Le voyage à Palerme

La visite au jardin botanique confirme visuellement que nous sommes bien passés au Sud. Entre ficus géants, lotus, cactées et agrumes, l’endroit réveille des souvenirs de voyages lointains. Les arbres aux racines gigantesques ou aux formes magiques semblent sortir d’un conte de fées animé. La palmeraie, la forêt de bambous et les allées installées dès la fin du 18ème siècle téléportent le promeneur dans un ailleurs exotique et désuet. Le jardin est assoupi, un air d’abandon règne sur les serres 19ème. Jusqu’à l’arrivée du directeur qui conduit une visite passionnée, réanimant l’une ou l’autre espèce rare sur son passage. Il improvise, en botaniste érudit et passionné, une leçon de choses quasi philosophique et convainc aisément de l’intelligence stupéfiante des plantes et de notre humaine difficulté – malgré  les recherches en cours – à en reproduire tous les processus sophistiqués. L’assemblée teste in vivo l’aloe vera cueilli d’un coup de canif expert et distribué aussitôt. La plante appliquée sur la peau calmera les démangeaisons lancinantes laissées par les attaques de moustiques agressifs, fidèles compagnons des visites à l’orto botanico.

Le lendemain, la question méridionale est abordée dans son aspect politico historique. Salvatore Cusimano directeur de la Rai Sicile est journaliste et chroniqueur des événements qui ont marqué l’histoire de la Sicile, des maxiprocès aux attentats de 92 jusqu’au procès Andreotti. Il dialogue pour nous avec Leonardo Guarnotta, magistrat fondateur du Pool antimafia. Le juge Guarnotta, 80 ans tout en élégance discrète, évoque ses collègues Borsellino e Falcone, le bunker, le courage d’une poignée d’hommes déterminés à changer le cours du phénomène mafieux et de l’histoire de la Sicile. Il explique le pool antimafia, le regard d’ensemble voulu pour une mise en commun de l’expérience et de l’information accumulées à travers les différentes enquêtes de la magistrature. Il devient plus sombre en décrivant les difficultés à imposer et défendre leur méthode au sein de l’appareil étatique. L’émotion et la tristesse affleurent lorsqu’il décrit la violence, les menaces et les disparus, en particulier le terrible attentat de 92 qui signa la mort de Falcone et Borsellino et de leurs collègues. Un témoignage puissant qui se conclu par une discussion sur l’actualité de la mafia et son développement international à la recherche d’une respectabilité en col blanc.

Une dernière étape nous éparpille sur la plus grande œuvre de land art en Italie, le cretto de Burri. 80’000 mètres carrés de ciment blanc mélangé aux ruines racontent l’histoire du village de Gibellina, rayé des cartes géographiques par un tremblement de terre le 15 janvier 1968.
L’œuvre polémique d’Alberto Burri commencée en 1985 et interrompue en 1989 sera finalement complétée en 2015. Monumentale, l’œuvre invite au silence, à la promenade dans un dédale de murs et de chemins. Un parcours solitaire ou en petit groupe dans un désert blanc et lisse qui renvoie autant le visiteur au souvenir des disparus et des déplacés, qu’à sa propre fragilité face aux secousses et autres catastrophes terrestres. Nicolò, ami et guide qui a grandi dans les baraquements provisoires des années 70, nous emmène ensuite à Gibellina nuova, la nouvelle ville reconstruite dans les années 70-80 avec de nombreuses contributions d’artistes et d’architectes. Il faut traverser à pied ce musée d’art à ciel ouvert, projet utopique et inachevé, fascinant témoignage d’une époque. L’ultime visite dans cette ville flottante, comme taillée trop grande pour ses habitants, nous fera traverser des noces sur le seuil de l’impressionnante Chiesa Madre (1972) de Ludovico Quaroni, comme une scène improbable d’un film italien des années septante.

L’istituto a lancé depuis quelques années une nouvelle tradition pour commencer l’année académique avec les résidents de tous ses programmes de résidences. A peine arrivés en Italie, chercheurs et artistes sont embarqués dans un voyage d’études interdisciplinaire à Palerme. L’idée est double : constituer au plus vite la communauté des résidents et s’immerger dans une Italie au-delà de la carte postale.


Joëlle Comé est directrice de l’Institut suisse. Au bénéfice d’un Master en cinéma et culture de l’INSAS (Bruxelles), elle a une longue expérience dans la conduite de projets culturels internationaux, l’encouragement à la culture, la formation artistique et la politique culturelle. Joëlle Comé a commencé son parcours professionnel au CICR – Comité international de la Croix-Rouge. Après plusieurs années comme déléguée dans des pays en conflit sur 3 continents, elle devient productrice et réalisatrice de films documentaires et institutionnels au siège de Genève. Elle rejoint ensuite l’ECAL (Lausanne) en tant que responsable du département cinéma, puis fonde et dirige sa propre compagnie de production cinématographique. En 2007 elle est nommée Directrice des affaires culturelles du Canton de Genève. Depuis 2016 elle est directrice de l’Institut suisse à Rome.

 

Istituto Svizzero

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero a plus de 70 ans. Il souhaite se faire mieux connaître et illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome, Milan ou Palerme, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques. Sous l’impulsion d’une nouvelle équipe et de Joëlle Comé, sa directrice depuis quatre ans, l’institut a ouvert des résidences à Milan, la ville du design, de l’architecture et de la mode. Mais aussi à Palerme, la cité qui se situe depuis toujours au carrefour des civilisations et de la Méditerranée. Le blog donne la parole aux résidents et permettra de suivre ces chercheurs tout au long de leur séjour et de leur cohabitation inédite à l’Istituto svizzero. Il informera de l’avancée de leurs recherches qui vont, de l’archéologie à l’architecture, en passant par les arts visuels, la composition musicale ou l’histoire de l’art. Et ainsi de les accompagner dans leur découverte de l’Italie et des trois villes de résidence.

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