Aux côtés du « visionnaire » Federico Fellini

Les soutanes blanches des papes Pie XIII ou Jean-Paul III, interprétés par Jude Law et John Malkovich dans The Young Pope en 2016 et depuis le début de l’année dans The New Pope, sont imaginées par le costumier Carlo Poggioli. Son travail permet à l’imagination de Paolo Sorrentino ou encore de Terry Gilliam de prendre corps. Il a débuté sa carrière derrière le grand maître du cinéma italien, Federico Fellini, dont le centenaire de la naissance est fêté ce 20 janvier. Interview.

 

Le costumiste Carlo Poggioli (à gauche) avec le réalisateur Paolo Sorrentino (artribune)

Racontez-nous vos premiers pas aux côtés de Federico Fellini…

J’ai eu la chance de travailler sur son dernier film, La voce della luna. J’avais à peine 30 ans, j’étais très enthousiaste, car mon rêve était celui de rencontrer Fellini, dont j’ai toujours aimé les films. Entre la préparation, le tournage, les imprévus, cette collaboration a duré deux ans. Mais notre rapport s’est poursuivi après le film, car son bureau, via Po à Rome, se trouvait à quelques centaines de mètres seulement de chez moi. Je suis donc devenu en quelque sorte son assistant. Je suis resté en contact avec lui jusqu’à sa mort, en 1993. La façon dont Federico Fellini voyait la réalité et la transformait, allant tout de suite dans l’allusion et la fantaisie, a forgé toute ma carrière.

Lorsque nous sortions en voiture pour une course, il me demandait souvent d’accoster pour observer quelqu’un qu’il avait vu passer, quitte à bloquer le trafic. Comme cette sans-abris recouverte de sacs plastiques et d’écharpes colorées. Il me demandait de bien l’observer pendant qu’il en faisait la description. Il voulait que je sois capable de reproduire cet accoutrement s’il le voulait. Souvent l’absurde dans ses films s’inspirait du réel.

Près de trois décennies plus tard, qu’est-il resté de Federico Fellini dans votre travail ?

J’ai eu la chance de travailler avec d’autres cinéastes visionnaires comme lui, même si d’une autre façon. C’est le cas de Terry Gilliam, avec qui j’ai collaboré sur Les frères Grimm et The Zero Theorem. Et même avant d’avoir collaboré avec Federico Fellini, en étant l’assistant de Gabriella Pescucci sur le tournage de Les aventures du baron de Münchhausen.

Une autre personne me rappelant le maestro est Paolo Sorrentino, qui a sa propre vision particulière de la réalité. J’ai fermé ce cercle de visionnaires en travaillant jusqu’en décembre sur le dernier film de Terrence Malick. Lui aussi a une vision de la réalité très intéressante qui le rapproche de ces réalisateurs. Ces cinéastes ont forgé ma façon de penser et de travailler.

 

Jude Law dans The Young Pope (2016) et un dessin de Carlo Poggioli

Dans Paolo Sorrentino par exemple, qu’y a-t-il de fellinien ?

Paolo a son propre style particulier, qui parfois pourrait se confondre avec une volonté de vouloir imiter Fellini. Mais seul le processus de transformation de la réalité en vision les rapproche. Chacun d’eux le traite ensuite de manière complètement différente.

Je participe bien sûr à cette transformation de la réalité. Ayant justement reçu ce type de formation auprès de Fellini, cela m’est facile, surtout car j’aime ce genre de cinéma.

Comment peut-on voir dans votre travail l’influence de Fellini ?

Je vois parfois des images de mon travail qui me renvoient au maestro, c’est vrai. C’est le cas par exemple de The Zero Theorem, de Terry Gilliam. Comme Federico Fellini, c’est un grand dessinateur. Il arrivait le jour précédent dans mon studio avec une suggestion très précise qui stimulait l’imagination, à la manière de Fellini. Le maestro dessinait des croquis merveilleux et très précis, directement sur le lieu du tournage.

 

Federico Fellini (à gauche) et Marcello Mastroianni sur le tournage de Huit et demi

Dans l’Aspromonte, un cinéma les pieds dans la boue

Comment un acteur peut-il refuser la possibilité de passer ses journées à « jouer dans la boue comme un enfant, pieds nus dans la montagne où les téléphones n’ont pas de réseaux » ? Marcello Fonte, prix d’interprétation masculine en 2018 au Festival de Cannes pour Dogman, de Matteo Garrone, est l’un des protagonistes de Aspromonte, la terre des oubliés, dans les salles obscures italiennes depuis fin novembre.

Le film du réalisateur Mimmo Calopresti raconte l’histoire du village d’Africo, dans l’Aspromonte calabrais, dans un sud de l’Italie des années 50. Isolés, abandonnés par les autorités, privés de médecin, opprimés par un bandit local, les villageois décident de construire eux-mêmes une route pour se connecter à la civilisation. Aux côtés du poète de la bourgade Marcello Fonte, Sergio Rubini en criminel, Francesco Colella et Marco Leonardi en meneurs de la contestation sociale et l’actrice fétiche du cinéaste, Valeria Bruni Tedeschi en enseignante débarquée du Nord.

 

Au centre, Marcello Fonte, Valeria Bruni Tedeschi et Sergio Rubini

Inspiré de faits réels, Aspromonte est le récit d’une Italie du Sud abandonnée. La question du Mezzogiorno hante la péninsule depuis son unité en 1861. La pellicule est surtout l’histoire des « oubliés » d’une région montagneuse reculée. « Au début du tournage, des enseignants calabrais étaient en grève car ils manquent d’école, se souvient Mimmo Calopresti. Les enfants sont amenés à faire jusqu’à deux heures de bus pour en trouver une. Dans le même temps, les bateaux de migrants que l’on voyait de nos montagnes étaient bloqués au large. Aider tous ces “derniers” serait la voie la plus simple, mais elle n’intéresse pas les politiciens. »

Le réalisateur, avec Marcello Fonte et le producteur Fulvio Lucisano, se trouvait au siège de l’Association de la presse étrangère à Rome, mi-janvier. Devant une poignée de journalistes, ils présentaient leur film en concours pour le Globo d’Oro, les Goldens Globes transalpins. Leur origine calabraise commune explique un projet ambitieux et risqué. Le film a coûté deux millions et demi d’euros. « Nous ne les avons pas récupérés, mais cela ne fait rien », regrette le producteur nonagénaire ayant voulu raconter « une tranche de sa vie ».

 

Le producteur Fulvio Lucisano au siège de l’Association de la presse étrangère à Rome, avec Mimmo Calopresti

« Le cinéma italien n’a pas du tout envie d’aller dans des lieux inaccessibles, regrette Mimmo Calopresti. Difficilement, il va affronter ce genre de vie, sur ce genre de terrain, avec ses dialectes, ses personnages pieds nus, sa boue ». Le producteur se rappelle par exemple que le cinéaste Luigi Comencini « ne voulait pas se rendre en Calabre pour un tournage de peur d’être ravi par le crime organisé. J’ai dû l’emmener devant le préfet pour le rassurer », s’amuse Fulvio Lucisano.

Le Sud italien souffre encore, est aujourd’hui toujours plus pauvre. « Dans le monde, il y a des Africo partout. Depuis l’Aspromonte, conclut le cinéaste, nous voulions raconter la civilisation. »

 

Marcello Fonte, dans Aspromonte de Mimmo Calopresti

Dans la peau d’un cardinal de Paolo Sorrentino

Maurizio Lombardi revêt à nouveau la soutane du cardinal Mario Assente dans la nouvelle série de l’oscarisé Paolo Sorrentino, The New Pope, diffusée en Italie à partir du 10 janvier et sur Canal+ trois jours plus tard. Rencontre avec un comédien « méchant » aux traits rappelant Buster Keaton.

L’acteur florentin est en retard. Se défaire du maquillage prend du temps. Maurizio Lombardi a passé la journée avec une cicatrice sur la gorge. Début décembre, il travaille sur un tournage à Rome dont il ne peut encore rien révéler. Mais son personnage est bien « méchant ». L’adjectif péjoratif est choisi par le Vanity Fair italien pour commenter sa filmographie. « Méchant ? Mais c’est parfait, sourit le cardinal de Paolo Sorrentino. Si tu n’es pas Paul Newman, tu dois aspirer à devenir le vilain, le seul personnage pouvant être opposé à la beauté d’un autre acteur. J’ai été comparé à Buster Keaton, mais il n’a rien d’un Robert Redford ou d’un Marlon Brando. Il a seulement le beau visage d’un clown triste. »

Maurizio Lombardi est partout. Dans le Pinocchio de Matteo Garrone, en moine dans la dernière adaptation du Nom de la rose, en assistant de Silvio Berlusconi dans la série imaginée par l’acteur Stefano Accorsi, 1994, en médecin inquiétant au relents psychopathes dans le film d’horreur The nest et, en ce début d’année, dans la peau d’un cardinal dans The New Pope de Paolo Sorrentino. Le réalisateur oscarisé revient dans son Vatican fantasmé après de The Young Pope, diffusée en 2016. Le spectateur retrouve un pape Pie XIII hors jeu, interprété par Jude Law, et John Malkovich comme nouvelle entrée papale.

 

Maurizio Lombardi (à droite) dans The Young Pope (2016) de Paolo Sorrentino (Photo : Gianni Fiorito)

« Je ne m’attendais pas du tout à être dans la deuxième saison, se réjouit l’acteur. Car ma scène avec Jude Law dans The Young Pope était une scène de service pour donner la possibilité au spectateur de voir que ce pape est vraiment méchant. Ma réplique d’homosexuel et la menace subtile du pape ne laissaient pas entrevoir un retour. En réalité, je crois que le personnage a plu et Paolo l’a développé dans la deuxième saison, dans les huit épisodes. » Sa performance a plus même à Martin Scorsese, comme le lui a raconté une scénariste. « C’est un peu comme si Dieu déplaçait les nuages pour dire “intéressant, cet humain, là”, avant de refermer les nuages », ironise-t-il, flatté.

Le comédien a commencé par regarder « le plus possible » des photographies de cardinaux pour « comprendre comment ils sont, pour voir leurs yeux ». « Je me suis surpris à les trouver démoniaques, s’amuse Maurizio Lombardi, avec leurs lunettes, leurs sourcils, ces mains avec ces anneaux précieux, ces colliers en or, dans ces habits sévères couvrant leur gros ventre. » Mais il a pris plaisir à prêter ses traits au cardinal fictif. « La soutane est très confortable, s’amuse-t-il, elle élance la figure des grandes personnes. » Même si « dans la peau d’un cardinal, tu as la rigidité de cet habit ».

 

Maurizio Lombard (à droite) dans The New Pope, de Paolo Sorrentino, avec Cécile de France (à gauche), Javier Camara, Ramon Garcia et Silvio Orlando (Photo : Gianni Fiorito)

En apparence seulement, car la robe est aussi commode pour qui aime danser. Le cardinal de Paolo Sorrentino est en effet dansant. « J’ai eu de la chance, Paolo me fait danser dans l’un des épisodes, car j’aime danser, se réjouit-il. Si je pouvais, je danserais dans tous les films. »

Le cinéaste en donne un avant-goût dans une vidéo des coulisses sur son compte Instagram. Dans le premier épisode, présenté à la presse fin décembre, le cardinal Assente lâche un autre pas de danse discret dans la chapelle Sixtine. Pour le reste, Maurizio Lombardi « s’est laissé emporter » par ce que lui disait Paolo Sorrentino. « Il écrit un peu tout ce qui doit être fait, précise l’acteur. Dans le scénario, il y a déjà toutes les indications. Il est donc assez facile d’entrer dans la peau d’un personnage écrit par Paolo Sorrentino, grâce surtout à ce qu’il te fait dire. Il est aisé de deviner la direction qu’il faut prendre. »

Maurizio Lombardi réalise un rêve en travaillant avec le réalisateur de La grande bellezza, oscar du meilleur film en langue étrangère en 2014. « J’avais passé le casting pour ce film, se souvient-il, mais cela n’a rien donné car j’étais trop excité à l’idée de le rencontrer. Quand je suis arrivé devant lui, c’est moi qui lui ai fait passer un casting, je voulais savoir pourquoi il est si grand. » Mais pour The young pope, le casting est passé. Les deux hommes travaillent ensemble. Paolo Sorrentino « est très maniaque, se consacre beaucoup au tournage, prend grand soin des acteurs en respectant leur travail et celui de son équipe, détaille le comédien. Il a un grand contrôle du set, sans s’imposer, simplement car son écriture est très figurative, tu peux tout de suite imaginer de quoi il s’agit. C’est clair pour tout le monde, pour les acteurs, pour le directeur de la photographie ».

Imaginer le Vatican de Paolo Sorrentino lui plaît. Mais il ne connaissait rien du réel petit Etat et, aujourd’hui encore, « cela ne l’intéresse pas ». Et ce même si, « comme le dit Paolo Sorrentino, le Vatican est source de grande inspiration narrative dû à l’énorme mystère l’entourant ». « Les grands pouvoirs ne m’intéressent pas », lance l’acteur ayant pourtant interprété dans sa carrière toute la hiérarchie ecclésiale ; du prêtre dans Chi m’ha visto en 2017 aux côtés de Pierfrancesco Favino au pape dans une petite production, en passant par le moine dans Le nom de la rose en 2019 avec notamment John Turturro et Rupert Everett. « Le pouvoir fils de l’argent, comme celui de l’Eglise ou de la politique, ne m’intéresse pas, conclut-t-il. Au contraire du pouvoir enfant de la poésie, comme celui de Paolo Sorrentino. »

 

Maurizio Lombardi, le Buster Keaton italien, selon le magazine Style, du quotidien Il Corriere della Sera

Avec Hammamet, le leader socialiste italien Bettino Craxi renaît au cinéma

Hammamet est l’événement cinématographique italien de ce début d’année. Gianni Amelio, maestro du cinéma transalpin, ressuscite un personnage controversé de l’Histoire politique de la péninsule : La pellicule raconte les derniers moments de Bettino Craxi, ancien président du Conseil des ministres dans les années 80 et secrétaire du Parti Socialiste pendant près de deux décennies.

L’ancien premier ministre est mis en cause dans l’affaire Mani Pulite, une série d’enquêtes ayant révélé dès 1992 un système de collusion entre les mondes politique et économique. Bettino Craxi s’enfuit en Tunisie en 1994, l’année de l’entrée en politique et de la victoire inattendue de Silvio Berlusconi, avant deux condamnations pour corruption et financement illégal de parti.

 

Le président (Pierfrancesco Favino) dans Hammamet, de Gianni Amelio (Photo : Claudio Iannone)

Pendant un peu plus de deux heures, le spectateur suit les dernières semaines de vie du politicien à Hammamet, ville tunisienne côtière à une soixantaine de kilomètres au sud-est de la capitale et donnant son nom au film produit par Pepito Produzioni avec Rai Cinema. Le point de vue est seulement celui d’un Bettino Craxi plein de rage et de rancœur, loin des polémiques et des scandales achevant en Italie la « première République ». Le cinéaste Gianni Amelio a voulu raconter la « longue agonie d’un homme de pouvoir ayant perdu celui-ci » et son « autodestruction ». Le leader meurt en 2000.

Avant même sa sortie en salle le 9 janvier, « Hammamet » est critiqué pour sa présumée contrariété face aux enquêtes judiciaires visant entre autres Bettino Craxi. La veille, jour de la présentation à la presse du film, le journal Il Fatto quotidiano regrette par exemple que l’œuvre ne rappelle pas que, selon les sentences, le leader socialiste était au courant des pots-de-vin encaissés par son parti et de l’utilisation que le politique en faisait.

 

Pierfrancesco Favino dans la peau de Bettino Craxi, aux côtés du réalisateur Gianni Amelio (Photo : Claudio Iannone)

« J’accepte que l’on démonte mon film, mais je n’accepte pas qu’il le soit à priori et sur ce qu’il n’est pas », a violemment répondu le cinéaste à un journaliste du quotidien. Gianni Amelio n’a voulu faire un film « ni politique ni militant ». Il se défend en faisant remarquer que lorsque « le président » – le nom de Bettino Craxi n’est jamais prononcé – tient des propos politiques, le format 16/9 devient 4/3. Ce dernier représente des « guillemets », explique le réalisateur.

« Je suis une chèvre » en politique, lâche alors Pierfrancesco Favino pour détendre l’atmosphère. Les traits de l’acteur, à la performance exceptionnelle, disparaissent sous cinq heures de maquillage quotidiens. Impossible pour le spectateur de reconnaître l’un des acteurs pourtant les plus en vue en Italie, notamment après son interprétation en 2019 du mafieux repenti Tommaso Buscetta dans Le Traître (Il Traditore) de Marco Bellocchio.

 

L’invité (Renato Carpentieri) et le président (Pierfrancesco Favino) dans Hammamet, de Gianni Amelio

Au cinéma, Tchekhov parmi les Italiens victimes des séismes

Le documentaire s’ouvre sur les terribles images du village d’Amatrice dévasté en août 2016 par un violent séisme. La voix radiophonique d’un journaliste rappelle l’ampleur du drame dans le centre de la péninsule. Puis le réalisateur de « Il terremoto di Vanja », littéralement « le séisme de Vania », nous emmène à Taganrog, petite ville du Nord-Caucase où est né Anton Tchekhov. Le décor est blanc et froid. Le spectateur est alors déconcerté : en réalité, le dramaturge russe est le fil rouge de ce film particulier.

 

Vinicio Marchioni dans « Il terremoto di Vanja »

Ce dernier raconte les coulisses de la mise en scène de « l’Oncle Vania », pièce de théâtre de la fin du XIXème siècle adaptée à une Italie toujours martyrisée par des décennies de tremblements de terre. L’idée naît grâce à la passion pour Anton Tchekhov de Vinicio Marchioni, acteur devenu pour l’occasion réalisateur, connu dans la botte notamment pour son interprétation du « Froid » dans la série à succès « Romanzo Criminale ».

L’acteur a vu dans l’Oncle Vania son Italie d’aujourd’hui. « Les dettes, la crise économique, les théâtres qui ferment, ce grain qui ne pousse pas [dans la pièce originale] m’a fait penser à notre situation culturelle et artistique, aux coupes budgétaires que subissent la culture, l’éducation, les universités, le monde du spectacle, raconte-t-il devant quelques journalistes de l’Association de la presse étrangère en Italie, où il est venu début novembre présenter son film, en concours pour le « Globo d’oro », les Golden Globes à l’italienne.

 

Vinicio Marchioni dans « Il terremoto di Vanja »

Les victimes des séismes dans les Marches « parlent comme les personnages d’Anton Tchekhov : “ma vie est brisée en deux ; mon passé n’existe plus ; je ne vois rien dans mon futur” », se rappelle Vinicio Marchioni. Sa compagne et actrice Milena Mancini est originaire de la région martyrisée il y a trois ans. Le couple rend visite à des amis sur place lorsqu’il étudie les textes de l’auteur russe cette même année. Il recueille donc leur témoignage pour ce qui deviendra un documentaire. « L’idée est née à ce moment-là, poursuit le réalisateur. J’ai substitué le lieu de la pièce originale, un domaine agricole, avec un vieux théâtre dans une province italienne frappée par un tremblement de terre. » Le casting est composé du couple et notamment de Francesco Montanari, autre acteur révélé par « Romanzo Criminale ». Toni Servillo prête sa voix à Anton Tchekhov. Le film est présenté pour la première fois au festival du cinéma de Rome, en octobre dernier.

Mais la population martyrisée est reléguée au second plan d’une œuvre très personnelle. Le spectateur découvre la pièce théâtrale et Anton Tchekhov à travers les yeux de Vinicio Marchioni. S’il est impressionné par l’interprétation puissante des acteurs, il ne peut pas entrer en empathie avec les victimes des séismes. Bien que celles-ci soient au cœur des préoccupations du metteur en scène. « J’étais très inquiet de jouer la pièce surtout devant le public de L’Aquila [la capitale des Abruzzes a été dévastée par un séisme en 2009], confie-t-il. Le son de la terre qui tremble retentit avant le début. Leur faire revivre ce traumatisme m’a inquiété, car je me sentais vraiment inutile. » Il assure avoir alors reçu un bon accueil. En effet, la pièce a tournée dans toute l’Italie et a eu donc le mérite d’allumer un projecteur sur une situation rapidement oubliée. Un deuxième projecteur s’est allumé avec ce documentaire autoproduit cherchant désormais une distribution.

 

L’affiche de « Il terremoto di Vanja » de Vinicio Marchioni

« J’ai rêvé que Berlusconi était mon père »

Le gouvernement de Silvio Berlusconi est sur le point de tomber. Nous sommes en 1994. 25 ans plus tard, les Italiens découvrent, vendredi 25 octobre à la télévision, les coulisses de cette chute. L’année donne son nom à la série de Sky Original. 1994, la troisième saison, s’achève et conclut la trilogie relatant l’entrée du magnat de la presse dans le monde politique.

À travers les yeux d’un publicitaire, d’une showgirl et d’un membre de la Ligue d’Umberto Bossi, 1992 racontait comment naissait l’idée de candidater Silvio Berlusconi aux élections législatives, en plein scandale Mani pulite, une série d’enquêtes judiciaires ayant dévoilé au début des années 90 un vaste système de corruption impliquant tous les partis. 1993 frappait ensuite aux portes de l’exécutif avant que la dernière saison ne dévoile l’exercice du pouvoir du Caïman.

 

Umberto Bossi (Paolo Mazzarelli, à gauche) avec Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) / © Antonello & Montesi

L’envie de raconter Silvio Berlusconi de l’intérieur est de Stefano Accorsi, interprète de Leonardo Notte, publicitaire fictif employé au sein de l’empire médiatique de l’entrepreneur, avant de devenir son spin doctor. Il est l’un des acteurs italiens les plus en vue et les plus cotés. À la veille de la diffusion des deux derniers épisodes de 1994, il a rencontré autour d’un apéritif à Rome une poignée de journalistes de la presse étrangère.

Est-ce que votre jugement sur cette période historique et sur Silvio Berlusconi a changé après avoir travaillé sur cette série ?

À l’époque, j’avais une vingtaine d’années, je voyais en filigrane tout le travail de marketing qui était réalisé par son équipe. Mais une nuit, j’ai rêvé de Silvio Berlusconi. Donc même si j’en étais conscient, je dois bien avouer que sa campagne a fonctionné. Et bien plus que je ne l’imaginais : dans le rêve, j’avais des sentiments négatifs, mais quand il s’est retourné, il a souri et m’a annoncé être mon père. Je me suis réveillé avec des sentiments très contrastés. Parce que dans ce rêve, je l’aimais.

 

Leonardo Notte (Stefano Accorsi) dans 1994 / © Antonello & Montesi

Je pensais qu’il était un grand manipulateur. Mais en me penchant à nouveau sur cette période historique, j’ai compris que la success story de Silvio Berlusconi a beaucoup dépendu de son honnêteté. Ces histoires de succès ne se font pas de manière diabolique. Peut-être dans la forme seulement. Mais je suis désormais convaincu que son modus était spontané.

Aujourd’hui, grâce à ce travail, je suis davantage passionné par la politique. Ce qui s’est passé cet été par exemple [la crise politique provoquée en août par le leader de la Ligue Matteo Salvini] mériterait un chapitre en soi.

Est-ce que Silvio Berlusconi a vu la série ?

Nous savons qu’il a vu les deux premiers épisodes de 1994 et qu’il a demandé le reste de la saison. Nous ne savons pas s’il a vu 1992 et 1993. Pour ces deux premières saisons, un membre de son staff assistait néanmoins toujours aux avant-premières. Je sais aussi qu’il a rencontré une fois les scénaristes, avec aussi Paolo Sorrentino [réalisateur de Loro, film dédié aux scandales sexuels autour de Silvio Berlusconi]. Disons qu’il a optimisé.

 

Leonardo Notte (Stefano Accorsi, à gauche) avec Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) / © Antonello & Montesi

Comment expliquer le succès d’une histoire très italienne à l’étranger ? La série étant distribuée dans une centaine de pays.

Je voulais raconter l’histoire de Silvio Berlusconi. Elle est l’une des plus vertigineuses du monde, sans compter peut-être aujourd’hui les Etats-Unis et Donald Trump. Nous pensions que la figure de Silvio, même s’il s’agit d’une histoire très italienne, pouvait attirer ou susciter de l’intérêt à l’étranger. Et mélanger personnages réels et personnages de fiction nous a permis d’utiliser la matière dramaturgique de manière vraisemblable et certainement plus convaincante. Les personnages principaux nous ont permis de raconter les faits historiques mais aussi et surtout les émotions.

Nous sommes entrés dans ce monde de l’intérieur, sans le juger. Même s’il y a bien sûr un point de vue. Mais nous ne pouvons pas dire que mon personnage, Leonardo Notte, soit l’un des plus édifiants de l’histoire de la télévision. Nous avons tenté d’éviter un jugement moral sur les personnages, de raconter des anti-héros. Nous les avons traité comme tel. Nous avons vu trop de fois conter cette partie de l’Histoire et de ce monde en restant sur le seuil de la narration, toujours de l’extérieur et en la jugeant.

Avez-vous jamais reçu de pressions de la part de Silvio Berlusconi ou de la Ligue, demandant de voir un pré-montage ou le scénario, pour ne pas faire sortir certaines scènes ?

Deux études d’avocats, de la maison de production et de la distribution, nous ont toujours suivi. Notre intention n’était pas de dénoncer quoi que ce soit. Les personnages de fiction nous ont permis d’avoir les mains libres. Si nous ne pouvions pas raconter telle chose impliquant un personnage historique, nous l’attribuions alors à un personnage de fiction. Le message arrivait donc tout de même.

Cela a par exemple été le cas avec la naissance de Forza Italia [le parti de Silvio Berlusconi]. Selon nos recherches, l’idée de porter candidat Silvio Berlusconi au lieu de rechercher un référent politique est celle de Marcello Dell’Utri. Mais le procès de ce dernier était encore en cours lorsque nous avons lancé la série. Nous n’avons donc pas pu donner l’idée du parti à son personnage. Mais ce fut pour nous un grand salut : car attribuant cette idée à mon personnage fictif, ce dernier a acquis une autre épaisseur, plus importante et créative, quand on pense à la grande histoire.

 

Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) dans le cinquième épisode de 1994 / © Antonello & Montesi

The Irishman de Martin Scorsese à la conquête de Rome

La salle obscure remplie d’Italiens éclate de rire. Le dialogue entre les personnages de Robert De Niro et de Joe Pesci est pourtant des plus sérieux – le passé en Italie du premier durant la seconde guerre mondiale. Mais l’échange se fait dans la langue de Dante. Frank « Irishman » Sheeran l’a apprise sur place. Il surprend Russell Bufalino, l’homme que l’on devine criminel l’ayant pris sous son aile. Il surprend aussi le spectateur italophone : les deux hommes se lancent alors dans un échange, entre l’Italien et le dialecte sicilien, difficile à suivre vu l’approximation de la diction et la disparition des sous-titres.

 

Joe Pesci (Russell Bufalino) et Robert De Niro (Frank Sheeran) dans The Irishman

Plus d’un mois avant sa diffusion sur Netflix, le 27 novembre, The Irishman de Martin Scorsese tente de conquérir l’Italie lors de la Festa del cinema, le festival du cinéma de Rome. En conférence de presse lundi 21 octobre, le cinéaste aux origines italiennes défend une œuvre « mélancolique » sur « la condition humaine ». D’une belle durée de 210 minutes, soit trois heures et demi, elle raconte, sur plusieurs décennies, l’histoire « de l’un des plus grands mystères irrésolus de l’Histoire américaine » selon la production, ou la disparition du syndicaliste Jimmy Hoffa, interprété par un Al Pacino au sommet de son art. Le spectateur est ainsi plongé au cœur de la criminalité organisée de l’Amérique d’après-guerre, à travers les yeux de Robert De Niro.

Martin Scorsese tenait à faire un film « avec ses amis ». Il n’envisage donc pas un instant à d’autres acteurs pour interpréter les rôles des jeunes ou très vieux Robert De Niro ou Joe Pesci. Le problème se pose moins pour le personnage d’Al Pacino. Il utilise alors des effets spéciaux « expérimentaux » permettant de rajeunir les acteurs. Ainsi, ôter 30 ou 40 ans à un homme le rend artificiel, mais n’enlève rien à la performance. Et la technologie est par chance utilisée avec parcimonie. Celle-ci pose aussi la question du rapport à la mort – serait-il possible de voir dans de prochains films des acteurs reprendre vie, comme la Greta Garbo de l’affiche du festival de Rome ? – l’un des thèmes de la pellicule.

 

Martin Scorsese lundi 21 octobre sur le tapis rouge du Parco della Musica, où se tient le festival du cinéma de Rome

Pour tester cette nouvelle technologie, en 2015, Robert De Niro rejoue une scène des Affranchis (Goodfellas, 1990). Les évolutions ont été si rapides, se réjouissent à Rome le réalisateur comme la productrice du film, que la version finale de The Irishman remonte « seulement à six ou sept semaines ». Mais un tel film, à travers les canaux classiques de production, n’aurait jamais pu voir le jour sans Netflix, regrette Martin Scorsese, qui a vu dans la plateforme son sauveur. Le cinéma en tant que salle obscure, en tant que grand écran, perd alors pour le cinéaste de son importance car « encore faut-il que les films soient produits, réalisés puis vus ». Donc aujourd’hui, peu importe comment ils sont vu, pourvu qu’ils le soient, même en streaming à la maison. S’il rappelle que « ces dix dernières années », il a dû mener des batailles pour financer ses films, le réalisateur semble s’être résigné à réaliser ses longs-métrages simplement « pour un écran et un public ».

 

Vers le centenaire de Federico Fellini

« Les “dames” en fourrure de la Milan aisée crachèrent sur le cinéaste et sur le protagoniste du film, Marcello Mastroianni, les accusant de livrer le pays aux bolchéviques. » La première de La dolce vita, le 5 février 1960 au cinéma Capitol, à deux pas du théâtre la Scala, est pour le moins « turbulente », comme le raconte l’historien et critique cinématographique Alberto Crespi dans son ouvrage Storia d’Italia in 15 film (« Histoire d’Italie en 15 films », Laterza, 2016). Cet épisode contraste avec l’image glamour aujourd’hui du film, connu surtout pour la scène iconique de l’acteur principal et Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi, à Rome.

 

Marcello Mastroianni et Anita Ekberg dans La dolce vita

En 2020, le chef d’œuvre de Federico Fellini fêtera le 60èmeanniversaire de sa sortie en salle. L’Italie s’apprête aussi à célébrer cette même année le centenaire de la naissance du plus célèbre cinéaste italien. Ce blog dédiée au cinéma transalpin s’ouvre dans la perspective de ces rendez-vous. Il proposera bien sûr des articles dédiés au réalisateur couronné d’oscars et d’une palme d’or, mais aussi et surtout au cinéma et à l’industrie cinématographique italienne et au cinéma en Italie. À commencer cette semaine par le festival – rebaptisé « fête » – de Rome, où était présenté lundi 21 octobre le dernier film de Martin Scorsese The Irishman.

La dolce vita prête son nom à ce blog, dans un clin d’œil facile à ces prochaines célébrations, mais aussi pour rappeler l’œuvre ayant marqué l’histoire du cinéma. Elle « libère l’imaginaire de Fellini et lui ouvre les portes de l’onirisme et de la psychanalyse », écrit l’historien et critique Jean Antoine Gili dans Le cinéma italien (Editions de La Martinière, 2011). Il s’agit pour lui d’un « film charnière entre une manière ancienne – linéaire – de faire du cinéma et une façon nouvelle d’agencer le récit en grands blocs autonomes ». Le cinéaste arrive en effet entre deux époques marquantes du cinéma italien, entre le néoréalisme après la seconde guerre mondiale et l’âge d’or du cinéma transalpin, auquel il contribue largement.

Dans les années cinquante, Federico Fellini fait en effet partie d’une nouvelle génération de cinéastes appelée à « dominer l’histoire du cinéma italien », raconte encore Jean A. Gili. Dès le début de sa carrière, « Les Vitteloni (1953), La Strada (1954), Il bidone (1955), Les Nuits de Cabiria (1957), ont une autonomie expressive qui confèrent déjà à leur auteur un plein épanouissement », ajoute l’historien. « Avant la révolution de La dolce vita et de Huit et demi, Fellini est déjà un point de référence du cinéma italien, écrit-il encore, il a pleinement assimilé les leçons du néoréalisme et les a nourries du pouvoir visionnaire de son imagination : avec lui s’accomplit la transformation entre une réalité saisie dans ses composantes authentiques et une réalité recréée par la fantaisie et le rêve. »

 

Giulietta Masina dans Les Nuits de Cabiria

La dolce vita est incontournable dans l’histoire du cinéma. Mais comme en témoigne la première à Milan, son accueil est mitigé. Interdit au moins de 18 ans [NDLR ou 16 ans selon les sources] lors de sa sortie en salle, il fut de plus vivement critiqué par l’Eglise. Celle-ci avait peu apprécié la manière dont Federico Fellini avait dépeint Rome, un « lieu de vice et de perdition », résume Jean A. Gili, ainsi « les projections furent interdites aux catholiques sous peine d’excommunication ». Cela ne fit qu’attiser d’autant plus la curiosité des Italiens. « Aussi grâce à cette publicité involontaire, La dolce vita récupéra en quinze jours les 800 millions de lire dépensés par les producteurs », relate Alberto Crespi.

 

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