La berline d'Isaac de Pictet (1789)

La Genève épicurienne de l’historienne Corinne Walker

MAIS QUE FONT LES PASTEURS ?

Vous avez toujours pensé que Genève était un nid de puritanisme calviniste ? Que depuis des siècles on y a suivi à la lettre des règles somptuaires ressemblant à des ‘fatwas’ imposées par des générations de pasteurs ? Détrompez-vous : on ne peut être à la fois censeur et au courant du dernier cri – les pasteurs n’arrivaient pas à suivre !

Vous me rétorquerez que Genève, ville-état, et République indépendante sur près de trois siècles (une sorte de Monaco calviniste et prospère entre Suisse et France) est pourtant fameuse pour ses terribles lois interdisant toute frivolité et, par extension,  tout ce qui est plaisir, le plaisir étant par excellence une tentation du diable.

Vous me ressortirez un D’Alembert, qui, dans son article Genève de L’Encyclopédie, notait : « Des lois somptuaires défendent des pierreries et de la dorure, limitent la dépense des funérailles, et obligent tous les citoyens à aller à pied dans les rues […] On ne souffre point à Genève de comédie ; ce n’est pas qu’on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure, de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse ».

Pas si simple.

GENÈVE, SES CHEFS-D’OEUVRE, SES CROÛTES

 La facétieuse historienne Corinne Walker, fouilleuse invétérée d’archives de toutes sortes (procès, inventaires, correspondances privées, etc.) et dénicheuse hors pair d’illustrations ou de tableaux improbables (croûtes ou chefs-d’œuvre) démontre, en comparant images et textes, que la réalité officielle était non seulement assez loin de la réalité vécue, mais qu’en plus, si les lois se succédaient avec autant de régularité, et toujours en retard d’une mode, c’est bien que les riches et les puissants n’en faisaient qu’à leur tête. Et pas seulement : la plèbe avait aussi tendance à tirer sur la corde…

Dans des livres magnifiquement illustrés, ainsi que dans de nombreux articles aux titres délicieusement frivoles –  Dentelles et jeu des apparences aux XVIIe et XVIIIe siècles ; Du plaisir à la nécessité. L’apparition de la lumière dans les rues de Genève à la fin du XVIIIe siècle ; Des couleurs et des sons. Le goût des arts à Genève au XVIIIe siècle… – l’historienne genevoise, d’une plume élégante, sensuelle et souriante (tout le contraire du calvinisme) fait revivre cette Genève dont on ne parle jamais, qui aimait les arts, se piquait de musique, et suivait de très près la mode européenne, française et anglaise, surtout.

C’est ce qui ressort de sa passionnante Histoire de Genève : de la cité de Calvin à la ville française (1530-1813)

 LES GENEVOIS : DES FASHION VICTIMS

 « Contrairement aux consommations alimentaires qui, en dehors des allusions aux festins et à la vaisselle, n’ont pas donné lieu à une réglementation somptuaire spécifique, les habits sont une véritable obsession pour les magistrats. Pas une année ne se passe sans que les nouveautés vestimentaires ne soient discutées par les conseils. Mais on a beau en appeler à la modestie, la fantaisie surgit partout et l’imitation est maîtresse des comportements. On a beau rêver d’un ordre immuable, la mode change sans que les lois somptuaires n’y puissent rien. Pire encore, elles ont un effet contraire à celui qu’elles visent, car pour leur échapper les tailleurs, les dentellières, les passementiers et les marchandes mode rivalisent d’imagination. Le goût de l’éphémère s’impose contre celui de la permanence. Les plus riches prennent l’habitude de changer d’habits selon les saisons, voire selon les heures de la journée ; les vêtements sont sans cesse raccommodés et transformés au goût du jour avant d’être donnés aux domestiques. »

LES PASTEURS INTERDISENT LES ROBES DÉPASSANT 2M75 DE CIRCONFÉRENCE !

« (…) Comme ailleurs on suit à Genève la mode française, puis la mode anglaise qui s’accorde mieux aux nouvelles exigences de confort. Au XVIIe siècle, c’est l’habit masculin, plus coloré et plus orné que celui des femmes, qui est au centre des discussions. On évoque les broderies d’or et d’argent des gilets, les manteaux de couleur rouge vif, les vestes de velours doublées de soies colorées, les coûteux rubans ou les longues perruques, mentionnées dans les ordonnances entre 1676 et 1710. La fantaisie de la mode féminine, elle, est d’abord liée aux ornements, aux mouches sur le visage ou aux extravagantes coiffures « à la fontange », véritables architectures de fils de laiton disposés en hauteur, où les cheveux sont entremêlés de rubans et de dentelles, que les pasteurs sont priés, en 1687, de dénoncer en chaire. Au XVIIIe siècle, les choses s’accélèrent, les étoffes aux motifs colorés se diversifient et les formes évoluent de plus en plus rapidement. Les décolletés s’ouvrent, les jupes se font « traînantes ». Dès leur apparition à Paris dans les années 1720, les « robes à la française » sont portées à Genève par les femmes de condition et bientôt par leurs domestiques. Ces robes susciteront de nombreux débats en raison des paniers qui leur donnent leur forme et qui, à mesure que l’usage se répand, prennent des dimensions de plus en plus imposantes (l’ordonnance somptuaire de 1739 limitera leur circonférence à deux aunes et une tiers, environ 2m75). »

À GENÈVE, ON VEUT DU FALBALA

 « Les coiffures sont toujours plus excentriques ; aux fontanges de la fin du XVIIe siècle succèdent les rubans, les plumes et les bouquets de fleurs artificielles dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et les innombrables parures qui, jusqu’aux tissus de gaze « parsemés de verre en très menus morceaux », attestent d’une infinie inventivité. Aux riches étoffes brodées, on préfère désormais les vaporeuses mousselines, les batistes transparentes, et surtout les cotonnades imprimées. Dans les années 1785 s’impose une plus grande sobriété. Les robes sont simplement nouées d’un large ruban de couleur, premières versions des déshabillés qui marqueront au début du XIXe siècle le retour au modèle antique en même temps qu’une éphémère libération du corps féminin. »

LA GENÈVE DU LUXE ET DE LA FRIVOLITÉ : UNE CONSTANTE 

On pense irrésistiblement à la lutte, millimètre par millimètre, des Iraniennes et de leurs foulards…

Corinne Walker arrive à faire renaitre tout un art de vivre insoupçonné et qui a plus d’une ressemblance avec celui d’une certaine Genève contemporaine, entre luxe tapageur, mouvements alternatifs et morale élastique (comme leurs gueules, diraient de mauvaises langues, vaudoises en particulier) – une Genève intime, raffinée, légère, passionnante et bien loin de la légende calviniste, en tout cas

Et surtout, une histoire de Genève joyeuse, quelquefois désinvolte, ironique souvent, et toujours précise et documentée – un régal de lecture !

  • Corinne Walker, Musiciens et amateurs : Le Goût et les pratiques de la musique aux XVIIe et XVIIIe siècles, Carouge/Genève : La Baconnière Arts, 2017
  • Corinne Walker, Histoire de Genève : de la cité de Calvin à la ville française (1530-1813), Neuchâtel : Alphil-Presses universitaires de suisse, 2014
  • Corinne Walker, La Mère Royaume : Figures d’une héroïne, XVIIe-XXIe siècle, Chêne-Bourg/Genève : Georg Éditeur et Société d’Histoire de la Suisse romande, 2002

    

‘La Famille Picot dans son salon à la Fusterie’, 1781 (Bibliothèque de Genève)
Jean-Étienne Liotard, ‘Service à thé’, 1781-1783

 

La voiture de sport d’Isaac Pictet (1789)

 

Théâtre en Suisse: è finita la commedia?

MOLIERE? MARIVAUX? LABICHE? FEYDEAU? GUITRY? CONNAIS PAS

Ça ne rigole pas beaucoup dans les grands théâtres de nos régions. Vous trouverez des pièces sarcastiques, et toutes sortes de pièces aigres-douces, quand ce ne sont pas des performances pleines d’ironie.

Mais des vraies comédies? Mais des vraies farces? Mais des vrais vaudevilles? Pour cela, à part le Théâtre de Carouge de Genève (momentanément inactif) et le Théâtre Kléber-Méleau à Renens (on rit encore du Bal des voleurs, de Anouilh, mis en scène par Robert Sandoz, de la saison passée, on se réjouit du Cyrano de Bergerac de la prochaine), il faut aller à Beausobre, à Morges, au Théâtre du Jorat à Mézières, à l’Octogone à Pully ou au Crochetan à Monthey, qui achètent les comédies clé en main à Paris, vu que dans nos régions, apparemment, Molière n’intéresse personne, ni Feydeau, ni Labiche, ni De Filippo et j’en passe de drôlissimes.

Je crois que la raison pour laquelle, en Suisse, et en Suisse d’expression française en particulier, on voit autant de pièces sombres, déprimantes, sinistres, à message, à thèse, à sermon, et si peu de vraies comédies où l’on rit aux éclats, est en partie due à un effet collatéral d’une culture qui reste imprégnée de protestantisme.

Rire pour le plaisir de rire (le mot clé ici : plaisir) dans un monde cruel, voire apocalyptique, ce n’est pas convenable, ce n’est pas moral, c’est inacceptable, et d’autant moins acceptable si en plus on ne dénonce rien de particulier sinon des ridicules et des travers humains liés à des conventions de toute sorte et ce malgré un vanitas, vanitatum et omnia vanitas qui reste pourtant un des piliers du christianisme et un des rouages essentiels de toute comédie qui se respecte…

SOYONS TRISTES, C’EST PLUS FACILE (ET PLUS RENTABLE)

Il me semble qu’il y a cette différence fondamentale entre les genres dramatiques qui font qu’il est beaucoup plus facile pour un metteur en scène de dépoussiérer et de s’approprier un drame, une tragédie, en les déstructurant.

Sur les affiches, on va lire des choses du style : Phèdre de Racine, adaption libre de telle ou tel (vanitas, vanitatum et omnia vanitas, on y revient…).

On va mettre le texte au goût du jour, faire des parallèles avec le monde contemporain, lui faire dire d’autres choses, l’utiliser pour sensibiliser le peuple, lui imprimer une marque de mise en scène, en faire un véhicule pour CV artistique…

On pourrait simplement et honnêtement – mais c’est très rare, je ne vois qu’Omar Porras faire ce travail dans nos régions, tant pour la comédie que pour la tragédie – reprendre le texte à zéro et tâcher d’interpréter de manière fraiche une oeuvre souvent enfouie sous des monceaux d’interprétations et quelquefois de conventions et de mauvaises habitudes, consacrées par la tradition.

C’est que la comédie, souvent prétexte à caricatures, à portraits, à descriptions de milieux, supporte beaucoup moins bien les adaptations, les mises à jour, ou les essais d’équivalence, non tant parce que l’oeuvre est ancrée dans une réalité historique et sociale impossible à changer que pour des questions de rythme, d’équilibre, de contrastes internes.

A LA COMEDIE, LE TOPO C’EST LE TEMPO

Car la comédie, c’est d’abord du rythme, que ce soit Molière, Feydeau, Courteline, Guitry ou Dubillard, il y a un travail sur la confrontation et la répartie, sur les contrastes cocasses, dans des contextes donnés qui font que si on les manipule trop, on déséquilibre très vite la dynamique interne de l’oeuvre, on alourdit tout et ça ne marche plus.

Ceci explique aussi pourquoi, dans tous nos grands théâtres, à Genève comme à Lausanne, les rares productions de comédies qui nous sont proposées le sont dans des mises en scène hideuses, et au dixième degré minimum, les metteurs en scène se rendant compte très vite (et trop tard, malheureusement pour nous) qu’ils ne peuvent pas, justement, adapter l’intrigue et la récupérer à leur profit aussi facilement qu’ils peuvent le faire pour la tragédie.

D’où cette navrante série de productions de Molière, de Labiche, et même d’auteurs contemporains pourtant protestataires comme Brendan Behan ou amoraux comme Joe Orton, qui ont su pourtant amuser et faire réfléchir toutes sortes de publics pendant plusieurs siècles, et qui ne font plus rire du tout (leurs auteurs doivent se retourner dans leur tombe) dans des productions absolument sinistres et totalement dépourvues d’humour.

PLEURER DE RIRE POUR NE PAS PLEURER TOUT COURT

Rappelons-le, la comédie est un art noble, profond, très ancien, au théâtre comme au cinéma ou à l’opéra. Le grand Giorgio Strehler l’a bien compris et a su lui rendre ses lettres de noblesse : sa mise en scène des Nozze di Figaro de Mozart (restée une référence) a renouvelé et modernisé son interprétation, lui a donné une autre profondeur, tout en la rattachant, entre autres, à la grande tradition de la Commedia dell’arte dans une scénographie moderne et raffinée où l’ingéniosité en trompe-l’oeil du grand scénographe Pizzi a fait des merveilles – une mise en scène qu’on redonne régulièrement dans tous les grands théâtres du monde.

Ces mêmes Nozze di Figaro, le brillantissime Jean-Pierre Ponnelle, tant sur la scène qu’au film, a su tout aussi élégamment les moderniser tout en gardant la dimension et la hiérarchie sociale qui sont le moteur de l’oeuvre, chez Beaumarchais, en particulier, notamment, dans la version cinéma, par un jeu de focales, dans la scène où Figaro, pour protester contre le droit de cuissage que le Comte s’arroge sur Susanna, la promise de Figaro, organise une manifestation contre les abus de pouvoir (on se croirait à la CGT en costume dix-huitième, l’effet est irrésistible), ou dans celle où le Comte, jaloux et ivre de rage, chante son air paranoïaque, soupçonnant (avec raison) tout son entourage de vouloir l’entourlouper.

Hélas, il faut bien le constater : la comédie, la vraie comédie, manque aujourd’hui partout : on cherche trop à penser, à vouloir dénoncer, à utiliser les oeuvres pour leur faire dire des choses qui ne sont pas adéquates pour elles.

Et pourtant, ce début de vingt-et-unième siècle, sinistre à souhait, n’aurait-il pas justement besoin de retrouver cette légèreté profonde et insouciante à la fois, cet art de la comédie qui fait qu’on remet tout en perspective, y compris la laideur du monde ?

‘Le rire est le propre de l’homme’ écrivait Bergson. Et Satie, tout aussi philosophe, concluait une de ses conférences sur L’Esprit artistique par ces mots : ‘Notre métier, faire du neuf avec du vieux’.