La montre suisse et les horlogers, de belles images à suivre

Appareil de grande fiabilité, la montre mécanique indique le temps. Redevenue un objet de prestige, elle se porte maintenant avec plaisir. Ce monde de la Belle Horlogerie est un monde perçu comme fait de savoir-faire et de recherche de l’excellence. Il est aussi vu comme travaillant et valorisant des matériaux d’exception. Ainsi la construction des montres paraît un bel exemple à suivre, une belle démarche dont il est possible de s’inspirer. A la suite de la Belle Horlogerie, on voit maintenant des chocolats de prestige, des vins fins, des voitures d’exception et d’autres produits élaborés selon les mêmes recettes et tous sont gagnants.

 

Fiabilité, précision et durabilité

Réglée soigneusement, une montre mécanique prend quelques secondes d’avance par jour. Très peu sensible à son environnement, cet appareil horaire garde le temps précisément malgré les chocs, les mouvements de son porteur, les différences de températures et les influences magnétiques. Après des années de bon fonctionnement, la montre indiquera son besoin de rhabillage, d’entretien, par de petites approximations, des légers errements ; cela bien avant un arrêt définitif.

 

Le retour de la montre

Le nouvel intérêt porté aux montres mécaniques a permis aux horlogers de renouer avec la Belle Horlogerie. Les amateurs d’horlogerie motivent les marques à réaliser des montres soignées, dotées parfois de complications innovantes. Les marques communiquent leurs nouveautés techniques et les choix faits. Elles mettent en avant la démarche de réalisation des montres comme le savoir-faire et la passion des hommes et des femmes qui s’activent dans leurs manufactures.

 

La bonne réputation des produits horlogers

L’image de la montre suisse s’est construite autour des savoir-faire mis en œuvre. Elle véhicule des idées de grandes qualités esthétique et technique, de beauté, de préciosité et d’exception. C’est un ensemble pur et net, propre ; un bel exemple à suivre.


Photo © David Marchon

Photo © David Marchon

Photo © David Marchon

Et celle tout aussi bonne des horlogers

De même, il y a la vision des horlogers faite de rigueur, d’excellence et surtout l’image d’une attitude de travail, d’un état d’esprit fait d’exigences tout comme elle inclut une vivacité de réaction, une capacité hors du commun à rebondir, à saisir des opportunités. C’est tout cela qui est reconnu par beaucoup ; c’est cela qui a permis la transformation d’une production industrielle d’appareils horaires désuets et technologiquement dépassés en un art horloger avec des objets de prestige dotés d’une réputation immaculée.

 

A l’instar des montres suisses, un beau choix d’objets et de services

Difficile de dresser ici une liste des nombreux produits dont la promotion s’inspire de l’horlogerie. A la suite de l’exemple vertueux de la montre suisse, dont la fiabilité est évidente, s’inscrit l’entier de ce que propose la Suisse comme prestations tant touristiques que financières. Nos atouts helvétiques que sont la gestion de l’argent, celle de la protection des risques tant économiques que personnels, l’industrie des machines, la fabrication du fromage et tant d’autres activités encore. Tous ces secteurs économiques, tacitement ou pas, s’appuient sur la réputation du sérieux de nos montres. Jusqu’à plusieurs entreprises ou groupements économiques qui vont comparer leur fonctionnement à un mouvement d’horlogerie, donc efficace. Là, dans un fonctionnement comparable à un mécanisme, chacun trouve place pour œuvrer, à sa mesure, à l’intérêt commun avec une efficacité optimale ; oui fiable et précis comme une montre suisse, pardi.

 

L’attitude des horlogers

Ici, c’est la démarche d’excellence de la branche horlogère qui inspire la promotion de produits. Le discours est vite trouvé : « Rendez-vous compte, c’est aussi bien pensé, aussi bien fait et tout aussi exceptionnel qu’une montre suisse. Quant à nos collaborateurs, ils sont animés des mêmes exigences, de la même rigueur et du même enthousiasme que des horlogers. ».

Quant aux facultés de la Belle Horlogerie pour s’adapter, pour rebondir et pour proposer bien mieux en s’affranchissant de certaines réalités économiques, elle sert parfois de guide à des entrepreneurs.

Parfois cette recherche du mieux, du presque-parfait des horlogers permet à des entreprises de se prévaloir de travailler pour l’horlogerie, un peu comme ailleurs, certains s’annoncent comme fournisseurs de la famille royale.

 

Tous bénéficiaires

Cette promotion des objets construits, du travail et de l’attitude des collaborateurs fait chaud au cœur des horlogers. Réputés discrets, l’entier du personnel des manufactures se réjouit de voir leurs savoir-faire, leurs métiers ainsi reconnus et utilisés comme un gage de qualité. Et pour le bien de tous, ce grand enthousiasme à inscrire, sous un patronage horloger, une grande diversité de produits dans une démarche qualifiée d’horlogère contribue puissamment à la promotion de la Belle Horlogerie.

Benoît Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

 

http://www.vauchermanufacture.ch

Durabilité horlogère et horlogerie durable

La vie d’autrefois se nomme aujourd’hui « développement durable ». C’est un retour à une économie de la rareté que nous devrions voir poindre

Le développement durable s’installe dans nos montagnes. La loi invite les entreprises à prendre des mesures pour atteindre des buts précis. Une saine émulation règne pour dépasser ces objectifs légaux. Estompées par la facilité des dernières années, ces procédures sont pour beaucoup d’entre nous du déjà vu, du déjà pratiqué. Après la crise horlogère, nous retournons vers un fonctionnement raisonné. La montre mécanique s’inscrit pleinement dans la démarche du développement durable.

 

Le développement durable et l’horlogerie

Chercher à ménager la Terre pour les générations futures est une démarche récente pour nous tous. Plusieurs gouvernements nous y engagent et dans l’industrie horlogère, cette démarche se traduit de plusieurs manières.

Tout d’abord nous sommes invités à respecter plusieurs dispositions légales, comme la diminution de notre consommation électrique, le contrôle très strict de nos rejets d’eaux usées, la gestion de nos déchets et celles de nos matières dangereuses. Plusieurs autres sont regroupées dans l’appellation de Responsabilité Sociétale des Entreprises.

C’est à celui qui sera le plus attentif à s’inscrire dans la démarche

Ensuite pour beaucoup, viennent les mesures décidées librement.

En amont, il y a le choix des matières, de leur provenance et la gestion attentive des quantités mises en œuvre.

En aval, sont installés des panneaux solaires, des systèmes de tri pour le PET, le matériel informatique et électrique, les métaux, le papier, le carton, le bois et les emballages.

Tout autour, les manufactures sont vigilantes ; elles surveillent, adaptent et optimisent leur consommation électrique. L’objet jetable, à usage unique est pourchassé, place au recyclé. Les déplacements des personnes sont optimisés. Les parkings diminuent de surface ; ils incluent des places réservées au co-voiturage et aux vélos. Les espaces verts autour des bâtiments deviennent des prairies, des vergers et des potagers. A l’image des travailleurs horlogers, les abeilles s’activent autour des ruches.

Un beau challenge à faire connaître

Pour beaucoup, faire mieux, réussir à minimiser l’influence environnementale de l’entreprise, c’est un beau défi, un vertueux challenge.

Et comme les belles choses sont à faire connaître, les jardins s’ouvrent à tous, la vie si particulière des abeilles est expliquée aux enfants des alentours et les services de communication mettent en avant la saine approche de l’entreprise. Suivre la démarche du développement durable attentivement voire passionnément est une chose dont il faut parler, c’est un important levier promotionnel.

Une longue tradition locale

Ce développement durable est d’actualité depuis le Moyen âge dans nos montagnes.

Déterminé par le contexte historique, il s’agit alors plus d’un usage prudent des ressources disponibles que d’une volonté délibérée.

Dans le monde agricole, cela se traduit par une économie de tout, par une production et une consommation locale, par une recherche de rentabilité, de durabilité et par une politique d’investissement à très long terme. A cette époque, le coût colossal des transports, la difficulté d’accéder à l’énergie et la cherté de tous les biens incitent à une parcimonie qui ménage grandement l’environnement.

Dictées par une économie de subsistance, ces prémices du développement durable s’imposent aussi dans le monde horloger commençant. Transmis de génération en génération, les outils sont faits pour durer ; les bâtiments sont soigneusement adaptés pour le métier ; la lumière gratuite du jour contribue grandement à l’éclairage des établis. Et déjà la communication sert à la recherche d’acheteurs pour les montres et les pendules. Quant aux crises, elles vont scander le rythme du négoce et par là-même celui des revenus de la population.

Les découvertes de la Crise du Quartz

Les Trente Glorieuses, ce court temps de dépenses irraisonnées, s’achèvent par la Crise du Quartz.

Les majuscules sont nécessaires pour la nommer car à la différence des crises usuelles, dues à des difficultés économiques, aux adaptations trop lentes à la modernité ou aux guerres et à leurs corollaires, la Crise du Quartz est unique. Elle sonne le glas définitif de la gestion attentive et prudente. Les bâtiments deviennent inutiles. Les outils, les machines, la montre elle-même ne valent plus rien et les décharges se remplissent de tout et de n’importe quoi. 

Un juste retour des choses

Arrivant à temps, le renouveau horloger redonne de la valeur aux montres. Aujourd’hui nous renouons avec les vertus d’économie et de gestion avisée de nos prédécesseurs, les paysans-horlogers. Non pas par un ménagement de nos ressources imposé par nos capacités financières et techniques d’autrefois, mais plutôt par une gestion attentive de notre capital commun apprise après les excès de ces dernières décades.

Un objet dans l’air du temps

L’horlogerie est bien inscrite dans cette démarche de développement durable. Oui, la montre mécanique a plusieurs atouts.

Elle est autonome, car elle se remonte gratuitement soit à la main, soit au bras du porteur.

Elle est aussi économe en tout, car elle reste fonctionnelle longtemps et elle peut être entretenue partout avec un minimum de connaissances techniques.

Elle ne se jette pas, elle s’entretient sur place, donc pas besoin de voyages en Suisse pour sa révision et, bien conçue, elle ne requiert qu’un minimum de pièces de remplacement.

Elle est vraiment durable, cette machine à compter le temps ; presque inusable, Elle accompagne l’humanité et consomme très peu d’énergie provenant de son porteur.

Qui plus est, elle se transmet de génération en génération. Oui la montre mécanique est vraiment novatrice et durable !

 

Benoît Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

 

 

L’industrie horlogère suisse est-elle garante de la Belle Horlogerie ?

1975 fin d’une industrie horlogère utile, 1990 redémarrage de l’horlogerie avec des machines CNC au service de la créativité et aujourd’hui une érosion sévère des montres de moyenne gamme. Comment les belles montres pourraient-elles continuer à être accessibles, presque à tous ?

 

Un grand changement lors de la Crise du Quartz

Dès 1975, l’arrivée des montres électroniques sonne le glas des montres mécaniques. La fabrication de ce nouveau type de montre condamne les lignes de production installées dans les usines horlogères. En quelques années, beaucoup d’ateliers sont désertés par les opérateurs ; les machines sont dispersées et tout un aspect de la production industrielle horlogère disparaît. Avec un grand désarroi, les horlogers comprennent que la divulgation du temps n’est plus leur seul privilège. Maintenant, elle se fait avec des appareils très divers, comme une cuisinière, un téléphone et bien évidemment par ce nouveau type de montre. Celle-ci n’a plus besoin des horlogers, si ce n’est pour changer sa pile.

Le renouveau de l’horlogerie

A partir de 1990, le fait de porter une montre mécanique revient à la mode. Ce n’est plus un besoin, ni une nécessité, cela devient un signe de bon goût. La montre mécanique est à la mode. Toute sa promotion se fait autour de la main à l’œuvre, de la finition. Le travail dans les ateliers est presque mythifié. Pour certains lecteurs des magazines horlogers, une question se pose : tous les travailleurs, donc tous les horlogers (sic) ont-ils encore une ferme et des vaches à traire ? Hors de ces douteux errements de présentation, le travail a vraiment changé dans plusieurs entreprises.

L’arrivée de l’automatisation

Durant la Crise, la fabrication industrielle de la montre se concentre dans quelques entreprises. Puis dans celles-ci, des dispositifs automatiques, des systèmes robotisés remplacent les « petites mains ». Le nombre des employés diminue fortement et, grâce aux progrès de la mécanisation, tenue de l’heure et fiabilité augmentent. Ces fabriques d’ébauches continuent donc à proposer des mouvements qui fonctionnent encore plus efficacement, d’un faible coût, mais peu aptes à recevoir des finitions soignées.

 

L’exigence des manufactures

Ces mouvements industriels ne correspondent pas aux critères de qualité promus par la communication des marques horlogères. Très utilisée, l’appellation de Manufacture sous-entend des montres particulièrement bien exécutées, exclusives et personnalisées. Quant aux mouvements, grâce à un fond ouvert, ils sont bien mis en évidence au dos de la montre.

 

Les machines CNC, la

souplesse au rendez-vous

Avec les progrès de l’automatisation, arrivent les machines CNC. En plus d’une grande souplesse, ce type de machine-outil à commande numérique par ordinateur offre des opportunités nouvelles pour construire des mouvements de qualité, des composants sur-mesure.

 L’invention d’un mot : la production artisano-industrielle

Le travail manuel revient par la grande porte dans les ateliers, non plus pour pallier l’insuffisance des machines, mais pour assurer une finition, une décoration qui valorisera les composants de la montre. Ainsi le défi de tenir la fiabilité comme celle de maintenir des prix, relativement, raisonnables est possible par la combinaison de méthodes de production industrielles avec des terminaisons manuelles. Ce type de production alliant machines et travail manuel est baptisé d’un néologisme presque antinomique : artisano-industriel.

Un subtil équilibre entre production industrielle et Belle Horlogerie

Dans les manufactures, les montres sont construites en petites quantités par des machines très souples, capables de préparer des composants horlogers qui seront ensuite magnifiés par des mains expertes. Cette situation idyllique est presque vraie. Dans les faits, mis à part une entreprise multinationale horlogère bien connue, toutes les manufactures ont besoin, peu ou prou, de plusieurs partenaires pour leur fournir des composants.

 Le moyen de gamme horloger est à la peine

Cette production industrielle consiste en des montres suisses de qualité proposées à quelques centaines de francs.

Les quantités de montres fabriquées dans ce moyen de gamme horloger baissent d’année en année.

Rappelez-vous, la montre mécanique n’est plus le seul moyen de connaître l’heure…

Et cette diminution considérable de la production industrielle pose plusieurs problèmes à sa voisine, la Belle Horlogerie. Car par ces grandes quantités, la production industrielle facilite l’accès aux compétences, à des fournitures, à de l’outillage et à des matières premières à l’entier de la branche horlogère.

Plusieurs solutions

Pour une manufacture, la voie d’une véritable autonomie de réalisation des montres est très onéreuse et difficile. Et cette autonomie n’inclut pas la mise au point des machines et des outils, ni la préparation des matières. Alors des actions comme celle de se rassembler à plusieurs pour éviter l’écroulement des fournisseurs, ou encore celle de se fédérer autour de certains domaines périclitant au vu de la rapide diminution des quantités, risquent de devenir nécessaires. Déjà, plusieurs d’entre elles se regroupent pour étudier des problèmes communs comme la lubrification. Des entreprises naissent, d’autres se développent, toutes se mettent au service des marques horlogères. Et les progrès des techniques ouvrent des possibles, encore inenvisageables il y a peu.

Tous solidaires

Les différents acteurs horlogers s’accordant pour maintenir une réelle industrie horlogère produisant des mouvements fiables et précis, la fabrication la plus artisanale des montres pourra alors continuer à s’appuyer sur une base industrielle.

En sus des connaissances techniques mises à mal par la diminution des quantités, la seconde difficulté d’importance pour tous est de conserver à la montre mécanique le statut d’objet de notre quotidien.

Pour les marques, une voie inédite serait de promouvoir non pas leurs produits stricto sensu, mais la montre mécanique tout court. Un peu comme un bijoutier proposerait des bijoux en argent dans son magasin. A terme c’est payant car, séduites par l’idée de porter un bracelet, plusieurs personnes pourront acquérir un bijou en or massif.

Revenant à la Belle Horlogerie et à la montre, voulue comme toujours portée au poignet gauche, ne s’agirait-il pas ensuite de créer l’envie d’acquérir une montre d’exception ?

 

Benoît Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

http://www.vauchermanufacture.ch

L’avocat de la Belle Horlogerie

C’est une démarche inhabituelle, presque une aventure que de se mettre en avant au service du métier. Comment me faire comprendre, comment montrer tous les aspects de ce métier que j’aime.  Est-il possible de séduire, d’émouvoir, au moins d’intéresser des jeunes gens ? L’importance des exemples parlant. Mes émotions et mon bilan. Hypothèse d’une prédisposition

 

Une aventure différente

Habituellement c’est au nom de l’entreprise, à son service que je prends la parole. Lors d’une visite ou d’une rencontre, mon rôle est de promouvoir nos capacités à concevoir et à réaliser des mouvements pour les clients potentiels que nous accueillons à Fleurier. Je dois présenter nos capacités de production et notre force d’adaptabilité aux souhaits de nos futurs acheteurs.

Cette fois-ci, j’innove et je vous parle de moi, à la suite de plusieurs rencontres dans les écoles.

Au service du métier

Dans les écoles, le but de ces rencontres est différent. Il s’agit de présenter l’horlogerie comme une voie technique ouverte aux filles comme aux garçons. En filigrane, Vaucher Manufacture montre une image d’entreprise ouverte. Associés à des instances étatiques, nous mettons en avant l’horlogerie telle que nous la pratiquons.

Avec la blouse blanche

Tout d’abord, face à ces jeunes, je tiens à porter la tenue de l’horloger. La blouse blanche, le micros posé sur le front, je suis un horloger avec tous ses attributs. Je peux donc être à l’aise pour parler d’horlogerie.

Déjà, je leur demande s’ils ont une montre. Aie ! Tous n’en ont pas et moi qui dois leur parler de l’art de faire des objets qu’ils n’utilisent pas, dont ils n’ont pas besoin.

Ensuite avec une ficelle et un poids, je fais exister une seconde, puis une autre. Viennent après quelques repères sur la mesure du temps et nos particularités helvético-horlogères. Ce court exposé s’achève avec des outils en main devant un mouvement d’horlogerie.

La brucelle et les tournevis, des armes redoutables

Par petits groupes, nous les aidons à démonter puis à remonter un mouvement de grande taille. De bonne composition, le balancier de ce mécanisme redémarre sagement malgré les joyeuses imprécisions des gestes de ces élèves.

Pour finir, nous relisons un questionnaire à choix multiple que j’ai rédigé. Pas noté, il restera en main des jeunes comme un repère des moments passés ensemble.

Le grand intérêt des exemples et des images

Comment faire pour être compréhensible, comment leur faire comprendre nos activités ?

Eh bien en leur parlant de ce qu’ils connaissent. La notion de valeur ajoutée de la Belle Horlogerie ? Parlons-leur de la voiture de sport rouge qui, comme une bien moins puissante, permet elle aussi de se déplacer mais autrement. Le désarroi des horlogers lors de l’arrivée de la montre électronique à bas prix ? C’est celui du voiturier qui aurait pu voir, en moins de cinq ans, le remplacement des chevaux par des camions de 40 tonnes. L’un des intérêts à porter une belle montre ? C’est que tous peuvent vous voir avec alors que votre belle voiture est restée sur le parking.

Mon ressenti

Avec ces jeunes, pour cause de Covid masqués de surcroît, qu’il est difficile d’entrer en relation, de les deviner, de les percevoir ! Je me sens malheureux de ne pas réussir à les émouvoir. Je suis triste de ne pas avoir à répondre à des questions. Je suis peiné de ne pas savoir si j’ai pu susciter de l’intérêt chez eux.

Je m’interroge sur ma préparation, sur le contenu du Power Point que j’utilise. Je repasse les moments avec eux pour tenter de comprendre ce qui pourrait être amélioré.

Je me vois tendu et attentif au moindre signe de leur part. Je cherche à les relancer, à les faire parler. Je tente de l’humour, des phrases qui s’arrêtent en appelant de leur part une suite. Baissant la voix, changeant de rythme d’élocution, étayant mes propos par des gestes, j’utilise des méthodes de bateleur.

Et pourtant qu’il est difficile de les interpeller, de les faire réagir. Pas simple de transmettre ma passion, de susciter un intérêt chez des jeunes qui sont là car c’est une activité obligatoire.

Le but ultime

Et pourtant ces jeunes sont d’ici, de cette région imprégnée, pétrie par l’horlogerie. Tous, ils ont des parents, grands-parents qui furent, qui sont en lien avec la fabrication des montres, de l’outillage ou des machines pour l’horlogerie. Et j’aimerai que cela redevienne une fierté pour tous, pour les anciens d’avoir contribué à la mise en place de l’industrie horlogère, et pour les jeunes, oui pour eux, de pouvoir trouver place dans l’horlogerie d’aujourd’hui. Il y a tant à pouvoir faire. 

Des prédispositions

« Fais-en un avocat, il aime tellement parler » disait ma grand-mère à sa fille. Mais, je suis devenu horloger par volonté et lointaine tradition familiale. Cependant avec ces jeunes comme dans mes rencontres professionnelles ou non, je réalise que je suis aussi devenu avocat.

Oui pour de vrai ! Avec ma blouse blanche et micros au front, je suis un avocat, certes discret mais convaincu, de la Belle Horlogerie.

 

Benoît Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

http://www.vauchermanufacture.ch

Les constructeurs de montres, toute une équipe

Pour beaucoup d’entre nous, ce sont les horlogers qui construisent les montres. C’était vrai il y a très longtemps. Aujourd’hui c’est un travail d’équipe avec des métiers spécifiques. L’avantage de la formation d’horloger, la polyvalence. Sa place dans l’équipe, au début et à la fin.

Un imaginaire collectif suranné

La construction des montres n’est pas et de loin que l’apanage des horlogers. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, les horlogers sont toujours les faiseurs des montres. Les choses ont changé depuis plus de trois siècles déjà dans nos montagnes. Sans doute, grâce à Daniel Jean-Richard, le système de l’établissage y est mis en place. Il permet de fractionner la fabrication des montres. Ainsi apparaissent des spécialistes, des artisans qui ne font plus qu’une partie de la montre. Le travail s’effectue dans plusieurs ateliers sous la houlette de l’établisseur qui commercialise la pièce terminée.

 

Apparition d’autres métiers

Puis arrivent les fabriques et la fabrication mécanique de la montre. La réalisation des différents composants du mécanisme et de l’habillage requiert alors des mécaniciens, des polisseurs, des électroplastes et plein d’autres métiers. La conception des mouvements nécessite des techniciens et des dessinateurs.

Quant à la gestion de l’ensemble, c’est l’apanage d’ingénieurs, d’agents de méthodes et le métier des dirigeants n’est plus de savoir construire des montres mais c’est celui de diriger l’entreprise.

 

Les « petites mains » sans quoi rien ne se fait

Avant l’automation des procédés de fabrication, c’est à la main que l’on présente les pièces à la machine. C’est la brucelle qui les reçoit et les reprend. C’est avec elle que l’on effectue les nombreuses petites opérations délicates et précises. Nommées « petites mains », ces mains habiles appartiennent souvent à des femmes.

 

L’horloger est devenu spécialiste

Dans ces grandes fabriques, il y a encore des horlogers. Mais ils se spécialisent. Certains chapeautent l’assemblage des mouvements, corrigent les pièces qui ne vont pas. D’autres préparent des chronomètres pour des concours. Au nom de son métier, s’ajoute celui de sa fonction spécifique : l’horloger devient décotteur, complet, régleur, de laboratoire ou encore chronométrier. Très pointu dans son domaine, il n’a plus la connaissance de l’entier de son métier. Par exemple, dans les écoles, on forme des horlogers-complets pour tous les aspects de la fabrication de la montre. Seule la formation d’horloger-rhabilleur évoque l’entier des différents aspects de notre vaste métier.

 

La révolution du renouveau de l’horlogerie

Lors de la Crise Horlogère, la production de masse dans les fabriques s’écroule. Le renouveau de l’horlogerie met sur les établis des composants élégamment terminés pour pouvoir assembler des mouvements soignés. Les progrès des machines, aujourd’hui à commande numérique suppriment rapidement les tâches d’assistanat manuel autrefois exigées. Les différents métiers sont toujours là, comme la nécessité d’effectuer beaucoup d’opérations manuelles. Alors qu’avant celles-ci suppléaient aux carences des machines, il s’agit aujourd’hui de faire plus délicatement, de mieux décorer, de bien terminer des composants avant de les assembler soigneusement.

 

Valorisation des travaux faits à la main

Devenu indispensable pour contribuer à la valeur des montres de la Belle Horlogerie, le travail à la main a donné des spécialisations, des métiers reconnus à toutes ces personnes qui s’activent autour des établis.

Cherchant à mettre en valeur des montres, il y a quelques années, j’expliquai à des moyen-orientaux qu’elles étaient faites en partie à la main. A leur questionnement du « si nous avions bien des machines en Suisse pour faire des montres », j’ai dû reprendre en précisant que les machines nous permettent d’avoir des mécanismes fiables et précis et que la main reste indispensable pour finir soigneusement nos garde-temps.

 

Dans nos manufactures, les horlogers sont au début et à la fin

Les manufactures d’aujourd’hui ont toujours besoin des horlogers. Ils sont au labo, à construire des prototypes. En faisant souffrir les futures montres comme peu de porteurs l’oseraient, ils valident les choix de construction faits.

D’autres horlogers sont à l’assemblage des rouages comme autour de la pose du balancier-spiral. Certains sont au montage des complications, ces mécanismes qui ne doivent être assemblés que par une seule personne tant ils sont complexes. Ou encore, ils sont à l’emboîtage, à la mise en place du mouvement dans la boîte de la montre.

Et après approfondissement de leurs études comme technicien ou ingénieur, ils seront appréciés partout car ils garderont cet œil global sur l’entier du travail complexe de la construction d’une montre de qualité.

Benoît Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

 

http://www.vauchermanufacture.ch

 

légende photo mise en avant :

Vaucher Manufacture Fleurier, cent cinquante personnes dont vingt deux horlogers.

Les femmes dans l’horlogerie, un long parcours inachevé pour sortir des préjugés et des emplois réservés

Longtemps le métier d’horloger se vivait au masculin. Le veuvage, une solution pour diriger l’atelier. Le travail à domicile, une chance ou une surcharge. Les fabriques emploient des femmes. Une fausse parité avec des emplois réservés. L’ouvrière horlogère est déjà une femme moderne. La fin des « petites mains ». Tout change lentement dans les ateliers. Inégalités paradoxales

Un métier d’hommes secondés par des femmes

Débutant à la fin du Moyen-Age, l’horlogerie se faisait par des hommes. En relation avec le Temps, nécessitant de grandes connaissances professionnelles, le métier d’horloger était prestigieux et les objets réalisés étaient très onéreux.

Au début du 18e siècle, des petits ateliers s’installent dans les maisons. Le travail y est fractionné, avec des tâches bien séparées. C’est l’homme qui gère l’atelier, qui assure les contacts avec l’établisseur, la personne qui distribue le travail et le rémunère. Souvent toute la maisonnée aide à l’établi, en préparant les pièces, en réalisant toute ou une partie du travail ou encore en libérant le travailleur pour qu’il puisse s’affairer plus longtemps à l’établi.

 Au décès du mari, patron de l’atelier, la veuve peut continuer

Certains ateliers sont importants et l’épouse du patron devient vite la patronne gérant le quotidien des affaires. Seul le décès du conjoint permet à la veuve d’exister comme femme d’entreprise sous la raison sociale de « Veuve Untel ». Elle pourra alors assurer le relais avant que la nouvelle génération reprenne l’atelier, souvent sous son œil avisé ; ou tout simplement elle pourra continuer les activités professionnelles à bien plaire.

Dans les fabriques, l’arrivée des femmes aux établis pour faire autre chose

Dès la deuxième partie du 19e siècle, la production industrielle de la montre fait entrer les femmes en nombre dans les grands ateliers des fabriques. Pas de concurrence entre hommes et femmes. Chacun a son emploi et les ateliers mixtes sont rares. Les femmes sont employées pour des tâches plus simples, plus répétitives mais aussi plus délicates. Nécessitant des automatismes, ces travaux sont considérés comme moins qualifiés. Les femmes à l’usine sont alors appelées les « petites mains ». Ces « petites mains » sont fermement encadrées par des hommes, rarement par d’autres femmes.

Le travail à domicile

Typiquement horloger, le travail à la maison continue de se pratiquer jusqu’à la fin du 20e siècle. Mais là, à l’heure des fabriques, il est principalement féminin, s’adressant aux épouses restant à la maison. C’est sûr qu’on peut aussi travailler dans ses temps libres : le soir, quand les enfants sont à l’école et quand la charge du ménage le permet ; pas si simple !

La parité numérique est très vite acquise et pourtant les emplois sont très différents

Dans les fabriques, la parité homme/femme est très vite atteinte, voire plus. Mais les métiers sont très sexués et la gouvernance y est très majoritairement masculine. Il y a la même situation qu’en cuisine : il y a les régleurs de précision, des hommes, l’aristocratie des horlogers qui se penchent durant des mois sur quelques spiraux et balanciers ; et il y a les régleuses, des quantités de femmes dans des ateliers, ou à la maison qui œuvrent sur des grosses quantités de spiraux pour faire aller des milliers de montres.

Dans les ateliers de montage, les femmes font les gestes simples d’assemblage sous les yeux du chef d’atelier. Et si la pièce ne fonctionne pas bien, c’est l’horloger-décotteur qui la corrigera.

La femme moderne est à la fabrique

Cet emploi des femmes peu qualifiées, et non-invitées à l’être, autorise néanmoins une certaine autonomie car le salaire est versé directement à la travailleuse. Ce complément de revenu et sa provenance permet de sortir de la condition de mère au foyer ; il amène parfois un peu de luxe dans le ménage. Les épouses, comme les jeunes filles prestement invitées à participer aux finances familiales, s’affranchissent alors du modèle de la mère au foyer, soumise et dépendante de son mari.

Le renouveau horloger condamne les « petites mains » pour faire naître la femme de métier

Le récent renouveau de la montre mécanique a fait disparaître les « petites mains » et les a rebaptisées opératrices. Plusieurs choses ont changé dans les ateliers. Tout d’abord les machines ont mis fin à beaucoup de tâches manuelles répétitives. Ensuite ce renouveau horloger s’est fait autour de pièces bien faites, décorées et terminées soigneusement. C’est sûr que l’emploi a aussi diminué de manière conséquente. Mais les femmes sont revenues par la grande porte. De paires de mains appelées à obéir autour de tâches simplissimes, les femmes se sont vu pratiquer des gestes horlogers comme des finitions soignées ou l’assemblage des mécanismes. Les structures de production font confiance dans leurs capacités avec, par exemple, l’auto-contrôle. Devenues qualifiées et reconnues, les femmes font aujourd’hui jeu égal avec les hommes dans les ateliers. Quant aux horlogers, ils migrent lentement vers des travaux d’analyses dans les laboratoires ou dans l’élaboration des méthodes de production. Et dans tous les ateliers, même les plus improbables comme la mécanique, les femmes sont là et elles tiennent une place qu’il serait inepte de discuter.

 Suite des évolutions

Pourtant ce n’est pas si magique. Oui les métiers ne sont plus sexués, aujourd’hui les femmes sont partout dans tous les métiers et dans l’encadrement. La parité des salaires est parfois acquise, pas forcément celle des emplois qualifiés, ni celle dans les cadres de l’entreprise. Cela avance déjà dans les entreprises comme chez nous. Le chemin de la reconnaissance des femmes dans nos métiers horlogers n’est pas fini. Il y a encore plein de préjugés sur les aptitudes, la finesse des gestes et la capacité d’attention « typiquement » féminines. Quant aux hommes, là aussi les préjugés sont légion, car ils sont, « bien sûr », plus ceci et plus cela…

Clin d’œil paradoxal

Reste un innocent clin d’œil, l’égalité est à construire aussi dans l’autre sens car en horlogerie, comme ailleurs, il est des métiers restant presque interdit aux hommes. Et pour faire changer les choses, ici commence une belle remise en question.

 

Sans être militants, mes propos sont construits autour de situations du passé ou vécues dans des ateliers contemporains.

 

Benoît Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

 

http://www.vauchermanufacture.ch

Le télétravail en 2020, une redécouverte mémorable pour l’horlogerie

On vit une époque formidable. Loin de plusieurs repères temporels. Rythmes à maintenir. Découvertes à faire. Rappel des exigences et bornage des contingences. Limites et non-limites du travail à domicile. Une formule à mettre en place. Home office, c’est du déjà vu pour les horlogers.

On vit une époque formidable 

L’année 2020 est terminée. C’est une évidence de dire qu’elle a changé notre vie quotidienne, celle d’aujourd’hui et encore plus celle qui suit. Tout, et plus encore, a été dit, peut-être trop même, et pourtant…

 Loin de plusieurs repères temporels

Pourtant, en revenant au Temps et à l’horlogerie, puisque celle-ci est l’art de sa mesure, les deux ont été fortement bousculés. L’axe du temps, passé, présent et futur a ainsi été malmené avec cette situation où l’on est sûr de rien aujourd’hui, où le passé ne nous sert plus de référence et où le futur ne nous appartient pas, et encore moins que d’habitude.

On le sait, il n’y a que les horlogers et les physiciens qui décrivent le temps comme linéaire ; de multiples appareils, comme la plus simple des montres cherchent à le montrer.

Alors que le Temps est autre. Regardons nos anciens, les enfants ou les poètes. Certaines secondes peuvent paraître des siècles ; alors que des mois, des années s’estompent dans la brume des têtes vieillissantes ou dans la fraicheur des jeunes âmes.

Si la fabrication actuelle et industrielle ne le permet pas, la construction de mouvements à domicile, c’est possible

Rythmes à maintenir

Ces derniers mois, beaucoup ont découvert le télétravail. Bon, la télé-fabrication et la télé-décoration des composants restent à inventer, tout comme le télé-montage des mouvements et le télé-emboîtage des montres. Pour les télétravailleurs, c’est une terre inconnue qui s’est ouverte à eux. Moins d’horaires et un cadre de travail inhabituel, pas de lieux définis de travail, plus de rencontres avec les collègues et fin d’un code vestimentaire à suivre.

Pourtant tout n’était pas à réinventer, à reconstruire. Même si le travail arrivait dans la maison, chacun a dû domestiquer le Temps et redécider de son application. Il a fallu maintenir le temps de travail, bien le différencier de celui des loisirs.

Avec la confiance de l’employeur, chaque télétravailleur s’est vu suivre le rythme initialement prévu à l’entreprise ; seul le temps du trajet pour se rendre à l’entreprise s’est évaporé. L’entourage familial a appris que certains moments étaient réservés au travail et d’autres pas, que la présence continuelle du télétravailleur ne signifiait pas sa totale disposition, tant s’en faut.

Découvertes à faire, exigences et bornage des contingences

Avec cette situation inédite, un nouveau rythme s’est installé. Le travail à la maison reste du travail, ce sont toujours des choses à faire, des réponses à donner, une disponibilité à avoir dans le cadre d’une journée, dans celui d’un horaire commun à une équipe ; mais dans un lieu différent. Et si le café de 10 heures est pris sur le canapé ; le linge dans la machine attendra toujours midi pour être suspendu.

Une responsabilité accrue

Chaque télétravailleur apprend à être au travail à distance, à réagir rapidement, à interagir avec ses collègues avec les moyens modernes. Il faut gérer son temps, respecter celui du travail et celui des loisirs. Les enfants, les jardins et le bien-être personnel en profitent bien. Tellement qu’il parait difficile de revenir en arrière.

Les entreprises, les administrations cherchent de nouvelles voies, de nouvelles méthodes pour renforcer les liens d’équipes qui ne se rencontrent que très peu. Les lieux de travail changent ; le sacro-saint bureau disparaît comme ont disparu la fidèle secrétaire et sa machine à écrire avant lui. De nouveaux espaces s’aménagent avec une importance donnée aux lieux d’échanges, dédiés à cette activité, devenue essentielle et nouvellement nommée la convivialité.

Home office et horlogerie, une très vieille histoire

Nous, en horlogerie, on connaît le home office depuis longtemps. Confier une tâche à une personne qui va la faire chez elle, dans son cadre familial, avec ou sans le soutien des siens, puis la réceptionner, la valider et rémunérer le travailleur, c’est du télétravail, du home office ou aussi de l’établissage. Oui de l’établissage, cette méthode de production horlogère proto-industrielle propre à l’Arc jurassien.

Tombée en désuétude il y a plus de cent ans, elle redevient d’actualité. Enfin autrement car si aujourd’hui c’est l’ordinateur qui est à la maison, les CNC comme les établis sont toujours à la manufacture. Pourtant s’il n’y a pas encore beaucoup d’établis de retour derrière les fenêtres des maisons de nos montagnes, on n’en est pas très loin. Au printemps dernier chez eux, certains ont déjà effectué des opérations manuelles sous le binoculaire.

Alors cet axe du Temps encore valable ? Et si le passé redevenait une référence, une balise pour un futur moins incertain ?

 

Benoît Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

http://www.vauchermanufacture.ch

Charles-Edouard Guillaume, un Nobel au cœur des mouvements

Charles-Edouard Guillaume Prix Nobel de physique 1920

Natif de Fleurier, village horloger, Charles-Edouard Guillaume est un savant reconnu dans le monde entier. Travailleur infatigable, il a œuvré pendant des années pour l’amélioration des alliages ferronickels qui sont très stables lors des changements de température. Fils d’horloger, il a très vite vu l’utilité de ses travaux pour l’amélioration de la précision des chronomètres. Salués par la remise du prix Nobel de physique en 1920, ses travaux restent toujours d’actualité.

Depuis les premières activités de David-Jean-Jacques-Henri Vaucher à partir de 1730, le village de Fleurier s’est développé autour de l’horlogerie. Durant tout le 19e siècle, la population locale réalise des montres pour la Chine. Avec les multiples ateliers familiaux, avec des établisseurs comme Bovet, Vaucher, Jéquier et d’autres, l’entier du village vibre, alors, au rythme du balancier spiral qui anime les beaux mouvements des montres chinoises.

Voisine de l’Hôtel de Ville, il est une ancienne ferme neuchâteloise discrète que seule une plaque de bronze signale comme remarquable. Il y figure les mots suivants : Dans cette maison est né le 15 février 1861 Ch. Ed. Guillaume, Prix Nobel de physique, inventeur des métaux Invar et Elinvar, dont les travaux contribuèrent aux progrès de l’horlogerie et de la chronométrie.

Plus discrètement, le même nom est rappelé sur la porte ; porte toujours ouverte par ses descendants lors de leur séjour en Suisse. Et dans une pièce, appelée autrefois la « chambre », c’est un conservatoire à sa mémoire. Rien n’y a changé depuis son décès en 1938, même avant, car il y a toujours le portrait de sa mère, le canapé et les fauteuils comme sur une photo où il figure à ses côtés.

Après des études brillantes à Zürich et un séjour militaire où il s’intéresse à la balistique, l’art de diriger des projectiles vers le bon endroit, Charles-Edouard Guillaume entre au Bureau international des poids et mesures à Sèvres près de Paris. Il y passe 53 ans dont les 21 derniers comme directeur.

Là en lien avec des métallurgistes français et allemands, il étudie longuement les alliages ferronickel. Grâce à ses travaux, ces alliages, très peu sensibles aux différences de température, ont permis la réalisation d’étalons de longueur à moindre coût que ceux en platine iridié précédemment en usage. La stabilité dimensionnelle des métaux développés par le docteur Guillaume a servi aussi à des mesures géodésiques comme à d’autres de température ou de pression.

Fils d’horloger, Charles-Edouard Guillaume a très vite saisi le grand intérêt présenté par des métaux insensibles aux variations de température pour la précision des appareils horaires.

Ce fut en premier l’Invar, alliage de fer à 36,2 % de nickel, qui reste stable dans ses dimensions même si la température change. Il trouve place en horlogerie comme tige des pendules de précision. Puis arriva un autre ferronickel, l’Elinvar. D’une élasticité constante face aux changements de température, il intervient dans la réalisation des spiraux ; le spiral étant ce fin ressort associé au balancier, constituant avec lui la référence de temps de la montre.

Notre physicien a aussi mis au point un autre alliage, l’Anibal pour la fabrication des balanciers.

Quelque peu réticent à la mode des anglicismes pour les marques horlogères, les xxx Watch and Co sont légion au début du 20e siècle, il baptise ses alliages ferronickel de noms évocateurs, qu’il tient à exprimer en français.

Il s’agit de l’Invar pour dimensions invariables, de l’Elinvar pour élasticité invariable et de l’Anibal pour acier au nickel pour balancier. Sa rigueur de polytechnicien a fait que les progrès ultérieurs ont vu arriver l’Elinvar II, puis le III avant le Parélinvar 1 et puis le 2.

Ces travaux lui ont donc valu de recevoir le prix Nobel de physique en 1920. Reconnaissance importante quand on l’évalue aux récipiendaires des années voisines. Celui-ci avait été remis l’année précédente à Johannes Stark, découvreur de l’effet Doppler ; effet bien connu par l’une de ses applications, peut-être trop courante dans les radars situés au bord des routes. Et l’année suivante, en 1921, il sera remis à Albert Einstein que l’on ne présente plus.

Charles-Edouard Guillaume s’est éteint à Sèvres, peu d’années après s’être retiré de son poste de directeur. Il a été enterré à Fleurier.

Les métaux, qu’il a mis au point, restent d’actualité dans les thermomètres, pour les cuves des méthaniers, ces bateaux transportant du gaz à très basse température et ils sont à la base des subtils alliages pour les spiraux horlogers, même si la mesure précise du temps est maintenant passée à l’ère de l’électronique.

En hommage au physicien et à sa contribution à l’horlogerie, une fondation a été créée en 1945. Elle accorde des bourses à des jeunes chercheurs demeurant en Suisse et effectuant des recherches liées à l’industrie horlogère.

Dès la jeunesse de son illustre ressortissant, à Fleurier l’horlogerie quitte les ateliers familiaux pour se pratiquer dans les grands ateliers des fabriques, devenues maintenant des manufactures réputées.

Comme un dernier clin d’œil, la maison de la famille Guillaume voisine aujourd’hui avec la Fondation Qualité Fleurier, hébergée à l’Hôtel de Ville. Instituée en 2004, cette fondation a pour but de promouvoir la qualité esthétique et technique des montres. La boucle est bouclée. Tout près du lieu de naissance de l’homme qui a tant apporté à la précision, aujourd’hui se contrôle la marche des montres de qualité.

Benoît Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

 

http://www.vauchermanufacture.ch

 

L’outillage des horlogers à l’établi, entre changements et choses immuables

Plein de considération pour leurs outils, les horlogers se déplaçaient avec systématiquement sur un nouveau lieu de travail. Autour de l’établi, ils témoignaient des capacités de leur propriétaire. Aujourd’hui, les responsables d’atelier ne veulent plus d’outils personnels. Pourquoi et comment en est-on arrivé à cette stricte éradication ? Et pourtant certaines layettes restent très personnelles.

 

 L’horloger et ses outils, un long compagnonnage

Dès le début, l’apprenti intègre le rôle des outils. Très vite rendu attentif par leur valeur, il est invité à les soigner, à les nettoyer et à ne pas les laisser en désordre sur l’établi. Pour apprendre à travailler les métaux, l’apprenti va réaliser des outils simples. Comme ceux qu’il a acheté, ils prendront place dans les tiroirs de l’établi. Souvent la personne débutante dans le métier court dans les brocantes pour compléter ses outils. Provenant d’anciens horlogers, rarement avant leur décès, ou alors transmis par héritage, d’autres outils vont remplir la layette de l’homme de métier.

Ainsi au fur et à mesure du temps passé à l’établi, des difficultés surmontées et de celles qui restent, se construit une belle histoire entre les outils et celui qui les manipule. Dès le tiroir ouvert, la main n’hésite pas à saisir les brucelles adaptées, la lime qu’il faut et pourtant le choix ne manque pas.

 

 Petits et gros outils, machines et établis, certains sont au patron et d’autres non

Tous les outils ne sont pas la propriété de celui qui est à l’établi. Les gros outils comme certaines potences, les machines comme celles pour tester l’étanchéité, les chrono-comparateurs, les tours d’horloger ou de mécanicien sont mis à disposition de l’employé. Le poste de travail qui se compose de l’établi, de la chaise et d’une lampe attend le nouvel employé. Et s’il veut un coussin, un repose-pied particulier, charge à lui de l’amener comme d’autres amènent la photo des enfants auprès de l’écran de l’ordinateur. S’asseyant à l’établi, le nouvel arrivant va installer ses outils dans la layette, soigneusement et il va s’assurer que celle-ci puisse fermer à clef. C’est si précieux les outils.

Signe d’un horloger soigneux

A l’arrivée du nouveau, les voisins d’établi vont jeter un coup d’œil rapide sur les outils, sur la façon dont ils sont mis en place dans les tiroirs. Plus que sa tête, c’est son attitude envers son matériel, la netteté de la surface de l’établi qui va aider les collègues à se faire rapidement une opinion sur le nouveau. Des remarques comme : « Je ne sais pas s’il est bon ; mais il a des outils en ordre » sont ainsi une reconnaissance rapide des facultés professionnelles du nouvel arrivant.

Ensuite c’est lorsqu’il utilisera les outils collectifs que tous mesureront ses qualités de soin. Le tour est propre et doit le rester, avec les burins montés de telle manière ; telle machine doit être utilisée selon un strict protocole et telle potence doit être rangée ainsi avec tel tasseau restant monté dessus. Ce sont des règles impitoyables qu’il faut toujours suivre et elles sont parfois complétées par des coutumes locales à respecter ; charge aux collègues d’expliquer le pourquoi du comment.

 

Témoin du passé et ancrage du présent

Cette manière de faire appartient au passé, un passé lointain ou proche, en fonction des travaux à accomplir à l’établi.

Lors de l’assemblage de mouvements simples, dits trois aiguilles, le responsable de l’atelier attend de chacun qu’il utilise les mêmes outils de la même manière. Plus de place pour le tournevis du grand-père, c’est avec celui-ci, le dynamométrique, réglé à tant de Nmm qu’il s’agit de visser les vis de pont. Les documentations techniques, visibles sur une tablette numérique posée près du mouvement, donnent ainsi des consignes précises tant pour la lubrification à appliquer que pour le type d’outils à utiliser et le couple de serrage des vis. C’est la garantie d’une production stable, constante et fiable.

 

Aujourd’hui les 5 S

Aujourd’hui dans l’esprit des 5 S, avec le quatrième qui veut dire standardisation, une fois par semaine dans les ateliers passe le mécanicien pour échanger brucelles et tournevis pour d’autres, identiques, mais en ordre et tous affûtés de la même manière ; un principe s’appliquant partout : à chacun les mêmes outils.

C’est à ce mécanicien qu’incombera la charge de construire ou d’adapter des posages, des tasseaux en suivant les plans du bureau technique. On est loin de l’horloger qui venait sur le tour 70 pour retoucher, un peu, le porte-pièce qui ne pinçait pas vraiment assez.

Des machines et des outils modernes

Les machines ont aussi évolué et leur manipulation ne s’improvise pas. Les appareils à tester ceci et cela sont devenus compliqués, ils requièrent des compétences particulières. Ce sont donc à des personnes formées que va échoir ce travail. Il y a maintenant dans les ateliers horlogers, à chaque poste, des personnes spécialement orientées vers une tâche bien particulière.

 

Clin d’œil

Et pourtant, souvent sur l’établi, reste un outil différent. Pas forcément une relique, c’est peut-être le premier tournevis réalisé par l’apprenti, ou alors la pince du grand-père, en tout cas elle n’est pas ici pour servir, mais comme les photos des enfants, peut-être pour se rappeler d’un temps révolu.

 

Alors c’est fini ?

Non pas encore et pas demain car les horlogers en complications, ceux qui gèrent l’assemblage d’un mouvement du début à la fin, ceux qui œuvrent sur des mécanismes comme les répétitions minutes, les tourbillons et toute cette sorte de choses ont toujours leurs outils personnels. Ce n’est pas une survivance mais une nécessité face à la grande diversité des tâches qu’ils doivent assumer. Et là reste toujours l’appréciation voire l’admiration des voisins pour celui qui a plein d’outils et les utilise au mieux.

 

Benoit Conrath

Horloger chez Vauchez Manufacture Fleurier

http://www.vauchermanufacture.ch

Les survivances horlogères

Durant sa longue histoire, l’horlogerie a évolué. Les progrès techniques et les attentes des porteurs de montres ont fait changer les mouvements. Pourtant la montre mécanique présente toujours des survivances dans sa terminologie, dans certains dispositifs et dans plusieurs de ses finitions. Est-ce encore utile ? Sommes-nous prisonniers d’habitudes surannées? Et si ces survivances contribuaient à la beauté de l’horlogerie actuelle ?

Définition des survivances

La mesure mécanique du temps a été inventée à la fin du moyen-âge. Même si l’horlogerie n’a pas cessé d’évoluer depuis, beaucoup de termes, de techniques, d’opérations de finition et de procédures sont des survivances. Ces survivances sont parfois totalement désuètes, parfois elles sont un juste maintien d’un bon travail et souvent elles sont passées de nécessaires à décoratives. Loin de les instituer dans un vague folklore horloger, essayons de les restituer dans leur utilité d’autrefois.

Vocabulaire

Chaque métier possède un vocabulaire propre, aidant à décrire rapidement les opérations, nommant les outils et les pièces. Souvent en recherchant l’origine des mots horlogers, le dictionnaire qualifie de vieilli des termes comme layette, tacon, queue d’aronde, quantième, entre autres. Pourtant chacun de ces vieux mots possède un sens horloger actuel et ne pas les utiliser obligerait à de pénibles périphrases et autoriserait des approximations douteuses.

Légales

Un bel exemple, c’est la plus-value toujours attribuée aux pierres dans les mouvements horlogers. Leur installation autour des pivots du rouage a permis de gagner en fiabilité comme d’atténuer l’usure autour des points de pivotement. Ce progrès technique s’est vu généralisé à tous les mouvements, mais aujourd’hui, certaines administrations exigent toujours la mention du nombre des rubis sur la surface des ponts.

Dimensionnelles

Le diamètre d’encageage des mécanismes s’exprime encore en lignes et en fractions de ligne. Maintien d’un système hérité des temps lointains d’avant le mètre, cette mesure est aujourd’hui malmenée pour s’arrondir une fois un peu plus haut, une fois un peu plus bas ; le tout pour correspondre avec ses fractions aux strictes dimensions actuelles mesurées au millième de millimètre.

Affichage et forme

Conçus dans l’hémisphère nord, nos appareils horaires affichent le temps selon le sens de rotation de l’ombre du style du cadran solaire. C’est assez simple à restituer avec des rouages et un cadran rond. Mis à part certains mouvements dits « de forme », les montres continuent à se référer à ce cercle. Même les montres connectées, souvent rondes, proposent toujours un affichage avec des aiguilles évoluant sur un cadran circulaire. Et le sens des aiguilles d’une montre sert maintenant de repère pour exprimer l’un des deux sens de rotation. Si l’horlogerie avait été inventée dans un pays austral, nos montres tourneraient à l’envers, comme sans doute les vis et beaucoup d’autres choses.

Porter

Les montres ont commencé à être portées au poignet au début du siècle dernier. Alors très fragile, leur mécanisme supportait mal les chocs et les secousses. Placée à droite du cadran, à 3h, la couronne invitait à mettre la montre bracelet au poignet gauche, plus au calme car la majorité des personnes sont droitières. Les progrès techniques ont fait des montres des machines robustes mais l’habitude est restée de les construire pour le bras gauche.

Positions de contrôle

Bien avant les microphones qui écoutent le bruit de l’échappement, les montres étaient contrôlées immobiles selon les positions qu’elles pouvaient prendre dans les poches ou sur les meubles lorsqu’elles quittaient les personnes. Totalement arbitraire, cette procédure de contrôle, héritage direct des montres de poche, est aujourd’hui inadéquate pour une montre bracelet très mobile qui occupera bien peu ces six positions statiques définies dans l’espace.

Techniques

Au cœur du mouvement, les survivances sont légions : tout d’abord le repassage des surfaces comme le perlage, les côtes de Genève, le grenage, les étirages et les anglages avaient le rôle d’effacer, de lisser et d’unifier les surfaces mal-finies par les procédés de fabrication du passé.

Le dorage des composants cuivrés, comme le polissage des têtes de vis et autres aciers, évitait ou freinait l’oxydation facilitée par la non-étanchéité des boîtes des montres. Les aiguilles et les vis étaient souvent bleuies par oxydation superficielle pour limiter la rouille, crainte majeure des horlogers.

Les pierres d’horlogerie, les fameux rubis, étaient rouges. Pour les montres très soignées, ils étaient sertis dans des bagues, maintenues en place par des vis. Ces chatons, amovibles, facilitaient l’ajustement des ébats de hauteur du rouage.

Au temps révolu de la raquette et du pince-lame du spiral, le ressort col de cygne permettait d’ajuster soigneusement la longueur active du spiral pour un réglage fin de la montre.

Aujourd’hui, bien qu’elles aient souvent perdu leur rôle initial, ces techniques continuent d’être pratiquées. La terminaison des surfaces est devenue décorative, elle invite la lumière à jouer au cœur du mouvement mécanique. Eminemment nocif, le dorage au mercure a laissé place à différents traitements de surface, toujours pour éviter l’oxydation, même si les boîtes protègent bien mieux de l’eau. Comme l’étirage des aciers, le poli des têtes de vis, des tigerons contribue aux contrastes de lumières ; cet apanage des mouvements bien terminés.

Les pierres d’horlogerie, devenues synthétiques, sont toujours rouges et plusieurs ponts continuent de porter fièrement des chatons en or bordés de vis polies bleuies. Quant à la raquetterie col-de-cygne, si belle sur la planche du coq, elle sert maintenant à positionner finement le piton.

Finalité de ces survivances

Alors quelle finalité pour ces procédures, ces manières de faire, ces habitudes et ce vocabulaire venus d’un passé parfois bien lointain ?

Loin d’un folklore horloger, prisonnier de traditions séculaires et figé par l’accoutumance, la grande majorité de ces survivances ont été ré-habitées. Devenues inutiles ou inadaptées, elles continuent autrement à baliser le chemin des horlogers. Fournissant des clefs de lecture venues d’autrefois, elles trouvent une nouvelle fonction, celle de contribuer à la qualité esthétique et technique des montres de belle horlogerie.

Ce ne sont pas des traditions dépassées, mais des survivances devenues références pour beaucoup. Elles contribuent à rendre amoureux des jolies choses, elles permettent, aujourd’hui, de construire, de proposer des belles montres.

Benoit Conrath

Horloger chez Vaucher Manufacture Fleurier

 

http://www.vauchermanufacture.ch