Quel héritage pour Shinzo Abe ?

La victoire de Shinzo Abe à l’élection présidentielle de son parti, le Parti libéral-démocrate (PLD) qui domine la Diète nippone, la semaine dernière, ne faisait aucun doute. Elle permet au Premier Ministre de continuer de régner trois ans encore sur la politique japonaise. La question est désormais de savoir ce qu’il compte faire de ce troisième et dernier mandat.

 

Une tâche domestique bien ardue

Les projets le plus souvent mentionnés (outre le processus de succession impériale qui culminera en début d’année prochaine et les Jeux Olympiques de Tokyo 2020), sont la réalisation de son programme de relance économique et son éternel projet d’amender la Constitution japonaise. Le Premier Ministre a également promis d’améliorer la qualité de vie des Japonais par un renforcement des prestations sociales de l’État et de faire face aux importants défis fiscaux et démographiques qui hantent l’archipel.

Même sans la question de la révision de la Constitution, M. Abe aurait donc une tâche imposante devant lui. Le Premier Ministre est cependant obsédé par cette révision, objectif avoué de son parti depuis sa fondation en 1955, qui d’une part a peu de chance de succès et d’autre part risque de détourner l’attention d’autres questions plus importantes. Bien que le PLD et ses alliés et sympathisants disposent de la majorité des deux tiers nécessaire pour faire voter un projet d’amendement dans les deux chambres de la Diète, ils ne semblent pas prêts de résoudre un défi de taille : convaincre la population japonaise de la sagesse dudit projet.

 

Le mirage de la révision constitutionnelle

Les propositions de modifications du PLD sont d’ailleurs encore très imprécises. Il est question de renforcer le droit à l’éducation et la représentativité électorale, deux objectifs louables qui peuvent cependant être atteints par la voie législative. Une troisième proposition, le renforcement des pouvoirs du gouvernement pour faire face aux urgences nationales, pourrait se justifier en vue des risques élevés de catastrophes naturelles auxquels fait face l’archipel mais suscite des soupçons de dérive autoritaire et a été plus ou moins abandonné.

Il reste donc la révision de l’article 9 de la Constitution, sa fameuse clause pacifiste. C’est cette modification qui soulève le plus de questions. La proposition de M. Abe est pourtant on ne peut plus modeste: laisser l’article inchangé, mais y adjoindre un troisième alinéa mentionnant explicitement les Forces d’Auto-Défense Japonaises afin d’assurer leur constitutionalité. L’amendement en devient cependant inutile, puisque cette constitutionalité a été maintes fois reconnue en pratique et dans l’interprétation du puissant Bureau Législatif du Cabinet, qui se prononce sur les projets législatifs majeurs.

Abe parviendra-t-il à convaincre la Diète et le public de la nécessité, pour une raison si faible, d’un grand débat national qui risque d’être conflictuel? Rien n’est moins sûr. Toute discussion sur l’article 9 reste sensible, en particulier lorsqu’elle est lancée par un politicien aux tendances nationalistes connues. La singulière difficulté que rencontre le Premier Ministre à obtenir le soutien de la population pour ses initiatives concrètes (économiques ou sécuritaires), malgré la relative popularité de son cabinet, diminue encore ses chances. Un échec lors d’un vote national sur la Constitution le forcerait à démissionner, apportant une fin peu glorieuse à un passage au pouvoir par ailleurs remarquablement long et stable.

 

Promesses diplomatiques

Les perspectives de victoire constitutionnelle pour M. Abe sont donc très incertaines, et ce mirage risque de compliquer encore une tâche déjà imposante. Il reste cependant un domaine où le Premier Ministre a de meilleures chances de succès, à savoir la diplomatie. Il a maintes fois exprimé son ambition de redonner au Japon une stature internationale de premier rang, ambition à laquelle est liée l’obsession de la révision constitutionnelle en tant qu’acte même – indépendamment de son contenu – visant à rendre au Japon sa « dignité » après l’imposition du document par les Etats-Unis il y a plus de soixante ans.

Son raisonnement sur ce point est quelque peu douteux. Le lien entre révision et nationalisme nippon dans l’imaginaire de la communauté internationale est trop ancré pour que le Premier Ministre gagne beaucoup de crédit à l’étranger par ce biais. Il a cependant d’autres idées plus productives en la matière. Il est notamment heureux aujourd’hui de se poser en défenseur du libre-échange et des institutions internationales face aux assauts de l’occupant de la Maison Blanche et aux anxiétés liées à la montée de la Chine.

Abe a récemment affirmé sa détermination à continuer sur cette lancée, déclarant lors d’un discours à ses partisans son espoir de voir son pays devenir un faiseur de règles internationales, notamment en matière d’environnement et de droit du travail. Son but avoué est de gagner la « compétition » qu’est la création de nouvelles normes et d’affirmer la position de leader du Japon.

 

Sera-t-il possible à M. Abe de se poser ainsi en leader progressiste sur la scène internationale, tout en privilégiant sur le plan interne la révision de la Constitution ? On peut en douter. Le Premier Ministre ferait donc mieux de se concentrer sur l’amélioration de la qualité de vie des Japonais – l’une de ses priorités déclarées – et d’utiliser tout succès législatif dans ce domaine pour promouvoir des règles similaires sur le plan international. C’est bien par ce biais qu’il pourra achever son mandat sur une note positive et s’attirer la reconnaissance dont il a manifestement soif.

Antoine Roth

Antoine Roth

Antoine Roth suit des études doctorales à l’Université de Tokyo, Japon. Il a auparavant obtenu un Bachelor en Relations Internationales à l’Université de Genève ainsi qu'un Master en Etudes Asiatiques à l’Université George Washington, et effectué un stage de six mois à l'Ambassade de Suisse au Japon. Il se passionne pour les questions sociales et politiques qui touchent le Japon et l’Asie de l’Est en général.

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