Une apocalypse de série B ?

Dans le monde entier, pour les médias comme pour les réseaux sociaux, pour les états comme pour la société civile, ce coronavirus, ou plutôt cette (féminin) Covid-19, aura au moins servi d’excellent MacGuffin, comme dirait Alfred Hitchcock.

MACGUFFIN

MacGuffin ? Mais oui, vous savez, cette astuce de scénario (des plans secrets, un collier mystérieux, un trésor caché…)  qui permet le déroulement de l’histoire, sert de prétexte à faire un portrait de société, et révèle les personnages qui y sont confronté.

Une grande partie des films et des séries télévisées, américaines en particulier, doivent leur succès au MacGuffin, à commencer par le célébrissime et culte L’Invasion des profanateurs de sépultures (1956) – The Invasion of the Body Snatchers, « L’Invasion des dérobeurs de corps », le titre original, est plus parlant –, mais aussi, en 1968, le glauque Les Envahisseurs (« David Vincent les a vus »).

Dans les deux cas, l’humanité est confrontée à une invasion secrète et meurtrière d’extraterrestres s’emparant insidieusement de la Terre, ce qui crée un terrible climat d’angoisse – on sait qu’ils sont là mais on ne sait pas qui en est – et révèle les comportements humains face au danger (la peur, la lâcheté, la solidarité, le courage, le sacrifice). Ça vous rappelle quelque chose ? Remplacez invasion extraterrestre par Covid-19 et vous aurez un résumé de l’air du temps.

Dans mon Journal je notais ceci, au 10 mars 2020 : « Une ambiance de fin du monde, ces temps-ci, une épidémie, le ‘coronavirus’, partie d’une région de Chine, s’est rapidement propagée partout et panique le monde entier : on n’a pas de vaccin pour l’instant, le nombre de personnes affectées augmente rapidement, certains pays sont très touchés, la Chine d’abord, mais aussi l’Italie, avec quelque chose comme 300 morts. Les mesures prises (isolement, mesures d’hygiène) n’ont pas endigué l’épidémie. La France était en alerte 2, l’Italie interdit aux habitants du Piémont et du Veneto de sortir du pays (mais les frontaliers peuvent aller travailler en Suisse, on se demande bien pourquoi ?). En Italie, c’est à un tel niveau que les médecins disent choisir qui va recevoir un traitement en priorité. Autant dire que les vieux ne vont pas être la priorité… ».

À CHAQUE COMMUNAUTÉ SON APOCALYPSE

Ce cruel MacGuffin épidémique, aura permis de constater que l’angoisse – et le secret désir, peut-être – de l’Apocalypse n’est pas en contradiction avec le maintien de tous les communautarismes possibles.

Les religieux sectaires y ont vu une punition pour toute une série de péchés impardonnables, dont l’homosexualité (elle même un virus contagieux, c’est bien connu).

De son côté, le collectif LGBTQ+ a sonné l’alarme au sujet des effets collatéraux du coronavirus sur les jeunes gays confinés dans leurs familles.

Les féministes ont souligné que les pays où la situation avait été la mieux gérée étaient des pays dirigés par des femmes, tout en poussant un cri d’alarme au sujet du danger accru de violence domestique en période de confinement.

Les nationalistes ont partout souligné avec vigueur que les mesures prises étaient bien meilleures et bien plus intelligentes dans leur propre pays que dans tous les autres pays.

Les anti-nationalistes ont rétorqué que pas du tout, que des pays bien plus efficaces – la Chine, la Corée ou Singapour – avaient osé braver leur opinion publique respective et prendre les décisions adéquates.

Les évangélistes-conservateurs ont loué la politique de non-intervention absolue du Président Trump aux États-Unis comme du président Bolsonaro au Brésil, où l’on a le courage de viser l’immunité de groupe en laissant Dieu reconnaître les siens.

Quant aux écologistes, climatologues, éthologues, spécistes, végétariens, végétaliens, vegans ou encore allergiques au gluten – et même si on sait bien que les virus sont vieux comme le monde et qu’ils sont aussi dévastateurs et meurtriers pour la nature et pour les animaux que pour les hommes – l’arrivée de cette pandémie leur aura au moins permis de se lâcher et d’y voir une punition méritée que l’homme aura bien cherchée avec sa surpopulation, ses activités économiques, sa mondialisation, sa pollution et sa cruauté envers la nature et les animaux.

Les mêmes feront remarquer à juste titre qu’on a enfin pu voir des montagnes depuis le centre de New Delhi, que le ciel de Londres s’est complètement dégagé, que Los Angeles a retrouvé son vrai visage d’infinie banlieue pavillonnaire, que les dindons sont allés faire du shopping à la 5e Avenue, qu’une kangouroute a vidé sa poche en plein Opéra de Sidney, que Nessie a sorti sa petite tête au long cou pour scruter les rives de son Loch, qu’un dahu a parcouru en diagonale les pentes du Cervin et que de multiples dauphins se sont chamaillés, joyeux, dans les canaux de Venise, dans le port de Barcelone, et même du côté des Bains des Pâquis, à ce qu’il paraît (mais le témoin qui me l’a rapporté y a aussi vu des éléphants roses).

DES CHIFFRES, ENCORE DES CHIFFRES, TOUJOURS DES CHIFFRES

Cette impression de fin du monde a été particulièrement accentuée par un des premiers effets collatéraux de cette crise au niveau mondial et local : le développement, la présence continue et le constant rappel, dans les médias, réseaux sociaux compris, de courbes, d’infographies et de statistiques de malades et de morts – un peu moins des patients guéris… – sur toutes les plateformes. Une sorte de miroir morbide auquel il a été impossible d’échapper.

Un peu plus de deux mois plus tard, et en période générale de déconfinement progressif, en Europe du moins, les statistiques officielles mondiales du 22 mai 2020 de worldometers (lien)– qui valent ce qu’elles valent, sachant que les sources, les modes de calculs et les personnes inclues ou exclues diffèrent d’un pays à l’autre, sans compter les censures locales… – dénombrent 5 214 039 millions de contaminés, 2 094 143 de patients guéris et 334 997 morts. Pour l’Europe, au 16 mai, on en était, officiellement, à 1 869 225 cas et 165 407 décès.

Pour la Suisse, l’Office fédéral de la statistique, au 22 mai 2020, donne les chiffres suivants : 36 nouveaux cas pour un total de 30 694 cas et 1638 décès. Le quotidien zurichois Tages Anzeiger relevait il y a quelques jours que les morts sont répartie en 53% dans les EMS contre 47% à la maison ou dans les hôpitaux et calculait, en gros, que des 1638 décès recensés, 1560 avaient plus de 60 ans, et de ces 1560, 1120 dépassaient les 80 ans.

TOUT ÇA POUR ÇA ? OU LE MAUVAIS USAGE DES STATISTIQUES

Il fallait bien s’attendre à un retour de balancier, une fois la peur et le confinement obligatoire passés. Et ça n’a pas raté, les critiques pleuvent sur les mesures imposées par le Conseil fédéral : Quoi ? Tout ça pour une grosse grippe qui ne touche qu’1% de la population, en majorité des vieux ? Des chiffres si minables alors que des millions de gens meurent chaque jour de faim, de la malaria, d’un AVC, du cancer, etc.?

C’est sûr, dans l’absolu on peut même mettre en parallèle le nombre de morts dû à la Covid-19 avec le nombre de morts tout court et le résultat sera absolument dérisoire. Mais on peut difficilement comparer des chiffres liés à des pathologies connues, qu’on traite pendant des années et pour lesquelles on a des protocoles de soins et des médicaments avec ceux d’une épidémie inconnue à ce jour, qui fait des ravages partout en deux petits mois et pour laquelle aucun traitement et aucun vaccin n’est encore disponible.

Sous la plume de Benito Pérez, un excellent coup de gueule paru dans le Courrier du 21 mai 2020 (Le retour de la grippette, lien) corrige le tir et vient opportunément rappeler, tout comme le fait la sociologue franco-israélienne Eva Illouz, dans son article Depuis les ténèbres, qu’avons-nous appris ? (lien) paru dans le BibliObs du 11 mai 2020 – notamment la Leçon no 3 intitulée : Le néolibéralisme est vraiment nuisible à la santé – que si, dès janvier, la majorité des États, Suisse comprise, avaient pris en ligne de compte la gravité de la pandémie, et si, auparavant, tout le système sanitaire public n’avait pas été sauvagement restructuré pendant des décennies sous prétexte de rentabilité économique et de New Public Management, on aurait peut-être pu éviter le confinement et ses effets désastreux sur l’économie.

À part des exceptions comme la Nouvelle-Zélande,  la Bulgarie ou Malte, qui ont pris des mesures très tôt, la situation n’a été comprise par la majorité des gouvernements qu’à la mi-mars et les systèmes sanitaires ont dû, en sous-effectif chronique, faire face à une épidémie inconnue, sans vaccins, sans matériel adéquat, tant au niveau des masques pour les soignants que des appareils respiratoires disponibles pour les patients.

En Suisse, c’est donc au confinement qu’on doit ces 1% de morts (près de 2000 personnes quand même) un chiffre qui, sans mesure de confinement, serait facilement monté au dessus des 25 000, compte tenu d’une infrastructure hospitalière inadéquate et du facteur exponentiel qui fait qu’une personne malade en infecte au moins trois autres qui elles-mêmes en infectent au moins trois autres et ainsi de suite.

69, ANNÉE PANDÉMIQUE OU LA GRIPPE DE HONG KONG (DONT PERSONNE NE SE RAPPELLE)

Évidemment, une pandémie en rappelle d’autres et on ne peut s’empêcher d’aller chercher dans le passé des éléments qui éclairent le présent, notamment pour comparer à la fois l’impact de l’épidémie sur la population et l’utilité des mesures qui avaient été prises pour se protéger.

On évoque les 25 millions de victimes de la Peste Noire, qui a sévi de 1347 à 1352 ainsi que les 25 à 50 millions de victimes de la Grippe Espagnole (1918), on survole rapidement la Grippe de 1957, qui a fait d’énormes dégâts dans le monde, dont 30 000 morts en France, et on évoque la Grippe de Hong Kong (1968-1969), dont on se rappelle vaguement alors qu’elle a fait des ravages partout.

Comparaison n’est pas raison, mais si, quand même : dans un podcast passionnant (que vous trouverez à cette adresse), la journaliste Raphaëlle Rerolle, grande reporter au quotidien Le Monde, comparant la Covid-19 et les mesures prises à cet égard, s’est étonnée de la différence de traitement politique, économique et médiatique avec d’autres pandémies, en particulier celle de 68-69.

Premier étonnement : la Grippe de Hong Kong de 68-69 a fait plus d’un million de morts dans le monde, et de 30 000 à 35 000 en France, c’est à dire plus que les 28 332 décès comptabilisés en France confinée au 23 mai 2020, et pourtant plus personne ne semble s’en souvenir, y compris parmi les médecins qui étaient mobilisés à l’époque.

Cette grippe, partie en février 68 de Chine centrale a d’abord atteint Hong Kong, où elle a décimé la population, puis le Japon, l’Australie, l’Iran et les États-Unis, où elle a causé plus de 50 000 morts en trois mois.

En Europe, c’est surtout la deuxième vague, en décembre-janvier 1969-1970, qui va faire des ravages : 25 000 morts en France rien que pour le mois de décembre. L’Angleterre et l’Italie sont très touchées, cette dernière, selon des chiffres du Monde de l’époque, compte 15 millions de malades, ce qui va coûter des sommes astronomiques à l’économie italienne… Et pourtant, la télévision n’en parle qu’en passant et la presse écrite ne l’évoque que dans des entrefilets de cinq lignes. Quant au gouvernement, il ne se sent pas concerné, le thème n’est pas évoqué, il n’y a pas de mesure de santé publique.

DEUX POIDS, DEUX MESURES : LA NOTION DE SANTÉ PUBLIQUE

C’est l’occasion pour la journaliste de faire une passionnante analyse sociologique et de comparer les deux réactions ce qui, par contrecoup, vient expliquer en partie les raisons des mesures prises en 2020, qui ne sont pas une réaction exagérée à une grippette mais des décisions de santé publique visant à préserver la population.

Elle relève d’abord qu’à cette époque la France était un pays jeune – on l’a d’ailleurs bien compris en mai 68 – et que si l’épidémie de Hong Kong était arrivée dans un pays avec la même pyramide d’âge que la France de 2020, une population plus âgée, les morts auraient été multipliés par deux ou trois.

Elle signale aussi qu’en France, à cette époque, il n’y avait pas de réseau de surveillance de la grippe, seuls douze généralistes faisaient des pointages ponctuels.

Elle rappelle qu’un vaccin antigrippal existait mais avec 30% d’efficacité. Les laboratoires français n’avaient pas inclus la nouvelle souche et n’avaient pas fabriqué assez de doses. Les gens, sous-informés, se sont précipités sur les vaccins. À Lyon, par exemple on vaccinait à tour de bras sur les trottoirs (les étudiants en médecine avaient été réquisitionnés pour ça) et on se ruait sur les pharmacies à la recherche d’un traitement, causant une pénurie de médicaments.

Elle met l’oubli total de cette épidémie meurtrière sur le compte de plusieurs facteurs : on estimait que cette grippe touchait plutôt les personnes âgées, et la France était encore un pays jeune, la médecine n’était pas aussi perfectionnée qu’aujourd’hui – en 69-70, les 3 quarts des patients atteints de leucémie mouraient dans les 2 mois, 1% de la population survivait plus de 2 ans, contre 70% aujourd’hui –, et les politiciens de l’époque avaient connu la guerre et ses atrocités ce qui, par contrecoup, rendaient la mort par grippe plus dérisoire.

Ce qui a changé depuis, c’est le développement de la notion de Santé Publique dans le monde. En France, dès le début des années 70, des actions gouvernementales de prévention sont mises sur pied, en sécurité routière notamment, dans un pays qui comptait facilement 18 000 morts par année sur les routes. Puis sont venues les campagnes de prévention anti-tabac, par exemple.

Au fil des ans et des progrès de la médecine, le confort matériel et le rallongement de l’espérance de vie a modifié notre rapport à la mort. L’épidémie de Covid-19, et l’absence de traitement disponible, vient nous rappeler brutalement que tout n’est pas si simple et qu’on n’en a pas fini avec les épidémies…

CONSOMMER ET/OU PÉRIR, FAUT-IL CHOISIR ?

Alors, exagérées et inutiles, ces mesures de confinement ? Rappelons quand même que dans une société de consommation comme la nôtre, si les personnes qui travaillent paient par leurs impôts les prestations de l’État et les pensions des retraités, c’est l’ensemble de la population, tant les actifs que les retraités qui, en consommant, font qu’une économie fonctionne.

Sans mesures de confinement pour préserver à la fois la force de travail du pays et la consommation, que serait-il advenu de l’économie ? Quel impact économique, en Suisse et ailleurs, aurait alors eu cette hécatombe qui, cette fois, aurait touché à plus ou moins de degrés toutes les tranches d’âge, bloquant l’économie aussi bien qu’un confinement mais sans date limite?

Ce qu’on sait, en tout cas, c’est que les secteurs conservateurs de chaque pays, qui, aujourd’hui, poussent au déconfinement rapide et tous azimuts – mettant en avant, comme d’habitude, leurs propres intérêts économiques au détriment de la population et ne reculant devant aucune contradiction en réclamant plus d’intervention publique quand ça les arrange –, auraient déjà souligné à grands cris l’inefficacité d’un État, incapable de sauver l’économie, et auraient exigé un confinement immédiat…

Et confinement ou pas confinement, rappelons aussi que cette période n’a pas été mauvaise pour tout le monde d’un point de vue économique : à part l’enrichissement – aussi  exponentiel que n’importe quelle pandémie – des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple, etc.), à quoi viennent s’ajouter Zoom et toutes les technologies utiles pour le télétravail, il y a aussi les énormes bénéfices de tous les sites de commerce en ligne (Migros et Coop compris), et ceux des supermarchés, ces derniers au détriment du petit commerce.

On a aussi appris par des chiffres officiels relayés par la Radio Télévision Suisse (RTS) que le bénéfice trimestriel de l’UBS a augmenté de 40%, et que Novartis a eu une croissance d’environ 13% et un chiffre d’affaire de 12,28 milliards de dollars…

Une des solutions à la crise économique dans une société de consommation – pour autant qu’on veuille poursuivre dans cette voie, compte tenu des défis environnementaux qui n’ont pas disparu non plus – c’est d’endetter l’État pour relancer la consommation à tous les niveaux, notamment en allégeant les charges, en augmentant les salaires et en distribuant de l’argent aux citoyens pour qu’ils achètent à nouveau.

SELON QUE L’ON EST RICHE ET QU’ON PEUT TÉLÉTRAVAILLER…

L’arrêt brutal des activités économiques a mis en relief les fortes inégalités sociales de chaque société et a secoué l’ensemble de l’économie mondiale, provoquant de terribles dégâts en particulier dans les couches sociales les plus pauvres. Que ce soit en Inde, au Nigéria ou en Colombie, une grande partie de la population, qui dépend de son gain quotidien pour se nourrir, s’est vue privée de moyen de survie.

Aux États-Unis, c’est l’absence de protection sociale qui s’est fait cruellement sentir : les millions de chômeurs, les kilomètres de véhicules en file pour recevoir une distribution de nourriture rappellent les images de la terrible crise de 1929 et les longues queues à la soupe populaire.

En Europe, où la protection sociale est plus grande, ce sont, en France et en Angleterre, notamment, les disparités – en termes de contamination comme en termes de possibilités de confinement – entre les villes et les banlieues, et entre les quartiers chics et les quartiers pauvres.

Pour ce qui est de la Suisse, sans compter les petits indépendants – avec ou sans possibilité de télétravail – qui se sont retrouvés pendant deux mois à devoir payer leurs charges (loyers des locaux, AVS, assurances…) sans entrées d’argent, c’est officiellement les plus d’un million de personnes pauvres de notre pays qui sont concernées, 20% de la population, entre les 8% qui sont en dessous du minimum vital et les 12% qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique pour 2018 (vous trouverez ce rapport ici).

Officieusement, il faut encore y rajouter les milliers de travailleurs non déclarés – femmes de ménage, nounous, domestiques, ouvriers, jardiniers, hommes et femmes à tout faire dans le sens littéral du terme… – qui, partout en Suisse, collaborent sans aucune protection sociale à la prospérité du pays et qui sont soudainement apparus au monde entier dans des files d’attentes de plus d’un kilomètre pour recevoir de la nourriture, une image des coulisses de la prospérité suisse qui a fait le tour des plus grands médias internationaux, dont le New York Times et le Guardian (l’article est disponible ici).

Au niveau professionnel, une inégalité de fait s’est révélée dans l’accomplissement des tâches essentielles à la survie d’une société, ces secteurs vitaux dont les personnes ont été réquisitionnées d’office, qui n’ont pas eu droit au confinement et qui se sont retrouvées en première ligne : le personnel médical et hospitalier, bien sûr, mais aussi les pharmacien(ne)s, la police, l’armée, la douane, les employés des transports routiers et ferroviaires, les employés de poste, les paysans, les vendeurs/vendeuses de supermarchés, les livreurs, les éboueurs, les techniciens, les informaticiens et tous ceux qui s’occupent des infrastructures essentielles (eau, électricité, gaz…),

Il a aussi bien fallu constater une autre inégalité fondamentale et structurelle : certains emplois se sont facilement adaptés au télétravail et la technologie était prête, tandis que dans d’autres secteurs, tout aussi importants pour la société, des milliers de travailleurs à contrats fixes ou temporaires, dans les compagnies aériennes, dans les aéroports, sur les chantiers, dans la restauration, dans l’hôtellerie, dans le petit commerce de détail, dans les salons de coiffure ou de cosmétique, et même dans le domaine de la prostitution…) n’ont pas pu faire ce choix et se sont retrouvés sans emplois, certains, comme c’est le cas pour l’ensemble des métiers culturels, sans espoir de retour à la normale dans un proche futur.

LE PROFESSEUR RAOULT ET JEAN-DOMINIQUE MICHEL, LA STAR GENEVOISE DE LA COVID-19

Vu l’omniprésence des média, tous supports compris, à quoi s’ajoutent les ambiguïtés liées au fait qu’il a fallu naviguer à vue et improviser des politiques sanitaires sur des données incomplètes et sans matériel adéquat, sans compter l’angoisse que génère le fait qu’il n’y ait pas d’explication claire, impossible d’échapper non plus à toutes les théories Yaka qui ont envahi l’espace public, proférées par des experts ou des prophètes autodéclarés partout sur les réseaux sociaux – non, l’eau chaude ne protège pas du coronavirus… – à quoi se rajoutent la polémique sur la solution tout chloroquine du Professeur Raoult ou les interventions très médiatisées du Genevois Jean-Dominique Michel.

À ce propos, c’est malheureux, mais on dirait que chaque spécialiste avance avec des œillères et voit tout sous l’angle de sa spécialité sans considérer l’ensemble : un biologiste va ricaner sur les conclusions d’un épidémiologiste, un spécialiste des médecines infectieuses ou tropicales sur celles de l’épidémiologiste ou du biologiste, et ne parlons pas des climatologues, des éthologues, des sociologues ou des experts en médias, voire des philosophes qui ont tous une explication spécifique à un problème général.

Jean-Dominique Michel, dont le média en ligne Heidi News dit, je cite, qu’il « se présente comme anthropologue de la santé et expert en santé publique », dénigre en gros toutes les mesures prises par le gouvernement en une argumentation qui ressemble beaucoup à un ‘On nous dit rien, on nous cache tout’ plus élaboré, c’est à dire à une théorie du complot qui ne dit pas son nom.

Dans l’interview filmé qui l’a rendu célèbre et qui a fait un tabac sur les réseaux sociaux – un tabac causé, en grande partie, à mon avis, par un confinement obligatoire contraignant dont un grand nombre de personnes cherchent désespérément à nier l’utilité pour cause de ras-le-bol – il parle de sa guérison rapide du coronavirus, selon lui grâce à la chloroquine qu’il s’est procurée illégalement, contredisant ainsi la politique des autorités, ce qui implique que c’est ce qu’il aurait fallu utiliser dès le départ pour tous les patients.

Or, dans le même temps, le New York Times, sur la base des traitements appliqués dans les hôpitaux de New York, et la presse espagnole sur les médicaments utilisés dans ce pays durement touché, ont régulièrement évoqué l’utilisation de la chloroquine, soulignant à maintes reprises que ses résultats ne sont absolument pas probants et les effets secondaires terribles, et même mortels, comme le signale la célèbre étude – controversée, il est vrai – publiée le vendredi 22 mai 2020 par The Lancet, dont les résultats sont relayés par le magazine Le Point (on peut consulter l’article ici) et qui porte sur les réponses aux traitements de 96 032 patients hospitalisés entre le 20 décembre 2019 et le 14 avril 2020, tous positifs au Sras-CoV-2, dans 671 hôpitaux répartis sur 6 continents.

Reprise dans Libération le 5 juin 2020, la dernière étude en date (on peut consulter l’article ici), celle de l’équipe britannique Recovery, faite avec toute la rigueur et les vérifications requises auprès de 11 000 patients de tous âges dans 175 hôpitaux britanniques, et comparant les 1542 patients ayant reçu de l’hydroxychloroquine et les 3132 malades n’en ayant pas reçu, confirme qu’il n’y a aucune différence de résultat. 

Dans cette même interview, M. Michel évoque aussi cette idée que le virus se répand le mieux quand les températures vont de 3 à 11 degrés, ce qui expliquerait que les pays d’Afrique seraient moins touchés, selon lui. On passera sur le fait que certaines régions d’Afrique ne sont pas particulièrement chaudes, et on mentionnera tout de même que l’Espagne est un des pays les plus touchés d’Europe malgré des températures qui, en Catalogne par exemple, se sont maintenues dans les 20-24 degrés en moyenne depuis février.

Et quant à l’OMS, dont il dénigre les analyses catastrophistes dues, selon lui, à l’influence néfaste de certains financeurs – Bill Gates, par exemple – il ne mentionne pas le simple fait que l’OMS est financée d’abord par ses états membres, dont la Chine. Il évoque les pressions que la Chine aurait faites sur l’organisation sans mentionner les pressions américaines sur cette même organisation. Que l’OMS ait un rôle géostratégique important n’échappe à personne, en tout cas.

Et puis, se plaindre du tamtam médiatique, selon lui exagéré, tout en en rajoutant une couche…

ÉPILOGUE

C’est vrai, l’inflation des chiffres et le tamtam médiatique embrouille et inquiète plutôt qu’autre chose et s’il y a au moins un fait irréfutable de cette crise c’est que la mondialisation est moins dans la propagation du virus que dans la perception du danger de ce virus par l’ensemble de la population du globe.

Le déroulement de nos vies, momentanément interrompu sans qu’on sache ce qui va se passer dans l’immédiat, et l’angoisse et l’ennui qui en découlent, sont des facteurs qui favorisent tous les fantasmes : on cherche des explications, des solutions, des coupables.

On trompe le temps, on trompe l’ennui, on trouve une forme alternative pour exprimer son narcissisme à travers de multiples et dérisoires « défis » sur Facebook – mes dix meilleurs livres, mes dix meilleurs disques, mes dix photos d’enfant, mes dix photos de cinoche, mes dix photos de carrière – qui sont autant de manières de dire « malgré les circonstances, j’existe ».

Il sera bien assez tôt, quand la crise sera passée, d’analyser plus posément ce qui s’est passé et d’en tirer des leçons utiles, de reconnaître les erreurs ou les exagérations et tant mieux si ça donne raison après coup à ceux qui trouve que la réponse à cette pandémie a été excessive. Mais rien ne permet, à l’heure actuelle, d’avoir une idée totalement claire de ce qui se passe, tant du point de vue épidémiologique que sociologique ou économique.

À titre personnel, je ressens quelque chose de l’ordre de la fascination pour la façon dont les choses se précipitent et s’emballent, pour des enchaînements improbables et opportunistes à la fois, comme des brèches terribles et utiles, comme des solutions, des prétextes ou des portes de sortie pour des situations compliquées qui trouvent ainsi un exutoire, un alibi, une explication temporaire, ce qui à son tour donne la possibilité d’une bifurcation, d’un renouveau.

Peut-être.

Logement et démocratie : l’un ne va pas sans l’autre, alors votez oui !

À lire et à entendre les opposants à l’Initiative populaire Davantage de logements abordables sur laquelle nous avons jusqu’au 9 février 2020 pour voter, tout ce blabla intéressé que le richissime lobby immobilier, les milieux économiques et une grosse partie de nos représentants politiques, à coup de millions, d’affiches, de tracts, de spots, de déclarations arrivent à faire passer pour un appel au bon sens – et à la bonne loi du marché, qui, comme chacun sait, équilibre tout, même si les bénéfices vont toujours aux mêmes –, on se dit que la démocratie suisse est bien mal barrée.

Sachez-le, si vous votez Oui à l’initiative, ce sera en gros la fin du monde! Le cataclysme final! Armageddon! L’Apocalypse!

Déjà, dans la brochure distribuée à tous les électeurs, on manipule le citoyen en lui fourguant de vieilles statistiques formulées de façon à faire croire que la situation n’est pas si grave, qu’elle s’est améliorée, qu’elle est même plutôt positive, que  « Le marché des logements en location, dans son ensemble, (c’est moi qui souligne) a retrouvé un équilibre en 2016, c’est-à-dire que l’offre équivalait plus ou moins à la demande. Depuis, l’offre est légèrement excédentaire et le nombre de logements vacants continue d’augmenter. »

Plus loin, si l’on admet du bout des lèvres que « De 2008 à 2016, les loyers moyens ont augmenté, même si le taux d’intérêt a fortement chuté », on souligne que « Depuis 2016, les prix moyens pour les nouveaux logements et les logements remis sur le marché sont en baisse. Le marché des appartements les moins chers a lui aussi presque retrouvé un équilibre. »

J’adore ce « presque ».

RATS DES VILLES ET RATS DES CHAMPS

Le problème numéro un, c’est que dans notre pays qui se rêve toujours montagnard et rural – ah, la mystique Guillaume Tell… –, la majorité des citoyens vivent et travaillent dans les villes, qui n’ont aucune représentativité politique alors qu’elles concentrent tous les problèmes sociaux.

On nous serine qu’il y a des tas de logements vacants. Ça c’est sûr qu’à Frs 3000 balles le deux pièces-cuisine, on trouve.

On nous serine qu’il faut sortir des villes et qu’il y a des logements moins chers – attention, pas bon marché, hein ? juste moins chers – dans les petites villes ou les campagnes, mais justement ce « moins cher » devient largement ruineux à cause de transports publics hors de prix et déficients, en particulier le train, qui, en plus, ne s’arrête pas partout, est toujours en retard, est bondé aux heures de pointe, et laisse la priorité aux Intercity qui relient justement les grandes villes où il n’y a pas de logement abordable.

En parallèle, on condamne le voiture comme polluante, et, de toute façon, elle est condamnée dans les villes, ce qui suppose de payer (de plus en plus cher) un parking, en ville ou en périphérie.

Et ne parlons pas de qualité de vie : le fameux « trois 8 »  quotidien (8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de sommeil), qui représentait un idéal social au XXe siècle, s’est changé en un 10 heures de travail avec disponibilité quasi permanente grâce à Internet + 3 heures de loisirs (à cause des 2 heures dans des transports publics (bus, trains) chers, aléatoires, interminables et inconfortables et 1 heure pour les courses à faire dans les magasins ouverts tard des gares de départs et d’arrivées + éventuellement 8 heures de sommeil quand on a de la chance…

LE LOGEMENT INABORDABLE : CINQUANTE ANS QUE ÇA DURE

Sachez-le : en Suisse, ça fait depuis les années 70 que le problème du logement abordable fait partie de la vie et de la lutte continuelle du contribuable moyen et pauvre.

Ça fait près de cinquante ans que tout logement accessible financièrement avec un petit salaire – ne parlons même pas de ceux qui ont la malchance d’avoir des dettes ou tout autre ennui administratif – est introuvable à moins d’avoir des pistons, voire de coucher avec la directrice ou le directeur (ou, à défaut, avec le ou la secrétaire de la gérance).

Cinquante ans qu’il faut faire des pieds et des mains pour s’inscrire sur des listes d’attentes auprès de gérances méprisantes, qui, chacune, ont leurs exigences particulières – un certificat de l’Office des poursuites qui n’est valable que trois mois et qu’il faut racheter, une lettre de motivation, un certificat d’assurance responsabilité civile, des recommandations de toutes sortes, la version moderne d’un « Certificat de bonnes mœurs », en somme (et pourquoi pas, une photo à poil sur une peau de bête devant une cheminée quelconque, pendant qu’on y est ?) – auxquelles il faut se plier sous peine d’être viré de la liste.

Cinquante ans qu’il faut tâcher d’atteindre le locataire partant, d’obtenir un rendez-vous pour la visite, et d’être le premier à faire des queues infinies pour visiter les rares appartements abordables.

Cinquante ans qu’il faut à chaque fois relancer la gérance, qui n’appelle jamais de son plein gré le locataire potentiel ou chanceux.

Cinquante ans qu’on se fait avoir à chaque fois qu’on emménage par une nouvelle hausse du loyer.

Cinquante ans que si on a le malheur de contester la hausse du loyer, comme on en a le droit dans le mois qui suit la signature du bail ou pour l’adaptation aux taux d’intérêts – que les gérances n’appliquent jamais spontanément, on se demande bien pourquoi ? – on se fait traiter comme un voleur, quand on n’est pas fiché définitivement sur des listes de « mauvais payeurs ».

Cinquante ans que, pour ce droit humain de base à un logement décent et accessible, il faut faire la cour à des gens et des entités commerciales qui ont tous les pouvoirs, abusent de leur position, ne respectent pas les lois, spéculent sur tout ce qui est possible et s’enrichissent sur le dos des plus pauvres.

Cinquante ans que la Constitution suisse, notre Constitution fédérale, celle qui concerne tous les citoyens, stipule dans son Chapitre III (Buts sociaux, article 41), sans jamais l’appliquer, que : La Confédération et les cantons s’engagent, en complément de la responsabilité individuelle et de l’initiative privée, à ce que toute personne en quête d’un logement puisse trouver, pour elle-même et sa famille, un logement approprié à des conditions supportables.

Vous n’en avez pas marre, vous ?

Moi aussi.

Alors votez oui.

Partis et élections au Conseil national : Crise du logement ? Connaissent pas !

La Constitution suisse, dans son Chapitre III (Buts sociaux) article 41 est pourtant claire là-dessus : La Confédération et les cantons s’engagent, en complément de la responsabilité individuelle et de l’initiative privée, à ce que toute personne en quête d’un logement puisse trouver, pour elle-même et sa famille, un logement approprié à des conditions supportables (voir aussi Pauvreté en Suisse, aide sociale, crise du logement: et la Constitution, bordel?)

On sait pourtant que depuis plus de 20 ans le manque d’appartements à loyer accessible et la hausse continuelle des primes d’assurance-maladie obligatoire sont les deux plus grands facteurs d’appauvrissement pour la majorité des habitants de notre pays.

Et bien pour les partis qui se présentent et représentent aux élections du Conseil national, il n’y a pas de crise du logement en Suisse.

Que pouic. Nada. Nitchevo.

LA NOTICE EXPLICATIVE ? UNE PAGE DE PUB ÉLECTORALE

Vous aurez beau éplucher frénétiquement la brochure intitulée Notice explicative que chaque citoyen a reçue pour s’y retrouver (ou pas) au moment de voter aux élections du Conseil national du 20 octobre 2019, la crise du logement ne figure dans aucun programme électoral de parti, à part dans celui des Verts et ses 7,1% de suffrages obtenus aux élections de 2015, qui proposent, sans trop détailler, « une meilleure redistribution des richesses, des loyers et des primes maladie abordables ».

On ne sait pas si, dans la phrase, l’adjectif « abordables » au pluriel vaut aussi pour les loyers qui précèdent les primes maladies, mais c’est déjà quelque chose.

Pour le reste, comme d’habitude, les partis et leurs experts en communication axent leur propagande sur ce qui flatte ceux qu’ils estiment être la base de leur électorat tout en cherchant à chiper des voix ailleurs en se profilant sur les nouvelles tendances – l’effet Greta Thunberg et son impact sur les jeunes est passé par là, tout comme l’effet #metoo et la Grève des femmes – dans un mélange de volontarisme et de dynamisme pour ainsi dire martiaux, car c’est la guerre : on « s’engage », on « défend », on « se bat », on « revendique » et on laisse entrevoir des lendemains sinon rieurs, du moins énergiques.

ET LE LOGEMENT DANS TOUT ÇA ? L’UDC

Pour en revenir au logement, il est évident que l’UDC, le plus grand parti au Conseil national (29,4% des suffrages en 2015), même s’il s’ouvre à une « solidarité entre femmes et hommes » – attention, il ne dit pas égalité, les actuels 51 hommes élus contre 13 femmes ne vont pas me contredire – et même s’il prône le « dialogue intergénérationnel » (pour, entre autre, faire la causette sur des sujets qui fâchent comme les rentes AVS) n’a évidemment pas le temps de s’occuper, en plus, de l’habitat du Suisse pauvre.

C’est que se battre tel Guillaume Tell, avec ou sans pomme véreuse, pour défendre une « Suisse neutre et indépendante » prise d’assaut par des meutes d’immigrants délinquants et profiteurs des assurances sociales qui empêchent le vrai suisse de « s’autodéterminer » ( ?) et de « profiter de son salaire » – la chômeuse ou le chômeur, ce/cette flemmard(e), est bien évidemment exclu(e) sans pitié du programme – c’est un plein temps.

Point positif sur le chômage: ce programme fournit beaucoup de travail aux dessinateurs d’agences de pub, notamment dans la caricature ethnique.

LE PS N’A PAS DE PROBLÈME DE LOGEMENT (ET TANT PIS POUR L’ASLOCA)

De son côté, le Parti Socialiste, deuxième plus grand parti au Conseil national (18,8% de part des suffrages en 2015) – en principe très proche de l’Association suisse des locataires (ASLOCA), dirigée par le socialiste Carlo Sommaruga, Conseiller national depuis 2003 – axe sa communication sur « le bien-être du plus grand nombre » et accomplit la prouesse d’omettre complètement le problème du manque d’appartements à loyer abordable dans ce qui grève les budgets des ménages, tout en citant « le chômage, la pression sur les salaires et les primes trop élevées d’assurance-maladie », précisant encore plus loin, sur ce dernier point, qu’ « aucun ménage ne devrait débourser plus de 10% de son revenu en primes d’assurance-maladie ».

Le pourcentage du revenu des ménages qui passe dans les loyers exorbitants – 30% ? 40% ? 50% ? – est apparemment moins porteur d’un point de vue électoral, ou alors c’est encore le puissant lobby immobilier qui fait encore des siennes (combien de propriétaires chez les élus socialiste ?).

Point positif : le PS, avec ses 42 sièges actuels dont 23 femmes et 19 hommes, ratisse large dans sa lutte pour le bien-être pour tous, s’engageant « à garantir le droit à la formation et à l’emploi pour toutes les personnes vivant en Suisse » (oui, y compris les secondos, les résidents étrangers, réfugiés ou migrants), tout en défendant « l’égalité entre femmes et hommes » – dans cet ordre très courtois, même si certaines féministes sont contre – et en luttant, bien évidemment, contre « le réchauffement climatique ».

Merci Greta.

POUR LES LIBÉRAUX-RADICAUX, CE QUI COMPTE C’EST D’ÊTRE LIBRE (MÊME SANS LOGEMENT)

Le PLR, 16.4% des suffrages en 2015 (33 sièges, 26 hommes et 7 femmes), s’adresse directement à ses concitoyens en un respectueux « Chères Suissesses, Chers Suisses » qui sent à la fois sa vieille rhétorique – « Françaises, Français, je vous ai compris » aurait pu dire le Général de Gaulle – et une politesse encore une fois sexiste, selon les points de vue.

Et s’il ne parle pas de logement abordable, de climat, ou d’égalité homme-femme, le PLR positive, puisque non seulement il croit en nous, et dans les décisions que nous prenons « librement, sans contrainte » de façon globale, en n’opposant pas « les villes aux campagnes », mais en plus il se bat pour notre liberté (en gras dans le texte original) pour nous permettre « d’agir de façon responsable », un discours très rajeunissant, qui m’a rappelé mon adolescence et ses sermons familiaux ponctuels.

Point positif : un humour à la Maire de Champignac et à la Pierre Dac puisque le regard du parti, forcément « tourné vers l’avenir », est capable d’ « assurer la sécurité de l’emploi, mais aussi la prospérité pour tous – y compris pour les générations futures. »

Quel œil !

POUR LE PARTI DÉMOCRATE-CHRÉTIEN (PDC), C’EST « TANT QU’ON A LA SANTÉ ET DES RENTES » (LOGEMENT OU PAS)

Le PDC, très centré selon ses dires, est aussi un danseur hors normes, d’abord parce que ses actuels 26 élu(e)s sont à majorité mâles (19 hommes pour 7 femmes), mais aussi parce qu’’il est capable d’un ballet politique où le grand écart est digne d’un danseur étoile et où les extrêmes se rejoignent en pointes.

Côté gauche, il met un pied ferme et déterminé dans la politique de santé – « pour une médecine de qualité dans toute la Suisse à un prix abordable » – et celle des rentes vieillesses – « garantir aussi aux générations futures des rentes convenables ».

Côté droite, son pied défend « la souveraineté de la Suisse et l’accès aux marchés étrangers » ainsi que « des conditions-cadres favorables pour nos entreprises » tout en défendant une politique migratoire qui « promeut et exige l’intégration ».

Point positif : au centre, le PDC fait des pointes très tendance sur les entreprises « responsables du point de vue social et environnemental » et sur le climat et les énergies renouvelables.

LES VERTS VOTENT POUR LE CLIMAT (LOGEMENT INCLUS)

Merci au parti Les Verts (7,1% des suffrages en 2015, 11 sièges, 7 femmes, 4 hommes) qui, seul entre tous, a quand même réussi à caser, au niveau social, une mention au problème du logement, l’égalité salariale, le congé parental, de bonnes formations, une protection des salaires, des rentes dignes, mariage et adoption pour tous, droits humains garantis.

Pour le reste et fidèle à son programme, le parti vise le vert en tout : climat, biodiversité, paysages, « agriculture proche de la nature », énergies renouvelables.

Point positif : avec eux, si on habite en ville, on est sûr(e) d’avoir des  voies piétonnes pour aller faire son marché bio, et des pistes cyclables pour se rendre à l’aéroport.

LES PETITS PARTIS N’ONT PAS DE TEMPS POUR LE LOGEMENT

De toute façon, ces histoires de logement, ça va pour les grands partis, quand on est petit (moins de 5% de suffrages), il vaut mieux coller à son étiquette et à sa raison sociale pour ne pas perdre de sièges, comme un bon produit de niche.

Avec leurs 4,6% de suffrages actuels, les vert’Libéraux (avec la minuscule au début et la majuscule au milieu) ne s’occupent pas de logement, font se rejoindre économie et écologie – « La relation entre l’économie et l’environnement est au cœur de notre politique » – et on y est pour l’Union européenne et contre l’isolationnisme (« le développement des accords bilatéraux représente une immense chance pour notre pays »), ratissant à gauche sur l’égalité homme-femme et le mariage civil pour tous.

Au Parti Bourgeois-Démocratique Suisse (PBD, 4,1% des suffrages actuels), pas de problème de logement évoqué. On précise qu’il n’y a « pas de stars de la politique au PBD » et qu’on pactise à droite à gauche pour « trouver des solutions consensuelles ». Le programme, assez éclectique, propose de retarder l’âge de la retraite sans se demander qui engagerait ces nouveaux travailleurs, et parle d’un « système de prévoyance-temps » pour les proches aidants méritants, de « tournant énergétique », de voie bilatérale et de non-exportation d’armes.

Le Parti évangélique suisse (PEV, 1,9% des suffrages en 2015) met forcément en avant ses valeurs chrétiennes qui « fondent notre politique pragmatique en faveur des familles, des personnes défavorisées ou des personnes avec handicap », mais ne prête aucune attention aux besoins de logements abordables de son électorat. En revanche, il pense à ses souffrances physiques et métaphysiques : ici, pas question d’EXIT, le parti s’engage pour « l’accès pour tous aux soins palliatifs comme alternative à l’assistance au suicide »

Pas non plus d’évocation du problème du logement pour La Lega dei Ticinesi (1% des suffrages) dont le programme est fastoche à résumer : c’est la même chose que l’UDC, à part une exigence de baisse de l’aide suisse à la Coopération pour payer l’AVS, un refus du démantèlement de l’armée, et une condamnation des « naturalisations faciles » (pas celles des riches, on vous rassure).

Le Parti suisse du Travail – Parti ouvrier et populaire (PST-POP, 0.4% des suffrages en 2015) reste dans une rhétorique très communiste années 60 avec ses « travailleuses et travailleurs », mais son programme, où le social se mêle d’anticapitalisme, ne mentionne nulle part un quelconque problème de logement.

Quant au petit dernier, le Mouvement Citoyens Genevois (MCG, 0.3% de suffrages en 2015), il s’intéresse surtout aux problèmes spécifiques à Genève, sans toutefois mentionner ses problèmes de manque de logement chronique. Pour le MCG, ce qui compte c’est l’économie liée à l’emploi « d’euro-frontaliers » selon ses termes. Tout comme l’UDC et La Lega, le MCG prône une préférence pour les travailleurs résidents sans se demander si l’économie genevoise peut se passer de personnel frontalier, dont beaucoup de Suisses qui résident en France voisine.

EN SUISSE, ON N’A PAS DE LOGEMENT ABORDABLE, MAIS ON A DES  SLOGANS (ET DES AGENCES DE PUBLICITÉ)

En résumé, si, pour ces élections du 20 octobre 2019, les partis politiques omettent complètement le problème du logement abordable dans leur programme électoral, ils investissent de très grosses sommes dans leur plans com, au style travaillé et à la rhétorique ciblée qui vend tout un programme – toute une posture ? – que chaque slogan sait résumer en s’adaptant au public-cible, comme par exemple

– le très « on-est-bien-chez-nous-entre-riches-c’est-mieux-qu’ailleurs-où-c’est-mal-habité-et-toc » du Pour une Suisse libre et sûre (UDC)

– le très « je-m’occupe-des-pauvres-même-si-mon-électorat-fait-partie-de-la-classe-moyenne-éduquée-et-friquée » du Pour toutes et tous, sans privilèges (PS)

– le très fédérateur « on-est-tous-ensemble-sur-le-même-bateau-ce-qui-compte-c’est-d’être-libre-même-si-c’est-moins-chouette-d’être-pauvre » du Avancer ensemble des Libéraux-Radiaux (PLR)

– le très typographique « on-est-au-centre-et-on-picore-de-droite-à-gauche-bien-au-contraire » du Liberté et solidarité. Nous sommes le trait d’union (Parti démocrate-chrétien, PDC)

– le très « on-se-met-au-vert-et-plus-vite-que-ça » du Ici et maintenant : votons pour le climat ! (Les Verts)

– le très « on-est-jeunes-battants-entrepreneurs-bobos-geeks-écolos » du Créateurs d’avenir (Parti vert’Libéral Suisse, PVL)

– le très « on-est-bourgeois-mais-on-a-aussi-nos-pauvres » du PBD. Le juste milieu (Parti Bourgeois-Démocratique de Suisse, PBD)

– le très « on-est-chrétien-évangélique-et-on-ne-veut-pas-que-les-gens-se-suicident » du Par passion pour l’humain et pour l’environnement. Pour la justice, la durabilité et la dignité humaine (Parti évangélique suisse, PEV)

– le très « y-en-a-marre-de-ces-étrangers-vive-l’armée-Patron-tu-m’en-reverses-un-pour-la-route » du Un mouvement pour le peuple (Lega dei Ticinesi, LdT)

– le très « à-mort-le-grand-capital-no-pasarán-vive-le-Che » du Nos vies valent mieux que leurs profits ! Nous défendons les grandes causes, surtout celles des petits ! du Parti suisse du Travail – Parti ouvrier et populaire,PST-POP)

– le très « Genève-über-alles » du Ni gauche ni droite, Genève d’abord ! (Mouvement Citoyens Genevois, MCG).

Bon, maintenant vous avez tous les éléments pour voter, alors un conseil :

COUP DE SAC ! FAITES PENCHER LA BALANCE !