« J’ai rêvé que Berlusconi était mon père »

Le gouvernement de Silvio Berlusconi est sur le point de tomber. Nous sommes en 1994. 25 ans plus tard, les Italiens découvrent, vendredi 25 octobre à la télévision, les coulisses de cette chute. L’année donne son nom à la série de Sky Original. 1994, la troisième saison, s’achève et conclut la trilogie relatant l’entrée du magnat de la presse dans le monde politique.

À travers les yeux d’un publicitaire, d’une showgirl et d’un membre de la Ligue d’Umberto Bossi, 1992 racontait comment naissait l’idée de candidater Silvio Berlusconi aux élections législatives, en plein scandale Mani pulite, une série d’enquêtes judiciaires ayant dévoilé au début des années 90 un vaste système de corruption impliquant tous les partis. 1993 frappait ensuite aux portes de l’exécutif avant que la dernière saison ne dévoile l’exercice du pouvoir du Caïman.

 

Umberto Bossi (Paolo Mazzarelli, à gauche) avec Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) / © Antonello & Montesi

L’envie de raconter Silvio Berlusconi de l’intérieur est de Stefano Accorsi, interprète de Leonardo Notte, publicitaire fictif employé au sein de l’empire médiatique de l’entrepreneur, avant de devenir son spin doctor. Il est l’un des acteurs italiens les plus en vue et les plus cotés. À la veille de la diffusion des deux derniers épisodes de 1994, il a rencontré autour d’un apéritif à Rome une poignée de journalistes de la presse étrangère.

« Est-ce que votre jugement sur cette période historique et sur Silvio Berlusconi a changé après avoir travaillé sur cette série ?

À l’époque, j’avais une vingtaine d’années, je voyais en filigrane tout le travail de marketing qui était réalisé par son équipe. Mais une nuit, j’ai rêvé de Silvio Berlusconi. Donc même si j’en étais conscient, je dois bien avouer que sa campagne a fonctionné. Et bien plus que je ne l’imaginais : dans le rêve, j’avais des sentiments négatifs, mais quand il s’est retourné, il a souri et m’a annoncé être mon père. Je me suis réveillé avec des sentiments très contrastés. Parce que dans ce rêve, je l’aimais.

 

Leonardo Notte (Stefano Accorsi) dans 1994 / © Antonello & Montesi

Je pensais qu’il était un grand manipulateur. Mais en me penchant à nouveau sur cette période historique, j’ai compris que la success story de Silvio Berlusconi a beaucoup dépendu de son honnêteté. Ces histoires de succès ne se font pas de manière diabolique. Peut-être dans la forme seulement. Mais je suis désormais convaincu que son modus était spontané.

Aujourd’hui, grâce à ce travail, je suis davantage passionné par la politique. Ce qui s’est passé cet été par exemple [la crise politique provoquée en août par le leader de la Ligue Matteo Salvini] mériterait un chapitre en soi.

Est-ce que Silvio Berlusconi a vu la série ?

Nous savons qu’il a vu les deux premiers épisodes de 1994 et qu’il a demandé le reste de la saison. Nous ne savons pas s’il a vu 1992 et 1993. Pour ces deux premières saisons, un membre de son staff assistait néanmoins toujours aux avant-premières. Je sais aussi qu’il a rencontré une fois les scénaristes, avec aussi Paolo Sorrentino [réalisateur de Loro, film dédié aux scandales sexuels autour de Silvio Berlusconi]. Disons qu’il a optimisé.

 

Leonardo Notte (Stefano Accorsi, à gauche) avec Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) / © Antonello & Montesi

Comment expliquer le succès d’une histoire très italienne à l’étranger ? La série étant distribuée dans une centaine de pays.

Je voulais raconter l’histoire de Silvio Berlusconi. Elle est l’une des plus vertigineuses du monde, sans compter peut-être aujourd’hui les Etats-Unis et Donald Trump. Nous pensions que la figure de Silvio, même s’il s’agit d’une histoire très italienne, pouvait attirer ou susciter de l’intérêt à l’étranger. Et mélanger personnages réels et personnages de fiction nous a permis d’utiliser la matière dramaturgique de manière vraisemblable et certainement plus convaincante. Les personnages principaux nous ont permis de raconter les faits historiques mais aussi et surtout les émotions.

Nous sommes entrés dans ce monde de l’intérieur, sans le juger. Même s’il y a bien sûr un point de vue. Mais nous ne pouvons pas dire que mon personnage, Leonardo Notte, soit l’un des plus édifiants de l’histoire de la télévision. Nous avons tenté d’éviter un jugement moral sur les personnages, de raconter des anti-héros. Nous les avons traité comme tel. Nous avons vu trop de fois conter cette partie de l’Histoire et de ce monde en restant sur le seuil de la narration, toujours de l’extérieur et en la jugeant.

Avez-vous jamais reçu de pressions de la part de Silvio Berlusconi ou de la Ligue, demandant de voir un pré-montage ou le scénario, pour ne pas faire sortir certaines scènes ?

Deux études d’avocats, de la maison de production et de la distribution, nous ont toujours suivi. Notre intention n’était pas de dénoncer quoi que ce soit. Les personnages de fiction nous ont permis d’avoir les mains libres. Si nous ne pouvions pas raconter telle chose impliquant un personnage historique, nous l’attribuions alors à un personnage de fiction. Le message arrivait donc tout de même.

Cela a par exemple été le cas avec la naissance de Forza Italia [le parti de Silvio Berlusconi]. Selon nos recherches, l’idée de porter candidat Silvio Berlusconi au lieu de rechercher un référent politique est celle de Marcello Dell’Utri. Mais le procès de ce dernier était encore en cours lorsque nous avons lancé la série. Nous n’avons donc pas pu donner l’idée du parti à son personnage. Mais ce fut pour nous un grand salut : car attribuant cette idée à mon personnage fictif, ce dernier a acquis une autre épaisseur, plus importante et créative, quand on pense à la grande histoire. »

 

Silvio Berlusconi (Paolo Pierobon) dans le cinquième épisode de 1994 / © Antonello & Montesi
Antonino Galofaro

Antonino Galofaro

Diplômé en Histoire et esthétique du cinéma à l'Université de Lausanne, Antonino Galofaro est le correspondant du «Temps» en Italie.

2 réponses à “« J’ai rêvé que Berlusconi était mon père »

  1. Je n’ai pas vu ce film et je ne connais pas Berlusconi plus que par ce que l’on peut lire de lui dans les journaux. Mais j’ai trouvé cet article intéressant. En évoquant l’importance du travail des spin doctors dans la création du phénomène Berlusconi, vous nous faites songer à ce qui est au fond de la légitimité du pouvoir. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, un personnage apparaît, et incarne un espoir pour une multitude qui le hisse au pouvoir ? Est-ce un talent spécial ? Est-ce une manipulation des esprits, artificiellement organisée par des professionnels du “spin” ? Les circonstances ? La grâce de Dieu ? Le consentement du peuple ? Ce consentement est-il éclairé? Ou extorqué ? S’agit-il d’une séduction par un charlatan, ou de la perception par la multitude que cet homme va servir le bien commun ? Tous les pouvoirs ont fait du “spin”, même les rois de naguère qui disaient régner par la grâce de Dieu. Même Hitler, même le maréchal Pétain, Léon Blum, de Gaulle, Mitterrand, Macron, Salvini, Blocher, Lisa Mazzone. Nous avons vu en Suisse une vague “Verte” qui a été entièrement causée par une manipulation de spin doctors. On verra ce que ça durera. Espérons que les gens vont vite se rendre compte de tout le charlatanisme de ces Verts. Il me semble que du “spin” il en faut, mais pas trop. Il faut aussi qu’une équipe au pouvoir apporte des vraies solutions aux vrais problèmes, si elle veut durer. On peut bien accéder au pouvoir en manipulant l’opinion sur des faux problèmes. Mais dans ce cas ça ne dure pas. Il y aura juste quelques opportunistes qui parviendront à se maintenir quand la “vague” refluera. Le cas de Berlusconi est intéressant car il est apparu comme un homme nouveau qui apportait un peu de fraîcheur et promettait de rompre avec les combinazione antérieures. Pourtant il était issu de ces combinazione du temps de Craxi. Il a donc été porté par des intérêts déjà en place. C’est un de ces opportunistes qui savent surfer sur une vague et faire illusion, dans son cas assez longtemps. En même temps s’il a pu durer autant et se maintenir tant d’années, c’est bien qu’il a quand-même résolu certains problèmes. Il m’arrive bien souvent de souhaiter que nous ayons un Berlusconi en Suisse, pour rabattre le caquet à tous ces gauchistes triomphants qui nous polluent la vie. Mais un Berlusconi serait impensable en Suisse, pays protestant (pas seulement, mais marqué par le protestantisme). Ses parties de bunga bunga ne passeraient pas chez nous. Les Italiens, ça les amuse, et ils l’admirent secrètement pour ça. Ils en ont vu d’autres depuis l’empire romain. De toute façon Berlusconi est un précurseur de quelque chose qui est une conséquence de la mondialisation. Des milliardaires prennent l’influence alors que l’état recule. C’est normal. Si on n’en voulait pas,alors il ne fallait pas faire le Consensus de Washington. Berlusconi et le phénomène des tycoons charismatiques, qui va se répandre, est un aspect de l’épique post-moderne. Enfin bref, je m’arrête là. Mais votre article ouvre des portes sur geaucoup de réflexions.

  2. Époque post-moderne, pas épique, désolé. Même si ça sera épique par moments. La post modernité avec tous ses concepts subversifs, a été conçue pour nous imposer un progressisme sans limite. Mais cela peut aussi aller dans l’autre sens. Salvini, Orban, Kazcinski aussi sont post-modernes.

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