Les conditions de travail dans le secteur des musiques actuelles : Mythes, fantasmes et précarité

La pandémie et la crise économique et sociale qu’elle provoque dans le monde et dans notre pays accentue les inégalités et la précarisation de certains métiers. Dans un contexte où les possibilités de rencontres et de liens sont réduites voire proscrites, les métiers de la culture avancent sur un territoire miné de contradictions quand ce n’est pas d’interdits.

Le secteur des musiques actuelles, qui a mis du temps à se structurer et à s’organiser, montre d’autant plus sa fragilité dans cette période difficile.

En effet, le manque de structuration a exclu certains artistes, certaines structures des programmes d’indemnités ; ainsi, au final, les pertes réellement subies par notre secteur seront au moins trois fois plus conséquentes que ce qui aura été répertorié. On parle de perte de valeur monétaire, des cachets en moins, des subventions qui ne seront pas attribuées à la musique, des droits d’auteurs et droits voisins qui ne seront perçus ni par les auteurs, ni par les éditeurs, mais également une perte de capital social ; le milieu des musiques actuelles bénéficie d’un nombre conséquent de bénévoles, qui s’engagent au sein de structures en échanges de contrepartie comme des places de concerts pour découvrir ou voir leurs artistes préféré-e-s. Une contrepartie réside également dans l’apprentissage formel ou informel que ces personnes acquièrent tout au long de leur engagement. Il s’agit aussi de structures, notamment les clubs de musiques, qui favorisent la cohésion sociale au sein des communes et des villes, voire au sein d’une région pour des grands événements comme Paléo.

 

Un univers hautement concurrentiel qui s’illustre dans un flux continu de contenu

Surabondance, saturation ?

La digitalisation de la musique au tournant des années 2005-2006, la démocratisation qu’elle engendre et même sa surabondance rend complexe le travail d’un-e artiste. Sans arrêt confronter à l’injonction du nouveau, de la sortie, du contenu. S’il ou elle doit produire et sortir sans arrêt, la production de contenu ne s’arrête pas là, il s’agit ensuite de poster les à côté, d’exister, de réagir sur la toile, « feed the beast ». Le media n’occupe plus sa fonction de medium, d’outil, mais devient une fin en soi. Exister.

Nos sociétés n’ont jamais autant consommé de musiques, on trouve de la musique partout des centres commerciaux, aux compagnies aériennes. Les individus n’ont jamais eu autant accès à de la musique en un clic partout dans les transports, dans la rue…la démocratisation de la musique via le digital a nourri le mythe du « nous sommes toutes et tous des artistes », puisque nous pouvons partager de la musique en trois clics.

Paradoxalement, la valeur monétaire de la musique n’a jamais été aussi faible que sur ces canaux. Si les chiffres du streaming augmentent de manière linéaire depuis 2014 à nouveau, le bien être des artistes, lui, n’augmente pas, du moins pas dans la même proportion que les recettes des distributeurs de contenu, Apple Music et Spotify en tête.

Il s’agit bien d’un cas appliqué de la théorie de l’abondance, versus le rare, qui dévalue le bien en raison de sa surproduction et de sa disponibilité exacerbée.

Ce qui pose la question essentielle de la redistribution de la valeur générée aux productrices et producteurs de la matière première.

Vie privée/vie professionnelle- le problème de la disponibilité et des feed-back constants

L’un des corollaires de cette présence incessante sur les réseaux est la difficulté de séparer les temps de vie personnels et professionnels. L’injonction de poster presque 7j/7 soumet aussi l’artiste aux retours, feedbacks de son audience, on parle dans certains cas d’une sollicitation exacerbée.

Cependant le digital n’est de loin pas l’unique facteur de ce manque de séparation ; le fait de travailler, la plupart du temps, dans un contexte festif, dans des espaces de détente à côté des schémas du « métro-boulot-dodo » classique a tendance à réduire les distances entre ce qui appartient à la vie professionnelle en la mêlant avec des affects personnels. La difficulté aussi de se trouver dans un timing différent du public qui assiste au concert rend cette séparation difficile, sans compter les addictions facilitées par le terreau de l’industrie musicale.

Certains auteurs parlent également de l’injonction du « smile economy[1] » ; c’est tellement cool d’être un-e artiste qu’on ne montre que la partie positive et sympathique du job et moins les côtés anxiogènes de ne pas savoir si on aura du travail demain et si on pourra payer ses factures à la fin du mois.

Une étude menée par la fondation caritative « Help Musicians UK [2]» en 2014, démontre que sur un panel de 500 personnes interrogées, 71% des personnes développent des comportements et attitudes d’anxiété et 68,5% des états de dépression : à noter que ce ratio est plus de trois fois supérieur au ratio de personnes souffrant de ces symptômes parmi le total de la population anglaise de plus de 16 ans (19%).

Une même étude menée à Stockholm par la « Record Union » reporte que 73% des musiciens indépendants annoncent des états d’anxiété et de dépression[3]. Choquée par cette donnée, la compagnie a lancé une opération « 73percent » visant à soutenir financièrement des projets répondant à ce besoin de partager les expériences dans le secteur de la musique et trouver des solutions pour aider les personnes en souffrance.

Plus proche de chez nous, l’étude Cura[4] conduite en France également sur un panel de 500 professionnel-le-s en 2019, affirme que 4 individus sur 5 dans ce panel souffre de troubles anxieux et/ou dépressifs et 1 individu sur 4 s’est déjà fait diagnostiquer un état de dépression, contre 1 personne sur 10 parmi la population française prise dans son ensemble.

Ce qui se cache également derrière cette proportion très élevée de personnes atteintes d’anxiété marquée ou de dépression, c’est le tabou reproduit derrière ces chiffres ; évidemment que si personne ne parle, la situation ne risque pas de s’améliorer comme par magie.

Les causes de ces troubles sont de plusieurs ordres ; la pression de devoir produire en permanence, de devoir être disponible en tout temps pour ses fans, pour des opportunités, des contrats, des offres, la peur de ne pas s’en sortir financièrement. A cela s’ajoute les rythmes de vie décalés, avec une forte propension à la consommation régulière d’alcool et de stupéfiants. Les phénomènes d’addictions sont également très représentés dans ce milieu, ainsi que les tentatives de suicide ; le fameux « club des 27 [5]» au-delà du côté mythique de ces parcours de vie, met le doigt sur un des aspects du métier que l’on peine parfois à percevoir sous son angle négatif, tant le fantasme a été entretenu.

Les femmes sont plus touchées par des troubles dépressifs, notamment à travers des relations professionnelles compliquées et/ou des problèmes de harcèlement, voire d’agressions sexuelles. Toujours selon l’étude française, 31% des femmes interrogées ont été victimes à un moment ou à un autre de harcèlement sexuel durant leur carrière contre 20% dans la société française, le chiffre est de 3% pour les hommes victimes de harcèlement sexuel dans l’industrie musical.

La notion de « travail »

Si les professionnels de la musique sont souvent confronté-e-s à la question « c’est quoi ton vrai métier » et que ces anecdotes nous font beaucoup rire au sein de notre secteur, il n’empêche que ce jugement sociétal a un impact considérable sur la façon dont les artistes perçoivent voire défendent leur travail comme étant un « vrai travail ». La notion de valeur économique est intimement liée à la valorisation de ce qui est considéré comme relevant d’un travail- au sens d’un emploi. Si notre activité ne nous permet pas à elle seule de vivre, de pourvoir à nos besoins fondamentaux, peut-elle être considérée comme un travail ? Si une grande partie des revenus des artistes de musiques actuelles est assimilée à une part du revenu accessoire, est-elle pour autant dénuée de tout caractère professionnel ?

Ces derniers mois, depuis mars de cette année, nous avons été témoin de ce que ces termes renferment, et de ce que des années de système D et de DIY a pu provoquer comme retombées, notamment au regard des aides mises en place par les cantons.

Il apparaît donc primordial que les artistes des musiques actuelles s’organisent et acquièrent des statuts solides qui leur permettent de déclarer et valoriser leur travail artistique. Pour valoriser ce travail, la question de la rémunération doit évidemment se poser ; sous deux facteurs. D’une part, la rémunération des groupes doit pouvoir être augmentée et cela passe par une évaluation des soutiens dans l’ensemble de l’écosystème, ensuite le travail de création doit pouvoir être soutenu à un endroit ou à un autre de manière plus régulière. En effet, il existe des programmes de bourses qui permettent à des projets de recevoir des soutiens sur 1 an ou plus dans l’optique de développer des plans de carrière ; en plus de ces bourses, il faudrait pouvoir valoriser ce travail de création lors des engagements des artistes.

La protection et la prévention du travail

Pour que le travail des artistes de musiques actuelles soit mieux valorisé, il serait judicieux d’encourager globalement ces artistes à souscrire à une caisse de prévoyance vieillesse.

Si l’un des objectifs est d’augmenter les salaires et créer des cadres d’engagement plus réguliers, la question des inégalités salariales doit également être résolues dans cette même étape ; selon les chiffres publiés par l’OFSP sur l’année 2018[6] concernant le secteur de la culture dans son ensemble, les inégalités salariales entre les hommes et les femmes se montent à 17% d’écart et les fonctions de direction, de programmation sont globalement encore trop peu occupées par des femmes.

Il serait aussi recommandé de cibler les besoins en termes de prévention santé que ce soit au niveau de la pratique physique du jeu musical que du bien-être mental et social. Les études mentionnées dans cet article démontrent bien l’urgence d’aborder ces enjeux.

 

[1] « Can Music Make You Sick ?Measuring the Price of Musical Ambition », Sally Anne Gross and George Musgrave, University of Westminster Press 2020

[2] https://www.helpmusicians.org.uk/news/publications

[3] https://www.the73percent.com/

[4] « Enquête exploratoire sur la santé et le bien-être dans l’industrie musicale- Un secteur de passionné-e-s sous pression », Par le collectif CURA et la Guilde des Artistes de la Musique – GAM, 2019

[5] Kurt Cobain, Janis Joplin, Jim Morrison et Amy Winehouse, respectivement décédé-e-s à l’âge de 27 ans des suites de consommation abusive de stupéfiants et d’alcool, et qui pour certain.e.s ont donné lieu à un suicide.

[6] « L’économie culturelle en Suisse », Office fédéral de la statistique, 13 octobre 2020

2020 de vrais engagements en faveur de l’Egalité

Merci le confinement, j’ai pu rattraper mes lectures et faire un petit survol de ce qui se pratique chez nos pays voisins en matière d’action visant à atteindre l’égalité dans la culture et particulièrement dans la musique.

Sur nos scènes, dans nos clubs, dans nos associations et entreprises, dans nos théâtres et même au sein des fondations de soutien ou des services de l’administration, où en sommes-nous ? Quelles sont les mesures mises en place par les autorités politiques, par les structures mêmes qu’elles que soient leur taille et leur fonctionnement ?

Est-ce que l’on parle d’actions insurmontables tant en termes de ressources humaines que de moyens financiers alloués? Pour tenter de répondre à cette question, je prendrai le thème des chiffres, de la donnée.

On entend souvent que le manque de statistiques sur l’état des scènes culturelles au regard de leur diversité, est la raison pour laquelle des politiques plus volontaires ne sont pas mises en place ; je parle de politique au sens large, ce qui signifie que j’inclus autant les collectivités publiques, que les groupements de défense des intérêts du secteur, que les structures et leur gouvernance propre.

En ce sens la Fédération Wallonie-Bruxelles a mis en place un projet entre différents opérateurs institutionnels ou semi institutionnels, Scivias, qui a commencé justement par de la collecte de données. C’est intéressant, car plutôt que d’attendre d’avoir et l’ensemble des budgets et la légitimité scientifique de conduire une telle étude, le groupe de pilotage a assumé de récolter des données dans un cadre différent.

En effet, les mêmes données ne pouvaient pas être récoltées de façon identique auprès de chaque partenaire, ni sur les mêmes années. Chaque structure a dès lors précisé les chiffres qu’elle a pu récolter ; le tout ne donne pas un ensemble comparable, toutefois les tendances sont quand même parlantes et l’on peut en tirer des conclusions ; conclusions qui ne sont pas bien différentes de celles des études menées en France de façon peut-être plus systématique par la Fedelima ou par le VPNF aux Pays Bas, toutes deux faîtières des clubs de musiques actuelles:

La proportion de femmes dans l’industrie tout secteur compris varie entre 32 et 40% ;  40 étant le chiffre fourni au niveau européen sur le nombre de femmes présentes dans les équipes des clubs- lire pour cela le rapport 2020 basé sur les chiffres 2017 de Live Dma.

Si on lit cette information de manière brute, on pourrait tirer comme conclusion que le secteur n’est pas paritaire mais reste meilleur en termes de mixité que d’autres secteurs économiques. Toutefois si l’on gratte un peu les couches de ces stats, et qu’on l’analyse en termes de tâches et de métiers occupés par les unes et les autres, c’est là qu’on trouve le poteau rose.

Les postes dits administratifs ou de communication atteignent de magnifiques scores, voire même inversent la tendance, près de 70% de femmes ont une fonction au sein du volet administratif et 60% côté communication.

Par contre, dès que l’on arrive sur les tâches de programmation, de management et de technique, la tendance se renverse de façon brutale, les femmes ne représentent plus que 12% de postes de programmation, 3% dans les métiers techniques chez nos voisins français!

De quel enjeu parle-t-on ici ?

La programmation- qui décide de la couleur et de la tenue des événements, le management- qui décide du comment, à quel moment et la technique- qui a les compétences sur les outils et les consoles, éléments indispensables à la bonne tenue d’un concert et de façon plus global qui détient le savoir du son ?  C’est à ces endroits que le travail reste à faire.

 

Image tirée du rapport sur les statistiques de LiveDma 2020

 

Assez parlé chiffres, que faire chez nous en Suisse ?

Des structures se sont établies pour sensibiliser l’industrie et les pouvoirs publics à cette inégalité ; des regroupements de professionnelles du cinéma, SWAN Swiss Women’s Audiovisual Network par exemple, se sont fédérées pour porter leurs valeurs plus loin. Dans la musique, l’association HelvetiaRockt fournit un magnifique travail d’empowerment via des workshops donnés par et pour des musiciennes.

A Genève, nous avons lancé en 2016 notre label de promotion d’une vie nocturne festive et égalitaire We Can Dance it , à Fribourg c’est le collectif Mille sept sans qui a mis sur pied une charte Aretha à destination des clubs, bars et festivals.

En 2018, nous avons également lancé conjointement PETZI, HelevetiaRockt, We Can Dance iT, la Diversity Roadmap qui donne des pistes et des recommandations, afin de rendre les lieux de musiques plus accessibles et égalitaires. Ce document a également été rédigé sous un angle intersectionnel*, pour aller encore plus loin dans cette notion d’accessibilité des espaces.

 

Quelles mesures peut-on prendre chacun.e à notre échelle?

 

  • Récolter des chiffres selon les moyens de chacun.e et la pertinence de ces derniers

Le moment du constat est passé, tous les chiffres supplémentaires peuvent aider à orienter notre action mais surtout, pourquoi récolter des chiffres ? Pour mesurer les améliorations ou non d’année en année et se donner, pourquoi pas, des objectifs quantitatifs ambitieux.

Dans cette lignée on peut mentionner Keychange une action internationale rejointe par près de 200 structures dont des festivals comme Reeperbahn, Eurosonic ou le MaMA, des agences, des médias, des clubs, qui ont pris l’engagement d’arriver à une parité des genres dans leurs programmes d’ici à 2022.

 

  • Améliorer qualitativement la mixité au sein des équipes

° Intégrer ces questions dans les annonces d’emploi, réfléchir à la complémentarité des postes mais aussi des personnes, intégrer différentes sensibilités, profils, genres…

° Faciliter la conciliation des vies personnelles et professionnelles, notamment pour les jeunes parents.

 

  • Langage épicène et communication inclusive

° Varier les représentations dans l’utilisation des images ;

° Utiliser un langage épicène*, surtout lorsque l’on s’adresse aux artistes ou au public ;

° Eviter les stéréotypes associés aux artiste masculin/féminin sur l’esthétisme de leur musique ou sur des considérations d’ordre physiques.

 

  • Lutter contre les attitudes et les violences sexistes au sein de son équipe

° Avoir une ou plusieurs personnes identifiées pour répondre à ces questions (varier les profils, femme, homme, âge…) et développer un dispositif en cas de harcèlement moral et sexuel ;

° Si la création d’un dispositif interne n’est pas possible, prendre contact avec un service de l’état ou une association qui puisse faire office de « personne de confiance ».

 

  • Améliorer la représentation des femmes sur scène

° Travailler avec une plus grande diversité de partenaires ;

° Lancer des appels ou solliciter des associations qui font ce travail d’empowerment ;

° Nommer des jurys paritaires lors d’attribution de bourses, de soutien ou de concours.

 

Autres actions ? Commencer dès demain.

L’égalité s’illustre aussi dans le nom de nos rues

Je souhaitais partager avec vous lectrices et lecteurs ma lettre envoyée à la commission de la nomenclature du Canton de Genève. Cette commission valide les nouveaux noms des rues et des places publiques dans tout le canton et va devoir se prononcer en fin de semaine sur les nouvelles dénominations proposées par la Ville de Genève.

Le langage est pouvoir, les mots employés, les images utilisées créent du sens et renseignent sur le contexte et les enjeux d’une société en un lieu et à une époque donnée.

Chères, Chers membres de la commission cantonale de la nomenclature,

Vous allez bientôt devoir vous prononcer sur une décision concernant des noms de rues attribuées à des femmes politiciennes, scientifiques, militantes et révolutionnaires.

Vous avez reçu de nombreuses prises de positions négatives sur cette question, ainsi que de nombreux messages positifs, auxquels vient s’ajouter le mien aujourd’hui.

Tout d’abord en tant qu’élue de ma commune et militante dans différents collectifs et associations féministes, je tiens à préciser que cette action ne ressort pas de la seule volonté ou idée de la Ville de Genève et de ses services mais concrétise le travail de nombreuses personnes, associations actives dans le domaine de la prévention, des droits des femmes, des personnes LGBTQI et de l’égalité.

Elle s’inscrit dans un plan plus large de lutte contre les violences sexistes et le harcèlement dans les espaces publics, action politique validée par une large majorité du Conseil municipal de la Ville de Genève. C’est donc au nom de ce consensus politique et de ces luttes de terrain des associations féministes que je vous demande d’accueillir ces changements de noms de rues de manière positive.

La lutte pour rendre les espaces publics sûrs, agréables et accueillants pour toutes et tous passe par la représentation, par les images et les modèles ; de qui parle-t-on, qui occupe et définit les espaces ?

Le débat portant autour du nom d’une rue peut sembler anodin. Le changement de dénomination d’un lieu dans lequel on vit, travaille où l’on a ces habitudes peut être source de critiques négatives, voire d’une certaine angoisse, je le comprends bien et il s’agit d’avoir cette ouverture et ce dialogue pour expliquer le bien-fondé de ces mesures.

Toutefois la motivation égalitaire qui sous tend cette mesure est, à mon sens et au sens de nombreuses personnes, prépondérante sur certaines réactions sans doute légitimes de quelques individus. Il en va d’un projet de société, de la concrétisation en partie de la loi sur l’égalité promulguée en 1996 ; c’est une question d’intérêt général et du respect de nos valeurs et d’une vision plus juste de notre société.

La Ville de Genève a fait un large pas en avant, salué par de nombreuses autres communes en Suisse et à l’étranger. Cette mesure marque l’entrée de notre Ville, et pourquoi pas de notre Canton, dans le 21ème siècle. Continuons cette progression toutes et tous ensemble. Un retour en arrière serait perçu comme une violence, comme une remise en question des engagements pris par de nombreuses collectivités publiques, par la Ville de Genève et par le Canton.

Au regard de ces arguments et en appelant à votre bon sens, j’espère que vous vous positionnerez de manière favorable pour cette action précise et globalement pour plus d’égalité dans nos communes, dans nos quartiers, dans notre Canton, dans notre pays.

En vous souhaitant bonne réception de ce message, je vous adresse mes meilleurs messages.

Albane Schlechten, Conseillère municipale Ville de Genève

Bas les masques, vive les nouveaux panneaux de signalisation de la Ville !

Je me permets de rebondir un peu plus à froid sur la polémique qui s’est développée autour de l’instauration en Ville de Genève d’une nouvelle signalétique comportant des images diversifiées des individu-e-s composant la société dans laquelle nous vivons ; une opération qui aura coûté finalement beaucoup moins cher que ce que certains partis investissent en budget communication pour envoyer leurs champions à l’exécutif de la Ville !

Nous parlons bien ici d’une représentation diversifiée de profils ; des personnages à caractéristiques féminines de corpulences différentes se déplaçant avec une canne, seules ou à deux. Rappelons également que cette action fait partie d’un plan d’action développé sur trois ans et visant à lutter contre les violences sexistes et sexuelles dans les espaces publics. Ce plan a été validé par une majorité des partis du délibératif de la Ville moins les traditionnels partis sexistes, la sainte trinité du statu quo PLR en tête, MCG et une partie de l’UDC. Ce plan présente une liste d’actions allant de la formation des agent-e-s de la police municipale, à des campagnes de sensibilisation et des outils d’action dans les lieux voués au Sport, ainsi qu’à la Culture et au débit de boissons.

Si on s’intéresse un tout petit peu à la thématique ou si l’on veut bien écouter les expertes dont c’est le sujet de doctorat*, ou vos amies, voisines, collègues…les violences sexistes se déclinent sous la forme, peu subtile, d’un continuum de violences : dans la rue, au travail, à l’école, dans les lieux publics, les transports et au domicile. Ces violences nourrissent une stratégie d’exclusion, une non-légitimation des femmes dans l’espace public et son corollaire un manque de liberté de mouvement. Elle se traduit par des réflexions sur les chemins à emprunter, notamment le soir, des trajectoires à contourner, des changements de trottoir ; une panoplie de stratégie d’évitement de conflits ou de situations qui vont nous affliger de manière plus ou moins forte selon leur degré et selon l’énergie que nous avons à disposition pour les contrer ou les contourner.

*je citerais les travaux de Marylène Lieber, professeure en étude genre à L’UNIGE, sur les violences de genre dans les espaces publics.

Les hommes qui agissent de manière sexiste que ce soit à par l’usage de mots, de sifflements, d’attouchements, de contraintes ou d’agressions physiques et verbales se sentent légitimes de la faire car, de manière consciente ou non, durant des siècles, ils ont pensé, et à juste titre puisque les fondements de la société allaient dans leur sens, qu’ils en avaient le droit. On entend aujourd’hui pléthore d’idées reçues autour du harcèlement sexiste et sexuel « les femmes l’aiment secrètement » c’est faux- les femmes ne l’apprécient guère et si elles ne disent souvent rien, c’est pour ne pas envenimer la situation ou parce que -réflexe de survie- elles les ignorent.

Ces panneaux détrônent cette suprématie du masculin dans l’espace public.

En Ville de Genève, sur la moitié des emplacements dévolus à de la signalétique, ce n’est pas le masculin qui l’emporte, comme dans le langage d’ailleurs, mais la diversité des modèles et des représentations. Ces panneaux changent notre manière collective de penser l’usage de l’espace public et achemine à cet endroit un peu d’égalité.

Je ne peux pas croire en toute honnêteté que les personnes qui critiquent ces panneaux n’aient pas saisi l’enjeu et le message sous-jacent qu’ils contiennent ou alors c’est qu’elles n’en souffrent pas et appartiennent donc à la catégorie des privilégiés qui déambulent partout librement ; ou encore, qu’elles ne désirent pas le voir.

Pourtant la logique même de la pose de signalétique est de délivrer un message « sens interdit », « attention travaux » ces messages simples sont faciles à comprendre ; celui des « panneaux de la discorde » l’est aussi ; il requiert juste de réfléchir un poil plus, de s’extraire de ses propres réalités pour saisir l’enjeu sociétal.

Une consultation rapide du nombre de femmes ayant déjà été agressées sexuellement en Suisse- 1 sur 5- aide à comprendre l’objectif de ces panneaux. Si les femmes sont mieux représentées dans l’espace public, elles deviennent légitimes et le rapport de pouvoir s’estompe. Vous savez cette fameuse liberté d’importuner, de siffler, de déranger.

Mais la véritable question est bien là. Sous prétexte d’argent mal dépensé, d’action qui ne sert à rien et j’en passe, ces personnes là ne souhaitent en réalité pas que cet état de fait change.

En fixant ces panneaux aujourd’hui, nous regardons tomber les masques ; les masques des illustrations du sexisme parmi nos concitoyens et concitoyennes, collègues, politiques.

D’ailleurs si vous êtes un parti conservateur, la meilleure des stratégies est encore d’envoyer une femme, certes convaincue par la bien fondé de vos propos, défendre le bout de gras. Comme cela vous comptez les points et vous pouvez affirmer haut et fort « regardez ces femmes elles n’arrivent pas à se mettre d’accord ». Félicitations vous venez de comprendre que toutes les femmes ne sont pas féministes, d’ailleurs tous les hommes n’harcèlent pas sexuellement les femmes, ça fait du bien aussi de le rappeler, j’y penserai en passant à côté du Monsieur à chapeau au rond-point de Plainpalais.

La semaine prochaine je reviendrai avec les noms des places et des rues, quoi que pour m’épargner du temps et de l’énergie je pourrais copier-coller le précédent texte, la logique, les objectifs recherchés et les cibles sont les mêmes, à celles-ci s’ajoutent toutefois le geste délectable de rendre honneur à des femmes artistes, scientifiques, politiciennes, révolutionnaires.

Le parking des Clés-de-Rive, un projet- trois bonnes raison de dire NON !

Un problème de génération, une stratégie de mobilité au centre-ville détournée de ses ambitions, le refus d’être mis en pied du mur.

 

Depuis quelques années, le Canton et la Ville de Genève élaborent de manière conjointe des stratégies d’évitement des quartiers du centre-ville. Ces stratégies s’articulent autour du tracé d’axes dits prioritaires visant à désengorger la circulation dans les quartiers de la Ville.

Cette redirection de la circulation permet d’offrir de l’espace aux habitants-tes, commerçants-tes, et de rendre le quotidien des personnes, de plus en plus nombreuses à choisir la ville comme lieu de vie, plus agréable. Cette stratégie apporte un peu de quiétude dans ces quartiers à la densité d’habitantes et d’habitants très élevée.

En Ville de Genève on commence à voir progressivement ces plans de circulation se dessiner ; les axes de la moyenne ceinture, la nouvelle place Cornavin dont le projet a été présenté dernièrement, ces modifications de tracés routiers ayant pour but de fluidifier, d’apaiser le trafic au centre-ville. A ces actions, s’ajoutent celles en faveur de l’encouragement à la mobilité douce ; la voie verte, le U Cyclable autour de la rade et le Léman express.

Et là, à peine quitté le pont du Mont Blanc, toujours en plein cœur de la ville, on buterait sur …une entrée de parking !

Donc d’un côté on détourne le trafic du centre-ville, on favorise l’évitement des quartiers, on draine les flux autour de ces axes de circulation, mais en fin de compte, le parcours du jeu de l’oie se termine en son centre par un parking…

Rappelons également qu’un autre parking est en préparation, lui à la gare des Eaux-Vives et qu’il proposera plus de 700 places.

Il y a derrière ce projet, un clivage sans doute générationnel ; aujourd’hui il faut impérativement faire le deuil de la place de parc devant sa boutique, sa librairie, son magasin d’électroménager et privilégier les alternatives ; des livraisons en vélo cargo, des circuits de proximité, des programmes de réparation au sein des quartiers qui visent aussi à lutter contre l’obsolescence programmée. Le présent et l’avenir ce sont les transports en commun, le vélo, la marche à pied et pourquoi pas les véhicules- électriques- partagés.

En abordant ce projet sous l’axe générationnel, on fait aussi, bien sûr, allusion à une vision à long terme ; on parle sur cet objet de la construction d’un parking bénéficiant d’un droit de superficie de 65 ans avant un retour à la Ville de Genève.

Quel message portons-nous lorsque la vision de la Ville

est véhiculée par un parking ?

 

Chacun-e sa voiture, chacun-e sa place de park c’est fini !

Enfin, sur le contenu politique; le projet est ficelé de manière à nous laisser croire que nous n’avons pas le choix : pour jouir des aménagements piétons, des espaces de rencontre, de déambulation, des terrasses, il faudrait dire oui à un parking…c’est comme si la Ville perdait son droit d’aménager sa propre voirie ou le faisait sous conditions…cette manière de lier les objets et d’exercer une forme de chantage est très déplaisant.

Bien évidemment, ces espaces publics, ce rond-point de Rive- odieux aujourd’hui, aménagé demain, donnent à rêver… l’image est attrayante ; oui c’est tentant mais que valent des espaces de rencontres, des zones piétonnes si le fluide général des voitures ne baisse pas, notre centre-ville peut-il être attractif avec tous ces véhicules qui le traversent chaque jour ?

Aujourd’hui, en 2019, alors que la Ville de Genève, dans le mouvement lancé par différentes villes et états à travers le monde, a déclaré l’urgence climatique, nous devons refuser que le nombre de voitures augmentent. Nous ne devons pas céder à des pressions, des lois à peine votées, déjà dépassées.

Afin de préserver une paix sociale de la mobilité, on arrive à Genève à voter des lois qui disent oui à tous les modes de transport, pour ne froisser personne et surtout ne satisfaire personne. La question n’est plus de savoir si les voitures roulant aux énergies fossiles vont disparaître mais à quelle échéance celles-ci vont disparaître.

Préparer la transition écologique c’est voter aujourd’hui les changements de demain ; c’est fâché sans doute aujourd’hui le lobby automobile pour le bien des générations à venir.

Tant que le trafic ne baissera pas de manière conséquente, les espaces du centre-ville seront pris entre deux feux, les zones d’embouteillage seront toujours condensées aux mêmes endroits et les utilisatrices et utilisateurs toujours fâchés et agressifs les uns envers les autres, les piétons avec les voitures, les vélos contre les voitures et parfois les piétons également envers les cyclistes.

Enfin, les parkings qui évitent qu’un nombre insupportable de voitures circulent dans nos rues du centre cela existe, on les appelle des P+R.

Le Canton a pour ambition d’ailleurs d’en construire de nouveaux dans le cadre de la stratégie entourant le Léman Express ; pour ces réalisations on ne parle pas d’échéance à 2030, on parle d’un train qui va être inauguré le mois prochain !

Il s’agit aujourd’hui de dire stop et de changer de paradigme, oui à des zones piétonnes, oui à des espaces de rencontre, NON à un projet d’aménagement hors de son temps, NON à un parking à l’hyper centre de Genève !

Netflix-Spotify, Cinéma-Pop Music: Même combat?

Taxer les plateformes de diffusion de contenus et soutenir ainsi la création et le développement des artistes suisses?

Après l’excellente idée du Conseil fédéral qui introduit dans son message culture 2021-2024 le principe de prélèvement d’une partie du chiffre d’affaires de distributeur de contenu tel que Netflix, pourquoi ne pas intégrer également cette procédure en ce qui concerne la musique ?

Cela passerait par l’obligation pour les plateformes de streaming telles que Spotify, Deezer ou encore Apple/Google music de redistribuer 5% du chiffre d’affaires réalisé en Suisse via la publicité et le nombre d’abonnements à travers un fonds de soutien à la création et au développement de carrière, afin de contribuer à rendre notre scène encore plus attractive.

Le sujet est d’actualité alors que le message culture est mis en consultation jusqu’en septembre, que la modification de la loi sur le droit d’auteur est discutée actuellement à Bern et que l’état français peine à convaincre ses partenaires de l’UE d’introduire une taxe sur les GAFA*.

Pour rappel, selon la Statistique de poche de la culture 2017, le segment du streaming en Suisse représente 34,4 mio de chiffre d’affaire et le téléchargement 18,1 mio.

Les fonds ainsi récoltés iraient aux structures de soutien et de développement des artistes ; telles que la Fondation Cma côté Suisse romand par exemple, et les labels, en fonction du nombre d’artistes qu’ils soutiennent.

Cette proposition répond à deux ambitions du message ; le soutien à la création et le pas restant à faire vers le numérique.

En se dotant d’outil de pilotage du digital, on peut se (ré) approprier des droits, avoir un impact et développer une réelle politique de consommation de la musique en ligne favorisant un système plus juste de rétribution des œuvres et des artistes.

 

*Google, Amazon, Facebook et Apple

Le sexisme se loge dans les détails…attention aux mots!

Une polémique a éclos ces derniers jours autour d’une campagne de publicité d’un salon de services de prostitution dont je tairai le nom, sa promotion ayant jusque là très bien fonctionné. Cette affiche est une réponse directe à la mobilisation des femmes et des féministes du 14 juin; jusque là on peut être d’accord ou non, s’offusquer de la réappropriation mais rien à signaler. Cette entreprise a tout à fait le droit de jongler sur un fait d’actualité.

Le message est problématique sous deux aspects; une question de statut du travail d’un côté et une question de langage sexiste de l’autre.

Deux mots “nos femmes”.

Premièrement les employées de ce salon se verrait privées de leur droit de grève; s’il y a bien un domaine invisibilisé qui mérite de s’exprimer le 14 c’est bien celui du travail du sexe. Deuxièmement, cette expression”nos femmes” est une une dénomination sexiste, issu d’un autre temps, qui véhicule une violence, symbolique dans le cadre d’une affiche, mais qui reste malheureusement le point d’entrée de nombreuses violences faites aux femmes jour après jour; l’appropriation du corps de la femme est une forme d’objectivation et de déni d’individualité à part entière. “Nos femmes” on se croirait dans un mauvais remake de la guerre du feu et autres réjouissances préhistoriennes…il faut protéger, défendre nos femmes….le langage est une arme, le choix des mots est important.

Si ces personnes travaillant dans ce salon bénéficient, au dires de beaucoup, de meilleures conditions de travail qu’ailleurs dans ce milieu, alors raison de plus pour ne pas les enfermer dans un rapport de domination machiste et déplacé; pourquoi ne pas parler de “nos employées” voire “notre équipe”. On les mentionne dans cette pub dans le cadre de leur activité professionnelle uniquement, alors autant employer le bon terme…bordel!

Etat d’Urgence Climatique, savez-vous comment poussent les concombres ?

La Ville de Genève décrète l’Etat d’Urgence climatique ! Mais savez-vous comment poussent les concombres ?

A l’instar du Royaume Uni, de l’Irlande, des villes de Lausanne, Zürich et des cantons de Bâle-Ville et Vaud, la Ville de Genève rejoint ce mouvement des états qui appuient sur le bouton d’alerte.

Une fois le geste symbolique passé et les remerciements de rigueur aux jeunes générations qui manifestent dans les rues des capitales du monde entier, qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Au niveau de la collectivité publique

Analyser nos politiques publiques au regard d’autres indicateurs et d’objectifs à atteindre. Favoriser des indicateurs de production d’énergie fossiles, de gestion des déchets et d’impact sur la biodiversité. Quel est le bilan carbone de telle action, quelle quantité de déchets produit-elle et quels sont les moyens de réutiliser ces déchets? Quel impact, ces actions ont-elles sur les végétaux, les animaux, sans oublier les êtres humains?

Poser les priorités sur l’agenda politique de nos communes, de nos cantons, en adéquation avec l’urgence imposée par le dérèglement climatique ; plus précisément, remonter des objets liés à des innovations sociétales dans le domaine de la préservation de l’environnement en haut de la pile des travaux de nos institutions.

Adopter des plans d’actions sur nos territoires et dans notre structure qui vise à atteindre le zéro déchet produit ; dans le cadre des manifestations publiques, dans nos administrations, dans nos services, bannir l’utilisation de récipients en plastique à usage unique, favoriser les documents partagés et le digital plutôt que le papier.

Informer et mener des campagnes de sensibilisation qui renseignent largement, d’une part sur les gestes à adopter, sur les engagements pris par notre institution ; enfin et surtout sur l’état du dérèglement. Il y a là un devoir d’information urgent.

A notre niveau

Analyser nos habitudes et nos journées types ; comment nous consommons notre nourriture, quel aliment, produit par qui et comment ? Qu’utilisons-nous comme outils de travail ? Avons-nous des alternatives facilement accessibles ?

Partager avec notre entourage

Echanger des astuces et des idées, mais aussi du matériel, des outils mutualisés au sein du voisinage. Partager les surfaces de travail. Regarder plus du côté de son quartier, de son village, de ses voisines et voisins et participer à des actions communes, que du côté des offres low cost pour le week end.

Recréer du lien avec la nature

Aujourd’hui nous sommes nombreuses et nombreux à ne pas savoir comment poussent les concombres ? Le savez-vous ? Renouer avec la terre nous redonne du pouvoir sur notre alimentation, nous permet de comprendre les cycles, les difficultés, la taille des légumes et qu’un concombre en forme de S peut être encore plus savoureux qu’un concombre bien droit gorgé d’eau et bourré de pesticides.

Ne pas générer de nouveaux conflits

Dans certain domaine nous pouvons être exemplaire et dans d’autres non. Il ne s’agit pas ici de sanctionner mais de questionner et d’embarquer tout le monde dans ce train et de voir l’ensemble de ces actions comme un chemin. Nous devons être prudente et bienveillant à ne pas creuser de fossé de richesse encore plus grand par une politique trop donneuse de leçon qui ne va qu’exclure les couches sociales plus modestes de notre population. Oui mais comment ?

Peut-être en séduisant plutôt qu’en imposant, en privilégiant le jeu et la légèreté à l’austérité. Nous sommes inondé-e-s de messages alarmistes sur le climat mais pas uniquement, alors essayons de ne pas en rajouter une couche et de rendre ces mesures inclusives, participatives et pourquoi pas…festives!

Négocier avec ses propres incohérences et contradictions

Ecrire des textes à l’aide d’un ordinateur d’un grand fabricant de machine (pas la pomme, l’autre) que l’on ne peut pas soupçonner d’être engagé dans la lutte contre le réchauffement planétaire, acheter encore, de temps en temps, des bouteilles d’eau en plastique parce qu’on a oublié sa gourde, prendre encore trop l’avion parce que l’on a pas réussi à poser un jour avant et un jour après une rencontre à l’étranger, afin de pouvoir opter pour le train… Ou alors parce que l’on culpabilise de ne pas réussir à travailler du départ à l’arrivée de ce fameux voyage en train et que l’on s’est laissée flâner en regardant par la fenêtre (plus de batterie sur le smartphone coréen) et que- Révélation– le soleil sur le Léman vous pousse à voir votre planning de la journée sous un autre angle….

En fait, rien ne presse, si ce n’est cet emballement de la température générale de la planète!

Sam, celle qui ne boit pas et qui conduit

Au regard de certaines campagnes d’information et de sensibilisation tout public, je constate que nous avons accompli un trajet supplémentaire vers l’égalité en Suisse, et que certains codes de langage sont bien ancrés dans nos mœurs, du moins dans les campagnes produites par les collectivités publiques.

De retour d’un colloque sur la prévention à destination des jeunes en milieu festif, une pensée s’inscrit sur le paysage verdoyant qui défile sous mes yeux : le langage est une arme de changement massif.

Prenons une campagne de sensibilisation aux dangers de l’alcool au volant, nommée     « Si t’as un Sam, t’as le Swag » design sympa, festif, langage jeune, fluo…bref des ingrédients prometteurs. De plus Sam est un prénom ou plutôt un surnom pouvant être donné autant à une femme qu’à un homme, super.

Malheureusement mon enthousiasme butte sur le bas de l’affiche:

« Celui qui conduit c’est celui qui ne boit pas ».

Jusqu’ici tout allait bien mais à la lecture de cette phrase, l’incompréhension reprend le dessus. « Celui » pronom masculin ; on ne s’adresse plus qu’à un profil masculin potentiel. Ensuite, on revient sur l’éternel besoin conscient ou inconscient qu’auraient les femmes d’être protégées par un ou des hommes ou à la conclusion que le rôle de protecteur ne peut être attribué qu’au masculin. On rejoint alors les freins, les stratégies d’évitement qu’ont les femmes lorsqu’il s’agit de leur agissements de nuit : être accompagnées, protégées, par un homme qu’il soit sobre ou non. Rappelons aussi que nous parlons de voiture, or c’est bien connu, les femmes ne savent pas conduire, et ne pourraient donc, en aucun cas, prétendre à ramener, voire protéger un groupe d’ami-e-s.

En discutant sur cette affiche avec des collègues de notre pays voisin, je réalise que pour elles et pour eux, la lecture de la phrase n’évoque pas les mêmes sentiments ; ils et elles en ont une autre compréhension : le masculin universel s’applique aux deux sexes. Vraiment ?

Je reviens quelques heures en arrière et me repasse le film des plénières et des ateliers de la journée, portés, animés, présentés par des représentant-e-s, des délégué-e-s de la fonction publique. Il y a été question de « directeurs », de « collaborateurs », de « patrons », de « certains, tous, ceux » et bien sûr « celui ». Je souligne au passage que les interventions en plénière, devant l’audience complète, étaient effectuées exclusivement par des hommes, là où les ateliers furent animés, coordonnés, relatés par des femmes.

Les violences sexistes étaient omniprésentes. Les femmes présentes dans l’atelier traitant du harcèlement (oui parce qu’il n’y avait bien sûr qu’un homme présent dans cet atelier, les autres s’étaient inscrits sur d’autres thématiques les concernant davantage) ont répondu à mon questionnement sur l’emploi systématique du mot « directeur » par le fait qu’il n’y avait que des directeurs dans les institutions mentionnées.

Là où je m’attendais à parler d’outils, d’actions, de solutions, pour résoudre ces violences et plus spécifiquement le harcèlement sexuel dans les lieux de fête, je me suis en fait retrouvée sur un terrain d’expérimentation des rapports sexistes, des attitudes bienveillantes et condescendantes.  Cela me choque tout le temps, mais d’autant plus sur un événement développé par plusieurs collectivités publiques au niveau régional et national.

Alors oui il y a des volontés de trouver des outils pour lutter contre le harcèlement sexiste et sexuel dans le milieu festif, s’adresser aux jeunes. Mais si ces actions proviennent de structures dans lesquelles des individus ne parlent que de postes à responsabilités au masculin, que ces fameux directeurs coupent la parole à leurs collègues femmes et ne présentent pas les membres de leur équipe féminine qui évidemment ont fait tout le travail logistique, de contenu et de coordination, voire pire se trompent de prénom en les présentant, ont-elles réellement une chance de toucher leur cible ?

Comment parler de violences sexistes et sexuelles en étant soi-même une de leurs meilleures incarnations, hommes et femmes inclus-e-s ?

J’en reviens à Sam, à cette campagne, à l’utilisation du langage et me permet d’affirmer avec conviction qu’il est nécessaire dans une campagne tout public d’inscrire « celui ou celle » cela ne prend que quelques caractères mais a un impact les dépassant et les justifiant largement.

Le langage est l’illustration de rapport de pouvoir, de l’état et des représentations de notre société.

Oui il est également nécessaire aujourd’hui dans un discours introductif d’une journée de colloque d’accueillir les personnes par un bienvenue à toutes et tous, oui il est primordial de présenter les personnes, souvent des femmes, qui travaillent dans l’ombre, de les présenter par leur nom et leur prénom, surtout si l’on vient de la faire pour présenter des collaborateurs masculins.

Enfin il est important de parler de « directrices », ou de poste de direction si on souhaite s’épargner l’énumération du terme au féminin.

La représentation, les images, les exemples se jouent à cet endroit. Tout comme Sam, cette femme géniale qui ne boit pas pour conduire ses ami-e-s lors de leur folle soirée.

Mixité, parité dans le secteur de la musique : Quotas ou pas quotas ?

Alors que le constat des inégalités entre les sexes semble de plus en plus partagé au sein des milieux de la musique, les prises de position sur les mesures à adopter divergent quant à elles.

L’encouragement à plus de mixité et de représentation de femmes artistes sur scène, aux platines, aux instruments, ou derrière une régie technique est-elle une mesure suffisante ?

Quid de l’instauration d’un quota s’agissant d’un travail artistique; une mesure quantitative, trop technocrate ? La création artistique peut-elle se décliner en chiffres ?

Pour ou contre, force est de constater que, loin de s’améliorer, la place et le rôle des femmes dans le milieu de la musique a tendance au mieux à stagner depuis dix ans, au pire à régresser ; pressions économiques, résistances, utopie du changement spontané si chère au système helvétique ?

Comment encourager les femmes artistes à produire, à sortir des morceaux, à jouer en club ? A travailler dans cette industrie si diverse et si folle ?

 

En renversant cette tendance qu’ont les artistes féminines à ne pas assez se mettre en avant, fruit de décennies d’héritage et de reproductions ?

Les femmes ont intégré dans leur quotidien que leur travail de création sera jugé plus sévèrement, ainsi elles ne présentent leurs réalisations qu’à l’issue d’un degré de perfectionnisme très poussé, là où un artiste homme hésitera sans doute un peu moins…aussi parce qu’il aura plus de facilités à trouver un entourage ; un manager, un agent, un programmateur motivé à la soutenir…

Arrêtons-nous justement sur l’entourage de l’artiste : le cocon protecteur et producteur de ses créations. Un rapide coup d’œil sur la scène suisse, un survol des métiers structurant la musique, nous permet de dire que c’est un milieu d’hommes, conduits, produits, critiqués dans sa grande majorité par des hommes.

Mais la construction du millefeuille des inégalités ne s’arrête pas là…

Sur cette première couche relativement visible, s’ajoute un deuxième niveau qui se réfère à la question des chemins de vie, de carrière. Il touche au choix entre vie de famille et vie professionnelle ; et sur ce point on ne peut pas blâmer plus le secteur de la musique que les autres secteurs économiques, si ce n’est qu’en plus des difficultés usuelles de garde d’enfants, de négociations de temps de travail, etc. s’ajoute celui des horaires hyper flexibles avec une dimension souvent nocturne.

Cela dit, ce constat est valable également pour les pères qui travaillent dans ce milieu ; ils ont aussi à négocier leur droit d’être père et d’exercer un métier palpitant en parallèle.

Une meilleure représentation des femmes sur les scènes, dans les métiers artistiques et culturels et une meilleure compréhension des enjeux professionnels et personnels, ne serait-ce pas la sainte trinité de l’égalité ?

Le jour où des manageuses, des programmatrices, des agentes comprendront ces choix- les ayant sans doute elles-mêmes vécus- ne seront pas outrées par le refus d’une date en raison d’un congé maternité ou parental ou que la notion de carrière intégrera également le développement en parallèle d’une vie privée. Le jour où cet arbitrage entre vie de famille et vie professionnelle ne se posera plus comme une douleur mais comme une simple planification, alors les femmes et les hommes, seront mieux intégré-e-s dans l’ensemble du secteur de la musique ; c’est donc en premier lieu à la profession de changer de visage.

 

Quel quota posé par qui ?

Alors ce quota on en revient. Qui peut poser ce quota et surtout qui va évaluer la nature des programmes ? des équipes ?

Si j’ai de la peine à m’affirmer en faveur d’un quota en ce qui concerne les programmes, je pense par contre, qu’il est important aujourd’hui de nommer des jurys paritaires, d’avoir cette ambition lors des nominations de direction. Il me paraît essentiel de se poser partout la question, de fixer des objectifs à atteindre et construire des équipes paritaires.

La parité dans les programmes arrivera le jour où la parité dans les équipes, dans les jurys, dans les comités, les conseils de fondations, les membres des administrations sera réelle ; le jour où les femmes seront considérées au même titre que les hommes comme des expertes.

On pourrait alors se dire que c’est le rôle du secteur public de porter ces changements; je ne pense pas. La profession dans son ensemble doit fixer ces objectifs.Ces changements dans les milieux de la musique ne se construisent pas en silos.

Des enquêtes menées au sein de grandes entreprises différents secteurs confondus ont bien prouvé que des conseils d’administration ayant opté pour une plus grande mixité enrichissent leur palette d’actions, répondent de manière optimale à des enjeux et des perceptions de leur cible, grâce à ce mélange de sensibilités différentes à leur tête.

Cette ambition devrait donc se refléter à tous les niveaux et toutes les tâches et métiers gravitant autour de l’artistique : à la direction des clubs et des festivals (qu’elle soit individuelle ou collective), dans les métiers techniques, dans les agences et les labels, et pas seulement dans les petites et moyennes structures. Dans les grandes structures également.

Il s’agit d’analyser l’entièreté du système et de le redessiner sous des traits plus justes, diversifiés et réalistes au regard du public, des auditrices et auditeurs de musique.

Si les femmes ne sont pas suffisamment représentées sur les scènes, elles consomment du moins de la musique. Alors pourquoi, dans une logique purement commerciale, la nature des structures de l’industrie musicale ne reflète pas la nature des publics ?

En 2019, la parité présente-t-elle un risque ?

Pour aller plus loin sur les questions d’égalité et d’accessibilité des lieux de musique, je vous invite à lire la “Diversity Roadmap” rédigée par PETZI, HelvetiaRockt et We Can Dance iT.