Féminisme sixties vs Féminisme Post-Millenial

Dans la récente histoire du mouvement féministe, il est intéressant de comparer le travail de sensibilisation effectué dans les années 60-70 par la grande vidéaste féministe valaisanne Carole Roussopoulos – l’exposition qui lui est consacrée à la Médiathèque de Martigny est encore visible jusqu’à fin octobre, j’en ai parlé dans mes deux articles précédents, Valaisanne, de gauche et féministe : Carole Roussopoulos ou la vidéo militante et 1969, année érotique (mais pas pour tout le monde) – et les derniers avatars d’un féminisme ambigu apparu ces dix dernières années.

Un exemple : le groupe Tages Anzeiger (24 Heures, Tribune de Genève, etc…), décidément jeune, créatif et dynamique, liquide sans état d’âme son quotidien Le Matin – qui, de toute façon, était devenu un 20 Minutes, produit par le même groupe et avec le même contenu, mais payant – et lance le gratuit Friday, en français dans le texte, un supplément du 20 Minutes, un magazine distribué partout, qui se veut ‘tendance’ et rentable, on l’espère pour eux.

UNE PRESSE INSTAGRAM

Pour user d’un jargon cool, je dirais que ça faisait longtemps que je n’avais pas lu quelque chose d’aussi girly : que des conseils sur les maquillages, les vernis à ongles, les fringues, les accessoires, avec des annonceurs qui doivent payer cher pour être mentionnés et dont le financement publicitaire, une fois soustraits les frais de production, ceux de la très maigre partie rédactionnelle et le salaire des rédactrices, doit rapporter de gros bénéfices.

L’équivalent papier des trendeuses sur Instagram, en somme : les couvertures sont glamour cheap trash et les accroches racoleuses, avec en prime la touche dernier cri du féminisme très sexe qui se pratique aujourd’hui.

À cet égard, l’édition de juillet/août frappait fort avec, en une, la photo du top-modèle du moment, la poitrine dégagée et les lèvres entrouvertes et pulpeuses : « Emily Ratajkowski suscite la controverse : Bimbo ou féministe ? », entourée de deux autres sujets majeurs, un reportage (« La boxe, c’est bon pour le mental ») et un article beauté (« On a testé les coiffures de l’été »).

UN FÉMINISME COSMÉTIQUE ?

Celle de septembre fait encore plus fort, avec la photo de deux nymphettes grunges et le titre Fashion addicts, et deux autres articles mis en avant, un article tourisme : « Voyage : Décollage pour Denver » et un article société « Féminisme de façade ».

On continue dans cette réflexion sur le féminisme hot par un contenu très cohérent :

– « Friday Family : des mecs trop frais »

– « Mode: sandales et vernis assortis »

– « Beauté : nos astuces pour la pédicure »

– « Actu mode : jeux de perles »

-« Moodboard : embarque pour la Grèce ! »

– « Beauté : on a testé des accessoires pour les cheveux »

– « Mode : un automne very trendy »

À TU ET À TOI

Un style et un ton faussement adolescent ou le franglish et le tutoiement sont de rigueur, of course, du genre : « Mamie Chic : quand le service à thé so British rencontre le satin et le tweed, ça donne ça. N’hésite pas à piocher dans la garde-robe de grand-maman pour t’en inspirer. »

Pour ne pas plomber les quarante-deux pages résolument fashion et abondamment illustrées avec les produits à vendre, l’article de fond sur le « Féminisme de façade » ne fait heureusement qu’une page que le chapeau résume amplement (pas besoin de se taper tout l’article) : « Notre journaliste s’étonne que de nombreuses femmes se revendiquent féministes sur les réseaux sociaux mais ne s’offusquent pas des inégalités dans la vie réelle. »

Du lourd, quoi.

LE MESSAGE C’EST LE NON-MEDIUM

Je me pose la question : quel est le public-cible ?

Pas le public masculin, c’est sûr.

Les gamines de 14 ans ? Mais ont-elles le fric pour se payer un sac à main à Frs 120.- minimum?

Les femmes de 20-30 ans ? Mais est-ce qu’elles ont l’âge mental d’une adolescente de 14 ans ?

Vous me direz : si la pub paie la publication, où est le mal ?

Après tout, ce ne sera pas la première fois qu’un magazine n’a pas besoin de lectrices/lecteurs, voire de journalistes, pour être rentable.

1969, année érotique (mais pas pour tout le monde)

1969, année érotique (mais pas pour tout le monde)

L’importance sociologique du travail de la documentariste Valaisanne Carole Roussopoulos – visible à la Médiathèque de Martigny jusqu’au 28 octobre – saute aux yeux et aux oreilles à chaque visionnement d’une de ses vidéos, par exemple cette enquête-entretien qui date de 1969 sur le thème ‘Rester à la maison ou travailler’.

1969, IL Y A 50 ANS À PEINE

Pour mémoire, la femme, en Suisse, était encore une citoyenne de seconde zone et ne pouvait toujours pas voter (il lui faudra attendre deux ans de plus).

J’y suis d’autant plus sensible que ma mère, Nelly Vuillemin (1937-2014), Suissesse pure souche, originaire de Renan, dans le canton de Berne, divorcée, deux enfants, a d’abord fait trois ans d’apprentissage de vendeuse dans les magasins Uniprix, à Lausanne – elle y a obtenu son « Certificat Fédéral de Capacité » –, avant de chercher de meilleures conditions de travail, de salaire et d’horaires « dans les bureaux » comme on disait alors.

Concrètement, ça veut dire que jusqu’à l’âge de 34 ans, et pendant près de la moitié de sa vie professionnelle, sans compter des conditions matérielles compliquées, ma mère n’a pas été considérée comme une citoyenne à part entière.

Et ne parlons pas de mon père, Fernando Belluz (1938-2016), immigré italien de la région de Venise, divorcé, remarié et quatre enfants en tout, qui, lui aussi, après un brillant apprentissage de mécanicien en Suisse – couronné d’un « Certificat Fédéral de Capacité » –, a subi sa grosse part de discriminations et de difficultés matérielles pendant de très longues années.

Vous me direz que ça n’a rien à voir. Mais si, quand même.

MAI 68 : UNE RÉVOLUTION BOURGEOISE

C’est aussi la crue réalité sociologique de cette époque, la vie matérielle difficile des gens modestes, bien loin de la révolte bourgeoise de mai 68, qu’on perçoit dans les entretiens que filme Carole Roussopoulos, ce qui en fait la valeur inestimable.

C’est fascinant d’entendre ces femmes parler de leur vie, de leur envie de travailler, des raisons qui les poussent à travailler, qui ne sont pas seulement économiques. Le mot qui revient à chaque entretien c’est « indépendance ».

C’est effarant d’entendre un garçon, qui doit avoir dans les 8-10 ans, proférer des clichés sur la fragilité des filles, « qui de toute façon ne sauraient même pas manier un fusil ».

Ce gosse, qui ne fait que répéter ce qu’il entend autour de lui, a déjà intégré ce qui était transmis par la société de l’époque aux enfants, garçons et filles, que ce soit à l’école, à la télévision ou en famille, une certaine image de la femme et de l’homme imprégnée de l’air du temps, cette époque précise, juste un an après mai 68.

Ce qui transparait aussi dans ces entretiens, c’est tout le rapport de force, la violence même, économique, psychologique, physique, de la société à l’égard des gens modestes, et en particulier à l’égard des femmes.

Et c’est aussi la résistance à cette violence par l’humour, un côté malin, une vision lucide, narquoise quelquefois, et pleine d’optimisme pour un avenir personnel meilleur.

Les vidéos de Carole Roussopoulos nous rappellent combien ce combat, cette évolution vers plus d’équité pour tout le monde a été nécessaire et utile, qu’il a porté ses fruits, qu’il a été bénéfique à toute la société, tant pour les femmes que pour les hommes, et qu’aujourd’hui, par exemple, on n’imaginerait même pas se poser la question de savoir si la femme est capable d’être une citoyenne à part entière.

Ça n’a pas été facile, ça s’est passé il n’y a pas très longtemps et, à cause des fluctuations économiques, entre autres, ce n’est peut-être pas aussi permanent qu’on l’espérerait.

Ailleurs, c’est toujours un combat, et qui est loin d’être gagné.

Ne l’oublions pas.

Valaisanne, de gauche et féministe : Carole Roussopoulos ou la vidéo militante

Ne ratez pas Carole Roussopoulos. La vidéo pour changer le monde, le magnifique hommage, avec projections, que la Médiathèque de Martigny rend à la grande vidéaste militante valaisanne Carole Roussopoulos (1945-2009) jusqu’au 28 octobre : dans l’actuel débat, en Suisse comme ailleurs, sur les relations hommes-femmes et sur les inégalités persistantes de traitement, sa démarche et l’importance historique de son travail sont fascinants d’intelligence.

C’est que cette intellectuelle de bonne famille – née de Kalbermatten, les banquiers valaisans – fait d’abord des études de Lettres à l’Université de Lausanne jusqu’en 67, puis se retrouve à Paris où elle travaille pour le magazine Vogue, d’où elle est licenciée après quelques mois.

Sur les conseils de son ami l’écrivain Jean Genet, elle utilise ses indemnités de licenciement pour acheter la toute nouvelle caméra vidéo portable de marque Portapack, fabriquée par Sony et dont il n’existait alors qu’une dizaine en circulation en France (Jean-Luc Godard en avait une).

En 69, Carole Roussopoulos fonde le collectif Vidéo Out et, avec son mari, se met au service de l’histoire sociale et politique, qu’elle a su filmer au plus près, non seulement pour en conserver la mémoire, mais aussi pour diffuser les témoignages de celles et ceux qu’on n’entend jamais, qui n’ont pas accès aux médias – en France, les chaines publiques de télévision étaient déjà assujetties au oligarchies politiques, économiques et culturelles – en une suite de bouleversants portraits saisis au vif au cours de différents évènements qui suivirent mai 68.

ÊTRE LÀ OÙ IL FAUT ET ENREGISTRER L’ÉVÉNEMENT

Pour la vidéo Jean Genet parle d’Angela Davis (1970), Genet, à qui la chaine française Antenne 2 avait demandé une déclaration sur le sort de la militante noire Angela Davis aux États-Unis, s’était méfié et avait dit à Carole Roussopoulos de filmer cette déclaration en parallèle. Avec raison : seule nous reste cette vidéo, la direction d’Antenne 2 ayant décidé de ne pas diffuser le message, trop radical pour une chaine étatique…

La vidéo du débat des militants du Front Homosexuel Autonome Révolutionnaire (F. A. H. R., 1971) restitue dans sa fraicheur, sa nouveauté, son audace, toute la réflexion sur les notions de sexe et de genre, d’hétérosexualité, d’homosexualité ou de bisexualité, de normalité ou d’anormalité. On se dit qu’on n’a pas beaucoup avancé, malgré les apparences…

Les portraits émouvants, magnifiques de Monique et de Christiane dans les chroniques filmées à l’usine LIP de Bezençon (1976) restent étonnants de vérité dans l’expression de la réalité économique et professionnelle d’une majorité silencieuse, une réalité prolétaire et quotidienne que ces deux femmes expriment avec lucidité et sincérité et qui touchent, parce qu’aujourd’hui encore on n’entend pas souvent ça dans les médias.

LA VIDÉO COMME MOYEN DE CONTRE-INFORMATION

« Les Insoumuses », le collectif que Carole Roussopoulos avait fondé avec ses amies Delphine Seyrig et Ioana Wieder, n’épargnait pas non plus les médias dominants.

Dans Maso et Miso vont en bateau (1976), le titre – ‘masochiste’ et ‘misogyne’ abrégés – faisait allusion aux inepties proférées à la télévision par Françoise Giroud (alors Secrétaire d’état à la condition féminine) lors d’une émission de Bernard Pivot intitulée : Encore un jour et l’année de la femme, ouf ! c’est fini (30 décembre 1975, sur Antenne 2). Intercalant avec humour les images de l’émission et le commentaire off, reprenant certaines réponses de la ministre en les lui faisant répéter, y ajoutant des textes à la main et des chansons narquoises, la vidéo reste un exemple d’insolence, d’humour et de liberté de pensée.

Les contraintes subies par les actrices dans les milieux du cinéma sont clairement exposées dans Sois belle et tais-toi (1976), une suite d’entretiens. Quarante ans avant l’affaire Weinstein, Jane Fonda expliquait à Delphine Seyrig les exigences physiques des studios et des producteurs…

Quant à la dictature masculine, elle est attaquée de front dans S. C. U. M. Manifesto (1976) sur un texte de Valerie Solanas – emprisonnée aux États-Unis pour attentat contre Andy Warhol et les ‘male chauvinist pigs’ – où Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos se partagent l’écran autour d’une table, la première lisant le manifeste féministe de Solanas, la seconde le tapant à la machine, avec entre les deux, au centre, un poste de télévision diffusant les informations du jour (la guerre des hommes au Liban, la marche des femmes pour la paix à Belfast…).

« LE RÔLE DES IMAGES DANS LA TRANSMISSION EST DÉCISIF »

Grâce à l’extraordinaire travail de Carole Roussopoulos et de son mari, le peintre et mathématicien grec Paul Roussopoulos, qui l’assistait dans les interviews et les prises de vue et s’occupait aussi du montage, c’est tout une histoire sexuelle, sociale et politique qui est conservée, avec sa fraîcheur, son humour et ses espoirs.

Dans une série d’entretiens filmés par Hélène Fleckinger en août 2002, la vidéaste valaisanne était aussi lucide sur les circonstances qui avaient permis ce Printemps des femmes : « Le mouvement de libération des femmes n’aurait probablement pas pu exister si nous n’avions pas été dans une conjoncture économique très favorable, Les grands mouvements de société peuvent se faire quand les choses vont bien ».

Elle soulignait aussi le côté facétieux qui ponctuait toujours ce militantisme visuel: « Une des actions que je trouve la plus géniale, et qui me fait encore aujourd’hui le plus rigoler, c’est le dépôt de la gerbe de fleurs à la mémoire de la femme du soldat inconnu. Tout le mouvement est résumé dans l’humour et la justesse de cette action ».

Elle ajoutait : « Dans les débats qui suivent les projections de Debout ! la première chose que les gens disent : ‘Je ne savais pas que les féministes étaient comme ça !’ Je suis très étonnée de voir que les jeunes découvrent que les filles avaient beaucoup d’humour, étaient belles et pas dogmatiques ! Les vidéos montrent les yeux qui brillent encore aujourd’hui, trente ans après. Le rôle des images dans la transmission est donc décisif : elles permettent de casser les clichés. »

La Suisse appartient à ceux qui se lèvent tôt, hélas

LE SYNDROME POST-VACANCES

Je ne sais pas vous, mais je trouve que la rentrée est rude. J’en souffre depuis la petite enfance car, horaires suisses obligent, même si ma rentrée était alors surtout scolaire, ça ressemblait déjà beaucoup à la douloureuse reprise automnale et matinale du boulot qui, années après années, a suivi la fin de mes études.

Je signale en passant aux autorités sanitaires suisses que dans un pays d’avant-garde, l’Espagne, et malgré un ensoleillement maximal et des horaires a priori plus respectueux des droits de l’homme, le traumatisme de la rentrée est devenu une pathologie officielle : pas une semaine sans que les médias ibères ne traitent des nombreuses victimes du terrible syndrome ‘postvacacional’.

Certains cas très graves peuvent mener à des arrêts de travail, à des dépressions carabinées, voire à des dépenses excessives et compensatoires au centre commercial du coin.

 RÉVEIL DU MATIN, CHAGRIN

Il y a quelques années, dans une maxime qui synthétisait le problème, Jean-Luc Benoziglio, brillant écrivain suisse trop tôt disparu, avait pourtant tenté d’avertir les autorités sur les conséquences dramatiques d’un manque de flexibilité au niveau des horaires sur la créativité nationale : « Le Suisse se lève tôt, mais se réveille tard ».

Et comme le Suisse lève-tôt mais, plus lent à la détente, a tendance à confondre, dans son autosatisfaction somnolente, horaires contraignants et richesse nationale, il ne s’intéresse pas assez aux autres manières de faire et de vivre, en matière d’horaires, de transports publics ou d’abonnements intégrés, par exemple.

Un quelconque piéton cultivé voulant se rendre à la Fondation littéraire Jan Michalski – où l’on  peut effectuer des études entomologiques sur les écrivains en résidence, s’épanouissant dans un fastueux écosystème de cages dorées plutôt que dans leur habituel biotope de tours d’ivoire désargentées –, comprendra l’ampleur de la problématique au moment d’acquérir son billet à l’automate des Transports Lausannois (TL) pour un périple Lausanne-Montricher.

Sur la base d’une toute petite carte délimitant chaque zone de la « Communauté tarifaire vaudoise Mobilis » et conçue avant tout pour le/la retraitée presbyte, il faut, pour son billet, sélectionner sur un écran tactile indépendant de ladite carte les numéros aléatoires des zones à traverser pour arriver au Parnasse. Concrètement, on part de Lausanne-centre (zone 11), on passe par Renens (zone 12) puis, successivement par la zone 30, 31, 33, 34 et 37 pour arriver à Montricher (zone 38).

Pour des questions de santé mentale, on évitera de se demander pourquoi Lausanne, point de départ de ladite Communauté tarifaire, porte le numéro 11 et pas le 1, ou pourquoi Montricher porte le numéro 38 et pas le 22 ou le 47. Ceux qui auront tenté l’explication pour l’étranger de passage ne s’en sont jamais remis.

MAIS COMMENT FONT LES AUTRES ?

Si le Suisse se réveille tard, c’est peut-être aussi parce que s’étant levé tôt, il est un peu raplapla à la sortie du travail, une explication comme une autre pour une réputation tenace de lenteur, qui, à mon avis, tient plus de l’engourdissement que du réel manque d’intelligence au moment de chercher, le soir, l’esprit libre, des réponses simples, créatives, voire récréatives, aux problèmes quotidiens, zonards ou pas.

Ailleurs, dans les transports publics, à Londres, à Amsterdam, à Paris, à Barcelone, à Athènes, il y a longtemps que le créatif couche-tard lève-tard reposé a créé sur la carte de l’automate un petit nombre de zones et de tarifs, cinq au maximum, de couleurs différentes, qui partent en rayon depuis la capitale ou le chef-lieu.

Remarquons aussi, en comparant ce qui est comparable, qu’à protestantismes et climats apparentés – pluvieux, sombre, froid avec luminosité minimale pendant de longs mois –, l’Anglais moyen ne se lève jamais à 06.00 heures du matin pour arriver au travail à 07.00 ou 08.00 heures. 09.30 est considéré comme tôt, et c’est plutôt vers 10.00 que la vie économique et administrative commence, comme d’ailleurs aux Pays-Bas ou dans le nord des États-Unis.

Pour ne pas froisser des sensibilités promptes à tout mettre sur le compte d’une lascivité et d’une paresse chroniques induites par des siècles d’incurie et de religion non réformée, j’évite de trop m’arrêter sur des pays méditerranéens (Espagne, Italie, Grèce) où l’on est pourtant vif et débrouillard et où, malgré des horaires plus impressionnistes, le travail se fait et où on arrive toujours à bon port.

FAUT-IL SOUFFRIR POUR ÊTRE BON ?

En pays calviniste, les horaires de travail se doivent d’être contraignants, sinon ce ne serait pas du vrai travail. Tout comme ceux de l’école, d’ailleurs, qui, pour avoir l’air sérieuse, fait se lever ses petit(e)s élèves à 6.00 du matin en plein hiver, en pleine nuit, dans le froid, pour qu’ils arrivent hagards mais avides de savoir dans les écoles éclairées au néon, ces oasis de culture illuminant la toundra hivernale helvétique.

Mais quand même : j’ai beau me répéter chaque matin, pour me consoler, que le monde appartient aux gens qui se lèvent tôt, j’ai de gros doutes.  Je ne peux m’empêcher de penser que si les politiciens suisses se levaient à midi, la face du monde en eût été changée et, les yeux encore collés par une nuit de sommeil trop courte due à un indécrottable biorythme binational italo-suisse peu compatible avec les exigences économiques de la nation, je me dis que c’est surtout le monde du matin qui appartient aux gens qui se lèvent tôt.

Pour le monde du soir et de la nuit, pas sûr : il reste peu de temps de cerveau disponible une fois le frugal souper expédié devant les nouvelles télévisées. Une longue suite de bâillements prémonitoires et l’appel désespéré d’un lit de taille variable qui n’attend que le corps fourbu du travailleur helvète lève-tôt standard annoncent très vite l’heure du repos du guerrier jusqu’à la diane de 6.00 heures et un nouveau matin qui chante allègrement.

D’où ma question, très intéressée : vu les bouchons dans les villes et sur les autoroutes, matin et soir, toujours aux mêmes heures, pour aller au et revenir du travail, et vu les cohues, de 20.00 à 23.00, dans les magasins Migros et Coop des grandes gares suisses, alors que dans le reste du pays les magasins sont fermés depuis 19.00, est-ce qu’il n’y aurait pas lieu de fluidifier tout ça en permettant aux lève-tard de se lever tard et de travailler plus tard, ce qui favoriserait, par la même occasion, une permanence plus étendue dans certains services, notamment à l’administration ?

Théâtre en Suisse: è finita la commedia?

MOLIERE? MARIVAUX? LABICHE? FEYDEAU? GUITRY? CONNAIS PAS

Ça ne rigole pas beaucoup dans les grands théâtres de nos régions. Vous trouverez des pièces sarcastiques, et toutes sortes de pièces aigres-douces, quand ce ne sont pas des performances pleines d’ironie.

Mais des vraies comédies? Mais des vraies farces? Mais des vrais vaudevilles? Pour cela, à part le Théâtre de Carouge de Genève (momentanément inactif) et le Théâtre Kléber-Méleau à Renens (on rit encore du Bal des voleurs, de Anouilh, mis en scène par Robert Sandoz, de la saison passée, on se réjouit du Cyrano de Bergerac de la prochaine), il faut aller à Beausobre, à Morges, au Théâtre du Jorat à Mézières, à l’Octogone à Pully ou au Crochetan à Monthey, qui achètent les comédies clé en main à Paris, vu que dans nos régions, apparemment, Molière n’intéresse personne, ni Feydeau, ni Labiche, ni De Filippo et j’en passe de drôlissimes.

Je crois que la raison pour laquelle, en Suisse, et en Suisse d’expression française en particulier, on voit autant de pièces sombres, déprimantes, sinistres, à message, à thèse, à sermon, et si peu de vraies comédies où l’on rit aux éclats, est en partie due à un effet collatéral d’une culture qui reste imprégnée de protestantisme.

Rire pour le plaisir de rire (le mot clé ici : plaisir) dans un monde cruel, voire apocalyptique, ce n’est pas convenable, ce n’est pas moral, c’est inacceptable, et d’autant moins acceptable si en plus on ne dénonce rien de particulier sinon des ridicules et des travers humains liés à des conventions de toute sorte et ce malgré un vanitas, vanitatum et omnia vanitas qui reste pourtant un des piliers du christianisme et un des rouages essentiels de toute comédie qui se respecte…

SOYONS TRISTES, C’EST PLUS FACILE (ET PLUS RENTABLE)

Il me semble qu’il y a cette différence fondamentale entre les genres dramatiques qui font qu’il est beaucoup plus facile pour un metteur en scène de dépoussiérer et de s’approprier un drame, une tragédie, en les déstructurant.

Sur les affiches, on va lire des choses du style : Phèdre de Racine, adaption libre de telle ou tel (vanitas, vanitatum et omnia vanitas, on y revient…).

On va mettre le texte au goût du jour, faire des parallèles avec le monde contemporain, lui faire dire d’autres choses, l’utiliser pour sensibiliser le peuple, lui imprimer une marque de mise en scène, en faire un véhicule pour CV artistique…

On pourrait simplement et honnêtement – mais c’est très rare, je ne vois qu’Omar Porras faire ce travail dans nos régions, tant pour la comédie que pour la tragédie – reprendre le texte à zéro et tâcher d’interpréter de manière fraiche une oeuvre souvent enfouie sous des monceaux d’interprétations et quelquefois de conventions et de mauvaises habitudes, consacrées par la tradition.

C’est que la comédie, souvent prétexte à caricatures, à portraits, à descriptions de milieux, supporte beaucoup moins bien les adaptations, les mises à jour, ou les essais d’équivalence, non tant parce que l’oeuvre est ancrée dans une réalité historique et sociale impossible à changer que pour des questions de rythme, d’équilibre, de contrastes internes.

A LA COMEDIE, LE TOPO C’EST LE TEMPO

Car la comédie, c’est d’abord du rythme, que ce soit Molière, Feydeau, Courteline, Guitry ou Dubillard, il y a un travail sur la confrontation et la répartie, sur les contrastes cocasses, dans des contextes donnés qui font que si on les manipule trop, on déséquilibre très vite la dynamique interne de l’oeuvre, on alourdit tout et ça ne marche plus.

Ceci explique aussi pourquoi, dans tous nos grands théâtres, à Genève comme à Lausanne, les rares productions de comédies qui nous sont proposées le sont dans des mises en scène hideuses, et au dixième degré minimum, les metteurs en scène se rendant compte très vite (et trop tard, malheureusement pour nous) qu’ils ne peuvent pas, justement, adapter l’intrigue et la récupérer à leur profit aussi facilement qu’ils peuvent le faire pour la tragédie.

D’où cette navrante série de productions de Molière, de Labiche, et même d’auteurs contemporains pourtant protestataires comme Brendan Behan ou amoraux comme Joe Orton, qui ont su pourtant amuser et faire réfléchir toutes sortes de publics pendant plusieurs siècles, et qui ne font plus rire du tout (leurs auteurs doivent se retourner dans leur tombe) dans des productions absolument sinistres et totalement dépourvues d’humour.

PLEURER DE RIRE POUR NE PAS PLEURER TOUT COURT

Rappelons-le, la comédie est un art noble, profond, très ancien, au théâtre comme au cinéma ou à l’opéra. Le grand Giorgio Strehler l’a bien compris et a su lui rendre ses lettres de noblesse : sa mise en scène des Nozze di Figaro de Mozart (restée une référence) a renouvelé et modernisé son interprétation, lui a donné une autre profondeur, tout en la rattachant, entre autres, à la grande tradition de la Commedia dell’arte dans une scénographie moderne et raffinée où l’ingéniosité en trompe-l’oeil du grand scénographe Pizzi a fait des merveilles – une mise en scène qu’on redonne régulièrement dans tous les grands théâtres du monde.

Ces mêmes Nozze di Figaro, le brillantissime Jean-Pierre Ponnelle, tant sur la scène qu’au film, a su tout aussi élégamment les moderniser tout en gardant la dimension et la hiérarchie sociale qui sont le moteur de l’oeuvre, chez Beaumarchais, en particulier, notamment, dans la version cinéma, par un jeu de focales, dans la scène où Figaro, pour protester contre le droit de cuissage que le Comte s’arroge sur Susanna, la promise de Figaro, organise une manifestation contre les abus de pouvoir (on se croirait à la CGT en costume dix-huitième, l’effet est irrésistible), ou dans celle où le Comte, jaloux et ivre de rage, chante son air paranoïaque, soupçonnant (avec raison) tout son entourage de vouloir l’entourlouper.

Hélas, il faut bien le constater : la comédie, la vraie comédie, manque aujourd’hui partout : on cherche trop à penser, à vouloir dénoncer, à utiliser les oeuvres pour leur faire dire des choses qui ne sont pas adéquates pour elles.

Et pourtant, ce début de vingt-et-unième siècle, sinistre à souhait, n’aurait-il pas justement besoin de retrouver cette légèreté profonde et insouciante à la fois, cet art de la comédie qui fait qu’on remet tout en perspective, y compris la laideur du monde ?

‘Le rire est le propre de l’homme’ écrivait Bergson. Et Satie, tout aussi philosophe, concluait une de ses conférences sur L’Esprit artistique par ces mots : ‘Notre métier, faire du neuf avec du vieux’.

Aux CFF: épargnez-nous les détails!

Dans ‘Si Dieu était suisse’, Hugo Loetscher racontait une histoire qui lui était arrivée dans un immeuble où il avait habité : ayant décidé de ne pas faire sa lessive dans l’immeuble, il avait expliqué à la concierge qu’il n’avait pas besoin de la clé de la chambre à lessive et qu’il cédait son tour à quelqu’un qui en aurait besoin. Mais la concierge ne l’avait pas entendu de cette oreille : il était prévu dans le règlement de l’immeuble que chaque locataire avait son tour pour faire ladite lessive, et donc il était rigoureusement interdit de sauter son tour, sinon ça désorganisait tout.

Ce matin, dans l’attente de mon train sur un quai gelé de la gare de Genève, je me suis souvenu de cette histoire et de ce qu’elle révélait d’excès de zèle, d’esprit de système, de besoin d’exhaustivité, de maniaquerie, diraient certains.

C’est qu’on annonçait l’arrivée du train.

Les Chemins de fer fédéraux, pour être sûrs que les usagers montent bien dans le wagon dévolu à leur classe sociale, à leur revenu ou simplement aux privilèges liés à leur abonnement ou à leur billet, font entendre l’annonce suivante : « Train au départ de Genève pour Nyon, Morges, Lausanne, Brig… 1ère classe, secteur A et B, 2e classe, secteur A, B, C et D ».

Rappelons que les quais de gare suisses étant de toute façon divisé en quatre secteurs, A, B, C et D, si on veut monter dans un wagon de 2e classe on a l’embarras du choix.

Une annonce disant simplement « 1ère classe, secteur A et B » aurait été amplement suffisante, d’autant que les chiffres sont assez visibles sur les wagons, mais c’est comme s’il était impossible aux usagers de déduire par eux-mêmes que si la 1ère classe se trouve dans une partie des secteurs A et B, les wagons de 2e, par élimination, se trouvent forcément dans tout le reste du train, y compris dans les secteurs A et B.

Sans parler de la panique qui, sans précisions préalables des Chemins de fer fédéraux, s’empare de l’angoissé chronique suisse quand il ne sait pas à l’avance de quel côté de la voie « dans le sens de marche » (gauche ? droite ? tout est politique) il va pouvoir sortir, ces annonces détaillées de secteurs seraient-elles à mettre sur le compte d’une terreur viscérale d’usurper la place d’un usager de 1ère classe ?

Ou alors seraient-elles dues au fait que l’autochtone est si habitué à ce que les Chemins de fer fédéraux lui précisent tout dans les moindres détails (et en quatre langue minimum) qu’il panique s’il doit réfléchir, se fier à ses sens, ou pire, se renseigner ?

Rien que d’y penser, ça m’angoisse.

Affaire ‘L’Hebdo’ : vous avez dit pluralité ?

En lecteur avide de la presse, locale, nationale et internationale, je suis toujours triste qu’un titre disparaisse. La presse, et les médias en général, en version digitale comme en version papier, font partie de notre vie quotidienne et familière, au même titre que le supermarché du coin : on déjeune et on conduit en écoutant la radio, sur le chemin du travail on lit rapidement les unes affichées au kiosque, on se prend le café de dix heures en feuilletant ‘20 Minutes’, ‘Le Matin’, ‘24 Heures’ ou ‘La Tribune de Genève’ (c’est la même chose), et quand il faut patienter, on savoure quelques magazines en attendant son tour, ‘Voici’, ‘Gala’ ou ‘Paris-Match’, chez le coiffeur, ‘L’Illustré’, ‘L’Hebdo’ ou ‘Geo’ chez le médecin ou chez le dentiste…

Mais le nombre de titres disponibles est-il garant de la pluralité de la presse ? Pardon de m’autociter, mais dans le petit glossaire de mon livre ‘CH La Suisse en kit – Suissidez-vous !’ (Xenia, 2012), j’écrivais ceci :

« Presse suisse : on devrait surtout dire presse suisse allemande, car le marché s’est tellement concentré que la majorité des publications sont éditées par trois grands groupes suisses allemands, Ringier, Tamedia et NZZ-Gruppe. On n’ose pas trop demander quel est l’impact sur la diversité et l’objectivité de la presse. Le plus gros groupe, l’entreprise familiale Ringier, dont le siège social se trouve à Zofingen, canton d’Argovie, possède quotidiens et périodiques en Suisse et à l’étranger ainsi que des participations dans des chaînes de télé et de radio. Ses titres phares sont le ‘Blick’, ‘Betty Bossi’ (le magazine de cuisine) ou le ‘Schweizer Illustrierte’ et, pour la Suisse francophone, ‘L’Illustré’, version française, ‘l’Hebdo’, et le quotidien ‘Le Temps’. Le deuxième groupe, Tamedia SA, dont le siège se trouve à Zurich, s’est développé autour de son quotidien, le ‘Tages Anzeiger’ ou ‘TA’, d’où Tamedia. A part ses multiples publications en Suisse allemande et ses participations dans l’audiovisuel (‘Radio 24’ et ‘TeleZüri’), il publie, entre autres, ‘Schweizer Familie’, ‘Annabelle’ et le gratuit ’20-Minuten’ (’20 Minutes’ en version française). Par le rachat du groupe romand Edipresse, qui possédait déjà quasiment toute la presse suisse francophone, il devient le concurrent direct de Ringier. Le 3e groupe, NZZ Medien Gruppe, né autour de la distinguée ‘Neue Zürcher Zeitung’, dont le siège est à Zurich, publie quotidiens régionaux suisses allemands et magazines très urf genre ‘Smash’ (tennis) et ‘Drive’ (golf), dont les espaces publicitaires extrêmement rentables compensent un lectorat somme toute assez limité. Le groupe possède aussi des participations dans des télévisions et des radios locales ainsi que  dans divers médias online. »

La loi de la jungle médiatique : manger et être mangé

Hier, ‘La Tribune de Genève’ avait été rachetée par le groupe Edipresse, lui-même repris par le groupe Tages Anzeiger (TA). Auparavant, ‘La Gazette de Lausanne’ avait été absorbée par ‘Le Journal de Genève’, lui-même absorbé par ‘Le Nouveau Quotidien’, devenu ‘Le Temps’ (Groupe Ringier). Aujourd’hui, le groupe Ringier a été englobé dans l’énorme groupe allemand Axel Springer (‘Bild’, ‘Die Welt’, ‘Hörzu’, ‘Maxim’…), dans une logique de concentration capitaliste, mais aussi politique, qui a toujours été la règle dans la presse et les médias depuis leur création et leur développement au XIXe siècle : à l’époque de Balzac, on créait des journaux à tour de bras, pour appuyer la candidature d’un politicien d’une couleur politique ou d’une autre, et pour faire de l’argent. Plus que les abonnés et les lecteurs fidèles ou occasionnels, ce sont surtout les entrées publicitaires, et partiellement les financements politiques – qu’on peut aussi appeler subventions à la pluralité de la presse… –, qui financent en grande partie les salaires des journalistes et les coûts de fabrication.

Dans cette logique-là, les actionnaires des grands groupes de presse suisses et étrangers exigent de leur Chief Executive Officer de faire en sorte que leurs actions rapportent toujours plus, et les titres de presse ne sont qu’un produit comme un autre : quand ça ne rapporte plus, on jette, comme c’est le cas pour ‘L’Hebdo’, avec tous les dégâts humains que suppose la fermeture d’une entreprise quelle qu’elle soit.

La publicité, la plus grosse mamelle des médias

À part quelques cas très rares comme l’ancien ‘Nouvel Obs’ (qui disposait de la fortune de son commanditaire) ou comme ‘Vigousse’ ou ‘Le Canard Enchaîné’, qui, parce qu’il ne coûtent pas cher à produire, arrivent à peu près à s’autofinancer par leurs abonnements (et quelques subventions, tout de même), c’est toute l’ambiguïté des médias d’être des organes informatifs, l’expression d’une langue, d’une culture, d’une tendance politique ou sociale, mais aussi, mais surtout, des entreprises et des produits commerciaux : on crée des marques, auxquelles les consommateurs s’attachent, et ces marques ciblent chacune une clientèle particulière (homme, femme, de gauche, de droite, riche, pauvre, universitaire, prolétaire…) qui sont autant de parts d’un marché avant tout publicitaire que chaque titre se dispute.

Or ce marché publicitaire, en particulier pour la presse papier, se raréfie au fur et à mesure des développements technologiques, sans compter la multiplication des supports (papier, digital, smartphone, tablette, internet…) et la segmentation du public-cible, les nouvelles générations ne lisant que très rarement un journal papier, et les autres se partageant de plus en plus entre la version papier et la version digitale, selon le moment de la journée.

‘L’Hebdo’, au départ, était un magazine papier novateur en Suisse francophone, un vrai news, comme le sont ‘L’Express’ et ‘Le Point’ pour la France. Un ton bien à lui, des reportages passionnants, des articles de fond, une vraie critique littéraire, théâtrale, cinématographique, des fortes plumes, qui savaient accrocher le lecteur, et, bien sûr, l’extraordinaire Mix & Remix, qui a connu la carrière internationale que l’on sait. Malheureusement, depuis, une quinzaine d’années, pour des raisons commerciales – et ça a dû être rentable en son temps –, le magazine s’est rapproché du style ‘L’Illustré’, privilégiant les sujets vendeurs et les unes tapageuses et cycliques (en vrac : le sexe chez les Romands, comment payer moins d’impôts, les plus belles terrasses de Romandie, les assurances maladies, l’AVS, etc…) sans pour autant assurer à l’arrière : on était régulièrement frustré à l’arrivée, les articles restant dans une prudente superficialité qui laissait sur sa faim le lecteur avide d’information, d’enquête, d’opinion.

J’ai mon opinion et je la partage

D’opinion, en particulier. Toujours dans mon livre, un de mes personnages, un fonctionnaire fédéral, faisait un tour de la presse suisse francophone : «  Il s’assit, mit les pieds sur le bureau, savoura son café tout en jetant un coup d’œil sur les titres de la presse romande, ‘Le Temps’, dont il aimait la chronique de Joëlle Kuntz, ‘La Tribune de Genève’ où l’analyse de Claude Monnier le faisait toujours réfléchir, ‘Le Courrier’, et sa vision alternative de l’information, ‘24-heures’, dont il lisait la critique littéraire de Jean-Louis Kuffer, goûtait les petites histoires de Gilbert Salem et appréciait sans toujours la comprendre la dissertation du jour de Christophe Gallaz, ‘La Liberté’ de Fribourg, dont il aimait les enquêtes sans concessions de Roger de Diesbach, décédé il y a peu, ‘L’Impartial’ de Neuchâtel et les phrases alambiquées de François Nussbaum, correspondant à Berne, médaille d’argent du Prix Champignac, en 2001 pour sa fameuse phrase :  « La Comco envoie ainsi un coup d’épée dans l’oreille d’un sourd », ‘Le Nouvelliste du Valais’, et son côté catho-réactionnaire, l’hebdomadaire L’Hebdo et ses couvertures racoleuses… »

Pour une réelle pluralité, on rêverait d’avoir un grand hebdomadaire, disponible sous tous les formats, avec un vrai style, des signatures aussi brillantes que celles qu’on trouve encore au quotidien ‘Le Temps’, avec de vrais articles de fond, une vraie critique culturelle (critique télévision et radio compris), de vraies grandes interviews, quelque chose que la presse suisse allemande a su garder à travers ses multiples avatars (les ‘Feuilleton’ du ‘Tages Anzeiger’ ou de la NZZ font le prestige de ces publications, tout comme leurs suppléments dominicaux, et c’était un plaisir d’y retrouver régulièrement des auteurs comme Peter Bichsel ou Hugo Loetscher).

Et pourquoi ne pas créer, avec les énormes compétences disponibles, un tout nouveau ‘Le Temps Dimanche’, avec l’équipe de ‘L’Hebdo’ et de nouvelles plumes, pour donner enfin une concurrence haut de gamme, culturelle, économique et politique de poids au ‘Matin Dimanche’, avec toutes les entrées publicitaires du secteur luxe, qui trouverait là une vitrine à la hauteur de ses ambitions et de ses attentes ?

Depuis 40 ans, les Éditions d’En Bas tiennent le haut du pavé littéraire

Les Éditions d’En Bas, à Lausanne, viennent de fêter brillamment leurs 40 ans d’existence : fondées en 1976 par le sociologue Michel Glardon, la maison est dirigée depuis 2001 par Jean Richard, qui lui a donné un tour plus littéraire tout en gardant ce qui reste la raison sociale (dans le sens fort du terme) de la maison : rendre compte de la face cachée de la Suisse par la littérature, le récit de vie ou l’essai, d’où le magnifique nom de la maison, qui, pour être complet, aurait même pu s’intituler Les Éditions d’En Bas À Gauche, même si on n’y est pas sectaire.

C’est pour ces mêmes raisons qu’il faut saluer la réédition dans la même maison de ‘De seconde classe, le premier livre de Janine Massard, un petit chef-d’oeuvre passé presque inaperçu en 1978 et qui retrouve-là une seconde vie de première classe, méritée pour ce brillant récit de voyage en train et sac au dos, cette fugue bachienne, musicale et littéraire dans son écriture virtuose, comme un seul long monologue ponctué par les cliquetis réguliers des roues sur les rails, dans une Europe à créer et encore hérissées de frontières (les réfugiés arrivaient de l’Est, alors…).

Une politique éditoriale intelligente, cohérente et équitable

Il faut louer la cohérence d’un catalogue qui, tout au long de ces 40 ans, a su respecter le cahier des charges de départ avec les études sociologiques d’auteurs comme Alain Maillard (‘Faux réfugiés? La politique suisse de dissuasion d’asile’, avec Christophe Tafelmacher), les témoignages (‘Cinquième étage, à gauche!’, un long entretien avec le comédien André Steiger), ou les ‘Croquis Colère Divagation’ de la regrettée Joëlle Stagoll, tout en renforçant le fond littéraire avec des auteurs comme Jérôme Meisoz, qui y a publié ‘Père et passe’, ‘Jours rouges’, et le magnifique ‘Fantômes’, avec l’illustrateur Zivo.

Et il faut particulièrement remercier Jean Richard d’avoir su donner reconnaissance et lettres de noblesse aux traducteurs et traductrices maison: “La traduction est une œuvre de création à part entière. Le traducteur est capable de faire bouger la langue française, au même titre que l’auteur dans sa propre langue”, déclare-t-il à la revue Le Matricule des anges.

Un magnifique catalogue suisse

Ce parti pris a permis, avec l‘appui financier de Pro Helvetia et, souvent, des départements culture des villes et des cantons dont sont originaires les auteur(e)s, de donner à la maison, tout en restant dans son rôle ‘social’, un rôle essentiel de passeur pour de magnifiques auteurs suisses non francophones comme le Grison Arno Camenisch (‘Sez Ner’ et ‘Derrière la gare’), traduit de l’allemand par Camille Luscher (auteure d’une brillante nouvelle traduction du fabuleux Guillaume Tell pour les écoles de Max Frisch, paru en 2014 chez Héros-Limite), le Suisse allemand Pedro Lenz et son génial ‘Faut quitter Schummertal!’, superbement traduit par Daniel Rothenbühler et Nathalie Kehrli – l’original est en bärndütsch –, ou le ‘Une voix pour le noir, 1985-1999‘ du Tessinois Fabio Pusterla, dans la traduction de l’excellente Mathilde Fischer.

On pourrait presque dire, paraphrasant un célèbre slogan, qu’en Suisse, en matière de traduction et de diffusion de la littérature nationale, dans ses similitudes exprimées dans des langues multiples, on n’a peut-être pas de Département fédéral de la culture, mais on a au moins les Éditions d’En Bas, à qui on souhaite très très longue vie.

En Bas Logo

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On exige du people

« Ah, l’été, les grandes chaleurs, les glaces à la pistache, la plage, les lectures de plage » me disais-je en feuilletant avec un rien de honte et beaucoup de plaisir ma moisson de journaux people, entre deux délicieuses lectures italiennes (l’amusant Al Paradiso è meglio credere, de Giacomo Poretti, le fabuleux L’amore molesto d’Elena Ferrante) et quelques mots croisés, histoire de faire un peu de sport.

Le Voici français faisait sa une sur les amours de Sophie Marceau, seins à l’air sous son chapeau de paille, et de son cuisinier, très en formes du côté de Naples : « En six mois, leur histoire d’amour est devenue de plus en plus fusionnelle… », « Sur la côte amalfitaine, ils se sont laissés tenter par une charmante trattoria… », « Ils ont jeté l’ancre au large de Capri où la mer est réputée la plus belle… » (non, Capri ce n’est pas fini). Pour équilibrer, on évoquait aussi le militantisme de Beyoncé et Jay-Z (« En famille sur la French Riviera ») qui ont fait une courageuse virée à Nice par solidarité pour les victimes de la Promenade des Englishs.

Le Chi italien s’étendait longuement sur des animateurs télé et des participants de realities qui s’étendaient eux-mêmes sur d’autres congénères, mais évoquait aussi Al Bano et Romina Power, toujours aussi présents dans le PAI (Paysage Audiovisuel Italien), Al Bano étant régulièrement invité dans les émissions de variétoches nostalgiques et Romina Power se lançant dans une nouvelle carrière de psychanalyste télévisuelle à la Henri Chapier et à la Marc-Olivier Fogiel.

Quant au très glamour ¡ Hola ! espagnol, à part ses pages habituelles sur la famille royale espagnole – les coiffures et les toilettes de doña Letizia, les vacances de la branche aînée à Majorque, les vacances de la branche cadette du côté du pays basque français – , il s’arrêtait longuement sur le séjour indonésien idyllique (dans une île exclusive pour super VIPs mais qui reçoit aussi des photographes) du grand écrivain péruvo-espagnol Mario Vargas Llosa, membre de l’Academia Real Española, anobli par le roi et dernière victime en date d’Isabel Preysler, la serial high society lover, sublime sexagénaire eurasienne (la Catherine Deneuve espagnole pour ce qui est de l’élégance) qui, entre autre, compte dans ses victimes et ex-maris rien moins que Julio Iglesias (le petit Enrique est leur fils) et Miguel Boyer, l’ancien ministre espagnol de l’Économie.

ET NOUS ALORS ?

De fil en aiguille, je me suis dit qu’en Suisse on n’est vraiment pas gâtés question magazine people, entre autre à cause d’un lourd surmoi protestant qui prône la discrétion et la modestie. Pourtant, le secret bancaire est aujourd’hui éventé, et ne parlons pas de la modestie (les pendulaires forcés d’écouter toute l’année les fières annonces plurilingues des Chemins de fer fédéraux et les prouesses intimes des autres pendulaires en savent quelque chose).

Le Blickre ? Trop suisse allemand, côté goût et couleur, un vrai Farbegraben.

L’Illustré ? C’est notre Paris Match à nous, d’accord. Mais les unes moyennement tapageuses, le toc des photos, le mou des mots ? On reste sur sa faim.

Le Matin ? Trop orange. Et en plus on vous fourgue, pour donner le change 1) des grosses photos et de petites infos trash au début pour faire plus reportage choc et 2) une édition dominicale au contenu rédactionnel d’excellent niveau, avec des pages de psychanalyse, c’est dire.

20 Minutes ? Trop gratuit, dans tous les sens du terme. Et personnellement, je l’appellerais 5 minutes, une fois les petits ragots et les mots fléchés terminés, on s’ennuie.

‘GRÜEZI’, LE FUTUR MAGAZINE PEOPLE 100% HELVÈTE

C’est pourquoi, en ces temps de rachats et de restructurations douloureuses des médias suisses, qui peinent à la tâche et ne s’adaptent pas assez vite à la nouvelle donne de l’économie de partage, je propose la création de Grüezi !, un vrai magazine people de proximité, certifié arbalète, 100% suisse, en quatre langues, qui fomenterait de manière plaisante cet esprit national dont on aurait bien besoin en ces temps de méfiance interrégionale et intercantonale.

Ça permettrait aussi, par la même occasion, de renflouer le secteur – pensons, comme pour le football, aux rentrées publicitaires, aux placements de produits et aux fructueux partenariats envisageables avec la Radio Télévision Suisse, les émissions télévisées pouvant répondre aux unes scandaleuses des magazines et le tout être commentés via les différents médiaux sociaux – et de fournir du travail à de nombreuses catégories socioprofessionnelles en plein marasme (pigistes, journalistes, documentalistes, secrétaires de rédaction, animateurs, couturiers, designers, parfumeurs, relookeurs, coiffeurs, maquilleurs, photographes, diététiciens, astrologues, médiums…).

LE PEOPLE SUISSE GAGNE À ÊTRE CONNU

Ce ne sont ni les people ni les sujets qui manquent. On pourrait faire des reportages  photos sur la propriété de Christoph Blocher à Herrliberg (« Silvia Blocher Kaiser, toujours élégante et discrète, nous reçoit dans son vaste salon harmonieusement décoré par les Albert Anker et les Ferdinand Hodler de la collection de son mari. Au fond à droite, en uniformes, la cuisinière et les domestiques attendant les indications de la maîtresse de maison », sur la villa de Roger Federer dans le canton de Schwytz, de l’autre côté du lac de Zurich (« le champion a retrouvé son havre de paix, où il se ressource avec ses jumelles avant de reprendre la balle »), sur le Tessin d’Ornella Muti (« J’ai un faible pour la pancetta, et maintenant je peux me le permettre »).

On pourrait faire connaître d’autres facettes de nos grand-e-s politicien-nes (« Micheline Calmy-Rey et les talons : une grande histoire d’amour », « Ueli Maurer : che suis téchà pilinke hoch Deutsch-Schwitzertütsch, et che fiens de me mettre au vrançais il y a guinze ans», « Fathi Derder : le fringant et très médiatisé politicien nous livre ses trucs pour concilier vie familiale et vie politique», « Oscar Freysinger : ses astuces queue de cheval. » )

Et rien n’empêcherait d’y glisser du contenu à haute teneur intellectuelle (j’ai encore en mémoire les délicieuses chroniques littéraires de Frédéric Beigbeder dans Voici, c’était le bon temps), par exemple un Grüezi titrant en une: « Les auteurs de polars suisses sont-ils tous gays ? », ou alors une enquête sur la Suisse francophone et la littérature française (« Non, Arlette Zola n’a aucun lien de parenté avec l’auteur de L’Assommoir »), ou encore un scoop sur Janine Massard et Jean-Michel Olivier (« La plus suissesse de nos romancières suisses photographiée en compagnie du plus parisien de nos auteurs. Lignes de coeur ? ») ou un spécial « Roland Jaccard et les jeunettes : quel est son secret ? », voire une série sur les écrivains suisses et les bêtes : « Jean-Louis Kuffer évoque son fidèle compagnon Snoopy, dont tous ses écrits portent la patte : ‘Il a le nez pour flairer les bons sujets’ », « Patrick Juvet : Rappelle-toi minette est en partie autobiographique » ou encore : « Jacques Chessex et les chattes : plutôt siamoises ou plutôt angora ? ».

Au travail, les enfants, qu’on ait un peu de lecture l’été prochain.

2016 People

A la recherche du banc perdu.

J’ai déjà parlé de l’absence totale de bancs à la gare de Genève, qui fait que si on doit absolument s’asseoir, il faut sortir de la gare pour éventuellement trouver une rare place assise sur un des rares bancs de l’arrêt de tram.

Vous ne le remarquez peut-être pas encore, mais ce banc de bois souvent vert et vernis où vous vous êtes délicieusement assoupi à l’ombre un jour d’été caniculaire, où vous avez rêvassé des heures en pensant avec volupté à tout ce que vous deviez encore faire et que vous n’étiez pas en train de faire, où vous avez dragué tant de fois, d’où vous avez pu observer, peut-être avec une certaine envie, les amours pigeonnières, et bien ce banc est en voie de disparition.

Pourtant Brassens le dit très clairement: ‘Les gens qui voient de travers/Pensent que les bancs verts/Qu’on voit sur les trottoirs/Sont faits pour les impotents/Ou les ventripotents/Mais c’est une absurdité/Car à la vérité/Ils sont là c’est notoire/Pour accueillir quelque temps/Les amours débutants‘… Ne nous étonnons pas si la balance des naissances accuse un dangereux déficit, en particulier dans notre pays.

C’est qu’il y a un processus généralisé de disparation du banc simple et confortable et un processus généralisé de remplacement des survivants par le banc design, pratique et moins cher à l’entretien, en métal, voire en béton, incommode, coupé par des accoudoirs pour être sûr qu’on ne va pas s’en servir comme couchette (très tendance en ce moment d’appauvrissement général).

Alors je fais un appel, et j’espère que MM. Blocher et Freysinger, toujours aux avant-postes quand il s’agit de venir au secours de la patrie, se joindront à ce cri de désespoir d’un utilisateur créatif du banc public: rendez-les nous!

Car ne nous y trompons pas: le banc public est un symbole majeur de la vie en société et de la tolérance, qui permet à chacun, pauvre ou riche, abstinent ou ivrogne, bourgeois ou vagabond, travailleur ou paresseux, de poser ses fesses stressées sur un objet partagé par tous les citoyens.

Et si on considère que le problème c’est que les pauvres ont tendances à les squatter, eh bien au lieu de les supprimer, rajoutez-en un maximum, comme ça il y en aura pour tout le monde.

Signé: un rêvasseur impénitent et frustré.

Zandvoort aan Strand 02