Les « gilets jaunes » d’Afrique

En France, après l’heure grave des « gilets jaunes », un accent plus aigu se porte désormais sur le « grand débat national ». Mais tout le monde n’y est pas convié et encore moins les « gilets jaunes » d’Afrique. Des visages un peu perplexes risquent de s’affoler, mais qu’à cela ne tienne, l’Afrique a elle aussi ses « gilets jaunes », ses idées jeunes et peut-être un mot à dire. Beaucoup d’africains ont malheureusement sombré en méditerranée faute de gilets et ne pourront s’exprimer, mais il y en a qui sont arrivés en France et d’autres qui sont restés en Afrique. Or l’Afrique, surtout celle de l’Ouest, porte en elle depuis de nombreuses années une histoire économique et migratoire liée à la France. Alors, est-ce que la réduction des inégalités en Afrique (et ailleurs) alimentées par un modèle de croissance néolibéral basé, entre autres, sur l’extraction des matières premières pourrait profiter aux « gilets jaunes » français ? Et quid de l’impact économique de l’intégration des migrants ?

Ecologie et environnement comme chevilles ouvrières

Une meilleure qualité de vie en Afrique pourrait-elle aussi bénéficier à la France ? Il existe des interactions complexes entre la différence de pouvoir d’achat Nord-Sud, les spéculations sur les matières premières et la productivité. De même, dans un contexte où productivité rime aussi avec écologie et environnement, les décisions qui s’y rapportent ont un impact sur l’économie, nos salaires et nos niveaux de vie. Mais ces problèmes qui dépassent largement les frontières nationales induisent aussi des efforts internationaux.

               

Dans le domaine écologique et environnemental, j’ai justement eu l’occasion de découvrir, durant mon séjour à Lomé et grâce à mon frère impliqué dans des projets locaux, un site de recyclage du plastique appartenant à l’entreprise GIP (Green Industry Plast Togo) créée en 2016 par le président de l’ONG STADD. Son champ d’activité qui vise à influencer plusieurs échelons du développement sociétal s’intéresse aux énergies renouvelables, à l’éducation, la santé et la création d’emplois. L’existence de tels projets m’a soulagée, mais en parcourant les rues et les plages du Togo, la vision des plastiques et autres déchets polluant les sols, l’océan et l’air m’a fait comprendre que je ne serai pas à l’abri des conséquences, même si je retournais en Suisse. J’ai aussi vu des « gilets jaunes » africains œuvrant dans le silence et l’oubli, des femmes qui trient, lavent, découpent et broient le plastique qui sera ensuite transformé en granulés constituant la matière première pour la transformation d’autres objets. Avec ce projet, il faut compter 7 sites de collectes et de stockage dans la ville de Lomé et ses environs, la création de nouveaux emplois et une sensibilisation plus accrue sur les questions environnementales auprès des jeunes. Mais ces femmes « gilets jaunes », que nous enseignent-elles des inégalités salariales et du pouvoir d’achat des pays riches ? Si l’on considère que pour vivre décemment il faut compter au moins 80’000.- francs CFA par mois – minimum salarial que la majorité n’atteint pas et équivalant à 140.- francs suisses (120.- euros) – est-il possible dans un système d’interdépendance économique internationale de réduire les inégalités en France sans penser à cette inégalité-là ?

L’intégration a-t-elle un impact économique ?

Dans nos relations humaines, sociales et économiques il y a peut-être un effort à fournir pour repenser nos dynamiques. Si en tant que citoyens et citoyennes nous disposons d’une certaine marge de manœuvre pour réduire les inégalités à travers le monde, nous avons aussi un rôle en matière d’intégration. Lorsque nous l’évoquons, nous pensons certes aux intérêts économiques, mais trop souvent dans une logique dominant-dominé issue d’un capitalisme à outrance. Dans nos inconscients collectifs habitent encore des images de Super-héros dotés de pouvoirs extraordinaires pour sauver les plus faibles. Or, pour défendre les plus démunis et prôner une société plus égalitaire où les biens seraient mieux répartis et les plus humbles mieux considérés, c’est d’une prise en considération des ressources humaines de chaque individu qu’il est nécessaire. Malheureusement, la migration est trop souvent perçue comme un problème. Par conséquent, que pourraient nous apporter les migrants si on n’y voit que des assistés ? La manière de penser l’intégration doit donc elle aussi changer de cap pour que nous puissions envisager différemment nos rapports de forces à l’intérieur de nos frontières et à l’extérieure de celles-ci. Ainsi seulement les « gilets jaunes » de tous les pays obtiendront justice.

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Hélène Agbémégnah

Hélène Agbémégnah Elle est actuellement responsable de la politique migratoire et des questions juridiques au sein de Travail.Suisse, organisation faîtière indépendante des travailleurs, après avoir été conseillère juridique et sociale au sein d'une association de défense des migrants. Depuis 2016, elle est membre de la Commission fédérale des migrations et fait partie d'INES un Think & Act Tank sur la migration.

2 réponses à “Les « gilets jaunes » d’Afrique

  1. L’article est intéressant et clair: 1) il dépeint, en termes clairs, les relations de “partenariat” très inégalitaires (je dirai personnellement esclavagistes) entre les pays du Nord et ceux du Sud, de la France, plus particulièrement avec justement les pays de l’Ouest-africain, ceci, à l’ère du NIET au CFA qui fâche tant la France impérialiste et colonialiste; 2) il présente, en outre, avec la même simplicité terminologique, ce que j’appellerai “devoir” des citoyennes et citoyens du Nord envers celles et ceux du Sud, en indiquant la métamorphose des mentalités qui doit précéder la mise en œuvre de ce devoir “politique”. Ce devoir est d’autant plus nécessaire que la toile de fond écologique générale (écologie et environnement) est reconnue d’ampleur internationale.
    Donc nécessité d’un éco-environnement global partagé devant rimer avec relations économiques non seulement gagnants-gagnants, puisque ceci ne veut rien dire en fait (tout le monde peut gagner sans que les rapports et termes d’échanges soient justes et équitables), mais aussi non dominants- dominés. Tels sont les grandes lignes qui se dégagent de cet article avec, certainement à deviner, un souci constant de présenter la condition des femmes dans les pays africains (celles de l’Ouest particulièrement).
    Voilà ma compréhension de l’article.

    1. Cher Varus Sosoe, merci de votre commentaire et de vos éclaircissements sur une réalité que vous devez bien connaître. Il n’est, par ailleurs, pas toujours aisé de comprendre le rôle et la position qu’occupe la France en lien avec les fluctuations du francs CFA…Concernant la situtaiton de la plupart des femmes, elle reste effectivement problématique. À ce titre, des personnes actives du terrain pourraient témoigner de ce que l’on ne veut et/ou peut pas voir. Finalement, nous pouvons constater que la question écologique fait partie d’une des préoccupations les plus récurrentes de l’actualité mondiale. Ceci dit, il est toujours important d’en parler sous des perspectives et des angles différents, afin de réfléchir aux actions que nous pouvons entreprendre en fonction de nos moyens.

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