Trop de médecins?

Santésuisse a publié le communiqué dont voici des extraits

« Trop de médecins coûtent cher. L’offre excédentaire de médecins est financée par la population sous forme de primes trop élevées, et par les patients avec des traitements inutiles. D’où l’importance de trouver une solution plus efficace pour le pilotage des admissions. Le projet de loi a déjà été édulcoré par le Conseil des Etats, et c’est maintenant au tour de la commission du Conseil national de céder face à la pression des médecins. …
A l’échelle du pays, on enregistre en Suisse une très forte densité de médecins, en particulier dans les centres urbains. Les comparaisons internationales révèlent que la Suisse se situe au-dessus de la moyenne des Etats de l’OCDE pour toutes les catégories de médecins. Et comme la branche de la santé génère sa propre demande, cela a des conséquences financières pour la population : trop de médecins coûtent cher. Chaque nouveau cabinet médical coûte en moyenne un demi-million de francs par an. Les coûts de cet approvisionnement excessif et inadéquat sont principalement à la charge des payeurs de primes. »

Le message est clair : si les primes de l’assurance maladie vont encore croitre, c’est la faute à une pléthore de médecins. Ce ne sont pas les patients qui consultent parce qu’ils se sentent mal, ce sont les médecins qui leurs prescrivent des traitements alors qu’ils ne demandent rien.

Les patients estiment avoir le droit de choisir leur médecin en fonction de tous les critères imaginables, à commencer par sa réputation professionnelle et par son empathie lors des entretiens. Limiter le nombre de médecins revient à diminuer  cette liberté fondamentale du choix sur un libre marché. C’est pire qu’une médecine d’Etat à la soviétique ou à la britannique car l’instance de décision n’est plus l’Etat mais des entreprises privées, les assureurs.

Ce n’est pas la première fois que des mesures maladroites sont proposées pour réduire les coûts de la santé. Cela a commencé voici vingt ans avec le numerus clausus des facultés de médecine visant à réduire le nombre de médecins diplômés : cette mesure a tourné à la confusion de ses initiateurs puisque les jeunes Suisse, interdits d’étude, ont été remplacés par des médecins formés à l’étranger. Il n’y a donc pas eu finalement de réductions du nombre de médecins.

Sont-ils pour autant trop nombreux, comme le prétendant les partisans de leur réduction ? A en juger par le délai nécessaire pour obtenir un rendez-vous chez certains spécialistes, de trois semaines à trois mois sur la place de Lausanne, ils seraient au contraire surchargés et trop peu nombreux. Il n’y a pas trop de spécialistes et trop peu de généralistes. Ils sont peut-être mal répartis sur le territoire.

Ensuite on a proposé et mis en œuvre un moratoire sur l’ouverture de nouveaux cabinets par de jeunes médecins. Le seul résultat a été de les confiner dans les hôpitaux universitaires, où ils se sont spécialisés en créant prétendument une pénurie relative de généralistes.

Il n’y a donc pas de méthode simple et efficace pour diminuer les coûts de la santé. Toutes les interventions maladroites ont, jusqu’à présent, été à fins contraires. Quel que soit le système, il y aura toujours des malades imaginaires et des médecins complaisants : c’est inscrit dans la nature humaine, faite d’angoisses et de faiblesses. Si l’on réduisait effectivement la consommation médicale par des mesures administratives ou légales, on réduirait certes des dépenses inutiles, mais aussi d’autres indispensables. Dans un système de marché libre fondé sur la relation privilégiée entre patient et médecin, l’Etat est privé de moyens d’action et il le restera.

Le système de santé suisse est excellent en ce sens qu’il garantit une espérance de vie parmi les trois plus élevées au monde. Il n’absorbe que 12% du produit national. Ce n’est pas trop cher payé, même si c’est un luxe réservé à un pays riche. Si l’on estime qu’il y a trop de médecins, encore faudrait-il décider d’une norme objective. Il y a aussi, si l’on commence à compter, trop d’avocats, de fiduciaires, de stations de ski, de stades, de théâtres, de musées, de parcs, d’universités, d’avions, de voitures, de restaurants, d’antennes de téléphonie dont pourrait théoriquement se passer. Mais dans ces domaines, il semble qu’il n’y ait jamais assez, parce que des lobbys puissants veillent au grain.

Si les médecins étaient organisés en groupe de pression, s’il finançait de la publicité à la télévision, on se rendrait compte qu’ils sont vraiment utiles pour maintenir les gens en vie, en bonne santé et capable de travailler alors que ce n’est pas le cas des antennes de téléphonie, des stations services et des émetteurs de télévision. Le communiqué de Santésuisse répète inlassablement l’argument selon lequel un cabinet engendre un demi-million de frais. Bien sûr pour tourner il faut un chiffre d’affaire de ce niveau. Mais cela ne signifie pas que ce demi-million est jeté dans une poubelle, sans aucun résultat, comme la rédaction du communiqué le laisse entendre  Puisque la Suisse est riche, il est intelligent de dépenser dans des domaines où cela vaut la peine : la santé, la formation, les transports, le logement. Nous vivons mieux que beaucoup d’autres et surtout plus longtemps.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

28 réponses à “Trop de médecins?

  1. SS continue année après année avec ses ritournelles, dont les médecins créent la demande de soins et il faut par conséquent diminuer leur nombre pour diminuer les coûts de la médecine. Les comptables de SS sont limités par leur raisonnement de comptable et agissent systématiquement auprès des élus via leur lobbying puissant, au frais des assurés bien évidemment. L’OFSP tient curieusement le même raisonnement. On est pas sorti de l’auberge.

    1. La cerise sur le gâteau sera(it) une pénurie de médecins lorsque l’infection du Coronavirus frappera(it) la Suisse! Je ne sais pas comment SS ou l’OFSP va s’en sortir, mais ça sera drôle de rester à l’écoute!

  2. Très souvent, lorsqu’il sort une statistique pour dire que les Suisses surclassent tout le monde et clamer quelques Cocorico pour refiler un complexe à nos voisins, il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir qu’il y a une embrouille. Que ce soit pour le taux de chômage ou la longévité. Pour ce qui est de l’espérance de vie, il ne faudrait pas oublier qu’un tiers des pensions AVS sont versées à l’étranger. Or, ce sont les montants les plus modestes. En d’autres termes, beaucoup de gens en bonne santé viennent en Suisse pour travailler, mais parmi les plus modestes dont l’espérance de vie est plus basse, beaucoup partent à l’étranger au moment de leur retraite, espérant pouvoir y vivre dans de meilleures conditions matérielles. Donc, mieux vaut être prudent lorsqu’il s’agit d’attribuer cette longévité pour justifier le montant de la facture. Si tous ces retraités restaient en Suisse, il est certain que cela aurait un effet tant sur l’espérance de vie que sur le montant de la facture de santé.
    L’autre question est: un système de santé hors contrôle peut-il ne pas accoucher d’une montagne de factures et le système Suisse est-il sous contrôle (autre que des lobbies professionnels)? La lamal a-t-elle pour vocation de fabriquer des millionnaires?
    Pourrait-on avoir le choix d’une médecine “simplifiée”? C’est-à-dire, on va faire son check-up dans un laboratoire, on reçoit un rapport, éventuellement établis par ordinateur, éventuellement une médication légère… et cela s’arrête là ou alors on va trouver un médecin avec son rapport en main. Nul n’est besoin d’exploser sa franchise après moult rendez-vous à chaque fois que l’on s’adresse à un médecin.

  3. Solution simple: il faut limiter les revenus des prestataires de soins. Vu qu’ils facturent un système de soins, ils devraient percevoir un revenu maximum fixé par le législateur dans la LAMAl (pas à l’acte, mais un revenu maximum par année).

    Sinon, c’est ridicule: aucun risque financier, et plus tu opères, plus tu gagnes.

    Il faut rationaliser les coûts.

  4. C’est toujours curieux de fire qu’il y a trop de médecin. La médecine est probablement mal organisée et l’accès dépend beaucoup de la zone géographique.
    Mais que dire des prix pratiqués par l’industrie pharmaceutique qui faut soi-disant payer le coût de la recherche sans montrer que celui-ci n’a pas été pris en charge par les Etats? Le coût de production de certaines molécules offertes voir le nouveauté nb des traitements est loin de correspondre avec les prix demander. En fait l’industrie refuse de continuer a produire médicaments (et vaccins) essentiels parce les hauts cadres ne vont pas pouvoir engranger des millions en primes.
    Même en ville beaucoup de médecins en activité sont très âgés, difficile de croire donc qu’ils de trop.b

  5. Les médecins généralistes sont-ils les otages des entreprises pharmaceutiques ? C’est probable. Par exemple les fameuses statines sont-elles vraiment utiles, impossible de la savoir avec certitude. Une émission de 36.9 de la TSR démontrait le contraire. Les malades ou les pseudo-malades sont aussi responsables en ne posant pas les bonnes questions car je suis convaincu qu’une bonne marche chaque jour peu résoudre bien des problèmes de santé.

  6. Pour diminuer les coûts de la santé en Suisse, il faut exactement inverser la politique actuelle. Au lieu de décourager les gens de consulter (franchises élevées, participation, etc.), avec pour résultat que beaucoup attendent pour voit leur médecin que leur pathologie ait dégénéré et coûte alors cher, voir très cher, à soigner, il faudrait au contraire rendre obligatoires des contrôles périodiques (plus espacés dans les jeunes années, plus rapprochés ensuite) pour détecter et soigner les maladies le plus précocement possible et donc à moindre coût. On le fait bien pour les voitures!

  7. Il n’y a pas que le coût du temps des consultations des spécialistes, mais aussi les coûts administratifs des hôpitaux privés, cliniques et cabinets chèrement amortis, et les investissements colossaux dans le matériel d’imageries et autres. Tous ces phénomènes poussent les prix de la médecine à la hausse à des niveaux inacceptables. Il est indéniable que plus de médecins appellent à plus de médicines. Dans notre foyer de 5 personnes nous consacrons avec les franchises et les contributions aux médicaments et autres, environ 34 mille francs à l’assurance maladie, bien que nous ne sommes pas tous en chambre semi-privées. Si nous habitions dans un canton primitif le coût serait divisé presque par deux.
    Inadmissible pour 2 raisons : l’assurance EST OBLIGATOIRE auprès des assurances privées du pays et le prix des médicaments volontairement maintenus à des niveaux indécents. Si la concurrence s’ouvre correctement la dépense pour la santé tomberait à 8 ou 10% maximum du PIB.

  8. Je sais pas s’il y a trop de médecins en suisse mais une chose est sure, ils sont trop payés, c’est une certitude.

    La Suisse est l’un des rares pays au monde ou on trouve normal que des médecins soient payés 1 million de francs annuellement, et certains même plus.

    Certes, ce n’est pas la majorité, mais que des médecins puissent toucher plus d’1 million de francs, c’est largement plus que ce qu’il faudrait.

    En comparaison, les médecins généralistes français perçoivent annuellement aux alentours de 75 000 nets en bnc (bénéfice non commercial) qui est la différence entre ce qu’il perçoit moins ses charges.

    Ca reste avant impots mais on a pas l’impression qu’ils soient dans la misère.

    Alors quand on sait qu’en Suisse certains émargent à plus du million, c’est injustifiable.

    1. Il y a aussi des banquiers, des artistes, des sportifs, des patrons qui ont plus d’un million de revenus. Bien entendu ce ne sont pas tous les banquiers, tous les artistes, tous les sportifs, tous les entrepreneurs qui atteignent cette somme mais certains, les plus connus y arrivent. Faut-il aussi s’en scandaliser? Ou bien est-ce que l’on considère comme normal que certains métiers soient très largement rémunérés et d’autre pas. Si certains médecins sont particulièrement compétents au point de guérir des patients que d’autres abandonnent ne méritent-ils pas ce salaire? S’il faut limiter le revenu des médecins, il faut en faire une règle générale et confisquer tout ce qui dépasse un certain montant. C’est comme cela que fonctionnait le régime communiste. Bizarrement tout le monde était pauvre, sauf les chefs bien entendu, c’est-à-dire ceux qui fixaient les salaires. C’est une impasse dans laquelle il ne faut plus s’engager.

      1. Si un type à besoin de plus de 500’000.- pour faire correctement son travail, il vaut mieux l’envoyer pointer ne serait-ce que pour ne pas décourager ceux qui n’atteindront jamais ces salaires mais à qui on ne laisse rien passer. 600.- pour aller pédaler quelques dizaines de minutes devant un type qui finit par vous dire que tout est normal, c’est indécent. Heureusement que mon garagiste n’en demande pas autant.

        1. Je puis me passer d’une voiture mal entretenue, mais pas de mon corps. Les factures de mon garage sont plus élevées que celle de mon médecin.

          1. La voiture autoentretenue n’existe pas encore hélas. Mais la voiture sans entretien est électrique pour sûr.
            Sachant votre age et ce que coûte un simple contrôle chez le médecin, je ne sais trop comment vous le dire… peut-être qu’il est temps de déposer votre permis.
            Mais je doute qu’un garagiste, même malhonnête, facture 600.- pour regarder fonctionner un véhicule en bon état.

          2. J’ai aussi des propositions pour diminuer les coûts de la santé et les politiques peuvent tout à fait s’y montrer actifs : taxer les boissons sucrées à la mesure des dégâts qu’elles induisent sur les coûts (surpoids, diabète, etc.) et taxer les alcools vendus, notamment aux adolescents, entre autres par packs de 24 pour des prix dérisoires. Voilà des pas constructifs et réalistes dans la bonne direction !
            Je laisse de côté les coûts bureautiques absolument abracadabrantesques et inutiles dans les assurances et dans les pratiques soignantes.
            Mais je crains que des lobbys actifs aux parlements ne réussissent trop à faire quon vise les soignants que de s’attaquer aux logiques financières. Je laisse de côté les arrosages
            d’argent sonnants et trébuchants versés aux divers élus (qui l’acceptent) du peuple.
            Tout un programme prometteur…

          3. Si vous avez des informations relatives à des versements d’argent à des élus, vous devez les communiquer à la justice. Sinon vous répandez des accusation sans fondements qui relèvent de la diffamation.
            En tant que conseiller national pendant 12 ans, je n’ai jamais été l’objet de tels versements et je n’en ai jamais été témoin.

      2. Vous semblez oublier que les exemples que vous prenez ne font en rien avoir un impact sur les cotisations des assurés.

        Un banquier rémunéré plus d’1 million le fait étant rémunéré par sa banque, un sportif, le fait sur toutes les rémunérations que perçoit le club et autres, et les patrons, si un patron crée son entreprise et la fait prospérer, il prend des risques avec son argent, qu’il puisse toucher 100 millions annuel ne serait pas un problème.

        Le médecin lui sa rémunération a des impacts sur les assurés cotisants, ce qui n’est pas le cas des autres métiers cités.

        Si en France, pays qui n’est pas du tiers monde, les médécins gagnent 10 fois moins, aucune raison qu’en Suisse ce soit le cas.

        Déjà que le suisse paie chèrement la vie de tous les jours.

        1. Si le service public ou apparenté est payé moins que le privé, que se passe-t-il? Les plus capables se tourneront vers le privé. Or, les services publics sont essentiels à la société. Ce n’est pas de bonne politique que de les rémunérer le moins possible. Un conseiller fédéral gagne moins que la direction de Swisscom, La Poste, les CFF. Cela prouve sa vertu, pas sa compétence. Cela prouve que la direction d’un service public est plus exigeante que la fonction ministérielle. C’est un choix mais je ne suis pas persuadé que ce soit le bon. J’ai connu des conseillers fédéraux qui étaient totalement dépassés par leur tâche qui est pourtant très importante. Certains sont candidats par idéalisme et excellent, mais on ne peut pas indéfiniment se reposer sur cette incertitude.

          1. La question n’est pas de les rémunérer le moins possible mais de les rémunérer à la juste valeur.

            Je ne suis pas en train de dire qu’il faut les rémunérer en les payant avec des cacahuètes mais rien, je dis bien rien, ne justifie le million de revenus annuels, et même plus pour certains.

            S’ils veulent faire fortune, qu’ils créent leur entreprise ou ils pourront prendre des risques avec leur argent et pas l’argent du contribuable.

            Aux états unis, pays libéral par excellence, la moyenne tourne aux alentours de
            240 000 chf annuel.

            4 fois moins que certains médecins suisses.

            Au danemark c’est 180 000 chf annuel environ, environ 5000 chf mensuel en Suède….

            Les pays nordiques ont pourtant la réputation d’avoir un système extrêmement protecteur et la moyenne des rémunérations dans ces pays est très loin inférieure aux médecins suisses.

            Faut arrêter de croire qu’il faut faire des médecins suisses des millionnaires si on veut être bien soigné.

            Et si les médecins suisses étaient les meilleurs au monde, ça se saurait.

  9. On ne peut pas comparer le revenu moyen d’autres pays avec le revenu maximum de certains médecins suisses. Combien sont-ils? Que pèsent-ils dans les dépenses de l’assurance maladie? Que représente les dépenses du cabinet avec ses charges et le revenu net du médecin?
    Chez les médecins de premier recours, le revenu médian des indépendants s’élève à 237’000 CHF et des employés à 197 000 CHF. Cela ressemble fort à la situation des Etats-Unis.

  10. Une fois de plus il est urgent de rappeler et comprendre un fait économique de base, le chiffre d’affaire (CA) est par définition plus élevé que le revenu. Ce dernier s’obtient après avoir déduit du CA les frais généraux (50-60 % en général). Les revenus à plus de 1 Mo CHF publiés par ce fameux rapport de l’OFSP il y a quelques années étaient faux et donc trompeurs, car mélangeait allègrement le CA de quelques rares médecins spécialistes et celui de groupes médicaux (plusieurs médecins), donc rien à voir avec le revenu moyen des médecins praticiens appliquant le tarif LAMal. Une simple consultation de 20 Minutes se facture environ 50 CHF. Un dépanneur TV qui vient à votre domicile facture ses minutes d’intervention + le matériel éventuel + des frais de déplacement (80 a 150 CHF). Le nombre de médecins est un faux problème, contrairement à leurs répartitions. Il faut comparer ce qui est comparable.

  11. Et la santé? Il est consternant de constater qu’il n’a été question jusqu’ici que d’argent dans ce débat. Et la maladie? Et le patient? Réduit aujourd’hui au rôle passif de “client” (comme au lupanar, en somme), ne confirme-t-il pas que la santé, comme l’enseignement et la recherche (ces autres maisons closes), n’est plus pour certains qu’un vilain jeu de commerce – ce que dénonçait déjà Ivan Ilich dans sa célèbre thèse, “Nemesis médicale: l’expropriation de la santé” (1975), aux échos étrangement actuels. Peut-être n’est-il pas inutile d’en rappeler quelques thèmes:

    1. La civilisation capitaliste fait consommer d’une part ce qui détruit, d’autre part ce qui répare. La croissance a trouvé là son ressort principal. Mais les destructions sont de plus en plus importantes et les réparations, malgré leur ampleur et leur coût, de moins en moins efficaces. Cela vaut notamment en matière de santé.

    2. Les maladies apparaissent et disparaissent en fonction de facteurs tenant au milieu, à l’alimentation, à l’habitat, au mode de vie, à l’hygiène. Les maladies épidémiques actuelles les plus répandues sont toutes des maladies dégénératives, de civilisation, que la médecine ne sait ni prévenir ni guérir : cancer, maladies cardio-vasculaires, rhumatismes, etc. Ces maladies frappent une proportion croissante de la population malgré l’utilisation de techniques de soins de plus en plus lourdes. Tout indique qu’elles sont liées à notre mode et notre milieu de vie (pollution, nourriture, anxiété, vie professionnelle…). Des civilisations différentes de la notre en sont exemptes. De tous les facteurs de santé, la médecine est l’un des moins efficaces. La médecine elle-même contribue à la multiplication des maladies, et cela de deux manières :

    – En tant qu’institution sociale, la médecine est chargée d’atténuer les symptômes qui rendent les malades inaptes au rôle que la société leur impartit. En incitant les gens à porter leur maladie chez le médecin, la société les détourne de s’en prendre aux raisons fondamentales et permanentes de leur mal-être. En traitant les maladies comme des anomalies accidentelles et individuelles, la médecine en masque les raisons structurelles, qui sont sociales, économiques, politiques. Elle devient une technique pour faire accepter l’inacceptable. Dans une vision à court terme, les élus, les pouvoirs publics et les citoyens vont plus se féliciter de la construction de nouvelles structures médicales que d’avoir réduit les facteurs objectifs environnementaux et sociaux des maladies (normes sur la qualité de l’environnement, sur le milieu de vie, le droit du travail…).

    – Au service d’une idée mythique de la santé, la médecine fait croire que celle-ci peut s’acheter : elle dépendrait de la consommation de soins spécialisés et de drogues, chaque organe, chaque événement biologique, chaque âge, chaque affection et l’agonie elle-même devant avoir son spécialiste. En encourageant ainsi la dépendance médicale des bien-portants comme des malades, la médecine abaisse le seuil de la maladie et ajoute ses propres poisons à ceux du mode de vie industrialisé.

    3. Être en bonne santé, c’est être capable d’assumer la maladie, comme d’ailleurs la puberté, le vieillissement, le changement, l’angoisse de la mort… Or la surmédicalisation dispense ou empêche l’individu d’assumer tout cela. Elle multiplie les malades. C’est là ce qu’Illich appelle la iatrogénie structurelle : c’est-à-dire l’engendrement structurel de la maladie par l’institution médicale.
    (voir ‘http://1libertaire.free.fr/IvanIllich07.html’).

    “Medice, cura te ipsum”.

    1. Avant l’instauration du capitalisme, nos lointains ancêtres du Paléolithique ne disposaient pas non plus de médecine et cependant ils mouraient en moyenne avant la trentaine alors que selon vous ils auraient été en meilleure santé que nous. Votre exposé procède d’une vision mythologique de l’histoire.

  12. Merci pour votre réponse. Il s’agit non pas de ma “vision” personnelle mais d’un rappel des thèses d’Ivan Illich sur la médecine, qui n’ont en rien perdu de leur actualité, à mon avis, en particulier si l’on tient compte de la marchandisation croissante de la médecine, après celle du savoir par l’école et l’université – autre célèbre thèse du philosophe croate.

    Par ailleurs, n’étant pas paléontologue, je n’ai aucune compétence pour parler de nos ancêtres du Palélolithique. En revanche, curieux des choses de l’Antiquité, en particulier égyptienne, je pourrais citer ces propos de Richard Lejeune, sur le site d’Egyptomusée” ((http://egyptomusee.over-blog.com/article-de-la-vieillesse-en-egypte-antique-67957269.html):

    “Si, pour Hippocrate, la vieillesse, qu’il fut le premier à poétiquement comparer à l’hiver, commençait à 56 ans, le doxographe grec Diogène Laërce note au paragraphe 58 du Livre VIII de son célèbre ouvrage Vies et doctrines des philosophes illustres (Le Livre de Poche, Paris, Librairie générale française, 1999) que le sophiste Gorgias de Léontini – celui-là même qui fit l’objet d’un des célèbres dialogues de Platon -, aurait vécu 109 ans ! (Vraisemblablement de 485 à 376 avant notre ère.)

    Au paragraphe V, lignes 13-15 de son De Senectute, Cicéron l’ampute de deux ans. Selon lui, en effet, Gorgias de Léontium, son maître, accomplit sa cent septième année, et jamais il ne renonça à l’étude ni au travail. 107 ou 109 ans, qu’importe en réalité, ne voilà-t-il pas simplement la preuve que l’on pouvait atteindre un âge très avancé dans l’Antiquité ?

    Avec un petit effort, je puis même “pousser” jusqu’à 110 ans pour arriver en terre pharaonique.

    Pour une raison qui n’a pas encore été élucidée, les Egyptiens avaient quant à eux fixé à 110 ans le terme idéal d’une vie heureuse.

    Il semblerait que ce choix soit tout à fait arbitraire puisque ce nombre n’apparaît jamais dans la littérature qu’uniquement assorti du mot “années”.

    Si tous les habitants des rives du Nil, vous vous en doutez, furent loin de connaître une telle longévité, beaucoup en revanche, amoureux de la vie, espérèrent qu’en fonction des circonstances ayant émaillé la leur, ils pouvaient y prétendre.

    Ainsi nous est-il donné de lire sur une statue d’Amenhotep fils de Hapou, architecte personnel d’Amenhotep III, père d’Akhenaton : J’ai atteint 80 ans, comblé des faveurs du roi ; j’accomplirai 110 ans !

    (Il serait mort approximativement peu après ses nonante ans.)

    Extraits de l’article “De la vieillesse en Egypte Ancienne” ( (Lefebvre : 1944, 106-19 ; ID. : 1988, 81; Meskell : 2002, 111), in Richard Lejeune, “Egyptomusée”, 26 février 2011.

    Si tenir compte des travaux des spécialistes du domaine, c’est avoir une vision mythologique de l’histoire, alors je veux bien plaider coupable.

    1. Les thèses d’Illich ne sont pas extrapolables à l’infini, ni parole d’évangile. Sans parler du passé et de quelques vieillards remarquables en Egypte, qui ne disent rien de l’espérance de vie moyenne, on peut et on doit se préoccuper de ce qui se passe maintenant en Afrique. Elle est à peine de 50 ans dans certains pays, faute de médecins, d’équipement et de médicaments. Beaucoup de gens meurent faute tout simplement d’antibiotiques. Après cette considération on peut se lancer dans un autre discours vertueux en incriminant les pharmaceutiques qui ne les fournissent pas gratuitement. En oubliant qu’elles doivent aussi payer des salaires, voire des équipements pour les produire. Ces discours sont irréalistes et dans certains cas meurtriers.

      1. En effet, les thèses d’Illich ne sont pas extrapolables à l’infini, et d’autant moins paroles d’évangile que ce prêtre-philosophe aux prises de position radicales lui ont valu sa mise à l’écart par le Vatican, auquel il reprochait, entre autres, de bannir le préservatif mais de rester muet sur la bombe atomique.

        Ses thèses sont à prendre pour ce qu’elles sont: un discours qui se veut d’abord idéologique. Pourtant, sa critique de la médecine ne trouve-t-elle pas un regain d’actualité, en particulier si l’on constate le peu d’empressement que montre l’industrie pharmaceutique à investir dans la recherche d’un vaccin conte le coronavirus – recherche qu’elle juge trop coûteuse, peu et même pas rentable?

        Quant à la spéculation sur la durée de vie de quelques vieillards remarquables de l’Egypte ancienne, elle n’apporte en effet rien, elle non plus, aux débats sur les questions pressantes du jour, en particulier sur les besoins de l’Afrique en médecins, équipements et médicaments et il serait ridicule de vouloir les associer. Est-il interdit d’en parler pour autant?

        A ce sujet, c’est un fait qu’on en sait très peu sur l’espérance de vie moyenne en ancienne Egypte. Les données sont déjà plus accessibles à partir de l’époque hellénistique et romaine, comme le montre la thèse de Marie-Caroline Livaditis, “Etre vieux en Egypte aux époques lagide et impériale”, Université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense (sans date) – http://www.theses.fr/2014PA100125.

        Et comme ancien délégué volontaire d’une ONG suisse d’aide à l’enfance et journaliste indépendant en Afrique de l’Ouest, à l’époque sans doute la plus tragique de son histoire, à la fin des années soixante, je serais bien le dernier à vous contredire sur le fait qu’on doive se préoccuper de ce qui s’y passe maintenant. Mais suffit-il de rappeler que beaucoup de gens y meurent, faute d’antibiotiques? Pour avoir trop souvent pu le constater sur place, j’ai vu combien, par une propagande efficace, il est facile de détourner l’aide des généreux pays donateurs aux discours bien-pensants et de l’instrumentaliser à des fins tout sauf humanitaires. Ce problème a déjà fait l’objet de nombreuses études et J’en ai rendu compte dans mes propres reportages à mon retour d’Afrique (et d’ailleurs). Je m’abstiendrai donc de relancer ce débat. Ceci ne m’a d’ailleurs pas empêché – bien au contraire – d’étudier les hiéroglyphes et l’histoire de l’ancienne Egypte, sujets aussi intéressants et agréables qu’inutiles, comme chacun sait.

        http://www.theses.fr/2014PA100125

        1. Les pharmaceutiques recherchent un vaccin contre le coronavirus. Cela me semble plus plausible que le contraire. Même les chefs peuvent attrapper la maladie. Mais cela prend du temps.

  13. Le législateur a plébiscité un système de santé individuel, qui est un «impôt par tête», donc ouvert à une concurrence toute relative. Or, si l’on considère l’ensemble fonctionnel et purement économique du secteur, un facteur dans l’évolution des coûts n’est pas pris en compte: le désir du gouvernement fédéral et des cantons d’accorder des subventions pour aider à couvrir les coûts élevés de la santé. Ces subventions très substantielles (près de 8 milliards) – financées par l’impôt – ne contribuent-elles pas aussi, et en premier lieu, à l’augmentation des coûts de la santé? Les États-Unis ont clairement démontré cette problématique économique au niveau des études collégiales.

  14. Je reconnais humblement qu’il était très maladroit de ma part d’invoquer des “arrosages” qui relèveraient bien sûr du pénal comme actes de corruptions. Je retire donc cette partie de mon propos.
    Par le rôle des lobbys qui se traduisent parfois aussi par des avantages financiers inditects, sont une réalité dont tout le monde est au courant. Il gênent le fonctionnement démocratiques et brouillent l’image des élus auprès du peuple. Il semble que diverses participations rénumérées à des conseils d’administration divers et variés, pour des organismes d’assurances maladies notamment, sont en voie d’être régulées.
    C’est tant mieux.

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