Mariage blanc

C’est le premier dimanche du mois de février et il neige sur Berne. Ce jour-là, je décide de faire un mariage blanc. « Pourquoi ?» me direz-vous, « Pour me sentir plus intègre et mieux m’intégrer » vous répondrai-je. Car si le mot intégration tire son origine du latin integratio qui signifie faire partie d’un tout, alors le mariage me permet justement d’entrer en relation, en union avec ce tout.

Indices fixés par la loi

En Suisse comme dans d’autres pays, les soupçons de mariage blanc ou fictif qui laissent présumer qu’une personne étrangère ou sans-papier se fait passer la bague au doigt dans le but d’obtenir un droit de séjour sont relevés sur la base d’un faisceau d’indices. Les autorités suisses peuvent, par exemple, arguer que la différence d’âge est trop importante, que les circonstances de la première rencontre sont douteuses, les connaissances réciproques faibles ou les déclarations contradictoires. Or, malgré certaines probabilités, le risque d’arbitraire à vouloir juger de la sincérité des fiancés n’est pas d’emblée écarté, pendant que la vie intime du couple est sacrifiée aux questions indiscrètes, voire humiliantes. Cette procédure d’enquête, sans compter sur les dégâts collatéraux qu’elle peut causer au sein même du couple, n’est pas forcément la meilleure alliée de l’intégration. En effet, comment la promouvoir à long terme si la suspicion d’abus plane pour commencer sur le statut d’étranger ?

Liée par les liens du mariage blanc    

Afin de « penser global » selon l’appellation d’Edgar Morin et de mieux comprendre les enjeux de l’intégration, je conseille un autre genre de mariage blanc. Pour ma part, lorsque je me lance dans l’aventure le premier dimanche de ce mois de février, la neige ne cesse de tomber et habille la forêt avec grâce et délicatesse. Dans leur nouvelle tenue d’apparat, les arbres dansent une danse invisible aux allures majestueuses. Leur danse rythmée au son du silence fait tournoyer leur robe de fête qui scintille de mille éclats de lumière blanche. Au sol, d’autres formes se dessinent. Des racines sorties des entrailles de la terre s’entrelacent et apparaissent tels des serpents blancs d’une élégante sensualité figée par le froid. Tout est si tranquille et plein de magie blanche. Soudain, une envolée de corneilles dessine une chorégraphie de points noirs sur fond blanc. Je marche doucement sur un sol duveteux qui fait le bruit d’un biscuit croustillant qu’on déguste en prenant son temps. Nulle trace d’être humain avant moi. Seules des empreintes très rapprochées de daims ont laissé les marques d’une démarche lente qui, semblant consciente du lieu sacré, s’est consacrée du temps. Nulle raison de courir : la neige par endroit est trop profonde et me retient. Des cloches sonnent au loin et emplissent l’espace de vibrations. J’observe le paysage qui épouse des formes nouvelles dans un mariage blanc à nul autre pareil et à mon tour, je m’unis à cet espace après un « oui je le veux ». Un « oui » pour une union avec ces espaces infinis de vérités silencieuses.

« Quel lyrisme !» pourriez-vous penser, mais en réalité ce genre d’union a vocation à faire naître une prise de conscience que l’être humain fait partie d’un tout et que chacun y a sa place. De même, comprendre notre lien avec la nature et l’influence que ce lien exerce, entre autres, sur nos relations sociales, notre économie et les mouvements migratoires permet d’envisager l’intégration sous un autre angle. L’intégration n’est alors pas qu’une affaire d’étrangers, mais concerne tout le monde dans l’apprentissage du savoir-vivre ensemble et dans la capacité d’agir avec lucidité dans ce tissu d’interactions complexes qui façonnent notre environnement.

Tetris, game over à la citoyenneté

Si Tetris est ce jeu qui consiste à imbriquer des formes prédéfinies les unes dans les autres, transposer cette logique à des citoyens formés dans des moules dictant des modes stéréotypés de vie et de pensée pour structurer la société pourrait en révolter plus d’un. Un Tetris humain mettrait ainsi fin au jeu de la citoyenneté par exclusion des formes de libertés propres à la démocratie. Alors comment éviter ce piège en voulant repenser la société et l’Etat ? Et comment trouver sa place parmi une population aux exigences multiples et parfois contradictoires ?

Repenser l’Etat

Repenser l’Etat est aujourd’hui nécessaire pour répondre aux défis socio-économiques actuels. La montée des populismes de droite avec leurs idées totalitaires capables de tétaniser ou tetrisaniser se nourrit, entre autres, de l’incapacité de l’Etat à répondre aux changements actionnés, par exemple, par la numérisation, la migration, la croissance démographique, l’environnement et le développement durable. Si le système de l’Etat est en panne il faut donc le réviser et réfléchir sur les possibilités de participation au sein de la société. La Commission fédérale des migrations s’est d’ailleurs penchée sur la question durant sa journée annuelle et dans son magazine Terra cognita. Mais, malgré les divers efforts investis publiquement, il se peut aussi que quelques voix intérieures s’élèvent pour dire : « moi je n’ai ni le temps, ni l’envie, ni les compétences de m’intéresser à la politique! ». Voilà de quoi faire retourner Aristote et Platon dans leur tombe, eux, qui considéraient la politique et l’organisation de l’Etat comme primordiales : l’être humain étant par essence un citoyen membre d’une société organisée. Faudrait-il alors ressusciter les épicuriens pour répondre à ces voix intérieures ? Nous pourrions aussi oublier les philosophes et nous demander : pourquoi repenser l’Etat sans repenser l’humain, puisque c’est lui qui façonne l’Etat ? C’est peut-être une première piste de réflexion pour éviter les ombres de Tetris.

Le syndrome de Tetris

Sans envie, compétences ou temps de s’intéresser à la politique, il est toutefois possible d’agir au quotidien pour changer son état d’esprit et (qui sait) son Etat de résidence. Se demander s’il existe un syndrome de Tetris en nous – ce syndrome qui consiste à coller des étiquettes et à assigner des cases aux personnes – peut contribuer à l’éviter. Par exemple, voici quelques questions types que nous posons souvent :

  • Tu viens d’où : quelle origine ?
  • Tu fais quoi dans la vie : tu travailles où ?
  • T’as étudié quoi ?

Ces questions n’ont rien de méchant, mais – surtout lorsqu’elles sont les premières à être posées lors d’une rencontre – conditionnent nos façons de penser et de comprendre le monde. Car l’origine, le métier ou la situation sociale – souvent associés à des idées stigmatisantes – éludent le véritable parcours d’une personne et ses influences personnelles. Martin Luther King disait : « Nous avons tendance à mesurer la réussite à l’importance de notre salaire ou à la grosseur de nos voitures plutôt qu’aux liens que nous cultivons avec les autres ». Or, les liens que nous cultivons avec les autres sont les prémisses d’une société.

Comment stimuler la créativité

Et si connaître une ou des personnes commençait par apprendre à se connaître soi-même ? « Connais-toi toi-même » disait Socrate. Loin d’une injonction de psychanalyse, il s’agit plutôt de connaître ses propres tendances à l’illusion, à l’erreur et d’expérimenter son ignorance pour se remettre en question. La créativité et la capacité à bousculer ses propres idées sans se laisser ni réduire ni insérer dans une forme sont des qualités qui permettent d’avancer soi-même en collaboration avec les autres. Alors voici quelques propositions d’actions pour stimuler la créativité qui peuvent toujours se discuter :

  • Continuer à se former tout au long de sa vie si possible, car la vieillesse n’est pas une garantie de sagesse ;
  • Observer plutôt que juger dans certaines situations, car nous ne savons pas tout ;
  • Replacer l’humain au centre de nos préoccupations, qu’il soit jeune ou âgé, riche ou pauvre, cultivé ou pas ;
  • Favoriser la démocratie participative, les échanges et l’écoute. Des évènements, comme par exemple celui organisé le 5 décembre par le Campus pour la Démocratie, permettent de connaître de nouveaux projets et d’y côtoyer de nouvelles personnes ;
  • Partager le savoir et la connaissance et se questionner sur l’utilité de nouvelles recherches, à l’instar de la Haute école de travail social qui organise une table ronde le 6 décembre.

Chaque personne est libre de compléter la liste. En attendant, les fans d’Hervé Vilard n’auront aucun mal à chanter sous la douche « Tetris, c’est fini ! ».

Etre ou ne pas être un étranger intégré ?

La plupart des narratifs politiques ou médiatiques liés à la migration contiennent l’image d’une boîte de Pandore. Mais pourquoi n’oserions-nous pas une fois convoquer Shakespeare et Cendrillon au débat?

Faire partie de la société : véritable moteur d’intégration

Si Shakespeare questionne la complexité existentielle et identitaire à travers son fameux « être ou ne pas être », Cendrillon, elle, renverse certaines idées de classe sociale et de responsabilité rattachées à l’image de l’étranger « intégré » dans notre société. Pour stimuler une réflexion, les occasions n’ont pas manqué la semaine passée : un podium de discussion organisé par le « nccr – on the move » et la Stiftung Mercator sur les discriminations de suisses de « deuxième génération » et un Late night show d’INES avec des artistes comme Jilet Ayse, Meloe Gennai, ZØla et Renato Kaiser. Ma semaine réflexive s’achève, mais un évènement inattendu et banal vient m’éclairer : j’enfile une robe magnifique et dès l’instant où je me contemple dans le miroir une magie opère « Waouh, mais je suis belle ?! ». Stupéfaction : un sourire béat s’extirpe de mes tripes et je jubile. Cette robe me révèle à moi-même comme une Cendrillon sortie de sa misérable condition. Et c’est alors que – à la question « être ou ne pas être un étranger intégré? » – Shakespeare m’inspire une réponse : « Tel n’est pas la question ».  En effet, j’ai beau être belle, mais qu’importe si je n’en ai pas le sentiment? De même, être intégré ne signifie pas se sentir intégré. Or, le pouvoir du sentiment – celui d’appartenance à la société – peut être transformateur et révélateur d’une véritable intégration. Un passeport suisse ne suffit donc pas, rêver à Guillaume Tell non plus. Il faut des processus réciproques d’engagement et de volonté de la part des membres et organes de la société.

Révéler le citoyen caché en nous 

Combien de Suisses ne se sentent pas Suisse parce qu’on leur renvoie une image de « faux Suisses » ? Et combien de Suisses diffèrent dans leur conception-même de la Suisse ? Une société fractionnée en catégories d’étrangers – nommés tantôt migrants, réfugiés ou expatriés – et en classes de « bons ou mauvais » citoyens ne peut que nuire à la cohésion sociale. Associer la politique, les lois et les prises de décisions à l’objectif de rassembler et non pas de diviser la population poserait alors les bases d’un engagement citoyen possible. Les acteurs de l’économie jouent également un rôle, puisque le marché du travail est considéré comme l’un des vecteurs principaux d’intégration. Une politique d’entreprise mettant en valeur les compétences, mais également les ressources humaines et sociales de ses collaborateurs profiterait financièrement à tous. En somme, la société est comme un miroir qui devrait laisser à chacun une possibilité de s’y voir comme citoyen à part entière : un citoyen capable d’être et de se sentir intégré.