Quelques grammes de bonheur pour dix kilos de regret

Chroniques de Charclo 36

Des bruits de pas, des portes qui s’ouvrent et se claquent et des mamas qui gueulent en rital.
Mon natel est à plat mais à vue d’oreilles je dirais qu’on approche des 10-11 heures. Ça fait plusieurs jours que je squatte ce local technique dans un bâtiment, environ 2m sur 2 où j’ai pu poser un matelas, j’ai récupéré un coussin et un training dans une buanderie, y’a une prise électrique, un robinet, une ampoule et je peux fermer depuis l’intérieur. Bref c’est pas Byzance mais pas la Pologne non plus. Les mamas gueulent de plus belle, fait chier! Pas envie de sortir de mon sac de couchage. Bon grès, mal grès, je me lève, m’étire, allume la lumière et mets de l’eau à chauffer, il me reste un sachet de café, 3 de sucres, une crème et un fond de cognac. Le temps que l’eau soit chaude je fais un brin de ménage: les alus cramés, les mégots, les canettes vides… je fous tout le bordel dans un sac Coop que je jetterai plus tard, aussi une bouteille de 1 litre de pisse, je la ferme et la balancerai en même temps.

Je pose le matelas sur le côté, pars secouer le tapis dans l’entrée et me prépare mon caf. Café, cognac, clope…comme dirait Booba ou Balou “Il en faut peu pour être heureux” mais en fait non c’est de la connerie!

Il me reste des tunes, je pourrais acheter de la coke, de la dreu, bouffer au resto ou acquérir une nouvelle veste mais c’est pas ça qui me rendra heureux, le bonheur n’a pas de valeur marchande….Quand elle m’a dit que j’étais l’homme de sa vie, j’ai rien répondu à ça…ch’avais pas quoi dire… c’était juste la plus belle chose qu’on ne m’avait jamais dite. En faite c’était ça le bonheur, ça… l’embrasser et la serrer dans mes bras. J’aurais pu faire mieux…j’aurais dû…des regrets encore et toujours…

Mon café-cognac est terminé. Je vide les poubelles, me brosse les ratiches à la buanderie et emprunte un balais pour nettoyer ma place. Avant de partir je range mon sac; les sous-vêtements en-dessous, les autres fringues au milieu, le sac de couchage en dessus, les bouquins et les médocs dans la poche de gauche, dans la droite la bouffe,  chauffe-eau, café, etc… et le reste dans la poche du haut. Avant de partir je me fais un rail de Stilnox: sale habitude prise en taule mais ça réveille plus que le café. Il est midi et ça caille!
Le vent traverse les fringues et mord les chaires, le soleil est là à briller comme un con, à réchauffer que dalle au milieux d’un ciel bleu, bleu comme ses yeux…souvenirs…réminiscences et regrets à nouveau.

Je me rappelle de l’histoire d’une mère qui avait perdu son gosse, elle en avait marre de souffrir, elle avait essayé les thérapies, les cachetons, le bio, la médecine chinoise…au final elle a trouvé un vieux manuel de médecine et s’est lobotomisée devant sa glace avec une scie circulaire et un cutter. Maintenant c’est un légume mais au moins elle ne pleure plus, ou alors elle sait plus pourquoi… enfin la méthode était certes discutable mais je la comprends et j’admire sa détermination.

C’est lundi, faut que je trouve un truc a faire, j’ai un peu de graille dans mes poches, je vais de ce pas pécho 20 balles de beuh, ensuite je passe par Denner où j’achète des bières, en profite pour chourrer des gendarmes, une teille de cognac et une tarte de linz, je me pose dehors face au vent, mais dos à mes semblables, pas envie de les voir et encore moins de leur parler, à quoi bon d’ailleurs?

Soit c’est eux qui vont m’emmerder avec leur vie à la con, soit c’est moi qui vais leur casser les couilles avec la mienne, dans les deux cas ça n’aidera personne…à chacun sa souffrance et à chacun sa croix… je me roule un spliff et me balance un Dormicum dans le zen…ça fait à peine une heure que je suis debout et suis déjà schlass. La soupe populaire a lieu dans quelques heures, du cognac et des bières a teaser, de la méthadone et un peu de weed, bref de quoi tenir, de quoi tenir…et tuer le temps…le seul meurtre légal, légal et encouragé.

Hiver ou printemps 2016…ou 2017

 

 

 

 

Gilles Adrian

Gilles Adrian

Gilles Adrian est SDF, toxico, misanthrope et peu sociable mais il écrit pas trop mal. Auteur contemporain représentatif de toute une génération qu'en Suisse Romande on préfère cacher sous le tapis...

8 réponses à “Quelques grammes de bonheur pour dix kilos de regret

  1. Enfin Mr Charclo sur un vrai mediaaaa!!!
    J’adore cette chronique, elle est vraiment d’une puissance. Tu te met à lire et tu décroche plus jusqu’à la dernière lettre.

  2. Super touchant et très bien écrit! Dur, rempli de sensibilité, authentique,…impossible de décrocher de vos mots. J’espère qu’un jour vous retrouverez le vrai bonheur, celui que vous décrivez avec de si jolis mots.

  3. Cette histoire me fait penser à mon fils dont je n’ai aucune nouvelle.
    Il a oublié qu’il a une mère.
    Un spliff, deux, trois et hop je n’existe plus.
    Quoiqu’il en soit, écris , écris ne t’arrêtes pas, c’est de là que viendra ton salut.

  4. Me fait penser au livre de Laure Mi Hyun Croset “on ne dit pas je”.
    Félicitations pour votre écriture et sincèrement touché par vos témoignages…
    à suivre donc!

  5. Merci pour ces quelques kilos d’authenticité !
    Ça nous change des articles écrits bien au chaud par des journalistes en mal de sujets.
    Bravo et continuez !

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