Le Japon évalue les conséquences de l’invasion de l’Ukraine

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a provoqué une profonde remise en question de la politique étrangère, de sécurité et d’énergie de l’Europe. L’Allemagne en particulier entreprend un grand tournant comprenant réarmement et questionnement de la politique d’ « engagement par le commerce » envers les Etats autoritaires. Qu’en est-il du Japon, également voisin de la Russie, de l’autre côté du monde ? Ici, l’invasion russe ne semble pas destinée à causer des changements radicaux, mais a conféré un sentiment d’urgence à plusieurs tendances préexistantes.

 

Fin des illusions envers la Russie

La première est l’abandon d’un engagement diplomatique avec la Russie dont l’échec était déjà évident depuis plusieurs années. L’ancien Premier Ministre Abe Shinzo avait consacré beaucoup d’énergie à tenter de séduire Vladimir Poutine avec des promesses de coopération pour le développement économique de l’Extrême-Orient russe. Son but était de négocier le retour d’au moins certaines des îles Kouriles (« Territoires du Nord » au Japon), occupées par l’Union Soviétique à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et pomme de discorde entre les deux pays depuis. Le Japon et la Russie n’ont d’ailleurs jamais conclu de traité de paix officiel, en grande partie à cause des dites îles.

Bien avant l’invasion de l’Ukraine, cependant, il était devenu clair que le Président russe n’avait aucune intention de faire des concessions. M. Abe n’avait pourtant pas abandonné espoir et, en raison de sa grande influence dans le monde politique nippon, ses successeurs se sont crus obligés de manifester leur soutien à son approche envers la Russie, même après sa démission. Cette situation a désormais radicalement changé. En 2014, après l’annexion de la Crimée, M. Abe n’avait suivi qu’avec grande réticence ses partenaires occidentaux dans les sanctions envers la Russie. Cette fois, après un bref moment d’hésitation, l’administration de Kishida Fumio s’est complètement alignée avec le reste du G7. Toute perspective d’engagement renouvelé avec la Russie est pour le moment morte et enterrée, et les élites japonaises sont unies dans leur condamnation de la menace posée par M. Poutine. Personne ne craint qu’il tente d’envahir l’Hokkaido (qui fait face à la Sibérie), mais les planificateurs de la défense du Japon s’attendent probablement à plus de tensions au nord de l’Archipel.

 

« Une crise pour l’Asie également »

La préoccupation principale de Tokyo reste cependant la défense du sud de l’Archipel face à l’avancée maritime de la Chine. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la remarque faite par plusieurs dirigeants japonais que la crise en Ukraine ne concerne pas uniquement l’Europe, mais risque de miner les fondements de l’ordre international en Asie également. C’est une référence à l’importance universelle du principe de non-agression et de respect des frontières établies, mais également, de manière plus spécifique, un écho des inquiétudes du Japon face aux actions chinoises en Mer de Chine orientale. La Chine et la Russie ont d’ailleurs ces dernières années conduit plusieurs patrouilles navales et aériennes conjointes dans la région.

En réponse, le budget de défense japonais s’accroît – à un rythme certes faible – et commence à dépasser la limite informelle de 1% du PIB que le Japon s’était jadis imposée. La crise en Ukraine ne changera pas cette trajectoire, mais va renforcer la conviction du gouvernement japonais quant à la nécessité d’augmenter les ressources et capacités des forces armées du pays.

 

Taiwan au cœur des préoccupations

Le souci le plus immédiat des autorités japonaises est le sort incertain de Taiwan. Depuis deux ou trois ans, divers politiciens et hauts fonctionnaires nippons sont devenus très francs et directs dans leurs expressions de grande préoccupation face à la pression grandissante imposée par la Chine sur l’île. Les stratèges japonais voient l’autonomie continue de Taiwan comme une question existentielle, puisqu’une « réunification » avec la Chine permettrait à cette dernière de facilement menacer les lignes de communications maritimes de l’Archipel et même les îles d’Okinawa en cas de conflit sino-japonais. Le cauchemar de Tokyo est donc que la Chine soie enhardie par les actions de la Russie et prenne la décision d’envahir Taiwan.

Rien ne suggère que Pékin soit tenté, même si les dirigeants chinois suivent avec attention le développement de la crise en Europe et en tireront des leçons pour leurs plans de « réunification par la force ». Cela n’a pas empêché M. Abe d’appeler les Etats-Unis à promettre officiellement de défendre Taiwan en cas d’attaque chinoise. Durant la même interview, il a également suggéré que le Japon devrait sérieusement discuter de l’accueil d’armes nucléaires américaines sur son territoire – un grand tabou en politique japonaise jusqu’à maintenant, même si c’est un secret de polichinelle que de telles armes sont déjà passées par les bases américaines dans l’Archipel.

Le Premier Ministre actuel, M. Kishida, s’est empressé de souligner que ce ne sont pas là les positions officielles du gouvernement japonais. Les remarques de M. Abe – qui a depuis la démission pris le rôle d’agitateur poussant le gouvernement vers une politique étrangère plus ferme – reflètent néanmoins le sentiment d’urgence des élites japonaises face au défi posé par un « axe autoritaire » entre Moscou et Pékin. Cette idée d’une opposition à l’échelle globale entre les pays démocratiques et des Etats autoritaires de plus en plus audacieux n’est pas nouvelle. L’invasion de l’Ukraine lui a cependant donné une grande urgence, au Japon comme en Europe.

La culture japonaise du don-contre-don

Si la fin de l’année est en Occident un grand moment d’échanges de cadeaux, tel n’est pas le cas au Japon, où Noël n’a aucune signification particulière (parmi les étranges récentes « traditions inventées » associées à ce jour : manger du poulet frit et organiser des rendez-vous amoureux). Le reste de l’année, en revanche, les Japonais passent leur temps à s’offrir mutuellement des cadeaux, si bien que le don-contre-don occupe une part importante des échanges économiques dans l’archipel.

 

L’échange de dons est une partie essentielle des liens sociaux dans n’importe quelle culture. Tout Européen sait qu’il ne faut pas arriver les mains vides lors d’une invitation chez des amis et se creuse la tête pour trouver des idées de cadeaux originaux pour l’anniversaire de ses proches. Cet aspect est cependant particulièrement développé au Japon. Je l’observe très directement chez ma compagne, qui prépare un petit cadeau – biscuits, papier à lettre, bougie – chaque fois qu’elle voit un ou une amie, ne serait-ce que pour un café, et en reçoit toujours en retour. Ces échanges ne concernent d’ailleurs pas seulement les biens de consommation courante. Il est d’usage courant d’envoyer régulièrement à des proches résidant ailleurs dans l’archipel des denrées alimentaires locales. Nous recevons d’ailleurs fréquemment des fruits ou des légumes d’amis qui en ont à leur tour reçu en grande quantité de leur famille. En échange, tout gâteau ou plat spécial que nous préparons sera en partie distribué.

 

Qu’est-ce qui explique tant de partage ? Comme je le disais plus haut, l’échange de cadeaux est un rituel commun à toutes les cultures. La culture nippone met cependant un accent particulier sur ce genre de rituels servant à entretenir les relations sociales. Cela vaut pour les proches comme pour les collègues et relations professionnelles, que l’on doit également maintenir avec des petites attentions et gestes de gratitude pour service rendus (une pratique qui ouvre d’ailleurs la porte à la corruption dans les relations entre monde des affaires et monde politique). L’offre fréquente de cadeaux fait ainsi partie d’une tradition profondément ancrée sur l’archipel de maintien actif et assidu des liens familiaux, amicaux et professionnels.

 

Une partie importante de l’économie japonaise est dédiée à servir cette culture des dons mutuels. Partout dans l’archipel, les gares ferroviaires sont entourées de magasins offrant des spécialités locales que les visiteurs peuvent rapporter à leurs proches. Dans les métropoles, les grands magasins contiennent au moins un voir deux étages consacrés aux échoppes de thé, biscuits et confiseries en tous genres, proposés dans des emballages de toute beauté. Même les fruits font office de cadeaux de choix et on trouve au Japon des « salons de fruits », où ceux-ci sont considérés comme des objets de luxe, coûteux mais savoureux et parfaitement présentés.

Si la consommation est au centre de l’économie japonaise comme de celle des autres pays développés, donc, une partie importante de cette consommation est ici destinée à autrui. Les « dépenses sociales » (kōsaihi) forment d’ailleurs un élément non négligeable du budget des ménages. La culture japonaise d’échange de cadeaux et donc le symbole, plus généralement, d’une conviction partagée que les relations sociales doivent être entretenues par des « investissements » constants. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles les tensions sociales restent ici moins aigues que dans beaucoup de pays occidentaux.

Un nouveau premier ministre pour le Japon: Un « homme de parti » en remplace un autre

Suga Yoshihide (à gauche ci-dessus) n’est jamais parvenu à gagner l’affection du public japonais. Etant devenu premier ministre il y a une année en plein milieu de la pandémie, il avait la mission difficile de protéger et la santé de la population et l’économie nippone au moment où les variantes plus virulentes de covid-19 commençaient à se répandre à travers le monde. Il était donc peut-être inévitable qu’il fasse des erreurs et s’attire les critiques. Ses erreurs furent cependant particulièrement nombreuses et importantes.

 

Beaucoup d’erreurs, quelques succès

Il s’est obstiné pendant plusieurs mois à promouvoir la campagne « Go To Travel » visant à encourager le tourisme interne, alors que ses effets néfastes quant à la propagation du virus étaient devenus clairs. Après que les variants ont commencé à circuler dans l’archipel, son administration ne semblait avoir aucune réponse autre que la déclaration à répétition de « situations d’urgence » que le public prenait de moins au moins au sérieux. Le secteur hospitalier s’est retrouvé particulièrement malmené sans que cela n’empêche des vagues d’infections de plus en plus sérieuses, qui ont poussé le système de santé au-delà de ses limites et causé de grandes souffrances. Une fois lancée, la campagne de vaccination japonaise a été extrêmement efficace, mais son début très tardif à inutilement prolongé la pandémie dans l’archipel.

Par dessus tout, l’insistance de M. Suga à tenir les Jeux olympiques cet été malgré l’opposition massive de la population lui a attiré une grande antipathie. Il espérait sûrement que le lot sans précédent de médailles obtenues par les athlètes japonais allait malgré tout susciter l’enthousiasme du public et vivifier son administration. Si les Jeux ont effectivement bénéficié d’un regain d’image, M. Suga lui-même n’en a pas profité. De plus en plus impopulaire et abandonné par son parti, il n’a pas eu d’autre choix que de jeter l’éponge.

Il peut néanmoins se targuer de quelques succès importants durant son année au pouvoir. Il a notamment supervisé la création d’une agence pour la digitalisation de l’administration publique – un secteur où le Japon est très en retard – et sa promesse d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 a enfin concentré l’attention de la bureaucratie nippone sur le plus gros défi de notre temps. Si M. Suga a dû prématurément renoncer à sa position, s’est parce que ces succès d’administrateur pâlissent à côté de son incapacité à communiquer avec le public et à obtenir son soutien face aux défis de la pandémie. Au moment de son élection, j’avais évoqué les deux visages qu’un premier ministre japonais doit posséder, à savoir celui de maître de la bureaucratie et de la politique interne de son parti d’un côté, et celui de dirigeant capable de séduire le public de l’autre. M. Suga excellait peut-être dans ce premier rôle mais, taciturne et mauvais orateur, il n’est jamais parvenu à habiter le second. C’est la raison principale de sa chute.

 

Un Parti libéral-démocrate borné

Son parti ne semble pas avoir tiré leçon de son infortune. Pour le remplacer, il a choisi Kishida Fumio (à droite ci-dessus), un autre « homme de parti » avec une longue expérience au sein de son organisation et au gouvernement, mais sans grande couleur ni charisme. L’autre candidat principal dans la course à la présidence du Parti libéral-démocrate (PLD) – et donc à la tête du gouvernement puisque ledit parti domine le système politique japonais – était Kono Taro, jusqu’à récemment le responsable de la campagne de vaccination et un excellent communicateur qui est beaucoup plus populaire auprès du public. Les grands pontes du PLD se méfient cependant de lui à cause de sa tendance à prendre des décisions importantes sans les consulter comme il est de coutume au Japon. M. Kono a également exprimé son opposition à l’énergie nucléaire et son soutien au mariage homosexuel, à plus d’égalité des sexes, et à la réforme des codes qui encadrent la famille impériale – autant de positions qui le mettent en porte à faux avec la droite nationaliste et conservatrice qui domine le PLD.

Face à ces « défauts », les préférences de la population semblent à nouveau ne pas avoir compté pour grand chose et M. Kishida a été jugé plus fiable. Puisque les règles internes au parti font que la voix de sa délégation parlementaire domine son élection présidentielle et que la plupart des chefs de factions ont indiqué leur opposition à M. Kono, il était devenu clair même avant le scrutin que ses chances de victoire étaient très faibles. En somme, le rôle de « manager de parti » s’est révélé plus important que celui de « dirigeant populaire ».

 

Kishida saura-t-il charmer ?

Il reviendra donc à M. Kishida de mener le PLD durant l’élection parlementaire qui devait avoir lieu cet automne et vient d’être fixée au 31 octobre. Il est difficile de dire à quel point le rejet de M. Kono nuira au parti. La tâche de ses délégués les plus vulnérables est certainement devenue plus difficile, mais le risque pour le PLD de perdre sa majorité est infime. C’est d’ailleurs bien pour cela que les grands pontes du parti se sont sentis libres de faire fi de l’opinion publique.

Ce n’est cependant pas M. Kishida qui parviendra à inverser la baisse du taux de participation aux élections que connaît le Japon depuis plus de 30 ans. Le faible impact de l’opinion populaire sur le choix du dirigeant du pays n’est également pas de très bon augure pour la vitalité de sa démocratie. Quant au nouveau premier ministre lui-même, il risque de faire face au même défi que son prédécesseur. Il est peut-être une présence rassurante et familière pour les chefs du LDP et pour les hauts bureaucrates, mais saura-t-il gagner le cœur d’une population qui n’a pas eu son mot à dire dans son élection ? Il promet de rendre l’économie plus équitable, de rapprocher les élites politiques du reste des citoyens et de s’efforcer d’obtenir la coopération du public. S’il faillit à cette tâche, il risque de ne pas faire beaucoup plus long feu que M. Suga.

Tokyo 2020: Une malédiction olympique qui restera dans les annales

Il semblait encore possible ce printemps que les Jeux Olympiques de Tokyo n’aient finalement pas lieu. Les sondages indiquaient qu’une très large majorité des Japonais y étaient opposés. Selon une étude d’un des grands journaux du pays, plus de 80% désiraient les annuler, ou en tout cas les repousser à nouveau. Les autorités et le Comité International Olympique (CIO) insistaient cependant pour que les Jeux aient lieu coûte que coûte. Constatant que les préparations progressaient malgré tout et que les athlètes commençaient à se rassembler sur l’archipel, la population nippone s’est donc résignée à l’inévitable. La cérémonie d’ouverture aura bien lieu le 23 juillet.

Ce sentiment de résignation ne doit cependant pas être pris pour de l’enthousiasme. Rares sont les citoyens qui semblent se réjouir du début des Jeux. Rien de surprenant à cela puisque les mesures anti-covid ont mis fin à toute possibilité pour la population de profiter de l’occasion. Les échanges culturels avec les athlètes séjournant autour de l’Archipel ont dû être annulés ou avoir lieu avec d’importantes restrictions. La décision a également été prise récemment de tenir la grande majorité des épreuves sans aucun spectateur. Il n’y aura pas de fan zone, et la plupart des dizaines de millier de jeunes Japonais qui s’étaient portés volontaires ont été informé que leurs services ne seront finalement pas requis.

Il faut dire que Tokyo se trouve une fois de plus en état d’urgence en raison d’une nouvelle vague d’infections. La campagne de vaccination du Japon progresse désormais rapidement, mais son début très tardif fait que la proportion de la population protégée reste faible (environ 20% ont reçu leur seconde dose). L’atmosphère durant les Jeux sera morose plutôt que festive.

 

On peut donc se demander à qui ceux-ci profitent. Ce n’est clairement ni à la population japonaise ni aux entreprises qui ont sponsorisé les Jeux. Leur impopularité risque d’entacher l’image des compagnies concernées plutôt que de la promouvoir. Les athlètes sont quant à eux sûrement heureux d’enfin pouvoir participer aux épreuves pour lesquelles ils se préparent depuis des années. Les mesures draconiennes prises par les autorités pour garantir à la population que les visiteurs ne seront pas vecteurs de nouvelles infections sont cependant propres à saper tout plaisir. Les athlètes sont plus ou moins prisonniers de leur chambre d’hôtel jusqu’au début des Jeux et doivent se soumettre à des tests quotidiens. Ils ne pourront séjourner dans le village olympique – ouvert récemment sans aucune fanfare – que pour la durée des compétitions et devront le quitter dans les deux jours après la fin de leur participation. Ils resteront tout au long soumis à de lourdes restrictions sur leurs mouvements ; même les interactions entre athlètes et accompagnants seront réduites.

Les plus grands gagnants potentiels de Tokyo 2021 sont donc l’administration de Suga Yoshihide et le CIO. La popularité de M. Suga a fortement baissé ces derniers mois en raison de sa piètre gestion de la pandémie et de son obstination à tenir les Jeux malgré le mécontentement populaire. Ses rivaux au sein du Parti Libéral Démocrate (PLD) s’agitent et les spéculations vont bon train quant à sa capacité à survivre plus d’une année à la tête du parti et du gouvernement. Une élection à la présidence du PLD doit en effet être tenue en septembre, suivie par une élection parlementaire fin octobre au plus tard. M. Suga espère sûrement remonter dans les sondages si les Jeux se déroulent sans heurts, si le Japon gagne un beau lot de médailles, et si la campagne de vaccination progresse bien. Cela lui permettrait de faire face aux deux échéances électorales avec le vent en poupe, voire même de déclencher une élection parlementaire anticipée avant celle, interne, au PLD. C’est cependant un calcul risqué, dont les chances de succès ont encore diminué après la déclaration d’un nouvel état d’urgence à Tokyo.

Pour le CIO, le calcul est beaucoup plus clair. La tenue des Jeux lui permettra de toucher les milliards de dollars que valent les droits de retransmission télévisuels et qui alimentent son train de vie opulent. Peu lui importe en fin de compte l’absence de spectateurs. Ce manque à gagner retombera largement sur les organisateurs japonais. Ces gains financiers se feront cependant au détriment de tout soutien futur pour le projet olympique de la part du Japon. Le Président du CIO, Thomas Bach, est sans surprise extrêmement impopulaire sur l’Archipel. Ses remarques maladroites louant « l’esprit de sacrifice » et « l’endurance » du peuple japonais lui ont attiré un profond mépris qui retombe sur les Jeux eux-mêmes. Le CIO, déjà la cible de nombreuses critiques et ayant de plus en plus de difficultés à attirer des propositions de villes hôtes, verra son image encore plus discréditée. Au Japon en tout cas, bien téméraire sera le politicien qui proposera à l’avenir d’accueillir les Jeux après l’expérience maudite de Tokyo 2020.

 

Le programme de vaccination japonais prend enfin son envol

Le programme de vaccination du Japon contre covid-19 est enfin en train d’accélérer, mais il reste très en retard sur celui des pays occidentaux. Seules 17% des personnes de plus de 65 ans – et 8% de la population en général – ont à ce jour reçu au moins une dose. Le gouvernement devra se précipiter pour atteindre son objectif de vacciner entièrement la grande majorité de ce groupe d’ici à la fin du mois de juillet, à temps pour le début des Jeux Olympiques. Le calendrier pour le reste de la population reste très incertain. Pourquoi un tel retard ?

 

Un système de santé décentralisé

Beaucoup d’observateurs japonais pointent du doigt l’échec du gouvernement à soutenir les développeurs de vaccins domestiques, dont les candidats sont encore loin d’être prêts à la distribution. Le Japon n’est cependant pas le seul pays dans ce cas, et a acheté à Pfizer, Moderna et Astra-Zeneca assez de doses pour vacciner sa population.

 

Une raison plus crédible du retard du Japon est la décentralisation extrême de son système de santé. Le système de paiement, de supervision des coûts et d’approbation des médicaments et vaccins est tenu de main ferme par Tokyo, mais, pour le reste, tout est laissé aux autorités provinciales, municipales, et, en fin de compte, aux centaines de milliers de petites cliniques qui parsèment l’archipel. Il en est de même pour la distribution des vaccins. Le gouvernement central fixe des objectifs globaux et est chargé de commander les vaccins et d’approvisionner les localités, mais – deux grands centres de « vaccination de masse » à Tokyo et Osaka mis à part – ce sont ces innombrables cliniques et hôpitaux qui sont chargés de vacciner leurs patients habituels – tout en continuant à fournir les autres services usuels.

Ce système fonctionne très bien pour la campagne annuelle de vaccination contre la grippe, à laquelle les médecins sont accoutumés et qui est inclue dans la planification de leurs activités normales. Un projet aussi massif, urgent et inhabituel que la vaccination contre covid-19 peut cependant causer confusion et problèmes, comme nous le verrons plus bas.

 

Complaisance et rigidité

La décentralisation du système de santé japonais n’explique cependant pas en elle-même la performance médiocre du pays en terme de vaccination. Après tout, le système des Etats-Unis est tout aussi décentralisé et, malgré sa gestion désastreuse de la pandémie, le pays est parvenu à vacciner une proportion importante de sa population depuis le début de l’année. Deux autres facteurs doivent je pense être pointés du doigt, à savoir l’absence de sentiment d’urgence qui a jusqu’à récemment affecté les autorités et la rigidité de la bureaucratie japonaise face aux situations de crise.

 

Le lecteur sera d’abord peut-être surpris d’apprendre que, jusqu’en avril de cette année, ni le gouvernement japonais ni les médias du pays ne semblaient très concentrés sur la question des vaccins. Cela est d’abord dû à la sévérité bien moindre de l’épidémie sur l’archipel, mais l’administration de Suga Yoshihide a également été lente à lancer les préparations nécessaires, alors que l’importance des vaccins pour vaincre la pandémie était connue depuis longtemps. Le problème ne résidait pas dans la commande des vaccins, puisque le Japon avait assez rapidement réussi à s’assurer assez de doses des vaccins les plus efficaces pour immuniser sa population. Monter une campagne de vaccination aussi massive est cependant une tâche gigantesque, mais M. Suga a attendu jusqu’en janvier de cette année pour nommer un ministre responsable pour l’archipel. Le premier vaccin approuvé, Pfizer-Biontech, ne le fut qu’en février, après que le gouvernement eut insisté sur d’inutiles essais cliniques à petite échelle sur sol japonais. Moderna et Astra-Zeneca n’ont suivi qu’à la mi-mai.

Le début de la campagne de vaccination du personnel de santé en février fut languide au possible, malgré l’importante vague d’infections qui touchait le pays à ce moment. Le retard du début de la vaccination des personnes âgées – annoncé d’abord pour mi-mars mais initié pour de bon en mai seulement – n’a pas causé la tempête de critiques qu’on aurait pu attendre. Résultat, les doses de vaccin Pfizer importées sans être distribuées s’accumulaient. 24 millions attendaient dans les congélateurs du gouvernement début mai. Ce n’est qu’avec le début d’une nouvelle vague d’infections encore plus dramatique en avril – amenant notamment le système de santé d’Osaka au bord de l’effondrement – que l’administration de M. Suga semble avoir enfin pris conscience de la gravité de la situation et commencé à souligner l’importance d’accélérer radicalement la cadence de vaccination pour reprendre contrôle de l’épidémie.

 

Le manque d’attention des autorités japonaises a donc beaucoup contribué au retard du pays, mais celui-ci a également été aggravé par la rigidité de l’appareil bureaucratique japonais. J’ai par le passé décrit, dans un tout autre contexte, son professionnalisme et ses marches à suivre bien pensées qui rendent les interactions quotidiennes avec l’administration publique agréables et faciles, mais également ses défauts, à savoir une obsession du le suivi des procédures en place coûte que coûte et une incapacité à s’adapter aux situations imprévues. Ces défauts se sont révélés fatals quand il s’est agi de mettre en place le programme de vaccination contre covid-19.

Au lieu de reconnaître que la situation exceptionnelle exigeait de bousculer quelques traditions et de centraliser certaines prises de décision, le gouvernement national a laissé aux autorités locales, déjà surchargées, le soin d’organiser la distribution des vaccins sur leur territoire. Celles-ci se sont ensuite tenues à leur processus habituel d’élaboration des politiques publiques, qui veut qu’elles reçoivent la contribution et l’approbation de tous les départements concernés et fassent l’objet de délibérations approfondies, visant à un résultat satisfaisant pour tous et dont tous les rouages ont été minutieusement élaborés. Ce perfectionnisme produit des politiques bien pensées, mais ne convient pas aux situations d’urgence.

 

Retard et cafouillages

A Sendai où je réside, les habitants ont reçu un feuillet d’instructions compréhensible et clair, où la marche à suivre pour effectuer les réservations et les lieux de vaccinations est expliquée de manière simple et détaillée (vous pouvez voir ci-dessous la section dédiée aux coupons de vaccination envoyés à toutes les personnes éligibles).

Seulement voilà, ces feuillets n’ont été publiés qu’à la mi-mai et la vaccination des personnes âgées n’a commencé pour de bon que la semaine dernière. Qui plus est, ni le gouvernement central, ni les autorités municipales n’ont pensé à mettre en place un système centralisé pour gérer les réservations et ont laissé les cliniques s’organiser individuellement comme le veut la coutume. Très peu disposent d’une plate-forme de réservation en ligne. Comme on pouvait s’y attendre, elles se sont donc trouvées débordées par une avalanche d’appels téléphoniques, suscitant frustration et plaintes des citoyens qui ont passé des journées entières à tenter de contacter leur clinique de choix, souvent sans succès.

 

Ces problèmes seront probablement résolus au cours des prochaines semaines, et le rythme des vaccinations s’est malgré tout fortement accéléré, atteignant 500’000 par jour en moyenne. Qu’il ait fallut aussi longtemps pour atteindre ce seuil est cependant un signe du manque d’agilité du système japonais. Qui plus est, d’autres barrières administratives tels que la règle voulant que seuls les médecins accrédités – et les infirmiers dans certains cas – puissent administrer les vaccins continuent d’entraver les progrès de la campagne. Le gouvernement est conscient de ces problèmes et promet des solutions, mais un réexamen complet des procédures de prise de décision en situation de crise n’est pas pour tout de suite. On peut espérer qu’il aura tout de même lieu une fois cette pandémie finie, afin de ne pas laisser le pays désemparé face à la prochaine.

La floraison des cerisiers et les deux crises de notre temps

C’est la saison de la floraison des cerisiers dans l’archipel nippon, une période traditionnellement joyeuse où la population fête collectivement l’arrivée du printemps. L’atmosphère cette année est cependant plutôt morose. Il est en effet difficile d’avoir le cœur léger alors que les cas de covid-19 recommencent à grimper tout autour du pays, atteignant des nombres sans précédent dans plusieurs régions sous l’effet du redoutable « variant anglais ». La troisième vague du virus est tout juste finie, et l’on craint déjà assister au début de la quatrième.

La situation reste certes moins dramatique qu’en Europe (2700 cas par jour en moyenne ici), mais les autorités ont fortement enjoint à la population de faire l’impasse cette année encore sur les traditionnelles verrées entre amis sous les cerisiers. Entre le malaise économique, l’inquiétude due à l’insistance du gouvernement à tenir les Jeux olympiques cet été, et la distribution des vaccins désespérément lente, on doute de toute façon que les Japonais aient beaucoup l’esprit à faire la fête.

 

Un second facteur vient également gâcher l’atmosphère de réjouissance qui accompagne typiquement cette période de l’année où tout l’Archipel se pare de ses plus belles couleurs. La floraison des cerisiers n’a en effet jamais eu lieu aussi tôt. Les comparaisons historiques sont facilitées par le fait qu’à Kyoto, l’ancien siège du pouvoir politique japonais et le lieu de résidence de la maison impériale jusqu’à la Restauration Meiji, on enregistre le début de cette floraison depuis 812.

 

Ces longues annales mettent en lumière comment l’activité industrielle a déjà depuis longtemps affecté le climat et à quel point le réchauffement s’est récemment accéléré. Comme on peut le voir sur la charte ci-dessus (issue d’une étude de l’Université de la Préfecture d’Osaka), la période de plénitude de floraison a grandement varié au cours des siècles mais sa précocité ces dernières années rompt le rythme des cycles historiques. Cette année a brisé tous les records et l’on peut craindre qu’elle soit annonciatrice d’une nouvelle normalité. A Sendai où je réside, les cerisiers sont déjà en pleine floraison, près d’un mois plus rapidement que d’habitude.

Etant donné l’importance dans le calendrier japonais de cette floraison, qui est sensée coïncider avec la fin d’une année scolaire et professionnelle et le début d’une nouvelle, on peut espérer que la tendance de plus en plus marquée à la précocité concentrera les esprits sur l’urgence climatique. Le gouvernement de Suga Yoshihide a promis une réponse plus déterminée que par le passé, et les mesures nécessaires pour atteindre l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050 sont ces temps-ci un grand sujet de débat politique. Une stratégie énergétique révisée est prévue pour cet été. Entre la lutte contre le réchauffement et celle contre covid-19, M. Suga aura fort à faire ces prochains mois.

10 ans après le Grand Séisme du Tohoku

Le Japon commémore aujourd’hui le dixième anniversaire du terrible tremblement de terre et du tsunami qui a dévasté la côte nord-est du pays le 11 mars 2011 (le « Grand Séisme du Tohoku », comme il est nommé ici). A l’étranger, on se souvient surtout du désastre nucléaire de Fukushima engendré par le tsunami, dont les répercussions se sont fait sentir autour du monde. Au Japon, ses conséquences furent dramatiques pour les habitants des environs, dont la plupart ne peuvent ou ne désirent pas encore retourner dans leurs villes et villages natals. Beaucoup sont restés traumatisés par une évacuation dans la panique et des années d’anxiété et d’incertitude. Quant à la centrale elle-même, il faudra des décennies pour la démonter et décontaminer autant que possible le site.

Le public japonais s’est entre-temps complètement retourné contre l’énergie nucléaire, malgré les efforts du gouvernement pour le convaincre qu’elle doit continuer à faire partie du bouquet énergétique du pays afin de faire face à l’urgence climatique ; malgré aussi le renforcement d’une agence régulatrice qui a imposé des normes de sécurités draconiennes. Seuls neuf des 54 réacteurs de l’archipel ont été réactivés. Les autres sont voués à être mis hors service ou font face à un avenir très incertain.

 

Une blessure profonde, une restauration très inégale

L’accident nucléaire n’est cependant pas au centre des commémorations nationales de la catastrophe du 11 mars. Aussi effroyable soit-il, il pâlit face au coût humain que le tsunami a imposé aux communautés côtières des provinces de Fukushima, de Miyagi et d’Iwate. Les plus de 18’000 personnes noyées par les flots et les bourgades entières emportées en un instant ont laissé une blessure profonde. Celle-ci fait désormais partie intégrale de l’identité de la région. Le visiteur verra les mémoriaux défiler et le sujet fera partie de toutes les conversations qu’il pourra avoir avec ses habitants. Le dixième anniversaire qui tombe aujourd’hui, marqué par des cérémonies tenues dans le nord-est et tout autour du pays pour honorer les victimes du tsunami, n’est donc qu’un épisode – certes majeur – dans un processus continu d’entretien de la mémoire collective.

Les médias japonais marquent également l’occasion par de nombreux reportages sur la façon dont les localités affectées se sont reconstruites. Cette reconstruction est en réalité encore incomplète et inégale. De nombreux logements, voire des villages entiers, ont été rebâtis dans des zones surélevées à l’abri de toute crue violente et les autorités locales ont élaboré des projets détaillés de revitalisation de leur communauté. Des dizaines de milliers de personnes évacuées en 2011 n’ont cependant pas encore retrouvé de nouveau logement définitif. Le séisme a de plus accéléré la dépopulation des zones rurales et reculées qui touche tout l’archipel. La tendance est particulièrement aiguë dans la province de Fukushima en raison de la charge supplémentaire de l’accident nucléaire. Seule Sendai – la plus grande ville du Nord-Est – a vu sa population augmenter grâce à une immigration intérieure qui surcompense la baisse naturelle entrainée par le vieillissement de la société nippone.

 

Une réponse de Tokyo insatisfaisante

Les habitants du Tohoku ont longtemps soupçonné le gouvernement central de les négliger au profit du couloir entre Tokyo et Osaka, le cœur économique du pays qui héberge la majorité de la population. Les efforts de reconstruction après le Grand Séisme n’ont pas changé leur opinion. Les autorités nationales se sont concentrées sur des grands projets d’infrastructure dont elles raffolent – outre la décontamination à large échelle des lieux d’habitation autour de la centrale de Fukushima, des centaines de kilomètres de digue massive et une « route de la reconstruction » longeant toute la côte de la région – qui auront certes des effets positifs mais sont également d’une grande laideur et dommageables à l’environnement. Beaucoup moins d’attention a été accordée aux besoins plus complexes des municipalités côtières qui tentaient de rebâtir une vie communautaire plaisante.

On soupçonne donc le gouvernement central d’avoir pour projet de déployer des bulldozers, de créer quelques monuments dédiés à ses prouesses de poseur de béton, et de déclarer sa tâche accomplie à temps pour les Jeux olympiques baptisés « de la reconstruction ». Un incident il y a quelques années, lorsqu’un ministre avait soulevé un tollé par une remarque maladroite suggérant que le Tohoku était moins important que d’autres régions, montre à quel point le sujet est délicat. Entre les défauts des plans de reconstruction et les faiblesses fatales du régime de supervision du nucléaire révélées par l’accident de Fukushima, les suites du Grand Tremblement de Terre n’ont quoi qu’il n’en soit pas servi à renforcer la confiance de la population japonaise envers la compétence des autorités nationales.

 

Certaines leçons tirées

Celles-ci sont cependant plus que jamais conscientes à quel point leur légitimité dépend de leur capacité à gérer les tremblements de terre et autres désastres naturels que le Japon est voué à subir régulièrement, et à porter assistance rapidement aux régions affectées. L’assimilation des leçons du 11 mars 2011 fut pleinement visible il y a quelques semaines (le 13 février pour être précis), lorsque le Tohoku fut à nouveau touché par un puissant séisme.

Celui-ci a causé de grands dommages matériels et plusieurs blessés, mais n’a heureusement fait qu’une seule victime. Les améliorations du système d’alerte et de réponse national étaient néanmoins frappantes. La chaîne d’information nationale (la NHK) a alors montré le point d’origine du séisme et affirmé qu’aucun tsunami n’était à craindre avant même que la terre ne cesse de trembler. Dans les cinq minutes, on annonçait qu’une cellule de crise présidée par le Premier Ministre lui-même avait été mise en place et que les Forces d’auto-défense se tenaient à disposition pour toute opération de secours. Peu après, les informations quant aux abris à disposition des personnes victimes de coupure de courant ou dont les logements semblaient instables étaient diffusées (le séisme a frappé vers 11h du soir). Dans les jours qui ont suivi, les autorités nationales se sont efforcées de souligner à quel point elles prenaient au sérieux la gestion des conséquences de la secousse. A l’heure où il s’attire de vives critiques pour les faiblesses de sa réponse à un autre type de calamité – covid-19 –, le gouvernement semble déterminé à prouver que, dans les domaines des désastres naturels au moins, il a su tirer leçon des erreurs passées.

Le Japon commence à prendre l’urgence climatique au sérieux

Le mois de janvier est le temps des bonnes résolutions pour l’année à venir. Pour le Japon, l’une d’elles est d’accélérer considérablement les efforts du gouvernement concernant l’action climatique. Il faut dire que jusqu’à récemment le Japon trainait quelque peu les pieds.

 

Un record pour le moins mitigé

On aime se souvenir à Tokyo que le pays avait présidé à la signature en 1997 du Protocole de Kyoto, le plus important accord international en la matière avant celui de Paris en 2015. Depuis, cependant, le Japon n’avait pas brillé par son esprit d’initiative. Les énergies fossiles avaient notamment continué d’occuper une part importante de son bouquet énergétique, et leur importance n’a fait que croître après la catastrophe de Fukushima, qui avait mené à la mise à l’arrêt de toutes les centrales nucléaires du pays (aujourd’hui encore, seuls neuf de ses soixante réacteurs ont été réactivés, et plusieurs ont été démantelés).

Le gouvernement avait alors mis en place une politique de soutien aux énergies renouvelables, mais celle-ci était peu ambitieuse comparée à celle des pays européens, et ses résultats ont été mitigés. Les normes d’émissions des véhicules japonaises se tirent mieux d’une comparaison similaire, même si l’Union Européenne s’est récemment montrée plus ambitieuse. Pour ce qui est de l’isolation des bâtiments, en revanche, le pays ne fait pas belle mine, comme quiconque ayant dû endurer le creux de l’hiver ou la moiteur estivale dans un appartement japonais pourra en témoigner. Les entreprises nippones avaient jusqu’à récemment privilégié la baisse des prix de construction et – de manière plus compréhensible – le respect des standards antisismiques les plus sophistiqués du monde.

 

Un éveil progressif

La situation s’améliore néanmoins à grands pas, et les bâtiments récents sont beaucoup plus efficaces sur le plan énergétique. Ce progrès fait partie d’un plus large éveil, parmi les élites japonaises, à la nécessité de prendre l’urgence climatique plus au sérieux. Il faut dire que, comme ailleurs, les températures extrêmes, précipitations diluviennes et autres typhons se font plus fréquents et touchent même des régions du pays jusqu’à maintenant relativement épargnées. Le coût des inactions passées est de plus en plus évident.

Les signes de ce changement de mentalité sont visibles à petite comme à grande échelle. Une réforme certes mineure mais qui touche très directement la vie des Japonais est l’adoption de la pratique déjà courante dans nos contrées de rendre les sacs en plastique payants dans les magasins pour en faire diminuer la consommation. Compte tenu de l’omniprésence des « konbini » qui les distribuaient à tour de bras et du caractère sacrosaint dans l’archipel du service au client, qui inclut un empaquetage soigneux des biens vendus, ce changement est quasi révolutionnaire.

Au sommet du gouvernement, un développement intéressant fut la nomination en automne 2019 de Koizumi Shinjirō comme ministre de l’environnement (en photo ci-dessus au COP25 de Barcelone la même année). M. Koizumi est le fils du fameux Premier Ministre du début des années 2000 Koizumi Junichirō, et peut-être le politicien le plus populaire du pays, que tous pensent destiné à suivre les traces de son père tôt ou tard. Que son premier portefeuille ministériel soit l’environnement a donc attiré l’attention. Il s’est depuis efforcé de donner plus de prééminence aux questions écologiques dans l’agenda du gouvernement, avec quelques succès. Le plus notable a été l’annonce cet été que le Japon allait réduire de façon significative le soutien officiel à la construction de centrales à charbon dans les pays en développement. Il ne s’agit cependant pas d’une cessation totale, et M. Koizumi s’est également attiré les foudres des activistes écologistes pour ne pas avoir promis clairement de ne plus construire de centrales à charbon au Japon-même. Un signe, peut-être, que son ministère reste bien moins influent que celui, plus conservateur, de l’économie, du commerce et de l’industrie.

 

Souci d’image nationale

Dans ce domaine, une dimension intéressante des débats au sein du gouvernement est le rôle que jouent les préoccupations des élites japonaises quant à l’image de leur pays sur la scène internationale. M. Koizumi ne se prive pas de souligner à quel point le retard du Japon sur certaines questions environnementales – notamment sa réticence à renoncer complètement au charbon – fait de lui la cible des critiques de ses partenaires et des organisations écologistes. Il sollicite donc ouvertement cette « pression externe » pour vaincre la résistance de la bureaucratie nippone.

Cette pression externe fut décisive dans la réforme de la politique d’aide au développement mentionnée plus haut, mais également dans la promesse beaucoup plus ambitieuse, faite en octobre dernier par le Premier Ministre Suga Yoshihide, que le Japon visera la neutralité carbone d’ici 2050. Les voix se multipliaient à l’intérieur du pays pour une action plus ferme sur le climat – y compris venant des grandes entreprises craignant se retrouver en violation des normes environnementales imposées par leurs partenaires et clients internationaux – mais le timing de l’annonce de M. Suga suggère également que les préoccupations d’image et de prestige furent décisives.

Le Président chinois Xi Jinping avait en effet fait peu avant une promesse similaire, visant la neutralité carbone d’ici 2060. Etant donné que la Chine est le plus important émetteur de CO2 du monde, cette promesse avait surpris et attiré des louanges universelles. On peut penser que le gouvernement japonais s’est senti obligé d’emboîter le pas rapidement pour ne pas paraître rétrograde. Il faut dire que le Japon aime se comparer à la Chine pour souligner à quel point il est un acteur responsable et apprécié sur la scène internationale par rapport à son voisin. Voir Pékin se positionner comme porte-étendard de la cause écologique fut donc alarmant. Pour ne pas être en reste, la Corée du Sud s’est d’ailleurs également empressée de faire une promesse similaire à celle de ses voisins. La compétition entre Etats pour des questions de prestige et d’honneur, particulièrement intense en Asie du Nord-Est et souvent source de conflits inutiles, aura donc cette fois eu un impact bénéfique pour la planète.

Fin de l’ère Abe, et après ?

La démission du Premier Ministre Abe Shinzo fin août fut surprenante de par sa soudaineté, mais des signes annonciateurs étaient perceptibles depuis plusieurs semaines. Les rumeurs concernant son état de santé grouillaient en raison de deux visites successives à l’hôpital. M. Abe semblait également de plus en plus distant et détaché des affaires gouvernementales, malgré la menace toujours aigüe du coronavirus. Sa popularité avait d’ailleurs fortement chuté depuis le début de 2020 à cause d’une réponse du gouvernement central jugée lente et désorganisée. Un collègue japonais me disait avec assurance début août déjà que le règne de M. Abe touchait à sa fin. Quoi qu’il en soit, nul ne peut nier qu’il aura marqué l’histoire politique du Japon contemporain.

Il aura imposé sa marque non pas tant par l’ampleur des réussites de son gouvernement – pour chaque succès, on pourra également citer des objectifs non atteints, des réformes promises mais jamais mises en œuvre, ou des scandales – que par la vigueur de son leadership et par sa longévité. La presse regorgeant d’évaluations de l’héritage que laisse M. Abe, je ne vais pas m’attarder ici sur les succès et les limites d’ « Abenomics » ou sur les résultats de sa diplomatie active. Je voudrais plutôt me concentrer sur les raisons de la durabilité de son gouvernement. Ces raisons peuvent, il me semble, nous fournir des indices utiles pour juger les chances de succès du successeur de M. Abe, à savoir son chef de cabinet Suga Yoshihide, sur le point de gagner haut la main une élection interne au Parti libéral-démocrate (LDP selon son acronyme anglais).

 

Dans la continuité, avec plus d’énergie

Il faut d’abord noter que, si M. Abe s’est démarqué de ses prédécesseurs, ce n’est pas nécessairement par l’originalité des politiques qu’il proposait. Les dirigeants japonais cherchaient depuis longtemps à vaincre la déflation et à revitaliser l’économie du pays. Cela supposait un effort d’ouverture plus poussée au monde extérieur, que Kan Naoto, au pouvoir en 2010-2011 lors du bref règne du Parti démocrate japonais, avait déjà annoncé en fanfare. Les efforts du Japon pour joindre, conclure et mettre en œuvre l’ « Accord de partenariat transpacifique » sous M. Abe, ainsi que la (modeste) ouverture des frontières à l’immigration s’inscrivent dans cette lignée. Le Japon se dirigeait également depuis plusieurs années vers une politique extérieure et de sécurité plus active.

Abe avait donc sur beaucoup de points repris à son compte des priorités anciennes, mais fut plus efficace que beaucoup de ses prédécesseurs à les réaliser (une exception majeure étant la révision de la Constitution, qui semble toujours aussi inatteignable). Il est en effet parvenu à maîtriser de manière durable la machinerie étatique nippone. La raison de ce succès est sa capacité à remplir avec habileté les deux fonctions attendues d’un Premier Ministre japonais, à savoir dompter l’appareil bureaucratique du pays et le LDP d’un côté, et séduire le public de l’autre.

 

Un rôle à deux visages

Pour être efficace, il est d’abord essentiel qu’un dirigeant japonais parvienne à mobiliser la bureaucratie japonaise derrière son programme. Celle-ci a traditionnellement joué un rôle essentiel dans l’élaboration des politiques publiques et dans la gouvernance de l’archipel, mais est très sensible aux rivalités entre départements avec des priorités opposées. Elle sait également se montrer revêche et résistante envers tout politicien que les fonctionnaires ne considèrent pas à la hauteur de ses responsabilités. Par ailleurs, la politique interne au LDP peut être des plus traitres et nombre de Premiers Ministres ont été forcé de démissionner prématurément après avoir perdu le soutien d’une majorité des factions qui le composent.

Abe a cependant su asseoir son autorité sur les deux. Il a notamment continué et accentué un mouvement de longue date vers le renforcement des pouvoirs des organes politiques, et en particulier du Bureau du Premier Ministre, face à la bureaucratie. Les nouveaux appareils de coordination créés et le contrôle étroit exercé sur les décisions de personnel (nominations, promotions, rétrogradations) ont rendu la mise en œuvre des initiatives du cabinet plus aisées, et posé les bases d’un modèle de leadership solide dont les successeurs de M. Abe lui seront probablement reconnaissants. Celui-ci est également parvenu à maintenir l’unité du LDP, à tel point que les commentateurs avaient commencé à évoquer une fin de la politique des factions, si caractéristique du système japonais.

 

La capacité de M. Abe à unifier son parti fut en partie due à ses succès électoraux répétés, qui lui ont permis de menacer tout groupe rebelle de dissoudre le Parlement et ainsi provoquer une élection générale. M. Abe n’est pourtant pas très charismatique, n’est pour le moins pas un grand orateur, et le soutien du public au LDP fut durant ses années au pouvoir plus résigné qu’enthousiaste. Malgré cela, il est parvenu à convaincre le public de sa capacité à diriger en adoptant des slogans électoraux judicieux appelant à la revitalisation et au rétablissement de la confiance en soi du pays, et surtout en démontrant son aptitude à représenter le Japon avec assurance sur la scène internationale. Les Japonais sont en effet soucieux de la façon dont leur pays est traité par ses pairs. La diplomatie active de M. Abe et sa capacité de tisser des liens productifs avec d’autres dirigeants – y compris le président chinois Xi Jinping, mais avec l’exception marquée du président sud-coréen Moon Jae-in – ont grandement contribué à convaincre la population nippone de maintenir sa confiance envers M. Abe malgré les scandales répétés et l’impopularité de certaines de ses politiques comme la hausse de la TVA.

 

Et tu, Suga ?

Les doutes quant à l’aptitude de M. Suga à représenter son pays de la même façon sont source d’incertitude quant à sa longévité une fois qu’il aura été officiellement élu. Son succès comme dompteur de la bureaucratie semble assuré, puisqu’en tant que chef de cabinet, il fut le principal moteur de la réalisation du programme de M. Abe. Contrairement à celui-ci, M. Suga est d’origine modeste. Il est parvenu au sommet à la sueur de son front et en acquérant une connaissance intime des rouages de la bureaucratie. La rapidité avec laquelle les différentes factions du LDP se sont mobilisées derrière lui semble également indiquer qu’il n’aura pas de problèmes de gestion de parti, du moins dans l’immédiat.

Sa capacité à gagner le respect des Japonais est beaucoup plus incertaine. M. Suga est encore moins charismatique que M. Abe et a cultivé une image de serviteur du public diligent plutôt que de leader téméraire. En tant que porte parole du gouvernement, il était une présence constante sur les téléviseurs japonais, mais est surtout connu comme l’ « Oncle Reiwa », qui avait le premier annoncé le nom de la nouvelle ère japonaise aux citoyens (voir la photo ci-dessus). Son expérience internationale (et son intérêt pour la diplomatie) sont très limités. Le seul programme qu’il a articulé pour l’instant et de « reprendre et avancer » les politiques du gouvernement Abe, de combattre les effets de la pandémie, de revitaliser les provinces japonaises, et d’adopter une politique fiscale plus prudente – des objectifs raisonnables mais pas des plus excitants.

 

Ces doutes n’impliquent pas nécessairement que M. Suga est condamné à servir de « Premier Ministre intérimaire » jusqu’à l’élection régulière d’un nouveau président du LDP en septembre 2021. Son sérieux et son dévouement au bien public sont reconnus, et il se peut qu’il parvienne à habiter le rôle de Premier Ministre avec assurance – et qu’il profite de la sympathie générée par la démission de M. Abe pour déclencher une élection qui renforcerait son mandat. Cependant, plusieurs personnalités plus fortes et intéressantes attendent dans les coulisses du parti, et sont sans doute déjà en train de faire des plans pour 2021. L’année à venir sera dans tous les cas captivante.

Succès et impopularité du gouvernement japonais

L’état d’urgence déclaré début avril pour freiner la propagation du coronavirus a été levé aujourd’hui pour l’ensemble du Japon. Il aura atteint son but, puisque la courbe de progression du virus a été aplatie. La plupart des provinces de l’archipel n’ont pas enregistré de cas depuis plusieurs semaines et même Tokyo, épicentre de l’épidémie, a vu son total journalier retomber à près de zéro. Les autorités japonaises peuvent donc se féliciter d’être parvenues à contenir l’épidémie, et ce avec des mesures de confinement bien moins lourdes que celles prises dans beaucoup de pays européens.

Malgré ce succès, le taux d’approbation pour le gouvernement d’Abe Shinzo est en chute libre. Le Premier Ministre est en effet l’un des seuls dirigeants au monde à avoir vu sa popularité diminuer au cours de la crise. La proportion de Japonais qui le soutiennent est selon certains sondages descendue au-dessous de 30%, un chiffre qui a coûté leur poste à nombre de ses prédécesseurs. Comment donc expliquer ce paradoxe entre succès épidémiologique et impopularité grandissante ?

 

Succès relatif

Il faut d’abord reconnaître que, si la réponse du Japon face au coronavirus peut être comparée favorablement à celles des pays occidentaux, il suffit aux citoyens de l’archipel d’observer la situation chez leurs voisins asiatiques comme Taiwan, Hong Kong ou le Vietnam pour relativiser le succès de leur gouvernement dans ses mesures de contrôle. Le Japon a certes maitrisé l’épidémie, mais d’autres pays asiatiques sont parvenus à l’étouffer dans l’œuf. Les médias japonais ne se sont par ailleurs pas privés d’examiner de façon critique la relativement faible capacité de tests du pays, les problèmes d’approvisionnement en équipements de protection, ou encore les signes de tensions et d’épuisement dans certains secteurs du système de santé.

Face à ces difficultés, le gouvernement central était largement absent. Il a par exemple beaucoup tergiversé avant de déclarer une situation d’urgence. Ce sont plutôt la bureaucratie, les autorités locales, le secteur privé et les citoyens japonais qui ont pris sur eux de faire face à la crise. Les fonctionnaires des agences de santé publique se sont révélés d’excellents « traceurs de contacts », capables d’interrompre les chaines de transmission du virus relativement tôt. Les maires et gouverneurs se sont montrés compétents et transparents, communiquant fréquemment avec le public et le guidant de façon calme et rassurante. La plupart des commerces japonais ont fait leur part pour freiner la propagation du virus, fermant temporairement boutique et s’adaptant à un monde de télétravail et de livraisons à domicile – une transition particulièrement difficile dans un pays très attaché à ses façons de faire habituelles – malgré les coûts et chamboulements que cela représentait. Les citoyens, enfin, se sont montrés responsables, adoptant rapidement les habitudes d’hygiène nécessaires et respectant les instructions des experts d’éviter les endroits fermés, très fréquentés et à l’étroit.

 

Malgré M. Abe, pas grâce à lui

Non seulement M. Abe n’a pas été d’une grande aide dans ces tâches, mais lorsqu’il a tenté de démontrer son pouvoir de décision il s’est plutôt attiré les foudres du public. Sa décision soudaine de demander la fermeture des écoles tôt dans l’épidémie était probablement judicieuse, mais fut largement critiquée sur le moment. L’annonce quelques semaines plus tard que, face à la pénurie de masques, le gouvernement allait en envoyer deux, lavables, à tous les foyers fut quant à elle reçue comme ridicule et a depuis tourné au désastre. Ces masques – insuffisants dès le départ pour toute famille de plus de deux membres – ont commencé à être distribués trop tard pour être utiles (la pénurie est terminée) et beaucoup sont arrivés en mauvais état ou étaient trop petits pour être utilisables.

Sur le plan économique également, la politique phare du gouvernement a été beaucoup critiquée. Elle prévoyait d’abord un paiement d’environ 300’000 yens (environ 2700 francs suisses) aux familles atteintes financièrement par la crise, mais les critères d’éligibilité étaient peu clairs et la mise en œuvre trop complexe. Ce n’est que sous la pression intense de son partenaire minoritaire de coalition que M. Abe s’est vu forcé de remplacer ce programme par un paiement universel de 100’000 yens. Les procédures d’obtention viennent seulement d’être dévoilées, plus d’un mois après l’annonce de la mesure. Beaucoup jugent celle-ci et les autres politiques économiques annoncées par le gouvernement tout à fait insuffisantes pour faire face à l’ampleur de la crise. L’économie japonaise était en effet déjà en récession avant même que le coût de l’épidémie ne se précise, à cause d’une impopulaire hausse de la TVA à l’automne dernier.

 

Jeux politiques habituels

Le public japonais avait donc déjà d’amples raisons d’être mécontent de la performance de M. Abe et de son cabinet. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase n’est cependant pas liée directement à la pandémie, mais plutôt aux jeux d’influence à la limite de l’illicéité dont a souvent été accusé le Premier Ministre. Cette fois la controverse tourne autour d’une tentative de faire passer à la Diète une mesure visant à augmenter l’âge de la retraite pour les procureurs. Beaucoup soupçonnent là une tentative de maintenir en fonction des personnes proches de M. Abe.

Les critiques montantes, soulignant notamment à quel point il était inapproprié de pousser la Diète à adopter une telle réforme au beau milieu de la crise du coronavirus, avaient déjà forcé le parti de M. Abe à reporter le débat à son sujet. Il a ensuite été révélé que le Procureur général de Tokyo, un allié du Premier Ministre, était allé jouer à des jeux d’argent en plein état d’urgence. Il a rapidement dû donner sa démission, mais le scandale n’a fait qu’accroître la pression sur M. Abe lui-même.

 

Avec son taux d’approbation en chute libre et le taux de soutien à son parti également en baisse, les rumeurs et spéculations quant à une fin précipitée de son mandat fusent. Ce n’est cependant pas la première fois que le Premier Ministre se retrouve en difficulté, et il a auparavant toujours réussi à se rétablir. Il est trop tôt pour affirmer que ce scandale sera différent. Il est cependant intéressant de noter que ce n’est en fin de compte pas sa réponse défaillante à l’épidémie, mais plutôt une forme de « politique habituelle » qui a plongé son gouvernement dans la tourmente. Un signe de plus, peut-être, que le Japon est bien parvenu à maîtriser le virus.