À vélo pour entreprendre et échanger des compétences avec l’Afrique

Assise dans le tram, je regarde gratuitement « le film » que le paysage fait défiler dehors. Le tram s’arrête. Le regard scotché à la vitre, je vois alors une jeune femme jongler à cinq massues près de son vélo. Subjuguée, j’admire. Elle est plutôt douée, d’une précision à couper le souffle : on dirait une pro qui fait ça l’air de rien ! Le tram redémarre. La jeune femme remet les massues dans sa sacoche, se synchronise avec le mouvement du tram qui repart, remonte à vélo et poursuit sa route. C’est à ce moment-là que j’aperçois son visage et la reconnais : « Ah, mais c’est elle ?! ».

Terminus du tram, « le film » est terminé. Je file au magasin m’acheter un demi-litre de sorbet à la framboise qui, une fois chez moi, s’est transformé en flotte : pas à cause de la chaleur, mais parce qu’à la sortie du magasin je recroise l’actrice principale « du film »…

Ride for the Future

À la sortie du magasin, Joëlle ne me reconnait pas, car on s’était rencontrées par hasard, il y a une année, dans la voiture d’une connaissance en commun. Il faut le dire, Joëlle, elle, ne se fait pas de films, elle concrétise ses rêves à 200%. « Ride for the Future – Bike for Peace », c’est le nom du projet qui est né avec l’association Urumuri, suite à son voyage, en 2020, à travers l’Afrique qu’elle a sillonné seule à vélo. C’est courageux, mais je découvre encore, en parlant avec elle, une personne engagée, inspirante, enthousiaste et une battante qui sait ce qu’elle veut. En effet, le projet vise à créer de l’emploi et des opportunités en faveur de jeunes souhaitant se former dans des métiers d’avenir. En fabriquant des cadres de vélo à partir du bambou, matière locale au Rwanda, le projet est à la fois écologique et promoteur d’échanges de compétences entre la jeunesse suisse et rwandaise.

L’engagement de Joëlle est également inspirant et enthousiasmant, car elle a décidé de se consacrer à plein temps et de manière bénévole au projet avec Urumuri. Interpellée par sa détermination, j’oublie que Joëlle sait jongler au sens propre et figuré avec toutes sortes de difficultés et que quand elle décide quelque chose, elle y va jusqu’au bout. D’ailleurs, elle n’hésite pas à me proposer spontanément de la rejoindre pour un tour à vélo au Rwanda ce mois d’août. Que dire ? À l’heure des questions liées aux crises économiques, sociales et environnementales, la motivation qui se situe au cœur des échanges humains et des entreprises tournées vers un avenir durable n’est-elle pas essentielle ? Faire preuve de créativité et entreprendre semble parfois si ardu, mais sans ces qualités, comment sortir de nos crises actuelles, individuelles et collectives ? Après notre discussion et des recherches internet, je tombe sur une interview de Joëlle à la radio et j’apprends qu’elle a effectivement été jongleuse professionnelle : c’est une femme de cœur qui suit ses passions et ça vaut le coup de s’en inspirer !

L’Afrique et ses lumières

Urumuri qui signifie « lumière » en kinyarwanda, résume la vocation de l’association dans laquelle s’inscrit le projet « Ride for the Future ». C’est Gilbert Bigirindavyi, Suisse et Rwandais, qui a fondé l’association en 2004. Joëlle coordonne les projets culturels, de formations, sportifs et artistiques. Elle gère aussi la communication et l’organisation des évènements. Avec « Ride for the Future », il y a partage de connaissances de la mécanique du vélo, mais également une jeunesse Suisse et Africaine avec des compétences sociales, de la motivation, des capacités créatives et des potentiels d’inventivité. Car ne l’oublions pas : l’Afrique, continent ouvert à son propre essor, a ses lumières et roulera pour le futur…

Informations complémentaires :

Suivre le projet sur internet

Comment contribuer au projet ? faire un don / contacter Gilbert Bigirindavyi (079 303 61 14) et/ou  Joëlle Huguenin (076 754 96 06) / écrire à [email protected]

Pour mieux connaître l’association Urumuri : www.urumuri.ch

Interview de Joëlle Huguenin à la radio RTS la première

 

Où est la Suisse ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la Suisse n’est pas cette parcelle de terrain située au milieu de l’Europe : elle surfe sur presque tous les continents ! Et si vous me demandiez de définir qui se cache derrière ce pronom « on » si imprécis et indéfini, je me risquerais à confirmer qu’il est « neutre » comme la Suisse, et donc indéfinissable…comme la Suisse.

Au Costa Rica

Au Costa Rica, lorsqu’une “Tica” ou un “Tico” me demandait d’où je venais et que je répondais : « de la Suisse », elle ou il s’exclamait fièrement : « Ah, mais le Costa Rica est la Suisse de l’Amérique centrale ! ». Perplexe, je me disais en mon for intérieur : « Mince alors, je pensais avoir quitté la Suisse. Est-ce que je tourne en rond ? Je devrais peut-être lire les guides du routard pour préparer mes voyages ». Le Costa Rica est réputé pour ses nombreux spots de surf et sa nature incroyable abritant une biodiversité des plus riches et abondantes du monde. Mais il est aussi connu pour sa démocratie, sa stabilité politique et sa neutralité face aux politiques de ses voisins. Bref, après avoir surfé, le temps passe et il faut que je retourne voir la Suisse (celle de l’Europe).

Au Liban  

Le jour de mon retour du Costa Rica et alors que je me dirige vers le tram pour rentrer chez moi, je croise un couple main dans la main. L’écho de leurs voix se jette à moi comme un coup de vent qui me souffle une bribe de leur discussion : « tu savais que le Liban était la Suisse du Moyen-Orient ? ». Décidément, je refais un petit cours d’histoire de la Suisse et de l’exportation (ou exploitation ?) de son image. Dans son ouvrage « Liban. Identités, pouvoirs et conflits. Idées reçues sur un État dans la tourmente », l’auteur Daniel Meier intitule l’un de ses chapitres « Le Liban était la Suisse du Moyen-Orient » où il est notamment expliqué que l’expression vient de la France coloniale.

Au Togo

Quelques semaines après mon expérience costaricaine, les Alpes grisonnes susurrent à ma conscience que la jeunesse est avant-gardiste. Preuve en est quand je demande à mon filleul de 8 ans : « quelle est la capitale du Togo ? » et qu’il s’écrie à la vitesse de l’éclair : « L’Afrique ! ». Erreur ou anticipation ? Car l’association que le cerveau a faite entre le Togo et l’Afrique est tout à fait juste d’un point de vue géographique. Une inversion logique pourrait également établir (de façon anticipée) que le Togo sera un jour la capitale de l’Afrique ! Tout cela paraît tiré par les cheveux, mais une voix intérieure m’a rappelé que le Togo était autrefois surnommé « la Suisse de l’Afrique ».

Alors, où est la Suisse ? Etrangement, voyager hors d’un pays permet également de le visiter. Observer son reflet depuis l’extérieur questionne les visions préconstruites et redimensionne les distances qui rapprochent ou éloignent. Quelles sont les interdépendances étatiques et les migrations qui façonnent nos imaginaires ? Lesquelles bâtissent nos réalités historiques, sécuritaires, économiques, politiques et sociales ?

 

Infos et références :

Relations diplomatiques entre la Suisse et Costa Rica

«Liban. Identités, pouvoirs et conflits. Idées reçues sur un État dans la tourmente », ouvrage de Daniel Meier, publié en 2016

« TOGO. Le naufrage de la Suisse de l’Afrique », article paru dans le Courrier international le 9 février 2005

120 secondes

Le temps est tellement précieux car on n’en a jamais ! Et pourtant, si seulement nous avions ne serait-ce que 120 secondes supplémentaires dans nos vies trépidantes, pas pour des tirs aux buts, ni pour tirer des conclusions, ni pour se tirer d’affaire, mais pour autre chose… ?

Un jour, je cherchais en ville de la monnaie dans mon porte-monnaie quand une voix insistante m’interpella plusieurs fois : « Bonjour ! », « Bon…jour ! ». Persuadée qu’on me réclamait de l’argent, je levais la tête et vis un jeune mineur migrant que j’accompagnais dans sa procédure d’asile : « Bonjour ! », répondis-je surprise et hébétée.

Quelques jours plus tard, mais cette fois-ci dans un magasin, on se recroisait au rayon pistaches et autres noix. Elles étaient en action à quelques pourcentages et moi immobile à tout prix. « Bonjour ! », pour la deuxième fois je me retrouvais malgré moi projetée vers l’enfance, comme une réminiscence des Télétubbies. « Bonjour ! », mot clé pour entrer dans le monde secret d’une société d’accueil. « Bonjour ! », comme le tic-tac du crocodile poursuivant le Capitaine Crochet. « Bonjour ! », était-ce vraiment le bon jour ?

Le jeune prit alors dans sa main un paquet de pistaches et me les montra en essayant de me poser une question. Avec un doigt arrêté sur la mention 250 grammes, il s’empara ensuite d’un deuxième paquet et fit un geste de la main pour indiquer le chiffre 5 : « five ?». Songeuse et perturbée, je lui dis : « 2 fois 250 grammes font 500 grammes : Yes, two is five, ok. Two packs is 5 ». Il partit me remerciant et me laissant immobile près des noix en action. Mais à peine avait-il dit « five » en montrant sa main entière avec ses cinq doigts tendus, que je restais coi ! Quoi ? Je savais intuitivement que l’équation n’avait pas été résolue et que X restait la parfaite inconnue. Quoi ? vous dis-je.

Deux minutes. Deux minutes pour me rendre compte de ma bêtise. Deux minutes c’est 2 fois 60 secondes. Et 2 fois 60 secondes équivalent à compter jusqu’à 120 : le temps de faire le tour du magasin pour jouer à cache-cache.

Cacher ma honte !

Où est le rayon crayon, qu’on me gomme ? Le rayon fromage, qu’on me rappe ? Le rayon patates, bananes, courges, pour m’y confondre ? Le rayon cosmétique, qu’on me maquille ? Le rayon Histoires, histoire d’oublier ?

Finalement, je me perdis au rayon casseroles que je laissais traîner. Mais, il me restait encore beaucoup de secondes avant d’arriver à 120 et je pu réfléchir. C’est vrai, ce jeune n’était certainement pas en train de cogiter nerveusement en se demandant si 250 grammes de pistaches allaient lui permettre de concocter cette fameuse recette lue au détour d’un livre qui en réclamait en fait 500 ! L’art de la consommation est-il le même partout ? Bien que cachée, je cherchais…une réponse :

Tiens ! l’emballage plastique est-il biodégradable ? Et si oui, à 100% ?

– Tiens ! ces biscuits contiennent plus de trois E, faut-il s’en méfier ?

– Tiens ! cette pâte à tartiner contient-elle de l’huile de palme ?

– Tiens ! ce produit est-il issu du commerce équitable ?

– Tiens ! ces fraises maudites sont-elles de saison cet hiver ?

– Tiens ! ces tomates sont-elles cultivées par des migrants exploités au sud de l’Italie ?

– Tiens ! ce poisson a-t-il échappé aux filets électrifiés de la pêche intensive ?

Tiens, tiens, tiens … je n’en finirai jamais ! Et oui, l’art de la consommation est épuisant et nous consomme avant que l’on puisse consommer soi-même.

Il existe ce slogan : « Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es ». Mais que dit un parcours migratoire difficile ou des conditions de vie difficiles de ce que nous sommes (les uns par rapport aux autres) ? Peut-être que si l’on se pose trop de questions, c’est qu’on va bien et qu’on a assez d’argent. Mais si on est dans l’urgence et la précarité, une seule question compte :

– ça coûte combien ?

 

 

Terre happy

Les discours écologiques prêtent parfois une voix ou des émotions connues de l’humain pour faire parler les choses et les éléments de la nature. Par exemple, il peut arriver d’entendre ou de lire au détour d’une phrase que « les arbres parlent », que « les animaux pleurent », que « le chien est content » etc… Et bien, dans cette lancée, moi aussi j’ai envie d’affirmer que « la Terre est happy » et que ce n’est pas faute de vouloir partager gratuitement son happiness que nous sommes malheureuses et malheureux, mais plutôt parce qu’à une « Terre happy » nous préférons des thérapies. L’autre jour, en lisant les offres thérapeutiques d’une devanture d’institution de bien-être, je me suis demandée : sommes-nous si mal en cette ère de notre existence sur Terre ? Sans réponse, je me suis dit que s’il faut choisir une option, je commencerai par la méditation.

Petite leçon d’humour, grande leçon de vie

Sac tout neuf en bandoulière à l’épaule, il fait nuit et je remonte une rue pavée un peu sombre. Tout à coup, la jointure lâche brusquement et mon sac neuf tombe à terre (en bruitage, ça fait d’abord « pouf » et ensuite un petit bout de métal « clic, clic, clic » rebondit sur le pavé). Je cherche alors des yeux la jointure par terre, mais elle est cassée. Mon sac devra donc être porté à la main. Plus loin, je croise une dame d’un certain âge qui regarde elle aussi par terre. Je la salue et lui demande : « vous cherchez quelque chose ? ». Elle me répond : « non, non c’est gentil, je regarde si mon chien a fait caca ». « Ah !» me dis-je silencieusement, « effectivement mieux vaut pas chercher… », car j’avais bien l’intention de sortir ma lampe de poche pour aider cette dame en pleine inspection des lieux. Mais comme le dit l’adage : « faut pas chercher la merde ! ».

Le petit chien blanc de la dame s’approche de moi, l’air tout content la queue frétillant à l’air, et sa maîtresse lui lance complice : « t’as pas fait caca alors ? ». Et ma voix intérieure de s’exclamer : « quelle chance, ça m’évite d’y avoir marché dedans ».  À méditer !  

Apprendre à compter

Dans un train, un père et sa fille jouent à un jeu de cartes, mais la fille s’énerve parce qu’elle ne sait pas compter les points. Elle veut prendre son téléphone pour calculer, mais le père préfère qu’elle apprenne à calculer seule : « alors tu dis que 8 + 2 = 11 ? ». La fille s’énerve, ça lui paraît insurmontable.

Après quelques rires et câlins affectifs, le père lui demande ce qu’elle a appris à son cours de basket : « comment ça s’appelle lorsqu’on fait rebondir le ballon ? », et la fille de répondre : « je sais pas ». « Ce serait pas dribbler ? » rajoute le père. Ensuite il lui demande : « et quand tu as fait trois pas et que tu peux pas lancer dans le panier, tu fais quoi ? » et la fille répond « bah, ça j’ai pas encore appris ». Réponse du père : « tu passes le ballon à quelqu’un ». Mais la fille répète : « ben, on n’a pas encore appris ça… ».

Même en sport, il faut pouvoir compter sur les autres et passer le ballon à quelqu’un. Dans tous les cas, je me suis dit qu’apprendre à compter avec ses doigts c’est utile et savoir compter autant sur soi que sur les autres c’est nécessaire. À méditer !     

Si, en lisant cet article, quelqu’un me demande « mais quel est le rapport de tout cela avec la migration ou l’intégration ? », je répondrai « aucun ! (à priori), mais… à méditez ! ».

Je chante pour les vaches

En chantant pour des vaches assises confortablement dans les prés, savez-vous ce qu’elles ont fait ? Elles ont tendu leurs oreilles dans ma direction avec un regard des plus pénétrants. Mais la grâce d’être entendu n’est pas à confondre avec le droit d’être entendu. En effet, prévu à l’article 29 de la Constitution Suisse et commenté par la jurisprudence : « le droit d’être entendu garantit notamment au justiciable le droit de s’expliquer avant qu’une décision ne soit prise à son détriment, d’avoir accès au dossier, de prendre connaissance de toute argumentation présentée au tribunal et de se déterminer à son propos (…) ». [1]

Sacrément vaches

Alors qu’en est-il du droit d’être entendu des migrants relatif au bien-fondé de leur venue en Suisse ? Bien entendu certains diront « La Suisse n’est pas une vache à lait pour les étrangers », tandis que d’autres répliqueront  « Les étrangers ne sont pas des vaches à lait pour la Suisse ». Sur ce, un débat  télévisé pourrait faire l’affaire, tant le débat semble cornélien. Mais si l’on se penche sur la pratique de ce droit, hors des sentiers battus de la politique, il existe des vécus dramatiques, souvent complexes et des histoires sacrément vaches

En matière d’asile, l’exercice de ce droit peut revêtir différentes formes et concerner divers aspects de procédure. Par exemple, dans le cadre de la procédure Dublin qui détermine quel est l’Etat européen compétent pour le traitement d’une demande d’asile, les requérants ont la possibilité d’indiquer les obstacles qui s’opposent à leur renvoi vers un autre pays, lorsqu’y figure la trace d’un premier passage ou du dépôt d’une demande d’asile.

Un jour, un requérant d’asile que j’avais accompagné lors de son entretien avec les autorités pour déterminer si la Suisse était compétente ou non pour l’examen de sa demande d’asile n’avait pas manqué d’humour. À la question « Existe-t-il des motifs contre un renvoi vers les Pays-Bas ? », il avait répondu « Je suis d’accord de retourner là-bas, si on m’offre un café ». Loin de cet aparté anecdotique, il y a cependant des situations où un « Non je ne retournerai pas là-bas (…) » résonne comme un écho qui se perd dans le vide. Avoir le droit d’être entendu ne garantit pas celui d’être compris. Il peut dépendre de la bienveillance de celui ou de celle qui écoute, mais aussi de la marge de manœuvre circonscrite par le droit ou l’action politique. En Grèce, par exemple, des rapports internationaux continuent de faire état de nombreuses situations de non-respect des droits fondamentaux et de « défaillances systémiques » dans la procédure d’asile. La situation est, par ailleurs, d’autant plus préoccupante pour les personnes vulnérables dont font parties les femmes. À ce sujet, j’ai pu entendre le témoignage d’une jeune femme qui racontait avoir été constamment sur le qui-vive dans les camps de réfugiés, quotidiennement à la merci des agressions sexuelles. Son histoire raconte malheureusement l’histoire de plein d’autres femmes.

Depuis 2011, suite à un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), la Suisse ne renvoie plus de requérants vers ce pays, excepté s’ils sont bénéficiaires d’une protection internationale. Or, il s’avère que ceux-ci se retrouvent souvent dans des conditions dramatiques, voire pires qu’avant l’octroi d’une protection. Dans l’un de ses articles, Minos Mouzourakis décrit cette situation dans le contexte actuel : « Dans le cadre de la pandémie de Covid-19, des centaines de bénéficiaires d’une protection se sont retrouvés sans abri à Athènes. » [2]

La justice allemande, qui n’a pas fait la sourde oreille, a décidé en janvier de ne plus renvoyer en Grèce des personnes ayant obtenu une protection internationale [3]. Alors à quand ce genre de décision aussi en Suisse ?

 

Bref, si je ne suis pas entendue, je peux quand même continuer à chanter pour les vaches. Et si ça vous tente aussi alors chantez, vous verrez, votre fondue aura bien meilleur goût !

 

Notes de bas de page et références : 

[1]ATF 142 III 48 4.1.1 p. 52 s. et les références

[2] Article publié sur le site forumréfugiés ” la protection des réfugiés en Grèce : un double discours”

[3] Article paru dans le journal 24 heures “La justice allemande interdit les renvois vers la Grèce”

Seins moqués ou saint Moka ?

Neuchâtel. 7h30 du mat. Juin 2021 bat son plein. Le bus dans lequel je suis s’arrête brusquement. Un malaise s’empare tout à coup de moi, non pas à cause d’un mal des transports (mon ventre va bien), mais à cause de ma tête qui tourne. Elle tourne vers la gauche et voit une petite fourgonnette estampillée de la marque Au Moka. Je découvre alors l’image d’une femme noire, nue jusqu’aux seins, portant des plumes sur la tête. Il fait chaud, mes poils s’hérissent. Mais pourquoi ?

Étrange, d’autant plus que la veille j’avais discuté avec Thaís Silva Agostini de son travail en tant que responsable du projet « se respecter », service d’écoute et de conseil contre le racisme à Fribourg. Elle m’avait évoqué, en partie, ses expériences personnelles et professionnelles avec le racisme et la discrimination. Elle m’avait parlé de l’Histoire et des milieux militants. Je l’écoutais.

Dessins animés

Mais pourquoi cette image me dérange ? J’essaie de rationaliser, de contextualiser, mais malgré moi je suis projetée vers des siècles passés : « ai-je déjà vu quand je voyageais sur le continent africain ou ailleurs dans le monde des femmes noires avec des plumes sur la tête ? ». Je fouille dans les archives de ma mémoire et, au plus lointain, j’y trouve un dessin animé : Pocahontas, qui n’est pas Africaine, avec ses plumes et ses mocassins. Je repense à son histoire aux 16 et 17èmes siècles et à l’arrivée des colons. Je fouille encore et je vois Joséphine Baker en spectacle, tel un dessin qui s’anime, avec des plumes et des seins nus. Je repense à son histoire et à ses combats d’émancipation. Je fouille encore et j’entends Gainsbourg chanter « (…) Que j’aime ta couleur café (…) C’est quand même fou l’effet que ça fait de te voir rouler ainsi des yeux et des hanches, si tu fais comme le café, rien qu’à m’exciter (…) ».

Ce corps, l’envers du décor

Que raconte l’image de ce corps alors ? Que montre-t-il de nos rapports conscients et inconscients avec la femme en général et la femme noire en particulier ?

Plus tard dans la matinée, j’envoie un email à Thaís Silva Agostini qui me répond : « C’est dommage de voir une telle image en tant que marque identitaire d’une entreprise. Après tout ce qui s’est passé avec les manifestations liées au mouvement Black Lives Matter l’an dernier, la prise de conscience de ce racisme « invisible » peine à se concrétiser. Il y a malheureusement beaucoup d’agressions quotidiennes qui ne sont aperçues que par des personnes concernées (…)».

Thaís rajoute encore : « Je me sens aussi concernée par l’image de cette femme noire aux seins nus et des plumes aux cheveux dans un contexte « exotique », à savoir le café/moka qui est le produit de cette marque. Le racisme qui existe à l’encontre de la femme noire – toujours sexualisée – concerne aussi toutes les autres femmes auxquelles l’inconscient collectif rattache les mêmes stéréotypes. Nous, les femmes Sud-Américaines, sommes toujours ramenées aussi à cette même sexualisation. J’ai déjà vécu en Suisse beaucoup de situations très gênantes, analogues à celles qui sont témoignées par les femmes noires. Le racisme que nous, Sud-Américaines, subissons n’est pas encore connu ; sauf par nous, les femmes Sud-Américaines. Y penser me rend triste et, parfois, même colérique. »

Il n’est pas toujours aisé de déconstruire nos schémas de pensée et nos stéréotypes conscients et inconscients, mais l’on peut toujours tenter de réfléchir et se poser des questions. Alors que dire : seins moqués ou saint Moka ?

 

* Image de mise en avant tirée du site www.maxicoffee.com

TSA…

Se demander en quoi l’immigration jouerait un rôle dans les troubles du spectre autistique (TSA) et leur prise en charge n’aurait jamais traversé mon esprit, si je n’avais pas demandé à Lidia D’Orlando de me parler de son engagement professionnel auprès d’enfants autistes. Sirotant un thé oriental à la menthe (sans sucre !), Lidia évoque, dans un premier temps, sa formation en intervention phoniatrique intégrée auprès du Professeur Massimo Borghese, médecin chirurgien italien, spécialisé en oto-rhino-laryngologie et en phoniatrie, quelques-unes de ses expériences et anecdotes, mais aussi parfois des remises en question personnelles. « Comment ça ?! Mais tu viens de me dire que des parents ont même fait le trajet depuis la Belgique pour permettre à leur enfant de suivre des séances avec toi ! » : pendant que mes yeux s’écarquillent, Lidia confirme. Après tout, qui dit remise en question, dit aussi besoin de constamment évoluer. Elle précise avoir fait sa formation pratique en Italie dans les centres du Professeur Borghese et tous les cours théoriques à Genève. C’est ainsi que je découvre une diversité dans l’approche thérapeutique et des particularités intéressantes.

Quelques jours plus tard, alors que je navigue sur le net, je visionne par hasard un témoignage-vidéo d’un couple avec deux enfants jumeaux ayant un TSA. Fidèle à lui-même, mon cerveau me mitraille de questions qui ne me permettent toutefois pas d’aborder le sujet en profondeur. En superficie, je me demande alors :

  • Ce couple qui a des enfants jumeaux fait preuve d’un courage à toute épreuve et peut heureusement compter sur le soutien de plusieurs professionnels. Mais qu’en est-il des parents dépourvus de moyens financiers pour recourir à de telles aides, notamment dans un contexte migratoire ?
  • La maman des jumeaux raconte la difficulté du regard extérieur : « on pense que ce sont des enfants mal élevés, parce que [leurs troubles] ne se voient pas physiquement ». Quelles sont donc les aides pour permettre aux familles d’établir un diagnostic précoce et quel rôle jouent les différences culturelles ainsi que le parcours migratoire dans l’acceptation du TSA ?
  • Qu’est-ce que la « norme » dans un contexte de diversité sociale, ethnique, religieuse et que veut dire « avoir un enfant normal » ?
  • De manière plus générale, comment la culture et les origines peuvent-elles modifier le prisme de compréhension de situations particulières et les approches thérapeutiques dans un domaine ou un autre ?

Après avoir visionné les vidéos, la décision d’évoquer ce sujet dans ce blog n’aurait pas été prise, si je n’avais pas allumé la radio et entendu : « autisme ». Tapant ensuite dans un moteur de recherche « autisme et immigration », le premier résultat me présente une étude de 2013 publiée dans une revue de l’Université de Montréal qui s’intitule « Autisme et soutien social dans des familles d’immigration récente : l’expérience de parents originaires du Maghreb ».

Définitivement convaincue qu’il existe une nécessité d’évoquer ce double sujet de l’autisme et de l’immigration, j’écris à Lidia D’Orlando et lui demande si elle est d’accord que je la mentionne pour aborder ce sujet. Elle donne son accord et m’écrit : « Un lien direct entre familles dont un enfant a été diagnostiqué autiste est essentiel, c’est une alliance qui soutient. La maman d’un petit, avec lequel je travaille, a créé ici à Genève une association car elle a bien senti que le besoin était là. Au départ, des parents de même origine ont adhéré à ce groupe, puis celui-ci s’est vite ouvert et accueille un bel éventail d’origines et de cultures différentes qui permet des échanges particulièrement bénéfiques.» Elle précise, en ce qui concerne sa pratique, l’importance « d’avoir du recul face à ce que l’on a appris, afin d’avoir une vision bien plus ample. ». Sa volonté est de « mettre en place des outils pour permettre à l’enfant d’être compris, afin qu’il retrouve ses habiletés » et d’éviter « le « piège » de vouloir traiter en surface, c’est-à-dire d’avoir pour but de supprimer les symptômes « gênants » uniquement. ». Elle finit aussi par souligner la complexité de l’autisme « dont les racines sont multiples et soulèvent encore beaucoup de discussions et de recherches. »

Lidia est passionnée et impliquée dans son métier. Pour ma part, même s’il y a encore beaucoup de discussions et de recherches en cours, j’ai entrouvert une nouvelle porte qui me montre de nouveaux horizons sur la compréhension de nos différences et la manière dont nous les vivons en société.

 

Contact et références :

Site internet de Lidia D’Orlando : http://www.audiopsychophono.com/

Vidéo youtube

Article : Ben-Cheikh, I. & Rousseau, C. (2013). Autisme et soutien social dans des familles d’immigration récente : l’expérience de parents originaires du Maghreb. Santé mentale au Québec, 38 (1), 189–205.

Dessine-moi des mutants verts

En 2021, ma boule de cristal qui dévoile l’avenir devient un papier blanc auquel je demande : « Dessine-moi des mutants verts ». Cette demande – j’en ai bien conscience – ne questionne pas l’avenir, elle l’impose. Car qu’est-ce qu’un avenir qui ne peut se décider au présent : une tache accidentelle ou subie ? Je décrète donc au papier blanc que l’avenir appartient aux mutants verts qui se transforment et s’adaptent aux changements qu’ils incarnent. Et bien que leurs mutations virent au vert comme des extraterrestres, ils restent terrestres. Fort heureusement, le papier blanc sait que passer de « mouton » à « mutant » n’est pas si simple et que dessiner un « vrai » mutant l’est encore moins.

En 2018, mes premiers mutants avaient des revendications d’égalité. Mon regard qui s’était posé à plusieurs reprises sur un dessin représentant des personnages « croqués » au détour d’une rue, sur une plage, dans le bus ou ailleurs avait introduit un point d’interrogation dans ma tête :

– Eric est-ce que tu es sûr d’avoir représenté la diversité qui existe au sein de la société, sans oublier quelqu’un ?

– Oui, j’ai dessiné celles et ceux que j’ai croisé. En tout cas, il s’agit de la diversité que j’ai pu voir un peu partout.

– Ah bon ? mais toutes les figures ont la peau blanche.

– Pas du tout! J’ai voulu dessiner des traits de visages aux contours noirs sur papier blanc, c’est un choix artistique qui donne un style au dessin général. D’ailleurs, on voit très bien la diversité des traits de chaque visage (…)

Tentant de manipuler à mes fins l’œuvre ainsi créée, je réclamais une mise au vert de toutes les têtes qui s’affichèrent comme en-tête de ce blog : s’il faut être égaux, soyons-le en vert et contre tout ce qui paraît blanc ou noir, d’un vert qui nous relie à l’espoir d’une écologie commune. Mais, en 2020, les ancêtres en noir et blanc de mes mutants verts prirent un nouveau tournant, celui de l’obsolète :

– Tu continues toujours à dessiner les figures pendant ton temps libre ?

– Non, en ce moment, je fais un projet de récupération.

– Ah et ça consiste en quoi ?

– Je récupère toutes sortes de papiers utilisés (affiches etc…) qui contiennent encore des pages blanches et j’en fais des cahiers dont chaque pièce est unique.

– Quelle bonne idée : c’est très écolo, artisanal, simple, logique, utile et en même temps original comme concept !

– Oui, le projet a été bien accueilli par mes fournisseurs de papiers et les cahiers sont disponibles dans une boutique à Genève.

En 2021, ma résolution est donc faite : me procurer des cahiers écologiquement pensés dans lesquels je déciderai du contenu des pages blanches. Je pourrai décrire cinquante nuances de verts, puisqu’il revient à moi d’écrire ma propre destinée. Je pourrai muter pour incarner le changement que je veux et qui revête du sens à mes yeux. Je pourrai penser une mutation vers un vert plus profond ou mystique : qu’est-ce qui relie l’humain au-delà des différences ? Et comment la différence – paradoxalement – sert-elle justement de clé permettant d’entrer en résonance commune ? Je pourrai marier une écologie de l’égalité à une écologie égalitaire ou inclusive parce que, peu importe nos origines et notre couleur de peau, il ne peut y avoir d’évolution de l’espèce humaine sans respect de la dignité de chaque être vivant.

Et toi, en quel vert mutes-tu ?

 

Lien et contact :

Instagram : carnet.piccolino

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Le petit Chaperon rouge recrute en entreprise

Il était une fois, un jour du mois d’octobre 2020, un article du journal alémanique SonntagsZeitung qui titrait “Firmen engagieren Gesichtsleser. Mit dem richtigen Gesicht zum neuen Job” 1. Autrement dit, des entreprises recourent aux services de personnes capables de “lire” les visages, d’où la forte probabilité d’obtenir son nouveau job grâce au “bon” visage. Selon les experts, les différentes parties de notre visage exprimeraient, en effet, des traits de caractère et des aptitudes innées ou naturelles. C’est ainsi que l’on pourrait grossièrement s’imaginer des recruteurs en entreprise qui, tel un petit Chaperon rouge non content de son expérience avec sa mère-grand, ausculteraient les différentes parties du visage (et peut-être d’autres parties du corps !) des futurs employé-e-s :

– Comme vous avez de grandes oreilles !

– Oui c’est pour mieux vous voir

– Je ne comprends pas votre réponse : comme vous paraissez bête !

– Oui il paraît que la bêtise est la décontraction de l’intelligence

– Ah bon, seriez-vous-fatigué alors ?

– Non je n’ai pas bu de café et j’ai oublié d’appliquer ma crème anti-cernes

– Comme votre nez est épatant !

– Non il est épaté

– Comme vos yeux sont petits !

– Oui j’ai des gènes asiatiques et donc forcément intelligents

– Comme vous avez une grande bouche !

– Oui je l’ai refaite avec des injections de botox très efficaces, car totalement invisibles

– Comme vous avez un gros ventre !

– Oui c’est parce que j’en ai mangé d’autres des comme-vous …

Et bien-entendu, ce n’est probablement pas le grand méchant loup de Wall street qui surgirait d’un coup, dévoilant sa face sous son masque, mais des risques d’erreurs fondamentales. L’utilisation de tels procédés, combinés ou non avec des tests de personnalité et une technologie informatique (actuelle ou future) permettant grâce aux algorithmes de catégoriser les visages, pose de nombreuses questions sans pour autant discréditer d’emblée les résultats obtenus. “Lire” un visage n’est pas un mal en soi, mais c’est davantage le contexte et les objectifs qui sous-tendent cette lecture qui peuvent s’avérer dangereux et révélateurs d’une mauvaise stratégie d’approche humaine et sociale.

Dans un but médical par exemple, découvrir une pâleur anormale de la peau ou des signes de carences en nutriments – tout comme des signes de fatigue ou d’addiction à certaines substances dans les yeux – peut aider à poser un diagnostic médical visant à soigner. Par contre, dans un milieu professionnel, il est dangereux d’utiliser des méthodes d’observation du visage qui pourraient avoir un effet stigmatisant et discriminatoire lié aux origines ethniques. C’est sans compter les risques d’erreurs d’un déterminisme physique et morphologique établissant des compétences sans tenir compte des particularités culturelles et des parcours de vie individuels pouvant façonner un caractère, l’altérer ou le modifier d’une manière subtile. L’approche combinée avec des tests de personnalité pose également le problème de la “triche” de celui ou celle qui répond aux questions selon ce qu’il ou elle croit être juste pour obtenir le poste de travail. Par ailleurs, il crée un rapport inégalitaire entre l’employeur qui “sait tout” et son employé qui, en retour, “ne sait rien” sur la personnalité de son employeur ou de son supérieur hiérarchique.

En ces temps de pandémie, les vagues de licenciements dans certains secteurs économiques ont favorisé le climat d’incertitude de certaines personnes en recherche d’emploi. Or, une augmentation des chômeurs et des chômeuses peut rimer avec plus de compétition du côté des demandeurs d’emploi et des méthodes de sélection plus agressives et drastiques du côté des entreprises. Mais ce recours aux experts en lecture faciale dans certaines entreprises serait-il le signe d’une volonté de tout contrôler, de rechercher une performance à tout prix, de presser le citron pendant qu’il est encore frais ? Et dans ce cas, l’entreprise fermerait-t-elle plus facilement les yeux sur ses propres besoins d’évoluer à l’interne pour éviter d’éventuels dérapages, puisqu’elle a tout misé sur sa réussite ? N’oublions pas que sur l’actuel marché du travail où de nombreux cas de mobbing et de harcèlement sexuels polluent des atmosphères professionnelles, il serait aussi utile de trouver les profils physiques des harceleurs et des pervers narcissiques. Malheureusement, ces caractéristiques ne se décodent pas sur le visage.

En définitive, ce qui personnellement me paraîtrait fondamental, c’est d’abord de donner une chance à sa propre intuition (qu’on appelle aussi “première impression”, “feeling”, “flair”) car, même si cette science paraît moins exacte, il s’agit là d’une qualité sociale qui rend l’employeur ou l’employeuse capable de reconnaître les personnes avec lesquelles il ou elle peut travailler – qualité utile en-dehors de la phase de recrutement. Ensuite, si l’intuition se façonne au gré des expériences (bonnes et malheureuses), il faut aussi se donner le droit à l’erreur pour permettre d’appréhender le genre humain sous des aspects nouveaux. Lorsque les rapports de travail ne sont pas basés en priorité sur la confiance, mais sur une performance qui ne conjugue pas la diversité avec la prospérité au travail, de nombreuses ressources sont gaspillées. Car l’amélioration d’un contexte de travail qui tend à devenir optimal se traduit également par une amélioration capable de faire émerger et évoluer les ressources disponibles, fruits d’interactions humaines complexes.

 

Note de bas de page (1):

« Firmen engagieren Gesichtsleser. Mit dem richtigen Gesicht zum neuen Job », article publié le 17.10.2020 dans le journal SonntagsZeitung

Se rendre étrangère à soi-même

Si avec le port du masque, l’humanité perd la face, quoi de mieux pour se rendre étrangère à soi-même ? Après mes trois heures de discussion avec Christian Meuwly, photographe portraitiste, ma tête tourne, ivre d’informations, de thés froids et d’une tranche de gâteau au chocolat. Marchant sous la pluie dehors, je vois Dionysos avec ses Ménades et ses Satyres s’échapper du cadre, sortir de leur fresque, me courir après et sauter dans le tram avec moi. Parvenant à gagner une place assise, je sens alors une étrange atmosphère m’envelopper, un je-ne-sais-quoi d’inhabituel dans le regard des autres. Voient-ils Dionysos pourtant invisible à l’œil nu ? Je tourne mes yeux vers Dionysos qui, sourire en coin, souffle à mon oreille :

« Pourquoi regardes-tu ma nudité ? Nas-tu pas vu la tienne ? »

Et là. Tout à coup. Je me réveille. Je touche ma joue et m’aperçois que j’ai complètement oublié de mettre le masque ! En l’espace de quelques minutes je deviens « l’Autre », celle qui n’est pas comme tout le monde. Mais simultanément, la brume des regards se dissipe et une immense sensation de liberté s’empare de moi. Une liberté qui n’est pas celle de faire ce que je veux, mais celle me délivrant de la peur du regard des autres. Sans panique à bord, je prends alors mon masque pour tranquillement le placer sur ma face. Mais Dionysos se met à rire et me lance :

« Même sans masque, vous les humains, votre visage est un masque »

Alors je lui réponds :

« Dionysos, pardonne-moi mon impertinence, mais tu es complètement hors sujet. Ici, il est question de se protéger contre un virus et cela n’a rien à voir avec une histoire d’authenticité ! »

Malgré son délire, Dionysos poursuit :

« Détrompe-toi, l’authenticité est mère de toutes les sûretés. Grâce à mon vin, vous dévoilez certaines de vos vérités. Je ne parle pas ici de mettre ou de ne pas mettre un masque, mais plutôt de tout ce que vous cachez, vos petits secrets, vos mesquineries et contrefaçons, vos jeux de pouvoirs et j’en passe. Vous les humains, vous calculez un ou deux coups sur votre échiquier, quand nous les Dieux nous en avons déjà cent d’avance sur vous. Vous avez l’art de saucissonner la réalité, car trop complexe (et ce n’est pas la faute à Descartes !). Avec plus d’authenticité, vous seriez prêts à affronter vos manques et vos ressources, vous trouveriez une meilleure manière de cohabiter les uns avec les autres et vous seriez plus enclins à combattre ce virus. Avec moins de conflits et de concurrences déloyales – qui doivent bien vous faire perdre plus de 50% de votre énergie vitale et intellectuelle – votre volonté serait, par exemple, portée vers la création d’emplois utiles, une technologie visant le progrès et la protection de la biodiversité. Cette dernière est d’ailleurs un rempart contre certains dérèglements se répercutant, entre autres, sur la chaîne alimentaire et pouvant favoriser la prolifération de certaines maladies ou virus… Mais bon, voilà je ne suis qu’un Dieu et pas médecin, qui m’écoutera ? »

Voyant Dionysos refaire le monde, je lui lance ironique « quelle tirade dithyrambique » et rajoute dépitée un « si t’es pas content, retourne chez toi ! » Je lui propose de retourner chez lui en Grèce, car il y a très peu de chances que la Suisse accepte sa demande d’asile. Mais Dionysos me foudroie du regard (heureusement qu’il n’est pas Zeus !) :

« Que nenni, je ne suis pas grec ! C’est toi qui es hors sujet ma petite ! Observe encore un peu la fresque et le monde autour de toi. Je parle toutes les langues du monde et suis universel. Je suis un mythe bien réel tiré d’une réalité souvent difficile à voir. Une réalité mythique pour les yeux les plus alertes, mais une Vérité unique pour les âmes en croissance »

Espérant mettre fin à la conversation, je proteste encore :

 « Et moi qui croyais que les Dieux étaient là pour nous aider, on dirait plutôt que tu prends ton pied à nous critiquer, pffff ! Serais-tu un Dieu au rabais ? »

Toujours aussi souriant, Dionysos finit par me donner trois astuces passe-partout comme un couteau suisse :

« Alors voici quelques gouttes de mes pensées dont l’ivresse ne te causera aucun mal. D’abord, évite d’avoir un esprit trop critique qui voit le mal à l’extérieur de soi, mais oublie de se regarder dedans ! Mieux vaut corriger tes défauts et fixer tes propres limites que de masquer tes erreurs en pointant le doigt sur les autres.

Ensuite, si tu joues à Tetris, fais-le avec modération. Coller des étiquettes et en avoir c’est rassurant mais étouffant. Si on te met dans une case, explore-en tous les côtés, mais sors-y le plus vite possible. N’hésite pas à te remettre en question, même lorsqu’il s’agit de tes origines et de toutes tes appartenances pour toucher à quelque chose de plus grand… 

Pour terminer, il n’est jamais trop tard pour aller vers l’inconnu, pour te rendre étrangère à toi-même, explorer d’autres potentialités et ressources qui sommeillent en toi »

En voilà tout un programme ! Il ne me reste plus qu’à le remercier et à lui laisser le dernier mot :

« Merci Dionysos ! Est-ce que tu pourrais maintenant nous laisser un peu tranquilles, ma conscience et moi ? »

 

«  Absolument! mais n’oublie pas : une fois que l’on m’a vu, il est difficile de m’oublier ! Je serai toujours à tes côtés pour te rappeler ton étrangeté »