L’ART DE DEMANDER, DANS LE COUPLE

Demander est un art

Ça y est, tu ne m’as de nouveau pas compris.

– Mais je n’ai pas voulu dire ça ! 

– Pourquoi tu ne me réponds pas ? 

Se parler, s’expliquer, communiquer sur un problème, … c’est compliqué.

Dans les couples, cela peut créer de la confusion, des résistances, des malentendus et beaucoup de frustration.

Il fut une époque où les couples se séparaient car ils ne parlaient pas. Aujourd’hui, les couples se séparent parce qu’ils parlent trop, ou mal.

Nous sommes tous maladroits mais, si nous le décidons, nous pouvons apprendre.

Quoi ?

L’art d’exprimer ce qui nous touche, ce dont nous avons besoin. C’est aussi l’art d’entendre la réalité de l’autre et de lui donner une réponse au lieu d’une réaction. Une discussion qui nous aide à créer un pont ou du lien, au lieu d’un pugilat ou d’une solitude. C’est encore l’art de trouver une issue, un arrangement, de pouvoir ensuite passer à autre chose. Parler pour arrêter de penser.

Avoir besoin, désirer, vouloir, espérer, avoir des attentes, puis demander ou exiger, mendier, manipuler, extorquer…

Nous n’y échappons pas.

Réalisons-nous combien nous sommes peu habiles et peu efficaces pour nous faire entendre, admettre un désaccord, trouver un « terrain du milieu », avoir une chance d’être satisfaits sur un besoin personnel ? Il est donc absurde de persister à s’exprimer de manière automatique et confuse, avec un espoir naïf que l’autre ira dans le sens de ce que nous laissons deviner.

Dans mon travail de thérapeute de couple, mais aussi dans ma recherche personnelle privée, j’ai été amené à nettoyer mon langage, à utiliser des mots plus précis qui recouvrent des expériences différentes. Cela m’aide à être efficace.

Dans mon cabinet, 80% de ma clientèle souffre de problèmes de communication. Une part de mon travail est de les aider à identifier un besoin, puis de formuler une demande ; de les aider à débusquer le besoin caché derrière le reproche ; à traduire une attente en vraie demande ; à sentir la charge émotionnelle qui accompagne leurs mots, qui brouille le message et qui a blessé leur partenaire.

 

Ce qui suit est à expérimenter, à risquer lors de votre prochaine dispute ou échange !

 

Le besoin

« C’est en bas ».

Ça vient du ventre, c’est relié au corps, à ce que nous sommes, c’est basique et ce n’est pas élaboré. Par exemple, nous avons besoin de manger, de dormir, de calme, de nous sentir en confiance ou de poser une limite. Un besoin est une nécessité momentanée, non-négociable, que nous n’avons pas à justifier. Il nous concerne, il est une information importante sur notre vécu et s’il n’est pas suivi d’une demande, il ne concerne pas encore notre partenaire, ni ne le mobilise. Exemple :

j’ai besoin de calme, peux-tu stp baisser ta musique ? Par opposition à

– j’ai besoin que tu baisses ta musique ! qui est un raccourci musclé que nous employons tous, mais qui met la pression et qui est moins efficace.

En règle générale, nous ne sommes pas bien éduqués à ressentir et à exprimer nos besoins. Il peut même y avoir de la honte et des blessures liées. Pourtant, il est important de les reconnaitre. En tant qu’adulte, lorsque nous le sommes (!), nous avons la possibilité de reporter leur satisfaction ou d’être contenté partiellement. Lorsque « nous sommes en retard sur nos besoins » ou dans leur déni, cela provoque du stress, de la frustration, voire même des angoisses, de la colère, etc.

En réalité, nous avons tous des besoins. Nous en avons peu et peu à la fois.

 

Le désir

« C’est plus haut ».

C’est notre mental, notre imagination, un projet. Par exemple, nous désirons visiter Lisbonne, passer une après-midi aux bains, etc.

Nous avons le droit d’avoir des désirs, du plaisir, un luxe. Ils sont importants mais pas vitaux. Lorsqu’ils sont dans la direction de nos aspirations ou de nos rêves, qu’ils nous tiennent à cœur, ils peuvent donner du sens à notre vie. Ce qui est très important.

Lorsque nous n’arrivons pas à réaliser nos désirs, la frustration peut être présente, la colère bien sûr, une forme de misère aussi.

Nous pouvons avoir de nombreux désirs et beaucoup en même temps.

Parfois nos désirs viennent compenser un besoin frustré. Par exemple, il nous manque de l’amour, alors nous dépensons notre argent pour des choses (in)utiles…

Selon les bouddhistes, se détacher des désirs nous permet d’atteindre un état de libération et de béatitude.

De même qu’en psychothérapie, une part du travail est d’aider le client à passer de ses désirs à ses besoins.

 

L’attente

« C’est mystérieux ».

Souvent inconsciente, donc non-formulée, elle sous-tend nos mots, s’accroche comme un parasite, pèse lourd et vient mettre sous pression notre partenaire qui va y réagir défensivement. L’autre ressent qu’il n’a pas le choix, qu’il doit se soumettre.

J’aimerais bien que tu me fasses un massage, mais tu pourrais faire attention cette fois, je veux vraiment que tu sois plus doux. Ou – je te demande de m’aider, mais j’aimerais vraiment (j’attends vraiment) que tu me dises oui enfin! Pour une fois!

Dans la communication, les recherches montrent que le langage non-verbal donne le sens et compte pour 80% du message entendu. Étonnamment, les mots utilisés n’ont que peu d’effet sur la compréhension du message.

Le non-verbal donc,

  • c’est comment nous le disons, par exemple avec calme, avec verve ou avec violence.
  • d’où l’on vient pour le dire : du cœur, des tripes ou d’un endroit blessé et revanchard par exemple.

Les charges émotionnelles se glissent à notre insu dans le “comment nous le disons“. Dans les conflits de couple, ce qui nous percute massivement est le ton de la voix, les gestes, la posture, le regard et l’expression du visage.

D’où la réaction que nous connaissons bien : – mais j’ai juste dit ça…pourquoi ça te blesse… ? L’attente, non dite, noyée dans la masse du non-verbal, est captée et interprétée par notre partenaire. Donc si nous posons une demande qui provoque une défense chez l’autre, nous devrions d’abord nous méfier de notre propre communication : notre attente qui est vécue comme une pression ou comme une prise de pouvoir, provoque cette défense. Nous désirons une réponse et à la place, nous recevons une résistance. Alors, nous nous sentons incompris, frustrés et même en colère. Un conflit est en train de naitre !

Si nous en avons conscience, nous pouvons alors choisir de délester nos demandes des attentes non dîtes, des charges émotionnelles non exprimées.

 

Le reproche

« C’est automatique, familier et… totalement inefficace !»

– Mais tu ne penses qu’à toi!

– Tu n’as jamais le temps pour m’aider !

C’est ce qui est le plus pratiqué, sans pudeur, par la plupart des couples en souffrance. Cette manière maladroite d’exprimer un message n’est pas claire du tout et crée en face une attitude de défense ou un blocage. C’est voué à l’échec.

Tu ne nous proposes jamais de faire une sortie ensemble !

Mitrailler de reproches son conjoint (contrairement à oser poser sa demande) ne nous amène pas à nous exposer de manière humble, même vulnérable. Dommage, car cela aiderait à faire le contact. Reprocher, c’est exposer l’autre et c’est une violence.

Toutefois, sous chaque reproche… il y a un vrai besoin, une sensibilité, une blessure, une demande touchante et légitime de faire le contact. C’est le travail intérieur que nous pouvons faire, chercher derrière notre reproche, qu’avons-nous besoin ou qu’est ce qui est touché ? Puis le nommer et se donner une chance d’être perçu par notre conjoint.

Le reproche nous vient automatiquement et ne nous donne pas ce que nous cherchons. Il détruit le contact.

Par contre, exposer notre besoin semble risqué ; néanmoins, cela fait le contact et nous amène plus facilement le retour souhaité.

 

La demande

« C’est très simple et très difficile à la fois ».

Formuler une demande est un signe de maturité, c’est devenir adulte.

Ma chérie, j’ai besoin de te retrouver et dans mon stress de ces jours et ma fatigue, j’ai une demande à te faire : pourrais-tu s’il te plait nous organiser un weekend en amoureux? 

J’observe tous les jours dans ma pratique de thérapeute de couple, combien il est difficile de demander. Manque d’éducation, certes. Cela nous met en position inconfortable, nous nous sentons vulnérables, l’autre peut dire non et nous craignons cela. En bref nous nous arrangeons pour ne pas demander. Est-il plus simple de reprocher, manipuler ou extorquer à l’autre ce dont nous avons besoin !? Vérifiez. Dans mon expérience, et je vois cela tous les jours dans ma pratique, c’est un vrai gâchis et c’est inefficace à moyen et long terme.

La demande est un art et nous pouvons apprendre à l’exercer. En conséquence, l’éducation pourrait s’en occuper dès le plus jeune âge.

Expérimentez :

Vous posez une demande à votre partenaire et vous rajoutez

Je te rappelle que tu peux me dire non ou oui

La vertu de ce modèle est que vous vous préparez à respecter le libre choix de l’adulte que vous avez en face. De plus, votre inconscient est averti que vous risquez de recevoir un non. Et que vous pouvez y survivre!

Votre partenaire, libéré de toute pression (de vos attentes et de vos expectatives) a tout l’espace pour faire un vrai choix.

Dans mon expérience, cela consolide un partenariat plus mature avec de meilleures chances d’être entendu et satisfait.

Rappel, si nous en prenons conscience, il n’est pas trop tard pour traduire un reproche ou une attente en demande.

Une fois formulée, notre conjoint peut alors y répondre (dans l’idéal) par plusieurs options : « oui/non/je n’arrive pas à répondre maintenant ». L’élégance proposerait que lorsque nous ne pouvons répondre sur l’instant, nous donnions un délai, que nous respectons soigneusement. Vous êtes responsable d’obtenir une réponse claire. Donc revenir aimablement à la demande, lorsque votre partenaire « digresse », pose une autre question, entre en compétition avec sa blessure ou une autre demande. Donc, pour être efficace, mieux vaut ne traiter qu’une demande à la fois !

 

En conclusion :

Certaines personnes résistent fort à faire un travail à améliorer leur communication. Ils désirent rester « spontanés ». Selon moi, ils ne sont pas du tout spontanés, ils sont dans leurs automatismes personnels et collectifs. C’est donc du reflexe conditionné, de la réaction sempiternellement standard et répétitive jusqu’à la nausée.

Nous pouvons tous apprendre et nous améliorer en communication, particulièrement dans les enjeux relationnels et émotionnels et…dans nos couples !

En prendre conscience et faire ce travail de tri, choisir ce que nous disons et surtout comment nous le disons apporte énormément. Ainsi, certains couples font la découverte rassurante que leurs conflits ne sont finalement pas de graves enjeux et désaccords profonds et, qu’être attentif à la façon dont ils se parlent change l’ambiance, répare la relation.

Je le vois pour les couples qui sont d’accord d’expérimenter autre chose, ils constatent que cela désamorce les conflits et les malentendus, cela désenflamme. Ils se sentent davantage respectés, ils obtiennent davantage de satisfaction. Ils se sentent moins seuls.

Parfois cela leur parait même magique !

En français nous parlons d’un couple qui va bien, c’est un couple qui… s’entend bien.

 

Bonne réflexion et surtout… bonnes expérimentations !

 

 

 

 

Stephen Vasey

Stephen Vasey

Stephen Vasey est sociologue, travaille à Lausanne comme Gestalt-thérapeute en consultation individuelle et couple. Anime des séminaires sur la relation et la sexualité des couples, d’autres sur la colère saine. Auteur du livre « Laisser Faire l’Amour ». www.therapie-de-couple.ch

3 réponses à “L’ART DE DEMANDER, DANS LE COUPLE

  1. Si simple et si compliqué à la fois.
    En même temps pourquoi toujours devoir demander ? Aimer quelqu’un c’est répondre à ses besoins sans qu’il les formule ? Enfin il me semble ?

    1. Oui, quand cela se passe librement…
      En psychothérapie de couple, nous aidons chacun à se responsabiliser et si besoin, demander.
      Lorsque cela devient une attente, évidente en plus, cela peut devenir très compliqué! (Voir l’article)

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