« Mon entreprise se meurt, que faire ? »

  • Il s’agit d’un arrêt total de mon activité, mais pas d’un simple ralentissement !
  • Mon entreprise était saine, patiemment développée et construite, elle est maintenant dévastée !
  • J’aimerais pouvoir tenir la tête hors de l’eau grâce à l’aide gouvernementale.
  • J’essaie de survivre tout simplement, je trie les factures pour payer celles qui sont prioritaires. Je navigue en eaux troubles, je n’ai plus de revenus et aucune indemnité.
  • Je suis passé à côté de tellement de choses ces dernières années, je me disais que je n’avais pas le temps, j’étais toujours pressé d’aller de l’avant. Maintenant je ne peux plus rien prévoir, je n’ai plus aucune visibilité.

Le choc est terrible pour les petites et moyennes entreprises ainsi que pour les indépendants; certains (-es) entrepreneurs (-ses) ont perdu des mandats si chèrement acquis ou ont été obligés d’annuler des évènements professionnels importants… D’autres n’ont plus aucune rentrée de cash depuis plusieurs semaines ou n’ont, au mieux, que quelques mois de réserves devant eux. Cela provoque inquiétudes, déception, découragement, sentiment d’injustice (cette crise ruine des années d’efforts sans avoir commis d’erreur), de la tristesse, une désillusion, une chute de motivation professionnelle ou même l’incapacité à sentir toute envie personnelle. Des chantiers émotionnels intérieurs s’ouvrent…

La crise sanitaire du Covid19 a donné un coup de frein massif à l’économie. Avant de se préparer à redémarrer (ce qui sera un gros effort), de nombreux professionnels vivent un processus de deuil : accepter de délier et défaire le passé afin de pouvoir se réinventer, se créer un nouvel avenir, différent. Tout changement irréversible implique de quitter ce qui a été et de s’adapter à ce qui vient.

C’est définitivement fini, terminé !  Revenir à soi pour digérer le choc.

L’entrepreneur(-se) a besoin d’intégrer ce qu’il (-elle) perd et de soigner ses blessures intérieures : accepter de sentir l’impuissance, ce goût d’inachevé, se délier des projets avortés, de ses espoirs mis entre parenthèse, des constructions passées, de tous les efforts et sacrifices inaboutis. Il y a une différence importante à faire entre accepter et se résigner (ou se soumettre). L’acceptation n’est pas un concept ni une méthode à s’imposer par la volonté. « Bon maintenant j’ai compris, c’est fait, je me suis assez morfondu, je décide d’aller mieux !». Il s’agit plutôt d’une expérience à pratiquer avec les ressources du jour, d’être en chemin. Le corps avance à son rythme et prendra le temps qui lui est nécessaire pour intégrer la perte. Elle réveille tous les moments de deuil passés de notre parcours de vie. Oui, il y a une crise majeure et ce moment de vie est particulièrement douloureux. Cela veut dire qu’il faut s’accorder du temps et de l’énergie pour le traverser. Se traiter soi-même avec bienveillance, avec patience, ne pas s’infliger l’obligation de faire « comme si de rien n’était », de tout poursuivre comme avant, voire de redoubler d’exigence vis-à-vis de soi-même pour éviter de sentir toute vulnérabilité de peur de ne pas pouvoir assumer.

Quelque chose de nouveau se met en place dans cette catastrophe. Qu’est-ce qui se révèle ?

Peut-être que cela sera moins bien après qu’avant, il est difficile et douloureux de constater ce qui est impacté à l’intérieur de soi mais le résultat du processus de perte en vaut la peine : « Je vais apprendre des choses sur moi, j’ai déjà vécu cela. Ce que j’y gagne c’est d’enrichir mon humanitude, ma capacité de m’attacher et d’évoluer ».

La période terrible que nous traversons a obligé une majorité d’entrepreneurs à appuyer sur « pause » et à regarder leur vie en face. Cette crise interroge sur ce qui devra être réinventé, sur ce qu’il faudra avoir le courage de remettre en question, il est nécessaire de renouveler l’attitude intérieure. Il en résultera un enrichissement humain, probablement de nouvelles priorités de vie.

 

Avancer dans le sens de la vague.

Il n’y aura probablement pas de retour « à la normale » de l’activité économique. Chaque professionnel est amené à observer de l’intérieur le nouveau paysage même s’il est dévasté, le nouvel horizon qui se dévoile. Faire face au réel afin de pouvoir créer un nouvel avenir ou un nouvel équilibre de vie. Le piège serait de croire que tout va reprendre comme avant. Il s’agit plutôt d’être à l’écoute des émergences et des nouvelles tendances de la population qui a été secouée elle aussi, d’anticiper le changement de société qui se révèlera dans les prochains mois.

« Je n’arrive pas y croire ?!? » Comment vivre le sentiment de stupeur ?

« Il fait beau, j’ai du temps et pourtant je sens un danger ?!? ». Depuis quelques semaines, nous vivons une sorte de « tsunami émotionnel ». Nous nous sommes sentis effarés, abasourdis, abattus, consternés, agités… avec une sensation d’irréalité, de choc ou de confusion intérieure… Le virus est invisible, le danger peut être partout et tout devient alors inquiétant. Notre cerveau est à l’affut de la moindre nouvelle, notre attention se focalise sur les sources potentielles de danger. Cette réaction de peur est rationnelle dans le contexte actuel, elle nous permet de nous protéger ou de combattre ce qui menace notre intégrité.

“Nous ne sommes pas du tout habitués à réfléchir en termes de ressources limitées en Suisse, c’est un concept qu’on découvre avec cette épidémie. Par contre, c’est un concept très familier en Afrique. L’épidémie de coronavirus est déstabilisante. Elle a mis à terre une partie de notre système, on ne s’y attendait pas. Nous devons être très humbles pour essayer de comprendre ce qui se passe.” (Dresse Valérie D’Acremont, spécialiste en médecine tropicale au CHUV, interviewée par la RTS).

La crise du Covid19 bouleverse trois valeurs essentielles de notre équilibre intérieur : notre sécurité, notre santé et nos liens avec les autres. Nos émotions, à plein régime actuellement, influencent nos comportements et nos choix. Nos réactions et celles des autres peuvent être très variées, contrastées, irrationnelles ou archaïques :

  • La stupeur, être tétanisés par les informations qui tombent.
  • Rester focalisés sur les sources de danger potentiel et être à l’affut de la moindre nouvelle.
  • Un climat intérieur de suspicion et de méfiance (la théorie du complot !).
  • Le déni, la minimisation ou la bravade « même pas peur !».
  • La colère, l’hostilité ou le règlement de compte des « responsables » de ce chaos.
  • La panique, le niveau réel de menace n’est pas pris en compte, la réaction est alors compulsive et excessive, le stockage est irrationnel.
  • L’impossibilité de nous amuser ou de relativiser, le mental est suragité par les nouvelles et les préoccupations constantes.
  • Etre dans l’hyperactivité ou la distraction pour ne pas sentir l’angoisse.

Nous nous sentons vulnérables, notre monde s’écroule, nos repères de sécurité disparaissent et le sentiment d’impuissance se développe… attendre chez soi devient difficile. « Qu’est-ce que je dois faire ? » est une réaction mentale normale pour nous protéger de l’angoisse.

Afin d’intégrer cette crise intérieure, nous pourrions nous demander : « Comment être avec moi-même ? ». Quelle attitude intérieure pourrions-nous développer afin de nous accompagner au mieux ? Nos 3 besoins essentiels actuellement :

 Dans la stupeur, nous avons besoin d’intégrer la surprise, la perte de repères, la disparition de notre routine. Nos automatismes ne fonctionnent plus, nous avons besoin de :

  • nous mettre à l’abri ainsi que nos proches.
  • être rassurés et de prendre soin de nous et de notre santé (d’autant plus que la peur et le stress diminuent notre système immunitaire !).
  • reconstruire une routine, un rythme, un cadre conscient dans ce quotidien hors norme.
  • ramener le mental à l’ici et maintenant, ne pas le laisser se perdre dans les scénarios potentiels construits ou reçus des autres, réaliser le monde tel qu’il est et pas tels que nos écrans nous le montrent.
  • Accepter notre irrationalité temporaire et celles des autres.

Nous avons besoin d’accepter de sentir l’impuissance et notre vulnérabilité.

  • accepter ce qui est là, dans une attitude de non-combat…. Même si cela ne nous convient pas ou que nous ne sommes pas d’accord !
  • être présents à nous-mêmes, nous donner l’espace intérieur et le temps nécessaire pour intégrer les changements profonds ultra rapides ; revenir à nous humblement, nous poser dans le calme pour sentir l’impact intérieur.
  • Petit à petit nous pouvons intégrer ce que nous perdons, en nous déliant de nos projets avortés, de nos espoirs mis entre parenthèse, nos constructions, nos efforts inaboutis.

 Nous avons besoin de donner un sens intérieur à cette crise.

La réalité est telle qu’elle est, nous ne pouvons pas la changer, par contre, nous pouvons choisir avec quelle attitude nous vivons ces évènements.

  • absorber cette situation difficile et en faire une expérience constructive, réinventer notre attitude, notre regard sur ces bouleversements.
  • l’apaisement nous permet de retrouver une forme de liberté intérieure et de créativité. L’absence de routine nous donne l’occasion de vitaliser, de révéler notre curiosité naturelle.
  • nous relier aux autres, cultiver notre sentiment d’appartenance en étant solidaires et au service des autres ou de notre clan, notre société, notre pays…

 

Prenez soin de vous et de vos proches avec bienveillance…

Catherine Vasey

Protéger la santé du personnel sanitaire de la crise du covid-19

“Nous nous organisons pour faire tourner la maternité avec du personnel parti en renfort ailleurs mais nous allons quand même essayer d’éviter les semaines de 60 heures sachant que les horaires sont déjà sur 13h/24h, histoire de pouvoir survivre sur la durée” (parole d’une infirmière sage-femme dans un hôpital de zone de la région lémanique, 22.03.2020).

Les soignants, médecins et professionnels de santé sont au front pour faire face à la pandémie. Comment s’engager “corps et âme” pendant des mois tout en préservant sa santé ?

Le Conseil Fédéral a ordonné un blocage partiel de la loi sur le travail alors que ces règles garantissent une protection essentielle : le droit aux pauses et les périodes de repos sauvegarde le temps de récupération indispensable. Voir les informations du Syndicat des services publics.

Cette période de crise extrême va durer de longs mois pour le personnel de santé, les périodes de repos et les mesures de protection de la santé au travail doivent être respectées afin de garantir un système de santé durable…

Chaque professionnel a une responsabilité personnelle pour se préserver au mieux. Voir mon article qui apporte quelques “modestes éclairages” de mesures individuelles pour récupérer.

Chaque institution hospitalière s’organise afin de préserver la santé de ses collaborateurs :

“Nos plans d’urgence élaborés avec tous nos professionnels solidaires font que les normes légales sont dépassées, les lever est nécessaire pour éviter encore que l’on se fasse taper sur les doigts parce que nous nous sommes organisés pour tenir la route. Ayez aussi confiance que les managers ne sont pas tous des affreux et que nous sommes aussi au front à réorganiser pour que nos équipes tiennent dans la durée. Malgré le nombre d’heures qui s’accumulent, nous faisons en sorte que chacun ait des soupapes et tentons de prévenir tout épuisement. La solidarité qui se dégage de toutes les équipes est loin des discours de révolte qui ne vont qu’amener angoisse au sein de nos blouses blanches. Un peu de confiance et de calme les amis on en a besoin sur les lignes de front !” (Précisions d’une infirmière cadre en milieu hospitalier dans le canton de Vaud, 22.03.2020).

Dans cette crise de pandémie, notre pays doit absolument prendre toutes les mesures pour préserver nos professionnels du domaine sanitaire.

Mais sur un long terme, lorsque le danger sera dépassé, engageons-nous à soutenir notre système de santé. Notre gratitude et nos remerciements chaleureux envers le personnel hospitalier devront évoluer à l’avenir vers des conditions de travail qui respectent réellement l’intégrité et la santé du personnel ainsi qu’une revalorisation fondamentale du secteur sanitaire en Suisse.

 

Kit de survie pour les professionnels en première ligne du Covid19

A tous les professionnels qui sont actuellement engagés à contenir cette crise majeure pour le bien de l’ensemble de la population, je vous remercie chaleureusement.

Certains/certaines d’entre nous ont été plongés dans une intensité de stress et de surcharge professionnelle exceptionnelle. Dans un tel contexte, la première réaction de votre organisme est une mobilisation complète. Ce processus d’alerte vous met à disposition un potentiel d’énergie, vous sentez une motivation d’agir, vos propres besoins passent au second plan afin d’être au service d’une nécessité plus élevée. Malgré une impression de contrôle et de lucidité, votre corps risque de se mettre sous tension permanente, votre mental est à l’affut, vos pensées s’accélèrent, la tension émotionnelle augmente. Cette immersion « corps et âme » dans le devoir à accomplir s’enflamme dans un contexte d’intensité sociale et d’urgence collective. Impossible de ne pas s’engager !

L’organisme se prépare à un sprint mais il s’agit du début d’un marathon !

Pour ceux et celles qui voient leurs conditions de travail devenir difficiles : surcharge, accélération du rythme, adaptation constante des pratiques, incertitudes, dans un environnement confiné, parfois bruyant, en contact direct avec des personnes inquiètes et angoissées. Il est essentiel de prendre soin de vous car l’intensité va probablement se prolonger plusieurs mois. Vous ne pouvez pas changer le contexte de crise ni le stress que vous vivez au quotidien. Par contre, vous avez un potentiel pour adapter votre attitude.  La priorité absolue pour durer est la récupération active.

Prenez soin de votre corps

  • Déchargez le stress régulièrement et prenez soin de votre corps

Défoulez-vous pour vous libérer des tensions émotionnelles et mentales et détendez votre corps par des auto-massages, des étirements musculaires, des profonds soupirs ou des bâillements (l’expiration permet de stimuler le système nerveux parasympathique qui favorise la détente). Le danger est que les préoccupations et le stress perturbent votre sommeil qui est l’agent principal d’une saine récupération.

Mangez équilibré et léger, en privilégiant les légumes et les fruits. Le stress met votre organisme en surrégime, il consommera davantage de certaines vitamines et nutriments. De plus, le stress favorise un comportement alimentaire déséquilibré, non seulement vous avez probablement moins de temps pour manger mais le stress donne plutôt envie de manger sucré ou gras.

A chaque occasion, « mettez-vous à l’abri » !

  • Votre système nerveux a besoin d’être régulièrement apaisé.

Lors des tournus ou des pauses, dans la mesure du possible, déchargez-vous consciemment de vos responsabilités en délégant pleinement votre travail à vos collègues. Il ne s’agit pas seulement de transmettre les informations nécessaires mais aussi de vous délester du poids mental et émotionnel des situations en cours. Pendant la pause ou votre jour de congé, débranchez-vous le plus possible en offrant votre confiance aux collègues qui prennent le relai et qui veilleront à votre place. Revenez à vous et à vos besoins afin d’en prendre soin du mieux possible. Dès que l’occasion se présente, marchez dans la nature. Cela aura un effet apaisant et régénérateur sur votre organisme et votre climat intérieur.

Cadrez votre mental

  • Dirigez votre attention en conscience

Dans un contexte menaçant, la réaction instinctive du cerveau est de focaliser sur les sources potentielles de danger, vous aurez ainsi tendance à ne voir que les problèmes à résoudre, dans un climat intérieur d’hyper vigilance. L’attente risque d’être le plus usant et vous coûtera probablement davantage d’énergie que d’être dans le feu de l’action. Portez votre attention en conscience sur ce qui est accompli et sur tout ce qui vous fait du bien. Soyez bienveillant avec vous-même, ne vous autorisez aucune critique négative ou pensée toxique. En cas d’erreur, concentrez-vous pour rétablir la normalité si possible, ne vous culpabilisez pas, vous faites au mieux dans ces circonstances hors norme. Evaluez-vous régulièrement en vous posant ces deux uniques questions : « Ce que j’ai fait bien aujourd’hui, comment je peux m’améliorer demain ?».

Accordez-vous des moments limités de digestion émotionnelle

  • Ne laissez pas votre vie émotionnelle “en friche”

Lorsque vous êtes en pause ou en congé et que vous ralentissez, votre disponibilité intérieure augmente et le besoin de digestion émotionnelle aura tendance à vous faire revoir en boucle les évènements difficiles ou problématiques de votre travail. Il est nécessaire d’interrompre volontairement ce processus. Afin de récupérer au mieux, reprenez une saine distance et penser à autre chose le plus possible. Vouloir tout digérer émotionnellement dans un contexte de stress et de surcharge permanente est peine perdue. Déposez auprès d’une oreille attentive ce qui vous a particulièrement touché. Si vous sentez de la colère, une saturation ou un raz-le-bol, videz votre sac en limitant le temps (durant 10 minutes de façon intense) puis décidez de penser à autre chose pour votre bien.

Toute la population vous est reconnaissante, prenez bien soin de vous, votre travail est précieux !!!

 

La gestion de stress des astronautes

Entretien avec Claude Nicollier,  astrophysicien et spationaute suisse de l’Agence spatiale européenne. Il devient en 1992 un des premiers européens dans l’espace.

 

Avez-vous été fidèle à votre rêve d’enfant, devenir astronaute ?

« On a marché sur la lune » de Tintin a été publié lorsque j’avais 10 ans. Le ciel noir avec les étoiles, l’équipage coloré, la fusée magnifique, Tintin, Milou, le Capitaine Hadock, les passagers clandestins ! Tout cela me faisait rêver. C’était pour moi une source d’inspiration extraordinaire. Le rêve d’être astronaute était dormant car c’était à l’époque encore impossible. J’avais beaucoup d’affection pour le ciel et les étoiles, j’étais curieux de tous les phénomènes naturels, j’ai fait des études de physique et par la suite d’astrophysique. Un rêve réalisé, en parallèle, celui de devenir pilote dans les forces aériennes. Mon grand bonheur est de faire quelque chose qui a un sens, avoir des responsabilités, s’entraîner, aller dans l’espace réparer le télescope qui nous a donné des images absolument fantastiques de l’espace où il y a une telle richesse. C’est un immense privilège d’avoir été impliqué dans ces actions profondes.

 

Vous qui avez réalisé des missions dans l’espace dans des conditions d’exigence extrême, comment vivez-vous le stress au travail ?

Il y a les périodes tranquilles où le niveau de pression est nul : j’ai tout le temps, je réféchis, j’écris, j’évalue, je peux rêver. Des activités où il faut produire, par exemple donner un cours, je le prépare, durant la délivrance du cours, je reste concentré pour ne pas faire trop d’erreurs, pour assurer un niveau de confiance auprès des étudiants. Il ne faut pas briller, mais il faut faire le choses correctement. C’est un niveau moyen de pression. Un engagement dans une mission militaire, il faut attaquer une cible précise par mauvais temps, dans la montagne, c’était un niveau de pression plus élevé. Il y a du danger. Quand je donne un cours, il n’y a pas le risque physique, il y a un petit risque mental de ne plus être respecté par les étudiants si on se trompe complètement. Mais ce n’est pas un risque physique. Certain de mes collègues militaires ne sont pas revenus, tout simplement.

Pour moi l’aviation militaire était une magnifique leçon de gestion du stress. Pour quelqu’un qui aime voler, c’était une forme de vol extraordinaire, un avion à réaction de 10 tonnes, on peut faire de l’acrobatie, des évolutions en formation, pour un pilote c’était fabuleux ! En même temps, nous avions des scores à faire dans les tirs. On nous contrôlait, nous essayions de faire au mieux, il n’y avait aucune distraction, nous étions complètement focalisés. La gestion du stress est venu automatiquement avec la passion du vol et la responsabilité. Les avions coûtaient 2 millions de francs, chaque vol était cher : une dizaine de milliers de francs pour chaque vol.

Pour éviter le niveau de stress négatif, il faut se préparer, y compris à des situations inattendues mais auxquelles on a déjà pensé, « what if ? ». En se posant beaucoup de questions de ce type, nous réfléchissons aux mesures à prendre de façon à pouvoir accomplir la mission. C’est une responsabilité que nous avons, si nous ne pouvons pas l’accomplir, nous essayons au moins de nous en sortir et de ramener le vaisseau spatial sur la piste en une seule pièce !

Les sorties en scaphandre, c’est intense ; il faut  vraiment se concentrer pour ne pas faire d’erreur. L’absence de pesenteur rend les choses beaucoup plus dificiles car il faut à chaque geste toujours s’accrocher à la structure, sinon détaché, il ne reste plus que le filain de sécurité. Mais nous l’avons tellement entraîné dans la piscine que c’est automatique. Le téléscope fait 16 mètres de haut, j’ouvre des portes, et c’est le même mécanisme, je sais que cette poignée est relativement dure, il faut utiliser les outils motorisés pour desserer les boulons, tout cela je l’ai déjà vécu en simulation.

C’était la joie de faire quelque chose qui avait un sens, pour laquelle j’avais été préparé, nous étions obsédés de réussir chaque sortie extra véhiculaire qui nous avait été confiées. Nous avons dû changer l’ordinateur principal et introduire une caméra grande comme un piano à queue dans le télescope. Ce n’était pas le bonheur de voir les étoiles et la terre, c’était la joie de faire ce qui avait du sens. Le sentiment de responsabilité est très fort. On nous avait confié cette tâche difficile, relativement dangereuse, nous la faisions au mieux. Préparé, je me focalise, 8 heures dehors, sans pause. Nous avions un sac à eau dans le scaphandre, uniquement de l’eau, pas de nourriture. A la fin de la sortie, il n’y avait pas eu assez d’eau et j’avais les lèvres complètement sèches et déshydratées.

 

Comment réagit un astronaute lorsqu’il fait une erreur ?

Nous sommes très soutenu, généralement nous savions ce que nous devions faire mais les coéquipiers nous rappelait toujours les procédures avec une voix calme. Nous n’élèvons jamais la voix, tout est tranquille, chacun fait son travail, le temps est limité, donc une pression sur le temps. Pour chaque sortie, le « time line » était contrôlé par le sol, ils entendaient toutes les communications, connaissaient toutes les données télémétriques, y compris l’ECG qui enregistre en permanence la fréquence cardiaque. Lorsque nous étions un peu en retard par rapport au « timeline », nous sentions la pression sur nous pour ne pas continuer d’être en retard. C’était du bonheur, le bonheur de faire un travail qui était rigoureux et très exigeant.

Si nous faisions une erreur, il fallait d’abord corriger la conséquence de l’erreur, pour rétablir la normalité. Ensuite il faut mettre cela derrière nous, sans se laisser perturber. Lors d’une sortie extra-véhiculaire, si un astronaute réalise que le filain de sécurité est détaché, c’est une erreur majeur. Il le dit, tout le monde le sait, c’est arrivé. Dans ce cas-là, il rattache tranquillement le filain de sécurité, il rétablit la normalité, il met tout cela imméditement derrière. Il reprend le travail avec une performance à 100%. Il n’y a pas de conséquences directes. Les erreurs doivent servir à minimiser la probabilité qu’elles se produisent à nouveau dans le futur. Par la suite, dans le débrifing nous discutons de pourquoi c’est arrivé sans jamais avoir l’idée de critiquer qui que ce soit. C’est un respect de qui nous sommes, nous sommes des être humains qui font de temps en temps des erreurs. Nous en tirons des leçons pour que cela n’arrive plus. Les choses embarassantes ne sont jamais masquées, elles sont mises sur la table car cela évite à d’autres que de mêmes circonstances se produisent pour eux.

 

Vous avez effectué 4 missions dans l’espace, comment récupériez-vous après le stress et l’effort intense d’une mission ?

Généralement, nous n’étions pas désignés pour la prochaine mission qui devait avoir lieu une année plus tard. Il y avait quelques heures d’entraînement une à deux fois par semaine et le reste du temps, nous avions un job où nous collaborions avec des ingénieurs sur un problème, améliorer la pilotabilité du bras articulé par exemple. Nous pouvions aussi être engagés comme soutien à une mission en cours, comme communicateur dans la salle de contrôle, assis juste à côté du directeur de vol. C’est un niveau de pression relativement bas. Dès que nous sommes désigné pour la prochaine mission, tout bascule dans l’entraînement intensif. Les astronautes sont complètement intégrés dans le projet, c’est notre mission, non seulement parce qu’on nous l’a confiée mais parce que nous l’avons créée, en même temps de s’y entraîner. La satisfaction au travail est énorme, c’était magnifique et extraordinaire ! La première mission sur hubble n’avait jamais été faite avant, il fallait tout imaginer.

 

Une question personnelle, on dit que le paradis est dans le ciel, alors ?

Il y a une beauté stupéfiante de l’espace, cela m’a profondément touché : voir tout le ciel étoilé qui se déplaçait rapidement. Les levers d’Orion à l’Est, les vues de la Terre. En considérant que l’extrême beauté nous rapproche du divin, alors, dans ce cas-là, je me suis rapproché du divin, oui. En regardant dehors, nous avons l’impression d’une extraordiaire pureté que nous ne trouvons jamais sur terre. L’atmosphère est un écran qui nous empêche de voir les étoiles pendant le jour car il y a la diffusion de la lumière du soleil dans toutes les molécules d’oxygène. Sortis de cet écran, nous avons une visibilité sur l’univers, sans obstacle, rien ne nous empêche de voir le lointain. En dehors de l’atmosphère, la vison est si claire et les univers fabuleux. Ce qui m’a ému, c’est l’extraordinaire pureté. Le divin et la pureté sont des choses qui se rapprochent. Pour apprécier la véritable saveur et la grandeur, la splendeur du vol spatial, il faut y passer des jours ou des semaines, voir les couchers de soleil, la nuit voir toutes les lumières des villes qui se déplacent rapidement.

 

Quels sont vos 3 leviers pour être en santé au travail ?

La passion pour ce que je fais, la rigueur et la discipline, et l’exercice physique.

 

Extrait du livre : “La boîte à outils de votre santé au travail”, C.Vasey, éd. Dunod 2020

Réussir son retour dans le même travail stressant

Reprendre l’activité professionnelle est une étape clé dans le processus de guérison du burn-out. La confrontation à l’environnement stressant permettra au patient d’expérimenter et d’affiner ses stratégies de protection ; il reprendra ainsi confiance en ses compétences. Cette réhabilitation fait partie intégrante du processus de guérison : il ne s’agit pas d’attendre d’être entièrement rétabli pour retourner au travail, reprendre l’activité professionnelle progressivement et autrement guérit du burn-out.

Actions pré-requises pour un retour au travail réussi

Dans la première phase du traitement, le mode « récupération d’énergie » est activé : appliquer les règles d’un sommeil de qualité, manger sainement, pratiquer au moins une heure d’activité physique en déchargeant les tensions, apprendre à se libérer ou à cadrer les ruminations mentales. Le stress et les préoccupations éloignent de soi et de ses propres besoins, le patient doit rétablir une disponibilité intérieure et transformer l’attitude d’insensibilité liée au stress chronique en une bienveillance envers lui-même.

Dans la suite de l’arrêt de travail, l’exploration et l’entraînement des nouveaux comportements est encouragée. Il s’agira, par exemple, de tester et intégrer les mesures de récupération adéquates, de déterminer ses priorités de vie, développer une procédure personnelle pour dire non. Le patient cherche, adapte, entraîne les mesures personnelles et concrètes qui lui permettront de se protéger des effets néfastes du stress au travail. La stratégie est de développer les moyens pour diminuer les facteurs d’usure et augmenter ses ressources. Le stress chronique cause des dégâts au cerveau. Un entraînement intellectuel quotidien par des exercices de mémoire et de concentration est souvent indispensable pour récupérer les facultés cognitives.

La zone de sécurité lors du retour au travail

Pour un burn-out grave mais sans complication, l’absence dure en moyenne 2 à 3 mois, au-delà le risque d’une stagnation ou d’un recul du processus de guérison augmente.  Plonger dans le bain stressant et le rythme soutenu de l’environnement professionnel constitue une prise de risque. Habituellement, le patient manifeste de nombreuses craintes à l’idée de reprendre son travail ce qui est tout à fait normal : blessé par cet environnement, un instinct de survie se manifeste par un besoin d’évitement. Le suivi professionnel est indispensable dans cette phase délicate du traitement. Le patient a besoin d’être orienté, conseillé et rassuré. Comprendre que le stress et les contraintes favoriseront sa guérison, l’encourage à retourner au travail même « en tremblant », sans aucune certitude de réussir avant d’y être. La préparation du plan d’actions des changements à mettre en œuvre dans son quotidien professionnel lui permettra de mieux visualiser les enjeux et les pièges éventuels. Une reprise du travail partielle et progressive soutient le patient à maintenir une récupération indispensable et le préserve d’un éventuel contexte de travail surchargé.

Le processus de guérison évolue toujours en « dents de scie ». Le patient vivra des hauts et des bas au niveau de sa fatigue, de sa concentration ou de son moral. Certains symptômes vont réapparaître, il pourrait croire à une rechute. Avoir identifié les signes qui délimitent la zone de sécurité garantit une vigilance accrue et permet de rassurer le patient qu’il est en bonne voie de rétablissement.

Ne pas surprotéger lors du retour en emploi

Une préparation adéquate, un engagement sans faille à préserver sa santé en appliquant des mesures entraînées et une éventuelle collaboration de la hiérarchie garantissent un retour au travail réussi. L’important pour guérir est d’avoir pu se renforcer dans l’effort de faire face à un contexte exigeant. Perdre son emploi ou être surprotégé en travaillant dans une « voie de garage » est contre-productif dans le processus de reconstruction. Le patient a besoin de contraintes, de stress et d’une charge de travail suffisante pour pouvoir développer et renforcer son nouvel équilibre de santé. La reprise de l’emploi est une phase essentielle dans la guérison du burn-out. Pour qu’elle soit réussie, elle doit être progressive, bien préparée, accompagnée, évaluée et réajustée.

La santé au travail, un processus à cultiver…

Une fois la pleine capacité de travail retrouvée, six mois sont encore nécessaires pour consolider la santé au travail. Etre guéri ne signifie pas être aussi fort et invulnérable qu’avant ; l’enjeu est de ne plus être le ou la même qu’avant le burn-out. Cette transformation personnelle indispensable garantit un équilibre durable et préserve d’une rechute. Toute personne ayant vécu un burn-out est en chemin vers une meilleure qualité de vie. Les limites sont bien identifiées, la détermination à maintenir les mesures de protection est entretenue par la crainte de revivre cette souffrance. Cela passe parfois par accepter d’être humain et donc vulnérable, pouvoir lâcher prise dans certaines situations qui pourraient mettre la santé en danger, demander de l’aide assez tôt, entretenir une vigilance sereine.

 

Catherine Vasey, « Comment rester vivant au travail, guide pour sortir du burn-out », éditions Dunod 2017

Le coût humain de la rentabilisation du domaine social

Comment préserver la santé des professionnel·le·s du secteur médico-social dans un contexte d’optimisation des tâches et d’accélération ? Le temps de voir émerger des changements organisationnels et politiques qui soutiennent la santé au travail, chacun·e est amené·e à prendre des mesures de prévention au quotidien.

Les métiers du secteur médico-social sont en pleine métamorphose. En effet, rentabiliser les prestations génère de nouvelles exigences en matière d’immédiateté et d’attentes collectives. L’objectif est « d’économiser », chaque année « des drames humains », des complications ou de réduire la longueur des hospitalisations. L’indicateur de performance a pour but d’optimiser l’efficacité des prises en charge en fonction du budget attribué mais il a tendance à dénaturer le sens du travail, chaque tâche devenant un objectif à atteindre coûte que coûte dans un temps donné.

L’effet secondaire de ce système économique est l’augmentation des tâches administratives pour justifier l’investissement des moyens financiers. Ce travail se fait au détriment du temps passé auprès des bénéficiaires, les professionnel·le·s ont tendance à se mettre la pression pour réussir à satisfaire les exigences des financeurs et maintenir, malgré tout, la qualité d’accompagnement en moins de temps.

Pour les travailleuses et travailleurs de terrain, formés à avoir des initiatives pour le bien de la personne, la mue du sens au travail est radicale. Aujourd’hui, ils ne peuvent plus se fier uniquement à leur expertise pour prendre des décisions adaptées à chaque situation. Ils se doivent d’atteindre des objectifs chiffrés décidés par d’autres avec des moyens formatés par des budgets pré-établis.  De plus, la logique de performance et de rentabilité encourage l’action à court terme, alors que, par exemple, l’accompagnement d’une famille dysfonctionnelle, la prise en charge d’une personne en situation de handicap ou le maintien d’une personne âgée à domicile sont des processus longs et complexes. Il n’y a souvent aucun résultat significatif rapidement.

Comment préserver la santé des professionnel·le·s du secteur médico-social dans un contexte que certaines interprètent comme une « zone sinistrée » ? Le temps de voir émerger des changements organisationnels et politiques qui soutiennent la santé au travail, chacune et chacun est amené à prendre des mesures de prévention au quotidien.

La nécessité de prendre soin de soi en priorité

Dans un avion, les directives d’urgence pour sauver un bébé sont : « le parent prend d’abord de l’oxygène avant de mettre le masque sur son enfant ». Le parent est prioritaire et c’est vital pour lui comme pour son petit. De façon similaire, un travailleur social dont le rôle est d’aider des personnes vulnérables en souffrance, doit d’abord prendre soin de lui. Impossible de soigner ou d’accompagner les gens de façon adéquate sans veiller scrupuleusement à sa santé physique et psychique !

Comprendre ce qu’est le burn-out

Plus les travailleuses et travailleurs médico-sociaux sont informés et plus ils pourront être vigilants. Le burn-out n’est pas un état qui apparaît subitement. Généralement, l’épuisement s’installe au-delà de 6 mois de stress chronique. Ce processus s’entraîne de lui-même : le stress permanent augmente la tension, le corps se fatigue, le sommeil est perturbé, la récupération est difficile, l’efficacité au travail diminue, les heures supplémentaires augmentent pour compenser, ce qui crée davantage de fatigue.

Identifier les signaux d’alerte

Concrètement, chacune et chacun doit être attentif à son état physique, émotionnel et mental. Les signaux qui devraient alerter sont : une fatigue de tension, une irritabilité accrue, des inquiétudes, une démotivation mais également la rumination de soucis professionnels qui envahissent la vie privée et empêchent de se changer les idées et de bien dormir. Le stress chronique provoque une vision systématique des difficultés et non des solutions ce qui développe un sentiment de ras-le-bol ou d’impuissance. Dépasser les limites, entrer dans une zone à risque, est habituel pour des travailleurs engagés. L’important est de s’en rendre compte et de mettre en place des mesures de protection au bon moment.

Kit de survie en zone de danger

Si les signaux d’alerte se sont installés, la priorité consiste à se ressourcer davantage. Pour ce faire, protéger son sommeil est primordial. Se défouler et se changer les idées est aussi prioritaire. Au travail comme dans la vie privée, il est conseillé de se concentrer sur les situations où il est possible d’agir plutôt que se focaliser sur les difficultés. Un des points qui fait une grande différence est de cadrer les ruminations toxiques, surtout dans la vie privée.

Maintenir une vie privée solide et sortir du rôle d’aidant

Le plus grand danger ? Les préoccupations professionnelles mangent peu à peu la vie personnelle et les opportunités de se ressourcer s’amenuisent. Notre pouvoir de récupération tient en priorité à la vie hors travail : veiller à avoir une vie privée enrichissante et à « déconnecter » complètement du rôle d’aidant.

Evacuer ses émotions sainement

Assurer une attention constante et bienveillante implique d’être en bonne santé physique et psychique. La résonnance émotionnelle est l’outil principal pour travailler avec empathie et assurer une présence humaine. L’hygiène émotionnelle est vitale pour les professionnels du secteur médico-social ; il s’agit d’évacuer régulièrement ses émotions, se défouler, bien connaître son fonctionnement, être conscient des problématiques susceptibles d’entrer en résonance avec son propre vécu et savoir poser des limites.

Garder le sens de son travail vivant

La première étape indispensable est de ne pas subir mais d’accepter les indicateurs de performance qui constituent le nouveau paysage du secteur médico-social. Entrer en opposition, résister, signifie investir et gaspiller son énergie dans un gouffre sans fond ! Il s’agit d’adopter une attention sélective : injecter du sens chaque jour dans les actes du quotidien, garder à l’esprit les indicateurs précis qui montrent la qualité du travail social en fonction des valeurs professionnelles. Recueillir l’auto-évaluation de l’aidé et valoriser une stratégie des « petits pas ».

Entretenir une ambiance d’équipe positive et bienveillante

Etre en équipe ou partager avec des pairs contribue à ventiler le stress et permet d’échanger sur des situations, que ce soit de manière formelle ou informelle. Le rire aide à dédramatiser et à relâcher les tensions. Il est possible de « vider son sac » mais cela doit être fait avec conscience, en avertissant l’autre et en respectant ses limites pour ne pas contaminer les collègues par une humeur plaintive ou de découragement systématique. Les supervisions permettent de questionner le fonctionnement d’une personne ou d’une unité, puis d’implémenter des changements durables et encourageants. L’échange de pratique permet de « débriefer » les émotions tout en bénéficiant de conseils pour s’améliorer. Les supervisions aident également à repérer les travailleurs sociaux en souffrance et à examiner avec eux les mesures à prendre.

Travailler avec l’humain nécessite des garde-fous

Le challenge actuel dans le secteur médico-social est de trouver le juste équilibre entre la logique économique, le respect des valeurs professionnelles et les besoins spécifiques de l’humain en situation de souffrance. Privilégier systématiquement la quantité et la rapidité au détriment de la qualité des prises en charge crée des conflits internes chez les travailleuses et travailleurs médico-sociaux : ils sont tiraillés entre ce qui leur est imposé de faire avec les moyens limités à disposition et ce qu’ils souhaiteraient pouvoir faire face aux besoins particuliers d’une personne en détresse sur le terrain.

Les meilleur·e·s professionnel·le·s sont les plus exposé·e·s dans leur santé : engagé·e·s dans leur travail, elles et ils ont des exigences de qualité élevées selon leurs valeurs professionnelles, n’abandonnent pas face à une situation difficile. Un bon professionnel épuisé en arrêt de travail prolongé coûte cher à l’institution, son absence aura des répercussions sur ses collègues et l’efficacité des équipes. Le coût humain en sera élevé et contre-productif dans une logique de rentabilité et d’efficacité sur un moyen terme.

La responsabilité de la santé au travail est partagée, les professionnel·le·s mettent en place des mesures de protection individuelle au quotidien et le système institutionnel soutient et respecte les choix spécifiques des travailleurs. Des mesures conjointes, individuelles et organisationnelles, permettront d’augmenter l’efficacité, la rentabilité et la qualité des prises en charge sur un moyen à long terme. Une grande réflexion de société est ouverte : le secteur médico-social doit-il être absolument rentable au même titre qu’une entreprise commerciale ? Quels sont les garde-fous que nous souhaitons voir établis pour préserver la qualité de la relation d’aide dans notre pays ?

 

Dans une PME, le patron est à risque !

Le burn-out n’est pas une fatalité même dans les PME qui n’ont aucun budget à investir dans la prévention. Des mesures simples existent et toute l’entreprise y gagne de les appliquer au quotidien. Voici 3 stratégies pour prévenir le burn-out dans une PME

 

 

1° Préserver le patron !

Les dirigeants des PME sont constamment confrontés à la réalité du terrain pour le meilleur (définir sa propre stratégie d’entreprise, transmettre sa vision, être proche des collaborateurs, se sentir utile) et parfois pour le pire : baisse de commande, manque de liquidités, personnel malade, clients difficiles et exigeants, société en danger. Ils sont sur tous les fronts et donc le terrain favorable au burn-out est bien présent. De plus, le profil à risque de burn-out correspond à celui des patrons : engagés, motivés, désireux de bien faire, prêts à agir pour l’entreprise et sachant gérer leur stress. Ce côté battant les pousse à essayer de surmonter les obstacles sans jamais rien lâcher. Ils apparaissent aux yeux de tous comme des personnes solides, tenant bon contre vents et marées. En réalité, ils sont les plus à risque de burn-out dans l’entreprise !

=> Le patron, hyper-sollicité et toujours vigilant doit apprendre à lever le pied régulièrement, prendre du recul et relâcher la pression. Se ménager une semaine de temps en temps pour décrocher totalement, en résistant à la tentation du téléphone portable ou d’internet. Cela donne aussi l’occasion aux collaborateurs de compter davantage sur eux-mêmes.

=> Se confier à un pair : être en lien avec un ami extérieur à l’entreprise donc neutre, entrepreneur lui aussi, qui connaît très bien les difficultés vécues. Son œil averti, son écoute concernée, ses conseils avisés permettront au patron de se sentir épaulé, moins seul avec les soucis qu’il ne peut confier au sein de son entreprise.

 

2° Sensibiliser les collaborateurs sur les risques de burn-out

L’absentéisme longue durée dans une PME est souvent un désastre car il y a moins de moyens d’absorber la charge de travail supplémentaire ; viser le dépistage précoce est primordial : les collaborateurs agissent pour maintenir leur santé au travail, ils savent identifier les signaux d’alerte et trouver l’aide nécessaire en cas de déséquilibre avant l’arrêt de travail et l’épuisement grave.

 

3° Assurer une stratégie de récupération pour tous

Le stress temporaire est positif et stimulant pour l’être humain, par contre le stress chronique (plusieurs mois) sans récupération suffisante épuise le corps et atteint la santé. La stratégie efficace est de limiter ce qui est usant et stressant : les ruminations mentales toxiques, les exigences trop élevées, les interruptions trop fréquentes, un cahier des charge pas clair. D’un autre côté, être attentif à se ressourcer : l’activité physique, si possible dans la nature, se défouler pour lâcher les tensions, se changer les idées, avoir des intérêts hors travail, trouver du sens dans ses actions, bénéficier d’une ambiance de travail constructive et stimulante.

Le burn-out une maladie professionnelle ? Le débat s’ouvre à Berne !

Une initiative parlementaire sera prochainement discutée à Berne pour faire reconnaître le burnout comme maladie professionnelle : « L’acceptation de cet état comme maladie professionnelle permettrait de reconnaître cette pathologie en constante augmentation. Une telle reconnaissance permettrait une meilleure prise en charge des patients, faciliterait la réinsertion professionnelle en contribuant à admettre socialement ce syndrome et permettrait de renforcer la prévention de son apparition »[1].

En France, pays régulièrement secoué par des grèves et des cas tragiques de suicides au travail, cette question a été rejetée pour la 3ème fois à l’Assemblée Nationale en février 2018. Selon Agnès Buzyn, Ministre de la Santé : « Aujourd’hui, il s’avère que le burn-out n’est pas une maladie. C’est un ensemble de symptômes et, donc, c’est très difficile de décider que c’est une maladie professionnelle ». La Haute Autorité de santé qu’elle présidait avait rendu un avis défavorable à cette reconnaissance en mai 2017 déjà.

 

Le burn-out n’est pas un diagnostic reconnu, comment peut-il être déclaré comme une maladie professionnelle ?

Effectivement, le burn-out n’est pas une pathologie reconnue; pour l’instant ce syndrome est défini dans les classifications médicales internationales comme diagnostic « accompagnant » et non pas principal, sous les termes suivants : « ICD-10 : Z 73.0 Syndrôme du burn-out[2] : Problèmes liés aux difficultés à faire face aux réalités de la vie ».

Les recherches scientifiques se concentrent à l’heure actuelle sur les effets toxiques des hormones de stress sur notre organisme. Des marqueurs biologiques évaluant la « charge allostatique[3] » permettront probablement bientôt de mesurer le degré d’épuisement. Le burn-out ne va pas tarder à être défini comme une pathologie spécifique à part entière.

Selon le Secrétariat d’Etat à l’Economie[4], le rapport étroit au travail différencie cet état d’épuisement d’états émotionnels plus généraux. Il entre dans la catégorie des «troubles de la santé associés au travail».

 

Le burn-out ne pourrait être qualifié de maladie professionnelle en l’état actuel de la loi suisse

Seule une analyse clinique par un professionnel habilité permettrait d’évaluer dans quelles proportions les causes du stress chronique appartiennent au poste de travail ou à l’individu.. Pour être reconnu comme maladie professionnelle, il faudrait que les causes du burn-out résultent à plus de 75 % de l’activité professionnelle. Selon l’art. 9 al. 1 LAA (Loi fédérale sur l’assurance accident), sont réputées maladies professionnelles les maladies dues exclusivement ou de manière prépondérante, dans l’exercice de l’activité professionnelle, à des substances nocives ou à certains travaux listés dans l’annexe 1 à l’OLAA. Une maladie sera reconnue comme maladie professionnelle s’il est prouvé qu’elle a été causée exclusivement ou de manière nettement prépondérante par l’exercice de l’activité professionnelle (art. 9 al. 2 LAA). Pour que le burn-out soit reconnu comme maladie professionnelle, il faudrait donc pouvoir établir un lien direct entre l’apparition de la dégradation de la santé dû au stress chronique et certaines conditions de travail. Par exemple, le fait que les insomnies de la personne aient commencé suite à un conflit professionnel. Vu l’origine multifactorielle du burn-out, il peut être difficile de prouver que ce soit le cas pour certaines situations, d’autant plus que les facteurs de risques sont complexes en interaction entre eux.

 

En l’état actuel du droit suisse…

Le burn-out n’étant pas une maladie professionnelle, ce n’est donc pas l’assurance-accident qui prend en charge les frais et la perte de gain liés à ce syndrôme. Sans être officiellement un diagnostic médical, cet état d’épuisement nécessite souvent un arrêt de travail, le médecin étant responsable d’évaluer l’état de santé du patient et de sa capacité de travail. Durant la période d’incapacité de travail, le salaire est dû et l’employé est protégé (entre 3 semaines et 6 mois) contre la résiliation de son contrat de travail. L’assurance maladie prend, quant à elle, en charge les frais médicaux relatifs au traitement des symptômes du burn-out.

 

 

Quels seraient les points essentiels de ce débat parlementaire en Suisse ?

 

La responsabilité de l’entreprise est déjà engagée par la loi sur le travail : elle est tenue de protéger la santé physique et psychique de ses collaborateurs (art. 328 CO). Elle a l’obligation de faire de la prévention et de dépister de façon précoce les employés à risques en déséquilibre pour les orienter vers une aide adéquate. Des inspecteurs du travail visitent les entreprises pour vérifier la mise en place des mesures de prévention des risques psycho-sociaux.

 

Si le burn-out était déclaré comme maladie professionnelle, le salaire des employés atteints de burn-out en incapacité de travail serait payé dès le premier jour par l’assurance accident. Les frais de prise en charge et de traitement seraient à charge l’assurance accident plutôt que l’assurance maladie. Tous les cas de burn-out devraient obligatoirement être déclarés à l’assurance accident. L’entreprise serait informée des cas de burn-out, alors qu’à l’heure actuelle, la majeur partie des cas n’est pas annoncée à l’entreprise par les collaborateurs épuisés. L’assurance accident serait en droit d’investiguer les conditions de travail dans l’entreprise en cas de maladie professionnelle. Les cas de burn-out dans une même entreprise deviendraient visibles autant de l’entreprise que pour un organe de contrôle de l’assurance accident. Par contre, les employés en burn-out seraient exposés car obligés de s’annoncer en victime. Une trace risque de rester dans leur dossier RH ce qui peut être dommageable pour la suite de leur carrière, beaucoup pensent encore que le burn-out est une fragilité durable.

Des questions plus larges pourraient être inclues :

Le burn-out est-il un problème de santé publique ?

Comment comprendre et voir l’évolution de cette souffrance au travail en Suisse et mettre en place des observateurs scientifiques de son éventuelle progression ? Il serait possible par exemple de demander aux médecins généralistes une déclaration systématique des cas à l’autorité cantonale comme cela se fait pour la grippe ou la rougeole.

 

Sur le terrain, il semble que le phénomène s’agrave

Certains organismes (syndicats) ainsi que les professionnels de la santé (médecins généralistes et psychologues) s’inquiètent de l’étendue des cas de burn-out en Suisse.

Il est donc effectivement important d’ouvrir un débat politique sur le burn-out, sa prévention, sa prise en charge et son coût pour l’économie suisse[5].

A l’avenir, les cas de burn-out en Suisse ont de fortes probabilités de se multiplier, la sédentarité grandissante (au travail et dans la vie privée) ainsi qu’une mauvaise gestion humaine des nouvelles technologies seront le grand challenge de la gestion du stress au travail dans les prochaines décénnies. Il devient par exemple de plus en plus difficile de ne pas se laisser envahir par les soucis professionnels dans notre vie privée en ayant notre bureau dans la poche ! Nous savons que se changer les idées régulièrement est une récuppération salutaire pour diminuer les effets nocifs du stress chronique.

 

 

[1] Initiative déposée par Mathias Reynard, socialiste

[2] ICD, International Statistical Classification of Diseases and Related Health Problems, système de classification des maladies de l’OMS.

[3] Le stress entraîne une production de cortisol (hormone du stress) qui déclenche une cascade de conséquences dans l’organisme. La charge allostatique représente le coût en énergie des conséquences négatives du stress sur l’organisme.

[4] SECO, commentaire de l’ordonnance 3 relative à la loi sur le travail, p. 250

[5] Le stress coûte aux employeurs suisses environ CHF 5,7 milliards par an, selon Job Stress Index (promotion santé suisse)

 

La souffrance silencieuse des proches d’une victime du burn-out

Tout processus de burn-out dévaste les relations. Un désastre pour la personne épuisée mais aussi pour ses proches. Que ce soit notre conjoint/e, un parent, notre enfant, un ami-e, vivre aux côtés d’une personne épuisée peut avoir des conséquences difficiles. Si vous faites partie de l’entourage d’une personne en burn-out, vous risquez d’entrer dans un processus d’usure du lien qui peut aller d’un simple déséquilibre au rejet. Parallèlement au traitement du burn-out, une démarche de réparation de la relation est souvent indispensable.

Le déséquilibre relationnel : on devient « aidant »

Votre proche est dans la « survie » d’une longue période de stress chronique. Il est inévitable pour lui/elle de se désinvestir petit à petit de sa vie privée, d’être moins disponible aux proches aimés sans le vouloir. La fatigue accumulée et les préoccupations constantes l’empêchent de plus en plus d’être disponible aux autres. De votre côté, vous avez tendance à soutenir votre proche et vous basculez dans le rôle d’aidant. Vous réalisez qu’il/elle dysfonctionne et n’est plus le/la même. La prise de conscience du problème vous fait chercher des solutions, vous avez besoin de comprendre ce qui lui arrive. Habituellement, l’entourage réalise plus vite la gravité de l’épuisement que la victime elle-même, sa difficulté à se rendre compte de son état fait partie du processus d’épuisement.

Phase d’usure

Malgré votre soutien, l’épuisement s’aggrave et votre sentiment d’impuissance augmente. Habitué à ne plus compter sur votre proche pour les tâches quotidiennes, vous hésitez de plus en plus à le/la solliciter pour participer à la vie de famille. L’usure érode petit à petit la bienveillance mutuelle. L’incompréhension et les attentes déçues s’installent, les conséquences négatives se cristallisent.

Phase de rejet

Le lien de confiance est ébranlé. Blâmez-vous votre proche qu’il/elle n’a pas su poser correctement ses limites au travail ? En tant que proche aidant, avez-vous été blessé/e par les comportements d’isolement, d’irritabilité, d’agressivité et de désinvestissement de la vie privée que sont certains symptômes de l’épuisement ? Cela vous met-il dans un état de révolte intérieure et de profond découragement ? Le rejet est un mécanisme de défense. Le lien a tendance à se durcir, avez-vous peut-être des idées extrêmes de séparation ou d’abandon ?

La réparation

En parallèle à la prise en charge pour la guérison du burn-out, il est essentiel de réparer aussi la relation : comprendre ce qui se passe, ouvrir une communication apaisante, prendre du recul, reconnaître le dommage subi, pardonner. La confiance peut se rétablir petit à petit lorsque le dialogue est à nouveau installé.

Que faire en tant que proche d’une personne en burn-out ?

  • Prenez soin de vous. Pour compenser ce que votre proche ne parvient plus à faire, vous avez pris sur vous des tâches quotidiennes supplémentaires. Le burn-out est un processus chronique qui dure longtemps, il est indispensable de prendre des mesures de protection pour maintenir votre endurance.
  • Informez-vous sur le burn-out, lisez des témoignages, cela peut vous aider à mieux comprendre la souffrance intérieure de votre proche.
  • Sortez de la relation aidant/aidé. Osez partager avec votre proche ce que vous vivez durant cette période de stress chronique, vos besoins et vos attentes déçues. Par la suite, cela vous permettra de repartir sur de nouvelles bases et de tourner la page. Assurez-vous et encouragez votre proche à confier ses difficultés et ses craintes ailleurs, auprès d’un pair et/ou d’un professionnel. Il/elle a probablement besoin de se réhabiliter, de sortir de cette image de victime. Il est indispensable de préserver les moments légers et anodins pour rétablir une relation équilibrée et nourrissante.

 

Le processus d’épuisement professionnel a des répercussions sur la vie privée et notamment sur les liens avec les proches. La guérison passe par une reconstruction de ces liens essentiels.

 

(Pour en savoir plus : « Comment rester vivant au travail ? Guide pour sortir du burn-out », C. Vasey, éd. Dunod 2017)