Jasmine Keller, Palermo Calling

L’automne dernier, alors que je marchais au bord de la mer, je vis ces mots inscrits sur l’un des grands rochers qui séparent la ville de la Méditerranée: « Attraversando il mare in cerca di pace »[1]. Et je me souviens avoir remercié tout bas la personne qui les avait écrits, car ils m’avaient permis de ressentir pleinement la paix qui m’habitait à ce moment précis : là, sur la plage, Palerme derrière moi, et devant, le soleil levant.

Tous les soirs, à la tombée de la nuit, je m’attelais à l’écriture, posant des mots les uns après les autres pour créer du sens, donner forme à un récit, avec pour accompagnement sonore les prières en arabe que j’entendais au loin. Parfois, comme ce jour-là, je sortais avant le lever du soleil pour aller voir les premiers ferrys arriver au port.

Palerme était si vivante il y a quelques semaines à peine. J’avais été choisie pour y partager avec un autre artiste la nouvelle résidence de trois mois proposée par l’Institut suisse de Rome. Nous vivions en collocation dans un appartement situé au Palazzo Butera, un superbe bâtiment construit au XVIIe siècle, tout près de la célèbre Porta Felice. Et aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est là qu’avait séjourné Goethe lors de son voyage en Italie en 1787. Dans ce même bâtiment, face à cette même mer, à la recherche des mêmes mythes oubliés.

Poète de naissance et universitaire de formation, j’ai profité de ces trois mois pour oser me lancer dans l’écriture de mon premier roman autour de l’un de ces mythes antiques et me plonger dans une réflexion sur le temps et des souvenirs d’espaces.

Palerme, telle que je l’ai découverte, était une ville pour les poètes. Je me suis laissée emporter par son catholicisme, tout de plastique, de dentelle noire et d’Ave Maria murmurés, et enivrer jusqu’à la nausée par le parfum enchanteur de ses jasmins, son air iodé et les odeurs de poisson grillé qui s’échappaient de barbecues improvisés. Palerme m’a non seulement permis de voir à quoi la vie peut ressembler lorsqu’elle ne repose pas sur l’individualisme, mais aussi les sources de créativité générées lorsque tout se passe dans l’espace publique.

Voilà pourquoi aujourd’hui, de retour en Suisse où, distanciation sociale oblige, je poursuis l’écriture de mon roman depuis chez moi, je suis si triste d’apprendre que la pandémie a mis Palerme à l’arrêt. Les amis que je me suis faits là-bas sont confinés chez eux depuis des semaines maintenant, et bon nombre de petits commerces, restaurants et bars ouverts depuis peu luttent pour leur survie. L’an dernier, la ville débordait d’optimisme. Après être partis travailler dans le Nord pendant plusieurs années, les jeunes étaient revenus pour participer à la construction d’une nouvelle Sicile. Bien sûr, la situation économique restait très difficile, en particulier pour la grande communauté de migrants et de réfugiés, mais la ville faisait plus que jamais figure d’exemple pour l’Europe dans sa capacité à accueillir et protéger ceux qui fuient la guerre et la pauvreté, mais aussi à offrir à l’ensemble de ses citoyens la possibilité de vivre une vie pleine et créative.

Palerme respirait la confiance en elle-même et la fierté de s’imposer comme une ville émergente progressiste, bien qu’appartenant à cette Europe du Sud si malmenée par les politiques économiques.

Mais aujourd’hui, je m’inquiète. Pour nous tous, bien sûr, mais un peu plus pour Palerme, parce que j’en suis tombée éperdument amoureuse et que tomber amoureux change tout. Je repense avec tendresse à l’écho du passé qui résonne dans ses rues et aux audacieuses promesses d’avenir qui s’y entremêlent. J’ai peur que ses forces la lâchent, même si au fond de moi je sais qu’elle pourra résister, se reconstruire. Car Palerme s’est déjà relevée de la douleur et de la pauvreté pour devenir la forte et magnifique cité qu’elle est devenue.

C’est précisément cette résilience et cet esprit qui m’ont conduite à y situer l’action de mon roman : une relecture du mythe antique de Narcisse et Echo à la lumière de ce 21e siècle post-colonial. L’histoire du jeune et beau Narcisse, pris de désespoir lorsqu’il réalise que celui qu’il voit est un mirage et non un Autre, qu’il n’est et ne sera jamais que lui-même et par conséquent ne trouvera jamais ce qui, au-delà de sa propre personne, fait de lui un tout. Et plus encore, celle d’Echo, nymphe privée de sa voix, condamnée à ne reproduire que les sons qu’elle entend ; reflet non aimé de Narcisse et qui pourtant, par l’utilisation la plus créative possible de ses possibilités si restreintes, l’apaise.

Bien sûr, cette pandémie n’est pas un mythe. Ce n’est pas (encore) un phénomène à analyser et à intellectualiser, mais une entrave bien réelle à nos vies à tous. Pourtant, quand je vois sur les réseaux sociaux des gens entonner des chants de résistance du haut de leur balcon et quand j’écoute mes amis, c’est à la fois de la peur et de la confiance quand j’entends dans leur voix. Je ne peux donc qu’espérer. Espérer qu’après avoir sauvé la ville de la peste au XVIIe siècle, Sainte Rosalia, patronne de Palerme, la sauvera cette fois encore.

Palerme me manque beaucoup et je ressens le besoin urgent d’y retourner pour approfondir mes réflexions sur le potentiel de création et de guérison généré par le manque et l’introspection.

Ce matin-là, après avoir découvert ces mots inscrits sur la pierre au bord de la mer, et après avoir dit merci, j’ai prié pour la personne qui les avait écrits.

Aujourd’hui, dans ce monde qui semble soudain si différent, je voudrais renvoyer l’écho de cette prière. Pour nous tous, y compris ceux qui attendent aux frontières de l’Europe, ceux qui sont les plus exposés, en espérant que chacun à sa manière trouvera la paix. Face au virus, à l’inhumanité et à la souffrance sous toutes ses formes.

« Sainte Rosalia, la personne qui a écrit ces mots a probablement eu peur, mais elle n’a pas renoncé. Elle a certainement laissé derrière elle et perdu des êtres chers, mais elle a continué de se battre pour échapper à la guerre. Chère Santuzza, donne-leur à tous la paix qu’ils recherchent. Donne-leur la paix qu’ils méritent. Amen. »

[1] En français: «Traverser la mer en quête de paix»


Jasmine Keller (1986, Endingen/Zurich) – Écriture
A obtenu un MA à l’Université de Zurich en langue et littérature allemande en 2018. Elle a participé à de nombreux événements littéraires et lectures publiques tels que le Poetry Brothel (New York et Paris), Frauen*Zentrum (Zurich). En 2014, elle a participé au projet « Industrial Radio » de SZENART en collaboration avec Radio Kanal K et le Literaturhaus Aargau. En 2018, elle a publié l’histoire de Noël Metallisée dans l’édition spéciale du Geldpresse de l’Office de prévention des dettes de la ville de Zurich. En 2009, elle a obtenu le Prix FemPrix – Preis des Vereins Feministische Wissenschaft Schweiz, en 2013 le prix semestriel de l’Université de Zurich pour sa thèse et, en 2019, l’OpenNet Schreibwettbewerb des journées littéraires de Soleure.

Istituto Svizzero

Istituto Svizzero

L’Istituto svizzero a plus de 70 ans. Il souhaite se faire mieux connaître et illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome, Milan ou Palerme, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques. Sous l’impulsion d’une nouvelle équipe et de Joëlle Comé, sa directrice depuis quatre ans, l’institut a ouvert des résidences à Milan, la ville du design, de l’architecture et de la mode. Mais aussi à Palerme, la cité qui se situe depuis toujours au carrefour des civilisations et de la Méditerranée. Le blog donne la parole aux résidents et permettra de suivre ces chercheurs tout au long de leur séjour et de leur cohabitation inédite à l’Istituto svizzero. Il informera de l’avancée de leurs recherches qui vont, de l’archéologie à l’architecture, en passant par les arts visuels, la composition musicale ou l’histoire de l’art. Et ainsi de les accompagner dans leur découverte de l’Italie et des trois villes de résidence.

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