux », diffuse dans le sud de l’Italie, et propose un message pessimiste pour qui en est originaire…

Le phénomène est plus développé dans le sud du pays, mais est présent dans d’autres régions d’Italie. Nous l’appelons le nouvel esclavage. Il s’agit de l’exploitation de personnes à travers le travail dans les champs. Elles travaillent des heures dans des conditions inhumaines, avec des salaires misérables. En d’autres termes, des conditions d’esclavage. C’est absurde qu’aujourd’hui encore, des êtres humains soient traités ainsi. Il s’agit d’abus qui continuent d’exister malgré les batailles en Italie et dans le monde contre le racisme, contre la violence, contre l’exploitation.

Mais le futur, pour qui est originaire du sud de l’Italie, n’est pas aussi pessimiste. Le film raconte une réalité et des dynamiques communes à beaucoup de régions, pas seulement présentes dans le sud de la péninsule, qui représente ici une périphérie du monde. Et comme toute périphérie, abandonnée à elle-même. Ces abus ont ainsi malheureusement lieu là où il y a peu de contrôles, où il y a beaucoup besoin de travail. Dans les zones abandonnées par les institutions.

 

Salvatore Esposito dans la série américaine Fargo

Sa notoriété, en Italie comme à l’étranger, est née il y a six ans avec Genny Savastano, personnage principal de la série Gomorra. Comment vivez-vous le fait d’être identifié aujourd’hui encore à un mafieux ?

Je remercie et remercierai toujours Genny Savastano. J’ai eu cette chance d’interpréter un personnage à grand succès, j’en suis heureux. Mais dans le même temps, j’ai eu le plaisir de faire d’autres projets, en France comme aux Etats-Unis. Ma carrière est encore à ses débuts. Si j’y pense, j’ai commencé ce métier il y a seulement sept ans et j’ai fait énormément de choses, donc qui sait ce que je pourrai faire ces dix prochaines années. Gomorra s’achève en 2021, il y aura d’autres projets, d’autres personnages à qui j’espère pouvoir donner la même force, la même épaisseur que j’ai mise en Genny.

 

« Les fils des boss, je les tabassais »

 

En dehors de la fiction, vous êtes-vous jamais retrouvé face à la Camorra ? Vous racontiez en 2016 à Vanity Fair que « les fils des boss, vous les tabassiez »…

« Les fils des boss, je les tabassais » (rires) Disons que qui nait dans une banlieue, en Italie comme ailleurs, doit affronter toutes sortes de réalités. Ces périphéries étant abandonnées, ceux qui sont en difficulté et cherchent une aide souvent la trouvent dans la criminalité, dans le mal, parce qu’elle offre plus de possibilités. Il n’y a pas de réponse de la part des institutions, peu de personnes réussissent comme moi à grandir avec un rêve, avec une passion. Peu de personnes réussissent à se battre pour défendre leur propre liberté.

J’ai grandi avec beaucoup d’amis ayant fait d’autres choix. Mais depuis l’enfance, je n’ai jamais baissé la tête. Je n’ai donc jamais été une victime d’aucun jeu de pouvoir. Au contraire, je les ai toujours combattu. Il m’est donc parfois arrivé de tabasser les fils de quelconque boss. Jamais je n’ai baissé la tête et jamais je ne la baisserai.

Cette année, avec la série Fargo, vous avez travaillé aux Etats-Unis. Vous y voyez désormais une carrière ?

Travailler aux Etats-Unis, c’est se retrouver dans un monde, une industrie, une machine de production énorme. J’espère avoir fait de mon mieux et j’espère qu’il y aura ensuite d’autres opportunités pour montrer ce que je veux raconter à travers mes personnages, à travers les histoires que j’aimerais proposer au public et que je choisirai toujours avec grande attention. Mais mon intention n’est pas celle d’abandonner mon pays. Au contraire, j’ai envie de faire des projets intéressants, stimulants. Je retiendrai les projets que je jugerai les plus valides pour ma carrière, peu importe le pays. Je ne me pose aucune limite, je ne l’ai jamais fait et ne le ferai jamais.

 

Salvatore Esposito dans le film L’Eroe, de Cristiano Anania

Malik, le premier policier noir de la télévision italienne

Interview. « À Rome, un policier à l’ancienne se trouve face à ses préjugés et aux fantômes du passé quand arrive son nouveau partenaire, une étoile montante de la criminelle ». À la lecture du résumé de Carlo et Malik, sur Netflix, la série italienne semble n’avoir rien d’original. Pourtant, elle propose un récit jamais vu en Italie : l’histoire d’un inspecteur de police de couleur.

Miguel Gobbo Diaz prête ses traits à Malik Soprani, un policier italien ayant débarqué dans la péninsule après avoir traversé la Méditerranée étant enfant. Autour d’un café, l’acteur italien d’origines dominicaines parle de son rôle particulier et des difficultés rencontrées dans son métier à la veille de la diffusion sur la télévision publique italienne, jeudi 8 octobre, des deux derniers épisodes de la deuxième saison de « Nero a metà » (« noir à moitié »), devenue en français Carlo et Malik, dont la première saison est disponible sur la plateforme Netflix.

 

Miguel Gobbo Diaz (Malik, à droite) avec Claudio Amendola, dans la deuxième saison de Carlo et Malik (Photo : Claudio Iannone)

Tu es le premier inspecteur de police noir de la télévision italienne. Ta couleur de peau était jusqu’à présent une limite ?

L’Italie est très en retard comparée à l’Angleterre, aux Etats-Unis, à la France. C’est un fait culturel : il n’y a pas beaucoup de noirs ici. Nous avons donc une mentalité beaucoup plus arriérée par rapport aux autres. Mais aujourd’hui commencent à naître les deuxièmes générations. Quand j’étais petit, j’étais le seul garçon noir à la maternelle puis à l’école. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Quand j’ai commencé à étudier en 2012 à l’école nationale du cinéma, je n’étais pas utilisable sur le marché. Il n’y avait pas d’histoires pour moi, les noirs n’étaient pas utilisés. Je pouvais être en mesure d’interpréter un rôle, mais celui-ci était écrit pour un blanc dans une histoire d’Italiens blancs. Un policier noir ne reflétait pas la réalité. Les choses sont maintenant en train de changer. Il y a plus de diversité. La série a beaucoup marqué pour cette raison, pour avoir montré un acteur de couleur interprétant le rôle d’un personnage public, d’un policier travaillant au service de son propre pays. Il y a encore dix ans, il n’y avait pas le courage ici d’écrire une telle histoire.

Ma couleur de peau est-elle une limite ? Disons plutôt qu’il y a un manque de place, de rôles. Mais je n’y ai jamais prêté attention, j’ai toujours été déterminé. Si j’avais écouté les autres, je ne serais même pas parti de mon petit village de Vénétie.

Dans sa version originale, Carlo et Malik se nomme « noir à moitié ». Qu’a de spécial cette série ?

C’est avant tout une série qui ne s’est jamais vu. En Italie, c’est la première fois que l’on raconte de manière si directe et si franche l’histoire d’un personnage noir à l’intérieur d’une série policière. Mais la série raconte ce qui se passe dans la réalité, peu importe la couleur de la peau ; de l’histoire de mon personnage à celle de la jeune collègue célibataire et enceinte, en passant par la violence sur les femmes. De nombreux thèmes sont abordés. Je crois qu’il s’agit d’une série reflétant les difficultés vécues en Italie, mais que l’on peut voir partout ailleurs. Sauf qu’ici, nous n’aurions pas pu voir une telle série il y a encore dix ans.

Comment t’es-tu senti lorsque tu as été choisi pour le rôle de Malik Soprani ?

Je travaillais dans un cinéma à Londres, où j’attendais cet appel qui n’arrivait pas. Quand mon agent m’a contacté, il m’a tout de suite appelé Malik. Et là, j’ai commencé à avoir peur. Je me suis demandé : « Et maintenant ? » Maintenant, il faut commencer à travailler. C’était ma première expérience importante, après des productions indépendantes. J’avais peur de comprendre si j’étais à la hauteur ou non. C’était mon unique peur.

Tout a donc commencé là-bas à Londres, où je vivais depuis deux ans. Mon agent m’avait proposé ce casting pour un personnage à l’histoire similaire à la mienne : nous avons tous deux grandi en Italie, nous faisons des métiers particuliers – un policier ou un acteur noir en Italie reste encore particulier. J’ai passé quatre auditions, puis je me suis transféré à Rome en août 2017 après avoir été choisi. Je me suis tout à coup retrouvé dans une série importante, avec beaucoup de responsabilités – un premier rôle à côté d’un grand acteur comme Claudio Amendola. En tant que jeune homme débarqué d’un petit village à côté de Vicence, en Vénétie, j’ai découvert un nouveau monde.

En quoi ressembles-tu à Malik ?

Nous avons tous les deux grandi en Italie, que nous aimons. Tous deux nous voulons faire quelque chose pour ce pays. Et nous sommes Italiens, bien sûr. Je me sens avant tout Italien. Vénète même ! J’ai grandi au nord depuis que j’ai trois ans. Ma mentalité est donc italienne du nord. Quand quelqu’un me fait un tort, je ne résonne pas comme un étranger, contrairement à ce que pensent certains. Je résonne comme un Vénète. Je réponds parfois même en Vénitien. Certains ne comprennent pas que qui grandit en Italie se comporte comme un Italien, pas comme un étranger, peu importe la couleur de peau.

Mais Malik et moi sommes très différents caractériellement. Malik est sûr de lui, a toujours une réponse prête, toujours à la limite de l’arrogance. Je suis personnellement plutôt peace.

Tu viens tout juste de terminer le tournage de Zero, une nouvelle production originale italienne pour Netflix, elle aussi particulière pour l’Italie…

Au-delà de Carlo et Malik mettant en scène un policier noir, Zero est la première série italienne avec une distribution composée uniquement d’acteurs noirs, de deuxième génération. Elle racontera l’histoire de Zero et de ses super pouvoirs. Mais je ne peux encore rien dire de mon rôle, qui me plaît beaucoup. Je me suis vraiment amusé à l’interpréter. Je suis curieux de voir comment il sera accueilli par le public, l’an prochain.

 

Miguel Gobbo Diaz, l’acteur italien prêtant ses traits à Malik, dans la série Carlo et Malik

Sole, une ode au cinéma comme premier film

Un « drame néoréaliste » pour raconter l’histoire d’un jeune homme un peu paumé, voyou sur les bords, et d’une mère porteuse. Le cinéaste italien Carlo Sironi raconte dans son premier film, Sole, débarqué dans les salles françaises le 9 septembre dernier, une Italie sans avenir, un couple désireux de devenir parents, leur neveu devant se faire passer pour le futur père pour des raisons administratives, et cette jeune polonaise arrivée enceinte dans la péninsule. Le film affronte des thèmes comme la GPA et la paternité sans parti pris, sans jugement, mettant toujours le cinéma à la première place.

 

Le réalisateur de Sole, Carlo Sironi, à la mostra du cinéma de Venise en 2019

« Sole ne veut pas montrer la réalité telle qu’elle est, confie le réalisateur romain de 37 ans. Ce n’est pas le rôle du cinéma. Il veut la montrer à travers le filtre cinématographique. Avec l’abstraction des couleurs et des images, j’ai voulu transformer la réalité. Simplement la reproduire grâce à la technique est facile. » Carlo Sironi revient de deux semaines de promotion en France. La crise sanitaire a réduit le nombre d’avant-premières et de premières prévues dans l’hexagone. Sorti en Italie en octobre 2019, le film poursuit ainsi sa distribution l’ayant vu primé à Venise, lors de la Biennale de l’an dernier, ou encore passé par la Berlinale de ce début d’année.

Le cinéaste est satisfait autant que surpris par l’accueil en France, où « les spectateurs semblent plus habitués qu’en Italie au genre du film, à son langage et à son récit particulier, poursuit-il. Peut-être grâce à une majeure distribution du genre » chez le voisin français. La pellicule est laconique, elle laisse énormément de place au spectateur, mis lui aussi à contribution. « Le langage de mon film est classique et simple, détaille Carlo Sironi. Il laisse beaucoup de place à l’émotion, il ne veut pas accompagner le spectateur, que je considère divinatoire. Celui-ci peut imaginer ce qui se passe sans avoir besoin d’un pilote automatique. C’est là l’un des pouvoirs du cinéma. » Bien qu’aux commandes de son premier long-métrage, Carlo Sironi fait preuve d’une maîtrise de l’écriture, de la photographie, de la mise en scène et de la réalisation.

 

Les acteurs Claudio Segaluscio et Sandra Drzymalska dans Sole, de Carlo Sironi

« La pureté de Sole est le signe qu’il y a encore qui croit dans le cinéma et non dans le marketing », écrivait d’ailleurs l’hebdomadaire L’Espresso à l’occasion de la sortie italienne. Et pousse le spectateur à s’interroger. « J’ai voulu affronter toutes les questions morales que posent les problématiques de la paternité et de la GPA, explique encore Carlo Sironi. Un homme n’étant pas le père biologique peut-il tout de même le devenir ? La mère porteuse peut-elle changer d’idée ? L’enfant se sentira-t-il mieux avec des parents désireux de l’élever mais ayant payer pour l’avoir ? » Le « néo-réalisme » remarqué par Le Nouvel Obs est peut-être à rechercher dans ces questionnements.

Au cinéma, des « citoyens du monde » romains

« Citoyens du monde  était le titre que j’avais choisi », se réjouit Gianni Di Gregorio. Assis à une terrasse d’un café de son quartier Trastevere, dans le centre de Rome, masque et cigarettes glissés dans la poche de sa chemise, le réalisateur revient sur son film Lontano lontano, sorti dans les salles italiennes fin février et en France et en Suisse fin août. « En Italie, la distribution a eu le dernier mot sur le titre, poursuit le cinéaste. Lontano lontano [lointain lointain, en français] nous a semblé une bonne solution pour évoquer le rêve de s’en aller, de bouger ». Mais il préfère tout de même cittadini del mondo. Gianni Di Gregorio raconte l’histoire de trois retraités sans le sou rêvant de s’en aller à l’étranger. Il prête aussi ses traits à l’un des trois hommes. Rencontre.

 

Le réalisateur de Citoyens du monde, Gianni Di Gregorio, à Rome en août 2020

 

En Italie, le film est sorti quelques jours seulement avant la quarantaine nationale, en mars. Le rêve de s’enfuir est devenu d’autant plus d’actualité…

Il l’a toujours été. Le film raconte l’histoire de ces trois septuagénaires encore pleins de vie, mais avec tous les défauts de leur âge – la peur de se déplacer, le mystère du lendemain. Simplement penser de s’en aller est donc pour eux un effort terrible. Mais ils sont contraints par leur situation économique. Lors de l’écriture du film, je parlais avec les retraités de mon quartier. Tous voulaient s’en aller ! Eux aussi peuvent avoir la force pour changer de vie. L’espoir de s’améliorer ne doit jamais disparaître.

Mais au niveau mondiale, il est vrai qu’il y a un chaos total. Il y a deux générations laissées pour compte, du moins en Italie : les retraités donc, contraints de partir s’ils veulent voir leur situation économique s’améliorer, mais aussi les jeunes souffrant des crises, obligés eux aussi de s’en aller à l’étranger pour trouver un emploi. Les jeunes et les plus âgés ont ainsi le même rêve : vivre un peu mieux. C’est effrayant.

Le futur voyage commun des trois hommes du film efface aussi leur solitude. Il s’agit d’une histoire d’amitié. C’est important à tous les âges, mais encore plus à un âge avancé. Ensemble, ils deviennent une force ; en faisant leurs conneries, une journée devient merveilleuse.

Cette entente entre les personnages est la force du film. Comment s’est passé le tournage ?

Je ne connaissais pas personnellement Ennio Fantastichini et Giorgio Colangeli. Nous nous sommes donc retrouvés dans un restaurant pour parler du film, dont nous n’avons finalement rien dit. Nous avons seulement mangé, bu et beaucoup ri. Nous sommes tous trois romains, du même âge et du même monde professionnel, c’est comme si nous nous connaissions depuis 30 ans. J’ai alors compris qu’ils seraient la force du film : ils inventaient, écrivaient aussi les dialogues les soirs avant les prises. Avec ce film, je pensais conduire une Fiat 600, mais quand ils sont montés à bord, j’ai eu la sensation que cette petite voiture disposait du moteur d’une Ferrari. Ce sont des hommes identiques aux personnages que je rêvais : simples mais capables d’une grande ouverture.

L’idée du film vous aurait été soufflée par Matteo Garrone…

En effet, il m’a dit qu’il fallait que je fasse un film sur les retraités italiens, car j’en suis selon lui le spécialiste ! L’idée m’a beaucoup plu. Le travail d’écriture a alors duré un an et demi. Mais dès le début, je savais que mes trois retraités ne quitteraient jamais l’Italie. Je l’ai ressenti en moi dès que j’ai commencé à écrire. Le résultat a beaucoup plu à Matteo Garrone.

Cet homme est pour moi un génie. Je lui ai offert mon aide il y a plus de 20 ans, après avoir vu son premier court-métrage. Nous avons ensuite collaboré sur beaucoup de films, de L’imbalsamatore à Gomorra. Il m’avait tout de suite marqué car il faisait ce qu’enseignait Rossellini, dont je suivais les cours quand j’étais jeune. Celui-ci nous disait de ne pas nous préoccuper de la technique, du genre de caméra. Que ce qui est important, c’est ce qui se passe devant l’objectif. Que les acteurs ne doivent pas venir où se trouve la caméra, qu’il faut les laisser faire et les suivre. Matteo le faisait sans rien savoir de Rosselini. Cette chose m’a beaucoup marqué. Je viens de cette formation rossélinienne, donc très pauvre. Heureusement qu’il y a les autres, comme les directeurs de la photographie, car moi, je ne vois rien. Je suis très rudimentaire.

« La mostra de Venise est un laboratoire pour les festivals à venir »

La 77èmemostra internationale d’art cinématographique de Venise s’ouvre ce mercredi pour dix jours. Après des mois d’hésitations, le directeur artistique et les autres dirigeants du festival ont décidé de défier le coronavirus en l’organisant physiquement. Les artistes et festivaliers devront respecter des mesures très rigides. Alberto Barbera, à la tête de plus d’une dizaine de biennales du cinéma, a répondu à quelques questions à la veille de l’ouverture de cette édition particulière.

 

Alberto Barbera, directeur artistique de la mostra de Venise, avec l’actrice Monica Bellucci en 2019 (Getty Images)

En ces temps de pandémie, quel genre de festival avez-vous réussi à organiser ?

Cette Biennale du cinéma est un laboratoire. Ce sera la démonstration, pour d’autres festivals notamment, que l’on peut à nouveau organiser de grands événements du moment que toutes les mesures possibles de sécurité sont respectées. Du contrôle de la température au port obligatoire du masque partout, même dans des salles toujours désinfectées, en passant par la réservation de sa place dans les cinémas, nous appliquerons ces mesures avec rigidité. Il s’agit de garantir à tous de participer sans courir de risques.

Après des mois et des mois d’incertitude, nous sommes certains que le festival pourra se conclure sans mauvaises surprises. Le sentiment prévalant maintenant est le sens de responsabilité : il s’agit du premier grand rendez-vous international à avoir lieu après l’annulation d’autres festivals et d’autres grands événements comme les Jeux olympiques. Le monde entier nous regarde.

Que demandez-vous de particulier cette année aux festivaliers et aux artistes ?

Nous avons pris des mesures auxquelles nous sommes en réalité déjà habitués : contrôle de la température corporelle à toutes les entrées, le port obligatoire du masque, toujours, que ce soit à l’extérieur comme à l’intérieur des salles cinématographiques, qui seront désinfectées. La principale nouveauté, peut-être la plus inconfortable, est la réservation de sa place pour toutes les projections. Mêmes les journalistes accrédités devront s’y plier, personne ne pourra arriver au dernier moment dans l’espoir de pouvoir entrer. Nous devons pouvoir tracer et contrôler les déplacements dans l’éventualité où quelqu’un tombe malade.

Nous avons maintenu le tapis rouge, mais avec la distance de sécurité entre acteurs, réalisateurs et photographes. Le public ne pourra pas y assister, car nous ne pouvons pas permettre les rassemblements, qui risqueraient de favoriser la diffusion du virus. Il faut donc renoncer au rite des autographes. Ces moments pourront être suivis en direct sur la télévision publique, sur le site de la Biennale et sur nos réseaux sociaux.

Pourquoi avoir invité sept directeurs artistiques de festivals du cinéma à la cérémonie d’ouverture ?

Il y a toujours eu une forte concurrence entre tous les principaux festivals, surtout ceux d’automne. Mais dès mars cette année, nous avons commencé à échanger pour essayer de comprendre comment affronter cette situation imprévue ensemble. Nous avons ensuite décidé de collaborer, d’échanger des informations, de soutenir les mêmes films sans par exemple prétendre une première mondiale : si un film plait à tous, il peut faire le tour de tous les festivals d’automne, de Venise à New York. Nous pouvons tous apprendre quelque chose de l’expérience des autres.

J’ai par la suite décidé d’inviter sept directeurs des festivals européens les plus représentatifs et importants pour donner un signal précis de cette volonté de collaboration. Il s’agit aussi d’un signe de solidarité non seulement envers les autres festivals mais aussi envers les auteurs, les réalisateurs, l’industrie cinématographique. Nous nous engageons à soutenir de toutes nos forces le cinéma dans sa globalité et sa complexité. J’espère que cet esprit de collaboration persiste une fois la crise du coronavirus dépassée.

Vu le rôle des festivals, qu’a signifié selon vous l’annulation du rendez-vous cannois ?

Une grande perte. Un coup très dur quand le cinéma subissait déjà des conséquences très négatives dues à la fermeture des salles, au blocage des productions. L’annulation d’un moment de promotion si important comme le rendez-vous de Cannes a été pour tous un autre signal négatif. C’est pour cela que tous regardent maintenant Venise comme la possibilité de repartir, de récupérer une forme de normalité.

Les festivals sont toujours plus importants car ils deviennent des centres de production culturelle, qui développent des projets de soutien aux jeunes réalisateurs. Ils ont aussi le rôle de former le public, d’habituer les plus jeunes à voir les films dans les salles, donc à découvrir la beauté et la richesse du cinéma. Il est donc impossible de renoncer à un festival, un support à l’industrie cinématographique tout autre que secondaire ou destiné à disparaître. Je crois que dans le futur, les festivals auront un rôle, une importance et un poids toujours plus pertinent.

 

Alberto Barbera, directeur artistique de la mostra, lors d’une précédente édition de la biennale du cinéma de Venise

Comment s’est déroulée la sélection des films durant ces mois si particuliers de cinémas fermés et de productions bloquées ?

Nous n’avons pas réussi à voir seulement certaines grosses productions américaines. Les principaux studios et autres Netflix ou Apple sont encore en quelque sorte en quarantaine : ils ne permettent pas aux réalisateurs et acteurs de voyager pour promouvoir leurs films quand d’autres ne sont simplement pas distribués. Ils ont donc décidé de nier les pellicules à tous les festivals d’automne. Nous n’avons pas vu non plus de nombreux films français ou italiens attendus, mais renvoyés à l’an prochain, comme le nouveau Nanni Moretti.

Cela étant dit, tout s’est déroulé comme les années passées. Les films nous sont arrivés du monde entier, dans la même quantité. Il y a cette année dans notre programme plus de cinquante pays représentés, dont certains encore en quarantaine. Ce n’est pas un festival autochtone, composé seulement de cinéma italien ou européen, mais bien un festival international. Il témoigne d’un cinéma tout autre que moribond, mais d’un cinéma capable de se rénover, de trouver de nouvelles voix et de nouvelles narrations.

Quant au cinéma italien, comment l’avez-vous vu résister dans l’un des pays européens les plus touchés par le coronavirus ?

Le cinéma italien se porte bien. En témoignent les succès internationaux des deniers films de Marco Bellocchio, de Matteo Garrone ou encore de Paolo Sorrentino. Nous avons aussi pu observer un retour du public italien dans les salles pour voir des films nationaux. Il y a beaucoup de réalisateurs de talent, expérimentés ou à leurs débuts, confirmant que notre cinéma est en bonne santé. Une génération est par ailleurs prête à prendre la place des vieux maîtres ayant participé au rayonnement du cinéma transalpin ces dernières décennies, mais destinés doucement à céder leur place. La mostra de Venise cette année confirme cette tendance positive.

Je voulais me cacher au cinéma

Il n’en pouvait plus de rester caché, Volevo nascondermi. « Je voulais me cacher » en français, le film de Giorgio Diritti primé au festival de Berlin en début d’année, retraçant la vie tumultueuse du peintre italien Antonio Ligabue, sort mercredi 19 août dans les salles transalpines, après six mois de crise épidémique et de longues semaines de quarantaine. La pellicule avait déjà été distribuée dans les cinémas en février dernier, quelques jours seulement avant le confinement national et, donc, la fermeture des salles obscures.

Volevo nascondermi a préféré attendre la réouverture des cinémas plutôt que d’être distribué en streaming. Lors de sa présentation dans les open-airs durant le week-end de la mi-août, il s’est hissé tout de suite au sommet d’un box-office italien encore très timide. Selon l’agence de presse Ansa, le film a encaissé durant les deux jours d’avant-premières près de 100.000 euros d’entrées sur un total de 305.169, contre presque deux millions et demi d’euros le même week-end de l’an dernier. Il est par ailleurs en lisse pour les EFA 2020, les European Film Awards.

 

L’actrice Pina (Paola Lavini) face au peintre Antonio Ligabue (Elio Germano) dans Volevo nascondermi

 

« C’était le film de la fermeture, c’est aujourd’hui le film de la réouverture », se réjouit Paola Lavini, au téléphone. L’actrice prête ses traits à Pina, femme fatale et opportuniste tentant de profiter du succès d’Antonio Ligabue. Volevo nascondermi a attendu la réouverture des cinémas car « c’est une œuvre conçue pour les salles », ajoute-t-elle. La photographie lui a d’ailleurs valu un Globo d’oro, les Golden globes italiens, prix cinématographiques remis par l’Association de la presse étrangère en Italie. Le film a aussi reçu le Globo d’oro du meilleur film et, surtout, l’Ours d’argent à Berlin du meilleur acteur décerné à Elio Germano.

Dans une interprétation magistrale, l’acteur italien s’est transformé en un Antonio Ligabue viscéral, à la fois sauvage, presqu’animal, et émouvant. Le film relate son enfance difficile en Suisse, son arrivée en Italie, dont il ne connaît pas la langue, son succès et, surtout, son rapport difficile à l’autre. Quant à son rapport avec les femmes, « il n’y pensait même pas, raconte Paola Lavini. Il voulait se marier seulement parce que tout le monde le faisait et qu’il pouvait se le permettre. Il manquait d’affection et de câlins, mais sa vraie amante était sa toile, avec qui il entretenait une relation passionnelle et conflictuelle. »

Volevo nascondermi dépeint deux femmes de la vie d’Antonio Ligabue ; Cesarina, simple et sans prétention que le peintre semble un peu désirer. Et la Pina de Paola Lavini. « J’interprète une belle femme, prédisposée envers l’autre, confie l’actrice, mais qui se rapproche de l’artiste seulement par opportunisme. Elle connaît la valeur de son portrait peint par Ligabue. » Pina arrive en effet dans sa vie lorsqu’il connaît déjà la gloire. « Il était convaincu qu’il aurait rencontré le succès, poursuit Paola Lavini, malgré une vie tordue, aussi bien physiquement que mentalement. »

 

Antonio Ligabue (Elio Germano) dans Volevo nascondermi

 

Succès que rencontre aussi Volevo nascondermi, six mois après sa brève première sortie en salle. Aujourd’hui, une augmentation des cas de personnes testées positives au coronavirus inquiète l’Italie et toute l’Europe. « Je ne veux pas penser à une possible deuxième vague, réagit Paola Lavini. Mais dans notre milieu, nous en parlons. Non seulement par peur de voir les salles à nouveau fermer, mais aussi de voir les tournages suspendus. »

L’actrice et chanteuse émilienne se concentre donc sur ses projets actuels : L’île du pardon, le prochain film du réalisateur tunisien Ridha Béhi, aux côtés de Claudia Cardinale ; une tournée musicale rendant hommage à Federico Fellini et Alberto Sordi, deux monuments du cinéma italien dont le centenaire de la naissance est fêté cette année ; et, bien sûr, la présentation au public du « film de la réouverture » en pleine crise épidémique, Volevo nascondermi.

 

Giorgio Diritti, le réalisateur de Volevo nascondermi, recevant le Globo d’Oro du meilleur film (photo : Antonino Galofaro)

Riccardo Scamarcio et la bande du cinéma

Riccardo Scamarcio est tout juste sorti de prison. Avec son fils, ce père criminel voyage du nord au sud de l’Italie dans le film de Guido Lombardi, Il ladro di giorni, présenté l’an dernier au festival du cinéma de Rome et dans les salles transalpines depuis le 6 février.

Brève interview en français avec l’un des acteurs les plus populaires de la botte, vu dans le dernier film de Paolo Sorrentino Silvio et les autres et connu du public francophone pour ses rôles dans Polisse, Gibraltar ou encore Eden à l’ouest et, cette année, dans Les traducteurs, avec Lambert Wilson, au cinéma depuis le 29 janvier dernier.

 

Riccardo Scamarcio dans Les Traducteurs / © Magali Bragard

« En Italie, vous êtes un père criminel. Dans le même temps dans l’Hexagone, un traducteur italien. En quoi les industries cinématographiques des deux côtes des Alpes sont différentes ?

Je travaille en France depuis des années, j’ai collaboré avec Costa-Gavras ou encore Maïwenn, j’ai joué aux côtés de Gilles Lellouche et Tahar Rahim. Le travail et les dynamiques sont identiques, nous sommes en réalité une famille, une bande qui de Los Angeles à Rome en passant par Paris ou l’Afrique, est la même. Tu reconnais tout de suite les personnes qui font du cinéma. À part le problème de langue, rien ne change. Notre vie est précaire, faite d’attentes et d’hôtels. Nous sommes en quelques sortes des gypsies.

Tu as notamment interprété un criminel dans John Wick 2, avec Keanu Reeves. Dans Les traducteurs, ton rôle ne correspond pas à un cliché italien. Difficile pour un acteur transalpin à l’étranger de sortir des stéréotypes du mafieux ou du bellâtre ?

Au début, tu prends ce qui est offert. Tu ne peux pas vraiment choisir, tu te retrouves dans le deuxième rôle du méchant. Mais j’aime néanmoins travailler à l’étranger, car il est toujours question pour moi de musique : avec une langue qui n’est pas la tienne, tu es un autre, tu peux mieux te cacher. Les spectateurs étrangers ne me connaissent pas comme les Italiens, tout est donc plus facile. Ils ne te voient pas arriver, si l’on peut dire. Pour un comédien expérimenté comme moi, c’est une bonne chose, car je peux ainsi encore me sentir comme un adolescent qui en est à nouveau à ses débuts, c’est excitant.

Les spectateurs justement. En France l’an dernier, ils étaient deux fois plus nombreux dans les salles qu’en Italie. Comment tu l’expliques ?

Ils sont beaucoup occupés par leurs portables, leurs tablettes. Ils sont capturés par ces nouvelles façons de se divertir. D’après moi, le cinéma n’est pas le cinéma. Le cinéma n’est pas une salle, mais un point de vue, une façon de raconter. Je préfère personnellement aller au cinéma, mais je peux comprendre que les habitudes changent et il faut l’accepter. Il faut tout de même faire quelque chose, c’est à l’Etat d’intervenir.

En Italie, cette baisse d’affluence s’explique par 30 ans de désarticulation systématique du tissu culturel due à des raisons économiques et politiques. Mais le cinéma en tant qu’art a encore un grand rôle à jouer. Une œuvre comme Persée tenant la tête de Méduse d’Antonio Canova par exemple créait de l’empathie, poussait à la réflexion. Avec Internet aujourd’hui, on peut voir en même temps une décapitation et la publicité d’un shampoing. Seuls l’art et le cinéma peuvent contrer cette banalisation de la violence.

 

Riccardo Scamarcio et Augusto Zazzaro dans Il ladro di giorni / © Andrea Pirrello

Les Italiens peuvent te voir dans Il ladro di giorni. Qu’est-ce qui t’a poussé à interpréter ce rôle original de père criminel ?

Je joue un père plein de défauts, mais j’aimais l’idée que l’on pouvait pardonner ses défaillances, et que le spectateur pouvait malgré tout comprendre qu’au fond le plus important est l’amour pour un fils. J’aimais l’idée de pouvoir interpréter un personnage un peu extrême, en grande difficulté après être sorti de prison, retrouvant son fils et voulant l’utiliser pour une dernière commission criminelle. Il se rendra compte durant ce voyage combien en réalité il aime cet enfant, devenu entre temps un pré-adolescent, et combien il est important pour lui, et vice-versa.

Il était pour nous important de réaliser un film émotionnel, un mélodrame touchant aussi d’autres genres, comme le policier ou le roadmovie. En lisant le scénario, avec tout le respect pour Franco Zeffirelli, j’ai pensé à son film The champ avec John Voight, un film poignant, c’était notre intention.

Le récit se déroule le long d’un roadmovie, du nord au sud de l’Italie. Est-ce que Il ladro di giorni raconte aussi la péninsule ? 

Diviser l’Italie entre le nord et le sud est une erreur. L’Italie, d’après moi, doit être divisée entre l’Italie des villes et l’Italie des provinces. 50 millions d’Italiens sont des provinciaux. Nous racontons donc plutôt cette Italie des provinces. Mais il n’y a rien ici de typiquement italien. Pour moi, il n’y a pas de différence entre l’Italie et la Suisse par exemple, même si l’ordre et le désordre nous séparent. Mais les Suisses des campagnes sont sans doute les mêmes que ceux au sud des Alpes, les dynamiques sont identiques. »

 

Riccardo Scamarcio et Augusto Zazzaro dans Il ladro di giorni / © Andrea Pirrello

Aux côtés du « visionnaire » Federico Fellini

Les soutanes blanches des papes Pie XIII ou Jean-Paul III, interprétés par Jude Law et John Malkovich dans The Young Pope en 2016 et depuis le début de l’année dans The New Pope, sont imaginées par le costumier Carlo Poggioli. Son travail permet à l’imagination de Paolo Sorrentino ou encore de Terry Gilliam de prendre corps. Il a débuté sa carrière derrière le grand maître du cinéma italien, Federico Fellini, dont le centenaire de la naissance est fêté ce 20 janvier. Interview.

 

Le costumiste Carlo Poggioli (à gauche) avec le réalisateur Paolo Sorrentino (artribune)

Racontez-nous vos premiers pas aux côtés de Federico Fellini…

J’ai eu la chance de travailler sur son dernier film, La voce della luna. J’avais à peine 30 ans, j’étais très enthousiaste, car mon rêve était celui de rencontrer Fellini, dont j’ai toujours aimé les films. Entre la préparation, le tournage, les imprévus, cette collaboration a duré deux ans. Mais notre rapport s’est poursuivi après le film, car son bureau, via Po à Rome, se trouvait à quelques centaines de mètres seulement de chez moi. Je suis donc devenu en quelque sorte son assistant. Je suis resté en contact avec lui jusqu’à sa mort, en 1993. La façon dont Federico Fellini voyait la réalité et la transformait, allant tout de suite dans l’allusion et la fantaisie, a forgé toute ma carrière.

Lorsque nous sortions en voiture pour une course, il me demandait souvent d’accoster pour observer quelqu’un qu’il avait vu passer, quitte à bloquer le trafic. Comme cette sans-abris recouverte de sacs plastiques et d’écharpes colorées. Il me demandait de bien l’observer pendant qu’il en faisait la description. Il voulait que je sois capable de reproduire cet accoutrement s’il le voulait. Souvent l’absurde dans ses films s’inspirait du réel.

Près de trois décennies plus tard, qu’est-il resté de Federico Fellini dans votre travail ?

J’ai eu la chance de travailler avec d’autres cinéastes visionnaires comme lui, même si d’une autre façon. C’est le cas de Terry Gilliam, avec qui j’ai collaboré sur Les frères Grimm et The Zero Theorem. Et même avant d’avoir collaboré avec Federico Fellini, en étant l’assistant de Gabriella Pescucci sur le tournage de Les aventures du baron de Münchhausen.

Une autre personne me rappelant le maestro est Paolo Sorrentino, qui a sa propre vision particulière de la réalité. J’ai fermé ce cercle de visionnaires en travaillant jusqu’en décembre sur le dernier film de Terrence Malick. Lui aussi a une vision de la réalité très intéressante qui le rapproche de ces réalisateurs. Ces cinéastes ont forgé ma façon de penser et de travailler.

 

Jude Law dans The Young Pope (2016) et un dessin de Carlo Poggioli

Dans Paolo Sorrentino par exemple, qu’y a-t-il de fellinien ?

Paolo a son propre style particulier, qui parfois pourrait se confondre avec une volonté de vouloir imiter Fellini. Mais seul le processus de transformation de la réalité en vision les rapproche. Chacun d’eux le traite ensuite de manière complètement différente.

Je participe bien sûr à cette transformation de la réalité. Ayant justement reçu ce type de formation auprès de Fellini, cela m’est facile, surtout car j’aime ce genre de cinéma.

Comment peut-on voir dans votre travail l’influence de Fellini ?

Je vois parfois des images de mon travail qui me renvoient au maestro, c’est vrai. C’est le cas par exemple de The Zero Theorem, de Terry Gilliam. Comme Federico Fellini, c’est un grand dessinateur. Il arrivait le jour précédent dans mon studio avec une suggestion très précise qui stimulait l’imagination, à la manière de Fellini. Le maestro dessinait des croquis merveilleux et très précis, directement sur le lieu du tournage.

 

Federico Fellini (à gauche) et Marcello Mastroianni sur le tournage de Huit et demi

Dans l’Aspromonte, un cinéma les pieds dans la boue

Comment un acteur peut-il refuser la possibilité de passer ses journées à « jouer dans la boue comme un enfant, pieds nus dans la montagne où les téléphones n’ont pas de réseaux » ? Marcello Fonte, prix d’interprétation masculine en 2018 au Festival de Cannes pour Dogman, de Matteo Garrone, est l’un des protagonistes de Aspromonte, la terre des oubliés, dans les salles obscures italiennes depuis fin novembre.

Le film du réalisateur Mimmo Calopresti raconte l’histoire du village d’Africo, dans l’Aspromonte calabrais, dans un sud de l’Italie des années 50. Isolés, abandonnés par les autorités, privés de médecin, opprimés par un bandit local, les villageois décident de construire eux-mêmes une route pour se connecter à la civilisation. Aux côtés du poète de la bourgade Marcello Fonte, Sergio Rubini en criminel, Francesco Colella et Marco Leonardi en meneurs de la contestation sociale et l’actrice fétiche du cinéaste, Valeria Bruni Tedeschi en enseignante débarquée du Nord.

 

Au centre, Marcello Fonte, Valeria Bruni Tedeschi et Sergio Rubini

Inspiré de faits réels, Aspromonte est le récit d’une Italie du Sud abandonnée. La question du Mezzogiorno hante la péninsule depuis son unité en 1861. La pellicule est surtout l’histoire des « oubliés » d’une région montagneuse reculée. « Au début du tournage, des enseignants calabrais étaient en grève car ils manquent d’école, se souvient Mimmo Calopresti. Les enfants sont amenés à faire jusqu’à deux heures de bus pour en trouver une. Dans le même temps, les bateaux de migrants que l’on voyait de nos montagnes étaient bloqués au large. Aider tous ces “derniers” serait la voie la plus simple, mais elle n’intéresse pas les politiciens. »

Le réalisateur, avec Marcello Fonte et le producteur Fulvio Lucisano, se trouvait au siège de l’Association de la presse étrangère à Rome, mi-janvier. Devant une poignée de journalistes, ils présentaient leur film en concours pour le Globo d’Oro, les Goldens Globes transalpins. Leur origine calabraise commune explique un projet ambitieux et risqué. Le film a coûté deux millions et demi d’euros. « Nous ne les avons pas récupérés, mais cela ne fait rien », regrette le producteur nonagénaire ayant voulu raconter « une tranche de sa vie ».

 

Le producteur Fulvio Lucisano au siège de l’Association de la presse étrangère à Rome, avec Mimmo Calopresti

« Le cinéma italien n’a pas du tout envie d’aller dans des lieux inaccessibles, regrette Mimmo Calopresti. Difficilement, il va affronter ce genre de vie, sur ce genre de terrain, avec ses dialectes, ses personnages pieds nus, sa boue ». Le producteur se rappelle par exemple que le cinéaste Luigi Comencini « ne voulait pas se rendre en Calabre pour un tournage de peur d’être ravi par le crime organisé. J’ai dû l’emmener devant le préfet pour le rassurer », s’amuse Fulvio Lucisano.

Le Sud italien souffre encore, est aujourd’hui toujours plus pauvre. « Dans le monde, il y a des Africo partout. Depuis l’Aspromonte, conclut le cinéaste, nous voulions raconter la civilisation. »

 

Marcello Fonte, dans Aspromonte de Mimmo Calopresti