Non, tous les hommes ne sont pas égaux

 

Une Constitution qui se respecte commence par affirmer l’égalité de tous. Une fois cela dit, les juristes peuvent se reposer sur une bonne conscience inaltérable, car ils ont fait leur devoir. Il reste aux autres à faire le leur, à mettre en pratique cette injonction et à prendre au sérieux cette espérance. Dans la réalité, cette excellente intention donne les résultats suivants.

L’espérance de vie dépasse 83 ans dans trois pays, le Japon, la Suisse et Singapour. Elle n’atteint pas 53 ans dans trois pays, la Centrafrique, l’Angola et le Sierra Leone, tous trois situés en Afrique. Le pays le plus riche du monde, le plus puissant, à la pointe de la science, les Etats-Unis ne se situe qu’en trente cinquième position, à 78 ans après Cuba, Costa Rica et les Maldives. Autre inégalité : en moyenne dans le monde les femmes vivent 5 ans de plus que les hommes.

Cela, semble-t-il, devrait dépendre des dépenses de santé, mais ce n’est pas le cas. En dépensant 17% de son PIB, les Etats-Unis en font très mauvais usage alors que la Suisse avec 12% fait nettement mieux, en n’y consacrant que les deux tiers du budget américain. Notons en passant que les Etats-Unis ont reçu 100 prix Nobel de médecine (combien d’immigrants attirés par le brain drain ?) contre 7 pour la Suisse. Compte tenu de la population des deux pays, nous jouissons d’un net avantage. Comme quoi notre système de santé, tellement critiqué ne devrait pas l’être du tout. Les derniers de ce classement sont sans surprise Madagascar, la République démocratique du Congo et la Centrafrique.

Le PNB par habitant favorise trois pays, le Luxembourg, la Norvège et la Suisse au-dessus de 55 000 $ par an. Il est scandaleusement bas pour le Libéria, la République démocratique du Congo et le Burundi, tous trois en dessous de 150 $ par an, soit 366 fois moins que le trio de tête. Dans les trois pays les plus riches, chaque habitant produit en un jour plus que ce que produit le plus pauvre en un an.

Cela dépendrait-il de la formation ? La dépense par étudiant dans l’enseignement supérieur est la plus élevée dans quatre pays de l’OCDE, le Luxembourg, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse, au-dessus de 25 000 dollars par an. En queue de liste viennent la Grèce, l’Indonésie et le Brésil. Les pays hors OCDE sont tellement bas que l’on n’en parle pas. La France ne vient qu’en huitième position, malgré la réputation de ses institutions, bien dépassées par la compétition internationale.

Restent les critères de moralité. Par exemple, le taux de morts par accidents de la route pour 100 000 habitants : le record est atteint et dépassé par l’Iran, la Thaïlande et la République démocratique du Congo qui surpassent tous les trois le chiffre de 30, soit dix fois plus que la Suisse, la Suède ou les Pays-Bas. Quant aux homicides volontaires, le champion est le Salvador avec 83 morts par 100 000 habitants. Le Japon, Singapour et la Suisse s’inscrivent en queue de liste avec moins d’un mort pour 200 000 habitants. Les Etats-Unis avec 5,4 morts ne s’inscrivent de nouveau que dans une moyenne médiocre, entre la Mongolie et la Lituanie. On n’étonnera personne en mentionnant que les champions du taux nul sont Monaco, le Liechtenstein et le Vatican

Que tirer de cette débauche de statistiques, qui n’aura pas manqué d’agacer certains lecteurs, plus enclins à se fier à leurs préjugés, leurs impressions et leurs sentiments qu’à la réalité ? Tout d’abord – contrairement à des critiques injustifiées d’une partie des citoyens-  la Suisse est un pays remarquable à tous les points de vue. Elle possède à la fois de bons systèmes de santé, d’éducation et de transport. Cela permet de déduire qu’elle jouit de bonnes institutions et qu’elle est peuplée de citoyens bien éduqués. Elle n’est en rien affligée d’insécurité, comme l’affirment des démagogues mal inspirés.

Restent deux réalités consternantes. Tout d’abord l’Afrique comporte une foule de pays médiocres. On peut tenter de l’expliquer par le traumatisme de la colonisation, mais les pays qui ne l’ont pas connue comme le Libéria et l’Ethiopie ne font pas mieux. Les régimes politiques africains  ne respectent pas la démocratie dont ils se targuent jusque dans l’intitulé du pays. Les guerres civiles sont coutumières, les épidémies ravageuses, la corruption endémique. Sans pour autant innocenter la colonisation, force est de conster qu’après un demi-siècle d’indépendance, la décolonisation s’est avérée un échec.

Le plus étonnant est la mauvaise performance des Etats-Unis. Il ne suffit pas d’être le plus puissant pour jouir de la meilleure santé, d’autant que l’espérance de vie y stagne et même diminue malgré des dépenses record en médecine. On attribue les causes de cet échec à la consommation de drogue et à la mauvaise alimentation. Ses institutions, longtemps présentées comme exemplaires ont porté à la tête du pouvoir un président de bas niveau, mythomane, inculte, lunatique, tricheur, un véritable danger planétaire.

En résumant ces deux carences, qui affectent à la fois le plus développé et les moins développés des pays, on peut dire que ce qui détermine la réussite d’un pays et d’un individu, c’est une qualité impalpable, immatérielle, voire spirituelle : la culture dans toutes ses manifestations, artistique, politique, économique, scientifique et même associative, gastronomique, architecturale. Elle est le résultat d’une longue évolution. Elle ne se vend, ni ne s’achète. Elle est le bien le plus précieux d’un pays ou d’une personne, bien que personne n’en soit le gardien ou le possesseur. Elle explique que deux pays vaincus de la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon, tous deux de haute culture, se soient aussi vite relevés, tandis que les grands vainqueurs, les Etats-Unis et l’Union Soviétique ont basculé rapidement de la barbarie antérieure à la décadence actuelle.

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck

Jacques Neirynck est ingénieur, ancien conseiller national PDC et député au Grand Conseil vaudois, professeur honoraire de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), d'origine belge, de nationalité française et naturalisé suisse. Il exerce la profession d'écrivain.

12 réponses à “Non, tous les hommes ne sont pas égaux

  1. Il faut préciser que dans un Etat de droit qui se respecte, les hommes et femmes sont égaux devant la loi. Donc , que les privilèges sont interdits !
    Ce qui ne signifie pas qu’ils doivent être identiquement riches ou en même santé, mais que l’accès aux soins ou l’éducation ainsi que la justice est garantit à tout le monde sans distinction !
    Bien sur, même la Suisse n’est parfaite et il reste des domaines où on peut mieux faire:
    – les femmes ne bénéficient pas encore de la complète égalité en matière salariale.
    – les frais médicaux sont mal répartis, beaucoup trop de personnes renoncent à se soigner faute de moyens suffisants

    Et on peut trouver dans la vie de tous les jours des exemples montrant des disparités de traitement, mais le fait que les citoyens ont la possibilité de se mobiliser par des initiatives permet de corriger peu à peu ces inégalités.
    Les media jouent aussi un rôle non négligeable par la publication de disfonctionnements du système.
    Les statistiques énumérées plus haut ne permettent pas de mesurer la qualité d’un système puisqu’elles ne mettent pas évidence les inégalités, par exemple mentionner le revenu moyen ne dit rien du taux de pauvreté d’un pays !
    Bien que des pays aient été considérés comme civilisés , cela n’a pas empêché d’y voir émerger des régimes infâmes, indignes des êtres humains !
    Les lois ou la culture ni l’intelligence ne constituent donc pas un obstacle à la barbarie la plus abjecte , encore observable aujourd’hui !
    qu’est-ce que le vrai progrès sinon la réduction des inégalités et non l’accumulation de biens et même de savoirs ?

  2. Merci pour ce rapport roboratif et flatteur. Comme souvent relevé, notre situation est enviable à plus d’un titre. Le subtil mélange entre alémaniques, romands, italophones y serait-il pour quelque chose ? Cultivons et préservons originalité, équilibre et consensus.

  3. Si l’on en croit Rousseau, pour qui la propriété privée est la cause de toutes les inégalités, celles-ci seraient en quelque sorte garanties par la loi, puisque elle est réservée aux seuls magistrats:

    “Au contraire, j’aurais désiré que pour arrêter les projets intéressés et mal conçus, et les innovations dangereuses qui perdirent enfin les Athéniens, chacun n’eût pas le pouvoir de proposer de nouvelles lois à sa fantaisie ; que ce droit appartînt aux seuls magistrats ; qu’ils en usassent même avec tant de circonspection, que le peuple de son côté fût si réservé à donner son consentement à ces lois…” (Rousseau, “Discours sur l’origine de l’inégalité…”).

    On connaît la réplique de Voltaire à sa lecture de l’ouvrage: ” J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain […] On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage.”

    Comme disent les Américains: “All men are created equal, but some are more equal than others” (tous les hommes sont nés égaux, mais certains sont plus égaux que les autres). Ou encore: “Je suis votre égal, mais vous n’êtes pas le mien”.

    1. La citation en anglais est de Georges Orwell dans sa forme originale ” All animals are equal but some are more equal than others”

      1. En effet, merci de le rappeler. Mais aux Etats-Unis (et ailleurs), elle est passée depuis longtemps dans le langage courant, après avoir été “naturalisée”.

  4. Au risque de surprendre tout le monde, je ne pense pas que les riches occidentaux vivent plus longtemps que les africains pauvres, ne dites pas tout de suite que je suis fou, continuer à lire. L’africain fait 2 fois plus d’enfants (peut-être davantage) que son semblable riche. La preuve est l’augmentation de la population des pays pauvres. Au travers de sa progéniture, le pauvre vit beaucoup beaucoup plus longtemps, par procuration en quelque sorte, puisque tout est calcul et comptabilité.
    La longévité revient tout bassement à une question de fric ! Aux USA il y a le problème de l’endettement des individus dès leurs études qui poussent aux suicides plus tard, car ils vivent gravement à crédit, la malbouffe et le manque de couverture de l’assurance maladie sont aussi des causes du déclin de la longévité..

  5. Selon les Paléo anthropologues, à l’époque de l’aurignacien (Exemple: grotte Chauvet) soit – 36000 ans), l’analyse des squelettes adultes, hommes et femmes, ont toutes révélés les mêmes signes d’usure. Il en a été conclus, que ces hommes et ces femmes pré historiques partageaient les mêmes activités, non pas dans un but individuel et égoïste, mais pour celui de la communauté. De nos jours ce n’est largement plus le cas, a tout point de vue. Cherchez l’erreur commise au fil du temps, malgré lui, par Homo sapiens.

  6. Petite question: un tiers des pensionnés AVS réside à l’étranger. Ces gens sont parmis les plus modestes. Si donc on les incluait dans la statistique, quel serait l’espérance de vie réelle et quel serait le coût de la santé?

    1. Excellente question à laquelle il n’y a pas de réponse connue. Néanmoins le rôle des institutions d’un pays est d’assurer le bien être de sa population, citoyens et immigrés. Les émigrants confient leur santé à la médecine du pays de leur choix, dont nous ne sommes pas responsables.

      1. Vérification faite votre assertion d’un tiers de pensionnés à l’étranger semble fausse. En 2014, il y avait 141 081 résidents à l’étranger sur 2 428 500 bénéficiaires, soit 5,8%. D’où sort ce chiffre d’un tiers?

  7. Comme disait Coluche : il y a des grands, des petits, des gros, des maigres, des super-doués, d’autres beaucoup moins, des beaux, des laids, etc. etc…. L’égalité est une chimère !

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