Novartis en Grèce : le décor

La Fondation Anna-Maria a été constituée en 2004 au terme d’une lutte âpre entre l’Etat grec et la famille royale de Grèce, branche cadette de la maison de Glücksbourg d’origine germano-danoise. La raison sociale de la Fondation est de venir en aide à tout individu ou toute collectivité victime de catastrophes naturelles. Ce choix est la directe conséquence du bras de fer que se sont livré l’ancien monarque Constantin et le leader socialiste Andréas Papandréou, de retour au pouvoir en 1993 jusqu’à son décès en 1996. Le premier souhaitait récupérer les propriétés de ses aïeux, le second y trouvait un moyen pour honorer ses ancêtres et, sûrement aussi, pour rappeler son règne à des idéaux démocratiques qu’il avait quelque peu bousculés.

Lorsque, dix ans plus tard, la Cour Européenne des Droits de l’Homme ordonna de verser des indemnités d’environ 13 millions d’euros à la famille déchue (mais pas la restitution des biens fonciers), le gouvernement déclara devoir puiser dans le fond dédié aux catastrophes naturelles le montant nécessaire pour honorer sa dette, avec l’idée de mettre dans l’embarras la famille royale. Celle-ci avait déjà trouvé une parade : elle encaissa l’argent, et l’investit dans la Fondation Anna-Maria, qu’elle inscrivit au registre des fondations au Liechtenstein.

L’une des trois propriétés au cœur de cette bataille est située au nord-est d’Athènes. Il s’agit du Palais royal de Tatoï, un vestige méconnu (150’000 visiteurs annuels contre 1,5 millions pour le seul musée de l’Acropole en 2016-2017), résidence d’été de la famille royale. Les origines nordiques des monarques, leur penchant pour des intrigues obstruant l’instauration de la démocratie expliquent pourquoi la famille royale a plutôt mauvaise presse en Grèce et pourquoi ses biens, dont le palais de Tatoï, son décorum et ses annexes auraient été les joyaux, ne font pas partie des attractions que vante l’office du tourisme.

© Théophile Bloudanis, Musée de l’Acropole

Il vaut toutefois la peine de se balader dans le coin, moins pour les palais en ruines que pour les sentiers qui arpentent la colline et l’ombre qu’offre sa verdure assez dense. Il faut, peut-être, faire vite car il n’est pas impossible que ces tours de passe-passe, où s’entremêlent pouvoirs publics, intérêts privés, philanthropie aristocratique et intrigues politiciennes, connaissent un ultime épisode, celui qui verra des investisseurs privés – tant recherchés par les temps qui courent – s’emparer du domaine encore public.

Au pied sud de la colline, se déploie un long plateau qu’il est possible de parcourir en suivant une route sur plusieurs dizaines de kilomètres, l’avenue Tatoïou. Cette route est en fait l’extension de la route nationale 79. Il semblerait que son tracé ait quelque peu évolué après la construction de l’autoroute qui contourne Athènes et conduit au Nord, à la frontière avec la République de Macédoine. Bien au-delà, pour être précis, puisque cette autoroute est un segment de la E75, la route européenne qui, en comprenant deux passages maritimes, part de Sitia au sud-est de la Crète, remonte jusqu’à la Norvège, en passant par Helsinki. Au bord de la route européenne, un peu avant le kilomètre 120, sur deux cents mètres s’étend une portion abandonnée de la rue Tatoïou, c’est en tout cas ce qu’indique un vieux panneau rouillé.

Sur ce segment sans nom, se trouvent les bureaux de la succursale grecque de la compagnie internationale « Bureau Veritas », vieille compagnie d’audit et d’assurance pour la marine marchande. Quelques mètres plus loin, on se retrouve face à un portail, la case d’un gardien dont les fenêtres sont protégées par des barreaux, et quatre drapeaux en berne faute de vent : européen, suisse, grec ; le quatrième est frappé du sigle de Novartis. Nous voilà face au siège de sa filiale grecque.

Y.Papadaniel

Ce lundi 27 février, on pouvait apercevoir depuis l’extérieur un camion de vitrier. Dans la nuit de samedi à dimanche, le bâtiment a été la cible d’une attaque aux pots de peinture rouge par le groupe anarchiste « Rouviconas », adepte d’opérations menées tout en finesse, qui à coups de battes ont également détruit fenêtres, mobilier et matériel informatique. Le géant pharmaceutique se serait rendu coupable de pratiques illégales afin de préserver ses marges dans un contexte de baisse des dépenses publiques. Des pratiques jugées suffisamment suspectes pour entraîner l’ouverture d’une enquête par le parquet anti-corruption, il y a un peu plus d’un an.

La transmission par les magistrats au parlement d’une partie du dossier d’instruction mettant en cause huit anciens ministres et deux anciens premiers ministres, comme le veut la procédure grecque, a mis le feu aux poudres. Le 20 février dernier, le vote pour la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire aura exigé un débat de vingt heures où se sont succédés les ténors de chaque parti ainsi que les individus mis en cause – membres de l’opposition conservatrice, ou de l’ex-parti socialiste, et un ancien juge, premier ministre d’un gouvernement de transition pendant un mois en 2009, un peu perdu dans la mêlée.

Palabres interminables, invectives, formules plus ou moins heureuses ont donné l’impression que le problème n’était plus les pratiques présumées occultes mais l’instrumentalisation du cas par les différentes factions politiques, à l’approche des élections de 2019. Hasard ou coïncidence, ce début de semaine a été marqué par la sortie d’affaires connexes qui ont conduit à la démission de la vice-ministre du travail et de l’économie solidaire, Rania Antonopoulou. Dans la foulée, c’est son époux, ministre de l’économie, Dimitri Papadimitriou, qui a également pris la porte. Le couple, réputé pour être les plus riches membres du gouvernement, avait touché durant deux ans une allocation de 1000 euros pour un appartement situé dans le quartier chic de Kolonaki, au centre d’Athènes. Le privé et le public continuent à s’associer ou à s’opposer dans des configurations qui n’en finissent pas d’entamer le peu de confiance que la population nourrit encore envers la classe politique. Pis, l’enquête Novartis et son traitement semblent également attiser les conflits au sein même de la magistrature.

© Théophile Bloudanis

L’enjeu de départ est pourtant d’importance et s’étend au-delà du cadre grec. En effet, dans le système international de fixation des prix des médicaments, la Grèce sert de référence à près d’une quinzaine de pays en Europe et dans le monde (respectivement, treize et trois en 2013). Ainsi, des estimations ont démontré que la baisse de 10 % des prix des médicaments dans le pays en 2011, exigée par les institutions européennes, avait entraîné pour l’industrie pharmaceutique 299 millions de perte sur le marché grec, 799 millions sur le marché européen, et près de 2 milliards sur le marché mondial.

Nous revoilà pris dans le nœud des intrigues politiciennes, des intérêts privés, de l’organisation des pouvoirs publics et de leur indépendance. La rubrique mondaine de Gala ne suffira pas cette fois pour en tenir la chronique. L’enjeu est d’une autre ampleur. En Grèce où, au plus fort de la crise de la dette dès 2013, la circulation et la distribution des médicaments sont devenues des motifs de mobilisation sociale et solidaire, il en va également d’une certaine raison humanitaire.

Un ferry, des camions, une prostituée. Des chasseurs aussi.

Durant leur enfance, les “secundos” grecs sont tous passés au moins une fois par la ville d’Ancône, petite agglomération, capitale des Marches, où la côte italienne connaît comme une cassure. On connaît bien sûr le talon de l’Italie, Ancône en est en quelque sorte le coude (l’étymologie de son nom vient de là, d’ailleurs). Cette position a offert très tôt à la ville l’opportunité de développer son activité portuaire. Non seulement le port est naturellement protégé, mais il constitue l’une des rives les plus orientales de l’Adriatique. Les bateaux ont ainsi la possibilité de directement gagner le large pour mettre le cap sur la Croatie, l’Albanie ou, donc, la Grèce. La légende – Wikipédia – dit que François d’Assise aurait embarqué à Ancône pour gagner le Moyen-Orient. C’est un lieu ouvert sur le large. Paradoxalement, Nanni Moretti y a tourné son film récompensé à Cannes, La chambre du fils (2001) parce qu’il était à la recherche d’un lieu clos, fini, que les personnages de son film, endeuillés, devaient quitter.

Le fret continue à ralentir à Ancône, mais le transport de « passagers » y tourne à plein. Le taux de fréquentation du port a atteint un pic l’année dernière, le plus haut de ces cinq dernières années, en particulier durant la période juin-septembre (pour laquelle le 73 % du flux des passagers est en partance pour la Grèce). Entre 2012 et 2016 le nombre de touristes (grecs et étrangers) a cru de 12%. La conjoncture internationale défavorable a fait de la Grèce une destination favorite. La petite Ancône tire son épingle du jeu.

© Théophile Bloudanis, Port du Pirée

Ouverte ou fermée, la ville est coupée en deux. Les installations portuaires, la zone douanière, le chemin de fer sur lequel ne passe presque plus aucun train, et les docks où patientent les camions laissent une impression de terrain vague, de bâches délavées, de moteur et de rouille, cautionnant l’idée que la ville est surtout un lieu de passage. En dessus du port, le Hilton du coin, fonctionnel, couleur brique des années 70, confirme cette impression. Le centre-ville, qui débouche sur le port en même temps qu’il lui tourne le dos, déploie pourtant des vestiges d’architecture classique dans une belle harmonie.

Quand j’étais enfant, pour gagner Ancône, nous partions, mes parents, mes deux sœurs et moi dans une voiture dont chaque centimètre de l’habitacle pouvait avoir son importance. Le trajet était long, la distance alimentait les tensions à l’intérieur du véhicule (nos malaises et nos vomis successifs, aussi) mais, arrivés à destination, on oubliait tout. Nous ne connaissions de la ville que son port, sa chaleur estivale et son odeur de mer – de poisson en fait. Notre arrivée coïncidait toujours avec l’appareillage d’un ferry. Le point d’arrivée n’était qu’un point de départ, celui d’une traversée de 36 heures, que le progrès a ramené à moins de 24 heures. Les quais, en février tout gris, austère lieu d’attente pour des camionneurs cuisinant au réchaud et luttant contre des dizaines de pigeons prêts à leur subtiliser la moindre tranche de pain, ces quais étaient le premier lieu de nos vacances. Je ne me souviens ni de l’industrialité, ni du classicisme élégant, seulement d’une excitation détachée du lieu.

Ancone, vue du ferry

Je ne voyais que la Grèce promise, elle commençait devant puis dans le ferry. Le même genre d’images que celles que j’ai entraperçues dans les yeux ou les sourires de ceux à qui j’ai évoqué mon départ ces dernières semaines : partir en direction du sud révèle les envies collectives d’une frange importante des « gens du nord ». Un peu comme si on ne partait pas pour un pays, une ville ou un projet, mais pour une ambiance, une saison, un climat. Dans le Colosse de Maroussi (1947), Henry Miller raconte sa rencontre avec la Grèce, la lumière y joue un rôle essentiel. Au cœur de l’été, la mer – Egée ou Ionienne – la terre argileuse pénétrée de roches, et le soleil baissant de la fin d’après-midi créent une lumière violette qui, dit-il, n’a nulle autre pareille. Il a raison, cette lumière est ce qui rend supportable en été le cagnard qui la précède et, plus généralement, qui rend tellement aimable ce pays.

Sur le ferry parti d’Ancône, la population est majoritairement masculine. J’ai compté une soixantaine de camions et, donc à bord, au moins autant de chauffeurs italiens, grecs, turcs et russes. Quelques touristes sont bien présents, plutôt des couples de retraités qui semblent rejoindre une résidence secondaire pour les six prochains mois. Les sept occupants d’une camionnette aux plaques argoviennes font chanter leur suisse-allemand dans l’un des salons du ferry. Ils vont contribuer au projet d’une ONG helvétique en faveur des migrants. Des chasseurs, déjà en habit de treillis, prêts à traquer le sanglier dans les montagnes de l’Epire, finissent de donner à ce tableau une teinte plutôt kaki.

© Théophile Bloudanis, Port du Pirée

Dans Jamais le dimanche (1960), Jules Dassin raconte comment un philhellène américain, Homère, amoureux de la Grèce antique, certain que la vérité nous a été donnée par ses philosophes et ses tragédiens, se donne pour mission de les enseigner à Ilya, une prostituée du Pirée, incarnée par Mélina Mercouri (rôle récompensé par le prix d’interprétation féminine à Cannes, aussi). L’entreprise échoue, à cause de la rigidité d’Homère, de l’insouciance d’Ilya et, surtout, parce que la démarche est financée par un proxénète désireux de se débarrasser d’Ilya qui lui résiste. Toutes les contradictions au fondement de la Grèce moderne se retrouvent dans la figure hédoniste, majestueuse voire insolente d’Ilya et la manière dont Homère souhaite la refaçonner.

Une bonne part des chauffeurs routiers se retrouvent dans une salle borgne à l’arrière du bateau, pleine de machine à sous. Il est interdit de fumer à l’intérieur, mais ils ont investi ces locaux comme un fumoir. Au milieu du groupe, au moment où je passe pour sortir sur le pont arrière, je remarque une femme aux chaussures brillantes. Je m’étonne de sa présence et du fait qu’elle me sourit. Je repasse plus tard dans un couloir le long duquel sont disposés des fauteuils et des tables basses. Elle est là, ses chaussures brillantes bien en évidence. Je l’ai vu sourire à celui qui marchait devant moi et lorsque je passe à mon tour, elle chuchote assez distinctement un « come, come ». Un homme repasse plusieurs fois devant elle, il finit par s’asseoir, puis ils s’en vont ensemble. Aujourd’hui, entre deux eaux, il fait froid sur le pont, les salons sont vides, et la mer est grise. Ilya semble absente. Peut-être n’est-elle qu’un trait de l’esprit.

Photo par Théophile Bloudanis

Comment la Macédoine devient amère

Je suis un Grec de Suisse. Ce n’est pas un aveu, c’est un fait : je suis né à Lausanne, j’y ai grandi, et accompli une partie de mes études. Comme bon nombre de binationaux, mes doubles origines m’ont fait porter sur mes deux patries un regard décalé. La double appartenance entraîne cette ambivalence caractéristique qui autorise une critique frontale où les qualités supposées d’un pays font ressortir les défauts présumés de l’autre, mais ne tolère pas que ces mêmes reproches soient adressés au pays tiers par d’autres. On retrouve là les paradoxes de l’altérité tels que les avait décrits le sociologue Abdelmalek Sayad lorsqu’il analysait le parcours migratoire, à commencer par le sien.

Une double appartenance, un non-lieu parfois

Lorsque je décline mes origines helvétiques, je supporte avec peine que mes interlocuteurs se lancent dans une diatribe exclusive contre le système bancaire et l’évasion fiscale qu’il a permis (et permet encore) en Grèce. Ils n’ont pas tort et, en cela, il est difficile de leur exposer que la Suisse ne peut être réduite à ses banques. De la même manière, en Suisse l’expression « être un Grec » désigne – grâce à l’esprit tellement inventif des grands penseurs de la Weltwoche – la paresse et le dilettantisme, et il est compliqué de ne pas se sentir atteint par le fait que personne ne se soit ému du caractère stigmatisant, pour ne pas dire ouvertement raciste, de ce raccourci. Là encore, les dérives de la Grèce post-dictature diminuent la puissance de toute objection. C’est un exemple parmi tant d’autres des ornières dans lesquelles les binationaux peuvent parfois se trouver bloqués bien malgré eux.

L’intimité culturelle

En fait, l’expérience des binationaux révèle le paradoxe des grands récits nationaux et leurs lots de stéréotypes ou de préjugés. Elle dit quelque chose de leur importance pour faire exister une réalité aussi intangible que l’identité collective et/ ou individuelle. Mais elle dit aussi leur limite. La douceur de vie de la Grèce devient dilettantisme et paresse, et la rectitude helvétique un manque patent de spontanéité ou, pire, un leurre pour mieux s’assurer des revenus juteux.

L’anthropologue américain, Michael Herzfeld, spécialiste de la Grèce, a développé le concept d’intimité culturelle pour définir précisément cette zone obscure et paradoxale où l’identité que se forgent des individus se construit simultanément avec et contre les grandes légendes sur lesquelles se bâtissent les Etats-Nations. Ce que nous montre ainsi Herzfeld c’est que la force des légendes nationales ne tient pas à la grandeur qu’elles sont supposées raconter, mais plutôt à la façon dont elles sont capables de s’ancrer au quotidien et de servir de point de référence, positif ou négatif, pour qualifier les appartenances des uns et des autres. Ces récits révèlent alors leur plasticité, leur souplesse et l’usage très contradictoire que l’on peut en faire où l’idéal et la bonne foi se mêlent à l’apparence ou à la tactique. Par exemple, Herzfeld se fit remettre à l’ordre par les villageois dont il partageait l’existence pour les avoir qualifiés de « barbares » (c’est-à-dire de Turcs), même si ceux-ci ne se privaient pas de le faire entre eux.

© Théophile Bloudanis – Fête nationale du 25 mars Skala, Patmos, 2016

Une composition hétérogène

Alors que ce dimanche 4 février plusieurs centaines de milliers de manifestants se sont retrouvés à Athènes pour revendiquer la propriété exclusive de la Macédoine; alors que le gouvernement en place semble peu à peu perdre le contrôle des négociations engagées sous la conduite de l’ONU et que sa seule réponse – à ce jour – à la mobilisation de dimanche est d’ergoter sur le nombre de manifestants ; alors que l’opposition joue un jeu pour le moins trouble (là où le chef de la Nouvelle Démocratie conservatrice, Kyriakos Mitsotakis, réduit la question de participer à la manifestation ou non à un choix personnel), il est bon de se rappeler que ce cortège a réuni une population à la composition hétérogène : certains y ont trouvé le moyen d’exprimer un désarroi économique, d’autres de réveiller un passé dictatorial dont ils ont été complices. Entre ces deux franges la revendication nationaliste offre le moyen de clamer une dignité perdue face aux exigences européennes, piège dans lequel est tombé un Mikis Théodorakis vieillissant mais bien en verve, apportant une caution inespérée aux plus extrémistes des manifestants. Quant à l’Eglise grecque, qui soutenait la manifestation , elle cherche à se positionner dans les luttes intestines qui parcourent le monde orthodoxe. La labilité de ces motifs, ni convergents ni nécessairement divergents, n’aboutit à aucun projet politique précis et concret. On y voit bien les tactiques, on en comprend peut-être même le(s) message(s), mais on n’entrevoit aucune perspective. Tout ceci rappelle par contre que les binationaux et, plus généralement, toute personne issue de la migration ne sont pas les seuls susceptibles de se retrouver coincés dans des ornières. Quelle analogie ironique et amère.

(Photos de Théophile Bloudanis)

Ce deuxième post introductif de mon blog se focalise sur l’actualité politique. La Grèce est-elle dans une ornière ? Je pars dans deux semaines m’installer six mois à Athènes, précisément pour dresser le portrait, certes subjectif, de la Grèce de tous les jours, et côtoyer au quotidien des hommes et des femmes faisant face à la crise et cherchant à la surmonter.

 

Petite sismographie politique : la Grèce et ses manifestants

Lundi 15 janvier 2018 aux alentours de 22 heures 30, la terre a tremblé à Athènes. L’institut grec de géodynamique (G.I) a communiqué quasiment en direct : magnitude de 4.4 sur l’échelle de Richter, épicentre situé à 5 km de profondeur dans la région de Marathon à 29 km du centre d’Athènes. Un séisme dense, mais bref. Il est presque passé inaperçu dans les médias : aucun dégât particulier, secousse habituelle et rituelle.

Le même jour à 19 heures, place Syntagma au centre d’Athènes, manifestation à l’appel des syndicats, alors que s’achevait une journée de grève, principalement dans les transports. Cinquantième journée du genre depuis le début de la crise pour s’opposer à un exercice tout aussi coutumier : celui qui consiste à faire passer des lois au contenu très disparate, reprenant les conditions posées par les institutions européennes au versement d’une tranche supplémentaire prévue par le dernier – espère-t-on du côté du gouvernement Tsipras – mémorandum. La loi est passée, et le versement devrait se faire.

Ce qu’il y avait de frappant au soir du 15 janvier sur la place Syntagma (on a pu en voir ici ou là quelques compte-rendu), ce n’est pas la segmentation du cortège qui démontre qu’en dehors du dénominateur commun anti-austérité le front d’opposition est dispersé, c’est surtout sa faible envergure. Sur le contrebas de la place, quelques jeunes immigrés jouent balle au pied, les passants passent et, afin d’accéder aux grandes enseignes commerciales de la rue Ermou, ils profitent de l’espace vacant entre deux sections du cortège pour traverser. Sur le haut de la place, dans la partie dévolue aux Evzones, les manifestants occupent une partie congrue de l’espace. Ils se sont amassés au pied des escaliers qui permettent l’accès à la porte principale du Parlement. Au sommet des marches, les brigades anti-émeutes les bloquent. Sur les murets attenants aux escaliers, des journalistes caméras et appareils photo au poing. Quelques détonations, quelques assauts, quelques cris, dix secondes de canon à eau, de brefs mouvements de foule, des pierres, des fumigènes, puis aux alentours de 22 heures la manifestation est pliée : aucun dégât particulier, secousse habituelle et rituelle.

Tout ceci est certainement à mettre au crédit de la fatigue et de la résignation ambiante. L’austérité s’est imposée à l’usure. Rien n’est moins certain si l’on s’intéresse à l’« autre » manifestation qui s’est déroulée ce dimanche 21 janvier à Thessalonique. Plus de 90’000 manifestants rassemblés pour clamer haut et fort que la « FYROM » voisine (Former Yugoslavian Republic of Macedonia) ne peut prétendre se nommer Macédoine. Rassemblés à New-York sous l’égide de l’ONU la semaine dernière, les représentants des deux gouvernements se sont approchés d’un compromis.

Le conflit dure depuis près de 25 ans. A l’époque, la prétention de l’actuelle FYROM à s’appeler Macédoine avait suscité une vaste mobilisation en Grèce. Les autorités politiques, morales et intellectuelles du pays, toutes orientations confondues, s’étaient retrouvées autour de l’argument historique, pour qui la Grèce moderne est la dépositaire de ses illustres ascendants antiques, parmi lesquels Alexandre Le Grand (Macédonien peut-être, mais Grec avant tout). A cette historiographie en carton-pâte étaient associées des craintes plus légitimes. Au moment où Skopje obtenait son indépendance, le nationalisme exacerbé allaient mettre à feu et à sang les Balkans. Il n’était alors pas clair si la revendication de Skopje de devenir la nation macédonienne ne cachait pas un motif d’expansion, susceptible d’étendre les prémisses du conflit yougoslave au Nord de la Grèce. C’est précisément l’argument qu’avait fait valoir un texte célèbre en Grèce, datant du 28 mars 1992, et signé notamment par Odysséas Elytis (poète, prix Nobel de littérature en 1979) et Mélina Mercouri (artiste et ministre de la culture socialiste dans les années 90). La même année, une manifestation similaire rassembla près d’un million de personnes dans les rues de Thessalonique.

Les 90’000 manifestants ne pèsent pas lourd face au million de personnes dans la rue vingt-cinq ans plus tôt. La crise, le temps, et le fait que les premiers ministres grecs et macédoniens appartiennent au même bord politique ont quelque peu calmé les ardeurs nationalistes. Mais si l’on prend pour point de repère la faible mobilisation syndicale du 15 janvier dernier (20’000 manifestants entre Athènes et Thessalonique), la mobilisation de dimanche prend une toute autre ampleur. La grandeur bafouée du pays antique offre une opportunité parfaite pour remettre en selle les mouvances d’extrême-droite. Celles-ci non seulement n’ont pas hésité à bouter le feu aux locaux abritant des initiatives solidaires (notamment une école destinée aux enfants migrants), mais ont surtout pu composer avec le mot d’ordre général selon lequel le gouvernement rassemblait des traîtres à la patrie… Tout ceci n’a rien d’anodin alors que les effets concrets et durables des coupures budgétaires de ces dix dernières années continueront à se faire sentir même lorsque la Grèce ne sera plus sous la tutelle européenne.

L’usure nourrit une colère plus sourde, mais aussi plus profonde que la stupeur et le scandale du début de crise. Prenons l’exemple de la santé : malgré la couverture universelle promulguée en novembre 2016, une proportion importante de Grecs renoncent à consulter; les hôpitaux luttent avec un succès mitigé pour maintenir leur équipement technique ; la prise en charge psychiatrique, bien qu’améliorée, manque de main d’œuvre ; enfin, selon la Fédération Hellénique des Médecins Hospitaliers (POEDIN), depuis 2007, près de 12’000 médecins ont quitté la Grèce alors que 6’000 postes locaux ne trouvent pas preneurs… Ces lacunes systémiques créent chaque jour leur lot de frustrations, qui s’associent aux autres renoncements quotidiens et à l’absence de perspectives. Dans une telle configuration, le recours à la terminologie de la traîtrise risque bien de déborder la seule question de la Macédoine. La manifestation du 21 janvier dernier pourrait ainsi être le point de départ d’une union des forces réactionnaires et populistes, dont les mouvements les plus extrêmes, néo-nazis, auraient beaucoup à tirer. Le séisme en serait bien plus retentissant.