La promotion de l’inculture par les pouvoirs publics

Trois théâtres lausannois subventionnés par les pouvoirs publics promeuvent du 25 mars au 5 avril un festival des arts de la scène, théâtre, danse, performance ( ?), arts visuels ( ?). En réalité le théâtre est le parent pauvre, soit cinq pièces sur dix-huit spectacles. Encore faut-il compter comme pièce celle qui s’intitule « Pièce sans acteurs » bâtie sur un dialogue entre deux haut-parleurs dans le but de « questionner par l’absurde l’absence de l’humain ». Pour les quatre autres, on peut dénombrer deux auteurs de langue allemande, Peter Handke et Thomas Bernhard, une adaptation de l’Etranger de Camus et une « performance » sans auteur avoué.

On chercherait en vain dans ce festival une pièce écrite par un auteur de langue française, alors qu’à Paris on joue avec succès deux auteurs vivants de grand talent, Yasmina Reza et Eric-Emmanuel Schmitt. Comme la direction de ce festival semble ignorer l’existence d’un théâtre de langue française, on se permet de les instruire. Depuis Molière, Racine, Marivaux, Beaumarchais des siècles révolus jusqu’à Feydeau, Guitry, Montherlant, Anouilh, Claudel, Cocteau, Giraudoux, Camus, Sartre, Beckett, Genet, Ionesco du siècle dernier, il existe un vaste répertoire de qualité basé sur des textes d’écrivains. C’est une de facettes les plus brillantes de la culture française.

Force est de constater que le but des scènes lausannoises n’est plus de promouvoir cette culture là, mais de la mettre sous le boisseau en l’ignorant purement et simplement. Si l’on se met dans la tête des décideurs, il faut supposer que pour eux la véritable culture, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’est pas le but, mais qu’ils privilégient plutôt une forme d’inculture, de négation de la tradition comme si celle-ci ne charriait que des insanités, des fadaises, des niaiseries. Certes la langue utilisée dans la vie de tous les jours n’a plus la qualité de ce qui se jouait jadis pour un public cultivé. Une tragédie de Racine suppose une attention soutenue, une connaissance du contexte mythologique, biblique ou historique, un intérêt pour la réflexion politique, pour la religion, pour des relations amoureuses qui ne se résument pas au coït à tout-va. Les directeurs de théâtres estiment-ils que ce genre de public n’existe plus ou, s’il existait, qu’il mérite d’être ignoré.

En général la littérature a pour but et pour résultat d’élever le lecteur ou le spectateur au-dessus de ses préoccupations quotidiennes. Elle constitue une tension continue vers le beau et le bien. Or, le talent d’écrivain n’est pas à la portée de n’importe qui. Une pièce de théâtre est d’abord un texte de qualité adapté par un metteur en scène qui le respecte et qui ne s’autorise pas à l’améliorer selon ses penchants et joué par des comédiens qui comprennent les situations qu’ils représentent. Beaucoup des prétendus spectacles qui encombrent ce festival insistent sur l’absurde, la violence, le non-sens en proférant des platitudes voire de simples borborygmes. Ils rencontrent un certain public à son niveau en essayant de l’y maintenir, voire de l’abaisser.

Les pouvoirs publics n’ont pas à censurer ces divagations, mais ils n’ont pas non plus à les promouvoir avec l’argent des impôts. Sauf si, en passant aux aveux, ils cherchent à lutter contre la culture, dite bourgeoise, en empêchant le peuple du bas (que les décideurs bobos considèrent comme le bas peuple) de se cultiver, de former son goût, d’aiguiser son sens critique. On entend souvent des décideurs politiques dire avec aplomb que toutes les activités se valent, qu’il n’existe pas de critère de qualité, que tout est dans tout et donc rien dans rien. Cette forme de laisser-aller, de négativisme, de promotion de l’absurde, n’est pas faite pour fonder une société sur des valeurs. Mais ce dernier mot lui-même est-il encore compréhensible ? Avons-nous des valeurs et lesquelles?

La mise en scène de l’inculture par ce festival répond à la définition du métier d’artiste : il met en scène la société telle qu’elle est.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

7 réponses à “La promotion de l’inculture par les pouvoirs publics

  1. Quand des réunions de SUISSEs se tiennent en langue Anglaise, peut-on prononcer une sentence Latine, pour: Confederation Helvetica RIP!

  2. C’est une forme d’éducation que je prône activement: les mots ne suffisent pas à changer le monde, il faut y ajouter une pincée d’Art pour la communication émotionnelle. Que ce soit par la musique ou le théâtre, j’invite notre jeunesse et tous ceux qui ne se sentent pas encore vieux à investir la scène. Laissons les cadres ringards et corrompus à des auteurs ringards. Puisque depuis la nuit des temps les auteurs explorent à travers divers pièces la relation entre l’individu et le pouvoir, l’individu et son environnement, l’individu et les autres, l’individu et lui-même… N’y a-t-il plus rien à dire d’intéressant pour notre époque où précisément tout cela est en train de changer? Si personne n’y trouve plus rien à dire d’intéressant, alors c’est que nous vivons la fin de l’humanité. Allez, lâchez un peu vos smartphones et produisez quelque chose de fort.

  3. ça devrait être la ville de Lausanne pace que le canton avec M. Broulis à sa tête; même Molière en personne ne peut pas lui arracher une subvention et si c’est voltaire il l’enverrai à Genève !

  4. La culture c’est comme la cuisine, on ne peut pas tout aimer. Personnellement je n’aime pas les choux de Bruxelles, pourtant ne je m’autorise pas a en degouter les autres. Pour me faire une opinion sur les choux de Bruxelles, je me suis donne la peine d’y gouter.
    Vous ne connaissez manifestement rien des arts visuels ou de performances artistiques, mais vous les classez intuitivement comme de la non culture.
    Selon vous, on ne fait plus de “veritable culture”. Depuis quand ? 1960? Dans les annees 1940 vous auriez sans doute considerer le jazz comme une musique de degeneres.
    Moliere critiquait les travers de son epoque. Les bien-pensants du moment le trouvaient pas digne d’etre ecoute.
    Pour vous, la culture, “la vrai” est reserve a une elite “cultivee”. Cette position condescendante est assez facile.
    L’inculture c’est aussi de ne pas s’interesser a ce qui ce fait d’actuel. Ce mepris pour les createurs contemporains en est la preuve. Parler de “divagation” est insultant, surtout quand on n’a pas vu les pieces ou lu les textes. C’est une position, la votre, a priori.
    Un artiste qui ne se soucierait pas de son epoque, de la societe dans laquelle il vit, serait a cote du sujet. C’est le role de l’artiste de mettre en avant les absurdities de son epoque. Ou alors il devient un artiste “officiel” du systeme, qui ne fait pas de vague et caresse la societe dans le sens du poil. Comme dans les regimes communistes, que vous convoquez si souvent dans vos blogs.
    Encore peut-on se donner le droit de juger la culture contemporaine, en ayant l’objectivite intellectuelle d’avoir lu ou vu les dernieres creations.

    1. Bien entendu je n’ai été découragé d’assister à ces spectacles qu’après les avoir fréquentés. Exemple : Le Roi Lear à Vidy ; il s’agissait un comédien unique qui jouait tous les rôles en agitant quelques poupées ; il était originaire du Kazakhstan et s’exprimait dans son idiome ; quelque sous-titres en français permettaient de suivre l’action ; il criait très fort et se roulait par terre en finissant par se déshabiller ; un ennui profond m’a saisi plus le chagrin de voir Shakespeare dégradé en spectacle de foire.
      Je pourrais vous en raconter une dizaine de cette espèce, ici ou a Paris. Ils partagent tous quelques dadas : pas de texte qui vaille la peine , aucun rapport entre l’agitation du ou des comédiens et le sujet s’il y en a un , l’obsession de la laideur et de la vulgarité, pour susciter l’attention le souci de se déshabiller pour faire frémir le bourgeois par cette audace.
      Je comprends parfaitement que l’artiste contemporain doive exprimer la société dépourvue de sens dans laquelle nous vivons et je le dis clairement en conclusion. Mais cela n’est ni encourageant, ni drôle, ni intéressant. Molière s’est moqué des Parisiens à partir d’une position humaniste et d’une capacité à créer : Les Précieuses Ridicules mettent en scène la folie de l’époque, sa prétention, son snobisme. Le théâtre contre lequel je m’insurge s’y complait. Il n’y a pas de distance par rapport au sujet. Les auteurs de ces spectacle sont Mascarille et Jodelet.
      Je crois savoir que le théâtre de Vidy a perdu la moitié de ses abonnés.

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