‘Hybrides’, corona et silence. Quelques réflexions.

Il y a deux semaines, le 26 mars, l’exposition collective “WE HYBRIDS !” aurait dû s’ouvrir à Rome. Mon premier grand projet d’exposition pour l’Istituto Svizzero avec six artistes suisses : Vanessa Billy, Chloé Delarue, Gabriele Garavaglia, Florian Germann, Dominique Koch et Pamela Rosenkranz. Les salles d’exposition de la Villa Maraini étaient prêtes, les projecteurs montés, les œuvres – emballées dans leurs boîtes – étaient en route. Début mars, nous avons décidé que l’exposition ne pouvait pas être ouverte pour le moment en raison de la situation exceptionnelle.

Ces derniers mois, j’ai beaucoup réfléchi aux êtres hybrides et au concept d’hybridité.
Les êtres hybrides, principalement d’origine humaine et animale, ont toujours été présents dans notre espace de pensée culturel. Il suffit de penser au Grand Sphinx – ou Faune – de la mythologie romaine, mi-homme, mi-chèvre. A l’heure actuelle, la forme potentielle des hybrides s’est toutefois multipliée avec les développements technologiques, qu’ils soient informatiques, scientifiques ou génétiques. Les êtres hybrides sont donc moins des hybrides homme-animal qu’un mélange très réel de matière humaine (ou autre matière organique) et de matière inanimée.

Nous sommes tous des êtres hybrides : Mon iPhone est depuis longtemps une partie étendue de mon corps, tandis que les micro-puces implantées sous la peau étendent les capacités humaines. Le niveau de substances invisibles, synthétiques, voire psychoactives, que nous consommons et qui se mélangent à notre corps nous transforment aussi en créatures hybrides. Selon le point de vue, ces transformations peuvent être des tentatives capitalistes d’optimisation ou des gestes sélectifs et résistants. En général, le concept d’hybridité, en tant qu’hybride de deux systèmes réellement séparés, est une figure de pensée stimulante qui porte en elle le potentiel de concepts sociaux alternatifs pour l’avenir, réunissant les espèces les plus diverses.

Depuis mon bureau romain, je regarde la ville restée incroyablement immobile ces dernières semaines et les pensées dans ma tête s’entremêlent entre « hybrides » et virus. Ce virus qui se niche en forme de couronne dans notre corps est en fait un mélange de deux systèmes. Un potentiel d’infection qui sanctionne le rassemblement, le mélange, les chaînes d’infection qui peuvent être détectées avec les applications pour smartphones et la surveillance des données.

Ainsi l’artiste Gabriele Garavaglia a voulu pulvériser le symbole du danger biologique sur le mur de l’exposition. Ce symbole a été développé dans les années 1960 et met en garde contre les dangers émanant de substances ou d’organismes biologiques – déchets médicaux, échantillons biologiques contaminés par des micro-organismes ou des virus. Il met donc en garde contre l’infection et donc contre le mélange de matières humaines et non humaines, l’être hybride. Et il propage l’isolement, la dissociation.

En ce moment il me semble que le virus est partout, y compris dans mes pensées. Il est parfois difficile de se concentrer sur le travail. Et pourtant, ces jours-ci – si calmes et agités à la fois – les choses deviennent claires. Après le virus, le monde sera un endroit différent.
Nous devons parler de la rémunération et de la reconnaissance des infirmières et des autres professions “d’importance systémique”. Et – dans mon environnement professionnel – aussi sur la dépendance et la précarisation dans le monde de l’art.

Les projets artistiques sont pertinents. Ils ne donnent pas de réponses, mais ils formulent des questions et offrent des points de référence. Ils sont dans l’actualité, même dans les moments les plus inattendus. Nous inaugurerons (nous l’espérons) l’exposition collective “WE HYBRIDS !” à l’automne, le 15 octobre 2020.

En attendant je réfléchis au prochain projet d’exposition. Peut-être traitera-t-elle du silence. A partir de cette Rome soudainement devenue si calme. Mais avec comme bruits incessants, l’hélicoptère qui tourne au-dessus de la ville ou le téléscripteur des médias en direct, livrant les taux d’infection et de mortalité. Mais aussi avec un silence dans lequel nous entendons soudain de nouveaux sons et voix qui n’avaient jamais auparavant ainsi résonné.


Gioia Dal Molin est Head Curator et directrice artistique à l’Istituto Svizzero depuis janvier 2020. Elle a étudié histoire et histoire de l’art aux universités de Zurich et de Rome et a obtenu son doctorat en 2014 avec une thèse sur la promotion des arts visuels en Suisse. De 2015 à 2019, elle a dirigé la fondation culturelle du Canton de Thurgovie. Autrice et curatrice indépendante, elle écrit des textes d’histoire de l’art pour diverses publications et a réalisé de nombreux projets d’exposition et de performance ainsi que des livres d’artiste. Elle est également co-initiatrice de Le Foyer, un format d’exposition et de discussion à Zurich et a travaillé comme consultante externe et mentor dans plusieurs académies d’art. De 2016 à 2019 elle a été membre du jury de la Commission Cantonale d’Art dans l’espace public du Canton d’Argovie.

Istituto Svizzero

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero célèbre ses 70 ans. Une bonne raison de mieux le faire connaître et d’illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome et de Milan, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques.

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