Théâtre en Suisse: è finita la commedia?

MOLIERE? MARIVAUX? LABICHE? FEYDEAU? GUITRY? CONNAIS PAS

Ça ne rigole pas beaucoup dans les grands théâtres de nos régions. Vous trouverez des pièces sarcastiques, et toutes sortes de pièces aigres-douces, quand ce ne sont pas des performances pleines d’ironie.

Mais des vraies comédies? Mais des vraies farces? Mais des vrais vaudevilles? Pour cela, à part le Théâtre de Carouge de Genève (momentanément inactif) et le Théâtre Kléber-Méleau à Renens (on rit encore du Bal des voleurs, de Anouilh, mis en scène par Robert Sandoz, de la saison passée, on se réjouit du Cyrano de Bergerac de la prochaine), il faut aller à Beausobre, à Morges, au Théâtre du Jorat à Mézières, à l’Octogone à Pully ou au Crochetan à Monthey, qui achètent les comédies clé en main à Paris, vu que dans nos régions, apparemment, Molière n’intéresse personne, ni Feydeau, ni Labiche, ni De Filippo et j’en passe de drôlissimes.

Je crois que la raison pour laquelle, en Suisse, et en Suisse d’expression française en particulier, on voit autant de pièces sombres, déprimantes, sinistres, à message, à thèse, à sermon, et si peu de vraies comédies où l’on rit aux éclats, est en partie due à un effet collatéral d’une culture qui reste imprégnée de protestantisme.

Rire pour le plaisir de rire (le mot clé ici : plaisir) dans un monde cruel, voire apocalyptique, ce n’est pas convenable, ce n’est pas moral, c’est inacceptable, et d’autant moins acceptable si en plus on ne dénonce rien de particulier sinon des ridicules et des travers humains liés à des conventions de toute sorte et ce malgré un vanitas, vanitatum et omnia vanitas qui reste pourtant un des piliers du christianisme et un des rouages essentiels de toute comédie qui se respecte…

SOYONS TRISTES, C’EST PLUS FACILE (ET PLUS RENTABLE)

Il me semble qu’il y a cette différence fondamentale entre les genres dramatiques qui font qu’il est beaucoup plus facile pour un metteur en scène de dépoussiérer et de s’approprier un drame, une tragédie, en les déstructurant.

Sur les affiches, on va lire des choses du style : Phèdre de Racine, adaption libre de telle ou tel (vanitas, vanitatum et omnia vanitas, on y revient…).

On va mettre le texte au goût du jour, faire des parallèles avec le monde contemporain, lui faire dire d’autres choses, l’utiliser pour sensibiliser le peuple, lui imprimer une marque de mise en scène, en faire un véhicule pour CV artistique…

On pourrait simplement et honnêtement – mais c’est très rare, je ne vois qu’Omar Porras faire ce travail dans nos régions, tant pour la comédie que pour la tragédie – reprendre le texte à zéro et tâcher d’interpréter de manière fraiche une oeuvre souvent enfouie sous des monceaux d’interprétations et quelquefois de conventions et de mauvaises habitudes, consacrées par la tradition.

C’est que la comédie, souvent prétexte à caricatures, à portraits, à descriptions de milieux, supporte beaucoup moins bien les adaptations, les mises à jour, ou les essais d’équivalence, non tant parce que l’oeuvre est ancrée dans une réalité historique et sociale impossible à changer que pour des questions de rythme, d’équilibre, de contrastes internes.

A LA COMEDIE, LE TOPO C’EST LE TEMPO

Car la comédie, c’est d’abord du rythme, que ce soit Molière, Feydeau, Courteline, Guitry ou Dubillard, il y a un travail sur la confrontation et la répartie, sur les contrastes cocasses, dans des contextes donnés qui font que si on les manipule trop, on déséquilibre très vite la dynamique interne de l’oeuvre, on alourdit tout et ça ne marche plus.

Ceci explique aussi pourquoi, dans tous nos grands théâtres, à Genève comme à Lausanne, les rares productions de comédies qui nous sont proposées le sont dans des mises en scène hideuses, et au dixième degré minimum, les metteurs en scène se rendant compte très vite (et trop tard, malheureusement pour nous) qu’ils ne peuvent pas, justement, adapter l’intrigue et la récupérer à leur profit aussi facilement qu’ils peuvent le faire pour la tragédie.

D’où cette navrante série de productions de Molière, de Labiche, et même d’auteurs contemporains pourtant protestataires comme Brendan Behan ou amoraux comme Joe Orton, qui ont su pourtant amuser et faire réfléchir toutes sortes de publics pendant plusieurs siècles, et qui ne font plus rire du tout (leurs auteurs doivent se retourner dans leur tombe) dans des productions absolument sinistres et totalement dépourvues d’humour.

PLEURER DE RIRE POUR NE PAS PLEURER TOUT COURT

Rappelons-le, la comédie est un art noble, profond, très ancien, au théâtre comme au cinéma ou à l’opéra. Le grand Giorgio Strehler l’a bien compris et a su lui rendre ses lettres de noblesse : sa mise en scène des Nozze di Figaro de Mozart (restée une référence) a renouvelé et modernisé son interprétation, lui a donné une autre profondeur, tout en la rattachant, entre autres, à la grande tradition de la Commedia dell’arte dans une scénographie moderne et raffinée où l’ingéniosité en trompe-l’oeil du grand scénographe Pizzi a fait des merveilles – une mise en scène qu’on redonne régulièrement dans tous les grands théâtres du monde.

Ces mêmes Nozze di Figaro, le brillantissime Jean-Pierre Ponnelle, tant sur la scène qu’au film, a su tout aussi élégamment les moderniser tout en gardant la dimension et la hiérarchie sociale qui sont le moteur de l’oeuvre, chez Beaumarchais, en particulier, notamment, dans la version cinéma, par un jeu de focales, dans la scène où Figaro, pour protester contre le droit de cuissage que le Comte s’arroge sur Susanna, la promise de Figaro, organise une manifestation contre les abus de pouvoir (on se croirait à la CGT en costume dix-huitième, l’effet est irrésistible), ou dans celle où le Comte, jaloux et ivre de rage, chante son air paranoïaque, soupçonnant (avec raison) tout son entourage de vouloir l’entourlouper.

Hélas, il faut bien le constater : la comédie, la vraie comédie, manque aujourd’hui partout : on cherche trop à penser, à vouloir dénoncer, à utiliser les oeuvres pour leur faire dire des choses qui ne sont pas adéquates pour elles.

Et pourtant, ce début de vingt-et-unième siècle, sinistre à souhait, n’aurait-il pas justement besoin de retrouver cette légèreté profonde et insouciante à la fois, cet art de la comédie qui fait qu’on remet tout en perspective, y compris la laideur du monde ?

‘Le rire est le propre de l’homme’ écrivait Bergson. Et Satie, tout aussi philosophe, concluait une de ses conférences sur L’Esprit artistique par ces mots : ‘Notre métier, faire du neuf avec du vieux’.

Swisscom et la modernité

Je ne sais pas quel écrivain du début du XXe siècle (Proust ? Morand ? Cocteau ?) citait volontiers cette phrase d’un aristocrate de l’époque au sujet de la nouvelle invention du téléphone : « Alors on vous sonne et vous répondez, comme un laquais ? »

Aujourd’hui, on répond comme des laquais au téléphone, à whatsapp, à Messenger, aux SMS, et impossible de se déplacer sans son cellulaire, dont le nom exprime bien la contrainte…

Et ne parlons pas de tous ceux qui travaillent en flux continu et se stressent avec le sentiment de faire partie d’une élite parce qu’ils ont un matériel électronique d’avant-garde qui les maintient dans un esclavage relooké façon série américaine branchée.

Technologie sans fil, qu’ils disaient

On capte le wifi, le “sans-fil”, partout, mais on reste bloqué avec d’autres fils, ces nouveaux cordons ombilicaux que sont les oreillettes-micros et l’indispensable chargeur, vu la qualité déplorable des batteries : combien de recharges quotidiennes d’appareils perpétuellement déchargés et censés nous servir et même nous sauver en toutes circonstances…

On ne dira jamais assez combien la technologie d’aujourd’hui, loin de nous libérer et de nous faciliter la vie, nous oblige à transporter tout un encombrant matériel qui enrichit les multinationales électroniques et les opérateurs milliardaires.

Rappelons, par exemple, que Swisscom ne s’intéresse absolument pas à l’abandon de la très rentable surtaxe sur les appels et échanges de données en itinérance alors qu’au sein de l’Union européenne les frais de roaming sont abandonnés dès le 15 juin 2017.

Swisscom et le ticket virtuel

Des bénéfices pharamineux que Swisscom met à profit pour soigner sa vitrine technologique, toujours dernier cri: quand on arrive dans une des boutiques de l’opérateur pour un quelconque problème, on vous demande votre nom, qui est entré sur une tablette hightech et mis sur une sorte de liste d’attente virtuelle – c’est la liste qui est virtuelle, précisons-le –, une liste que chaque employé consulte ensuite sur sa propre tablette une fois libéré de son client en cours (tant les performances de l’employé que les demandes de l’abonné sont évidemment enregistrées dans les multiples bases de données de l’entreprise).

On avance peu à peu dans la liste jusqu’à être servi, en se demandant, tout de même, si toute cette ingénierie était si indispensable, et si un simple distributeur à numéros, comme à la poste ou au rayon fromage, n’aurait pas pu tout aussi bien faire l’affaire, tout en économisant de l’électricité et des procédures.

La modernité, il faut que ça se voie et que ça se paie.

Nom : Gardi Hutter. Profession : clowne

Dans ce pays aussi parcimonieux en argent qu’en compliments, et aussi avare en reconnaissance qu’en admiration, on est toujours surpris de voir combien d’immenses artistes qui seraient ailleurs des fiertés nationales et des stars qu’un pays orgueilleux afficherait comme preuve de son excellence sont considérés au mieux comme des saltimbanques, au pire comme des demandeurs de subventions…

Il faut le dire et le redire : Gardi Hutter est l’une de nos plus grandes artistes de scène, dans la lignée et la grande tradition des clowns suisses universels – je ne parle pas des politiciens – un Grock, un Dimitri, qui savent à la fois faire rire, sourire et attendrir tout en donnant l’air de s’amuser avec leur personnage créé de toute pièce et qu’on retrouve à chaque fois comme on retrouverait l’amuseur de la famille, dans des univers qui leur sont particulier et qu’ils partagent avec tout leur talent et toute leur générosité.

Souris, souris : tout un fromage !

C’est au Théâtre Benno Besson d’Yverdon-les-Bains que l’extraordinaire Gardi Hutter présentait jeudi soir son nouveau spectacle Souris, souris, où tout est drôle, tendre, enfantin, et futé.

Le titre, d’abord : on peut le prendre dans le sens de « Fais un sourire, souris », ou d’un doublement du fait de sourire, ou de l’animal – et c’est bien de souris, et de sourires, et de rires aux éclats qu’il s’agit, puisqu’on suit les aventures et les mésaventures d’une souris dont toute la famille a été prise au piège par une souricière où se trouve un énorme et merveilleux fromage, au milieu de la scène.

À partir de là, c’est un festival de péripéties pour accéder à ce fromage sans se faire prendre au piège, puis de protéger ledit fromage de la convoitise des autres, tout en en convoitant un encore plus grand avec l’assistance du public…

Sitcom clownesque et universel

Tout comme ses fabuleux spectacles précédents (Jeanne d’ArPpo, La Couturière, La Souffleuse), tout fonctionne comme un sitcom : une situation de base, et ensuite tout ce que cette situation de base peut susciter de difficultés pour obtenir ce qu’on veut, avec cette différence que tout est grossi par les clowneries, dans le sens noble du terme – le gros nez, la tignasse hirsute, les rondeurs, les haillons, les petites manies, les détails fantasques, les enfantillages, les interactions avec le public, les attitudes, les onomatopées – qui font de ce spectacle une merveille de drôlerie.

Sachez-le : Gardi Hutter et son personnage de scène, cette femme qui a un faux air de Mme Mim, la sorcière du Merlin de Disney, tournent dans le monde entier et font rire autant les Chinois, les Latino-Américains que les Européens. Sous ses multiples avatars, cette sacrée bonne femme affronte un monde qui se rebelle contre elle, et le fait en toute humanité, mauvaise foi comprise.

On rit aux éclats, on se remémore nos inventions enfantines, on s’amuse en allant de surprise en surprise – le spectacle en a plein en réserve –, tout est cohérent, structuré et libre à la fois, jusqu’à un striptease final, où malgré l’astuce dévoilée, on reste enchanté par ce petit bout de bonne femme et cet immense talent.

Aux CFF: épargnez-nous les détails!

Dans ‘Si Dieu était suisse’, Hugo Loetscher racontait une histoire qui lui était arrivée dans un immeuble où il avait habité : ayant décidé de ne pas faire sa lessive dans l’immeuble, il avait expliqué à la concierge qu’il n’avait pas besoin de la clé de la chambre à lessive et qu’il cédait son tour à quelqu’un qui en aurait besoin. Mais la concierge ne l’avait pas entendu de cette oreille : il était prévu dans le règlement de l’immeuble que chaque locataire avait son tour pour faire ladite lessive, et donc il était rigoureusement interdit de sauter son tour, sinon ça désorganisait tout.

Ce matin, dans l’attente de mon train sur un quai gelé de la gare de Genève, je me suis souvenu de cette histoire et de ce qu’elle révélait d’excès de zèle, d’esprit de système, de besoin d’exhaustivité, de maniaquerie, diraient certains.

C’est qu’on annonçait l’arrivée du train.

Les Chemins de fer fédéraux, pour être sûrs que les usagers montent bien dans le wagon dévolu à leur classe sociale, à leur revenu ou simplement aux privilèges liés à leur abonnement ou à leur billet, font entendre l’annonce suivante : « Train au départ de Genève pour Nyon, Morges, Lausanne, Brig… 1ère classe, secteur A et B, 2e classe, secteur A, B, C et D ».

Rappelons que les quais de gare suisses étant de toute façon divisé en quatre secteurs, A, B, C et D, si on veut monter dans un wagon de 2e classe on a l’embarras du choix.

Une annonce disant simplement « 1ère classe, secteur A et B » aurait été amplement suffisante, d’autant que les chiffres sont assez visibles sur les wagons, mais c’est comme s’il était impossible aux usagers de déduire par eux-mêmes que si la 1ère classe se trouve dans une partie des secteurs A et B, les wagons de 2e, par élimination, se trouvent forcément dans tout le reste du train, y compris dans les secteurs A et B.

Sans parler de la panique qui, sans précisions préalables des Chemins de fer fédéraux, s’empare de l’angoissé chronique suisse quand il ne sait pas à l’avance de quel côté de la voie « dans le sens de marche » (gauche ? droite ? tout est politique) il va pouvoir sortir, ces annonces détaillées de secteurs seraient-elles à mettre sur le compte d’une terreur viscérale d’usurper la place d’un usager de 1ère classe ?

Ou alors seraient-elles dues au fait que l’autochtone est si habitué à ce que les Chemins de fer fédéraux lui précisent tout dans les moindres détails (et en quatre langue minimum) qu’il panique s’il doit réfléchir, se fier à ses sens, ou pire, se renseigner ?

Rien que d’y penser, ça m’angoisse.

Affaire ‘L’Hebdo’ : vous avez dit pluralité ?

En lecteur avide de la presse, locale, nationale et internationale, je suis toujours triste qu’un titre disparaisse. La presse, et les médias en général, en version digitale comme en version papier, font partie de notre vie quotidienne et familière, au même titre que le supermarché du coin : on déjeune et on conduit en écoutant la radio, sur le chemin du travail on lit rapidement les unes affichées au kiosque, on se prend le café de dix heures en feuilletant ‘20 Minutes’, ‘Le Matin’, ‘24 Heures’ ou ‘La Tribune de Genève’ (c’est la même chose), et quand il faut patienter, on savoure quelques magazines en attendant son tour, ‘Voici’, ‘Gala’ ou ‘Paris-Match’, chez le coiffeur, ‘L’Illustré’, ‘L’Hebdo’ ou ‘Geo’ chez le médecin ou chez le dentiste…

Mais le nombre de titres disponibles est-il garant de la pluralité de la presse ? Pardon de m’autociter, mais dans le petit glossaire de mon livre ‘CH La Suisse en kit – Suissidez-vous !’ (Xenia, 2012), j’écrivais ceci :

« Presse suisse : on devrait surtout dire presse suisse allemande, car le marché s’est tellement concentré que la majorité des publications sont éditées par trois grands groupes suisses allemands, Ringier, Tamedia et NZZ-Gruppe. On n’ose pas trop demander quel est l’impact sur la diversité et l’objectivité de la presse. Le plus gros groupe, l’entreprise familiale Ringier, dont le siège social se trouve à Zofingen, canton d’Argovie, possède quotidiens et périodiques en Suisse et à l’étranger ainsi que des participations dans des chaînes de télé et de radio. Ses titres phares sont le ‘Blick’, ‘Betty Bossi’ (le magazine de cuisine) ou le ‘Schweizer Illustrierte’ et, pour la Suisse francophone, ‘L’Illustré’, version française, ‘l’Hebdo’, et le quotidien ‘Le Temps’. Le deuxième groupe, Tamedia SA, dont le siège se trouve à Zurich, s’est développé autour de son quotidien, le ‘Tages Anzeiger’ ou ‘TA’, d’où Tamedia. A part ses multiples publications en Suisse allemande et ses participations dans l’audiovisuel (‘Radio 24’ et ‘TeleZüri’), il publie, entre autres, ‘Schweizer Familie’, ‘Annabelle’ et le gratuit ’20-Minuten’ (’20 Minutes’ en version française). Par le rachat du groupe romand Edipresse, qui possédait déjà quasiment toute la presse suisse francophone, il devient le concurrent direct de Ringier. Le 3e groupe, NZZ Medien Gruppe, né autour de la distinguée ‘Neue Zürcher Zeitung’, dont le siège est à Zurich, publie quotidiens régionaux suisses allemands et magazines très urf genre ‘Smash’ (tennis) et ‘Drive’ (golf), dont les espaces publicitaires extrêmement rentables compensent un lectorat somme toute assez limité. Le groupe possède aussi des participations dans des télévisions et des radios locales ainsi que  dans divers médias online. »

La loi de la jungle médiatique : manger et être mangé

Hier, ‘La Tribune de Genève’ avait été rachetée par le groupe Edipresse, lui-même repris par le groupe Tages Anzeiger (TA). Auparavant, ‘La Gazette de Lausanne’ avait été absorbée par ‘Le Journal de Genève’, lui-même absorbé par ‘Le Nouveau Quotidien’, devenu ‘Le Temps’ (Groupe Ringier). Aujourd’hui, le groupe Ringier a été englobé dans l’énorme groupe allemand Axel Springer (‘Bild’, ‘Die Welt’, ‘Hörzu’, ‘Maxim’…), dans une logique de concentration capitaliste, mais aussi politique, qui a toujours été la règle dans la presse et les médias depuis leur création et leur développement au XIXe siècle : à l’époque de Balzac, on créait des journaux à tour de bras, pour appuyer la candidature d’un politicien d’une couleur politique ou d’une autre, et pour faire de l’argent. Plus que les abonnés et les lecteurs fidèles ou occasionnels, ce sont surtout les entrées publicitaires, et partiellement les financements politiques – qu’on peut aussi appeler subventions à la pluralité de la presse… –, qui financent en grande partie les salaires des journalistes et les coûts de fabrication.

Dans cette logique-là, les actionnaires des grands groupes de presse suisses et étrangers exigent de leur Chief Executive Officer de faire en sorte que leurs actions rapportent toujours plus, et les titres de presse ne sont qu’un produit comme un autre : quand ça ne rapporte plus, on jette, comme c’est le cas pour ‘L’Hebdo’, avec tous les dégâts humains que suppose la fermeture d’une entreprise quelle qu’elle soit.

La publicité, la plus grosse mamelle des médias

À part quelques cas très rares comme l’ancien ‘Nouvel Obs’ (qui disposait de la fortune de son commanditaire) ou comme ‘Vigousse’ ou ‘Le Canard Enchaîné’, qui, parce qu’il ne coûtent pas cher à produire, arrivent à peu près à s’autofinancer par leurs abonnements (et quelques subventions, tout de même), c’est toute l’ambiguïté des médias d’être des organes informatifs, l’expression d’une langue, d’une culture, d’une tendance politique ou sociale, mais aussi, mais surtout, des entreprises et des produits commerciaux : on crée des marques, auxquelles les consommateurs s’attachent, et ces marques ciblent chacune une clientèle particulière (homme, femme, de gauche, de droite, riche, pauvre, universitaire, prolétaire…) qui sont autant de parts d’un marché avant tout publicitaire que chaque titre se dispute.

Or ce marché publicitaire, en particulier pour la presse papier, se raréfie au fur et à mesure des développements technologiques, sans compter la multiplication des supports (papier, digital, smartphone, tablette, internet…) et la segmentation du public-cible, les nouvelles générations ne lisant que très rarement un journal papier, et les autres se partageant de plus en plus entre la version papier et la version digitale, selon le moment de la journée.

‘L’Hebdo’, au départ, était un magazine papier novateur en Suisse francophone, un vrai news, comme le sont ‘L’Express’ et ‘Le Point’ pour la France. Un ton bien à lui, des reportages passionnants, des articles de fond, une vraie critique littéraire, théâtrale, cinématographique, des fortes plumes, qui savaient accrocher le lecteur, et, bien sûr, l’extraordinaire Mix & Remix, qui a connu la carrière internationale que l’on sait. Malheureusement, depuis, une quinzaine d’années, pour des raisons commerciales – et ça a dû être rentable en son temps –, le magazine s’est rapproché du style ‘L’Illustré’, privilégiant les sujets vendeurs et les unes tapageuses et cycliques (en vrac : le sexe chez les Romands, comment payer moins d’impôts, les plus belles terrasses de Romandie, les assurances maladies, l’AVS, etc…) sans pour autant assurer à l’arrière : on était régulièrement frustré à l’arrivée, les articles restant dans une prudente superficialité qui laissait sur sa faim le lecteur avide d’information, d’enquête, d’opinion.

J’ai mon opinion et je la partage

D’opinion, en particulier. Toujours dans mon livre, un de mes personnages, un fonctionnaire fédéral, faisait un tour de la presse suisse francophone : «  Il s’assit, mit les pieds sur le bureau, savoura son café tout en jetant un coup d’œil sur les titres de la presse romande, ‘Le Temps’, dont il aimait la chronique de Joëlle Kuntz, ‘La Tribune de Genève’ où l’analyse de Claude Monnier le faisait toujours réfléchir, ‘Le Courrier’, et sa vision alternative de l’information, ‘24-heures’, dont il lisait la critique littéraire de Jean-Louis Kuffer, goûtait les petites histoires de Gilbert Salem et appréciait sans toujours la comprendre la dissertation du jour de Christophe Gallaz, ‘La Liberté’ de Fribourg, dont il aimait les enquêtes sans concessions de Roger de Diesbach, décédé il y a peu, ‘L’Impartial’ de Neuchâtel et les phrases alambiquées de François Nussbaum, correspondant à Berne, médaille d’argent du Prix Champignac, en 2001 pour sa fameuse phrase :  « La Comco envoie ainsi un coup d’épée dans l’oreille d’un sourd », ‘Le Nouvelliste du Valais’, et son côté catho-réactionnaire, l’hebdomadaire L’Hebdo et ses couvertures racoleuses… »

Pour une réelle pluralité, on rêverait d’avoir un grand hebdomadaire, disponible sous tous les formats, avec un vrai style, des signatures aussi brillantes que celles qu’on trouve encore au quotidien ‘Le Temps’, avec de vrais articles de fond, une vraie critique culturelle (critique télévision et radio compris), de vraies grandes interviews, quelque chose que la presse suisse allemande a su garder à travers ses multiples avatars (les ‘Feuilleton’ du ‘Tages Anzeiger’ ou de la NZZ font le prestige de ces publications, tout comme leurs suppléments dominicaux, et c’était un plaisir d’y retrouver régulièrement des auteurs comme Peter Bichsel ou Hugo Loetscher).

Et pourquoi ne pas créer, avec les énormes compétences disponibles, un tout nouveau ‘Le Temps Dimanche’, avec l’équipe de ‘L’Hebdo’ et de nouvelles plumes, pour donner enfin une concurrence haut de gamme, culturelle, économique et politique de poids au ‘Matin Dimanche’, avec toutes les entrées publicitaires du secteur luxe, qui trouverait là une vitrine à la hauteur de ses ambitions et de ses attentes ?

La Suisse francophone et le Syndrome Picoche

L’automne étant propice à l’introspection et au tri d’archives, y compris sonores, c’est avec plaisir et curiosité sociologique que je me suis écouté deux coffrets d’Énigmes et Aventures, le feuilleton radiophonique qui a passionné ma mère, et ses parents avant elle, une série née en 1946 et disparue en 1989, 43 ans d’existence quand même, une des productions vedettes de la Radio Suisse Romande.

C’est habile, enlevé, légèrement immoral – il y a des collectionneurs marrons, des trafiquants de drogue, des maîtresses délurées… – une immoralité qui, par le biais de la fiction, entrait dans tout les foyers romands les lundi soir, et devait donner des idées aux auditeurs/trices. C’est bien écrit, les dialogues fonctionnent, les textes sont efficaces, écrits par Georges Hoffmann, Marcel de Carlini, Jacques Bron ou Isabelle Villars, comédienne occasionnelle dans la série, les titres sont facétieux et aguicheurs : On ne meurt pas deux fois, L’Étui à clarinette, Le Petit chat est mort, Picoche mène l’enquête, Arsenic et vieilles rancunes, Un ami qui vous veut du bien, Il faut fermer le paradis ou Nestor… ? Connais pas ».

On se dit que c’est bien dommage que la fiction radiophonique ait pour ainsi dire disparu de la RTS et pas seulement parce qu’elle donnait du travail à nos comédiens – François Silvant disait qu’il avait commencé sa carrière par des rôles costumés dans des pièces radiophoniques – et à nos meilleurs écrivains (Dürrenmatt et Frisch, entre autres, ou l’excellente Simone Collet, dans nos régions), mais aussi parce qu’il y a dans la fiction radiophonique, à cause des budgets moindre qu’elle exige, quelque chose de très libre, de très souple, de très créatif qui se rencontre rarement côté télévision. On remercie en passant David Collin et son Labo, sur Espace 2, de relancer le genre avec un Hillary & Donald à la Maison Blanche scénarisé par plusieurs auteurs.

Pour en revenir à Énigmes et Aventures, les personnages récurrents étaient devenus des vedettes, l’asthmatique Commissaire Gallois, toujours dépassé et au bord de l’asphyxie, interprété par André Davier, le sagace et viril détective Roland Durtal (un René Habib bogartien à la voix enfumée), son assistant Désiré Picoche, genre titi parisien mais lymphatique, interprété par un Sacha Solnia qui, vocalement, était le Jean Tissier de la Radio romande, sans oublier Marie (Claude Abran), la bonne ronchonne de Roland Durtal (les détectives privés ont beau plonger dans le linge sale, ils ne font jamais la lessive) et Cassius, le chat.

Ça permettait aussi aux grands comédiens suisses de cachetonner régulièrement, ils y ont tous passé une fois ou l’autre, et même plutôt deux fois qu’une, Georges Wod, Lise Lachenal, André Faure, Adrien Nicati, François Simon, Michel Cassagne, Isabelle Villars, Guy Tréjan, Corinne Coderey, Jean Bruno, Jean-Charles Fontana, Lise Ramu, Séverine Bujard, Michel Viala, Alfredo Gnasso…

Mais ce qui m’a frappé, c’est que la série se passe à Paris, le Commissaire Gallois fait partie de la Police Judiciaire, et les protagonistes sont censés être français, d’où un accent un peu forcé, même pour des comédiens genevois, avec des expressions vaguement argotiques qui n’ont rien à voir avec la manière dont on pouvait parler alors en Suisse francophone.

Et puis les conventions – qu’on retrouvera plus tard dans les séries américaines –, le commissaire efficace mais fonctionnaire obtus et lent contre lequel se heurte l’intelligent et tenace Durtal, aidé de son assistant, le petit rigolo Picoche, qui aime les nanas, pardon les p’tites pépées, et le bon vin.

Et puis ces situations factices : ces fausses grandes familles bourgeoises ou aristocrates, françaises, bien sûr, puisqu’on y entend des trucs comme « les domestiques doivent rester à leur place », « nous avons un rang à tenir », « nous ne pouvons pas nous permettre de… », « des gens de notre niveau… », tout cela assez idiot, terriblement vieillot à écouter aujourd’hui.

C’est qu’on imite des situations françaises, sur un modèle déjà artificiel au départ, et qui ne correspondait de toute façon à aucune réalité suisse. C’est un des exemples types de ce côté un peu dénaturé, acculturé, de la culture suisse francophone, qui trouve souvent plus valorisant d’imiter ce qu’elle pense être typiquement français (dans l’écriture, dans la chanson, dans le rap, dans les débats télévisés, dans le ‘stand up’…) – et de plus en plus pseudo-américain, aussi –, de créer quelque chose sur une impression de quelque chose d’autre.

Entendons-nous, il n’est pas ici question de tomber dans le conformisme contraire, tout aussi factice, qui serait de rechercher, de se référer, de se cantonner, dans le sens littéral du terme, à une culture ‘romande’ qu’on serait bien en peine de définir. Il me semble que c’est plutôt quelque chose lié à une sincérité de la création.

Les Suisses allemands n’ont pas ce problème, et je me demande ce qu’il en est des suisses italiens ?

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Depuis 40 ans, les Éditions d’En Bas tiennent le haut du pavé littéraire

Les Éditions d’En Bas, à Lausanne, viennent de fêter brillamment leurs 40 ans d’existence : fondées en 1976 par le sociologue Michel Glardon, la maison est dirigée depuis 2001 par Jean Richard, qui lui a donné un tour plus littéraire tout en gardant ce qui reste la raison sociale (dans le sens fort du terme) de la maison : rendre compte de la face cachée de la Suisse par la littérature, le récit de vie ou l’essai, d’où le magnifique nom de la maison, qui, pour être complet, aurait même pu s’intituler Les Éditions d’En Bas À Gauche, même si on n’y est pas sectaire.

C’est pour ces mêmes raisons qu’il faut saluer la réédition dans la même maison de ‘De seconde classe, le premier livre de Janine Massard, un petit chef-d’oeuvre passé presque inaperçu en 1978 et qui retrouve-là une seconde vie de première classe, méritée pour ce brillant récit de voyage en train et sac au dos, cette fugue bachienne, musicale et littéraire dans son écriture virtuose, comme un seul long monologue ponctué par les cliquetis réguliers des roues sur les rails, dans une Europe à créer et encore hérissées de frontières (les réfugiés arrivaient de l’Est, alors…).

Une politique éditoriale intelligente, cohérente et équitable

Il faut louer la cohérence d’un catalogue qui, tout au long de ces 40 ans, a su respecter le cahier des charges de départ avec les études sociologiques d’auteurs comme Alain Maillard (‘Faux réfugiés? La politique suisse de dissuasion d’asile’, avec Christophe Tafelmacher), les témoignages (‘Cinquième étage, à gauche!’, un long entretien avec le comédien André Steiger), ou les ‘Croquis Colère Divagation’ de la regrettée Joëlle Stagoll, tout en renforçant le fond littéraire avec des auteurs comme Jérôme Meisoz, qui y a publié ‘Père et passe’, ‘Jours rouges’, et le magnifique ‘Fantômes’, avec l’illustrateur Zivo.

Et il faut particulièrement remercier Jean Richard d’avoir su donner reconnaissance et lettres de noblesse aux traducteurs et traductrices maison: “La traduction est une œuvre de création à part entière. Le traducteur est capable de faire bouger la langue française, au même titre que l’auteur dans sa propre langue”, déclare-t-il à la revue Le Matricule des anges.

Un magnifique catalogue suisse

Ce parti pris a permis, avec l‘appui financier de Pro Helvetia et, souvent, des départements culture des villes et des cantons dont sont originaires les auteur(e)s, de donner à la maison, tout en restant dans son rôle ‘social’, un rôle essentiel de passeur pour de magnifiques auteurs suisses non francophones comme le Grison Arno Camenisch (‘Sez Ner’ et ‘Derrière la gare’), traduit de l’allemand par Camille Luscher (auteure d’une brillante nouvelle traduction du fabuleux Guillaume Tell pour les écoles de Max Frisch, paru en 2014 chez Héros-Limite), le Suisse allemand Pedro Lenz et son génial ‘Faut quitter Schummertal!’, superbement traduit par Daniel Rothenbühler et Nathalie Kehrli – l’original est en bärndütsch –, ou le ‘Une voix pour le noir, 1985-1999‘ du Tessinois Fabio Pusterla, dans la traduction de l’excellente Mathilde Fischer.

On pourrait presque dire, paraphrasant un célèbre slogan, qu’en Suisse, en matière de traduction et de diffusion de la littérature nationale, dans ses similitudes exprimées dans des langues multiples, on n’a peut-être pas de Département fédéral de la culture, mais on a au moins les Éditions d’En Bas, à qui on souhaite très très longue vie.

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On exige du people

« Ah, l’été, les grandes chaleurs, les glaces à la pistache, la plage, les lectures de plage » me disais-je en feuilletant avec un rien de honte et beaucoup de plaisir ma moisson de journaux people, entre deux délicieuses lectures italiennes (l’amusant Al Paradiso è meglio credere, de Giacomo Poretti, le fabuleux L’amore molesto d’Elena Ferrante) et quelques mots croisés, histoire de faire un peu de sport.

Le Voici français faisait sa une sur les amours de Sophie Marceau, seins à l’air sous son chapeau de paille, et de son cuisinier, très en formes du côté de Naples : « En six mois, leur histoire d’amour est devenue de plus en plus fusionnelle… », « Sur la côte amalfitaine, ils se sont laissés tenter par une charmante trattoria… », « Ils ont jeté l’ancre au large de Capri où la mer est réputée la plus belle… » (non, Capri ce n’est pas fini). Pour équilibrer, on évoquait aussi le militantisme de Beyoncé et Jay-Z (« En famille sur la French Riviera ») qui ont fait une courageuse virée à Nice par solidarité pour les victimes de la Promenade des Englishs.

Le Chi italien s’étendait longuement sur des animateurs télé et des participants de realities qui s’étendaient eux-mêmes sur d’autres congénères, mais évoquait aussi Al Bano et Romina Power, toujours aussi présents dans le PAI (Paysage Audiovisuel Italien), Al Bano étant régulièrement invité dans les émissions de variétoches nostalgiques et Romina Power se lançant dans une nouvelle carrière de psychanalyste télévisuelle à la Henri Chapier et à la Marc-Olivier Fogiel.

Quant au très glamour ¡ Hola ! espagnol, à part ses pages habituelles sur la famille royale espagnole – les coiffures et les toilettes de doña Letizia, les vacances de la branche aînée à Majorque, les vacances de la branche cadette du côté du pays basque français – , il s’arrêtait longuement sur le séjour indonésien idyllique (dans une île exclusive pour super VIPs mais qui reçoit aussi des photographes) du grand écrivain péruvo-espagnol Mario Vargas Llosa, membre de l’Academia Real Española, anobli par le roi et dernière victime en date d’Isabel Preysler, la serial high society lover, sublime sexagénaire eurasienne (la Catherine Deneuve espagnole pour ce qui est de l’élégance) qui, entre autre, compte dans ses victimes et ex-maris rien moins que Julio Iglesias (le petit Enrique est leur fils) et Miguel Boyer, l’ancien ministre espagnol de l’Économie.

ET NOUS ALORS ?

De fil en aiguille, je me suis dit qu’en Suisse on n’est vraiment pas gâtés question magazine people, entre autre à cause d’un lourd surmoi protestant qui prône la discrétion et la modestie. Pourtant, le secret bancaire est aujourd’hui éventé, et ne parlons pas de la modestie (les pendulaires forcés d’écouter toute l’année les fières annonces plurilingues des Chemins de fer fédéraux et les prouesses intimes des autres pendulaires en savent quelque chose).

Le Blickre ? Trop suisse allemand, côté goût et couleur, un vrai Farbegraben.

L’Illustré ? C’est notre Paris Match à nous, d’accord. Mais les unes moyennement tapageuses, le toc des photos, le mou des mots ? On reste sur sa faim.

Le Matin ? Trop orange. Et en plus on vous fourgue, pour donner le change 1) des grosses photos et de petites infos trash au début pour faire plus reportage choc et 2) une édition dominicale au contenu rédactionnel d’excellent niveau, avec des pages de psychanalyse, c’est dire.

20 Minutes ? Trop gratuit, dans tous les sens du terme. Et personnellement, je l’appellerais 5 minutes, une fois les petits ragots et les mots fléchés terminés, on s’ennuie.

‘GRÜEZI’, LE FUTUR MAGAZINE PEOPLE 100% HELVÈTE

C’est pourquoi, en ces temps de rachats et de restructurations douloureuses des médias suisses, qui peinent à la tâche et ne s’adaptent pas assez vite à la nouvelle donne de l’économie de partage, je propose la création de Grüezi !, un vrai magazine people de proximité, certifié arbalète, 100% suisse, en quatre langues, qui fomenterait de manière plaisante cet esprit national dont on aurait bien besoin en ces temps de méfiance interrégionale et intercantonale.

Ça permettrait aussi, par la même occasion, de renflouer le secteur – pensons, comme pour le football, aux rentrées publicitaires, aux placements de produits et aux fructueux partenariats envisageables avec la Radio Télévision Suisse, les émissions télévisées pouvant répondre aux unes scandaleuses des magazines et le tout être commentés via les différents médiaux sociaux – et de fournir du travail à de nombreuses catégories socioprofessionnelles en plein marasme (pigistes, journalistes, documentalistes, secrétaires de rédaction, animateurs, couturiers, designers, parfumeurs, relookeurs, coiffeurs, maquilleurs, photographes, diététiciens, astrologues, médiums…).

LE PEOPLE SUISSE GAGNE À ÊTRE CONNU

Ce ne sont ni les people ni les sujets qui manquent. On pourrait faire des reportages  photos sur la propriété de Christoph Blocher à Herrliberg (« Silvia Blocher Kaiser, toujours élégante et discrète, nous reçoit dans son vaste salon harmonieusement décoré par les Albert Anker et les Ferdinand Hodler de la collection de son mari. Au fond à droite, en uniformes, la cuisinière et les domestiques attendant les indications de la maîtresse de maison », sur la villa de Roger Federer dans le canton de Schwytz, de l’autre côté du lac de Zurich (« le champion a retrouvé son havre de paix, où il se ressource avec ses jumelles avant de reprendre la balle »), sur le Tessin d’Ornella Muti (« J’ai un faible pour la pancetta, et maintenant je peux me le permettre »).

On pourrait faire connaître d’autres facettes de nos grand-e-s politicien-nes (« Micheline Calmy-Rey et les talons : une grande histoire d’amour », « Ueli Maurer : che suis téchà pilinke hoch Deutsch-Schwitzertütsch, et che fiens de me mettre au vrançais il y a guinze ans», « Fathi Derder : le fringant et très médiatisé politicien nous livre ses trucs pour concilier vie familiale et vie politique», « Oscar Freysinger : ses astuces queue de cheval. » )

Et rien n’empêcherait d’y glisser du contenu à haute teneur intellectuelle (j’ai encore en mémoire les délicieuses chroniques littéraires de Frédéric Beigbeder dans Voici, c’était le bon temps), par exemple un Grüezi titrant en une: « Les auteurs de polars suisses sont-ils tous gays ? », ou alors une enquête sur la Suisse francophone et la littérature française (« Non, Arlette Zola n’a aucun lien de parenté avec l’auteur de L’Assommoir »), ou encore un scoop sur Janine Massard et Jean-Michel Olivier (« La plus suissesse de nos romancières suisses photographiée en compagnie du plus parisien de nos auteurs. Lignes de coeur ? ») ou un spécial « Roland Jaccard et les jeunettes : quel est son secret ? », voire une série sur les écrivains suisses et les bêtes : « Jean-Louis Kuffer évoque son fidèle compagnon Snoopy, dont tous ses écrits portent la patte : ‘Il a le nez pour flairer les bons sujets’ », « Patrick Juvet : Rappelle-toi minette est en partie autobiographique » ou encore : « Jacques Chessex et les chattes : plutôt siamoises ou plutôt angora ? ».

Au travail, les enfants, qu’on ait un peu de lecture l’été prochain.

2016 People

A la recherche du banc perdu.

J’ai déjà parlé de l’absence totale de bancs à la gare de Genève, qui fait que si on doit absolument s’asseoir, il faut sortir de la gare pour éventuellement trouver une rare place assise sur un des rares bancs de l’arrêt de tram.

Vous ne le remarquez peut-être pas encore, mais ce banc de bois souvent vert et vernis où vous vous êtes délicieusement assoupi à l’ombre un jour d’été caniculaire, où vous avez rêvassé des heures en pensant avec volupté à tout ce que vous deviez encore faire et que vous n’étiez pas en train de faire, où vous avez dragué tant de fois, d’où vous avez pu observer, peut-être avec une certaine envie, les amours pigeonnières, et bien ce banc est en voie de disparition.

Pourtant Brassens le dit très clairement: ‘Les gens qui voient de travers/Pensent que les bancs verts/Qu’on voit sur les trottoirs/Sont faits pour les impotents/Ou les ventripotents/Mais c’est une absurdité/Car à la vérité/Ils sont là c’est notoire/Pour accueillir quelque temps/Les amours débutants‘… Ne nous étonnons pas si la balance des naissances accuse un dangereux déficit, en particulier dans notre pays.

C’est qu’il y a un processus généralisé de disparation du banc simple et confortable et un processus généralisé de remplacement des survivants par le banc design, pratique et moins cher à l’entretien, en métal, voire en béton, incommode, coupé par des accoudoirs pour être sûr qu’on ne va pas s’en servir comme couchette (très tendance en ce moment d’appauvrissement général).

Alors je fais un appel, et j’espère que MM. Blocher et Freysinger, toujours aux avant-postes quand il s’agit de venir au secours de la patrie, se joindront à ce cri de désespoir d’un utilisateur créatif du banc public: rendez-les nous!

Car ne nous y trompons pas: le banc public est un symbole majeur de la vie en société et de la tolérance, qui permet à chacun, pauvre ou riche, abstinent ou ivrogne, bourgeois ou vagabond, travailleur ou paresseux, de poser ses fesses stressées sur un objet partagé par tous les citoyens.

Et si on considère que le problème c’est que les pauvres ont tendances à les squatter, eh bien au lieu de les supprimer, rajoutez-en un maximum, comme ça il y en aura pour tout le monde.

Signé: un rêvasseur impénitent et frustré.

Zandvoort aan Strand 02

Mais que sont nos gares devenues ?

C’était l’âge d’or du train suisse, à partir de 1902, date de création des Chemins de Fer Fédéraux (CFF) par la nationalisation de plusieurs compagnies privées. Les gares de cartes postales se construisaient partout et étaient à la fois des temples orgueilleux à la modernité et des invitations au tourisme, en Suisse et à l’étranger, avec leurs vastes halls majestueux avec leurs beaux bancs de bois, leur grande horloge bien en vue, leur buffet première et deuxième classe, et leurs grandes fresques dépeignant les paysages spectaculaires du pays…

Les temps ont changé, les pendulaires, c’est-à-dire les consommateurs, se sont multipliés, et l’appât du gain à fait le reste : dans toutes les villes du pays, sous le concept de RailCity, chaque mètre carré est rentabilisé au maximum, tout est loué à prix d’or aux enseignes qui font de faramineuses affaires en jouant notamment sur la possibilité de vendre leur marchandise 365 jours par an du petit matin jusqu’à la nuit, ces petits territoires fédéraux échappant aux lois communales bien plus strictes en la matière.

Genève

La gare de Genève, dont le magnifique hall central, dû à l’architecte Julien Flegenheimer, date de 1929 ? Aujourd’hui, elle est faite pour que le passant y passe, et rapidement, si possible. Et mieux vaut ne pas faire un malaise. Ni avoir les jambes lourdes. Ni devoir attendre un train qui a du retard (et Dieu sait si les trains ont constamment du retard). D’abord parce qu’il n’y a que des couloirs. Ensuite parce qu’il n’y a que des vitrines. Et enfin, parce qu’il n’y a aucun banc. C’est une sorte d’hybride entre le tunnel sous-terrain et le centre commercial. C’est fait pour circuler. Et il n’y a pas à dire : ça circule. Les jours de bise ou de froid, ça circule d’autant plus vite que l’air aussi y circule et que ce n’est pas chauffé. Une sorte de chambre froide en hiver, et une sorte de serre tropicale en été (notamment la consigne automatisée, où les valises et les usagers mijotent dans du 40 degrés minimum).

Lausanne

La gare de Lausanne, terminée en 1916 par le bureau d’architectes Monod & Laverrière et Taillens & Dubois ? Il parait qu’un nouveau projet est en train de s’élaborer pour l’aménager encore une fois et on craint le pire, vu l’état actuel du énième aménagement passé : passage piéton menant au hall central complètement inadapté – les pendulaires traversent coûte que coûte, au vert comme au rouge, pour arriver à l’heure le matin et ne pas rater leur train le soir – signalétique incompréhensible, cohue indescriptible dans les passages sous voies aux heures de pointe, éclairage déficient, et commerces qui hésitent entre le marché agricole et la cabane à saucisse de fête foraine, sans compter le grand hall, qui, régulièrement, se la joue bazar ou souk (mais, miracle ! un des longs bancs en bois a survécu). Et ne parlons pas du Buffet 1ère classe, fermé depuis un bon moment, et tant pis pour ses spectaculaires panneaux peints.

Bâle, Zurich, Berne

De l’ancienne gare de Bâle, conçue par les architectes Faesch et La Roche en 1907, avec ses magnifiques fresques dans le hall central (Gstaad, la Jungfrau, le Matterhorn…), il ne reste plus rien du grand espace prévu au départ : tout a été saucissonné pour créer des passerelles menant aux quais et pour y caser tous les types de commerces possibles et imaginables.

L’actuelle gare de Zurich est née en même temps que l’entité des CFF, dans un style néo-renaissance convenant parfaitement à la vocation affairiste de la ville d’Alfred Escher, pionnier du développement ferroviaire, un de ces condottieri qui ont fait l’orgueil du pays, dont la statue trône fièrement sur une des places entourant la gare – mais la gare, et son hall plein de ‘Food trucks’ divers, n’est plus que la partie émergée d’un vaste iceberg aussi glacé que commercial…

Quant à celle de Berne, la Ville fédérale, elle a une esthétique de garage à niveaux multiples, et le mieux qu’on puisse en dire – et le pire aussi – c’est qu’avec son sol en matière synthétique noire, particulièrement adéquat pour les valises à roulettes qui n’ont jamais été aussi sonores, elle est facile à entretenir, un tuyau d’arrosage et le tour est joué. Une sorte d’étable hygiénique, en somme, pour un bétail humain bien canalisé.

Et le patrimoine, alors ?

Bien sûr, les gares doivent être aménagées pour s’adapter à l’évolution démographique, sociologique et économique du pays. Mais n’était-il pas possible de tenir compte aussi de la valeur historique, esthétique et patrimoniale de ces endroits magnifiques, dans un pays où le chemin de fer est resté le symbole d’une lutte contre la géographie, d’une conquête et d’une réussite technique et humaine extraordinaires ?

Quel gâchis ! C’est ce qu’on se dit en regardant ces glorieux vestiges d’un temps pas si lointain, ces vastes coquilles vides aux façades grandioses et nettoyées, mais aux couloirs interminables et sales et aux intérieurs hideux conçus pour acheter, pour circuler, pas pour s’arrêter, et encore moins pour s’asseoir et rêvasser.

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