Au cinéma, Tchekhov parmi les Italiens victimes des séismes

Le documentaire s’ouvre sur les terribles images du village d’Amatrice dévasté en août 2016 par un violent séisme. La voix radiophonique d’un journaliste rappelle l’ampleur du drame dans le centre de la péninsule. Puis le réalisateur de « Il terremoto di Vanja », littéralement « le séisme de Vania », nous emmène à Taganrog, petite ville du Nord-Caucase où est né Anton Tchekhov. Le décor est blanc et froid. Le spectateur est alors déconcerté : en réalité, le dramaturge russe est le fil rouge de ce film particulier.

 

Vinicio Marchioni dans « Il terremoto di Vanja »

Ce dernier raconte les coulisses de la mise en scène de « l’Oncle Vania », pièce de théâtre de la fin du XIXème siècle adaptée à une Italie toujours martyrisée par des décennies de tremblements de terre. L’idée naît grâce à la passion pour Anton Tchekhov de Vinicio Marchioni, acteur devenu pour l’occasion réalisateur, connu dans la botte notamment pour son interprétation du « Froid » dans la série à succès « Romanzo Criminale ».

L’acteur a vu dans l’Oncle Vania son Italie d’aujourd’hui. « Les dettes, la crise économique, les théâtres qui ferment, ce grain qui ne pousse pas [dans la pièce originale] m’a fait penser à notre situation culturelle et artistique, aux coupes budgétaires que subissent la culture, l’éducation, les universités, le monde du spectacle, raconte-t-il devant quelques journalistes de l’Association de la presse étrangère en Italie, où il est venu début novembre présenter son film, en concours pour le « Globo d’oro », les Golden Globes à l’italienne.

 

Vinicio Marchioni dans « Il terremoto di Vanja »

Les victimes des séismes dans les Marches « parlent comme les personnages d’Anton Tchekhov : “ma vie est brisée en deux ; mon passé n’existe plus ; je ne vois rien dans mon futur” », se rappelle Vinicio Marchioni. Sa compagne et actrice Milena Mancini est originaire de la région martyrisée il y a trois ans. Le couple rend visite à des amis sur place lorsqu’il étudie les textes de l’auteur russe cette même année. Il recueille donc leur témoignage pour ce qui deviendra un documentaire. « L’idée est née à ce moment-là, poursuit le réalisateur. J’ai substitué le lieu de la pièce originale, un domaine agricole, avec un vieux théâtre dans une province italienne frappée par un tremblement de terre. » Le casting est composé du couple et notamment de Francesco Montanari, autre acteur révélé par « Romanzo Criminale ». Toni Servillo prête sa voix à Anton Tchekhov. Le film est présenté pour la première fois au festival du cinéma de Rome, en octobre dernier.

Mais la population martyrisée est reléguée au second plan d’une œuvre très personnelle. Le spectateur découvre la pièce théâtrale et Anton Tchekhov à travers les yeux de Vinicio Marchioni. S’il est impressionné par l’interprétation puissante des acteurs, il ne peut pas entrer en empathie avec les victimes des séismes. Bien que celles-ci soient au cœur des préoccupations du metteur en scène. « J’étais très inquiet de jouer la pièce surtout devant le public de L’Aquila [la capitale des Abruzzes a été dévastée par un séisme en 2009], confie-t-il. Le son de la terre qui tremble retentit avant le début. Leur faire revivre ce traumatisme m’a inquiété, car je me sentais vraiment inutile. » Il assure avoir alors reçu un bon accueil. En effet, la pièce a tournée dans toute l’Italie et a eu donc le mérite d’allumer un projecteur sur une situation rapidement oubliée. Un deuxième projecteur s’est allumé avec ce documentaire autoproduit cherchant désormais une distribution.

 

L’affiche de « Il terremoto di Vanja » de Vinicio Marchioni

« J’ai rêvé que Berlusconi était mon père »

Le gouvernement de Silvio Berlusconi est sur le point de tomber. Nous sommes en 1994. 25 ans plus tard, les Italiens découvrent, vendredi 25 octobre à la télévision, les coulisses de cette chute. L’année donne son nom à la série de Sky Original. 1994, la troisième saison, s’achève et conclut la trilogie relatant l’entrée du magnat de la presse dans le monde politique.

À travers les yeux d’un publicitaire, d’une showgirl et d’un membre de la Ligue d’Umberto Bossi, 1992 racontait comment naissait l’idée de candidater Silvio Berlusconi aux élections législatives, en plein scandale Mani pulite, une série d’enquêtes judiciaires ayant dévoilé au début des années 90 un vaste système de corruption impliquant tous les partis. 1993 frappait ensuite aux portes de l’exécutif avant que la dernière saison ne dévoile l’exercice du pouvoir du Caïman.

 

Umberto Bossi (Paolo Mazzarelli, à gauche) avec Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) / © Antonello & Montesi

L’envie de raconter Silvio Berlusconi de l’intérieur est de Stefano Accorsi, interprète de Leonardo Notte, publicitaire fictif employé au sein de l’empire médiatique de l’entrepreneur, avant de devenir son spin doctor. Il est l’un des acteurs italiens les plus en vue et les plus cotés. À la veille de la diffusion des deux derniers épisodes de 1994, il a rencontré autour d’un apéritif à Rome une poignée de journalistes de la presse étrangère.

Est-ce que votre jugement sur cette période historique et sur Silvio Berlusconi a changé après avoir travaillé sur cette série ?

À l’époque, j’avais une vingtaine d’années, je voyais en filigrane tout le travail de marketing qui était réalisé par son équipe. Mais une nuit, j’ai rêvé de Silvio Berlusconi. Donc même si j’en étais conscient, je dois bien avouer que sa campagne a fonctionné. Et bien plus que je ne l’imaginais : dans le rêve, j’avais des sentiments négatifs, mais quand il s’est retourné, il a souri et m’a annoncé être mon père. Je me suis réveillé avec des sentiments très contrastés. Parce que dans ce rêve, je l’aimais.

 

Leonardo Notte (Stefano Accorsi) dans 1994 / © Antonello & Montesi

Je pensais qu’il était un grand manipulateur. Mais en me penchant à nouveau sur cette période historique, j’ai compris que la success story de Silvio Berlusconi a beaucoup dépendu de son honnêteté. Ces histoires de succès ne se font pas de manière diabolique. Peut-être dans la forme seulement. Mais je suis désormais convaincu que son modus était spontané.

Aujourd’hui, grâce à ce travail, je suis davantage passionné par la politique. Ce qui s’est passé cet été par exemple [la crise politique provoquée en août par le leader de la Ligue Matteo Salvini] mériterait un chapitre en soi.

Est-ce que Silvio Berlusconi a vu la série ?

Nous savons qu’il a vu les deux premiers épisodes de 1994 et qu’il a demandé le reste de la saison. Nous ne savons pas s’il a vu 1992 et 1993. Pour ces deux premières saisons, un membre de son staff assistait néanmoins toujours aux avant-premières. Je sais aussi qu’il a rencontré une fois les scénaristes, avec aussi Paolo Sorrentino [réalisateur de Loro, film dédié aux scandales sexuels autour de Silvio Berlusconi]. Disons qu’il a optimisé.

 

Leonardo Notte (Stefano Accorsi, à gauche) avec Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) / © Antonello & Montesi

Comment expliquer le succès d’une histoire très italienne à l’étranger ? La série étant distribuée dans une centaine de pays.

Je voulais raconter l’histoire de Silvio Berlusconi. Elle est l’une des plus vertigineuses du monde, sans compter peut-être aujourd’hui les Etats-Unis et Donald Trump. Nous pensions que la figure de Silvio, même s’il s’agit d’une histoire très italienne, pouvait attirer ou susciter de l’intérêt à l’étranger. Et mélanger personnages réels et personnages de fiction nous a permis d’utiliser la matière dramaturgique de manière vraisemblable et certainement plus convaincante. Les personnages principaux nous ont permis de raconter les faits historiques mais aussi et surtout les émotions.

Nous sommes entrés dans ce monde de l’intérieur, sans le juger. Même s’il y a bien sûr un point de vue. Mais nous ne pouvons pas dire que mon personnage, Leonardo Notte, soit l’un des plus édifiants de l’histoire de la télévision. Nous avons tenté d’éviter un jugement moral sur les personnages, de raconter des anti-héros. Nous les avons traité comme tel. Nous avons vu trop de fois conter cette partie de l’Histoire et de ce monde en restant sur le seuil de la narration, toujours de l’extérieur et en la jugeant.

Avez-vous jamais reçu de pressions de la part de Silvio Berlusconi ou de la Ligue, demandant de voir un pré-montage ou le scénario, pour ne pas faire sortir certaines scènes ?

Deux études d’avocats, de la maison de production et de la distribution, nous ont toujours suivi. Notre intention n’était pas de dénoncer quoi que ce soit. Les personnages de fiction nous ont permis d’avoir les mains libres. Si nous ne pouvions pas raconter telle chose impliquant un personnage historique, nous l’attribuions alors à un personnage de fiction. Le message arrivait donc tout de même.

Cela a par exemple été le cas avec la naissance de Forza Italia [le parti de Silvio Berlusconi]. Selon nos recherches, l’idée de porter candidat Silvio Berlusconi au lieu de rechercher un référent politique est celle de Marcello Dell’Utri. Mais le procès de ce dernier était encore en cours lorsque nous avons lancé la série. Nous n’avons donc pas pu donner l’idée du parti à son personnage. Mais ce fut pour nous un grand salut : car attribuant cette idée à mon personnage fictif, ce dernier a acquis une autre épaisseur, plus importante et créative, quand on pense à la grande histoire.

 

Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) dans le cinquième épisode de 1994 / © Antonello & Montesi

The Irishman de Martin Scorsese à la conquête de Rome

La salle obscure remplie d’Italiens éclate de rire. Le dialogue entre les personnages de Robert De Niro et de Joe Pesci est pourtant des plus sérieux – le passé en Italie du premier durant la seconde guerre mondiale. Mais l’échange se fait dans la langue de Dante. Frank « Irishman » Sheeran l’a apprise sur place. Il surprend Russell Bufalino, l’homme que l’on devine criminel l’ayant pris sous son aile. Il surprend aussi le spectateur italophone : les deux hommes se lancent alors dans un échange, entre l’Italien et le dialecte sicilien, difficile à suivre vu l’approximation de la diction et la disparition des sous-titres.

 

Joe Pesci (Russell Bufalino) et Robert De Niro (Frank Sheeran) dans The Irishman

Plus d’un mois avant sa diffusion sur Netflix, le 27 novembre, The Irishman de Martin Scorsese tente de conquérir l’Italie lors de la Festa del cinema, le festival du cinéma de Rome. En conférence de presse lundi 21 octobre, le cinéaste aux origines italiennes défend une œuvre « mélancolique » sur « la condition humaine ». D’une belle durée de 210 minutes, soit trois heures et demi, elle raconte, sur plusieurs décennies, l’histoire « de l’un des plus grands mystères irrésolus de l’Histoire américaine » selon la production, ou la disparition du syndicaliste Jimmy Hoffa, interprété par un Al Pacino au sommet de son art. Le spectateur est ainsi plongé au cœur de la criminalité organisée de l’Amérique d’après-guerre, à travers les yeux de Robert De Niro.

Martin Scorsese tenait à faire un film « avec ses amis ». Il n’envisage donc pas un instant à d’autres acteurs pour interpréter les rôles des jeunes ou très vieux Robert De Niro ou Joe Pesci. Le problème se pose moins pour le personnage d’Al Pacino. Il utilise alors des effets spéciaux « expérimentaux » permettant de rajeunir les acteurs. Ainsi, ôter 30 ou 40 ans à un homme le rend artificiel, mais n’enlève rien à la performance. Et la technologie est par chance utilisée avec parcimonie. Celle-ci pose aussi la question du rapport à la mort – serait-il possible de voir dans de prochains films des acteurs reprendre vie, comme la Greta Garbo de l’affiche du festival de Rome ? – l’un des thèmes de la pellicule.

 

Martin Scorsese lundi 21 octobre sur le tapis rouge du Parco della Musica, où se tient le festival du cinéma de Rome

Pour tester cette nouvelle technologie, en 2015, Robert De Niro rejoue une scène des Affranchis (Goodfellas, 1990). Les évolutions ont été si rapides, se réjouissent à Rome le réalisateur comme la productrice du film, que la version finale de The Irishman remonte « seulement à six ou sept semaines ». Mais un tel film, à travers les canaux classiques de production, n’aurait jamais pu voir le jour sans Netflix, regrette Martin Scorsese, qui a vu dans la plateforme son sauveur. Le cinéma en tant que salle obscure, en tant que grand écran, perd alors pour le cinéaste de son importance car « encore faut-il que les films soient produits, réalisés puis vus ». Donc aujourd’hui, peu importe comment ils sont vu, pourvu qu’ils le soient, même en streaming à la maison. S’il rappelle que « ces dix dernières années », il a dû mener des batailles pour financer ses films, le réalisateur semble s’être résigné à réaliser ses longs-métrages simplement « pour un écran et un public ».

 

Vers le centenaire de Federico Fellini

« Les “dames” en fourrure de la Milan aisée crachèrent sur le cinéaste et sur le protagoniste du film, Marcello Mastroianni, les accusant de livrer le pays aux bolchéviques. » La première de La dolce vita, le 5 février 1960 au cinéma Capitol, à deux pas du théâtre la Scala, est pour le moins « turbulente », comme le raconte l’historien et critique cinématographique Alberto Crespi dans son ouvrage Storia d’Italia in 15 film (« Histoire d’Italie en 15 films », Laterza, 2016). Cet épisode contraste avec l’image glamour aujourd’hui du film, connu surtout pour la scène iconique de l’acteur principal et Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi, à Rome.

 

Marcello Mastroianni et Anita Ekberg dans La dolce vita

En 2020, le chef d’œuvre de Federico Fellini fêtera le 60èmeanniversaire de sa sortie en salle. L’Italie s’apprête aussi à célébrer cette même année le centenaire de la naissance du plus célèbre cinéaste italien. Ce blog dédiée au cinéma transalpin s’ouvre dans la perspective de ces rendez-vous. Il proposera bien sûr des articles dédiés au réalisateur couronné d’oscars et d’une palme d’or, mais aussi et surtout au cinéma et à l’industrie cinématographique italienne et au cinéma en Italie. À commencer cette semaine par le festival – rebaptisé « fête » – de Rome, où était présenté lundi 21 octobre le dernier film de Martin Scorsese The Irishman.

La dolce vita prête son nom à ce blog, dans un clin d’œil facile à ces prochaines célébrations, mais aussi pour rappeler l’œuvre ayant marqué l’histoire du cinéma. Elle « libère l’imaginaire de Fellini et lui ouvre les portes de l’onirisme et de la psychanalyse », écrit l’historien et critique Jean Antoine Gili dans Le cinéma italien (Editions de La Martinière, 2011). Il s’agit pour lui d’un « film charnière entre une manière ancienne – linéaire – de faire du cinéma et une façon nouvelle d’agencer le récit en grands blocs autonomes ». Le cinéaste arrive en effet entre deux époques marquantes du cinéma italien, entre le néoréalisme après la seconde guerre mondiale et l’âge d’or du cinéma transalpin, auquel il contribue largement.

Dans les années cinquante, Federico Fellini fait en effet partie d’une nouvelle génération de cinéastes appelée à « dominer l’histoire du cinéma italien », raconte encore Jean A. Gili. Dès le début de sa carrière, « Les Vitteloni (1953), La Strada (1954), Il bidone (1955), Les Nuits de Cabiria (1957), ont une autonomie expressive qui confèrent déjà à leur auteur un plein épanouissement », ajoute l’historien. « Avant la révolution de La dolce vita et de Huit et demi, Fellini est déjà un point de référence du cinéma italien, écrit-il encore, il a pleinement assimilé les leçons du néoréalisme et les a nourries du pouvoir visionnaire de son imagination : avec lui s’accomplit la transformation entre une réalité saisie dans ses composantes authentiques et une réalité recréée par la fantaisie et le rêve. »

 

Giulietta Masina dans Les Nuits de Cabiria

La dolce vita est incontournable dans l’histoire du cinéma. Mais comme en témoigne la première à Milan, son accueil est mitigé. Interdit au moins de 18 ans [NDLR ou 16 ans selon les sources] lors de sa sortie en salle, il fut de plus vivement critiqué par l’Eglise. Celle-ci avait peu apprécié la manière dont Federico Fellini avait dépeint Rome, un « lieu de vice et de perdition », résume Jean A. Gili, ainsi « les projections furent interdites aux catholiques sous peine d’excommunication ». Cela ne fit qu’attiser d’autant plus la curiosité des Italiens. « Aussi grâce à cette publicité involontaire, La dolce vita récupéra en quinze jours les 800 millions de lire dépensés par les producteurs », relate Alberto Crespi.

 

Avez-vous vu La dolce vita ? Qu’en pensez-vous ? Quels autres films de Federico Fellini vous ont marqué ?

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