Chroniques de Charclo : Zonzon 4

 

Chronique de Charclo: Zonzon 4

Proverbe (soit disant) Africain: « Les années passent comme des voitures. »
Ici les jours se traînent comme des fourmis et les heures comme des acariens.

Y’a une espèce d’espace de rangement derrière mon oreiller, j’y ai posé mes livres, mes brouillons ainsi que la pharmacie incluse dans le package d’arrivée.

Sur le mur, un paquet de conneries écrites au stylo ou gravées à même le béton, des croix gammées et des Allahu Akbar côtoient des noms, des dates, des prénoms féminins ainsi que des phrases en cyrillique, en turque ou en arabe. Au niveau de ma tête un mec a tenu à faire savoir que ses héros étaient: Che Guevara, Mesrine…et Maître Verges, à coté j’ai noté le noms des miens: Robespierre, Ravachol, Ulrike Meinhof.

Au début je traçais des marques pour compter le temps qu’il me restait à tirer, Sk. m’avait prévenu que c’était foireux et que j’allais vite déprimer, il en pas dit plus. Le lendemain à 8 heures, le maton vient nous amener le déjeuner ainsi que le courrier, une seule enveloppe… et pour moi tout seul!

Brève missive du procureur de l’ouest Lausannois, tiens prends-toi ça dans les dents! Trois jours de ballon en rab! Motif : amende des CFF, Suspiria de profundis, j’ai plus qu’à effacer mes quelques traits en me demandant si ça vaut la peine d’en retracer un ce soir. Sk. se verse un café, se roule une clope avant de se re-foutre au pieu, il ne dit rien, y’a rien à dire.

10 heures: promenade du matin, les premiers jours je restais dans mon lit à somnoler, encore groggy par mes 60mg de méthadone avalés aux aurores, mais cette fois je suis réveillé du coup autant sortir, une heure de cellule en moins c’est toujours ça de gagné. Nos trainings et nos vestes ont les poches cousues, parait que c’est pour éviter les trafics néanmoins il arrive que les matons fouillent quand même quelques détenus, c’est aléatoire, ils palpent ici et là, regardent sous les bonnets, les chaussettes, les grolles…ils le font sans zèle particulier, je crois qu’ils ont juste un quota de gars à emmerder. Pendant ce temps on attend qu’ils aient fini leur cirque, qu’ils ouvrent la lourde pour qu’on puisse sortir.

Un des premiers trucs que j’ai demandé en arrivant, c’est si on pouvait trouver du shit, réponse catégorique : non. Les visites sont très surveillées, les murs font 10 mètres de haut et le secteur est au beau milieu de la plaine. Personne ne sort et rien ne rentre non plus. C’est pas si grave, avant de me pointer ici j’ai gobé trois bouts de chichon bien cellophanés, le lendemain lorsque j’ai tiré la chasse d’eau, je me suis rendu compte une fois de plus, de mon ineffable propension à réfléchir après coup, bon vu que je les avait avalé à différentes heures, logiquement il doit bien rester une ou deux boulettes dans mes intestins bref pour le moment le shit on s’en fout un peu, là ou ça va devenir galère c’est au niveau du tabac. Dans le package d’arrivée en plus des indispensables savons, rasoirs jetables, brosse à dents, pansements, capotes, il y a les cadeaux de bienvenue à savoir ; une carte de phone avec 5.- de crédit et un paquet de tabac sans marque avec ses 33 feuilles à rouler. Mon colocataire étant là depuis une semaine est à sec et même en se rationnant on finira pas la semaine.

Ce matin en allant chercher ma dose, y’avait un nouveau, un roumain, il semble peser 40kg et a du cesser sa croissance vers 14 piges sinon il parle beaucoup…mais en roumain. En attendant notre tour il me fait comprendre qu’il cherche des Tranxilliums mais il a que du tabac à échanger…la misère et le hasard font bien les choses. Il me rejoint durant la promenade, 4 comprimés contre un peu de tabac dans une feuille de PQ.

Retour en cellule pour faire les comptes ; les 3-4 grammes de tabac devraient bien nous durer cinq jours…ou au moins trois. Un peu plus tard Sk. revient, il était chez le médecin et il a le sourire, le doc lui a fait une ordonnance pour des Stilnox et de la Quétiapine. Assis à la table il me montre la marche à suivre: d’abord enlever la couche d’expédient en la frottant avec de l’eau et du tissu, bien piler, mélanger le tout et voilà un gros rail chacun qui brûle les narines…la cocaïne du pauvre. Pour que ça pète plus vite on fait des séries d’abdos le plus rapidement possible jusqu’à ce qu’on soit en pleine montée. Bon être défoncé avec un ertzaz de coke dans une cage de 2,5m sur 4m ça semble aussi chiant que de prendre des extas devant un film de Claude Lelouch mais maintenant qu’on est survolté on refait des abdos, des pompes, on boxe dans le vide. 45 minutes plus tard on est en pleine descente, en nage et surtout épuisé.

Si en zonz beaucoup font du sport c’est pas pour faire dans le cliché ou ressembler à Wolverine, c’est surtout pour se dépenser, se fatiguer.
Passer sa journée à lire et mater la TV sur que ça occupe mais une fois la lumière éteinte c’est dur de trouver le sommeil (surtout quand on vend ses cachetons ou qu’on s’en sert pour se fonceder). Alors quand je suis pas en train de glander ou d’emmerder le personnel pénitentiaire à coup de bons et de demandes absurdes (j’y reviendrai…) ben je me surprends à enchaîner les séries de pompes, d’abdos et de tractions. Pour ça devant les chiottes, y’a une solide barre de fer qui sert de tringle à rideau, Sk. est persuadé qu’ils l’ont mise là pour qu’on puisse faire du sport, perso je maintiens qu’elle a été scellée pour pas qu’on s’en serve comme arme. Débat palpitant qui va bien durer 20 minutes. Soudain on se tait, le générique de Naruto résonne de la cellule voisine, c’est presque machinalement qu’on zappe sur MCM avant de se remettre au lit.

Dans trois épisodes ça sera l’heure du souper.

«Pour nous l’ennui est un passe-temps, pour d’autres une malédiction, s’il faut s’armer de patience je suis bientôt à court de munitions »

Gilles Adrian

Gilles Adrian

Gilles Adrian est SDF, toxico, misanthrope et peu sociable mais il écrit pas trop mal. Auteur contemporain représentatif de toute une génération qu'en Suisse Romande on préfère cacher sous le tapis...

Une réponse à “Chroniques de Charclo : Zonzon 4

  1. Courage l’ami, dehors, il semble qu’il faille aussi beaucoup de courage à tous, car la liberté y est aussi relative!
    Dans le fond, c’est une période idéale pour faire de la tôle 🙂

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