Seins moqués ou saint Moka ?

Neuchâtel. 7h30 du mat. Juin 2021 bat son plein. Le bus dans lequel je suis s’arrête brusquement. Un malaise s’empare tout à coup de moi, non pas à cause d’un mal des transports (mon ventre va bien), mais à cause de ma tête qui tourne. Elle tourne vers la gauche et voit une petite fourgonnette estampillée de la marque Au Moka. Je découvre alors l’image d’une femme noire, nue jusqu’aux seins, portant des plumes sur la tête. Il fait chaud, mes poils s’hérissent. Mais pourquoi ?

Étrange, d’autant plus que la veille j’avais discuté avec Thaís Silva Agostini de son travail en tant que responsable du projet « se respecter », service d’écoute et de conseil contre le racisme à Fribourg. Elle m’avait évoqué, en partie, ses expériences personnelles et professionnelles avec le racisme et la discrimination. Elle m’avait parlé de l’Histoire et des milieux militants. Je l’écoutais.

Dessins animés

Mais pourquoi cette image me dérange ? J’essaie de rationaliser, de contextualiser, mais malgré moi je suis projetée vers des siècles passés : « ai-je déjà vu quand je voyageais sur le continent africain ou ailleurs dans le monde des femmes noires avec des plumes sur la tête ? ». Je fouille dans les archives de ma mémoire et, au plus lointain, j’y trouve un dessin animé : Pocahontas, qui n’est pas Africaine, avec ses plumes et ses mocassins. Je repense à son histoire aux 16 et 17èmes siècles et à l’arrivée des colons. Je fouille encore et je vois Joséphine Baker en spectacle, tel un dessin qui s’anime, avec des plumes et des seins nus. Je repense à son histoire et à ses combats d’émancipation. Je fouille encore et j’entends Gainsbourg chanter « (…) Que j’aime ta couleur café (…) C’est quand même fou l’effet que ça fait de te voir rouler ainsi des yeux et des hanches, si tu fais comme le café, rien qu’à m’exciter (…) ».

Ce corps, l’envers du décor

Que raconte l’image de ce corps alors ? Que montre-t-il de nos rapports conscients et inconscients avec la femme en général et la femme noire en particulier ?

Plus tard dans la matinée, j’envoie un email à Thaís Silva Agostini qui me répond : « C’est dommage de voir une telle image en tant que marque identitaire d’une entreprise. Après tout ce qui s’est passé avec les manifestations liées au mouvement Black Lives Matter l’an dernier, la prise de conscience de ce racisme « invisible » peine à se concrétiser. Il y a malheureusement beaucoup d’agressions quotidiennes qui ne sont aperçues que par des personnes concernées (…)».

Thaís rajoute encore : « Je me sens aussi concernée par l’image de cette femme noire aux seins nus et des plumes aux cheveux dans un contexte « exotique », à savoir le café/moka qui est le produit de cette marque. Le racisme qui existe à l’encontre de la femme noire – toujours sexualisée – concerne aussi toutes les autres femmes auxquelles l’inconscient collectif rattache les mêmes stéréotypes. Nous, les femmes Sud-Américaines, sommes toujours ramenées aussi à cette même sexualisation. J’ai déjà vécu en Suisse beaucoup de situations très gênantes, analogues à celles qui sont témoignées par les femmes noires. Le racisme que nous, Sud-Américaines, subissons n’est pas encore connu ; sauf par nous, les femmes Sud-Américaines. Y penser me rend triste et, parfois, même colérique. »

Il n’est pas toujours aisé de déconstruire nos schémas de pensée et nos stéréotypes conscients et inconscients, mais l’on peut toujours tenter de réfléchir et se poser des questions. Alors que dire : seins moqués ou saint Moka ?

 

* Image de mise en avant tirée du site www.maxicoffee.com

TSA…

Se demander en quoi l’immigration jouerait un rôle dans les troubles du spectre autistique (TSA) et leur prise en charge n’aurait jamais traversé mon esprit, si je n’avais pas demandé à Lidia D’Orlando de me parler de son engagement professionnel auprès d’enfants autistes. Sirotant un thé oriental à la menthe (sans sucre !), Lidia évoque, dans un premier temps, sa formation en intervention phoniatrique intégrée auprès du Professeur Massimo Borghese, médecin chirurgien italien, spécialisé en oto-rhino-laryngologie et en phoniatrie, quelques-unes de ses expériences et anecdotes, mais aussi parfois des remises en question personnelles. « Comment ça ?! Mais tu viens de me dire que des parents ont même fait le trajet depuis la Belgique pour permettre à leur enfant de suivre des séances avec toi ! » : pendant que mes yeux s’écarquillent, Lidia confirme. Après tout, qui dit remise en question, dit aussi besoin de constamment évoluer. Elle précise avoir fait sa formation pratique en Italie dans les centres du Professeur Borghese et tous les cours théoriques à Genève. C’est ainsi que je découvre une diversité dans l’approche thérapeutique et des particularités intéressantes.

Quelques jours plus tard, alors que je navigue sur le net, je visionne par hasard un témoignage-vidéo d’un couple avec deux enfants jumeaux ayant un TSA. Fidèle à lui-même, mon cerveau me mitraille de questions qui ne me permettent toutefois pas d’aborder le sujet en profondeur. En superficie, je me demande alors :

  • Ce couple qui a des enfants jumeaux fait preuve d’un courage à toute épreuve et peut heureusement compter sur le soutien de plusieurs professionnels. Mais qu’en est-il des parents dépourvus de moyens financiers pour recourir à de telles aides, notamment dans un contexte migratoire ?
  • La maman des jumeaux raconte la difficulté du regard extérieur : « on pense que ce sont des enfants mal élevés, parce que [leurs troubles] ne se voient pas physiquement ». Quelles sont donc les aides pour permettre aux familles d’établir un diagnostic précoce et quel rôle jouent les différences culturelles ainsi que le parcours migratoire dans l’acceptation du TSA ?
  • Qu’est-ce que la « norme » dans un contexte de diversité sociale, ethnique, religieuse et que veut dire « avoir un enfant normal » ?
  • De manière plus générale, comment la culture et les origines peuvent-elles modifier le prisme de compréhension de situations particulières et les approches thérapeutiques dans un domaine ou un autre ?

Après avoir visionné les vidéos, la décision d’évoquer ce sujet dans ce blog n’aurait pas été prise, si je n’avais pas allumé la radio et entendu : « autisme ». Tapant ensuite dans un moteur de recherche « autisme et immigration », le premier résultat me présente une étude de 2013 publiée dans une revue de l’Université de Montréal qui s’intitule « Autisme et soutien social dans des familles d’immigration récente : l’expérience de parents originaires du Maghreb ».

Définitivement convaincue qu’il existe une nécessité d’évoquer ce double sujet de l’autisme et de l’immigration, j’écris à Lidia D’Orlando et lui demande si elle est d’accord que je la mentionne pour aborder ce sujet. Elle donne son accord et m’écrit : « Un lien direct entre familles dont un enfant a été diagnostiqué autiste est essentiel, c’est une alliance qui soutient. La maman d’un petit, avec lequel je travaille, a créé ici à Genève une association car elle a bien senti que le besoin était là. Au départ, des parents de même origine ont adhéré à ce groupe, puis celui-ci s’est vite ouvert et accueille un bel éventail d’origines et de cultures différentes qui permet des échanges particulièrement bénéfiques.» Elle précise, en ce qui concerne sa pratique, l’importance « d’avoir du recul face à ce que l’on a appris, afin d’avoir une vision bien plus ample. ». Sa volonté est de « mettre en place des outils pour permettre à l’enfant d’être compris, afin qu’il retrouve ses habiletés » et d’éviter « le « piège » de vouloir traiter en surface, c’est-à-dire d’avoir pour but de supprimer les symptômes « gênants » uniquement. ». Elle finit aussi par souligner la complexité de l’autisme « dont les racines sont multiples et soulèvent encore beaucoup de discussions et de recherches. »

Lidia est passionnée et impliquée dans son métier. Pour ma part, même s’il y a encore beaucoup de discussions et de recherches en cours, j’ai entrouvert une nouvelle porte qui me montre de nouveaux horizons sur la compréhension de nos différences et la manière dont nous les vivons en société.

 

Contact et références :

Site internet de Lidia D’Orlando : http://www.audiopsychophono.com/

Vidéo youtube

Article : Ben-Cheikh, I. & Rousseau, C. (2013). Autisme et soutien social dans des familles d’immigration récente : l’expérience de parents originaires du Maghreb. Santé mentale au Québec, 38 (1), 189–205.

Dessine-moi des mutants verts

En 2021, ma boule de cristal qui dévoile l’avenir devient un papier blanc auquel je demande : « Dessine-moi des mutants verts ». Cette demande – j’en ai bien conscience – ne questionne pas l’avenir, elle l’impose. Car qu’est-ce qu’un avenir qui ne peut se décider au présent : une tache accidentelle ou subie ? Je décrète donc au papier blanc que l’avenir appartient aux mutants verts qui se transforment et s’adaptent aux changements qu’ils incarnent. Et bien que leurs mutations virent au vert comme des extraterrestres, ils restent terrestres. Fort heureusement, le papier blanc sait que passer de « mouton » à « mutant » n’est pas si simple et que dessiner un « vrai » mutant l’est encore moins.

En 2018, mes premiers mutants avaient des revendications d’égalité. Mon regard qui s’était posé à plusieurs reprises sur un dessin représentant des personnages « croqués » au détour d’une rue, sur une plage, dans le bus ou ailleurs avait introduit un point d’interrogation dans ma tête :

– Eric est-ce que tu es sûr d’avoir représenté la diversité qui existe au sein de la société, sans oublier quelqu’un ?

– Oui, j’ai dessiné celles et ceux que j’ai croisé. En tout cas, il s’agit de la diversité que j’ai pu voir un peu partout.

– Ah bon ? mais toutes les figures ont la peau blanche.

– Pas du tout! J’ai voulu dessiner des traits de visages aux contours noirs sur papier blanc, c’est un choix artistique qui donne un style au dessin général. D’ailleurs, on voit très bien la diversité des traits de chaque visage (…)

Tentant de manipuler à mes fins l’œuvre ainsi créée, je réclamais une mise au vert de toutes les têtes qui s’affichèrent comme en-tête de ce blog : s’il faut être égaux, soyons-le en vert et contre tout ce qui paraît blanc ou noir, d’un vert qui nous relie à l’espoir d’une écologie commune. Mais, en 2020, les ancêtres en noir et blanc de mes mutants verts prirent un nouveau tournant, celui de l’obsolète :

– Tu continues toujours à dessiner les figures pendant ton temps libre ?

– Non, en ce moment, je fais un projet de récupération.

– Ah et ça consiste en quoi ?

– Je récupère toutes sortes de papiers utilisés (affiches etc…) qui contiennent encore des pages blanches et j’en fais des cahiers dont chaque pièce est unique.

– Quelle bonne idée : c’est très écolo, artisanal, simple, logique, utile et en même temps original comme concept !

– Oui, le projet a été bien accueilli par mes fournisseurs de papiers et les cahiers sont disponibles dans une boutique à Genève.

En 2021, ma résolution est donc faite : me procurer des cahiers écologiquement pensés dans lesquels je déciderai du contenu des pages blanches. Je pourrai décrire cinquante nuances de verts, puisqu’il revient à moi d’écrire ma propre destinée. Je pourrai muter pour incarner le changement que je veux et qui revête du sens à mes yeux. Je pourrai penser une mutation vers un vert plus profond ou mystique : qu’est-ce qui relie l’humain au-delà des différences ? Et comment la différence – paradoxalement – sert-elle justement de clé permettant d’entrer en résonance commune ? Je pourrai marier une écologie de l’égalité à une écologie égalitaire ou inclusive parce que, peu importe nos origines et notre couleur de peau, il ne peut y avoir d’évolution de l’espèce humaine sans respect de la dignité de chaque être vivant.

Et toi, en quel vert mutes-tu ?

 

Lien et contact :

Instagram : carnet.piccolino

Email: [email protected]

Le petit Chaperon rouge recrute en entreprise

Il était une fois, un jour du mois d’octobre 2020, un article du journal alémanique SonntagsZeitung qui titrait “Firmen engagieren Gesichtsleser. Mit dem richtigen Gesicht zum neuen Job” 1. Autrement dit, des entreprises recourent aux services de personnes capables de “lire” les visages, d’où la forte probabilité d’obtenir son nouveau job grâce au “bon” visage. Selon les experts, les différentes parties de notre visage exprimeraient, en effet, des traits de caractère et des aptitudes innées ou naturelles. C’est ainsi que l’on pourrait grossièrement s’imaginer des recruteurs en entreprise qui, tel un petit Chaperon rouge non content de son expérience avec sa mère-grand, ausculteraient les différentes parties du visage (et peut-être d’autres parties du corps !) des futurs employé-e-s :

– Comme vous avez de grandes oreilles !

– Oui c’est pour mieux vous voir

– Je ne comprends pas votre réponse : comme vous paraissez bête !

– Oui il paraît que la bêtise est la décontraction de l’intelligence

– Ah bon, seriez-vous-fatigué alors ?

– Non je n’ai pas bu de café et j’ai oublié d’appliquer ma crème anti-cernes

– Comme votre nez est épatant !

– Non il est épaté

– Comme vos yeux sont petits !

– Oui j’ai des gènes asiatiques et donc forcément intelligents

– Comme vous avez une grande bouche !

– Oui je l’ai refaite avec des injections de botox très efficaces, car totalement invisibles

– Comme vous avez un gros ventre !

– Oui c’est parce que j’en ai mangé d’autres des comme-vous …

Et bien-entendu, ce n’est probablement pas le grand méchant loup de Wall street qui surgirait d’un coup, dévoilant sa face sous son masque, mais des risques d’erreurs fondamentales. L’utilisation de tels procédés, combinés ou non avec des tests de personnalité et une technologie informatique (actuelle ou future) permettant grâce aux algorithmes de catégoriser les visages, pose de nombreuses questions sans pour autant discréditer d’emblée les résultats obtenus. “Lire” un visage n’est pas un mal en soi, mais c’est davantage le contexte et les objectifs qui sous-tendent cette lecture qui peuvent s’avérer dangereux et révélateurs d’une mauvaise stratégie d’approche humaine et sociale.

Dans un but médical par exemple, découvrir une pâleur anormale de la peau ou des signes de carences en nutriments – tout comme des signes de fatigue ou d’addiction à certaines substances dans les yeux – peut aider à poser un diagnostic médical visant à soigner. Par contre, dans un milieu professionnel, il est dangereux d’utiliser des méthodes d’observation du visage qui pourraient avoir un effet stigmatisant et discriminatoire lié aux origines ethniques. C’est sans compter les risques d’erreurs d’un déterminisme physique et morphologique établissant des compétences sans tenir compte des particularités culturelles et des parcours de vie individuels pouvant façonner un caractère, l’altérer ou le modifier d’une manière subtile. L’approche combinée avec des tests de personnalité pose également le problème de la “triche” de celui ou celle qui répond aux questions selon ce qu’il ou elle croit être juste pour obtenir le poste de travail. Par ailleurs, il crée un rapport inégalitaire entre l’employeur qui “sait tout” et son employé qui, en retour, “ne sait rien” sur la personnalité de son employeur ou de son supérieur hiérarchique.

En ces temps de pandémie, les vagues de licenciements dans certains secteurs économiques ont favorisé le climat d’incertitude de certaines personnes en recherche d’emploi. Or, une augmentation des chômeurs et des chômeuses peut rimer avec plus de compétition du côté des demandeurs d’emploi et des méthodes de sélection plus agressives et drastiques du côté des entreprises. Mais ce recours aux experts en lecture faciale dans certaines entreprises serait-il le signe d’une volonté de tout contrôler, de rechercher une performance à tout prix, de presser le citron pendant qu’il est encore frais ? Et dans ce cas, l’entreprise fermerait-t-elle plus facilement les yeux sur ses propres besoins d’évoluer à l’interne pour éviter d’éventuels dérapages, puisqu’elle a tout misé sur sa réussite ? N’oublions pas que sur l’actuel marché du travail où de nombreux cas de mobbing et de harcèlement sexuels polluent des atmosphères professionnelles, il serait aussi utile de trouver les profils physiques des harceleurs et des pervers narcissiques. Malheureusement, ces caractéristiques ne se décodent pas sur le visage.

En définitive, ce qui personnellement me paraîtrait fondamental, c’est d’abord de donner une chance à sa propre intuition (qu’on appelle aussi “première impression”, “feeling”, “flair”) car, même si cette science paraît moins exacte, il s’agit là d’une qualité sociale qui rend l’employeur ou l’employeuse capable de reconnaître les personnes avec lesquelles il ou elle peut travailler – qualité utile en-dehors de la phase de recrutement. Ensuite, si l’intuition se façonne au gré des expériences (bonnes et malheureuses), il faut aussi se donner le droit à l’erreur pour permettre d’appréhender le genre humain sous des aspects nouveaux. Lorsque les rapports de travail ne sont pas basés en priorité sur la confiance, mais sur une performance qui ne conjugue pas la diversité avec la prospérité au travail, de nombreuses ressources sont gaspillées. Car l’amélioration d’un contexte de travail qui tend à devenir optimal se traduit également par une amélioration capable de faire émerger et évoluer les ressources disponibles, fruits d’interactions humaines complexes.

 

Note de bas de page (1):

« Firmen engagieren Gesichtsleser. Mit dem richtigen Gesicht zum neuen Job », article publié le 17.10.2020 dans le journal SonntagsZeitung

Se rendre étrangère à soi-même

Si avec le port du masque, l’humanité perd la face, quoi de mieux pour se rendre étrangère à soi-même ? Après mes trois heures de discussion avec Christian Meuwly, photographe portraitiste, ma tête tourne, ivre d’informations, de thés froids et d’une tranche de gâteau au chocolat. Marchant sous la pluie dehors, je vois Dionysos avec ses Ménades et ses Satyres s’échapper du cadre, sortir de leur fresque, me courir après et sauter dans le tram avec moi. Parvenant à gagner une place assise, je sens alors une étrange atmosphère m’envelopper, un je-ne-sais-quoi d’inhabituel dans le regard des autres. Voient-ils Dionysos pourtant invisible à l’œil nu ? Je tourne mes yeux vers Dionysos qui, sourire en coin, souffle à mon oreille :

« Pourquoi regardes-tu ma nudité ? Nas-tu pas vu la tienne ? »

Et là. Tout à coup. Je me réveille. Je touche ma joue et m’aperçois que j’ai complètement oublié de mettre le masque ! En l’espace de quelques minutes je deviens « l’Autre », celle qui n’est pas comme tout le monde. Mais simultanément, la brume des regards se dissipe et une immense sensation de liberté s’empare de moi. Une liberté qui n’est pas celle de faire ce que je veux, mais celle me délivrant de la peur du regard des autres. Sans panique à bord, je prends alors mon masque pour tranquillement le placer sur ma face. Mais Dionysos se met à rire et me lance :

« Même sans masque, vous les humains, votre visage est un masque »

Alors je lui réponds :

« Dionysos, pardonne-moi mon impertinence, mais tu es complètement hors sujet. Ici, il est question de se protéger contre un virus et cela n’a rien à voir avec une histoire d’authenticité ! »

Malgré son délire, Dionysos poursuit :

« Détrompe-toi, l’authenticité est mère de toutes les sûretés. Grâce à mon vin, vous dévoilez certaines de vos vérités. Je ne parle pas ici de mettre ou de ne pas mettre un masque, mais plutôt de tout ce que vous cachez, vos petits secrets, vos mesquineries et contrefaçons, vos jeux de pouvoirs et j’en passe. Vous les humains, vous calculez un ou deux coups sur votre échiquier, quand nous les Dieux nous en avons déjà cent d’avance sur vous. Vous avez l’art de saucissonner la réalité, car trop complexe (et ce n’est pas la faute à Descartes !). Avec plus d’authenticité, vous seriez prêts à affronter vos manques et vos ressources, vous trouveriez une meilleure manière de cohabiter les uns avec les autres et vous seriez plus enclins à combattre ce virus. Avec moins de conflits et de concurrences déloyales – qui doivent bien vous faire perdre plus de 50% de votre énergie vitale et intellectuelle – votre volonté serait, par exemple, portée vers la création d’emplois utiles, une technologie visant le progrès et la protection de la biodiversité. Cette dernière est d’ailleurs un rempart contre certains dérèglements se répercutant, entre autres, sur la chaîne alimentaire et pouvant favoriser la prolifération de certaines maladies ou virus… Mais bon, voilà je ne suis qu’un Dieu et pas médecin, qui m’écoutera ? »

Voyant Dionysos refaire le monde, je lui lance ironique « quelle tirade dithyrambique » et rajoute dépitée un « si t’es pas content, retourne chez toi ! » Je lui propose de retourner chez lui en Grèce, car il y a très peu de chances que la Suisse accepte sa demande d’asile. Mais Dionysos me foudroie du regard (heureusement qu’il n’est pas Zeus !) :

« Que nenni, je ne suis pas grec ! C’est toi qui es hors sujet ma petite ! Observe encore un peu la fresque et le monde autour de toi. Je parle toutes les langues du monde et suis universel. Je suis un mythe bien réel tiré d’une réalité souvent difficile à voir. Une réalité mythique pour les yeux les plus alertes, mais une Vérité unique pour les âmes en croissance »

Espérant mettre fin à la conversation, je proteste encore :

 « Et moi qui croyais que les Dieux étaient là pour nous aider, on dirait plutôt que tu prends ton pied à nous critiquer, pffff ! Serais-tu un Dieu au rabais ? »

Toujours aussi souriant, Dionysos finit par me donner trois astuces passe-partout comme un couteau suisse :

« Alors voici quelques gouttes de mes pensées dont l’ivresse ne te causera aucun mal. D’abord, évite d’avoir un esprit trop critique qui voit le mal à l’extérieur de soi, mais oublie de se regarder dedans ! Mieux vaut corriger tes défauts et fixer tes propres limites que de masquer tes erreurs en pointant le doigt sur les autres.

Ensuite, si tu joues à Tetris, fais-le avec modération. Coller des étiquettes et en avoir c’est rassurant mais étouffant. Si on te met dans une case, explore-en tous les côtés, mais sors-y le plus vite possible. N’hésite pas à te remettre en question, même lorsqu’il s’agit de tes origines et de toutes tes appartenances pour toucher à quelque chose de plus grand… 

Pour terminer, il n’est jamais trop tard pour aller vers l’inconnu, pour te rendre étrangère à toi-même, explorer d’autres potentialités et ressources qui sommeillent en toi »

En voilà tout un programme ! Il ne me reste plus qu’à le remercier et à lui laisser le dernier mot :

« Merci Dionysos ! Est-ce que tu pourrais maintenant nous laisser un peu tranquilles, ma conscience et moi ? »

 

«  Absolument! mais n’oublie pas : une fois que l’on m’a vu, il est difficile de m’oublier ! Je serai toujours à tes côtés pour te rappeler ton étrangeté »

De Rerum Natura

La créativité ! Voilà un bon remède contre mes récurrentes infections publicitaires. Mais où trouver l’inspiration si l’affiche, elle, s’en fiche ? Étrangement, c’est en prenant le train pour le Valais – sans me soucier à aucun moment de ses vignes – qu’un certain Dionysos fait sa première apparition cachée. Attablée autour de journaux et de livres, Colette sort son téléphone portable et me montre une magnifique fresque réalisée par Christian Meuwly, photographe portraitiste. Au premier coup d’œil, Dionysos m’est invisible, car je vois une image évocatrice de migration. Ce n’est que plus tard, durant une orgie de thés froids avec Christian lui-même, que je l’aperçois en plein milieu de la fresque.

De l’espace à l’espèce

Avant son passage à l’acte photographique qui réunit une quarantaine de modèles, Christian Meuwly en commente la trame sur son site internet : « Comment les messages et les mécanismes allégoriques que véhiculent les divinités de la Grèce antique peuvent-ils encore s’avérer pertinents pour décrire notre postmodernisme ? C’est à travers le prisme de certains codes empruntés au classicisme ainsi qu’à travers une photographie absolument contemporaine que je vais apporter ma réponse. »

Sa réponse, la voilà sous mes yeux. Et pourtant, je n’ai pas l’impression d’atteindre ma borne d’amarrage, mais de mettre les voiles et d’embarquer dans un double voyage. D’abord, celui de la reconquête d’un espace. L’histoire de l’humanité s’est, au fil des siècles, illustrée par ses conquêtes territoriales jusqu’à son expansion démographique sur quasiment toute la surface du globe : la migration a toujours été dans son ADN. Mais pour inventer et évoluer, elle a aussi dû chercher de nouveaux espaces d’observation et de création. C’est donc là, que je m’aventure, vers ces véritables lieux de conquête de liberté. S’ensuit alors un deuxième voyage qui mène vers une rencontre avec soi-même, dans les recoins de l’être qui font peur et que nous fuyons. Je passe donc de la conquête de l’espace à celui de l’espèce – cette espèce humaine primitive qui réside en chacun-e d’entre nous. Car Dionysos, Dieu grec qui ne manque pas d’humour, ne vit pas en Valais mais dans une contrée appelée « espèce humaine ».

Un photographe à l’œuvre

Suis-je réellement prête à descendre dans les tréfonds de mon être pour rencontrer Dionysos ? La très belle fresque du photographe Christian Meuwly m’invite à l’introspection dans un récit intérieur. Car comment comprendre vraiment Dionysos sans observer ses propres travers et pulsions ? Christian me rappelle que Dionysos est habituellement celui que l’on n’aime pas, à l’opposé du Dieu Apollon qui symbolise la perfection. J’observe alors Dionysos avec ses grappes de raisins et ses Ménades, torses nus, proches d’une eau incertaine comme le sont nos émotions. Plus haut, l’habit prend corps et le dialogue change de forme. Je demande à Christian si c’est l’image de notre société qu’il a voulu illustrer et il m’explique que c’est plutôt la représentation de toutes les sociétés sans distinction. D’ailleurs sa fresque s’intitule « De Rerum Natura », autrement dit « De la nature des choses ». Il y a tant de choses à dire et à voir, mais il serait vain de résumer nos trois heures de discussion, tant l’art est une affaire personnelle.

J’observe encore la fresque et la vois résonner avec notre époque faite de transitions, de transformations, d’incertitudes, de questionnements, de surabondance d’informations et de noyades. Mais y-a-t-il une ascension possible dans le tourbillon de nos vies ? Que se passe-t-il au-delà du flux ininterrompu de nos pensées quotidiennes et quand atteindrons-nous l’Olympe des Dieux après les épreuves sur Terre ? Dionysos – désigné volontiers comme étant « l’Autre » ou « l’Etranger » – rappelle cette animalité en nous que nous refoulons, croyants « bêtement » être civilisé-e-s. Mais à force de refouler notre nature, nous nous dénaturons.

 

Informations complémentaires :

Pour suivre les projets de Christian Meuwly sur son site internet : https://christianmeuwly.ch/

Pour obtenir la fresque (et méditer plus longuement) : https://christianmeuwly.ch/fresques/ 

 

I’ve been there. Who am I ?

Si la pub rend malade, je le suis peut-être déjà. Et oui, il m’est arrivé plusieurs fois de me retrouver face à une affiche montrant une tasse au contenu couleur brun crème avec ses stries blanches révélant un cœur ou une fleur. Je sens alors des parfums et des arômes imaginaires : la douceur de notre société, la douce heure de ma journée. Mon sang ne fait qu’un tour (étrange, il le fait sans caféine !). Dans la rue je me rue sur le premier cappuccino à peu près conforme à l’image que je m’en fais : crémeux. Humm, je bois avec les yeux. Mais je ne vois pas. Qui suis-je au fond ?

Une voix me susurre : « Consomme ton existence, sans lui donner de sens »

Alors une autre voix lui répond : « Non. Va, vis et deviens »

Mais la première voix, qui manie la rhétorique, réplique : «  Ne te fais pas de films : Va ! C’est tout. Va quelque part, fais quelque chose, souris et montre tes dents blanches. En anglais on dit simplement Been there. Done that. »

Stop !

Je demande aux voix de se taire. Car je sais que je suis déjà malade. Et oui, le slogan Been there. Done that. ne date pas d’hier. Il ne fait aucun appel, il ne fait qu’exacerber ce qui existe déjà sur les réseaux sociaux : se montrer pour exister. Ici, la pub n’a pas besoin d’inventer, elle n’a qu’à se servir de nos travers pour les grossir en clair. Mais comment aurais-je pu imaginer qu’elle n’était qu’un des miroirs de notre société ? Je m’y mire et je m’y noie, un principe d’illusion que la philosophie indienne appelle maya.

L’une des deux voix revient sans ma permission et dit : « Bouger c’est important, mais le mouvement de l’égo a pris le devant sur celui de la Conscience »

L’autre voix conteste et se fâche : « Been there. Done that. Deux points c’est tout ! Nous sommes tous des étrangers et toutes des étrangères. Nous avons le droit de migrer où bon nous semble, surtout quand nous avons de la thune. T’as de la thune alors vas-y ! Les vacances en Suisse c’est chiant. Ne vivre que dans son pays, c’est chiant »

Alors voilà qu’une troisième voix, voyant cet amalgame, se la pète et déclame haut et fort : « Être ou ne pas être. Telle est la question »

Stop ! Je demande aux voix de se taire. L’illusion du cappuccino a disparu. Tout n’est plus si doux. Et moi qui croyais qu’il suffisait de voir pour croire à l’existence des choses ! Les images et les mots sont trompeurs : sommes-nous toujours ce que nous montrons ? Mais si tout ce que l’on voit n’est pas vrai : qui est l’étranger, qui est l’étrangère?

 

« Werbung macht krank »

« La publicité rend malade ». C’est la traduction du message en allemand inscrit sur le panneau d’une affiche arrachée, près d’un arrêt de bus à Berne.

La publicité commerciale n’est pas d’utilité publique. Même s’il faut payer le droit de la déposer, les profits qu’elle génère ne servent ni l’intérêt général ni la santé publique. Elle pullule pourtant dans les endroits publics et s’infiltre dans pratiquement toutes les sphères de la vie. Bien plus que l’immigration que certains voudraient limiter, la publicité envahit nos espaces physiques et virtuels sans modération. Loin d’éduquer, elle pousse à consommer ou à adopter une opinion à coup de slogans magiques qui s’impriment dans le subconscient sans consentement.

Au début du XXème siècle déjà, sa stratégie était celle-ci : « Il s’agit de capter les regards par une originalité, et de retenir l’imagination au moyen d’un texte ingénieux, ce qui constitue en somme une tentative pour créer la réceptivité et impressionner le subconscient. Pour être efficace, cette sollicitation doit être multipliée, de manière à obséder l’esprit, à y faire germer puis fleurir une tentation qui portera tôt ou tard ses fruits. (1)» Les procédés publicitaires qui visent à capter notre attention épuisent non seulement notre énergie nerveuse, mais y puisent aussi des éléments extrêmement utiles à notre santé : la réflexion, la prise de recul, la canalisation des émotions, la prise de décision par pesée d’intérêts.

À quand alors une votation populaire pour limiter la publicité, véritable invasion barbare ? Dans le domaine de l’industrie du tabac, une tentative de réduire les possibilités de publicité et de promotion pour protéger les jeunes a été empêchée par le Parlement en 2016 : le projet de loi fédérale sur les produits du tabac (LPTab) est rangé aux oubliettes (2).

Die Macht der Werbung

Si j’inverse les mots inscrits sur le panneau publicitaire à Berne, j’obtiens : « Die Macht der Werbung » qui se traduit par « Le pouvoir de la pub ». Autrement dit, on pourrait aussi observer davantage l’impact de l’image et des slogans qui agissent comme de véritables mantras, au lieu de les subir.

En matière de migration et de ses représentations, il y a de quoi se demander comment la publicité et la propagande agissent sur les subconscients collectifs. Sommes-nous capables d’écouter et de nous représenter en images le débat entre Shakespeare et Cendrillon ? Et quel rôle joue la Suisse au milieu de l’Europe, souvent perçue comme un eldorado ? La situation liée au Covid-19 n’efface pas ces questions mais souligne au contraire les véritables problèmes à régler.

Sources et références:

– (1) citation tirée de “Méthode scientifique moderne de magnétisme, hypnotisme, suggestion” de Paul-C. Jagot.

– (2) Voir le reportage de la RTS “Attention, ce parlement peut nuire à votre santé

Mieux lire tes yeux

Quand la bouche et le nez s’effacent, les yeux se dévoilent. Depuis que le port du masque est obligatoire dans les transports publics et (dans certains cantons) les magasins, je pratique mieux la lecture des yeux. Si le masque semble confisquer de la vue nos jolies bouches, nos dents troublantes ou trop blanches, boutons de fièvres ou herpès, crottes de nez ou nez solitaires parfois complexés, il met en scène – mieux que n’importe quel fard à paupières – nos yeux. Or, qui ignore encore que « les yeux sont le miroir de l’âme » ? Même certains experts scientifiques, portés vers moins de poétique, rapportent que nos yeux seraient la partie la plus sincère du visage. Alors pourquoi regretter si amèrement les sourires forcés, parfois hypocrites ou trop souvent absents ? Il paraît même que nos langues auraient besoin de vin pour se délier, selon l’adage in vino veritas. Mais – bonne nouvelle ! – si l’âme se cache au fond des yeux, la vérité peut aussi se passer de vin et s’exprimer sans paroles.

Analpha…bête ?

Avec l’aide du masque, se pourrait-il que je devienne un peu moins bête, en apprenant à lire les yeux ? Car bien qu’ils soient des livres ouverts, il n’est pas toujours aisé de les lire. Pour apprendre l’alphabet des yeux, je commence alors par le B.a.-ba : les yeux convertis au smartphone, hypnotisés par sa lumière qui éclaire notre siècle ; les yeux grands, petits ; les yeux bleus, noirs, bruns, verts, de toutes les couleurs ; les yeux fermés, ouverts ; les yeux mouillés ou lubrifiés d’on ne sait quel désir ; les yeux cash et ceux qui jouent à cache-cache ; les yeux à lunettes pour la vue, pour le soleil ou pour la frime…

Une fois l’alphabet plus ou moins intégré mais pas en intégral, j’en arrive au stade des regards qui sont comme des phrases, des idées ou des suggestions. Je vois des regards hagards, avides ou vides, des regards inquiets, d’autres muets, certains interrogateurs, indiscrets, indifférents, stressés, fuyants, mais plus d’un éteint. Je vois aussi des regards pétillants ou allumés, mais trop rares sont ceux enflammés d’un feu rare.

Migration surprise

Début juillet : petit exercice de lecture des yeux.  « Surprise », c’est le titre du magazine que tient dans sa main une dame assise au milieu de la foule et que j’aperçois en sortant de la gare de Berne. Cette dame que j’ai l’habitude de voir et à qui j’achète parfois le magazine, porte maintenant le masque. Et là, pour la première fois, je suis surprise et prise sur le vif par son regard qui me plonge dans un tourbillon de détresse indescriptible… désarmée de son sourire, elle n’a plus que les yeux pour convaincre. Alors je me demande si c’est juste la première fois que je vois ce regard qu’un sourire aurait pu effacer ou tout simplement l’humeur du moment affectée par des inquiétudes que j’ignore. Le corps de cette dame qui vient probablement de loin tangue parfois à mesure du flot humain qui traverse la gare sans un regard. Ce magazine de rue “Surprise” vendu par des personnes sans-abri, réfugiées ou sans emploi se vendra-t-il assez ce jour-là ? En tout cas, depuis ce jour-là, son regard m’a replongée dans l’histoire d’un petit roman écrit par des yeux. Ces yeux, il y a trois ans de cela, me racontaient leur « mort aux yeux bleus » : une histoire de migrations.

Mort aux yeux bleus ?

Il y a trois ans, l’ami de 91 ans, ancien ingénieur à la brillante carrière, me regarde dans les yeux :

– (…) bientôt, il n’y aura plus de yeux bleus !

– Ah bon ? mais pourquoi ? lui dis-je

– Et bien parce qu’avec tous ces mélanges et métissages…les blonds aux yeux bleus disparaîtront !

Bouche-bée, je n’ai pas de réplique, car je vois son intelligence habituellement si brillante le quitter d’un coup, comme un éclair violent dans un ciel bleu sans nuages : étrange ! Plus tard, je me dis que je ne devrais pas lui en vouloir, car à 91 ans il n’a pas eu le privilège de suivre des cours adaptés aux sciences actuelles : biologie, philosophie, histoire de l’humanité etc… En tout cas, je peux affirmer avec certitude que, biologiquement, les peaux qui contiennent beaucoup de mélanine et les yeux noirs ne causeront pas l’extinction des yeux bleus et des peaux à la mélanine rare.

                                        

Entre deux mondes…enfin !

Fin juillet : petite séance de repos pour mes yeux. En me promenant dans les rues de Genève, j’arrive à hauteur du 47 boulevard Carl-Vogt. Je découvre un autre regard. Il a été dessiné par Bayram Bayro au Café-Galerie « Ailleurs ». Je m’arrête attirée par ce regard inconnu et je décide de m’asseoir en face pour mieux le voir. Je me sens ailleurs, là où, en face de moi, il n’y a ni couleurs de peau ni couleurs des yeux. Bayram Bayro qui, durant le confinement, a dessiné plus d’une vingtaine de petits chefs-d’œuvre, m’apprend que je suis en train de faire la connaissance de son tableau intitulé « Entre deux mondes ».

Même si j’entends encore des gens me décrire ce qu’ils ou elles voient : « il est trop beau », « elle est trop belle », « il est trop moche » etc…Je rêve d’un jour où l’on dira, en voyant quelqu’un : « mais quelle belle âme ! ».

Bref, je regarde la carte des glaces portant le nom de différentes planètes :

– Alors vous avez choisis ?

– Oui, ce sera…

 

 

Sources et informations complémentaires :

Comme une madeleine de Proust

Plutôt que d’évoquer une « leçon d’intégration n°3 », je pense plutôt à Proust et à sa madeleine qui, au souvenir de ma dernière leçon d’intégration de janvier 2020, ressemble à un Cheesecake fait maison. Les rapports rapprochés, en ces temps de confinement général, semblent émaner d’un autre temps. Mais je me souviens encore de la dernière question posée à mon voisin rencontré dans le bus la veille de ses 10 ans :

– Et sinon quel est ton gâteau préféré ?

– Le Käsetorte

Au lendemain de notre rencontre, puisque le dieu Chronos répond aux abonnés absents pour m’aider à lui préparer un Käsetorte, je glisse alors une carte de vœux dans sa boîte aux lettres avec un bon cadeau d’une librairie à Berne. Le temps passe. Le soir arrive.

Le dernier survivant

Tandis que le soir éteint la lumière du jour, j’allume la lumière à la cuisine pour m’improviser cheffe d’orchestre d’une douce symphonie qui additionne cancans de radio, grognements de lave-vaisselle et impatience sonore du bouillon d’une soupe qui bouillonne. Accorder mes divers instruments et donner le « la », j’en suis capable, mais la sonnerie de ma porte retentit. Mon voisin et sa maman face à moi … avec le fameux Käsetorte et des pralinés en chocolats : « C’est tout ce qu’il nous reste de la fête ! » me lance la maman.

– Waouh merciiii beaucoup !

Mais quelle joie ! Le Cheesecake, c’est pas ma tasse de thé, mais là, je pense que je vais adorer. Quoi de mieux que des desserts faits maison pour donner un goût à l’intégration ? Si je ne peux (ou veux) définir le concept d’intégration, au moins je peux maintenant lui attribuer un goût sucré.

Nos échanges continuent et la maman veut me remercier pour quelque chose de difficile à définir en allemand. À trois, nous entamons alors un dialogue très efficace :

Für den Gutschein (le bon cadeau)?

Nein

Den Brief (la lettre) ?

Nein

Den Gutschein?

Nein

Den Brief ?

Nein

Den Gut

Nein

– Mais quoi alors ???

– Le cadeau…celui que vous nous avez déposé devant la porte à Noël

– Ah ben non ce n’est pas moi !

Nous rigolons en cœur et il faudra maintenant découvrir le père Noël ou la mère Noël inconnu-e ! C’est un rire très encourageant pour la suite de nos intégrations respectives. Une bonne piqûre de rappel qui me fait comprendre que pour survivre durant notre siècle, il faudra rire et s’encourager mutuellement.

J’aimerais bien partager avec vous, chères lectrices et chers lecteurs, une part de ces desserts délicieux pour vous donner goût à l’intégration. Mais au moment précis où j’écris, le dernier survivant des chocolats pralinés, parsemés de noix de coco, a disparu dans mon ventre depuis belle lurette…