Une apocalypse de série B ?

Dans le monde entier, pour les médias comme pour les réseaux sociaux, pour les états comme pour la société civile, ce coronavirus, ou plutôt cette (féminin) Covid-19, aura au moins servi d’excellent MacGuffin, comme dirait Alfred Hitchcock.

MACGUFFIN

MacGuffin ? Mais oui, vous savez, cette astuce de scénario (des plans secrets, un collier mystérieux, un trésor caché…)  qui permet le déroulement de l’histoire, sert de prétexte à faire un portrait de société, et révèle les personnages qui y sont confronté.

Une grande partie des films et des séries télévisées, américaines en particulier, doivent leur succès au MacGuffin, à commencer par le célébrissime et culte L’Invasion des profanateurs de sépultures (1956) – The Invasion of the Body Snatchers, « L’Invasion des dérobeurs de corps », le titre original, est plus parlant –, mais aussi, en 1968, le glauque Les Envahisseurs (« David Vincent les a vus »).

Dans les deux cas, l’humanité est confrontée à une invasion secrète et meurtrière d’extraterrestres s’emparant insidieusement de la Terre, ce qui crée un terrible climat d’angoisse – on sait qu’ils sont là mais on ne sait pas qui en est – et révèle les comportements humains face au danger (la peur, la lâcheté, la solidarité, le courage, le sacrifice). Ça vous rappelle quelque chose ? Remplacez invasion extraterrestre par Covid-19 et vous aurez un résumé de l’air du temps.

Dans mon Journal je notais ceci, au 10 mars 2020 : « Une ambiance de fin du monde, ces temps-ci, une épidémie, le ‘coronavirus’, partie d’une région de Chine, s’est rapidement propagée partout et panique le monde entier : on n’a pas de vaccin pour l’instant, le nombre de personnes affectées augmente rapidement, certains pays sont très touchés, la Chine d’abord, mais aussi l’Italie, avec quelque chose comme 300 morts. Les mesures prises (isolement, mesures d’hygiène) n’ont pas endigué l’épidémie. La France était en alerte 2, l’Italie interdit aux habitants du Piémont et du Veneto de sortir du pays (mais les frontaliers peuvent aller travailler en Suisse, on se demande bien pourquoi ?). En Italie, c’est à un tel niveau que les médecins disent choisir qui va recevoir un traitement en priorité. Autant dire que les vieux ne vont pas être la priorité… ».

À CHAQUE COMMUNAUTÉ SON APOCALYPSE

Ce cruel MacGuffin épidémique, aura permis de constater que l’angoisse – et le secret désir, peut-être – de l’Apocalypse n’est pas en contradiction avec le maintien de tous les communautarismes possibles.

Les religieux sectaires y ont vu une punition pour toute une série de péchés impardonnables, dont l’homosexualité (elle même un virus contagieux, c’est bien connu).

De son côté, le collectif LGBTQ+ a sonné l’alarme au sujet des effets collatéraux du coronavirus sur les jeunes gays confinés dans leurs familles.

Les féministes ont souligné que les pays où la situation avait été la mieux gérée étaient des pays dirigés par des femmes, tout en poussant un cri d’alarme au sujet du danger accru de violence domestique en période de confinement.

Les nationalistes ont partout souligné avec vigueur que les mesures prises étaient bien meilleures et bien plus intelligentes dans leur propre pays que dans tous les autres pays.

Les anti-nationalistes ont rétorqué que pas du tout, que des pays bien plus efficaces – la Chine, la Corée ou Singapour – avaient osé braver leur opinion publique respective et prendre les décisions adéquates.

Les évangélistes-conservateurs ont loué la politique de non-intervention absolue du Président Trump aux États-Unis comme du président Bolsonaro au Brésil, où l’on a le courage de viser l’immunité de groupe en laissant Dieu reconnaître les siens.

Quant aux écologistes, climatologues, éthologues, spécistes, végétariens, végétaliens, vegans ou encore allergiques au gluten – et même si on sait bien que les virus sont vieux comme le monde et qu’ils sont aussi dévastateurs et meurtriers pour la nature et pour les animaux que pour les hommes – l’arrivée de cette pandémie leur aura au moins permis de se lâcher et d’y voir une punition méritée que l’homme aura bien cherchée avec sa surpopulation, ses activités économiques, sa mondialisation, sa pollution et sa cruauté envers la nature et les animaux.

Les mêmes feront remarquer à juste titre qu’on a enfin pu voir des montagnes depuis le centre de New Delhi, que le ciel de Londres s’est complètement dégagé, que Los Angeles a retrouvé son vrai visage d’infinie banlieue pavillonnaire, que les dindons sont allés faire du shopping à la 5e Avenue, qu’une kangouroute a vidé sa poche en plein Opéra de Sidney, que Nessie a sorti sa petite tête au long cou pour scruter les rives de son Loch, qu’un dahu a parcouru en diagonale les pentes du Cervin et que de multiples dauphins se sont chamaillés, joyeux, dans les canaux de Venise, dans le port de Barcelone, et même du côté des Bains des Pâquis, à ce qu’il paraît (mais le témoin qui me l’a rapporté y a aussi vu des éléphants roses).

DES CHIFFRES, ENCORE DES CHIFFRES, TOUJOURS DES CHIFFRES

Cette impression de fin du monde a été particulièrement accentuée par un des premiers effets collatéraux de cette crise au niveau mondial et local : le développement, la présence continue et le constant rappel, dans les médias, réseaux sociaux compris, de courbes, d’infographies et de statistiques de malades et de morts – un peu moins des patients guéris… – sur toutes les plateformes. Une sorte de miroir morbide auquel il a été impossible d’échapper.

Un peu plus de deux mois plus tard, et en période générale de déconfinement progressif, en Europe du moins, les statistiques officielles mondiales du 22 mai 2020 de worldometers (lien)– qui valent ce qu’elles valent, sachant que les sources, les modes de calculs et les personnes inclues ou exclues diffèrent d’un pays à l’autre, sans compter les censures locales… – dénombrent 5 214 039 millions de contaminés, 2 094 143 de patients guéris et 334 997 morts. Pour l’Europe, au 16 mai, on en était, officiellement, à 1 869 225 cas et 165 407 décès.

Pour la Suisse, l’Office fédéral de la statistique, au 22 mai 2020, donne les chiffres suivants : 36 nouveaux cas pour un total de 30 694 cas et 1638 décès. Le quotidien zurichois Tages Anzeiger relevait il y a quelques jours que les morts sont répartie en 53% dans les EMS contre 47% à la maison ou dans les hôpitaux et calculait, en gros, que des 1638 décès recensés, 1560 avaient plus de 60 ans, et de ces 1560, 1120 dépassaient les 80 ans.

TOUT ÇA POUR ÇA ? OU LE MAUVAIS USAGE DES STATISTIQUES

Il fallait bien s’attendre à un retour de balancier, une fois la peur et le confinement obligatoire passés. Et ça n’a pas raté, les critiques pleuvent sur les mesures imposées par le Conseil fédéral : Quoi ? Tout ça pour une grosse grippe qui ne touche qu’1% de la population, en majorité des vieux ? Des chiffres si minables alors que des millions de gens meurent chaque jour de faim, de la malaria, d’un AVC, du cancer, etc.?

C’est sûr, dans l’absolu on peut même mettre en parallèle le nombre de morts dû à la Covid-19 avec le nombre de morts tout court et le résultat sera absolument dérisoire. Mais on peut difficilement comparer des chiffres liés à des pathologies connues, qu’on traite pendant des années et pour lesquelles on a des protocoles de soins et des médicaments avec ceux d’une épidémie inconnue à ce jour, qui fait des ravages partout en deux petits mois et pour laquelle aucun traitement et aucun vaccin n’est encore disponible.

Sous la plume de Benito Pérez, un excellent coup de gueule paru dans le Courrier du 21 mai 2020 (Le retour de la grippette, lien) corrige le tir et vient opportunément rappeler, tout comme le fait la sociologue franco-israélienne Eva Illouz, dans son article Depuis les ténèbres, qu’avons-nous appris ? (lien) paru dans le BibliObs du 11 mai 2020 – notamment la Leçon no 3 intitulée : Le néolibéralisme est vraiment nuisible à la santé – que si, dès janvier, la majorité des États, Suisse comprise, avaient pris en ligne de compte la gravité de la pandémie, et si, auparavant, tout le système sanitaire public n’avait pas été sauvagement restructuré pendant des décennies sous prétexte de rentabilité économique et de New Public Management, on aurait peut-être pu éviter le confinement et ses effets désastreux sur l’économie.

À part des exceptions comme la Nouvelle-Zélande,  la Bulgarie ou Malte, qui ont pris des mesures très tôt, la situation n’a été comprise par la majorité des gouvernements qu’à la mi-mars et les systèmes sanitaires ont dû, en sous-effectif chronique, faire face à une épidémie inconnue, sans vaccins, sans matériel adéquat, tant au niveau des masques pour les soignants que des appareils respiratoires disponibles pour les patients.

En Suisse, c’est donc au confinement qu’on doit ces 1% de morts (près de 2000 personnes quand même) un chiffre qui, sans mesure de confinement, serait facilement monté au dessus des 25 000, compte tenu d’une infrastructure hospitalière inadéquate et du facteur exponentiel qui fait qu’une personne malade en infecte au moins trois autres qui elles-mêmes en infectent au moins trois autres et ainsi de suite.

69, ANNÉE PANDÉMIQUE OU LA GRIPPE DE HONG KONG (DONT PERSONNE NE SE RAPPELLE)

Évidemment, une pandémie en rappelle d’autres et on ne peut s’empêcher d’aller chercher dans le passé des éléments qui éclairent le présent, notamment pour comparer à la fois l’impact de l’épidémie sur la population et l’utilité des mesures qui avaient été prises pour se protéger.

On évoque les 25 millions de victimes de la Peste Noire, qui a sévi de 1347 à 1352 ainsi que les 25 à 50 millions de victimes de la Grippe Espagnole (1918), on survole rapidement la Grippe de 1957, qui a fait d’énormes dégâts dans le monde, dont 30 000 morts en France, et on évoque la Grippe de Hong Kong (1968-1969), dont on se rappelle vaguement alors qu’elle a fait des ravages partout.

Comparaison n’est pas raison, mais si, quand même : dans un podcast passionnant (que vous trouverez à cette adresse), la journaliste Raphaëlle Rerolle, grande reporter au quotidien Le Monde, comparant la Covid-19 et les mesures prises à cet égard, s’est étonnée de la différence de traitement politique, économique et médiatique avec d’autres pandémies, en particulier celle de 68-69.

Premier étonnement : la Grippe de Hong Kong de 68-69 a fait plus d’un million de morts dans le monde, et de 30 000 à 35 000 en France, c’est à dire plus que les 28 332 décès comptabilisés en France confinée au 23 mai 2020, et pourtant plus personne ne semble s’en souvenir, y compris parmi les médecins qui étaient mobilisés à l’époque.

Cette grippe, partie en février 68 de Chine centrale a d’abord atteint Hong Kong, où elle a décimé la population, puis le Japon, l’Australie, l’Iran et les États-Unis, où elle a causé plus de 50 000 morts en trois mois.

En Europe, c’est surtout la deuxième vague, en décembre-janvier 1969-1970, qui va faire des ravages : 25 000 morts en France rien que pour le mois de décembre. L’Angleterre et l’Italie sont très touchées, cette dernière, selon des chiffres du Monde de l’époque, compte 15 millions de malades, ce qui va coûter des sommes astronomiques à l’économie italienne… Et pourtant, la télévision n’en parle qu’en passant et la presse écrite ne l’évoque que dans des entrefilets de cinq lignes. Quant au gouvernement, il ne se sent pas concerné, le thème n’est pas évoqué, il n’y a pas de mesure de santé publique.

DEUX POIDS, DEUX MESURES : LA NOTION DE SANTÉ PUBLIQUE

C’est l’occasion pour la journaliste de faire une passionnante analyse sociologique et de comparer les deux réactions ce qui, par contrecoup, vient expliquer en partie les raisons des mesures prises en 2020, qui ne sont pas une réaction exagérée à une grippette mais des décisions de santé publique visant à préserver la population.

Elle relève d’abord qu’à cette époque la France était un pays jeune – on l’a d’ailleurs bien compris en mai 68 – et que si l’épidémie de Hong Kong était arrivée dans un pays avec la même pyramide d’âge que la France de 2020, une population plus âgée, les morts auraient été multipliés par deux ou trois.

Elle signale aussi qu’en France, à cette époque, il n’y avait pas de réseau de surveillance de la grippe, seuls douze généralistes faisaient des pointages ponctuels.

Elle rappelle qu’un vaccin antigrippal existait mais avec 30% d’efficacité. Les laboratoires français n’avaient pas inclus la nouvelle souche et n’avaient pas fabriqué assez de doses. Les gens, sous-informés, se sont précipités sur les vaccins. À Lyon, par exemple on vaccinait à tour de bras sur les trottoirs (les étudiants en médecine avaient été réquisitionnés pour ça) et on se ruait sur les pharmacies à la recherche d’un traitement, causant une pénurie de médicaments.

Elle met l’oubli total de cette épidémie meurtrière sur le compte de plusieurs facteurs : on estimait que cette grippe touchait plutôt les personnes âgées, et la France était encore un pays jeune, la médecine n’était pas aussi perfectionnée qu’aujourd’hui – en 69-70, les 3 quarts des patients atteints de leucémie mouraient dans les 2 mois, 1% de la population survivait plus de 2 ans, contre 70% aujourd’hui –, et les politiciens de l’époque avaient connu la guerre et ses atrocités ce qui, par contrecoup, rendaient la mort par grippe plus dérisoire.

Ce qui a changé depuis, c’est le développement de la notion de Santé Publique dans le monde. En France, dès le début des années 70, des actions gouvernementales de prévention sont mises sur pied, en sécurité routière notamment, dans un pays qui comptait facilement 18 000 morts par année sur les routes. Puis sont venues les campagnes de prévention anti-tabac, par exemple.

Au fil des ans et des progrès de la médecine, le confort matériel et le rallongement de l’espérance de vie a modifié notre rapport à la mort. L’épidémie de Covid-19, et l’absence de traitement disponible, vient nous rappeler brutalement que tout n’est pas si simple et qu’on n’en a pas fini avec les épidémies…

CONSOMMER ET/OU PÉRIR, FAUT-IL CHOISIR ?

Alors, exagérées et inutiles, ces mesures de confinement ? Rappelons quand même que dans une société de consommation comme la nôtre, si les personnes qui travaillent paient par leurs impôts les prestations de l’État et les pensions des retraités, c’est l’ensemble de la population, tant les actifs que les retraités qui, en consommant, font qu’une économie fonctionne.

Sans mesures de confinement pour préserver à la fois la force de travail du pays et la consommation, que serait-il advenu de l’économie ? Quel impact économique, en Suisse et ailleurs, aurait alors eu cette hécatombe qui, cette fois, aurait touché à plus ou moins de degrés toutes les tranches d’âge, bloquant l’économie aussi bien qu’un confinement mais sans date limite?

Ce qu’on sait, en tout cas, c’est que les secteurs conservateurs de chaque pays, qui, aujourd’hui, poussent au déconfinement rapide et tous azimuts – mettant en avant, comme d’habitude, leurs propres intérêts économiques au détriment de la population et ne reculant devant aucune contradiction en réclamant plus d’intervention publique quand ça les arrange –, auraient déjà souligné à grands cris l’inefficacité d’un État, incapable de sauver l’économie, et auraient exigé un confinement immédiat…

Et confinement ou pas confinement, rappelons aussi que cette période n’a pas été mauvaise pour tout le monde d’un point de vue économique : à part l’enrichissement – aussi  exponentiel que n’importe quelle pandémie – des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple, etc.), à quoi viennent s’ajouter Zoom et toutes les technologies utiles pour le télétravail, il y a aussi les énormes bénéfices de tous les sites de commerce en ligne (Migros et Coop compris), et ceux des supermarchés, ces derniers au détriment du petit commerce.

On a aussi appris par des chiffres officiels relayés par la Radio Télévision Suisse (RTS) que le bénéfice trimestriel de l’UBS a augmenté de 40%, et que Novartis a eu une croissance d’environ 13% et un chiffre d’affaire de 12,28 milliards de dollars…

Une des solutions à la crise économique dans une société de consommation – pour autant qu’on veuille poursuivre dans cette voie, compte tenu des défis environnementaux qui n’ont pas disparu non plus – c’est d’endetter l’État pour relancer la consommation à tous les niveaux, notamment en allégeant les charges, en augmentant les salaires et en distribuant de l’argent aux citoyens pour qu’ils achètent à nouveau.

SELON QUE L’ON EST RICHE ET QU’ON PEUT TÉLÉTRAVAILLER…

L’arrêt brutal des activités économiques a mis en relief les fortes inégalités sociales de chaque société et a secoué l’ensemble de l’économie mondiale, provoquant de terribles dégâts en particulier dans les couches sociales les plus pauvres. Que ce soit en Inde, au Nigéria ou en Colombie, une grande partie de la population, qui dépend de son gain quotidien pour se nourrir, s’est vue privée de moyen de survie.

Aux États-Unis, c’est l’absence de protection sociale qui s’est fait cruellement sentir : les millions de chômeurs, les kilomètres de véhicules en file pour recevoir une distribution de nourriture rappellent les images de la terrible crise de 1929 et les longues queues à la soupe populaire.

En Europe, où la protection sociale est plus grande, ce sont, en France et en Angleterre, notamment, les disparités – en termes de contamination comme en termes de possibilités de confinement – entre les villes et les banlieues, et entre les quartiers chics et les quartiers pauvres.

Pour ce qui est de la Suisse, sans compter les petits indépendants – avec ou sans possibilité de télétravail – qui se sont retrouvés pendant deux mois à devoir payer leurs charges (loyers des locaux, AVS, assurances…) sans entrées d’argent, c’est officiellement les plus d’un million de personnes pauvres de notre pays qui sont concernées, 20% de la population, entre les 8% qui sont en dessous du minimum vital et les 12% qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique pour 2018 (vous trouverez ce rapport ici).

Officieusement, il faut encore y rajouter les milliers de travailleurs non déclarés – femmes de ménage, nounous, domestiques, ouvriers, jardiniers, hommes et femmes à tout faire dans le sens littéral du terme… – qui, partout en Suisse, collaborent sans aucune protection sociale à la prospérité du pays et qui sont soudainement apparus au monde entier dans des files d’attentes de plus d’un kilomètre pour recevoir de la nourriture, une image des coulisses de la prospérité suisse qui a fait le tour des plus grands médias internationaux, dont le New York Times et le Guardian (l’article est disponible ici).

Au niveau professionnel, une inégalité de fait s’est révélée dans l’accomplissement des tâches essentielles à la survie d’une société, ces secteurs vitaux dont les personnes ont été réquisitionnées d’office, qui n’ont pas eu droit au confinement et qui se sont retrouvées en première ligne : le personnel médical et hospitalier, bien sûr, mais aussi les pharmacien(ne)s, la police, l’armée, la douane, les employés des transports routiers et ferroviaires, les employés de poste, les paysans, les vendeurs/vendeuses de supermarchés, les livreurs, les éboueurs, les techniciens, les informaticiens et tous ceux qui s’occupent des infrastructures essentielles (eau, électricité, gaz…),

Il a aussi bien fallu constater une autre inégalité fondamentale et structurelle : certains emplois se sont facilement adaptés au télétravail et la technologie était prête, tandis que dans d’autres secteurs, tout aussi importants pour la société, des milliers de travailleurs à contrats fixes ou temporaires, dans les compagnies aériennes, dans les aéroports, sur les chantiers, dans la restauration, dans l’hôtellerie, dans le petit commerce de détail, dans les salons de coiffure ou de cosmétique, et même dans le domaine de la prostitution…) n’ont pas pu faire ce choix et se sont retrouvés sans emplois, certains, comme c’est le cas pour l’ensemble des métiers culturels, sans espoir de retour à la normale dans un proche futur.

LE PROFESSEUR RAOULT ET JEAN-DOMINIQUE MICHEL, LA STAR GENEVOISE DE LA COVID-19

Vu l’omniprésence des média, tous supports compris, à quoi s’ajoutent les ambiguïtés liées au fait qu’il a fallu naviguer à vue et improviser des politiques sanitaires sur des données incomplètes et sans matériel adéquat, sans compter l’angoisse que génère le fait qu’il n’y ait pas d’explication claire, impossible d’échapper non plus à toutes les théories Yaka qui ont envahi l’espace public, proférées par des experts ou des prophètes autodéclarés partout sur les réseaux sociaux – non, l’eau chaude ne protège pas du coronavirus… – à quoi se rajoutent la polémique sur la solution tout chloroquine du Professeur Raoult ou les interventions très médiatisées du Genevois Jean-Dominique Michel.

À ce propos, c’est malheureux, mais on dirait que chaque spécialiste avance avec des œillères et voit tout sous l’angle de sa spécialité sans considérer l’ensemble : un biologiste va ricaner sur les conclusions d’un épidémiologiste, un spécialiste des médecines infectieuses ou tropicales sur celles de l’épidémiologiste ou du biologiste, et ne parlons pas des climatologues, des éthologues, des sociologues ou des experts en médias, voire des philosophes qui ont tous une explication spécifique à un problème général.

Jean-Dominique Michel, dont le média en ligne Heidi News dit, je cite, qu’il « se présente comme anthropologue de la santé et expert en santé publique », dénigre en gros toutes les mesures prises par le gouvernement en une argumentation qui ressemble beaucoup à un ‘On nous dit rien, on nous cache tout’ plus élaboré, c’est à dire à une théorie du complot qui ne dit pas son nom.

Dans l’interview filmé qui l’a rendu célèbre et qui a fait un tabac sur les réseaux sociaux – un tabac causé, en grande partie, à mon avis, par un confinement obligatoire contraignant dont un grand nombre de personnes cherchent désespérément à nier l’utilité pour cause de ras-le-bol – il parle de sa guérison rapide du coronavirus, selon lui grâce à la chloroquine qu’il s’est procurée illégalement, contredisant ainsi la politique des autorités, ce qui implique que c’est ce qu’il aurait fallu utiliser dès le départ pour tous les patients.

Or, dans le même temps, le New York Times, sur la base des traitements appliqués dans les hôpitaux de New York, et la presse espagnole sur les médicaments utilisés dans ce pays durement touché, ont régulièrement évoqué l’utilisation de la chloroquine, soulignant à maintes reprises que ses résultats ne sont absolument pas probants et les effets secondaires terribles, et même mortels, comme le signale la célèbre étude – controversée, il est vrai – publiée le vendredi 22 mai 2020 par The Lancet, dont les résultats sont relayés par le magazine Le Point (on peut consulter l’article ici) et qui porte sur les réponses aux traitements de 96 032 patients hospitalisés entre le 20 décembre 2019 et le 14 avril 2020, tous positifs au Sras-CoV-2, dans 671 hôpitaux répartis sur 6 continents.

Reprise dans Libération le 5 juin 2020, la dernière étude en date (on peut consulter l’article ici), celle de l’équipe britannique Recovery, faite avec toute la rigueur et les vérifications requises auprès de 11 000 patients de tous âges dans 175 hôpitaux britanniques, et comparant les 1542 patients ayant reçu de l’hydroxychloroquine et les 3132 malades n’en ayant pas reçu, confirme qu’il n’y a aucune différence de résultat. 

Dans cette même interview, M. Michel évoque aussi cette idée que le virus se répand le mieux quand les températures vont de 3 à 11 degrés, ce qui expliquerait que les pays d’Afrique seraient moins touchés, selon lui. On passera sur le fait que certaines régions d’Afrique ne sont pas particulièrement chaudes, et on mentionnera tout de même que l’Espagne est un des pays les plus touchés d’Europe malgré des températures qui, en Catalogne par exemple, se sont maintenues dans les 20-24 degrés en moyenne depuis février.

Et quant à l’OMS, dont il dénigre les analyses catastrophistes dues, selon lui, à l’influence néfaste de certains financeurs – Bill Gates, par exemple – il ne mentionne pas le simple fait que l’OMS est financée d’abord par ses états membres, dont la Chine. Il évoque les pressions que la Chine aurait faites sur l’organisation sans mentionner les pressions américaines sur cette même organisation. Que l’OMS ait un rôle géostratégique important n’échappe à personne, en tout cas.

Et puis, se plaindre du tamtam médiatique, selon lui exagéré, tout en en rajoutant une couche…

ÉPILOGUE

C’est vrai, l’inflation des chiffres et le tamtam médiatique embrouille et inquiète plutôt qu’autre chose et s’il y a au moins un fait irréfutable de cette crise c’est que la mondialisation est moins dans la propagation du virus que dans la perception du danger de ce virus par l’ensemble de la population du globe.

Le déroulement de nos vies, momentanément interrompu sans qu’on sache ce qui va se passer dans l’immédiat, et l’angoisse et l’ennui qui en découlent, sont des facteurs qui favorisent tous les fantasmes : on cherche des explications, des solutions, des coupables.

On trompe le temps, on trompe l’ennui, on trouve une forme alternative pour exprimer son narcissisme à travers de multiples et dérisoires « défis » sur Facebook – mes dix meilleurs livres, mes dix meilleurs disques, mes dix photos d’enfant, mes dix photos de cinoche, mes dix photos de carrière – qui sont autant de manières de dire « malgré les circonstances, j’existe ».

Il sera bien assez tôt, quand la crise sera passée, d’analyser plus posément ce qui s’est passé et d’en tirer des leçons utiles, de reconnaître les erreurs ou les exagérations et tant mieux si ça donne raison après coup à ceux qui trouve que la réponse à cette pandémie a été excessive. Mais rien ne permet, à l’heure actuelle, d’avoir une idée totalement claire de ce qui se passe, tant du point de vue épidémiologique que sociologique ou économique.

À titre personnel, je ressens quelque chose de l’ordre de la fascination pour la façon dont les choses se précipitent et s’emballent, pour des enchaînements improbables et opportunistes à la fois, comme des brèches terribles et utiles, comme des solutions, des prétextes ou des portes de sortie pour des situations compliquées qui trouvent ainsi un exutoire, un alibi, une explication temporaire, ce qui à son tour donne la possibilité d’une bifurcation, d’un renouveau.

Peut-être.

Logement et démocratie : l’un ne va pas sans l’autre, alors votez oui !

À lire et à entendre les opposants à l’Initiative populaire Davantage de logements abordables sur laquelle nous avons jusqu’au 9 février 2020 pour voter, tout ce blabla intéressé que le richissime lobby immobilier, les milieux économiques et une grosse partie de nos représentants politiques, à coup de millions, d’affiches, de tracts, de spots, de déclarations arrivent à faire passer pour un appel au bon sens – et à la bonne loi du marché, qui, comme chacun sait, équilibre tout, même si les bénéfices vont toujours aux mêmes –, on se dit que la démocratie suisse est bien mal barrée.

Sachez-le, si vous votez Oui à l’initiative, ce sera en gros la fin du monde! Le cataclysme final! Armageddon! L’Apocalypse!

Déjà, dans la brochure distribuée à tous les électeurs, on manipule le citoyen en lui fourguant de vieilles statistiques formulées de façon à faire croire que la situation n’est pas si grave, qu’elle s’est améliorée, qu’elle est même plutôt positive, que  « Le marché des logements en location, dans son ensemble, (c’est moi qui souligne) a retrouvé un équilibre en 2016, c’est-à-dire que l’offre équivalait plus ou moins à la demande. Depuis, l’offre est légèrement excédentaire et le nombre de logements vacants continue d’augmenter. »

Plus loin, si l’on admet du bout des lèvres que « De 2008 à 2016, les loyers moyens ont augmenté, même si le taux d’intérêt a fortement chuté », on souligne que « Depuis 2016, les prix moyens pour les nouveaux logements et les logements remis sur le marché sont en baisse. Le marché des appartements les moins chers a lui aussi presque retrouvé un équilibre. »

J’adore ce « presque ».

RATS DES VILLES ET RATS DES CHAMPS

Le problème numéro un, c’est que dans notre pays qui se rêve toujours montagnard et rural – ah, la mystique Guillaume Tell… –, la majorité des citoyens vivent et travaillent dans les villes, qui n’ont aucune représentativité politique alors qu’elles concentrent tous les problèmes sociaux.

On nous serine qu’il y a des tas de logements vacants. Ça c’est sûr qu’à Frs 3000 balles le deux pièces-cuisine, on trouve.

On nous serine qu’il faut sortir des villes et qu’il y a des logements moins chers – attention, pas bon marché, hein ? juste moins chers – dans les petites villes ou les campagnes, mais justement ce « moins cher » devient largement ruineux à cause de transports publics hors de prix et déficients, en particulier le train, qui, en plus, ne s’arrête pas partout, est toujours en retard, est bondé aux heures de pointe, et laisse la priorité aux Intercity qui relient justement les grandes villes où il n’y a pas de logement abordable.

En parallèle, on condamne le voiture comme polluante, et, de toute façon, elle est condamnée dans les villes, ce qui suppose de payer (de plus en plus cher) un parking, en ville ou en périphérie.

Et ne parlons pas de qualité de vie : le fameux « trois 8 »  quotidien (8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de sommeil), qui représentait un idéal social au XXe siècle, s’est changé en un 10 heures de travail avec disponibilité quasi permanente grâce à Internet + 3 heures de loisirs (à cause des 2 heures dans des transports publics (bus, trains) chers, aléatoires, interminables et inconfortables et 1 heure pour les courses à faire dans les magasins ouverts tard des gares de départs et d’arrivées + éventuellement 8 heures de sommeil quand on a de la chance…

LE LOGEMENT INABORDABLE : CINQUANTE ANS QUE ÇA DURE

Sachez-le : en Suisse, ça fait depuis les années 70 que le problème du logement abordable fait partie de la vie et de la lutte continuelle du contribuable moyen et pauvre.

Ça fait près de cinquante ans que tout logement accessible financièrement avec un petit salaire – ne parlons même pas de ceux qui ont la malchance d’avoir des dettes ou tout autre ennui administratif – est introuvable à moins d’avoir des pistons, voire de coucher avec la directrice ou le directeur (ou, à défaut, avec le ou la secrétaire de la gérance).

Cinquante ans qu’il faut faire des pieds et des mains pour s’inscrire sur des listes d’attentes auprès de gérances méprisantes, qui, chacune, ont leurs exigences particulières – un certificat de l’Office des poursuites qui n’est valable que trois mois et qu’il faut racheter, une lettre de motivation, un certificat d’assurance responsabilité civile, des recommandations de toutes sortes, la version moderne d’un « Certificat de bonnes mœurs », en somme (et pourquoi pas, une photo à poil sur une peau de bête devant une cheminée quelconque, pendant qu’on y est ?) – auxquelles il faut se plier sous peine d’être viré de la liste.

Cinquante ans qu’il faut tâcher d’atteindre le locataire partant, d’obtenir un rendez-vous pour la visite, et d’être le premier à faire des queues infinies pour visiter les rares appartements abordables.

Cinquante ans qu’il faut à chaque fois relancer la gérance, qui n’appelle jamais de son plein gré le locataire potentiel ou chanceux.

Cinquante ans qu’on se fait avoir à chaque fois qu’on emménage par une nouvelle hausse du loyer.

Cinquante ans que si on a le malheur de contester la hausse du loyer, comme on en a le droit dans le mois qui suit la signature du bail ou pour l’adaptation aux taux d’intérêts – que les gérances n’appliquent jamais spontanément, on se demande bien pourquoi ? – on se fait traiter comme un voleur, quand on n’est pas fiché définitivement sur des listes de « mauvais payeurs ».

Cinquante ans que, pour ce droit humain de base à un logement décent et accessible, il faut faire la cour à des gens et des entités commerciales qui ont tous les pouvoirs, abusent de leur position, ne respectent pas les lois, spéculent sur tout ce qui est possible et s’enrichissent sur le dos des plus pauvres.

Cinquante ans que la Constitution suisse, notre Constitution fédérale, celle qui concerne tous les citoyens, stipule dans son Chapitre III (Buts sociaux, article 41), sans jamais l’appliquer, que : La Confédération et les cantons s’engagent, en complément de la responsabilité individuelle et de l’initiative privée, à ce que toute personne en quête d’un logement puisse trouver, pour elle-même et sa famille, un logement approprié à des conditions supportables.

Vous n’en avez pas marre, vous ?

Moi aussi.

Alors votez oui.

Assurances-maladie : le Suisse est-il maso ?

Officiellement, on dit que c’est un marché libre et qu’on peut changer d’assurance si on n’est pas content.

Mais, d’abord, le marché n’est pas libre au point de permettre de s’assurer auprès d’assureurs étrangers, par exemple, qui seraient une concurrence bienvenue ce qui, on peut rêver, profiterait peut-être à l’assuré au niveau des primes.

Dans les faits, comme on ne peut s’assurer qu’auprès d’assureurs suisses, ceux-ci bénéficient, depuis 1994, d’un marché captif et lucratif à cause de la loi sur l’assurance maladie (LAMAL), qui stipule que cette assurance maladie est obligatoire.

DÉCRYPTER LE JARGON POUR CHOISIR SON ASSURANCE

Ce système aberrant de l’assurance maladie en Suisse oblige l’assuré qui aurait des velléités de changer d’assurance à faire un choix dans des prestations compliquées et souvent pénalisantes, exprimées dans un jargon volontairement ambigu.

Il faut faire chaque fois soi-même toutes les recherches pour savoir, par exemple, si les assurances appliquent ce qu’elles appellent le tiers garant ou le tiers payant.

On se garde bien d’expliquer ce que peut bien vouloir dire ce très chic et très flou « garant », qui évoque de rassurantes garanties, et on évite de préciser qui est le « tiers » en question.

LE TIERS GARANT : REMBOURSERA ? REMBOURSERA PAS?

Un des deux « tiers » – devinez lequel ? – vous fait payer vos factures et c’est à vous de vous les faire rembourser ultérieurement par l’assurance, ce qui suppose des réserves financières que tout le monde n’a pas.

Si en tant qu’assuré, vous choisissez le tiers garant – le système que la LAMAL a choisi par défaut, on se demande bien pourquoi – vous vous retrouvez à payer la facture et à tâcher de vous faire rembourser ensuite, si l’assurance le veut bien, et si elle est assez diligente pour le faire dans les deux-trois mois qui suivent.

LE TIERS PAYANT : REMBOURSERA PEUT-ÊTRE

Si vous ne pouvez pas payer vous-même vos médicaments à la pharmacie par exemple, il vous faut trouver une assurance qui applique – et encore, pas dans tous les cas – le tiers payant : la caisse reçoit directement et paie elle-même certaines factures de prestataires de soins. L’assuré ne s’acquitte que de la franchise et de sa participation aux coûts.

C’est la Fédération romande des consommateurs, sur sa page consacrée à ce sujet, qui le souligne : « Une personne avec beaucoup de frais médicaux ou des problèmes de liquidités devrait éviter les caisses qui fonctionnent en tiers garant pour les factures de pharmacie. »

LE CACHET DE LA POSTE NE FAIT PAS FOI

Vous voulez changez d’assurance-maladie ? Calculez bien votre coup, et ne vous fiez surtout pas à la Poste, car votre résiliation doit être arrivée chez l’assureur le 29 au plus tard.

Si vous avez une confiance absolue dans le système postal suisse, le site comparis.ch met en garde l’assuré : « Comme on ne peut pas exclure d’éventuels retards, il est conseillé d’expédier sa résiliation au plus tard le 27 novembre par envoi recommandé, de sorte à avoir une trace que la résiliation a été effectuée dans les délais ».

Comparis va jusqu’à sonner l’alarme en posant la question-clé : Pourquoi le cachet de la poste ne fait pas foi ? Mais se garde bien d’y répondre.

Et pourtant la question est tout à fait pertinente : on se demande bien pourquoi le cachet de la poste ne fait pas foi.

Si les assureurs ont besoin d’un délai pour enregistrer le changement, pourquoi ne donnent-ils pas une autre date, disons le 27 novembre, avec la mention « cachet de la poste faisant foi » et ainsi pas d’ambigüité ?

CE QUI EST REMBOURSÉ ? UNE QUESTION DE LINGUISTIQUE

Justement, en matière d’assurance maladie, on nous conseille à longueur d’année de faire son marché, de faire jouer une prétendue concurrence qui, dans les faits, se retourne contre l’assuré.

Dans un récent article du Temps sous la plume d’Emmanuel Garessus – La santé suisse est à plusieurs vitesses – on apprend, par exemple, que si une opération est planifiée dans un hôpital, on conseille de ne pas changer d’assureur de base pour réduire sa prime d’assurance: «Même si l’assureur actuel a donné une garantie de paiement à l’établissement hospitalier choisi par l’assuré, le nouvel assureur n’y est pas lié. Il peut donc aussi décider de refuser la prise en charge du traitement hospitalier stationnaire.» 

De même, on nous explique que «L’assurance obligatoire essaie toujours plus d’émettre des restrictions, par exemple dans la durée estimée pour une douche ou celle de l’entretien psychiatrique (..) En pratique, on distingue entre les soins (remboursés par l’assurance) et l’aide (non payée). Face à un patient âgé, on considère que faire une tartine est une aide alors que porter la nourriture à la bouche est un soin. »

LA VRAIE QUESTION

À ces discussions byzantines autour de ce qui est considéré une aide et ce qui est considéré un soin, il faut encore ajouter le système de franchise, qui accentue encore l’inégalité dans l’accès aux soins.

Car subside ou pas subside, plus on est pauvre, plus on choisit une franchise élevée, et plus on évite d’aller se faire soigner, parce qu’on ne sait pas où trouver l’argent pour payer de sa poche les premiers Frs 1500.- de la franchise.

La seule vraie question c’est : À quand une caisse unique ?

Qu’on y comprenne enfin quelque chose et qu’on respire un peu.

Partis et élections au Conseil national : Crise du logement ? Connaissent pas !

La Constitution suisse, dans son Chapitre III (Buts sociaux) article 41 est pourtant claire là-dessus : La Confédération et les cantons s’engagent, en complément de la responsabilité individuelle et de l’initiative privée, à ce que toute personne en quête d’un logement puisse trouver, pour elle-même et sa famille, un logement approprié à des conditions supportables (voir aussi Pauvreté en Suisse, aide sociale, crise du logement: et la Constitution, bordel?)

On sait pourtant que depuis plus de 20 ans le manque d’appartements à loyer accessible et la hausse continuelle des primes d’assurance-maladie obligatoire sont les deux plus grands facteurs d’appauvrissement pour la majorité des habitants de notre pays.

Et bien pour les partis qui se présentent et représentent aux élections du Conseil national, il n’y a pas de crise du logement en Suisse.

Que pouic. Nada. Nitchevo.

LA NOTICE EXPLICATIVE ? UNE PAGE DE PUB ÉLECTORALE

Vous aurez beau éplucher frénétiquement la brochure intitulée Notice explicative que chaque citoyen a reçue pour s’y retrouver (ou pas) au moment de voter aux élections du Conseil national du 20 octobre 2019, la crise du logement ne figure dans aucun programme électoral de parti, à part dans celui des Verts et ses 7,1% de suffrages obtenus aux élections de 2015, qui proposent, sans trop détailler, « une meilleure redistribution des richesses, des loyers et des primes maladie abordables ».

On ne sait pas si, dans la phrase, l’adjectif « abordables » au pluriel vaut aussi pour les loyers qui précèdent les primes maladies, mais c’est déjà quelque chose.

Pour le reste, comme d’habitude, les partis et leurs experts en communication axent leur propagande sur ce qui flatte ceux qu’ils estiment être la base de leur électorat tout en cherchant à chiper des voix ailleurs en se profilant sur les nouvelles tendances – l’effet Greta Thunberg et son impact sur les jeunes est passé par là, tout comme l’effet #metoo et la Grève des femmes – dans un mélange de volontarisme et de dynamisme pour ainsi dire martiaux, car c’est la guerre : on « s’engage », on « défend », on « se bat », on « revendique » et on laisse entrevoir des lendemains sinon rieurs, du moins énergiques.

ET LE LOGEMENT DANS TOUT ÇA ? L’UDC

Pour en revenir au logement, il est évident que l’UDC, le plus grand parti au Conseil national (29,4% des suffrages en 2015), même s’il s’ouvre à une « solidarité entre femmes et hommes » – attention, il ne dit pas égalité, les actuels 51 hommes élus contre 13 femmes ne vont pas me contredire – et même s’il prône le « dialogue intergénérationnel » (pour, entre autre, faire la causette sur des sujets qui fâchent comme les rentes AVS) n’a évidemment pas le temps de s’occuper, en plus, de l’habitat du Suisse pauvre.

C’est que se battre tel Guillaume Tell, avec ou sans pomme véreuse, pour défendre une « Suisse neutre et indépendante » prise d’assaut par des meutes d’immigrants délinquants et profiteurs des assurances sociales qui empêchent le vrai suisse de « s’autodéterminer » ( ?) et de « profiter de son salaire » – la chômeuse ou le chômeur, ce/cette flemmard(e), est bien évidemment exclu(e) sans pitié du programme – c’est un plein temps.

Point positif sur le chômage: ce programme fournit beaucoup de travail aux dessinateurs d’agences de pub, notamment dans la caricature ethnique.

LE PS N’A PAS DE PROBLÈME DE LOGEMENT (ET TANT PIS POUR L’ASLOCA)

De son côté, le Parti Socialiste, deuxième plus grand parti au Conseil national (18,8% de part des suffrages en 2015) – en principe très proche de l’Association suisse des locataires (ASLOCA), dirigée par le socialiste Carlo Sommaruga, Conseiller national depuis 2003 – axe sa communication sur « le bien-être du plus grand nombre » et accomplit la prouesse d’omettre complètement le problème du manque d’appartements à loyer abordable dans ce qui grève les budgets des ménages, tout en citant « le chômage, la pression sur les salaires et les primes trop élevées d’assurance-maladie », précisant encore plus loin, sur ce dernier point, qu’ « aucun ménage ne devrait débourser plus de 10% de son revenu en primes d’assurance-maladie ».

Le pourcentage du revenu des ménages qui passe dans les loyers exorbitants – 30% ? 40% ? 50% ? – est apparemment moins porteur d’un point de vue électoral, ou alors c’est encore le puissant lobby immobilier qui fait encore des siennes (combien de propriétaires chez les élus socialiste ?).

Point positif : le PS, avec ses 42 sièges actuels dont 23 femmes et 19 hommes, ratisse large dans sa lutte pour le bien-être pour tous, s’engageant « à garantir le droit à la formation et à l’emploi pour toutes les personnes vivant en Suisse » (oui, y compris les secondos, les résidents étrangers, réfugiés ou migrants), tout en défendant « l’égalité entre femmes et hommes » – dans cet ordre très courtois, même si certaines féministes sont contre – et en luttant, bien évidemment, contre « le réchauffement climatique ».

Merci Greta.

POUR LES LIBÉRAUX-RADICAUX, CE QUI COMPTE C’EST D’ÊTRE LIBRE (MÊME SANS LOGEMENT)

Le PLR, 16.4% des suffrages en 2015 (33 sièges, 26 hommes et 7 femmes), s’adresse directement à ses concitoyens en un respectueux « Chères Suissesses, Chers Suisses » qui sent à la fois sa vieille rhétorique – « Françaises, Français, je vous ai compris » aurait pu dire le Général de Gaulle – et une politesse encore une fois sexiste, selon les points de vue.

Et s’il ne parle pas de logement abordable, de climat, ou d’égalité homme-femme, le PLR positive, puisque non seulement il croit en nous, et dans les décisions que nous prenons « librement, sans contrainte » de façon globale, en n’opposant pas « les villes aux campagnes », mais en plus il se bat pour notre liberté (en gras dans le texte original) pour nous permettre « d’agir de façon responsable », un discours très rajeunissant, qui m’a rappelé mon adolescence et ses sermons familiaux ponctuels.

Point positif : un humour à la Maire de Champignac et à la Pierre Dac puisque le regard du parti, forcément « tourné vers l’avenir », est capable d’ « assurer la sécurité de l’emploi, mais aussi la prospérité pour tous – y compris pour les générations futures. »

Quel œil !

POUR LE PARTI DÉMOCRATE-CHRÉTIEN (PDC), C’EST « TANT QU’ON A LA SANTÉ ET DES RENTES » (LOGEMENT OU PAS)

Le PDC, très centré selon ses dires, est aussi un danseur hors normes, d’abord parce que ses actuels 26 élu(e)s sont à majorité mâles (19 hommes pour 7 femmes), mais aussi parce qu’’il est capable d’un ballet politique où le grand écart est digne d’un danseur étoile et où les extrêmes se rejoignent en pointes.

Côté gauche, il met un pied ferme et déterminé dans la politique de santé – « pour une médecine de qualité dans toute la Suisse à un prix abordable » – et celle des rentes vieillesses – « garantir aussi aux générations futures des rentes convenables ».

Côté droite, son pied défend « la souveraineté de la Suisse et l’accès aux marchés étrangers » ainsi que « des conditions-cadres favorables pour nos entreprises » tout en défendant une politique migratoire qui « promeut et exige l’intégration ».

Point positif : au centre, le PDC fait des pointes très tendance sur les entreprises « responsables du point de vue social et environnemental » et sur le climat et les énergies renouvelables.

LES VERTS VOTENT POUR LE CLIMAT (LOGEMENT INCLUS)

Merci au parti Les Verts (7,1% des suffrages en 2015, 11 sièges, 7 femmes, 4 hommes) qui, seul entre tous, a quand même réussi à caser, au niveau social, une mention au problème du logement, l’égalité salariale, le congé parental, de bonnes formations, une protection des salaires, des rentes dignes, mariage et adoption pour tous, droits humains garantis.

Pour le reste et fidèle à son programme, le parti vise le vert en tout : climat, biodiversité, paysages, « agriculture proche de la nature », énergies renouvelables.

Point positif : avec eux, si on habite en ville, on est sûr(e) d’avoir des  voies piétonnes pour aller faire son marché bio, et des pistes cyclables pour se rendre à l’aéroport.

LES PETITS PARTIS N’ONT PAS DE TEMPS POUR LE LOGEMENT

De toute façon, ces histoires de logement, ça va pour les grands partis, quand on est petit (moins de 5% de suffrages), il vaut mieux coller à son étiquette et à sa raison sociale pour ne pas perdre de sièges, comme un bon produit de niche.

Avec leurs 4,6% de suffrages actuels, les vert’Libéraux (avec la minuscule au début et la majuscule au milieu) ne s’occupent pas de logement, font se rejoindre économie et écologie – « La relation entre l’économie et l’environnement est au cœur de notre politique » – et on y est pour l’Union européenne et contre l’isolationnisme (« le développement des accords bilatéraux représente une immense chance pour notre pays »), ratissant à gauche sur l’égalité homme-femme et le mariage civil pour tous.

Au Parti Bourgeois-Démocratique Suisse (PBD, 4,1% des suffrages actuels), pas de problème de logement évoqué. On précise qu’il n’y a « pas de stars de la politique au PBD » et qu’on pactise à droite à gauche pour « trouver des solutions consensuelles ». Le programme, assez éclectique, propose de retarder l’âge de la retraite sans se demander qui engagerait ces nouveaux travailleurs, et parle d’un « système de prévoyance-temps » pour les proches aidants méritants, de « tournant énergétique », de voie bilatérale et de non-exportation d’armes.

Le Parti évangélique suisse (PEV, 1,9% des suffrages en 2015) met forcément en avant ses valeurs chrétiennes qui « fondent notre politique pragmatique en faveur des familles, des personnes défavorisées ou des personnes avec handicap », mais ne prête aucune attention aux besoins de logements abordables de son électorat. En revanche, il pense à ses souffrances physiques et métaphysiques : ici, pas question d’EXIT, le parti s’engage pour « l’accès pour tous aux soins palliatifs comme alternative à l’assistance au suicide »

Pas non plus d’évocation du problème du logement pour La Lega dei Ticinesi (1% des suffrages) dont le programme est fastoche à résumer : c’est la même chose que l’UDC, à part une exigence de baisse de l’aide suisse à la Coopération pour payer l’AVS, un refus du démantèlement de l’armée, et une condamnation des « naturalisations faciles » (pas celles des riches, on vous rassure).

Le Parti suisse du Travail – Parti ouvrier et populaire (PST-POP, 0.4% des suffrages en 2015) reste dans une rhétorique très communiste années 60 avec ses « travailleuses et travailleurs », mais son programme, où le social se mêle d’anticapitalisme, ne mentionne nulle part un quelconque problème de logement.

Quant au petit dernier, le Mouvement Citoyens Genevois (MCG, 0.3% de suffrages en 2015), il s’intéresse surtout aux problèmes spécifiques à Genève, sans toutefois mentionner ses problèmes de manque de logement chronique. Pour le MCG, ce qui compte c’est l’économie liée à l’emploi « d’euro-frontaliers » selon ses termes. Tout comme l’UDC et La Lega, le MCG prône une préférence pour les travailleurs résidents sans se demander si l’économie genevoise peut se passer de personnel frontalier, dont beaucoup de Suisses qui résident en France voisine.

EN SUISSE, ON N’A PAS DE LOGEMENT ABORDABLE, MAIS ON A DES  SLOGANS (ET DES AGENCES DE PUBLICITÉ)

En résumé, si, pour ces élections du 20 octobre 2019, les partis politiques omettent complètement le problème du logement abordable dans leur programme électoral, ils investissent de très grosses sommes dans leur plans com, au style travaillé et à la rhétorique ciblée qui vend tout un programme – toute une posture ? – que chaque slogan sait résumer en s’adaptant au public-cible, comme par exemple

– le très « on-est-bien-chez-nous-entre-riches-c’est-mieux-qu’ailleurs-où-c’est-mal-habité-et-toc » du Pour une Suisse libre et sûre (UDC)

– le très « je-m’occupe-des-pauvres-même-si-mon-électorat-fait-partie-de-la-classe-moyenne-éduquée-et-friquée » du Pour toutes et tous, sans privilèges (PS)

– le très fédérateur « on-est-tous-ensemble-sur-le-même-bateau-ce-qui-compte-c’est-d’être-libre-même-si-c’est-moins-chouette-d’être-pauvre » du Avancer ensemble des Libéraux-Radiaux (PLR)

– le très typographique « on-est-au-centre-et-on-picore-de-droite-à-gauche-bien-au-contraire » du Liberté et solidarité. Nous sommes le trait d’union (Parti démocrate-chrétien, PDC)

– le très « on-se-met-au-vert-et-plus-vite-que-ça » du Ici et maintenant : votons pour le climat ! (Les Verts)

– le très « on-est-jeunes-battants-entrepreneurs-bobos-geeks-écolos » du Créateurs d’avenir (Parti vert’Libéral Suisse, PVL)

– le très « on-est-bourgeois-mais-on-a-aussi-nos-pauvres » du PBD. Le juste milieu (Parti Bourgeois-Démocratique de Suisse, PBD)

– le très « on-est-chrétien-évangélique-et-on-ne-veut-pas-que-les-gens-se-suicident » du Par passion pour l’humain et pour l’environnement. Pour la justice, la durabilité et la dignité humaine (Parti évangélique suisse, PEV)

– le très « y-en-a-marre-de-ces-étrangers-vive-l’armée-Patron-tu-m’en-reverses-un-pour-la-route » du Un mouvement pour le peuple (Lega dei Ticinesi, LdT)

– le très « à-mort-le-grand-capital-no-pasarán-vive-le-Che » du Nos vies valent mieux que leurs profits ! Nous défendons les grandes causes, surtout celles des petits ! du Parti suisse du Travail – Parti ouvrier et populaire,PST-POP)

– le très « Genève-über-alles » du Ni gauche ni droite, Genève d’abord ! (Mouvement Citoyens Genevois, MCG).

Bon, maintenant vous avez tous les éléments pour voter, alors un conseil :

COUP DE SAC ! FAITES PENCHER LA BALANCE !

Éloge du boui-boui : les Bains des Pâquis, l’autre Genève internationale

Vous voulez connaître une Genève internationale sympa ? Oubliez ONU, OMS, OIT, OMC, ONG et tous les autres trucs en O majuscule, avec leurs personnels de toute provenance qui rechignent à goûter la longeole – du porc agrémenté de fenouil, la saucisse genevoise par excellence – et snobent les cardons ou le soufflé tout aussi genevois pour grignoter des plats lights internationaux fadasses en sirotant d’improbables drinks colorés dans des endroits aussi chers qu’aseptisés et aussi faussement chics que vraiment tocs.

LA GENÈVE OFFSHORE

Profitez plutôt de l’été pour faire une incursion sur le lac, presque au milieu de la rade, aux Bains des Pâquis, un vrai territoire genevois pur jus, avec ses plages de gravier, ses solariums, ses douches, ses cabines et son excellente fondue servie toute l’année, même par 40º à l’ombre, dont le caquelon – un melting-pot s’il en est – est le symbole tout trouvé pour cet espace offshore, dans le sens littéral du terme.

Hors frontières et profondément démocratiques et tolérants, presque un symbole absolu de Genève, les Bains des Pâquis sont restés un lieu où se côtoient d’un linge à l’autre toutes les classes sociales, les sexualités, les races, les ethnies et les sexes, dans une ambiance bon enfant et dans une camaraderie forcément saine, puisque, par ces temps de canicule, on s’y rue en foule le temps d’un week-end pour s’y ébattre dans le lac, puces de canard ou pas.

FAÇON GUINGUETTE (AVEC ACCORDÉON)

Entendons-nous : sans compter la partie des bains traditionnellement et exclusivement réservée aux femmes, ce petit territoire libre a quand même ses hiérarchies et ses subdivisions sociologiques : les familles avec enfants se concentrent sur le début de la plage, côté Lausanne, alors que les branché(e)s bronzent et draguent plutôt sur les passerelles de bois face au jet d’eau et à la rade de Genève ou encore dans les espaces solariums.

Mais, à un moment ou à un autre, façon guinguette et dans un joyeux tohu-bohu, tout ce beau monde se retrouve à faire la queue au self-service et se mélange ensuite, coude à coude, aux grandes tablées de la vaste et belle terrasse posée sur le lac où, pour moins de Frs. 15.-, on peut savourer menu du jour ou grande salade accompagnés de délicieuses tranches de pain – où vont-il le chercher ce pain ? on veut le nom du boulanger – et sans obligation de consommer une quelconque boisson payante : même si la bière ou le rosé y coulent à flots, l’eau y est toujours gratuite (on croise les doigts).

POESIE – EISEOP

C’est toujours surprenant de constater que dans cette ville un peu trop internationaliste – et devenue hors de prix à cause de ça –, les habitants modestes, Genevois récents ou plus anciens, de toute origine et de toute provenance, continuent à survivre, à exister et à former une population à la fois profondément genevoise et vraiment populaire, dans le sens familial et joyeusement prolo du terme.

Comme si, au fil des siècles, plutôt qu’un ensemble de personne ou une classe sociale en particulier, certains endroits emblématiques de la ville – les Bains des Pâquis, le quartier des Pâquis, le quartier des Grottes, certains vieux théâtres de la rue de Carouge, certains cafés-restaurants disséminés par-ci par-là, en ville comme en campagne environnante –, secrétaient, maintenaient et perpétuaient l’esprit des lieux de toute une communauté, comme un antivirus à une volonté politique et à une modernité qui standardise et aseptise tout.

Une autre Genève, plus charnelle, plus simple, plus vivante, plus humaine, qui est tout aussi internationale que l’autre, le tout parfaitement symbolisé par ce « poésie – eisèop » en lettres minuscules accroché au plongeoir des cinq mètres, qu’on peut lire des deux côtés et qui rappelle Le Dehors et le Dedans, où Nicolas Bouvier, à la japonaise, exprimait en poèmes le stable et l’instable, mettant en parallèle paysages intérieurs et extérieurs, comme les deux côtés d’une même médaille.

Textes et photos: Sergio Belluz, 2019

P.S.

Du 22 juillet au 1er septembre, les Bains des Pâquis s’apprécient dès les AUBES, avec le magnifique festival organisé aux petites heures du matin – ou aux fins de nuits, selon le point de vue -, de 6 à 7 heures du matin.

Aubes Un festival magique et matinal…

On peut y assister à des présentations aussi éclectiques et aussi talentueuses que celles du cabaret d’Antoine Courvoisier et de Charlotte Filou (23 juillet), des musiques dansantes de l’Océan Indien, avec Les Pythons de la Fournaise (30 juillet), l’Ensemble Chiome d’Oro, ses cinq chanteurs, sa viole de gambe et son théorbe pour les sublimes Madrigaux de Monteverdi (8 août), de la musique classique persane avec Shadi Fathi & Sara Hamidi (10 août), Satie au lit (piano et voix) avec  Laurent Ecabert et Poline Renou (19 août) ou encore Sarcloret qui chante Dylan en version française (30 août).

Vous êtes prêt pour une aubade?

Le Suisse, un macho (mais ce n’est pas entièrement de sa faute)

Mes amies étrangères de toute provenance (Italie, Espagne, États-Unis, Colombie, Brésil), dont quelques-unes cadres « expats » de haut niveau dans des organisations ou des entreprises multinationales dont le siège fiscal se trouve opportunément sur notre territoire, me font toutes remarquer qu’elles sont surprises à la fois par le niveau de rustrerie ambiante, par le manque de femmes suisses à des niveaux de direction et par ce qu’elles pensent être le manque d’ambition de la femme suisse en général.

C’est sûr, on n’associe pas nécessairement le mot « macho » – qui fait naître des visions de latin lover poilu, dépoitraillé, avec gros colliers en or d’où pend, entre autre une Vierge éplorée (cadeau de La Madre) et, peut-être, une dent de requin ou tout autre talisman lié à la virilité – avec le Suisse moyen plutôt discret, réservé, voire pudibond dans sa mise et son comportement, même si la chevalière n’a pas complètement disparu de nos contrées et même si la bague tête-de-mort ou tout autre joyau rock, avec ou sans tatouage(s) assorti(s), est très tendance, comme on dit dans les grands magasins.

LA SUISSE, PAYS MARTIAL

Mais on n’associe pas non plus notre pays, officiellement neutre (depuis 1515 proclament les nationalistes, depuis 1848 corrigent les réalistes) à une nation martiale, malgré une longue tradition militaire mâle qui, si elle est née d’une nécessité absolue – cette neutralité imposée par les pays environnants puis revendiquée par orgueil, il a bien fallu la défendre –, a profondément imprégné le pays et les mentalités, et notre système de milice, avec ses soldats à vie (recrues, soldats, gradés, réservistes), n’arrange pas les choses.

Rappelons qu’il n’y a pas si longtemps, un homme qui n’avait pas fait son service militaire obligatoire était un raté, et que, jusqu’à aujourd’hui encore, une carrière militaire – sous-entendu : où l’on apprend à diriger et à dominer, quelles que soient les autres compétences – assurait à coup sûr un siège très rémunérateur dans les instances dirigeantes, en politique ou à la tête des plus grandes entreprises ou des plus prestigieux conseils d’administration (souvent, les trois à la fois).

LE TREILLIS, UNE GROSSE BARRIÈRE

C’est à se demander si, en Suisse, le fameux « plafond de verre », si difficile à dépasser pour les femmes, n’est pas composé, en grande partie, de treillis militaire, un machisme  inconscient, profond et historique, une sorte de Surmoi national, dans lequel ont pataugé, bon gré mal gré, les hommes comme les femmes, ce qui expliquerait pourquoi plusieurs changements de générations n’arrivent pas à faire évoluer la situation aussi vite qu’on le voudrait.

Sans parler d’égalité – un terme qui porte à confusion et qui touche des domaines très controversés, tant du côté des femmes que des hommes –, mais d’équité pour tous les citoyen(ne)s, quels que soient leur genre et leur sexe, on a beau se dire qu’on est dans une des démocraties les plus représentatives du monde, dans tous les sens du terme, et une des plus prospères malgré des disparités criantes, notamment du côté des femmes, on ne peut s’empêcher de remarquer que côté salaires, en particulier, l’équité n’est encore pas appliquée, et que côté mentalité, ça bouge lentement, très lentement.

LA CONSTITUTION, TOUJOURS LA CONSTITUTION…

Rappelons une fois encore que notre Constitution – on se demande bien à quoi elle sert, j’en ai parlé dans un article précédent (Pauvreté en Suisse, aide sociale, crise du logement: et la Constitution, bordel?) –  stipule dans son Article 8 que « Tous les êtres humains sont égaux devant la loi », et ça vaut donc autant pour les citoyens que pour les citoyennes, et que « Nul ne doit subir de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de son âge, de sa langue, de sa situation sociale, de son mode de vie, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques ni du fait d’une déficience corporelle, mentale ou psychique », et, je souligne, que « L’homme et la femme sont égaux en droit. La loi pourvoit à l’égalité de droit et de fait, en particulier dans les domaines de la famille, de la formation et du travail. L’homme et la femme ont droit à un salaire égal pour un travail de valeur égale. »

Vous avez dit démocratie ?

P.S.

J’aimerais aussi rappeler qu’être féministe n’est pas réservé aux femmes, et que chaque homme est concerné, qu’il ait fait ou pas son service militaire : rien d’abstrait, rien d’idéaliste, ce sont les droits de la mère, de la soeur, de l’amie, de la petite amie, de l’épouse et de toutes les femmes de la famille étendue dont il est question.

De même, j’aimerais lancer un appel aux dirigeants des différentes entités, privées ou publiques, et aux responsables des différents Départements des Ressources Humaines : il y a un travail de première urgence à effectuer dans chaque organisation et dans chaque entreprise au sujet de la politique salariale, et notamment remettre à plat  toute la grille salariale afin d’appliquer la règle « À travail égal, salaire égal » pour que les disparités, dans ce domaine-là, au moins, ne soient plus qu’un mauvais souvenir.

VIVE LES MEUFS!

Je signale aussi, pour les hommes comme pour les femmes, que la série MEUFS, de la réalisatrice Josépha Raphard, est absolument passionnante, qui traite de l’évolution de la condition féminine en rapport avec l’évolution de la condition masculine.

C’est comme si, en tant qu’homme, on discutait avec sa meilleure amie de choses très personnelles qu’elle ne nous avait jamais vraiment confié avec autant de sincérité.

D’une certaine manière, cette série web prend brillamment le relais du travail vidéo et féministe accompli par la grande documentariste suisse Carole Roussopoulos, à qui j’ai rendu hommage dans plusieurs articles précédents (Valaisanne, de gauche et féministe: Carole Roussopoulos ou la vidéo militante1969, année érotique (mais pas pour tout le monde) et Féminisme sixties vs Féminisme Post-Millenial)

 

Pauvreté en Suisse, aide sociale, crise du logement : et la Constitution, bordel ?

On l’oublie, mais la pauvreté n’est pas nouvelle en Suisse. Tout au long de son histoire – qu’on la fasse remonter à la création de l’État fédéral de 1848, ou qu’on place la date bien avant – ce pays a toujours eu une couche de population pauvre, miséreuse même, comme en témoignent, dès la fin du XIXe , de très nombreuses photographies prises sur l’ensemble du territoire.

Mme Roland, dans son Voyage en Suisse en 1787, note ceci, à propos de la mendicité dans le canton de Berne :  « Nous fûmes assaillis sur notre route par des enfants qui nous offraient des bouquets de fraises, de cerises et de fleurs ; quelque douce que soit cette manière d’intéresser, et de solliciter de légers dons, cependant j’étais attristée de l’idée de misère qu’elle venait éveiller : j’ai appris que cette coutume des enfants envers les étrangers, assez générale dans le canton de Berne, n’était pas l’effet du besoin, mais seulement d’une mauvaise habitude, et sans doute d’un relâchement dans les mœurs dont le gouvernement devrait maintenir l’austérité. »

On remarquera, au passage, la manière, inchangée à ce jour, dont les autorités  nient le problème, qu’elles mettent – déjà – sur le compte d’une malhonnêteté foncière de la part de ceux qui demandent de l’aide.

Vous me direz, comme si ça excusait et justifiait tout, que la pauvreté existe partout, et que, dans un pays riche comme le nôtre, le pauvre vit dans de meilleures conditions qu’ailleurs.

Dans mon expérience, c’est loin d’être vrai, et je ne pense pas nécessairement à la Scandinavie ni aux Pays-Bas. Le Canada et l’Australie sont connus pour leur  accueil des immigrants, pour leur investissement dans l’éducation, équitable pour tous – combien de pourcentage d’étudiants de classes modestes dans nos Universités ? – et pour leur système social généreux, aide au logement comprise.

On sait moins que la Colombie, par exemple, propose depuis longtemps des programmes d’accès à la propriété pour les familles modestes ou que l’Espagne et Chypre ont un système de santé gratuit et universel sur le modèle de la sécurité sociale française, cette derniere incluant en plus les frais dentaires de base.

LA SUISSE DÉTESTE SES PAUVRES

Il me semble qu’en Suisse, le problème est en partie lié à quelque chose de fondamentalement culturel – un puissant Surmoi, diagnostiquerait Freud – dans la manière de percevoir, de considérer et de traiter les pauvres, toutes ces femmes et ces hommes qui, pour la plupart, se battent pour s’en sortir et qui, toute leur existence, pour une raison ou pour une autre, doivent se contenter de survivre dans des conditions matérielles perpétuellement stressantes.

Qu’on touche ou non une aide sociale ou un chômage octroyés de toute façon avec parcimonie et circonspection – le pauvre est forcément un profiteur, il ne faudrait pas l’habituer à recevoir de l’argent sans l’avoir mérité –, on est dès le départ soupçonné de tricherie, d’incapacité, d’incurie, on est culpabilisé, on devient un citoyen de seconde zone à qui on fait constamment la morale sur la façon dont on devrait mener sa vie si on était une personne normale, c’est à dire pas pauvre.

D’ailleurs si on est pauvre, c’est qu’on n’aime pas travailler ou qu’on ne travaille pas assez, qu’on a une mentalité d’assisté, et un long etcétéra de clichés vieux comme Calvin qui mettent pauvreté et péché dans le même sac.

LE FICHAGE, UNE MALADIE NATIONALE

J’écris ça en pensant en particulier à la « Modification de la loi fédérale sur la partie générale du droit des assurances sociales (LGPA) » qui a été acceptée par le peuple suisse en novembre 2018.

Cette modification permet légalement aux assurances sociales, à la police, au Ministère public et au Service de renseignement d’espionner les pauvres dans la rue et chez eux via les vidéocaméras, les drones, « les enregistrement visuels et sonores au moyen de microphones directionnels, de dispositif de visée nocturne, d’écoutes clandestines, etc. » (sic), sans compter le piratage du GPS ou de l’ordinateur personnel de l’assuré, ou l’ouverture de son courrier postal ou électronique.

Notez qu’en ce qui concerne l’État, c’est une manière d’officialiser et de légaliser un espionnage qui, dans le privé, existe déjà, et depuis de très nombreuses années, même, comme le révèle un article du Temps daté du 11 janvier 2019 (Ficher les mauvais payeurs? Rien de plus simple en Suisse).

On y apprend, si on ne le savait pas, que le Big Data ne date pas d’hier et qu’il existe des bases de données  d’entreprises privées – CRIF, Creditreform, Intrum Justitia, Bisnode… – qui font leur argent en mettant à disposition de l’État ou d’organismes commerciaux des portraits économiques très précis sur chacun de nous en croisant toutes les informations disponibles, qu’elles soient libres d’accès (feuilles d’avis officielles, registres du commerce) ou censées être protégées et confidentielles (factures de cartes de crédit, rappels, commandements de payer, poursuites, actes de défauts de biens).

Si ça vous rappelle un certain scandale pas si lointain où un 10% de la population  suisse était dûment fiché pour de prétendues raisons de défense nationale, ce n’est pas fortuit, le pauvre, qu’il soit suisse ou étranger, comptant, c’est bien connu, parmi les ennemis nationaux les plus dangereux (ce n’est plus le Russe, devenu aujourd’hui un bon client qui vient dépenser son argent chez nous, en particulier dans l’immobilier de luxe).

PAS D’ARGENT, PAS DE LOGEMENT

Inutile de dire que ces informations ont une incidence directe sur tous les individus  modestes qui ont le malheur d’être fichés pour une raison ou pour une autre, en particulier en ce qui concerne ce besoin de base qu’est un logement décent avec un loyer abordable.

Et s’il est un facteur socioculturel spécifique à la Suisse pour près de 70% de la population, c’est bien le fait d’être obligé de vivre toute son existence en tant que locataire, d’être à la merci de gérances qui font leur propre loi, et de n’avoir que très difficilement accès à la propriété, à part dans de rares cantons comme le Valais, le Tessin ou les Grisons.

En Suisse, si on calcule bien, ça fait près de cinquante ans – ça remonte au moins à la crise du pétrole de 1973 – qu’un besoin aussi fondamental que celui d’avoir un logement accessible financièrement reste un problème pour une majorité de la population, un problème aussi chronique que les hausses continues des primes d’assurances maladie.

Vu la constante augmentation des loyers, la spéculation immobilière effrénée dans la construction d’appartements de luxe sur l’ensemble du territoire, y compris dans de rares poches encore accessibles financièrement mais qui ne perdent rien pour attendre et qu’on arrive presque à faire passer pour des Caraïbes potentielles – à la Vallée de Joux, les illustrations d’une campagne de vente d’appartements de luxe feraient presque croirequ’on y vit comme à Cancún… –, une majorité de Suisses tirent le diable par la queue et le loyer est un facteur-clé de cet appauvrissement.

LES GÉRANCES OU LES SERFS FACE À L’ARROGANCE DU SEIGNEUR

Étant donné la pénurie générale d’appartements à louer, et la pénurie encore plus forte d’appartements à loyers modérés, y compris dans la catégorie des appartements subventionnés par l’État, certaines gérances, à part la création plus ou moins officielle de « Clubs coupe-files » – on paie une somme pour avancer plus vite sur une très longue liste d’attente – vont jusqu’à suggérer fortement aux candidats des lettres de motivation aussi enthousiastes que celles qu’on envoie aux entreprises pour un emploi qu’on aimerait obtenir.

Parce qu’on n’a pas le choix, on se retrouve à rédiger des choses du style « Madame, Monsieur, mon mari, mes deux enfants et moi-même serions très intéressés par le magnifique studio borgne de 15m2 au 8e étage sans ascenseur que vous mettez à disposition sur vos listes pour le prix de Frs 1200.- sans les charges, stratégiquement situé à environ 15 km de notre lieu de travail, mal desservi par les transports publics et qui ferait notre bonheur absolu ». J’exagère à peine.

Cette arrogance ne s’arrête pas là, puisqu’en position de force, ces même gérances haussent systématiquement (et quel que soit leur état) les loyers des appartements à chaque nouveau locataire et n’appliquent jamais spontanément les baisses de loyer liées aux baisses des taux d’intérêts.

Certaines gérances, en toute impunité, se permettent par ailleurs toutes les interprétations et toutes les entorses possibles au Code des Obligations, sachant qu’une majorité de locataires modestes et en position de faiblesse, n’a pas les moyens financiers de contester une décision – la justice coûte cher, nous ne sommes pas tous égaux devant la loi, surtout quand il faut se défendre… –, et ne va pas oser réclamer quoi que ce soit de peur de se retrouver sur une liste noire qui lui rendra la recherche d’un appartement encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà.

Cette liste noire, les gérances jurent qu’elle n’existe pas, que c’est un pur fantasme. Par exemple, dans un récent article du 4 février 2019, toujours dans Le Temps (Le droit du bail, objet de discorde), un directeur de gérance déclarait sans rire : « Parler de liste noire est absurde, un simple système de gestion offre une traçabilité sur les dégâts et les contentieux. »

J’aime beaucoup « traçabilité ».

LES DETTES, UN STIGMATE À VIE

Cette « traçabilité » est aussi vérifiable sur le très officiel Certificat de l’Office des Poursuites, que les gérances exigent, dont elles se chargeaient autrefois à leur frais et qui est aujourd’hui à la charge du locataire potentiel.

Il vaut dans les Frs 20.- et n’a qu’une validité de trois mois, après lesquels il faut le renouveler. Je vous laisse calculer les frais à long terme en cas de recherche désespérée de logement.

Sur le mien, par exemple, l’Office des Poursuites du District de Lausanne atteste que  (je souligne les passages les plus marquants) « la personne désignée (…) ne fait pas et n’a pas fait l’objet de poursuite. Elle n’est pas et n’a pas été sous le coup d’acte de défauts de bien »

En gros, on peut demander : « Est-ce que cette personne a des dettes ? » et la réponse sera oui ou non. On peut compléter la question par : « Est-ce que cette personne a eu des dettes ?». Si la réponse est oui, et même si ça fait trente ans qu’elle est remboursée, vous êtes fichés quand même.

En somme, en Suisse, dès que vous apparaissez négativement dans le système, à cause d’un divorce, d’un décès, d’une maladie ou de n’importe quel autre aléa de la vie, c’est une tache pour ainsi dire indélébile qui ressemble beaucoup au concept de « prédestination » sélective chère à Calvin.

LA PAUVRETÉ, UNE QUESTION DE MOTS ?

Dans un autre article du Temps en date du 10 avril 2018 (La Suisse compte plus de 600 000 pauvres, et la tendance est à la hausse), on signalait  qu’en 2016, selon les derniers chiffres mis à disposition par l’Office fédéral de la statistique, on estimait à 7,5% le nombre de Suisses pauvres, c’est à dire environ  460 000 personnes, auxquels il faut ajouter quelques 140 000 ‘working poors’, euphémisme anglosaxon peu transparent et bien pratique qui regroupe tous ceux qui, toute leur vie, tirent le diable par la  queue sans aucun espoir d’amélioration.

En clair, la seule différence entre un ‘working poor’ et un pauvre tout court, c’est que le pauvre peut toucher une aide sociale – qui rappelons-le est un droit et non une charité – et que cette nuance entre pauvre et ‘working poor’ est basée sur la définition administrative et officielle très précise du seuil de pauvreté en Suisse, un barème mis au point, selon le même article, par la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) : Frs 2247.- par mois pour une personne seule et Frs 3981.- (ce franc fait toute la différence) pour un couple avec deux enfants.

Ces chiffres arbitraires de Frs 2247.- et de Frs 3981.- par mois, c’est ce qui est considéré officiellement comme le ‘minimum vital’ avec lequel on est censé pouvoir survivre en Suisse et qui détermine si on a droit ou non à une aide sociale.

Pourquoi Frs 2247.- et Frs 3981.- ? Est-ce que c’est une moyenne calculée arbitrairement en combinant la valeur du panier opulent de la ménagère zurichoise, avec celui plus modeste de la Tessinoise et celui, intermédiaire, de la Vaudoise ? Mystère. En tout les cas, c’est largement en-dessous du coût réel de la vie, toutes régions confondues.

De toute façon, qu’on soit en dessous ou juste en dessus de ces sommes, qu’on touche ou non une aide sociale, ça fait quand même plus de 600 000 pauvres, soit presque la population de la première ville de Suisse, Zurich sans ses banlieues, dans un pays qui se vante d’être le plus riche du monde…

LA VIE EN SUISSE AVEC FRS 2247.-

C’est à partir de ce minimum vital de Frs 2247.- par personne qu’on est censé pouvoir se débrouiller sans aide, par exemple pour trouver un appartement dans une situation d’éternelle crise du logement.

Le terme de « crise » est d’ailleurs inadéquat : à partir d’une certaine durée, ce n’est plus une crise, c’est une donnée stable.

Aujourd’hui, dans les villes, quelque chose comme une simple chambre sans salle de bain individuelle ni cuisine, se deale au minimum à Frs 800.- par mois. Pour un appartement, il faut s’attendre à un loyer qui, pour la plupart des gens modestes, est devenu exorbitant et doit avoisiner les 50% du salaire, loin des 30% censés être supportables. Si on part à la campagne, c’est légèrement moins cher, mais c’est largement compensé par le prix des billets de trains.

C’est sur ce même minimum vital qu’on est aussi censé pouvoir payer sa facture d’assurance maladie obligatoire qui, selon les cantons, atteint facilement les Frs 500.- par mois et encore, avec une franchise minimale qu’on menace d’augmenter bientôt et qu’il faut payer de sa poche au moindre traitement.

Un ‘working poor’, pour économiser sur sa note, est forcé d’opter pour une franchise pouvant aller jusqu’à Frs 2000.- – à peu près le montant du minimum vital – et, souvent, préfère ne pas se faire soigner de peur d’avoir à débourser ces Frs 2000.- qu’il faut bien trouver quelque part en cas de coup dur, avec le risque de s’endetter et de passer dans la catégorie des non-solvables et tout ce que ça implique de déchéance sociale.

Il est bien entendu qu’avec un budget pareil, les soins dentaires sont hors de question…

ON DEMANDE DES STATISTIQUES UTILES

Rappelons aussi que les statistiques officielles concernent les pauvres déclarés, et on sait bien qu’en Suisse, par ignorance, par honte, par angoisse d’être fichés à vie, beaucoup de gens en situation précaire échappent au système et ne sont pas comptabilisés officiellement.

C’est pourquoi on aimerait bien disposer de statistiques officielles plus précises sur la situation générale, et notamment connaitre de manière globale et détaillée le pourcentage et le nombre total de personnes en Suisse, qui, au niveau fédéral, cantonal et communal, toutes régions confondues, touchent, à un degré ou à un autre, une aide de l’État.

Hormis le chômage – qui n’est pas une aide sociale mais une assurance dont les cotisations sont payées chaque mois par tous les salariés et dont on reçoit les compensations en cas de perte d’emploi – ces aides se déclinent en subsides pour le logement ou pour l’assurance-maladie, assistance sociale, revenu mensuel d’insertion, logements subventionnés ou encore prestations complémentaires à cause d’une retraite minimale.

Selon le pourcentage total de gens assistés par rapport à l’ensemble de la population, il y aurait à réfléchir sur le sens d’un système politique et économique qui préfère subventionner une grande partie de sa population plutôt que de demander des comptes aux florissantes entités privées (assurances, gérances, entreprises immobilières en particulier) qui sont à l’origine du problème et qui, souvent, réclament systématiquement moins d’État tout en trouvant normal que l’État prenne en charge tous les dégats collatéraux qui leur permettent de faire de juteux bénéfices.

À QUOI SERT VRAIMENT L’ASLOCA ?

Dans ce domaine, une institution comme l’Association Suisse des Locataires (ASLOCA) aurait un rôle primordial à jouer, dont les activités de lobbying à un niveau national pourraient être plus utiles et un peu mieux ciblées qu’une énième initiative visant à améliorer le sort du locataire et vouée à l’échec, par exemple celle d’octobre 2018, évidemment rejetée sans états d’âme par la commission chargée de son examen préalable.

On se demande quelquefois – malgré les grandes déclarations de son président, Carlo Sommaruga, socialiste de longue date et Conseiller national depuis 2003 – si ces initiatives pour un logement abordable qui n’aboutissent jamais ne sont pas juste un prétexte publicitaire, une manière de se profiler politiquement sans trop se mouiller non plus pour ne pas braquer certains milieux économiques qui décident de tout, y compris de quel parti a le droit de siéger au Conseil Fédéral.

Car fait-elle totalement son travail, cette ASLOCA ? C’est sûr, en échange d’une cotisation annuelle ses membres peuvent consulter – sans garantie de succès – des avocats-juristes au sujet des articles de lois du Code des Obligations dans le cas d’un litige avec une gérance ou peuvent encore s’inspirer de ses conseils sur la procédure à utiliser pour obtenir une baisse de loyer liée à la baisse des taux d’intérêts.

POUR UNE NOUVELLE ASLOCA

Mais on aimerait, par exemple, qu’à chaque illégalité commise, l’ASLOCA fasse du bruit dans tous les médias – des médias qui ne font d’ailleurs par leur travail dans ce domaine, en particulier dans le social, malgré tout le blabla sur la préférence donnée à l’info de proximité – et qu’elle emploie, toujours en tant qu’institution, ses juristes-avocats pour porter l’affaire devant les tribunaux, intenter systématiquement des procès aux gérances qui ne respectent pas la loi, et mettre fin à une impunité qui dure depuis trop longtemps.

On verrait bien l’ASLOCA déposer une initiative visant à obliger les gérances à convertir en appartements une majorité de bureaux vides depuis des années, dont beaucoup étaient de toute façon des appartements à l’origine, en particulier dans les centres villes.

On aimerait aussi que l’ASLOCA, dans ses activités de lobbying, dépose une initiative nationale visant à exiger la protection et le respect de la sphère privée contre l’emploi abusif des données récoltées sur les locataires.

De même, on aimerait bien que l’ASLOCA, en tant qu’institution d’obédience socialiste, promeuve une vraie égalité des chances de chaque candidature de locataire face aux gérances, par exemple en proposant une initiative pour que les demandes de logement se déposent uniquement via un formulaire unique et sans autre paperasse, sur le modèle des CV anonymes qui mettent toutes les candidatures sur le même pied, afin de faire cesser les exigences arbitraires et multiples actuellement en cours, source d’abus et de ségrégations de toutes sortes, qu’elles soient économiques ou raciales.

Enfin, depuis le nombre d’années que dure cette situation, on se demande bien pourquoi l’ASLOCA, et le Parti Socialiste dans la foulée, qui tous deux ne manquent pourtant ni d’avocats, ni de juristes, ni de politiciens en mal de programme électoral, n’ont pas songé à déposer une plainte collective et à attaquer légalement la Confédération et les Cantons pour non-respect et non-application de la Constitution, qui est à la base de notre État de droit ?

ET LA CONSTITUTION, BORDEL ?

 Car elle est fondamentalement anticonstitutionnelle, par exemple, cette « Modification de la loi fédérale sur la partie générale du droit des assurances sociales (LGPA) » qui a été acceptée par le peuple suisse en novembre 2018 et qui permet d’espionner les assurés sociaux qui, justement, sont en nombre exponentiel, vu la difficulté pour se loger, le prix du logement et les coûts de l’assurance maladie, entre autres.

(Je mets en gras les passages qui me semblent cruciaux)

Au Chapitre 1 de la Constitution, dans la partie intitulée « Droits fondamentaux », l’article 13 (« Protection de la sphère privée ») stipule que :

  1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile, de sa correspondance et des relations qu’elle établit par la poste et les télécommunications.
  2. Toute personne a le droit d’être protégée contre l’emploi abusif des données qui la concernent. »

En ce qui concerne la lutte contre la pauvreté, la Constitution, dans ces mêmes « Droits fondamentaux », du Chapitre I l’article 12 (« Droit d’obtenir de l’aide dans des situations de détresse »)  est aussi très claire sur le droit à l’aide sociale :

« Quiconque est dans une situation de détresse et n’est pas en mesure de subvenir à son entretien a le droit d’être aidé et assisté et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine. »

De même, en ce qui concerne le logement et les assurances maladie, la Constitution, à l’article 41 de son Chapitre III (« Buts sociaux ») est très claire :

1 La Confédération et les cantons s’engagent, en complément de la responsabilité individuelle et de l’initiative privée, à ce que:

a) toute personne bénéficie de la sécurité sociale;

b) toute personne bénéficie des soins nécessaires à sa santé;

c) les familles en tant que communautés d’adultes et d’enfants soient protégées et encouragées;

d) toute personne capable de travailler puisse assurer son entretien par un travail

qu’elle exerce dans des conditions équitables;

e) toute personne en quête d’un logement puisse trouver, pour elle-même et sa famille, un logement approprié à des conditions supportables;

f) les enfants et les jeunes, ainsi que les personnes en âge de travailler puissent bénéficier d’une formation initiale et d’une formation continue correspondant à leurs aptitudes;

g) les enfants et les jeunes soient encouragés à devenir des personnes indépendantes et socialement responsables et soient soutenus dans leur intégration sociale, culturelle et politique.

2. La Confédération et les cantons s’engagent à ce que toute personne soit assurée contre les conséquences économiques de l’âge, de l’invalidité, de la maladie, de l’accident, du chômage, de la maternité, de la condition d’orphelin et du veuvage.

3. Ils s’engagent en faveur des buts sociaux dans le cadre dValaise leurs compétences constitutionnelles et des moyens disponibles.

4. Aucun droit subjectif à des prestations de l’Etat ne peut être déduit directement des buts sociaux.

Au final, qui sont ceux qui profitent et qui abusent du système ? Pas les pauvres, à mon avis.

 

Photo de couverture d’un ouvrage de Marie-France Vouilloz Burnier sur l’évolution de la santé en Valais entre 1815 et 2015