La manche

Chroniques de Charclo 18

La manche…

“Bonjour Monsieur excusez-moi vous n’auriez pas un franc ou deux pour manger?”

Ça c’est un exemple. En général comme les tueurs en série je vise plutôt le sexe opposé; pourquoi? Ben parce que statistiquement ça marche mieux.  Ce qui donne quelque chose comme : “Bonjour Mademoiselle excusez-moi, etc, etc… Bon ça craint un peu comme taf, même beaucoup pour être franc.

Je me suis tapé pas mal de boulots à la con ces dernières années: horticulteur, paysagiste, usine, maçonnerie, nettoyage, déménagement, aide-soignant dans un EMS, vendeur…j’en passe et des meilleures; mais pire y’a pas, devoir compter sur la générosité de parfaits inconnus pour boucler sa journée c’est particulièrement humiliant. Mais bon comme on dit “Tout est bon quand on a faim” c’est pareil pour les tunes, quand on en a besoin tout les moyens sont bons. Hors la manche est un boulot alimentaire comme un autre…Je sais que beaucoup diront que ce n’est pas un vrai travail, y’a quelques mois j’aurais dis pareil, d’ailleurs la première fois que je m’y suis mis j’ai passé l’après-midi à la gare de Lausanne pour rentrer avec 2.- . Pourquoi? Ben comme tout travail ça s’apprend… or moi j’étais nul, trop timide, trop confus, pas crédible, pas l’air assez pauvre pour inspirer la pitié, bref c’était zéro.

J’ai commencé à observer d’autres mendiants, enfin pardon des collègues voulais-je dire! Là j’ai compris que pour taper la manche il valait mieux être vif, enjoué voir même souriant, c’est paradoxal mais c’est comme ça. Les Roms ont déjà le monopole de la pitié, ce peuple n’a pas grand chose alors autant la leur laisser.

Donc premièrement picoler…ben oui l’alcool ça aide contre la timidité, perso pas moyen d’aller aborder des passants si je n’ai pas bu 2 litres de bière avant. Ensuite comme dit plus haut être souriant, la vérité c’est qu’en général j’ai envie de m’entailler la carotide, d’asperger les badauds en hurlant “Buvez mon sang bande de salopes, il est contaminé!” mais je laisse les idées du genre bouclées à triple tour dans un coin de ma tête et tente d’avoir l’air d’un gars sympa.
Troisièmement: les prétextes, ça c’est primordial et ça varie selon les heures, la matinée, qui plus est quand il fait froid, la réplique type c’est “Excusez-moi, vous n’auriez pas un franc ou deux pour boire un truc au chaud…?” Un peu plus tard ça donne “Excusez-moi, etc, etc pour manger quelque chose ? Ou encore “Bla-bla-bla pour pouvoir prendre une douche” et à partir de 17-18 heures la meilleure excuse est de demander un peu de monnaie pour pouvoir dormir au Sleep-in ou à la Marmotte.

Il faut aussi repérer les bonnes personnes, celles qui paraissent réceptives et/ou généreuses, éviter ceux qui au mieux vous ignorent et au pire vous insultent, dans ces cas là je les ignore en les gratifiant d’un “Merci, au revoir et bonne soirée!” en général ils ferment leurs gueules car il n’y a rien à répondre à ça…

Bref je sais que c’est chiant de se faire baratiner par un inconnu qui veut vous soutirer des tunes sous des prétextes plus ou moins crédibles. Tout le monde déteste ça, moi y compris.
Mais dites-vous qu’être à la place de celui qui compte sur votre bon vouloir pour grappiller un peu de monnaie…c’est juste mille fois pire.

 

 

Gilles Adrian

Gilles Adrian

Gilles Adrian est SDF, toxico, misanthrope et peu sociable mais il écrit pas trop mal. Auteur contemporain représentatif de toute une génération qu'en Suisse Romande on préfère cacher sous le tapis...

4 réponses à “La manche

  1. Merci d’abord !
    Vous vivez dans la rue, et un peu dans ce journal. Dans la rue on ne vous regarde pas trop, on ne vous parle pas, vous ne récoltez que 2.- Dans le journal on vous lit, vous apprécie (votre premier blog), on paye un abonnement qui permet de venir vous trouver de temps en temps. On vous dit merci d’abord, avant de poster un commentaire, ou un message auquel peut-être vous répondez, en disant… merci aussi ? Si vous en avez l’envie, parce que là on ne vous a pas jeté une pièce. Mais j’oubliais que vous récolterez dans le blog peut-être aussi des commentaires du genre : « Allez travailler ! » Ce serait assez stupide parce qu’écrire un article dans un journal qui se vend, et vous rémunère, c’est bien un travail réel, motivant en plus ! Et l’article est quand même plus authentique que celui du journaliste courageux qui se met dans la peau d’un SDF avant de retourner écrire son article au chaud à la rédaction. Votre authenticité, que vous nous livrez dans ces pages, c’est un court instant qui nous détache de notre confort, et qui vous en donne un peu ? Je songe à quelque chose de peut-être utopique. Votre rôle vrai que vous tenez dans le journal, si vous le donniez sur une scène de théâtre ? L’histoire que vous écrivez sur le papier, vous la montrez et la dites en images et en voix. Vous êtes vous, les passants, ceux que vous décrivez, pendant que le public (passants immobiles) vous écoute en silence. Cela ne vous tenterait pas ? Sur une scène en plein air en été, s’il fait trop froid personne n’aurait envie de venir !

  2. Ah, oui, je partage la gratitude de Dominic… Et j’ai apprécié de lire le point de vue du dedans que vous nous partager. Je me suis toujours douté que ça ne devait pas être la franche rigolade, mais là on se rapproche un peu plus. J’ai juste un peu “tiquer” sur votre liste des “boulots à la con”… Ce sont des boulots qui ont de la valeur et que l’on peut estimer. Mais peut-être est-ce là une manière de dire que vous n’y étiez pas à l’aise… Bref, merci et bonne suite.

    1. Un travail peut être désagréable quand on s’y sent seul, même à côté des autres. J’apprécie les deux premiers articles de Monsieur Adrian, les deux pages pourraient être issues de son journal personnel, parce qu’il ne s’adresse pas aux lecteurs, et je pense que dans le blog il ne répondra à personne. Il a reçu beaucoup de messages positifs dans le premier, des gens qui d’une certaine manière le saluent avec sympathie. Cela peut-être confortant quand on se sent seul, en marge, et que l’on remet deux pages de son journal pour se sentir compris, livrer ses états d’âme… sans avoir envie de donner un retour. Dans la rue Monsieur Adrian dit « merci » parce qu’il a besoin de manger et s’acheter le minimum nécessaire, il voit le passant tourner un instant sa tête puis continuer son chemin; ceux qui ne donnent rien passent tout droit. Et ici dans le journal du Temps c’est lui qui n’a pas envie de s’arrêter pour nous parler. Les journées de travail « à la con » étaient peut-être pour lui des journées à passer « avec des cons ». Est-ce que ce que je suppose n’est pas très gentil ?.. Les difficultés matérielles engendrent souvent la solitude, de la tristesse, pour se sentir pauvre encore autrement. Et ce n’est pas même un gain à la loterie qui pourrait y changer quelque chose. Qui a envie de partager cette pauvreté ? Même à bord d’un yacht où les invités s’ennuient, verre de champagne à la main, pendant que le capitaine chauve se promène souriant avec une jeune hôtesse qui sait sourire.

      1. Dominic merci bcp de suivre ces chroniques, en apprécier et saisir l’essence.
        Comme vous l’avez compris entre les lignes et peut etre en lisant sa bio, M.Adrian est qqun de solitaire et les relations humaines l’angoissent.
        Sachez que même sur la plateforme où il ne publiait que pour des amis il faisait rarement des retours aux réactions et aux émotions suscitées par son écriture

        Aujourd’hui il a la possibilité de partager et faire découvrir son travail d’artiste sur le Temps.
        A part Amelie Nothomb qui repond scrupuleusement à tous ses courriers de lecteurs, il y a peu d’écrivains qui reviennent sur les réactions qu’ils reçoivent.
        Je me permet de vous remercier pour lui de lire et d apprécier et aussi de savoir comprendre avec bienveillance l’humilité qui l’habite et l’aspect très impactant que cela peut avoir de lire des inconnus réagir aux tranches de vies si authentiques qu’il nous livre

        Et LUI, l’auteur, l’artiste, je le remercie encore une fois de nous offrir les émotions, les réflexions et les rêveries que la culture provoque toujours chez l’humain. C’est à ça qu’on reconnaît un artiste.

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