Roma cielo aperto

Je voudrais lui sourire, mais j’ai les yeux fermés — je dors encore. Je lui tends ma valise, monte à l’arrière, prête à m’écrouler, prête, déjà, à ruminer le sommeil qu’on m’enlève. J’ai ôté mes chaussures, je me suis allongée, mais mes yeux ne se ferment pas : je tressaute sur la banquette. Les pavés romains, les routes cahoteuses, la circulation, la ville sinistrée qui vrombit gueule ouverte. Au cœur de Rome, le soleil se lève à peine. C’est la première fois que je vois l’aurore d’en bas — parcourant la ville, plongée dans la ville. Je ne l’avais toujours contemplée que du haut des toits-terrasses. J’entends encore Enrico répéter que Rome n’est pas belle, puisqu’elle l’est dans le regard de tous, reconnue par tous, pareillement contemplée. Moi, je ne vois rien des vestiges d’une civilisation passée, des ruines, du Colisée. Je fixe les arbres, la lumière entre les aiguilles. Les grands arbres de Rome, ces arbres auxquels je ne peux pas grimper, qui m’échappent, dont même le nom m’échappe encore, les pins, pins parasols, pins pignons, pinus pinea… Ce tronc immense, qui ne se laisse pas prendre, pas toucher, qui me laisse en dehors, enracinée, pieds dans la terre, regard en l’air. Il y a quelque chose, là, dans cet arbre sans nom, d’une transcendance qui ne dit pas le sien — de nom.

Un an plus tôt, je roulais dans Rome, déserte au milieu de la nuit. Giovanni conduisait vite ; il était beau (certainement parce qu’il l’ignorait) et chantait doucement Suzanne sur la voix grave de Léonard Cohen. Je cherchais un endroit pour vivre, et le lendemain, repartais pour Lausanne. Après trois jours au banc d’essai, Roma avait été recalée. Incapable aujourd’hui de m’en expliquer les raisons. Cette nuit-là, j’étais triste, puis soudain, le temps du trajet, j’aurais voulu rouler encore, rouler toujours. Me revenait alors en tête un passage de Thomas Bernhard, dont je me suis toujours sentie si proche. Lui aussi ne se trouvait bien qu’entre les lieux, installé en voiture. N’être heureux qu’entre l’endroit que l’on vient de quitter et celui vers lequel on roule, sans jamais trouver son bonheur dans aucune espèce d’arrivée, ne supporter aucun endroit sur terre. J’y pensais encore quand l’avion décollait et que subitement, calmée, j’arrêtais de pleurer.

Le sommeil dans les jambes, bercée par le taxi, je sursaute : une vespa rose rase la voiture. Exactement celle que je voudrais m’acheter. Avec, je roulerai prudemment, car les italiens sont fous, je roulerai sous la lumière et sous les arbres. Je couperai le moteur, ôterai mon casque de mes cheveux mouillés et m’engagerai dans Rome. Je ne serai pas en partance ni en train d’arriver, j’y habiterai.

Arrivé à l’aéroport, il ouvre le coffre. Je récupère ma valise.

Je lui demande où se trouve le terminal 2, et disparais.
Je me demande, surtout, où vit-on après Rome ?
Ou plutôt, comment ?

*Roma città aperta, Rossellini, 1945


Lora Mure-Ravaud (1993, Bordeaux) – écrivaine et réalisatrice de cinéma.
S’est diplômée en philosophie et littérature (Lyon, 2012). En 2017, elle a obtenu un Bachelor en cinéma à l’École cantonale d’art de Lausanne. Elle a réalisé différents courts-métrages : Soleil cou coupé (2017 diffusé par RTS), Valet noir (2017, produit pour Alva Film), Côté cour (2016, présenté au festival de Locarno), Joconde (2015, présenté au festival de Locarno et acheté par ARTE). Avec Valet noir, elle a remporté le Prix de la relève des Journées de Soleure (2018) et le prix pour le meilleur court-métrage du Festival de Winterthur (2017).

Istituto Svizzero

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L’Istituto svizzero célèbre ses 70 ans. Une bonne raison de mieux le faire connaître et d’illustrer, grâce aux récits de ses résidents de Rome et de Milan, comment cette plateforme interdisciplinaire permet à des artistes et à des scientifiques venus de toute la Suisse de développer leurs projets en croisant leurs expériences et leurs pratiques.

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