Notre Science qui est aux Cieux, que Ton Nom…

J'avais lu, il y a quelques années, un collectif dirigé par Jean Delumeau, Le Savant et la foi – et cette lecture m'avait passionné, alors que je cherchais des réponses à une révolte personnelle que je pourrais résumer ainsi : la Science moderne se gausse parfois d'avoir mis fin à l'Obscurantisme chrétien, mais semble se comporter comme ce dernier quand elle dénonce, en général de manière condescendante ou violente, ses propres "hérétiques" (croyants, adeptes de perspectives non rationnelles, humains en quête d'un sens autre que celui préconisé par la démarche hypothético-déductive). J'étais étudiant à l'UNIL et à l'EPFL, j'avais 20 ans, j'adorais la Science pour sa capacité à ouvrir une fenêtre inédite sur le Réel – par définition voilé -, mais j'adorais aussi la Littérature, la Philosophie, la Psychologie, voire – ô horreur – les théories ésotériques, car toutes ces fenêtres donnaient, à leur tour, un point de vue singulier sur le Réel, un point de vue riche de leçons sur ce qui forme la beauté de la vie humaine. Je ne cherchais pas LA vérité, mais j'aimais l'idée que la vérité était en fait un pluriel, et que la complexité de ce pluriel résonnait étroitement avec celle de l'être humain.

Et voilà que, dernièrement, cette lecture est revenue à mon esprit par le biais d'un échange autant inattendu que passionnant et, avec elle, la révolte (symbolique) qui l'avait motivée. Je ne m'en vais pas partir en guerre contre les systèmes de pouvoir – car on sait, depuis Foucault, que c'est ainsi que la pratique scientifique doit être caractérisée -, mais plutôt revenir à cette histoire de fenêtre par une analogie qui laissera à chacun d'entre vous la possibilité de se forger son propre avis. Quand j'ai conçu la dernière exposition de la Maison d'Ailleurs, "Alphabrick", les idées scénographiques qui m'ont été proposées précisaient que les tables LEGO® ré-interprétant les univers de l'exposition devaient d'abord être vues par des petites fenêtres percées dans un mur. J'aimais cette idée car, par méconnaissance, on pense toujours maîtriser les univers de Star Wars ou du Seigneur des Anneaux ("univers de geek", "univers stéréotypés", etc.), alors qu'en fait on n'en voit que de toutes petites parties : nos jugements ont donc peu de légitimité puisqu'ils s'appuient sur des vues fragmentaires. Ce constat était fondamental pour moi, puisque si nous jugeons en général négativement – l'art aussi est une stratégie de pouvoir – les oeuvres inspirées par ces univers, c'est que nous ne connaissons pas ces derniers (peut-on juger les oeuvres de Michel-Ange si on ne connaît rien à la tradition biblique ?). Depuis, je vois les gens défiler dans le musée et, parfois, me dire à quel point le systèmes des "fenêtres" est ingénieux et proche du concept général de l'exposition (inspecter la raison d'être des univers étendus et de leur capacité à se décliner en produits dérivés).

Plus de quinze ans après ma révolte, plus de quinze ans après la lecture de ce collectif, je me sens heureux : heureux de constater que jamais un système de pensée totalitaire – c'est-à-dire excluant les autres systèmes de pensée – ne pourra s'imposer à tous les individus. Il y aura toujours des gens qui voudront accéder au Réel – ou aux modèles LEGO® ! – par d'autres fenêtres, d'autres points de vue, d'autres perspectives : et ces gens ne sont pas des hérétiques, mais des "en-quête-urs" ! Il y aura toujours des gens qui préféreront être bousculés que rassurés. Et cela me réjouit, car c'est, pour moi, la mission de la Culture : bousculer nos certitudes, nos représentations (bon ce n'est peut-être pas la même mission que celle des institutions présentant des expositions "blockbusters" sur Picasso, Dali et autres Monet) ! L'humain est malléable, ce qui peut en décevoir certains ; or, grâce à cette nature mouvante, il peut déjouer les systèmes cherchant à l'enfermer dans une vision unique. Donc oui, continuons à croire en la Science – au Rationnel -, mais n'oublions pas, en même temps, de croire en Dieu, à la Littérature, à l'Amour magique, aux Emotions folles, aux Forces mystiques, à l'Irrationnel : car toutes ces "briques" sont nécessaires à la création de la Beauté, c'est-à-dire à la création de NOTRE vérité…

Her, ce miroir de ma solitude

Cela faisait plusieurs mois… Plusieurs mois sans écrire, plusieurs mois à courir… Et ce soir, alors que je regarde le film Her (Spike Jonze, 2013), une irrésistible envie de poser quelques mots sur une feuille numérique me prend, m'oblige, me somme… Je ne sais pas où je dois aller, mais je sais que je dois dire quelque chose… Vous l'imaginez, j'ai vu des centaines de films de science-fiction – et je me suis plongé, parfois avec joie, parfois avec lassitude, toujours avec intérêt, dans de multiples scénarios d'invasions aliens, de robots-rebelles, de consciences virtualisées, de réseaux dystopiques, de catastrophes apocalyptiques… Et là, ce soir, alors que l'orage gronde et que la pluie isole les hommes en les confinant dans leur utopie comfortable, mon esprit se laisse toucher par ce film, par la sensibilité qui s'y dégage, par la pudeur qui, seconde après seconde, informe les dialogues, les plans, les silences…

Je n'ai pas grand chose à dire, je ne vais pas essayer d'analyser plus avant ce qui semble ressortir à la nature émotionnelle de nos sensibilités, je ne suis même pas sûr que ce que j'ai à dire possède un sens, une cohérence… Je pourrais faire le critique du film, en chercher les imperfections, exprimer mon (mé)contentement, séparer le positif du négatif… Mais ce serait nier ce que je ressens, là, à l'instant : un film de science-fiction qui, loin des poncifs du genre, s'attelle à mettre en images ce qui, au fond de nous, je crois, ne cesse silencieusement de se rappeler à nous : nous sommes toujours seuls, en manque d'être. Car Her parle de cela, puisqu'il évoque le fait que la Vie, en définitive, est une expérience perpétuelle de la solitude… Le problème, c'est que nous ne l'aimons pas tant, cette solitude – alors nous cherchons à la combler, à s'imaginer "appartenir" à quelqu'un, à désirer la présence de l'autre (qu'il soit aimé ou détesté), voire, c'est le propos métaphorique du film de Jonze, à s'entourer d'une intelligence artificielle qui, bien qu'extérieure à nous, serait toujours à notre disposition, intérieure à nous (ce que le film représente par l'oreillette, ersatz technologique "greffé" à notre oreille). Autrement dit, l'autre ne doit son existence qu'à notre manque d'être et, pour combler ce manque d'être, nous sommes prêts à faire n'importe quoi, à instrumentaliser les autres pour ne pas nous voir dans notre nudité… Philosophiquement, on rejoint les thèses de Sartre dans L'Être et le néant ; moralement, on peut refuser cette conclusion ("Quoi ? Je n'existe dans la vie des autres que parce qu'ils n'arrivent pas à exister seuls ? Suis-je réduit à cela: un palliatif ?")… Mais, dans tous les cas, le film vient toucher notre intimité, les non-dits que l'on s'empêche de dire de peur d'assombrir la "beauté magique" des relations humaines…

Nous cherchons à être compris, entendus, écoutés, reconnus, appréciés, désirés, aimés… Et, si l'on cherche cela, c'est sûrement parce que la Vie – Saint-Exupéry en parlait déjà ainsi dans Terre des hommes – est une machine à emboutir les Mozart que nous sommes tous avant qu'ils soient assassinés par cette même machine à emboutir… Alors nous sommes en manque, en manque de l'autre, en manque d'existence, en manque d'être : comme un puzzle auquel il manquerait des pièces… Et nous passons nos secondes à essayer de combler ce manque – le conjoint, l'ami, la connaissance, Facebook, le virtuel et, demain, les oreillettes nous connectant à une intelligence artificielle qui nous serait entièrement dédiée… Le manque conduit au fantasme de la possession, le manque s'appuie sur l'utopie de la complétude… Et si la Beauté humaine se cachait dans la conscience de ce manque ? Et si le puzzle était beau parce qu'il n'était jamais complet ?…

J'espère ne pas avoir retenu votre attention pour rien ; je vous avais avertis : je n'ai rien à apporter de précis, je n'écris pas pour faire la lumière sur un film ou autre… J'écris car je suis touché par un scénario – et j'espère que vous l'avez été (ou le serez) à la vision de ce film… Pour moi, il me rappelle que je suis toujours en manque d'être… Et que mon réflexe initial serait de combler réellement ce manque, alors que Her me montre, pudiquement, qu'il ne peut être comblé (d'où la virtualité de Samantha) : ce manque crée une utopie, mais l'utopie ne doit jamais être réalisée… On voit aujourd'hui tellement de comportements "possessifs" : combler chacun de nos instants de libre par une activité consommatoire, combler notre solitude par des sms, des appels, des sorties sans désirs, des relations sans lendemain, des discussions sans propos… Le manque d'être peut conduire à devenir une "caricature", c'est-à-dire une personne qui, comme des millions d'autres, mobilise le même type de comportements, d'attentes, de discours ou de jugements… Ma pensée du soir, c'est que ce film me montre une image déformée de mon intimité et qu'il m'incite, discrètement, à rester conscient de mon manque d'être – et cette conscience, bien loin de tout changer, peut au moins m'éviter de devenir une machine, c'est-à-dire une caricature utopique… Vive les puzzles incomplets ; les puzzles complets se fixent au mur et s'oublient…

Bonne soirée à toutes et à tous…

Les super-héros sont fatigants. Ha bon, pourquoi ?!

Les super-héros sont partout : au cinéma, dans nos librairies, sur nos affiches publicitaires, sur les étals de nos magasins ; ils prétendent même s’exposer dans nos musées (New York, Paris, Suisse romande). Omniprésence fatigante et agaçante, à l’instar peut-être du Salon de l’auto, du foot, des salades bio, de Brad Pitt ou des particules fines.

Mais que nous révèle cette avalanche de super-héros quant à l'état de notre imaginaire ou celui de notre société ? On peut certes s'offusquer de leur omniprésence autour de nous, mais le rasoir d'Ockham nous offre une voie plus intéressante : si les super-héros sont si présents, c'est parce qu'ils nous disent quelque chose de fondamental sur la condition humaine actuelle. Or, comme tous les sujets sérieux, les super-héros ne dévoilent pas leur symbolique et leur rôle anthropologique au premier coup d'oeil : nous devons nous arrêter sur eux et nous donner la peine de les penser patiemment.

J'organise dans dix jours à la Maison d'Ailleurs une exposition intitulée "Superman, Batman & Co… mics !", qui offre aux visiteurs la possibilité de faire dialoguer art contemporain, culture populaire et tradition historique du comic book dont sont issus les super-héros que nous connaissons … en partie. En sa qualité de lieu de culture, un des rôles de la Maison d'Ailleurs est d'offrir un point de vue artistique, décalé et singulier sur des phénomènes contemporains ; ce faisant, la Maison d'Ailleurs permet à ses visiteurs d'interroger ce qu'ils n'interrogent pas souvent. En effet, qui parle, aujourd'hui, de la symbolique des super-héros ? Qui se demande pourquoi ils portent un insigne qui, généralement, a partie liée avec leur traumatisme originel ? Qui se questionne sur la créativité artistique à laquelle ils donnent si souvent naissance (nous avons par exemple travaillé avec les étudiants de l'Ecole d'Arts Appliqués de La Chaux-de-Fonds qui se sont emparés avec intelligence et merveille du thème… des super-héros) ? Qui s'interroge sur les rapports se tissant entre ces surhommes fragiles et notre quotidien frénétique ? Et, enfin, pourquoi personne ne semble les étudier en vue de mieux saisir nos plaintes systématiques de "devoir être des super-héros" ?

En un mot comme en cent, il me semble que les super-héros, aujourd'hui, font partie du bien commun, voire du patrimoine culturel, occidental – mais aussi, en raison de leur symbolique… de celui de l'humanité. Oui, dénier cet état de fait, c’est faire fi des mythes qu’ils engendrent. Alors, débarrassons-nous de nos préjugés et commençons à penser les Superman, Batman & Co. Intelligemment. Sérieusement.

Dans tous les cas de figure, et Paris ou New York semblent avoir la même envie, la Maison d'Ailleurs a choisi de les penser avec rigueur et de vous proposer le résultat de son analyse dès le 22 mars 2014 à Yverdon-les-Bains. Et vous, voulez-vous comprendre ce que nous disent véritablement les super-héros ? Voulez-vous comprendre pourquoi nous sommes tous – toujours – si exténués d'essayer d'être, en vain, des super-héros ?

Elysium ou Comment “lire” la science-fiction

Deux événements m'ont décidé à écrire ce billet de blog: la vision, récente, du film Elysium (Neill Blomkamp, 2013) et l'obtention du tout aussi récent essai du philosophe des sciences Gilbert Hottois (Généalogies philosophique, politique et imaginaire de la technoscience, Vrin, 2013). Ce dernier cherche par tous les moyens à comprendre, avec rigueur, comment la science-fiction pourrait nous être utile, aujourd'hui, dans ce monde saturé de technosciences et, de ce fait, il la prend (très) au sérieux – quitte à la faire passer par le prisme de la philosophie ou de la socio-politique. Or, premier point: prendre la fiction (trop) au sérieux, n'est-ce pas ce qui a conduit Don Quichotte à la folie et Madame Bovary au suicide?! Deuxième point problématique: le point de vue de Hottois – pas complètement faux, mais néanmoins incapable de ne pas manquer une dimension essentielle de l'objet qu'il étudie – oublie que la fiction n'est pas un "outil philosophique" (c'est-à-dire un moyen en vue d'une fin qui le dépasse), mais un dispositif dont la fin principale est de générer émotions humaines et scénarios humains.

Il est évident qu'une fiction intéressante est une fiction qui provoque des émotions: on vibre, on rit, on pleure, on angoisse, on espère, on désire, on attend, on… Bref, on éprouve un récit – on ne le subit pas. Il y a une quête – remplie ou non – et c'est cette quête qui nous accroche et nous tient en haleine. Sans cette quête, le roman ou le film n'a aucun intérêt: le roman, selon le théoricien Lukacs, est "l'épopée d'un temps où […] la vie est devenue problème, mais qui, néanmoins, n'a pas cessé de viser à la totalité". Autrement dit, le roman est la quête de l'individu moderne qui cherche la totalité (le savoir absolu, le pouvoir absolu, l'amour absolu, la richesse absolue, etc.) pour donner sens à sa vie, tout en sachant pertinemment que cette totalité est inacessible. D'où l'aspect tragique de la plupart des romans… Le lecteur – ou le spectateur – éprouve donc ce vertige: il cherche l'absolu en compagnie du personnage, il échoue avec le personnage (sauf dans les récits romantiques – autrement dit la plupart des blockbusters hollywoodiens – où le personnage réussit sa quête d'absolu et fusionne avec l'idéal: Hollywood fabrique des Don Quichotte qui ont raison de croire que les moulins sont des géants ou des Madame Bovary qui ne se suicident pas). Et ce parcours produit de l'émotion – voilà ce qui est recherché, désiré, voulu. Point de philosophie là-derrière; juste une compréhension émotionnelle du sens (ou du non-sens) de nos vies.

Mais la fiction produit aussi des scénarios grâce auxquels, je l'ai déjà dit dans un blog précédent, nous arrivons mieux cerner ce que nous sommes en train de vivre. Elysium est à cet égard un film intéressant (n'en déplaise aux fâcheux). Rappelez-vous: une élite minoritaire vit dans une station spatiale et exploite une humanité restée sur Terre, qui, évidemment, n'a pour unique souhait que de pouvoir rejoindre la colonie de riches à l'aide de navettes de fortune. Comment fonctionne la science-fiction? Facile. L'élite, ce sont les riches; les terriens, ce sont les pauvres; entre deux, c'est le vide sidéral. Or, qu'y a-t-il entre les riches et les pauvres? La classe moyenne. Le film semble donc nous dire que la direction prise par l'humanité démocratique est de supprimer, petit à petit, la classe moyenne (le vide spatial) mais que si cette suppression passe inaperçue, c'est parce qu'il reste l'espoir, pour les pauvres, de devenir, un jour, membres de l'élite. On le voit: point de philosophie de la science ou de la technoscience ici, mais une image-miroir des directions que nous prenons et qui se répercutent sur nos choix et nos comportements. Nous acceptons les disparités  sociales car nous rêvons à la possibilité d'être de l'autre côté de la barrière: Blomkamp saisit, et illustre de manière détournée, l'économie émotionnelle des citoyens qui, aujourd'hui, portent leur croix en silence car ils pensent pouvoir atteindre la vie éternelle (les nantis de la station spatiale sont immortels). Autrement dit, Elysium décrypte intelligemment notre condition humaine (et non technoscientifique): le pouvoir démocratique actuel diffère moins que ce que l'on croit du pouvoir religieux à ses heures les plus sombres. On le voit, Blomkamp n'appelle pas à la révolte, mais il nous offre un scénario grâce auquel il nous est possible d'un peu mieux saisir le sens de nos rêves de totalité et, peut-être, de mieux comprendre que si nous acceptons le dur labeur et les injustices, c'est parce que, pour reprendre les mots de Lukacs, nous rêvons toujours de totalité alors même que nous choisissons d'oublier qu'elle est inaccessible. La science-fiction de Blomkamp est donc une "machine" à décrypter ce qui fait l'humanité actuelle – c'est-à-dire ses fonctionnements intimes – et, non, contrairement aux idées de Hottois et consorts, la technoscience: celle-ci est en effet une excuse pour imaginer un scénario humain intéressant.

Et si Superman avait quelque chose à nous dire ?

Vendredi soir. Semaine intense, journée affolante, soirée en pensée. L'équipe de la Maison d'Ailleurs est en train de monter sa prochaine exposition ("Stalker | Expérimenter la Zone"), alors, en rentrant chez moi, il me fallait autre chose qu'une Zone : j'ai lu Superman – Terre Un, édité par Urban Comics en 2013. Oui, oui, encore une histoire de Superman ; oui, oui, les directeurs de musée ne sont plus ce qu'ils étaient. Bon, de toute façon, c'est déjà lu – et j'en retire quelque chose d'intéressant, un quelque chose qui vient éclairer ma journée.

Psychanalytiquement, on pourrait se dire, dans une lecture rapide, que tous les super-héros sont déviants : Superman ne peut exister en tant que tel, il doit assumer une personnalité publique, un autre que lui-même – j'ai nommé "Clark Kent". Dédoublement de personnalité ? Superman serait-il double, devrait-il être un autre que lui-même ? Eh bien, non. En effet, et à y regarder de plus près, il s'avère que Superman n'est pas double, mais UN : il n'y a qu'une personne, qu'un individu, qu'un caractère. Superman exprime son être profond quand il revêt son costume – certes un peu ridicule à l'aune des critères esthétiques de ses contemporains -, mais il a besoin de Clark Kent pour ce faire. C'est plus précisément une des vérités de ce comics : Superman ne doit pas se cacher pour être Superman, mais il doit se "masquer" lorsqu'il n'exprime pas son "moi" profond, il doit se "masquer" pour que les humains l'entourant ne prennent pas peur, ne soient pas systématiquement confrontés à la vérité de son être – insupportable pour les individus lambdas, car remettant en question les apparences avec lesquelles ils se parent jour après jour. 

Je m'explique. Au vu de son costume de cirque, Superman semble être un homme "masqué" ; or, c'est bien l'inverse qui se passe : c'est Kent qui est le "masque" alors que le personnage bigarré, c'est la vérité de l'être. La conclusion est évidente, le message clair : dans notre vie de tous les jours, nous avons tendance à nous grimer, c'est-à-dire à n'exprimer qu'une partie de notre être – avec nos collègues, nos proches, nos conjoints, nos enfants, nos parents… Nous ne montrons qu'une partie de nous-mêmes, nous nous "fonctionnalisons" relativement à ce qui nous semble juste, à ce qui nous permet de remplir nos objectifs, à ce qui peut être entendu par autrui. Nous sommes des Clark Kent. Or, Clark Kent n'est qu'un masque : où est notre Superman ? Où est la vérité de notre être ? Quand la vivons-nous ? Sûrement peu souvent : la vérité de l'être, tout comme dans les comic books, est difficile à accepter, elle est difficile à contempler frontalement : Superman est un être solaire, sa simple présence dérange, non pas tant parce qu'il est un extraterrestre mais parce qu'il laisse justement exprimer sa vérité, sans tabous. Alors… vous me comprenez ? Le "Je est un Autre" de Rimbaud peut être lu, grâce à Superman – Terre Un, un peu autrement : le "Je" doit se faire autre, le "Je" doit se grimer, le "Je" doit prendre les traits de Clark Kent, pour que ce "Je" puisse, lorsqu'il est pris pour un "autre", révéler toute sa richesse et sa force. Pour le dire plus simplement : Superman ("Je") doit se grimer (en "Clark Kent", l'"autre") pour avoir la chance, par contraste, d'exprimer son moi profond. La plupart des concitoyens de Metropolis banniraient Clark Kent s'ils savaient qu'il était Superman : ils ne le supporteraient pas. Autrement dit, l'idéologie romantique – ou, plus proche de nous, l'idéologie de la téléréalité – qui nous somme d'être toujours nous-mêmes, dans toutes circonstances et dans toutes situations, est une aberration psychologique, mais surtout la meilleure manière de ne pas pouvoir exprimer, dans des moments précis et avec des personnes choisies, qui nous sommes, dans la vérité de nos êtres.

Oui, la vérité éblouit et on ne peut pas toujours la supporter – comme les habitants de Metropolis ont de la peine à accepter Superman, puisque ce dernier leur renvoie, par son existence même, leur propre nature d'individus grimés. Mais, heureusement, les êtres humains – même s'ils sont peu dans le comic book – sont parfois capables de percer le grimage, de vouloir aller au-delà du masque… Alors, si Superman peut nous dire quelque chose aujourd'hui, c'est peut-être ceci : chaque humain est un masque ("persona") et, en même temps, il est un "Superman". Mais il reste UN, unique, singulier, original. A nous de savoir si l'on veut se contenter des masques ou si l'on désire être émerveillés par la lumière de l'être. Et, pour finir, ce que je nous souhaite à tous, pour reprendre en les travestissant les mots de Saint-Exupéry, c'est de ne pas "assassiner nos Supermans".

La tyrannie des sorties

Aujourd'hui, je ne vais pas vraiment vous parler de science-fiction. "Chouette", allez-vous me dire. Oui, chouette. Enfin… pas autant que ça: écrire sur ce que nous apporte la science-fiction nous pousse à réfléchir et à voir les choses différemment, alors que d'évoquer le monde réel est parfois plus dramatique, plus critique. Mais bon, je vais me plier à l'exercice et on verra bien.

Alors voilà, j'étais aujourd'hui dans le quartier de la Cité et je laissais mon regard se poser sur les foules qui déambulaient autour de moi. Je ne réfléchissais à rien ou presque, mais quelques observations, alimentées par une discussion passionnante, me turlupinaient. Je voyais tous ces gens, tous ces regards, toutes ces errances et je m'interrogeais: que viennent chercher les gens dans les festivals? S'amusent-ils? Se sentent-ils libres, épanouis, heureux? Évidemment, aucune réponse ne pouvait m'être donnée. Par contre, je me suis mis à penser à ce qui m'a toujours quelque peu dérangé dans les "fêtes", c'est-à-dire ces soirées que nous faisons tous, entourés de nos amis, bercés par une musique en général assourdissante. J'essaie de résumer: il est samedi soir, je m'apprête (à quoi?), je sors, je ris, je danse, je bois, je fume, je ris encore, j'essaie de parler, on me suggère – poliment – que le moment n'est pas à la discussion sérieuse, à la prise de tête, alors je ris, je danse, je bois et… je rentre, ivre de tant de rires.

Bon, je généralise, évidemment. Mais je crois que nous avons tous fait l'expérience, un jour ou l'autre, de nous entendre dire "Nous sommes là pour nous amuser et non pas pour nous prendre la tête". Oui, les fêtes, c'est fait pour s'amuser. Et s'amuser, ce n'est pas réfléchir, c'est être libre (ouf: nos journées sont si oppressantes). Or, ce qui est un peu déroutant, c'est que, en prenant un peu de recul, j'observe une uniformité terrifiante: comme un samedi après-midi au centre de n'importe quelle ville, les "passants" des "fêtes" sont, paraît-il, tous libres, ce qui ne les empêche pas de rire de la même façon, de s'amuser de la même façon et d'être à peu près tous habillés de la même façon (Hommes: jean, chemise ou T-shirt, baskets ou chaussures de ville ; Femmes: tenues légères aussi élaborées – et sexy – les unes que les autres). Oui: la liberté absolue semble se confondre avec le mimétisme le plus primaire. Nous stigmatisons nos journées en raison de leur dimension tyrannique (on fait ce qu'on nous demande de faire), mais nous ne stigmatisons pas nos soirées alors qu'inconsciemment nous cherchons, apparemment par tous les moyens, à faire ce que l'on attend de nous – comprenez: rire, s'amuser, s'habiller pareillement.

Bon, et la liberté dans tout ça? Je me rappelle une citation, fort connue, de Jean-Paul Sartre: "Nous n'avons jamais été aussi libres que sous l'occupation". Ok, le contexte n'est pas le même… Et si, quelque part, il l'était? Si l'occupation du tyran politique ressemblait, analogiquement, à l'occupation de l'image du "fêtard standard", c'est-à-dire à celui qui doit rire comme les autres, qui doit délirer comme les autres, qui doit s'habiller comme les autres? L'uniformité de nos comportements – gestuels, discursifs, vestimentaires – me pousse à me dire que, c'est un fait, les "fêtes" sont gouvernées autocratiquement par un principe unique: il faut toujours s'amuser et, pour ce faire, "ne pas se prendre la tête". Autrement dit, ne pas être soi – à part si l'humain doit se séparer de son cerveau pour exprimer sa véritable nature d'Homo sapiens -, mais être une image, celle-là même qui est esquissée par le principe tyrannique au coeur du dispositif festif: le mec (ou la miss) "cool".

Je me rappelle encore une boutade que j'avais exprimée, il y a quelques années, à des étudiants adolescents: "La liberté, dans un magasin de chaussures, consiste-t-elle à repartir avec une, deux ou zéro paires?". En général, la réponse était univoque (et elle rimait): "avec deux, M'sieur!, puisqu'être libre, c'est faire ce que l'on veut!". (Mais alors, dans une soirée festive, si la liberté c'est de faire ce que l'on veut, pourquoi fait-on tous la même chose? Paradoxe?) Or, et si je reviens à mes ados, je tentais, plus ou moins vainement, de leur expliquer mon point de vue, soit : "Non, celui qui est libre, c'est celui qui arrive repartir du magasin avec zéro paire de chaussures, puisque le dispositif dans lequel il se tient (le magasin, donc) le pousse à en acheter au moins une paire. Et être libre, c'est, selon Sartre, choisir ce que l'on veut, résister aux contraintes – et non pas subir celles que l'on nous impose".

Me voici au bout de ma réflexion, je peux en rassembler les fragments: la "fête" est un dispositif qui, aujourd'hui du moins, nous pousse à rire, à nous habiller de la même manière, à nous amuser, à ne pas nous prendre la tête. Si je cède à cette incitation, je ne peux me prétendre être libre: je ne fais que suivre ce que l'on me dicte. Alors voilà mon rêve: voir chacun d'entre nous devenir libre, c'est-à-dire résister à la "tyrannie de la fête" et, par conséquent, oser briser les codes… Oui, oui, vous avez bien lu: j'aimerais passer des soirées où les gens refusent d'être réduits à des sourires vides ou à des corps sans cerveaux, où les hommes n'essaient pas – comme la plupart de leurs congénères – à être regardés par les femmes et où les femmes n'essaient pas – comme la plupart de leurs congénères – à être regardées par les hommes. En d'autres mots, j'aimerais passer des soirées où chacune et chacun d'entre nous a conscience de vivre en tyrannie car, à ce moment-là, nous aurons tous conscience qu'être libres, c'est refuser par tous les moyens d'être les esclaves de cette oppression.

Osons ouvrir les sas de nos tendances au conformisme: nous y découvrirons notre liberté.

Profession : Agriculteur de l’Art

J'hésitais entre deux billets de blog. Un billet sur la consommation de la culture: article percutant, provocateur, aisément "consommable". J'avais quelques figures de style en tête, quelques procédés ludiques intéressants, beaucoup de messages à partager. Or, hier, une phrase anodine m'a été lancée lors d'une réunion et, depuis, j'ai changé d'avis. Une phrase "en passant", "en rigolant", comme si cela allait de soi, comme s'il n'y avait pas là matière à débat.

Je vous la dis? "La thématique de la science-fiction est trop spéciale; elle rend donc évidemment difficiles les collaborations entre la Maison d'Ailleurs et d'autres institutions". Malgré l'absurdité d'une telle affirmation relativement au programme du musée yverdonnois (quatorze expositions ont été montées à l'extérieur des murs de l'ancienne prison d'Yverdon-les-Bains en 2012; et en 2013, on est déjà à 9 extra muros) et en laissant de côté la terrifiante suffisance qui s'y dissimulait, une chose m'étonne (surtout en sachant que cette phrase émanait d'un éminent représentant du milieu culturel): la Culture possède une tendance à devenir stérile.

Je m'explique. J'ai la chance de vivre à la campagne, dans un bel appartement situé au milieu des champs, et lorsque je regarde mon propriétaire – agriculteur de métier – cultiver ses sols, je remarque certes la délimitation des parcelles de terrain, mais aussi, et surtout, la diversité incroyable des denrées cultivées: blé, orge, betterave, maïs, colza, pomme de terre… Mais ce n'est pas tout. Je le vois aussi travailler dur toutes ses parcelles avec savoir-faire et application. En un mot comme en cent: je le vois prendre soin d'elles. Car, ce que mon propriétaire a compris, c'est que la richesse de son domaine provient directement de toutes les cultures dont il s'occupe. Pas d'une ou de deux, mais de toutes. Jardinier infatigable des temps modernes, l'agriculteur transforme notre territoire brut, chaotique, en un paysage chaleureux, esthétique.

Vous me voyez sûrement venir, mais je vais quand même décrypter la métaphore: le domaine, c'est celui de la Culture, les parcelles de terrain, ce sont les mouvements artistiques, et les denrées cultivées, ce sont les artistes qui – saison après saison – viennent embellir nos sols.

Ce qui me chagrine le plus, c'est de constater que nous avons sous nos yeux la solution à nos conflits, à nos bêtises. "La science-fiction n'est pas de l'art", "La science-fiction est populaire", "La science-fiction ne peut pas participer à des projets inter-institutionnels" ou, pour le dire autrement: "La science-fiction, ce n'est pas de la Culture sérieuse"… Que faire? Dois-je m'insurger contre les avis stéréotypés qui me pleuvent régulièrement dessus? Eh bien, non: la pluie est nécessaire aux sols. Alors je vais continuer à prendre soin de mon terrain, à y cultiver de magnifiques denrées et à proposer, radieux, des pousses à ceux qui ont compris que la beauté provient de la diversité. 

On parle, on discute, on palabre, on débat, on argumente, on glose, on critique, on ironise, on… Ces mots stériles m'épuisent, surtout quand je les compare à l'épanouissement de mes récoltes. Alors je rentre chez moi, je laisse de côté ces disputes scolastiques et, heureux, souriant, je retrouve mon propriétaire en train de travailler. Il m'apprend beaucoup plus que de nombreux "professionnels" de la Culture, car il m'enseigne, sans le vouloir, ce que "prendre soin" signifie vraiment: la Culture ne peut être qu'un domaine stérile – et donc vide de sens -, si ses "jardiniers" oublient que sans les autres sols, ils ne sont rien.

Forum des 100, culture et chimpanzé

Ce matin, j'ai eu la chance, tout comme 700 autres invités, de participer au Forum des 100, édition 2013. Le café était parfait, les viennoiseries aussi, quant au repas… délicieux !

Ok ok, je m'emporte et ce n'est pas ce dont je voulais m'entretenir avec vous. Non, je voulais vous témoigner ma surprise d'avoir assisté à quatre heures de conférences, de discussions, de tables rondes (etc.) et de n'entendre que les mots "sciences", "cerveau", "technologies", "économie", "PIB", "innovation", "on est les meilleurs" et j'en passe. Par contre, en quatre heures de discussion, les mots "culture" et "sciences humaines" ont dû être timidement évoqués qu'une ou deux fois. Ai-je oublié quelques occurrences ?

Arrêtons l'ironie, développons mon étonnement. Le Canton de Vaud est, si je ne m'abuse, la région au monde où il y a le plus de musées au mètre carré : l'Art s'y fait jour sous toutes ses facettes, les institutions proposent des programmes alléchants, diversifiés, riches, incroyables. Alors… ne sommes-nous pas des composantes importantes pour l'économie romande ? Pourquoi ne voit-on pas les retombées touristiques, symboliques, politiques et économiques des musées ? Sommes-nous si en retard sur les autres pays ? Je ne peux y croire. Mais le mot "culture" n'a pas été prononcé ce matin.

Les sciences humaines, maintenant. On en a peu parlé, et c'est bien dommage. De quoi est faite la vie humaine ? D'atomes et de connexions synaptiques ? De modélisations génétiques ou de configuraitons neuronales ? Oui mais… est-ce tout ? Quand j'entends des chercheurs affirmer "Notre génome est proche de celui du chimpanzé à 98%", je ne peux pas y croire : notre génome fait-il notre humanité ? Et ces 2% qui distinguent chimpanzés et humains, rendent-ils vraiment compte de la différence GIGANTESQUE qu'il y a entre les sociétés animales et humaines ? Je ne comprends pas pourquoi le matérialisme scientifique – nouvelle axiologie religieuse ? – ne nous perturbe-t-il pas plus que cela : sommes-nous si fiers d'être réduits – car c'est bien de cela qu'il s'agit – à nos composantes physico-chimiques ? Quand j'entends les gens parler autour de moi, dans le bus, dans la rue, autour d'une table, j'entends des récits, des émotions, des désirs, des peurs – et non pas des atomes, des gènes et autres neurotransmetteurs. Quand j'entends les gens exprimer leurs joies et leurs tristesses, je ne les entends pas les ramener à une configuration mentale ou à une prédisposition génétique. Non, quand j'entends les gens parler, je les entends chercher à comprendre – à donner du sens à leur vie, donc. Et les sciences humaines traitent, justement, du sens : ne sont-elles pas assez nobles ou assez rentables pour être évoquées (excepté par Monsieur Arlettaz) ? Que serait notre vie si elle était dépourvue de sens ? Ne doit-on pas aux chercheurs en sciences humaines d'essayer – c'est aussi complexe que le Human Brain Project mais moins médiatisé – de mieux cerner comment l'individu cherche à fabriquer du sens ?

Je me laisse à penser que je ne suis pas le seul. Pas le seul à souffrir de voir que la question du sens disparaît des discussions publiques. Pas le seul à m'affliger de cette désertion. Si j'étais à la tête d'un programme européen, je dirais : "Les sciences humaines et l'Art permettront d'aider chaque individu à découvrir les rivages du sens, à avancer, inlassablement, dans la quête de ce qui rend la vie humaine si fragile et si précieuse". Mais je ne suis pas à la tête d'un tel projet. Alors je continue à monter mes modestes événements, à m'entretenir avec mes étudiants, à proposer aux visiteurs de la Maison d'Ailleurs de se pencher sur les conséquences symboliques des avancées technoscientifiques, à essayer de créer ce que j'appellerai le "Débat du sens".

Et je sais que mes collègues en font de même. Et je vous en remercie. Infiniment. Ce soir, j'aimerais porter un toast à ce qui nous différencie vraiment des chimpanzés : notre quête jamais terminée du sens de nos existences.

La Russie, la Suisse et les musées

Il y a quelques jours de cela, j'étais en Russie: la Maison d'Ailleurs présentait son exposition de l'année passée, Playtime – Videogame mythologies, à Krasnoyarsk et, puisque sa prochaine étape sera le Multimedia Art Museum de Moscou, je devais me rendre dans ce dernier musée pour y explorer les lieux. Quelle découverte! Quelle magie! Le musée numéro un de Moscou en ce qui concerne l'Art contemporain m'a subjugué.

Bon je n'ai pas pour intention de vous raconter les splendeurs rencontrées durant mon séjour, mais plutôt de lancer une question à laquelle, je vous l'avoue, je n'ai aucune réponse. On le sait, on le voit, en Suisse romande, le public qui fréquente les musées correspond aux familles et aux personnes qui n'ont plus à se soucier de l'éducation de leurs enfants. Or, à Moscou, le public cible, ce sont les adolescents et les jeunes adultes : 15-35 ans, à vue d'oeil. Étonnant, n'est-ce pas?

Comment expliquer cet état de fait? Pourquoi les jeunes suisses désinvestissent-ils généralement les lieux d'expositions? L'Art est-il définitivement "has been"? Ne nous énervons pas : mes interrogations n'ont pas pour intention d'englober tous les jeunes, mais bon, reconnaissons-le, ce n'est pas notre public le plus massif. J'ai tourné cette question dans ma tête, forgé les hypothèses les plus diversifiées et… rien n'est venu. L'aporie ne semblait pouvoir être résolue : nous allons dans les concerts, nous allons au cinéma, nous allons aux événements sportifs, nous allons… Nous n'allons pas souvent dans les musées.

Alors, vu que je n'ai pas la réponse à cette question, j'ai essayé de penser au cadre dans lequel nous évoluons et là, une piste m'a été donnée – une piste, pas la vérité, of course. Cette piste, je la lance ici: les sociétés "dystopiques" conduisent l'Art à retrouver sa fonction libératrice, les mondes "utopiques" – où tous nos besoins sont satisfaits à profusion – semblent nous pousser à oublier cette fonction libératrice… On entend toujours la même rengaine : "Vous n'avez pas d'expositions interactives ? Désolé, si on ne peut rien toucher, ce n'est pas intéressant". Apparemment, le sens doit être directement donné pour être tout aussi directement consommé, digéré. Retombés en enfance, les Suisses?

Mais alors là, je suis embêté: si les sociétés "utopiques" ne nous incitent pas à nous libérer de nos habitudes par l'Art – à découvrir la Beauté -, sont-ce encore des mondes où nous sommes libres ? Ou, justement, les utopies ont tous les avantages du monde, sauf d'offrir aux humains… la liberté.

La science-fiction peut-elle être source d’Art ? (2/2)

Il y a quelques semaines, je vous livrais une première réflexion sur le SF Art, c'est-à-dire sur les productions de la science-fiction qui sont à considérer comme des oeuvres d'Art. Il est temps pour moi de continuer et de terminer ce qui avait été amorcé. Pour ce faire, il me paraît important de saisir une évidence: une représentation fictionnelle ou artistique s'inspire du monde (aspect référentiel) mais aussi, et surtout, des représentations antérieures (aspect autoréférentiel). C'est d'ailleurs souvent lorsqu'une oeuvre dialogue à la fois avec son quotidien et avec la tradition dans laquelle elle s'inscrit, que nous pouvons entrevoir les rivages de l'Art – ce qui suppose évidemment que nous connaissions cette tradition (comment être sensible aux phénomènes de reprises, de clins d'oeil, de mises en abyme, de jeux ironiques et autres si l'on ne connaît pas les oeuvres vis-à-vis desquelles se situe celle que nous découvrons?).

Le SF Art n'échappe pas à la règle qui vient d'être énoncée : une oeuvre peut être qualifiée de chef-d'oeuvre du SF Art quand elle dit quelque chose d'original sur le monde (cf. billet de blog: "La science-fiction peut-elle être source d'Art? (1/2)") tout autant que sur la tradition dans laquelle elle s'inscrit. Aspect référentiel et autoréférentiel se conjuguent alors, multiplient les niveaux de lecture et permettent en conséquence d'accepter l'oeuvre comme "belle", c'est-à-dire complexe, dense, profonde. Un exemple me permettra de préciser ma pensée et je le prendrai dans ce champ de la science-fiction que l'on appelle le comic books.

Une amie m'a envoyé un article sur Watchmen d'Alan Moore (vous trouverez le texte ici) et, à sa lecture, je me faisais la réflexion suivante: pour Aurélie Champagne, l'auteure de l'article, la force de la bande dessinée scénarisée par Moore est avant tout à trouver dans des critères ressortissant à l'aspect référentiel. Watchmen (1986-1987) parle en effet des super-héros, les critique, les remet en cause et, en définitive, parle de notre rapport à ce même type de personnages: les super-héros incarnent des idées (politiques, philosophiques) et sont, à l'instar du gouvernement reaganien, désabusés. Aurélie Champagne a raison de montrer que les super-héros d'Alan Moore sont, en fait, des cristallisations symboliques, c'est-à-dire qu'ils parlent du monde américain des années 1940 aux années 1980: le rêve américain ne cesse de s'appuyer sur des hommes providentiels – métaphoriquement représentés par des super-héros (Ozymandias, Dr. Manhattan, etc.) -, alors que ces derniers conduisent généralement au danger de "l'extermination de l'espèce". Autrement dit, Watchmen traite des super-héros pour faire l'apologie de l'homme – un homme simple, banal, sans rêve de grandeur et, donc, sans hybris destructrice, sans démesure.

Pourtant, et malgré la pertinence de ce qui précède, un des aspects les plus fascinants de ce comic book provient de sa capacité à nous parler de l'histoire des super-héros ou, plutôt, au fait que cette histoire n'est pas autre chose que le reflet déformé des déviances américaines: Moore ne s'amuse pas uniquement à faire des clins d'oeil aux super-héros antérieurs (Rorschach est bien un avatar de La Question), il met surtout en scène la tradition dans laquelle il oeuvre. En effet, et je ne souhaite pas ici multiplier les exemples mais suis à votre disposition pour creuser le sujet, Watchmen est, pour moi, la représentation de l'histoire du comic book depuis la fin des années 1930. Appelé "mise en abyme" (on représente dans un comic book l'histoire du comic book), un tel phénomène a pour propriétés d'amener son lecteur à prendre de la distance avec ce qu'il lit et à interroger ses propres représentations. Concrètement, si Watchmen évoque la tradition dans laquelle il s'inscrit, c'est pour réfléchir, d'une part, à l'histoire de cette tradition et, d'autre part, aux stéréotypes que l'on pourrait avoir à son égard ("le comic book est fait pour les adolescents", "il est manichéen", etc.).

Qu'il me soit permis de donner un seul exemple: Watchmen met en scène deux "groupes" de super-héros (un "ancien" des années 1940 – les "Minutemen" – et un "nouveau" des années 1980) et nous montre, à un certain moment, comment le premier groupe a été démantelé. Or, ce qui est représenté ici, mais de manière métaphorique, c'est-à-dire sous forme détournée, ce sont deux moments de l'histoire des super-héros ou, plutôt, les conséquences d'un épisode particulièrement sombre de cette histoire (et méconnu du novice) : l'avènement du "Comics Code" (CC) en 1954 et ses répercussions sur les publications populaires. En deux mots : suite au texte Seduction of the Innocent (1954) du psychiatre Fredric Wertham accusant les comic books de conduire la jeunesse à la criminalité, les éditeurs de comics ont édicté des règles de composition strictes. Un comic book ne devait pas représenter de sexualité ou d'homosexualité, le bien devait toujours l'emporter sur le mal, les figures de l'autorité ne pouvaient être critiquées… Un code de censure, donc. Or, comment interpréter, dans Watchmen, la réaction de Laurie lorsqu'elle voit sa mère – l'ancienne "Spectre Soyeux" – feuilleter un comics pornographique des années pré-CC? Et comment comprendre ce qu'il est arrivé aux super-héros des années 1940 sans cet épisode du CC ? "Fantôme" s'est repenti et converti au catholicisme, "La Silhouette" a été tuée en raison de son homosexualité et "L'Homme-Insecte" a été interné en raison de son alcoolisme et de sa maladie mentale : Alan Moore met en scène, au sein même de son intrigue, l'histoire du comic book avant 1954 et montre comment ces bandes dessinées représentaient en fait les travers américains – ceux-là mêmes qui les ont condamnées. En ce sens, Moore montre que ce ne sont pas les comics qui conduisaient à la criminalité, mais la décadence américaine qui conduisait aux comics

Une fois cette grille de lecture adoptée, Watchmen gagne en densité : l'articulation de ces niveaux de lecture rend ce comics fascinant. Il en gagne même le titre de "chef-d'oeuvre" du SF Art. La science-fiction – et toutes les esthétiques qui en dérivent – ne peut être considérée comme de l'Art si on refuse d'en connaître les formes, les motifs, les oeuvres, l'histoire. Mais dès que ces derniers font partie du bagage intellectuel du curieux, alors s'ouvre un champ artistique exceptionnel – et j'espère sincèrement, avec mes quelques exemples, vous avoir donné envie de vous plonger dans un mouvement artistique peu connu et dont la dénomination (SF Art) ne fait même pas consensus. Tout comme les Watchmen réfléchissent la société américaine qui les a vus naître et les êtres humains qui y vivaient, devrait-on chercher dans les productions de la science-fiction non l'apologie d'un futur fantasmé, mais l'image déformée qu'elles ne cessent d'offrir à notre regard de notre monde et… de nous-mêmes.