L’Autre, cet extraterrestre

La science-fiction, depuis La Guerre des mondes de H.G. Wells, a inventé de nombreux extraterrestres pour métaphoriser la relation que nous entretenons avec l’Autre : l’alien, dans la fiction, pense différemment, agit différemment, vient nous interroger sur nos déviances et nous remet en cause de par son existence même. Avez-vous vu le film District 9 (Neill Blomkamp, 2009) ? Voilà la fonction de l’extraterrestre, lorsqu’il est traité par les créateurs de génie : il vient métaphoriser une réalité anthropologique – ici : la perception humiliante de la communauté noire lors de l’apartheid (d’où l’importance de l’aspect “documentaire” au début du film) – et induire un questionnement critique sur ceux qui ont rejeté ces extraterrestres, en l’occurrence nous.

Quand on y pense, et riche de cette métaphore considérée comme “outil” symbolique – comme prisme original de perception de nos existences –, nos interactions quotidiennes ne sont pas si loin de ce que nous pourrions vivre face à un extraterrestre. En effet, l’Autre, cet Inconnu rencontré tous les jours dans le train, le métro ou dans une file d’attente, le percevons-nous comme un être humain dans lequel nous nous reconnaissons, ou comme un extraterrestre, dont l’apparence et les comportements sont menaçants, voire, parce que c’est d’actualité, visent à nous nuire ? Cherchons-nous à nous rapprocher de lui, à le voir comme notre alter ego – ou préférons-nous nous distancier de lui, angoissés par les périls que nous avons l’impression de discerner dans ses attitudes ? Évidemment, me direz-vous, cela dépend… de l’autre ! Mais si ce n’était pas le cas ? Si l’autre était d’abord le reflet de nos sensibilités, l’image de nos trésors et de nos insuffisances ? Autrement dit, si nous acceptions l’extraterrestre de la science-fiction comme une métaphore, ne pourrions-nous pas garder un peu de cette métaphore dans nos rapports à autrui ?

Mon propos pourrait paraître naïf, mais il me semble intéressant à plus d’un titre. Nous vivons assurément un temps où l’Autre se voit fréquemment réduit à un danger potentiel : migrants, étrangers, harceleurs de rue, etc. sont devenus des vecteurs communs – et impensés – de la haine d’autrui. Toutefois, et comme le démontre l’article du Temps paru le 4 janvier 2018, cette réduction est problématique, car elle fait fi de nombreux facteurs. De telles réductions médiatiques – mais pas seulement – ont, en revanche, pour effet pervers de construire l’image d’une altérité nécessairement néfaste : l’Autre est devenu la métaphore du danger. Or, il s’avère que les métaphores ont la propriété de pouvoir changer de sens (d’être “remotivées”) : l’Autre n’est pas nécessairement la métaphore du danger, il peut aussi être la métaphore de l’allégresse ou de la découverte de soi, par exemple. Pour le dire autrement, nous choisissons de réduire l’Autre à un danger, principalement lorsque nous assimilons un individu à une catégorie.

Alors, plutôt que de tomber dans la facilité, n’aurions-nous pas meilleur temps de nous rappeler tous ces gestes d’amour “faits par hasard”, ces gestes inconscients qui démontrent à quel point l’humanité partage ce qu’on pourrait appeler, faute de mieux, une “attraction ontologique”, quelque chose qui nous unit toutes et tous, au-delà de nos différences ? Si nous nous rappelions cela, ce “cela” que nous avons tous expérimentés sans forcément en avoir conscience, alors nous pourrions préférer choisir que l’Autre soit perçu d’abord comme une chance, et non comme un péril. L’extraterrestre est un outil critique visant notre relation à l’autrui : essayons donc de l’utiliser pour mettre fin à l’indifférence, c’est-à-dire à une haine inavouée de l’autre. Et non, il n’y a pas de naïveté dans ce propos : il existe des relations problématiques, des gens qui nous font du mal, des gens qui abusent, profitent, pervertissent, scandalisent… Mais ce n’est pas parce qu’il existe quelques individus dont les noirceurs cachent les lumières que tous les Autres doivent être rangés dans la même catégorie ! Ce n’est pas parce que certains extraterrestres sont belliqueux (dans la tête des écrivains qui exploitent ce filon) que tous le sont par essence

Un poème m’a été suggéré, il résonne bien avec ce que je viens de dire et le dit bien mieux que moi :

 

Indifférence
dans l’anonymat
des matins
chacun porte
un masque
avec ses papiers
sur le coeur
et sa carte de transport
en poche
si jamais deux mains
se touchent
résonne un pardon
on dirait
qu’un geste d’amour
fait par hasard
offense.

(Michel Mernen)

Construire nos villes avec nos âmes ?

La folie de Noël vient (“enfin”, pour certains) de se terminer: repas gargantuesques, marchés artisanaux de tous styles, furie consumériste inquiétante… Hier, alors que je me promenais à Yverdon-les-Bains – mais ça aurait pu être dans toutes les villes, tant elles sont devenues des copies conformes les unes des autres –, j’étais intimement frappé par les visages des passants, presque aussi monotones et aigris que la morosité de rues grisées par une pluie glaciale: Noël s’en est allé, la Magie semble avoir déserté nos cités, l’année se termine, exténuée par tant de vicissitudes, avant de laisser la place, pour quelques instants, à la frénésie d’un Nouvel An qui, comme tous ceux qui l’ont précédé, vient fêter… quoi au juste? Je ne sais pas, je ne sais plus. En effet, que fêtons-nous alors que nous courrons les rues pour acquérir un extrait de matière – autrement dit : un cadeau –, dont la mission essentielle est, au mieux, de faire plaisir aux êtres sensibles que nous aimons, au pire de ne pas passer pour un radin (comme si la générosité s’achetait)? Que fêterons-nous, dans quelques jours, entourés de nos proches – riant, jouant, exultant, ivre de… de quoi, au juste? Je ne sais pas, je ne sais plus.

Hier donc, après cette déambulation dérangeante dans le centre-ville d’une des multiples villes du monde, un article du 24 heures, plus léger, m’a redonné le sourire et a égayé ma journée: une tour de 36 mètres, entièrement construite en LEGO®, a été érigée à Tel-Aviv. Bien que les fâcheux pourraient reprocher à ce monument bigarré d’avoir été bâti à partir d’un objet de consommation standardisé (la fameuse brique danoise), il m’a semblé résonner dans un sourire avec ce que je venais de vivre, tristement. Cette tour a en effet été rendue possible en invitant les habitants de Tel-Aviv à offrir leurs briques – un demi-million de briques ont été collectées – pour rendre hommage à un enfant de 8 ans, décédé en 2014, et passionné par la construction de tours en LEGO® : une œuvre participative ; une œuvre-hommage plaçant au cœur de la cité israëlienne un geste humain ; une œuvre haute en couleurs qui a réussi, deux jours après Noël, à instiller du merveilleux, relayé partout sur la planète. Je me suis alors mis à rêver: pourquoi ne cherchons-nous pas à subvertir nos cités – trop souvent perçues comme de simples matrices de déplacement – en les transformant en merveilles? Pourquoi ne cherchons-nous pas à “délirer” nos villes, pour reprendre le très beau mot de Deleuze?

Nous venons de passer des jours à débusquer le cadeau que personne n’imaginait exister et nous ne serions pas capables de faire surgir le merveilleux autour de nous? Notre créativité serait-elle limitée aux quelques misérables jours qu’on nous impose à voir comme essentiels? Ne soyons pas si durs avec nous-mêmes…

Nous venons de passer plus d’un mois à faire une indigestion des mêmes décorations de Noël que partout ailleurs (ça vous choque aussi vous de voir l’uniformisation prendre le pas sur la créativité?) et nous ne serions pas en mesure de réinventer nos villes et, par extension, nos vies? Préférons-nous une magie standardisée (et en général dispendieuse) à la Magie, bien plus modeste, qui émerge de nos sensibilités, de nos âmes? Ne soyons pas si durs avec nous-mêmes…

Ce que cette Tour de Babel des temps modernes m’a démontré, métaphoriquement, c’est que l’empyrée ne peut jamais être trouvé dans les grandes surfaces – temples d’une consommation sans âme –, mais dans cette infinité de petits gestes qui, tous à leur manière, et à condition que nous les osions, transformeront la grisaille de nos villes en un espace riche de possibles, un espace que nos âmes s’approprieront afin que nous puissions, enfin, y séjourner poétiquement, donc humainement.

 

Image (extrait) : Magazine “Punch”, 3 novembre 1952 / Coll. Maison d’Ailleurs

Urgence: créons des mythes!

Je viens de terminer, quelques années après l’avoir lu pour la première fois, l’essai de Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, publié en 1983. Un passage m’a particulièrement interpellé, à la fin de l’ouvrage, lorsque Veyne, élargissant son propos à notre société “moderne”, affirme:

Imagination constituante? Ces mots ne désignent pas une faculté de la psychologie individuelle, mais désignent le fait que chaque époque pense et agit à l’intérieur de cadres arbitraires et inertes […]. Une fois qu’on est dans un de ces bocaux, il faut du génie pour en sortir et innover; en revanche, quand le génial changement de bocal est opéré, les enfançons peuvent  être socialisés dès les petites classes au nouveau programme. (Je souligne)

Autrement dit, et cette thèse est généralement connue alors même qu’elle est souvent peu pensée, nous évoluons toujours dans un cadre – un programme de vérité – que nous enseignons ensuite, convaincu de la légitimité de ce “dressage” (pour reprendre le terme utilisé par Nietzsche), à nos “enfançons” (entendez: petits enfants). Nous vivons dans un bocal et nous imposons à nos descendants de vivre dans ce même bocal, tout en sachant qu’il faudra “du génie pour en sortir et innover“; et s’ils ne veulent pas suivre ce programme, s’ils s’agitent dans tous les sens pour exprimer, avec le langage du corps, une désapprobation qu’ils ne peuvent pas dire autrement, on leur propose un peu de Ritaline® (j’exagère à peine) ou autre “correction comportementale”. Nous rendons-nous compte qu’en agissant de la sorte (mais peut-on agir autrement?), nous éloignons nos enfants de la possibilité d’innover? Comprenons-nous qu’en réduisant nos chères têtes blondes à vivre dans un seul bocal et à limiter leur créativité – la “somme” des ces créativités approche l’idée d’imagination constituante –, nous les éloignons de la chance d’imaginer d’autres bocaux? Sans cette imagination, sans cette puissance créative, le réel est bien morne, alors qu’il pourrait être ouvert, explosant dans tous les sens car explosant de tous ses sens. Et c’est exactement ce que l’on peut lire dans une autre phrase de Paul Veyne: “la science ne retrouve pas des vérités, mathématisables ou formalisables, elle découvre des faits inconnus qu’on peut gloser de mille manières“. Et si les faits peuvent être glosés de mille manières, c’est que le réel est riche de potentialités: il n’y a pas de vérités, il y a l’habileté humaine à ouvrir le réel – ou à le fermer, lorsque la vérité devient l’apanage d’un seul mythe, police de la pensée à la recherche des idées subversives.

Je trouve l’humain beau quand il est capable de lutter contre les tentations visant à réduire la complexité…

J’aimerais que, conscients d’avoir été dressés, nous n’infligions pas à nos enfants le même destin.
J’aimerais que, lorsque nous nous rendons compte que quelque chose cloche dans ce réel étriqué parce que réduit, nous n’enfouissions pas cette amorce de réflexion dans les profondeurs de notre (in)conscience.
J’aimerais qu’on arrête de parler d’innovation pour évoquer les prouesses des laboratoires ou des start-up, alors que ces produits ne sont que les résultantes d’un mythe actif, qu’ils ne servent qu’à être plus performants sur le marché économique.
J’aimerais qu’au mythe monothéiste auquel nous croyons le plus – la science – soient ajoutés d’autres mythes, d’autres programmes de vérité, d’autres manières d’ouvrir le réel.

Peut-être qu’ainsi nous arrêterons de penser qu’augmenter l’homme est affaire de technologies – quelle insulte à notre créativité ! – et que nous nous rappellerons que l’homme ne s’augmente jamais autant que lorsqu’il est en mesure de “gloser de mille manières” les faits.

Alors j’aimerais lancer un appel à l’innovation à chacun d’entre nous – “enfançons” qui avons grandi dans un bocal devenu fou, dans un bocal qui tourne en rond et qui pense que l’homme “+”, c’est celui qui sera devenu une machine perfectionnée (cf. le très bel article de Luis Lema, paru vendredi passé sur la page du Temps). Inventons, innovons! Inventons des mythes, faisons coexister notre rationalité avec d’autres programmes de vérité – soyons ambitieux, que diable.

Il en va de notre richesse, il en va des couleurs avec lesquelles le réel se manifestera.

“Corps-concept” : Et si notre corps n’était pas un brouillon ?

Hygiénisme, prothèses technologiques ou chimiques, chirurgie, rêves de perfectibilité ou “cyborgisation” de l’espèce humaine à l’œuvre par exemple dans le “Cybathlon” (Zürich, 8 octobre 2016) : les techniques prônées par le transhumanisme sont au cœur de nos préoccupations et d’un imaginaire en partie influencé – est-ce si étonnant que cela ? – par les récits et les images de la science-fiction. On a mal à la tête ? On prend une aspirine. On a de la peine à se concentrer ? Pourquoi ne pas sauter sur une boîte de Ritaline ?! Baisse d’humeur ? Vive le Prozac ! Et demain… demain, tout ira mieux ! Je caricature, certes. Mais pas tant que ça – malheureusement. Pensons-y : médecine prédictive, chirurgie esthétique, bodybuilding, diagnostic pré-implantatoire, médicamentation de la vie humaine, intégration de plus en plus fréquente à des réseaux virtuels, greffes de puces sous-cutanées, techniques anti-âge, mort de la mort… Beauté, Performance, Vie : le transhumanisme ne redéfinit pas les valeurs centrales à notre société, il leur donne une nouvelle extension, il les pousse à leur paroxysme, il les exacerbe.

J’ai décidé d’écrire ce billet de blog pour vous présenter ce que l’on ne voit pas toujours dans une exposition muséale : son cœur, ses premiers pas, mais aussi ce qui en forme la chair, la substantifique moelle. Il y a trois ans, quand j’ai commencé à réfléchir à toutes ces nouvelles techniques – et même si certaines semblent a priori plus saugrenues que d’autres –, je ne pouvais rester aveugle à la tension qui se faisait palpable entre le corps magnifié et le corps détesté : jamais le corps n’a autant été sur le devant de la scène, mais il l’est essentiellement comme “objet” à améliorer ; en ce sens, il est omniprésent, mais sur le mode négatif, comme un poids que l’on porte et dont on voudrait se débarrasser (ici : en le modifiant). Autrement dit, l’homme occidental contemporain peut-il faire autre chose que de percevoir son corps comme un… brouillon, comme une prison dans laquelle il est enfermé, comme un donné naturel qu’il serait en son devoir (moral ?) de perfectionner ? Mais alors, qui suis-je, si je suis toujours tendu vers un état “achevé” – utopique – qui n’est pas encore là ? Oui, c’est évident : notre conception du corps a (et aura) des répercussions sur notre identité et, surtout, sur notre manière d’habiter ce que d’aucuns réduisent à un simple véhicule « mécanique » ou à un support modifiable à souhait. Ce choix peut se résumer à une question : le corps est-il un objet dissocié de l’individu (par essence in-dividu, donc indivisible) ? Si oui, alors la voie est toute tracée pour le corps-machine, le corps-physico-chimique, le corps-brouillon, le corps-marchandise ; sinon… la porte ouvre sur le domaine de la métaphysique. Et plus personne n’ose vraiment emprunter cette porte-ci. Oui, aujourd’hui, le corps semble bien être réduit à un concept – et le réductionnisme, lorsqu’il est pris comme vérité, ne peut s’empêcher de flirter avec le totalitarisme (de la pensée).

Vous voulez en savoir plus ? Approfondir ces questions – et en aborder de nombreuses autres ? Alors la prochaine exposition de la Maison d’Ailleurs, intitulée “Corps-concept” est faite pour vous : elle commence le dimanche 21 mai 2017, se termine le 19 novembre 2017 et son vernissage – gratuit – a lieu le samedi 20 mai 2017, dès 17h. L’objectif de cet événement est de réfléchir au rapport ambivalent que nous entretenons à notre corps dans une société postmoderne qui se définit entre autres à l’aune de concepts économiques et scientifiques. Symbole d’un universalisme utopique, d’une mondialisation positive et d’un degré d’hybridation de plus en plus grand avec les technologies, l’être humain est devenu l’Alpha et l’Oméga de la consommation, son origine mais aussi son stade ultime : il consume le monde en le consommant mais, selon l’anthropologue David Le Breton, il se consume aussi en se consommant. C’est pour réfléchir à cet état de fait, et voir comment il tend vers le transhumanisme, que l’exposition « Corps-concept » a été imaginée : elle cherche en effet à révéler l’essence d’une humanité en manque d’être qui, soumise à la globalisation, transforme tout individu en produit marchand ou en cyborg, alors qu’initialement elle avait pour but l’émancipation et le progrès moral des individus…

Quatre artistes, une centaines d’objets patrimoniaux rares, l’histoire de nos conceptions du corps racontée et exposée au regard de tous, un projet ambitieux pour réfléchir au transhumanisme mais, surtout, à ce qu’il oublie de dire : l’être humain peut être réduit à un concept, mais il n’est pas un concept. Son corps n’est pas sa chair, son identité n’est pas son patrimoine génétique, son intelligence n’est pas son efficacité neuronale, son destin n’est pas une utopie – je vous attends à la Maison d’Ailleurs et nous réfléchirons ensemble à ces questions. Il en va de notre dignité.

Notre Science qui est aux Cieux, que Ton Nom…

J'avais lu, il y a quelques années, un collectif dirigé par Jean Delumeau, Le Savant et la foi – et cette lecture m'avait passionné, alors que je cherchais des réponses à une révolte personnelle que je pourrais résumer ainsi : la Science moderne se gausse parfois d'avoir mis fin à l'Obscurantisme chrétien, mais semble se comporter comme ce dernier quand elle dénonce, en général de manière condescendante ou violente, ses propres "hérétiques" (croyants, adeptes de perspectives non rationnelles, humains en quête d'un sens autre que celui préconisé par la démarche hypothético-déductive). J'étais étudiant à l'UNIL et à l'EPFL, j'avais 20 ans, j'adorais la Science pour sa capacité à ouvrir une fenêtre inédite sur le Réel – par définition voilé -, mais j'adorais aussi la Littérature, la Philosophie, la Psychologie, voire – ô horreur – les théories ésotériques, car toutes ces fenêtres donnaient, à leur tour, un point de vue singulier sur le Réel, un point de vue riche de leçons sur ce qui forme la beauté de la vie humaine. Je ne cherchais pas LA vérité, mais j'aimais l'idée que la vérité était en fait un pluriel, et que la complexité de ce pluriel résonnait étroitement avec celle de l'être humain.

Et voilà que, dernièrement, cette lecture est revenue à mon esprit par le biais d'un échange autant inattendu que passionnant et, avec elle, la révolte (symbolique) qui l'avait motivée. Je ne m'en vais pas partir en guerre contre les systèmes de pouvoir – car on sait, depuis Foucault, que c'est ainsi que la pratique scientifique doit être caractérisée -, mais plutôt revenir à cette histoire de fenêtre par une analogie qui laissera à chacun d'entre vous la possibilité de se forger son propre avis. Quand j'ai conçu la dernière exposition de la Maison d'Ailleurs, "Alphabrick", les idées scénographiques qui m'ont été proposées précisaient que les tables LEGO® ré-interprétant les univers de l'exposition devaient d'abord être vues par des petites fenêtres percées dans un mur. J'aimais cette idée car, par méconnaissance, on pense toujours maîtriser les univers de Star Wars ou du Seigneur des Anneaux ("univers de geek", "univers stéréotypés", etc.), alors qu'en fait on n'en voit que de toutes petites parties : nos jugements ont donc peu de légitimité puisqu'ils s'appuient sur des vues fragmentaires. Ce constat était fondamental pour moi, puisque si nous jugeons en général négativement – l'art aussi est une stratégie de pouvoir – les oeuvres inspirées par ces univers, c'est que nous ne connaissons pas ces derniers (peut-on juger les oeuvres de Michel-Ange si on ne connaît rien à la tradition biblique ?). Depuis, je vois les gens défiler dans le musée et, parfois, me dire à quel point le systèmes des "fenêtres" est ingénieux et proche du concept général de l'exposition (inspecter la raison d'être des univers étendus et de leur capacité à se décliner en produits dérivés).

Plus de quinze ans après ma révolte, plus de quinze ans après la lecture de ce collectif, je me sens heureux : heureux de constater que jamais un système de pensée totalitaire – c'est-à-dire excluant les autres systèmes de pensée – ne pourra s'imposer à tous les individus. Il y aura toujours des gens qui voudront accéder au Réel – ou aux modèles LEGO® ! – par d'autres fenêtres, d'autres points de vue, d'autres perspectives : et ces gens ne sont pas des hérétiques, mais des "en-quête-urs" ! Il y aura toujours des gens qui préféreront être bousculés que rassurés. Et cela me réjouit, car c'est, pour moi, la mission de la Culture : bousculer nos certitudes, nos représentations (bon ce n'est peut-être pas la même mission que celle des institutions présentant des expositions "blockbusters" sur Picasso, Dali et autres Monet) ! L'humain est malléable, ce qui peut en décevoir certains ; or, grâce à cette nature mouvante, il peut déjouer les systèmes cherchant à l'enfermer dans une vision unique. Donc oui, continuons à croire en la Science – au Rationnel -, mais n'oublions pas, en même temps, de croire en Dieu, à la Littérature, à l'Amour magique, aux Emotions folles, aux Forces mystiques, à l'Irrationnel : car toutes ces "briques" sont nécessaires à la création de la Beauté, c'est-à-dire à la création de NOTRE vérité…

Her, ce miroir de ma solitude

Cela faisait plusieurs mois… Plusieurs mois sans écrire, plusieurs mois à courir… Et ce soir, alors que je regarde le film Her (Spike Jonze, 2013), une irrésistible envie de poser quelques mots sur une feuille numérique me prend, m'oblige, me somme… Je ne sais pas où je dois aller, mais je sais que je dois dire quelque chose… Vous l'imaginez, j'ai vu des centaines de films de science-fiction – et je me suis plongé, parfois avec joie, parfois avec lassitude, toujours avec intérêt, dans de multiples scénarios d'invasions aliens, de robots-rebelles, de consciences virtualisées, de réseaux dystopiques, de catastrophes apocalyptiques… Et là, ce soir, alors que l'orage gronde et que la pluie isole les hommes en les confinant dans leur utopie comfortable, mon esprit se laisse toucher par ce film, par la sensibilité qui s'y dégage, par la pudeur qui, seconde après seconde, informe les dialogues, les plans, les silences…

Je n'ai pas grand chose à dire, je ne vais pas essayer d'analyser plus avant ce qui semble ressortir à la nature émotionnelle de nos sensibilités, je ne suis même pas sûr que ce que j'ai à dire possède un sens, une cohérence… Je pourrais faire le critique du film, en chercher les imperfections, exprimer mon (mé)contentement, séparer le positif du négatif… Mais ce serait nier ce que je ressens, là, à l'instant : un film de science-fiction qui, loin des poncifs du genre, s'attelle à mettre en images ce qui, au fond de nous, je crois, ne cesse silencieusement de se rappeler à nous : nous sommes toujours seuls, en manque d'être. Car Her parle de cela, puisqu'il évoque le fait que la Vie, en définitive, est une expérience perpétuelle de la solitude… Le problème, c'est que nous ne l'aimons pas tant, cette solitude – alors nous cherchons à la combler, à s'imaginer "appartenir" à quelqu'un, à désirer la présence de l'autre (qu'il soit aimé ou détesté), voire, c'est le propos métaphorique du film de Jonze, à s'entourer d'une intelligence artificielle qui, bien qu'extérieure à nous, serait toujours à notre disposition, intérieure à nous (ce que le film représente par l'oreillette, ersatz technologique "greffé" à notre oreille). Autrement dit, l'autre ne doit son existence qu'à notre manque d'être et, pour combler ce manque d'être, nous sommes prêts à faire n'importe quoi, à instrumentaliser les autres pour ne pas nous voir dans notre nudité… Philosophiquement, on rejoint les thèses de Sartre dans L'Être et le néant ; moralement, on peut refuser cette conclusion ("Quoi ? Je n'existe dans la vie des autres que parce qu'ils n'arrivent pas à exister seuls ? Suis-je réduit à cela: un palliatif ?")… Mais, dans tous les cas, le film vient toucher notre intimité, les non-dits que l'on s'empêche de dire de peur d'assombrir la "beauté magique" des relations humaines…

Nous cherchons à être compris, entendus, écoutés, reconnus, appréciés, désirés, aimés… Et, si l'on cherche cela, c'est sûrement parce que la Vie – Saint-Exupéry en parlait déjà ainsi dans Terre des hommes – est une machine à emboutir les Mozart que nous sommes tous avant qu'ils soient assassinés par cette même machine à emboutir… Alors nous sommes en manque, en manque de l'autre, en manque d'existence, en manque d'être : comme un puzzle auquel il manquerait des pièces… Et nous passons nos secondes à essayer de combler ce manque – le conjoint, l'ami, la connaissance, Facebook, le virtuel et, demain, les oreillettes nous connectant à une intelligence artificielle qui nous serait entièrement dédiée… Le manque conduit au fantasme de la possession, le manque s'appuie sur l'utopie de la complétude… Et si la Beauté humaine se cachait dans la conscience de ce manque ? Et si le puzzle était beau parce qu'il n'était jamais complet ?…

J'espère ne pas avoir retenu votre attention pour rien ; je vous avais avertis : je n'ai rien à apporter de précis, je n'écris pas pour faire la lumière sur un film ou autre… J'écris car je suis touché par un scénario – et j'espère que vous l'avez été (ou le serez) à la vision de ce film… Pour moi, il me rappelle que je suis toujours en manque d'être… Et que mon réflexe initial serait de combler réellement ce manque, alors que Her me montre, pudiquement, qu'il ne peut être comblé (d'où la virtualité de Samantha) : ce manque crée une utopie, mais l'utopie ne doit jamais être réalisée… On voit aujourd'hui tellement de comportements "possessifs" : combler chacun de nos instants de libre par une activité consommatoire, combler notre solitude par des sms, des appels, des sorties sans désirs, des relations sans lendemain, des discussions sans propos… Le manque d'être peut conduire à devenir une "caricature", c'est-à-dire une personne qui, comme des millions d'autres, mobilise le même type de comportements, d'attentes, de discours ou de jugements… Ma pensée du soir, c'est que ce film me montre une image déformée de mon intimité et qu'il m'incite, discrètement, à rester conscient de mon manque d'être – et cette conscience, bien loin de tout changer, peut au moins m'éviter de devenir une machine, c'est-à-dire une caricature utopique… Vive les puzzles incomplets ; les puzzles complets se fixent au mur et s'oublient…

Bonne soirée à toutes et à tous…

Les super-héros sont fatigants. Ha bon, pourquoi ?!

Les super-héros sont partout : au cinéma, dans nos librairies, sur nos affiches publicitaires, sur les étals de nos magasins ; ils prétendent même s’exposer dans nos musées (New York, Paris, Suisse romande). Omniprésence fatigante et agaçante, à l’instar peut-être du Salon de l’auto, du foot, des salades bio, de Brad Pitt ou des particules fines.

Mais que nous révèle cette avalanche de super-héros quant à l'état de notre imaginaire ou celui de notre société ? On peut certes s'offusquer de leur omniprésence autour de nous, mais le rasoir d'Ockham nous offre une voie plus intéressante : si les super-héros sont si présents, c'est parce qu'ils nous disent quelque chose de fondamental sur la condition humaine actuelle. Or, comme tous les sujets sérieux, les super-héros ne dévoilent pas leur symbolique et leur rôle anthropologique au premier coup d'oeil : nous devons nous arrêter sur eux et nous donner la peine de les penser patiemment.

J'organise dans dix jours à la Maison d'Ailleurs une exposition intitulée "Superman, Batman & Co… mics !", qui offre aux visiteurs la possibilité de faire dialoguer art contemporain, culture populaire et tradition historique du comic book dont sont issus les super-héros que nous connaissons … en partie. En sa qualité de lieu de culture, un des rôles de la Maison d'Ailleurs est d'offrir un point de vue artistique, décalé et singulier sur des phénomènes contemporains ; ce faisant, la Maison d'Ailleurs permet à ses visiteurs d'interroger ce qu'ils n'interrogent pas souvent. En effet, qui parle, aujourd'hui, de la symbolique des super-héros ? Qui se demande pourquoi ils portent un insigne qui, généralement, a partie liée avec leur traumatisme originel ? Qui se questionne sur la créativité artistique à laquelle ils donnent si souvent naissance (nous avons par exemple travaillé avec les étudiants de l'Ecole d'Arts Appliqués de La Chaux-de-Fonds qui se sont emparés avec intelligence et merveille du thème… des super-héros) ? Qui s'interroge sur les rapports se tissant entre ces surhommes fragiles et notre quotidien frénétique ? Et, enfin, pourquoi personne ne semble les étudier en vue de mieux saisir nos plaintes systématiques de "devoir être des super-héros" ?

En un mot comme en cent, il me semble que les super-héros, aujourd'hui, font partie du bien commun, voire du patrimoine culturel, occidental – mais aussi, en raison de leur symbolique… de celui de l'humanité. Oui, dénier cet état de fait, c’est faire fi des mythes qu’ils engendrent. Alors, débarrassons-nous de nos préjugés et commençons à penser les Superman, Batman & Co. Intelligemment. Sérieusement.

Dans tous les cas de figure, et Paris ou New York semblent avoir la même envie, la Maison d'Ailleurs a choisi de les penser avec rigueur et de vous proposer le résultat de son analyse dès le 22 mars 2014 à Yverdon-les-Bains. Et vous, voulez-vous comprendre ce que nous disent véritablement les super-héros ? Voulez-vous comprendre pourquoi nous sommes tous – toujours – si exténués d'essayer d'être, en vain, des super-héros ?

Elysium ou Comment “lire” la science-fiction

Deux événements m'ont décidé à écrire ce billet de blog: la vision, récente, du film Elysium (Neill Blomkamp, 2013) et l'obtention du tout aussi récent essai du philosophe des sciences Gilbert Hottois (Généalogies philosophique, politique et imaginaire de la technoscience, Vrin, 2013). Ce dernier cherche par tous les moyens à comprendre, avec rigueur, comment la science-fiction pourrait nous être utile, aujourd'hui, dans ce monde saturé de technosciences et, de ce fait, il la prend (très) au sérieux – quitte à la faire passer par le prisme de la philosophie ou de la socio-politique. Or, premier point: prendre la fiction (trop) au sérieux, n'est-ce pas ce qui a conduit Don Quichotte à la folie et Madame Bovary au suicide?! Deuxième point problématique: le point de vue de Hottois – pas complètement faux, mais néanmoins incapable de ne pas manquer une dimension essentielle de l'objet qu'il étudie – oublie que la fiction n'est pas un "outil philosophique" (c'est-à-dire un moyen en vue d'une fin qui le dépasse), mais un dispositif dont la fin principale est de générer émotions humaines et scénarios humains.

Il est évident qu'une fiction intéressante est une fiction qui provoque des émotions: on vibre, on rit, on pleure, on angoisse, on espère, on désire, on attend, on… Bref, on éprouve un récit – on ne le subit pas. Il y a une quête – remplie ou non – et c'est cette quête qui nous accroche et nous tient en haleine. Sans cette quête, le roman ou le film n'a aucun intérêt: le roman, selon le théoricien Lukacs, est "l'épopée d'un temps où […] la vie est devenue problème, mais qui, néanmoins, n'a pas cessé de viser à la totalité". Autrement dit, le roman est la quête de l'individu moderne qui cherche la totalité (le savoir absolu, le pouvoir absolu, l'amour absolu, la richesse absolue, etc.) pour donner sens à sa vie, tout en sachant pertinemment que cette totalité est inacessible. D'où l'aspect tragique de la plupart des romans… Le lecteur – ou le spectateur – éprouve donc ce vertige: il cherche l'absolu en compagnie du personnage, il échoue avec le personnage (sauf dans les récits romantiques – autrement dit la plupart des blockbusters hollywoodiens – où le personnage réussit sa quête d'absolu et fusionne avec l'idéal: Hollywood fabrique des Don Quichotte qui ont raison de croire que les moulins sont des géants ou des Madame Bovary qui ne se suicident pas). Et ce parcours produit de l'émotion – voilà ce qui est recherché, désiré, voulu. Point de philosophie là-derrière; juste une compréhension émotionnelle du sens (ou du non-sens) de nos vies.

Mais la fiction produit aussi des scénarios grâce auxquels, je l'ai déjà dit dans un blog précédent, nous arrivons mieux cerner ce que nous sommes en train de vivre. Elysium est à cet égard un film intéressant (n'en déplaise aux fâcheux). Rappelez-vous: une élite minoritaire vit dans une station spatiale et exploite une humanité restée sur Terre, qui, évidemment, n'a pour unique souhait que de pouvoir rejoindre la colonie de riches à l'aide de navettes de fortune. Comment fonctionne la science-fiction? Facile. L'élite, ce sont les riches; les terriens, ce sont les pauvres; entre deux, c'est le vide sidéral. Or, qu'y a-t-il entre les riches et les pauvres? La classe moyenne. Le film semble donc nous dire que la direction prise par l'humanité démocratique est de supprimer, petit à petit, la classe moyenne (le vide spatial) mais que si cette suppression passe inaperçue, c'est parce qu'il reste l'espoir, pour les pauvres, de devenir, un jour, membres de l'élite. On le voit: point de philosophie de la science ou de la technoscience ici, mais une image-miroir des directions que nous prenons et qui se répercutent sur nos choix et nos comportements. Nous acceptons les disparités  sociales car nous rêvons à la possibilité d'être de l'autre côté de la barrière: Blomkamp saisit, et illustre de manière détournée, l'économie émotionnelle des citoyens qui, aujourd'hui, portent leur croix en silence car ils pensent pouvoir atteindre la vie éternelle (les nantis de la station spatiale sont immortels). Autrement dit, Elysium décrypte intelligemment notre condition humaine (et non technoscientifique): le pouvoir démocratique actuel diffère moins que ce que l'on croit du pouvoir religieux à ses heures les plus sombres. On le voit, Blomkamp n'appelle pas à la révolte, mais il nous offre un scénario grâce auquel il nous est possible d'un peu mieux saisir le sens de nos rêves de totalité et, peut-être, de mieux comprendre que si nous acceptons le dur labeur et les injustices, c'est parce que, pour reprendre les mots de Lukacs, nous rêvons toujours de totalité alors même que nous choisissons d'oublier qu'elle est inaccessible. La science-fiction de Blomkamp est donc une "machine" à décrypter ce qui fait l'humanité actuelle – c'est-à-dire ses fonctionnements intimes – et, non, contrairement aux idées de Hottois et consorts, la technoscience: celle-ci est en effet une excuse pour imaginer un scénario humain intéressant.

Et si Superman avait quelque chose à nous dire ?

Vendredi soir. Semaine intense, journée affolante, soirée en pensée. L'équipe de la Maison d'Ailleurs est en train de monter sa prochaine exposition ("Stalker | Expérimenter la Zone"), alors, en rentrant chez moi, il me fallait autre chose qu'une Zone : j'ai lu Superman – Terre Un, édité par Urban Comics en 2013. Oui, oui, encore une histoire de Superman ; oui, oui, les directeurs de musée ne sont plus ce qu'ils étaient. Bon, de toute façon, c'est déjà lu – et j'en retire quelque chose d'intéressant, un quelque chose qui vient éclairer ma journée.

Psychanalytiquement, on pourrait se dire, dans une lecture rapide, que tous les super-héros sont déviants : Superman ne peut exister en tant que tel, il doit assumer une personnalité publique, un autre que lui-même – j'ai nommé "Clark Kent". Dédoublement de personnalité ? Superman serait-il double, devrait-il être un autre que lui-même ? Eh bien, non. En effet, et à y regarder de plus près, il s'avère que Superman n'est pas double, mais UN : il n'y a qu'une personne, qu'un individu, qu'un caractère. Superman exprime son être profond quand il revêt son costume – certes un peu ridicule à l'aune des critères esthétiques de ses contemporains -, mais il a besoin de Clark Kent pour ce faire. C'est plus précisément une des vérités de ce comics : Superman ne doit pas se cacher pour être Superman, mais il doit se "masquer" lorsqu'il n'exprime pas son "moi" profond, il doit se "masquer" pour que les humains l'entourant ne prennent pas peur, ne soient pas systématiquement confrontés à la vérité de son être – insupportable pour les individus lambdas, car remettant en question les apparences avec lesquelles ils se parent jour après jour. 

Je m'explique. Au vu de son costume de cirque, Superman semble être un homme "masqué" ; or, c'est bien l'inverse qui se passe : c'est Kent qui est le "masque" alors que le personnage bigarré, c'est la vérité de l'être. La conclusion est évidente, le message clair : dans notre vie de tous les jours, nous avons tendance à nous grimer, c'est-à-dire à n'exprimer qu'une partie de notre être – avec nos collègues, nos proches, nos conjoints, nos enfants, nos parents… Nous ne montrons qu'une partie de nous-mêmes, nous nous "fonctionnalisons" relativement à ce qui nous semble juste, à ce qui nous permet de remplir nos objectifs, à ce qui peut être entendu par autrui. Nous sommes des Clark Kent. Or, Clark Kent n'est qu'un masque : où est notre Superman ? Où est la vérité de notre être ? Quand la vivons-nous ? Sûrement peu souvent : la vérité de l'être, tout comme dans les comic books, est difficile à accepter, elle est difficile à contempler frontalement : Superman est un être solaire, sa simple présence dérange, non pas tant parce qu'il est un extraterrestre mais parce qu'il laisse justement exprimer sa vérité, sans tabous. Alors… vous me comprenez ? Le "Je est un Autre" de Rimbaud peut être lu, grâce à Superman – Terre Un, un peu autrement : le "Je" doit se faire autre, le "Je" doit se grimer, le "Je" doit prendre les traits de Clark Kent, pour que ce "Je" puisse, lorsqu'il est pris pour un "autre", révéler toute sa richesse et sa force. Pour le dire plus simplement : Superman ("Je") doit se grimer (en "Clark Kent", l'"autre") pour avoir la chance, par contraste, d'exprimer son moi profond. La plupart des concitoyens de Metropolis banniraient Clark Kent s'ils savaient qu'il était Superman : ils ne le supporteraient pas. Autrement dit, l'idéologie romantique – ou, plus proche de nous, l'idéologie de la téléréalité – qui nous somme d'être toujours nous-mêmes, dans toutes circonstances et dans toutes situations, est une aberration psychologique, mais surtout la meilleure manière de ne pas pouvoir exprimer, dans des moments précis et avec des personnes choisies, qui nous sommes, dans la vérité de nos êtres.

Oui, la vérité éblouit et on ne peut pas toujours la supporter – comme les habitants de Metropolis ont de la peine à accepter Superman, puisque ce dernier leur renvoie, par son existence même, leur propre nature d'individus grimés. Mais, heureusement, les êtres humains – même s'ils sont peu dans le comic book – sont parfois capables de percer le grimage, de vouloir aller au-delà du masque… Alors, si Superman peut nous dire quelque chose aujourd'hui, c'est peut-être ceci : chaque humain est un masque ("persona") et, en même temps, il est un "Superman". Mais il reste UN, unique, singulier, original. A nous de savoir si l'on veut se contenter des masques ou si l'on désire être émerveillés par la lumière de l'être. Et, pour finir, ce que je nous souhaite à tous, pour reprendre en les travestissant les mots de Saint-Exupéry, c'est de ne pas "assassiner nos Supermans".

La tyrannie des sorties

Aujourd'hui, je ne vais pas vraiment vous parler de science-fiction. "Chouette", allez-vous me dire. Oui, chouette. Enfin… pas autant que ça: écrire sur ce que nous apporte la science-fiction nous pousse à réfléchir et à voir les choses différemment, alors que d'évoquer le monde réel est parfois plus dramatique, plus critique. Mais bon, je vais me plier à l'exercice et on verra bien.

Alors voilà, j'étais aujourd'hui dans le quartier de la Cité et je laissais mon regard se poser sur les foules qui déambulaient autour de moi. Je ne réfléchissais à rien ou presque, mais quelques observations, alimentées par une discussion passionnante, me turlupinaient. Je voyais tous ces gens, tous ces regards, toutes ces errances et je m'interrogeais: que viennent chercher les gens dans les festivals? S'amusent-ils? Se sentent-ils libres, épanouis, heureux? Évidemment, aucune réponse ne pouvait m'être donnée. Par contre, je me suis mis à penser à ce qui m'a toujours quelque peu dérangé dans les "fêtes", c'est-à-dire ces soirées que nous faisons tous, entourés de nos amis, bercés par une musique en général assourdissante. J'essaie de résumer: il est samedi soir, je m'apprête (à quoi?), je sors, je ris, je danse, je bois, je fume, je ris encore, j'essaie de parler, on me suggère – poliment – que le moment n'est pas à la discussion sérieuse, à la prise de tête, alors je ris, je danse, je bois et… je rentre, ivre de tant de rires.

Bon, je généralise, évidemment. Mais je crois que nous avons tous fait l'expérience, un jour ou l'autre, de nous entendre dire "Nous sommes là pour nous amuser et non pas pour nous prendre la tête". Oui, les fêtes, c'est fait pour s'amuser. Et s'amuser, ce n'est pas réfléchir, c'est être libre (ouf: nos journées sont si oppressantes). Or, ce qui est un peu déroutant, c'est que, en prenant un peu de recul, j'observe une uniformité terrifiante: comme un samedi après-midi au centre de n'importe quelle ville, les "passants" des "fêtes" sont, paraît-il, tous libres, ce qui ne les empêche pas de rire de la même façon, de s'amuser de la même façon et d'être à peu près tous habillés de la même façon (Hommes: jean, chemise ou T-shirt, baskets ou chaussures de ville ; Femmes: tenues légères aussi élaborées – et sexy – les unes que les autres). Oui: la liberté absolue semble se confondre avec le mimétisme le plus primaire. Nous stigmatisons nos journées en raison de leur dimension tyrannique (on fait ce qu'on nous demande de faire), mais nous ne stigmatisons pas nos soirées alors qu'inconsciemment nous cherchons, apparemment par tous les moyens, à faire ce que l'on attend de nous – comprenez: rire, s'amuser, s'habiller pareillement.

Bon, et la liberté dans tout ça? Je me rappelle une citation, fort connue, de Jean-Paul Sartre: "Nous n'avons jamais été aussi libres que sous l'occupation". Ok, le contexte n'est pas le même… Et si, quelque part, il l'était? Si l'occupation du tyran politique ressemblait, analogiquement, à l'occupation de l'image du "fêtard standard", c'est-à-dire à celui qui doit rire comme les autres, qui doit délirer comme les autres, qui doit s'habiller comme les autres? L'uniformité de nos comportements – gestuels, discursifs, vestimentaires – me pousse à me dire que, c'est un fait, les "fêtes" sont gouvernées autocratiquement par un principe unique: il faut toujours s'amuser et, pour ce faire, "ne pas se prendre la tête". Autrement dit, ne pas être soi – à part si l'humain doit se séparer de son cerveau pour exprimer sa véritable nature d'Homo sapiens -, mais être une image, celle-là même qui est esquissée par le principe tyrannique au coeur du dispositif festif: le mec (ou la miss) "cool".

Je me rappelle encore une boutade que j'avais exprimée, il y a quelques années, à des étudiants adolescents: "La liberté, dans un magasin de chaussures, consiste-t-elle à repartir avec une, deux ou zéro paires?". En général, la réponse était univoque (et elle rimait): "avec deux, M'sieur!, puisqu'être libre, c'est faire ce que l'on veut!". (Mais alors, dans une soirée festive, si la liberté c'est de faire ce que l'on veut, pourquoi fait-on tous la même chose? Paradoxe?) Or, et si je reviens à mes ados, je tentais, plus ou moins vainement, de leur expliquer mon point de vue, soit : "Non, celui qui est libre, c'est celui qui arrive repartir du magasin avec zéro paire de chaussures, puisque le dispositif dans lequel il se tient (le magasin, donc) le pousse à en acheter au moins une paire. Et être libre, c'est, selon Sartre, choisir ce que l'on veut, résister aux contraintes – et non pas subir celles que l'on nous impose".

Me voici au bout de ma réflexion, je peux en rassembler les fragments: la "fête" est un dispositif qui, aujourd'hui du moins, nous pousse à rire, à nous habiller de la même manière, à nous amuser, à ne pas nous prendre la tête. Si je cède à cette incitation, je ne peux me prétendre être libre: je ne fais que suivre ce que l'on me dicte. Alors voilà mon rêve: voir chacun d'entre nous devenir libre, c'est-à-dire résister à la "tyrannie de la fête" et, par conséquent, oser briser les codes… Oui, oui, vous avez bien lu: j'aimerais passer des soirées où les gens refusent d'être réduits à des sourires vides ou à des corps sans cerveaux, où les hommes n'essaient pas – comme la plupart de leurs congénères – à être regardés par les femmes et où les femmes n'essaient pas – comme la plupart de leurs congénères – à être regardées par les hommes. En d'autres mots, j'aimerais passer des soirées où chacune et chacun d'entre nous a conscience de vivre en tyrannie car, à ce moment-là, nous aurons tous conscience qu'être libres, c'est refuser par tous les moyens d'être les esclaves de cette oppression.

Osons ouvrir les sas de nos tendances au conformisme: nous y découvrirons notre liberté.