Macédoine, des césures en série

Un filet de porc, ou un filet de veau dans sa sauce Verdot, des champignons, quelques baklavas pour le dessert, une boule vanille, des fruits, le tout arrosé de différents rakis : antique, jaune ou blanc. On ne lésine donc pas sur le marc de raisin, pour célébrer la signature des accords entre la Grèce et la République de Macédoine du Nord, au bord du Lac Prespa – côté grec pour la signature, côté macédonien pour ripailler. Cet accord doit mettre un terme à une longue controverse en engageant la Grèce à reconnaître entre autres une citoyenneté et une langue macédoniennes (du Nord). L’accord n’entrera en vigueur que si, côté macédonien, le Parlement puis le peuple le confirment, et si la Constitution nationale est modifiée, ce qui exige la majorité qualifiée que ne détient pas le gouvernement macédonien.

Alors, dans un horizon de six mois, au terme duquel la majorité actuelle n’est pas assurée d’être encore en place, le Parlement grec s’attellera à valider l’engagement pris par le gouvernement Tsipras. Les élections législatives ne sont pas prévues en Grèce avant le second semestre 2019, mais rien n’est garanti : la majorité gouvernementale tient à trois sièges et à une alliance avec un parti souverainiste – ANEL et son leader, Panos Kamenos ministre de la défense – qui, dans d’autres circonstances, aurait déjà hurlé son opposition.

© Théophile Bloudanis

Plus de drapeaux que de manifestants

En janvier et février derniers, ce sont quelques centaines de milliers de manifestants qui s’étaient retrouvés à Thessalonique et à Athènes pour tenter de stopper les tractations en cours. Vendredi et samedi, sur la place Syntagma à Athènes, ils étaient quelques milliers à ne se revendiquer d’aucun parti – si l’on en croit le seul speaker, presque touchant lorsqu’il exhortait la foule à « appeler des amis » pour qu’ils viennent élargir les rangs des manifestants –, à arborer toute la palette des emblèmes nationaux, à entonner tous les hymnes possibles, et, surtout, à déplorer le bradage de la Macédoine.

A court terme, les vainqueurs sont les vendeurs de drapeaux à qui la manifestation a offert une petite alternative à l’absence de la Grèce aux championnats du monde de foot. L’arrestation pour haute-trahison du député d’Aube Dorée – le dénommé Barabaroussis – a quelque chose de rassurant, après qu’il a appelé à la tribune parlementaire à un coup d’état militaire… Enfin, d’un côté comme de l’autre du Lac Prespa, la symétrie des manifestations, sous le prétexte que trop de concessions ont été faites à la nation adverse, est peut-être le meilleur indicateur du bon équilibre de l’accord. L’absence d’arguments chez les souverainistes est patente. Ces arguments sont déclamés dans une telle rage qu’il semblerait que seul le désespoir les fasse encore exister. C’est bien là tout le problème.

Des divisions et du désespoir

Les sondages indiquent que la population grecque serait majoritairement opposée à ces accords (selon les chiffres disponibles  : un peu moins de 70 % de la population et 48 % parmi l’électorat de Syriza). Une frange de cette opposition tient au sentiment que, sous la tutelle des institutions internationales, la Grèce a dû renoncer jusqu’aux symboles qui font son identité. Argument facile à exploiter pour un parti politique tel qu’Aube Dorée, dont on a pu apercevoir les membres les plus éminents lors des cortèges de vendredi et samedi. Mais la droite conservatrice n’est pas en reste, elle qui n’est pas parvenue à faire passer la motion de censure lancée samedi contre le gouvernement d’Alexis Tsipras.

En l’état, côté grec, il demeure compliqué de faire la part entre projet politique et tactiques électorales. L’accord signé dimanche ne vient pas de nulle part. La plupart de ses composantes – à commencer par le recours à une qualification géographique qui accompagne le nom Macédoine – avait obtenu l’aval des gouvernements grecs précédents, déjà engagés dans des pourparlers qu’ils n’ont, eux, jamais menés jusqu’à leur terme.

© Théophile Bloudanis

Des divisions en série

Un des arguments mis en avant par l’opposition conservatrice est l’inquiétude de voir reconnue la langue macédonienne. L’argument est spécieux, pour ne pas dire ridicule : de nombreux documents internationaux et scientifiques évoquent une langue macédonienne – d’ailleurs dans une mosaïque appréciable de dialectes –  bien avant ce week-end. Cette argutie cache mal le fait que l’opposition court après son électorat et cherche à ne pas se faire dépasser sur sa droite. De son côté, le gouvernement peut s’appuyer sur un argument qu’il n’était plus en mesure de mobiliser depuis le référendum de juillet 2015 : l’accord avec la Macédoine, figurant dans son programme électoral, est l’une des rares promesses qu’il aura tenue sans faire de pirouettes.

C’est là que le gouvernement, en s’assumant enfin, crée une suite de césures : chez son allié politique souverainiste, dont la position est de moins en moins claire (ou des plus claires : il ne souhaite pas lâcher son ministère) ; dans les rangs de l’opposition de centre-gauche dont la dirigeante socialiste, Fofi Gennimata, clame son opposition à l’accord, alors que nombreux de ses alliés le soutiennent ; et enfin parmi les franges conservatrices qui peinent à trouver leur place face à une décision que certains ne sont pas loin de juger raisonnables et à l’hystérie qu’elles suscitent chez les autres. En fait, ce que révèle la controverse sur la Macédoine en Grèce, c’est la balkanisation possible de ses forces politiques, mais peut-être, avant tout, la volatilité politique du moment.

Vous reprendrez bien encore une part de liberté ?

Il est coiffé d’une gueule de lion, il porte une lance et un bouclier dans chaque main, il est vêtu d’une culotte. Le torse nu, imberbe, il a chaussé ses sandales façon spartiate. Hercule, ou Achille, attend, tranquille, au feu pour traverser, il est parti de chez lui pour se poster devant le stade de Kallimarmaro – l’enceinte panathénaïque conçue pour accueillir les premiers jeux olympiques modernes en 1896 – et se faire prendre en photo contre quelques pièces. Il se rabattra peut-être sur un autre site si la place est déjà prise par son confrère en evzone. En chemin, longeant les hauteurs du stade creusé dans l’une des collines athéniennes, il passera peut-être devant quelques vieilles voitures. Dans un rayon de six-cents mètres, il y en a au moins trois, deux Lada et une japonaise rouge des années 80. Ces voitures déglinguées pleines d’un fatras indescriptible, avec de vieux meubles en fer attachés au toit, ont l’air d’être à l’abandon, mais elles changent de place régulièrement. Elles sont la propriété d’un homme dont on ne sait pas grand-chose et que l’on ne croise que lorsqu’il se décide à les déplacer.

Hercule passera aussi devant quelques locaux commerciaux inoccupés et d’autres dont la devanture masque mal qu’ils servent de logement à leurs propriétaires. Un couple et leurs trois enfants vivent ainsi au rez-de-chaussée d’un immeuble de l’une de ces petites ruelles adjacentes. La boutique droite sert de lieu de vie, store intérieur baissé ; la boutique gauche, store extérieur en fer, sert d’entrepôt à des appareils électriques ou électroniques en tout genre, utiles à l’activité d’ingénieur mécanique qu’exerce le père de famille, Andrea*. Cette famille ne vit pas mal, mais ses conditions de vie ne s’alignent pas tout à fait sur les standards européens : ils se débrouillent. Hercule et le propriétaire de voiture font comme ils peuvent aussi. Ils bricolent, se fraient un passage, esquivent les obstacles, récupèrent, réparent, entretiennent, négocient, exploitent ce qui est exploitable.

© Théophile Bloudanis

Un jour, j’ai arraché le parechoc avant de la voiture d’Andrea. Déjà détaché, saisi par l’arrière de mon véhicule, le parechoc en plastique s’est littéralement cassé en deux. Dans les premières minutes, à la vue de plaques étrangères Andrea m’a pris pour un diplomate qui tentait de se soustraire à ses responsabilités. Moi, je l’ai pris pour celui qui profitait de cet accrochage pour remettre en ordre une voiture déjà bien usée. Nous avons contacté la police pour un constat. Un premier policier est bien passé dans la rue, mais a continué son chemin. Son collègue est arrivé trois heures plus tard. Nonchalant, avec ce qu’il faut de dédain, il parle au téléphone et quelques fois à nous.

On l’ennuie : s’il fait un constat, il doit en premier lieu verbaliser la voiture lésée, qui n’a pas le droit d’être garée dans une rue pourtant saturée en véhicules stationnés, jamais amendés.  Pour nous convaincre, il met un peu du sien, mais pas très longtemps, les dégâts ne sont pas si importants, le recours à l’assurance pas si nécessaire. Il tente même d’établir un devis des réparations, ponctué de « xero ego » (« qu’est-ce que j’en sais moi ») qui débute à 200 euros et se termine à 1000 euros… Il se retire pour que nous décidions. Les lois existent en Grèce, il faut juste savoir quand et comment, les ajuster aux circonstances, un bricolage d’orfèvre parfois.

© Théophile Bloudanis

Dans un post récent, à l’occasion de la journée mondiale sans tabac, Stavros Théodorakis – ancien journaliste, député au parlement, fondateur du parti politique To Potami – déplore que la loi antitabac grecque n’ait eu pour ainsi dire aucun effet. Ce n’est pas tout à fait vrai : dans les services de soins intensifs, personne n’ose fumer, contrairement aux tavernes, aux cafés et à de nombreux lieux de travail. Théodorakis dénombre pas moins de sept lois complémentaires en la matière entre 2010 et 2017, sans efficacité aucune. Les exemples se démultiplient au quotidien – le port du casque, de la ceinture – et s’étendent jusque dans les parcelles les plus reculées des services publics. Des courriers envoyés, obligatoires, restent sans réponse, voire n’ont jamais été ouverts. Alors que le gouvernement actuel – et c’est à mettre à son crédit – a décrété que, même sans numéro d’assurances sociales (AMKA), tout individu devait être pris en charge dans les hôpitaux publics, on refuse l’accès au soin à des migrants sans assurance. Certains négocient et, avec un peu de chance, obtiennent ce à quoi ils ont droit, d’autres se heurtent à des refus et se rabattent sur les dispensaires des municipalités ou des ONG.

© Théophile Bloudanis

Va-t-on nier que l’organisation du pays laisser à désirer ? Certainement pas. Mais la société grecque est, avec tous ses défauts, une liste infinie de libertés : celle de tout négocier, de théoriser sur rien, de dépasser par la droite, de ne pas payer, de payer, de passer au rouge, de contrôler le voisin, d’être responsable, de respecter les aînés, de se soustraire au contrôle, d’exiger, de se croire important, d’employer au noir, d’ignorer les voisins, d’étaler sa terrasse sans autorisation, d’employer des jardiniers dans une institution qui ne compte pas de jardin, celle de gueuler, de ne pas contrôler, de faire payer l’accès, de faire attendre, de jurer tout le temps, de soigner le paysage, d’être nazi, d’avoir une double comptabilité, de privatiser un espace public, de remettre à demain, d’aider sans compter, de compter sans aider, d’entreprendre, de rouler au milieu de la route, de virer son personnel du jour au lendemain, d’être anarchiste, d’aimer le kitch, de soigner gratuitement, de ne pas soigner sans un dessous-table, de ne boire que de l’eau au restaurant, de se dire religieux sans aller à l’église, d’être étudiant une vie entière, de prendre un air concerné sur un sujet qu’on ne connaît pas, de brûler des déchets à l’air libre, de laisser les enfants dehors jouer tard le soir, de fumer partout ou presque, de terminer avant délai, d’ouvrir au public des espaces privés, de ne rien faire, de ne jamais arrêter de faire, d’astreindre ses employés à des journées de 12 heures, d’acheter des paquets de mouchoir à la dame dont le métier est de les vendre sur les terrasses, d’ignorer cette dame, de travailler au noir pour compléter sa retraite, de ne pas venir, de diviser le travail jusqu’à l’absurde, de concentrer le travail jusqu’à l’absurde, de rester attablé des heures autour d’un café à 2,50 euros, de ne pas ouvrir son commerce, de le garder ouvert toute la nuit, de piquer dans la caisse, de pallier l’incompétence de son collègue, d’être aussi incompétent que lui, d’être sérieux, très sérieux, trop sérieux, de sauver de la noyade, de se résigner, de se plaindre, de résister, de maugréer, d’oublier.

© Théophile Bloudanis

La société grecque est bricolée au quotidien. Noyée sous un tas de bric et de broc, elle suscite de l’agacement, de l’effroi, de la résignation, et beaucoup de ricanements. On les entend ces rires condescendants qui viennent du Nord. La figure implicite du métèque que l’on utilise avec une ignorance que trahissent des qualificatifs approximatifs, souvent faux. « C’est la Méditerranée, là-bas » me dit un taxi lausannois ; un journaliste sportif souligne « le caractère latin » des joueurs d’une équipe grecque… Le sud, la Mafia, Beyrouth, les combines, Rome, la corruption, Athènes : le champ lexical est tout de même restreint pour l’espace géographique qu’il est censé décrire. Confortées par le capharnaüm grec, encouragées par les stéréotypes, pas empêchées par l’UE, incitées par leurs gouvernements, de trop nombreuses multinationales – de l’armement, de l’ingénierie civile, pharmaceutiques, des banques – sont venues exploiter ce qui était exploitable. En fait, l’histoire de la Grèce, ces dix dernières années, ce n’est pas qu’une histoire nationale. C’est l’histoire d’une Europe croulant sous les moyens et la liberté, qui ne savait pas quoi en faire et qui en a confié la gestion aux acteurs les moins responsables.

* Prénom d’emprunt

Socrate en trottinette

En introduction de ses deux études sur « l’art de faire », Michel de Certeau souligne une particularité du grec moderne, où le terme générique pour définir les moyens de transport (de marchandises ou de personnes) se disent « metaphora » : se mouvoir offre la possibilité de créer des liens, de dégager du sens, de vivre des expériences qui ne sont pas sur le plan et préfigurent toujours la possibilité d’une métaphore, d’un détournement. La langue grecque abonde d’exemples de ce genre : le « fournisseur » peut se traduire ainsi par promitheutis – προμηθευτής – qui se prononce « promitheftìs ». Lorsque le boulanger n’a plus de farine, il appelle en quelque sorte Prométhée.

Pythagore et son chien

Quelques connaissances de base en étymologie peuvent permettre de saisir au vol certains mots et, sans parler le grec, d’en comprendre le sens. Xenophon Zolotas, gouverneur de la banque de Grèce entre 1944 et 1945, puis de 1955 à 1967, s’essaya très officiellement le 26 septembre 1957 à illustrer ce point dans un discours qu’il tint en clôture de la conférence annuelle de la Banque mondiale. Si les déterminants, les propositions, et les pronoms qu’il utilise dans ce discours sont anglais, tous les termes – verbes, substantifs, adjectifs – sont des termes utilisés en grec et viennent du grec ancien. Il conclut son discours par cette phrase (que je vous laisse traduire pour vérifier votre niveau) : “I apologize for having tyrannized you with my Hellenic phraseology. In my epilogue I emphasize my eulogy to the philoxenous autochthons of this cosmopolitan metropolis and my encomium to you Kyrie, the stenographers”*.

Avant les temples, le paysage, et la lumière, la langue est certainement le vecteur le plus puissant qui entretient l’idée que Grèce moderne et antique ont quelque chose en commun. Ses noms propres aussi : dans tout le pays, outre Xénophon devenu banquier, on peut croiser Pythagore le gardien de plage accompagné de son berger allemand, Euripide dont les boulettes de viande n’ont pas leurs pareilles, Socrate, quatre ans, qui fait de la trottinette, ou Antigone devenue caissière en hypermarché.

© Théophile Bloudanis

Ces mélanges de genre ont leur charme. Les figures d’un répertoire millénaire rejoignent le quotidien, perdent un peu en superbe, et se noient dans la banalité. On pourrait penser ainsi que la langue grecque hante encore les modernes, malheureusement elle n’est que la jauge permettant de saisir la distance qui rend les idéaux antiques tout juste visibles.

Un trafic de médicaments

J’enquête sur les structures dites solidaires mises en place depuis 2011-2012, en particulier autour de la distribution de médicaments. Ces structures colmatent d’autres brèches que celles de la crise et de la cure d’austérité. Une actualité tragique vient le confirmer.

Au début du mois de mai, la police financière a mis au jour un trafic de traitements anticancéreux à l’hôpital public général de Laïko, non loin du centre d’Athènes : en dépit du système de prescription électronique censé permettre un meilleur contrôle dans la distribution des médicaments, il s’avère que des chimiothérapies ont été détournées des patients pour intégrer un circuit d’exportation illégale en Suisse, en France et en Allemagne. Les autorités allemandes ont alerté leurs homologues grecs qui ont, alors, commencé à enquêter.

Ce genre de trafic a gagné en importance depuis que les prix des médicaments ont baissé en Grèce – les pouvoirs publics négocient chaque année des rabais avec les compagnies pharmaceutiques – les rendant très attractifs à l’exportation. La pénurie ainsi créée a conduit l’hôpital Laïko à demander l’aide d’un des dispensaires solidaires d’Athènes les mieux dotés et organisés, le Metropolitiko. Un communiqué de presse nous apprend la stupéfaction du dispensaire qui a gratuitement livré à l’hôpital Laïko en 2016 et 2017 respectivement pour plus de 217’000 et 64’000 euros en chimiothérapie, en pensant répondre à une pénurie liée à des problèmes budgétaires et aux besoins des patients…

© Théophile Bloudanis

La méfiance comme lien social.

Le scandale de ce trafic de médicaments tient au fait que patients et administration publique ont été abusés. Mais il tient aussi au fait que la chaîne de confiance qui fonde une initiative solidaire comme le Metropolitiko a été bafouée. Pour comprendre l’exacte ampleur de la chose, un détour anthropologique peut s’avérer utile.

L’administration grecque est presque devenue un cas d’école en anthropologie, par les travaux de Michael Herzfeld. Celui-ci décrit comment l’indifférence des bureaucrates, leur lenteur et leur incapacité à prendre des décisions entraînent les citoyens à s’en remettre à eux comme un croyant s’en remet à son dieu. Ils attendraient, résignés et un peu crédules, le geste divin. Herzfeld parle à ce sujet de « théodicée séculière », et démontre que l’autorité bureaucratique – de toute bureaucratie – est portée par un fond culturel qui l’éloigne de l’idéal légal-rationnel à laquelle on l’attache ordinairement, grâce à Max Weber.

Haut-fourneau ou usine à gaz ? © Théophile Bloudanis

Toutefois, face à cette inertie, les citoyens marquent leur défiance et, en réponse, cherchent à réagir par quelques tactiques. Ils ne sont pas que des « idiots culturels » s’en remettant à une logique qui les dépasse. Dans l’univers des soins, on peut observer au quotidien qu’une hospitalisation entraîne dans l’entourage du malade la mise en place d’une longue chaîne téléphonique afin de s’assurer auprès d’autres médecins que le service en question soit digne de confiance et d’inscrire le malade dans une chaîne d’interconnaissance. Ces coups de téléphone ne servent parfois à rien – comme partout ailleurs, on peut ne pas connaître son médecin et être très bien pris en charge –  mais ils disent quelque chose de l’inquiétude, de la méfiance surtout, qui caractérisent le lien social en Grèce et tendent à reproduire une logique clanique.

©Théophile Bloudanis

Le désarroi que l’on éprouve face au trafic de médicaments et la manière dont le Metropolitiko en a été victime, provient du fait que cet événement renforce l’idée que les « gens »  auraient raison d’être méfiants, de chercher des appuis, de solliciter des services et, dès lors, d’offrir leur redevabilité (en plus d’éventuels quelques dessous-de-tables). Il laisse également sous-entendre que toute initiative, même solidaire, ne peut échapper au« système », à ses lacunes et aux dérives qu’elles permettent. On peut bien invoquer la langue des anciens, on peut déclarer sa flamme au pays, prier Socrate de revenir. Mais ce dernier est parti en trottinette, et il est tombé.

Photos par Théophile Bloudanis

* Je suis redevable à Roza Perakis de m’avoir mis sur la piste de ce texte.

Visiter “l’île des fous” pour y voir plus clair

Aucun cube blanc, pas de volets bleus ni de rues étroites. Lorsqu’on arrive à Lakki, on ne sait pas très bien où l’on met les pieds. Les repères habituels ne sont d’aucune utilité. Ce n’est pas l’état délabré des bâtisses qui crée cette impression, mais leur architecture moderniste, datant du début du 20ème, dans une tentative faite par les Italiens qui ont occupé l’île de 1912 jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Mais il n’y a pas que ça. Les rues sont amples, les magasins sont éparpillés dans la bourgade qui n’a pas vraiment de centre, si ce n’est cet étrange rond-point qu’on ne sait pas comment aborder, trop vague et bordé d’une route, tangente fréquentée qu’il faut traverser à sa sortie ou à son entrée en perdant toute priorité.

Lakki ressemble à l’une de ces banlieues résidentielles chic d’Athènes, puis quelques pâtés de maisons plus loin à une ville peu entretenue. Sa baie est large de plusieurs centaines de mètres. La rive qui fait face au port est une zone militaire. L’œil est attiré tout de suite de ce côté-là par un immeuble en ruine. Si on ne connaît pas l’histoire du lieu, on pense que la bâtisse était assez majestueuse. Peut-être parce qu’elle était initialement une base italienne. Par la suite, elle a été un foyer où étaient placés les enfants des vaincus de la guerre civile, puis une prison où étaient internés les opposants politiques durant la dictature. A côté, se trouve le bâtiment central d’un asile psychiatrique dont les conditions d’internement laissent penser que les Grecs ont aussi leur part de barbarie.

© Théophile Bloudanis

On ne peut accéder au bâtiment, il est situé dans une zone militaire interdite au public. Un vieux panneau jaune rappelle l’interdiction de passer et de photographier. Dans la mesure où il n’y a pas de barrière, j’ai été tenté d’ignorer ces directives pour atteindre la prison. Mais la présence policière est importante en ce lieu, complétée d’agents de sécurité employés par des compagnies privées. Ils ne protègent bien entendu pas les immeubles abandonnés, ils contrôlent l’accès au camp de réfugiés et ses allées. Il s’étend sur près de 150 mètres le long de la mer et autant de grillages surmontés de fils barbelés.

Les « isobox », les cases en préfabriqué, se succèdent, au milieu d’un terrain tout en béton qui intensifie la chaleur. Le coin « promenade », qui est aussi le point où l’on peut, aux horaires convenus, retirer ses repas, est placé à l’ombre d’une bâche bleue, surveillée par des policiers. La seule différence avec une prison, c’est que la porte pour entrer ou sortir du camp est ouverte. Les personnes placées en attente d’une décision « administrative » ont alors le choix de marcher trois kilomètres pour aller à Lakki ou se faire conduire par l’un des deux vans de l’une des dernières ONG – Echo 100 plus – encore présente ici pour se rendre dans des locaux où ils peuvent suivre des cours de langue, s’adonner à des activités artistiques, et se rappeler aux détails d’une existence banale (lisez le livre à peine paru d’Isabelle Guisan, Hors sol). Toute cette activité se déploie au cœur d’une zone où les bâtiments et les véhicules laissés à l’abandon jouxtent des petites villas rénovées dans lesquelles a été réorganisée et redimensionnée l’ancienne institution psychiatrique. Un peu plus loin, sur les hauts, se trouve une villa – l’ancienne maison du gouverneur italien – où, dit-on, Mussolini aimait venir se reposer en été. Nous sommes sur une île, nous sommes en Grèce, nous sommes à Leros qui porte quelques stigmates.

© Théophile Bloudanis

L’activité touristique se déploie sur l’autre versant de l’île dans la baie d’Aghia Marina. L’eau, claire, les villages à flanc de colline et les cafés rassureront les touristes inquiétés par ce condensé d’histoire sombre, toujours en cours. Ils risquent de repartir de Leros intrigués. S’ils vont en direction de Patmos, l’ile chérie par de nombreux Viennois, Parisiens, Milanais, Londoniens et… Suisse-romands (Lausannois, si vous voulez vous éloigner de la Palud, passez votre chemin en juillet ou en août), l’intrigue se dissipera rapidement face à un décor léché, une atmosphère douce, un peu superficielle. L’île a attiré quelques têtes connues et/ ou fortunées – David Bowie y a eu longtemps une maison – et, du même coup, les « wannabe » à leurs trousses.

© Théophile Bloudanis

Si Patmos flatte un philhellénisme en chemise en lin, Leros présente un tissu plus rugueux. Elle est de ces lieux en Grèce dont l’identité est hybride. Ces bourgades sont nombreuses, en particulier sur le continent, moins charmantes, trop tranquilles et abandonnées des centres. Elefsina (Eleusis) en est un autre exemple, petite cité à côté des raffineries, des chantiers navals, et de hauts-fourneaux, située en bord de mer sur la route entre Corinthe et Athènes. A son approche, à la hauteur de Skaramanga, on s’étonne de voir quelques hôtels, de passe en fait. La ville est le fief des Pangalos, famille qui compte un ancien ministre socialiste des affaires étrangères, alors que son grand-père fût à la tête d’un bref gouvernement autoritaire entre 1925 et 1926. Les cafés y sont nombreux, le bord de mer est plaisant, et en fin de compte on peut se surprendre à vouloir rester dans ce coin où une mafia locale assure ses petites affaires.

Je tiens beaucoup de ces informations de Nicolas Bloudanis, le père de Théophile – toujours le même, le photographe de ce blog dont la parenté et/ ou les amours se révèlent décidément des mines d’information. Je pourrais présenter Nicolas comme un trait d’union : grec par ses deux parents, patmiote (de Patmos) par sa mère, né en Grèce, émigré en Suisse lorsque son père devait prendre en 1967 la direction de l’hôpital de Kalimnos et dût renoncer à cause du coup d’état, arrivé à Saignelégier où son père exerça son métier de chirurgien de la main en pays horloger, docteur en histoire, capitaine de bateau, ancien enseignant à l’école professionnelle de la Chaux-de-Fonds, ancien chef de service de la police des étrangers du canton de Neuchâtel, retourné vivre à Patmos où il tint tour à tour un magasin d’outillage pour les pêcheurs puis une librairie, auteur de romans, d’essais et d’ouvrages d’histoire, co-auteur de documentaires sur la crise grecque, parti s’installer à Leros, féru de batailles militaires qu’il rejoue et réinvente avec ses fils, amoureux un temps d’une femme d’Elefsina, et membre de l’association des amis de l’hôpital de Patmos, que son père fit bâtir avec l’appui des amitiés gréco-suisses.

© Théophile Bloudanis

Il n’est pas un « secundo », il est un binational enraciné dans deux terreaux différents. Il parle un grec limpide, ouvert et articulé. Son français est ancré aux montagnes jurassiennes, plein d’un accent rond et décidé. Dans une langue et dans l’autre, il dit la même chose mais différemment. Ses vues sur la Grèce sont tranchées. Il voue une affection profonde au pays mais il ne l’épargne pas. Il ne supporte pas les plaintes et les pleurs d’une société qui ne s’est jamais contenue dans ses excès. Il déplore la dépendance qui lie les Grecs aux puissances étrangères jusqu’à leur manière de les rendre responsables de leurs malheurs. Il connaît les factions d’une société divisée en clans depuis son indépendance et qui n’a jamais cessé depuis. Il connaît le jeu des procédures, le statut des règles toujours négociables. Il sait l’ambivalence de ce jeu qui suppose non l’absence de règles – comme on le croit trop souvent – mais l’adjonction permanente, presque logique, de normes officieuses, locales, invisibles au non initié. Les interdépendances sont complexes et multiples en Grèce. Nicolas a trouvé les Grecs, mais il cherche encore la société, le projet. Il s’en amuse, mais lorsqu’il se reprend, on sent une déception. Et pourtant, il reste au pays, dont il vante la liberté et cherche à saisir la clé, depuis Leros, lieu tout désigné à cet effet, recto-verso d’une carte postale. Son patriotisme est pragmatique et critique, sévère et aimant, en un mot hybride, il en incarne une des formes les plus sincères.

Une architecture en clair-obscur

Sophie Houdart est une anthropologue spécialiste du Japon. Dans ses enquêtes, elle s’est intéressée à la manière dont architectes et promoteurs tentent de donner vie à leurs projets avant que ceux-ci ne sortent de terre. Notamment, ils recourent à des projections en trois dimensions qu’ils parsèment de figurines humaines et non-humaines : des gens assis, des promeneurs, des couples, des enfants, un ballon, des vélos, des balançoires, des arbres, ou des bus. Certaines agences d’infographie engagent des acteurs qui, en une pose, miment des saynètes quotidiennes.

En plus de réunir cette drôle de population, le procédé joue aussi sur des effets de cadrage photographique. On peut penser qu’il répond à un souci marketing : un lieu doit prendre un sens immédiatement évident. Mais il s’inscrit aussi dans une démarche plus fine. D’une part, des agences travaillent à éviter les effets de manche publicitaires ; d’autre part, le procédé sert également aux architectes pour se représenter, travailler et adapter la réalité qu’ils sont en train de créer. Entre la volonté de séduire et celle d’améliorer un projet, la négociation peut être flottante et sans fin. Le sens d’un lieu n’est ainsi jamais figé.

@Théophile Bloudanis

Sophie Houdart renvoie à une ambivalence que tout le monde peut constater. L’architecte, l’urbaniste, et leurs mandataires ont le pouvoir d’ordonner un environnement. Tout aménagement spatial contient la possibilité d’une assignation. Symétriquement, dans un espace donné – un bâtiment, une ville, un lieu-dit – le geste architectural peut se perdre et être remplacé par autre chose. A Athènes, les exemples sont légions : les trottoirs deviennent des parkings ; les arbres revoient la direction de leur pousse pour éviter les voitures ; des places se transforment en campement ; des hôtels deviennent des lieux d’accueil pour les réfugiés ; les camps pour réfugiés sont des prisons. L’espace, sa délimitation, sa gestion et ses usages sont au cœur de luttes quotidiennes, souvent politiques, où l’ordre n’est jamais total et le désordre bien organisé.

Un tour

Nous sommes partis Théophile – le photographe de ce blog –, son amie Anna, et moi en voiture pour une journée. Notre itinéraire a débuté à Agioi Anargiry, un peu comme si un touriste visitant Paris décidait de se rendre à Alfortville. Puis nous avons rallié à deux kilomètres de là Kifissia. L’une des communes les plus riches aux alentours d’Athènes où se succèdent de grandes demeures entre les pins, derrière les murs desquelles de riches employeurs exploitent des petites mains et/ou aplanissent les disparités sociales en se montrant charitables dans le calcul des salaires. Nous avons parcouru son centre, poliment apprécié les magasins de luxe qui se succèdent, et évalué l’affaissement soudain de notre pouvoir d’achat.

Dans l’après-midi, nous avons dévalé l’avenue Syngrou pour gagner le centre culturel Stavros Niarchos, du nom de cet armateur, « rival » d’Onassis dont les Fondations, respectivement pour l’art contemporain et la cardiologie, se trouvent sur la même avenue. Réalisé par Renzo Piano, le bâtiment construit durant la phase la plus aigüe de la crise, tout en béton, semble faire écho au Parthénon dans la manière dont sont empilés les blocs symétriques qui le constituent, les longues colonnes qui le soutiennent et la façon dont son toit est suspendu. Le lieu abrite, sur de hautes étagères, la bibliothèque nationale déménagée du centre-ville. Sa seconde aile accueille l’Opéra national. La Fondation offre des activités culturelles gratuites (des projections, des expositions), de nombreux Athéniens y accourent pour marcher le long de son bassin artificiel rempli d’eau de mer.

@Théophile Bloudanis

Projets et puissance

Ce lieu peut être perçu comme un indice que la Grèce n’a pas complètement décroché. Certaines forces demeurent bien vives dans le pays et la réalisation de projets d’envergure ne dépend finalement pas que des subventions européennes. Ce geste architectural révèle ainsi une certaine puissance. Les Fondations privées jouent d’ailleurs un rôle déterminant, particulièrement dans le maintien et le développement des structures de santé. Elles rénovent les hôpitaux, en construisent de nouveaux, leur fournissent des ambulances.

@Théophile Bloudanis

Comme partout en Occident, ce lien entre structures sanitaires et organes philanthropiques n’est pas nouveau. De nombreux grands hôpitaux à Athènes doivent leur existence au soutien de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie dès la seconde moitié du 19ème siècle lors la mise en place de dispositifs conformes aux standards de la clinique moderne.

En contraste de la blancheur du centre culturel apparaît une forme d’impuissance publique. Celle-ci non plus n’est pas nouvelle : avant la crise on aurait pu penser qu’elle était presque voulue, maintenant on dirait que les élus la subissent… Le système grec et ses acteurs sont à blâmer ; la logique actuelle qui contraint le gouvernement à dégager des surplus budgétaires à la seule fin de rembourser ses créanciers, aussi. Du coup, la séparation entre le privé et le public, déjà peu claire, est encore plus opaque qu’auparavant. La contribution des Fondations amène une certaine efficacité, et répond à des besoins. Mais on peut se questionner sur les contreparties obtenues – un don n’est rien sans un contre-don – qui demeurent largement inconnues. Il y a un enjeu clairement démocratique, et d’un bord politique à un autre, jusqu’à présent, personne n’a été en mesure de me répondre clairement sur sa nature (je lance un appel).

© Théophile Bloudanis

Derrière les murs

Après la Fondation Stavros Niarchos, nous avons traversé le port du Pirée. Nous avons laissé derrière nous la partie dévolue aux ferries, pour gagner sa partie plus industrielle où les nouvelles grues chinoises côtoient de vieux bâtiments laissés à l’abandon. Nous avons traversé la commune de Keratsini et nous sommes arrêtés à Perama la commune de résidence de nombreux ex-dockers et ouvriers navals, où les scores de l’extrême droite sont parmi les plus élevés. La flûte enchantée programmée à l’opéra, ici, c’est un peu du pipeau. Les hauts murs des chantiers qui empêchent de voir la mer, et les chiens en laisse protègent un fatras de rouille, d’outils, et de bateaux en réfection, ou en cours de démantèlement, dans des entreprises qui souffrent encore des effets de la crise. Il n’est pas plus simple de deviner ce qui se trame derrière ces murailles que sous le sol marbré ou les étages vitrés du centre culturel Niarchos.

Anna, une jeune fille grecque

Pour 2500 livres sterling, les abonnés du quotidien britannique The Guardian étaient invités dès le 31 mars à prendre part à un séjour itinérant de près de quatre semaines en Grèce pour y découvrir les conséquences des crises financière et migratoire. Le descriptif prévoyait un départ au milieu des vignes de l’île de Samos, une des zones touristiques de Grèce les plus connues et les plus anciennes, que le gentil organisateur décrivait comme un lieu, forcément, « pittoresque ». Après avoir dégusté le vin sirupeux du coin, les apprentis seraient allés vers plus d’amertume à la rencontre des « vrais » gens qui auraient bravement et docilement répondu à toutes leurs questions avec l’aide bienveillante de la correspondante locale. Depuis, le quotidien a retiré son offre et s’est excusé.

Tourisme de crise

L’existence de ce tourisme de la crise n’a rien d’inédit. L’été dernier, à Athènes, je me souviens d’avoir croisé un couple accompagné d’un guide à l’entrée du champ de Mars, celui d’Arès pour être précis, devant un camp de fortune, où en guise de tentes on trouvait des parapluies, placés là pour délimiter vaguement des territoires, offrir un peu d’ombre et une intimité aussitôt remise en question par la rue passante. Il n’était ainsi par très compliqué de déterminer la substance qu’une personne très abîmée était en train de s’injecter. De son côté, le guide racontait à ses clients ce qu’ils auraient pu lire dans n’importe quel papier du Lancet sur la Grèce de la crise et son système de santé. Mais, en référence certainement à la tente de Malinowski – anthropologue polonais, instigateur de l’observation participante – ils se sont dit qu’ils feraient bien de venir se planter là, pas trop longtemps quand même et sous la protection d’un indigène, juste pour vérifier que ce que l’on pouvait lire un peu partout était correct.

Nous avons tous eu ce réflexe, Grecs de l’étranger ou touristes (ou les deux à la fois), dès 2009, de demander avec une certaine gravité au premier taxi venu « alors, comment se présente la situation ? ». Du jour au lendemain, pour beaucoup (et j’en suis), les Grecs sont devenus des témoins. Pour beaucoup aussi, la chasse aux oursins prenait une tournure militante puisqu’elle permettait en parallèle de dépenser des devises auprès de gens qui en avaient besoin. D’ailleurs, face à l’offre du Guardian, nombreuses ont été les réactions rappelant la nécessité d’aller visiter ces pauvres insulaires. L’argument n’est pas faux, mais il n’est pas tout à fait exact non plus.

© Théophile Bloudanis

Les Anargyres

D’une part, les îles sont certes dépendantes du tourisme mais elles sont, pour la plupart, riches de cette économie (comparez les prix immobiliers dans la ville très continentale de Larissa et sur l’île de Mykonos). D’autre part, l’économie est l’une des rares industries d’envergure du pays, mais encore faut-il que ses apports fiscaux fonctionnent à plein (ainsi la hausse de la TVA a-t-elle fait l’objet d’une forte controverse lorsque les îles ont perdu, partiellement, leur taux spécial). Plus de vingt millions de touristes sont annoncés pour la saison qui débute : on commence à en croiser en short et tongs autour de l’Acropole, alors que de nombreux Athéniens sont encore en doudoune. Iront-ils visiter la commune d’Agioi Anargyroi (qui se prononce : Ayï Anarguiri), faubourg du Nord-Ouest d’Athènes ? Rien n’est moins sûr.

Les Anargyres sont des martyres du 4ème siècle après Jésus-Christ, réputés pour être des médecins-chirurgiens qui ne demandaient aucun émolument en échange de leurs interventions. Littéralement « An-argyre » signifie « sans argent ». La commune qui leur rend hommage n’offre aucune prestation médicale particulière (contrairement à la pléthore de praticiens privés que l’on retrouve dans les communes riches), mais comme eux elle ne roule pas trop sur l’or. Elle s’étend comme dans un étroit couloir le long de l’autoroute. C’est une commune tout à fait ordinaire dont l’avantage indéniable est d’être connectée aux chemins de fer la reliant au Pirée et au centre d’Athènes.

C’est Théophile Bloudanis, le photographe de ce blog, qui m’y a conduit. Sa petite-amie, Anna, habite avec sa mère dans une petite maison qu’elle loue près de la gare, à côté d’une piste en tartan de deux kilomètres que se partagent les cyclistes et les piétons. A cinq minutes de là, après nous avoir fait traverser l’avenue de la Démocratie – Dimokratias, qui commence quelques centaines de mètres plus au sud, à un carrefour où elle prend ses distances avec l’avenue Andreas Papandréou – Anna nous emmène dans un parc qui porte le nom d’un ancien maire d’Athènes, Antonis Tritsis.

© Théophile Bloudanis (Parc Antonis Tritsis)

Le plus grand parc d’Athènes

Ce parc (de 110, 370, ou 485 hectares, selon que l’on consulte son site internet  ou un article du quotidien Kathimerini en 2011) fait office de réserve naturelle depuis un décret de 1993, il est propriété de trois communes. Il aurait pu être plus grand, si la commune d’Agioi Anargyroi n’avait pas vendu sa parcelle pour y laisser bâtir un centre commercial. Le parc s’étend autour de marais dont on retrouve les dernières acres en bordure d’un petit lac. Il offre toutes les commodités aux adolescents pour vivre leurs premiers émois et aux ornithologues pour observer de drôles d’oiseaux que la proximité urbaine n’effraie pas.

C’est en fait le plus grand parc de la région d’Athènes. Sa partie aménagée compte deux attractions : une immense fontaine vide et un chemin de fer où ne circule plus le petit train pour lequel il avait été conçu. Fixez-vous sur les infrastructures abandonnées, vous aurez tendance à penser que le parc se transforme en terrain d’autant plus vague que l’anatomie imposante du supermarché domine. Le capitalisme conquérant a vaincu ! Perdez-vous dans la verdure, gagnez quelques promontoires, observez les promeneurs, les amoureux, les familles ou les sportifs qui investissent le parc en fin de journée, et vous éprouverez une douceur rudimentaire, très ordinaire. Il reste donc bien encore quelques fleurs bleues, même loin des bords de mer. Si la crise a précarisé des franges de la population grecque, elle a aussi pour effet d’avoir figé le regard que l’on est susceptible de porter sur la Grèce et ses habitants.

© Théophile Bloudanis

La « vie bonne »

Il serait par exemple tentant de dresser un portrait d’Anna en victime de la crise, ou en incarnation de résilience. Anna avait dix ans lorsque la crise a débuté. Ses parents ont émigré de Pologne avant sa naissance. Bonne élève, elle semble être une jeune fille studieuse et travailleuse. Elle déplore les conditions dans lesquelles elle étudie, mais pas pour les raisons qui devaient convaincre les lecteurs du Guardian de se délester de près de 4000 francs. Au polytechnique, où Anna s’est lancée dans une licence en physique, divers mouvements estudiantins disposent d’un pouvoir de mobilisation d’autant plus fort que les lieux, en matière de lutte, ont une réputation historique à défendre. Anna le vit comme une nuisance, elle s’agace des interruptions de cours voire des annulations qu’ils imposent. Elle se moque des luttes de factions et des éternels militants. Elle ne participe à aucune de leur manifestation. Elle n’est pourtant pas dupe de la verticalité sociale en Grèce et de sa reproduction.

Anna est calme, ironique, indépendante et directe. Anna est trésorière d’une association qui vient au secours des animaux domestiques. Elle est aussi bénévole au Festival des sciences d’Athènes. La jolie maison qu’elle et sa maman occupent  leur a permis d’accueillir deux chiens, Harvey et Yolo. Si l’occasion se présente, Anna quittera la Grèce. Anna est l’enfant honnête, joyeuse, un peu résignée de la crise. Et, la tête bien sur les épaules, à la recherche d’une « vie bonne », elle finira logiquement par abandonner le nid.

Ce ne sont pas des oiseaux, ce sont nos enfants

La semaine dernière, j’évoquais le cas sensible de Vasilis Dimakis. L’histoire se termine bien. Mais le futur avocat a dû mobiliser des moyens extraordinaires – grève de la faim pendant près d’un mois, recours successifs, grève de la soif – pour arracher au final, et sous le régime de l’exceptionnalité, une décision bien ordinaire fondée sur la loi qui lui reconnaît le droit d’étudier.

Photos Théophile Bloudanis

 

Le prisonnier qui voulait être avocat. Il en avait (presque) tous les moyens

Vasilis Dimakis, 39 ans, a été emprisonné dans les années 2000 pour des vols à la kalachnikov. En 2016, il s’est rappelé aux médias après avoir repris l’école post-obligatoire qu’il avait laissé tomber près de vingt ans auparavant. Il s’est révélé un étudiant brillant, passant son bac avec une moyenne excellente de 19.9 (sur 20). Dans la foulée, il s’est présenté aux examens nationaux d’admission aux universités, souhaitant poursuivre des études de droit. Il sort deuxième du classement national. Les portes de l’une des meilleures facultés s’ouvrent alors à lui, celle de l’Université capodistrienne d’Athènes. Il est même transféré de l’établissement Agios Stephanos de Patras à la prison de Korydallos au Nord du Pirée, afin de pouvoir accéder aux cours.

Le parcours scolaire entamé par Dimakis en prison est le fruit d’une longue lutte qui a vu de nombreux prisonniers se mobiliser pour accéder à des formations. Cette possibilité leur a enfin été octroyée en 2014 à la suite du cas Romanos-Kostaris. Si la loi a été changée, les moyens et les ressources nécessaires manquent pour sa mise en pratique. Dans l’établissement de Patras, par exemple, il a fallu que des enseignants s’engagent bénévolement afin que ces nouvelles possibilités légales se concrétisent.

La machine s’enraye 

Le 14 mars dernier Vasilis Dimakis a entamé une grève de la faim, il aurait perdu déjà 8 % de son poids. A la suite de son admission en faculté de droit, il avait pourtant reçu une lettre signée de la main même du ministre de la Justice, le félicitant. En octobre 2017, après avoir adressé sa demande de congé partiel au comité de la prison (dans lequel siège, à ma connaissance, le procureur du district, le directeur de la prison et un travailleur social) pour assister aux cours muni d’un bracelet électronique, il a essuyé un refus sur la base de motifs dont la validité reste à démontrer. A deux reprises, il a soumis de nouvelles demandes. Les autorités pénitentiaires ont tour à tour prétendu qu’il n’avait pas passé le quota minimum d’épreuves propédeutiques (ce que ses résultats contredisent), qu’il allait suivre des cours théoriques ne nécessitant pas une présence régulière, et que la prison de Korydallos offrait toutes les garanties pour qu’il puisse suivre à distance son cursus. Or, la seule prestation qu’offre cette prison est un accès durant une heure hebdomadaire à un poste informatique. Pas plus, même pas d’accès à un lieu d’étude avec tables et chaises.

Vasilis Dimakis attendait que la Cour de Justice du Pirée se prononce sur son recours cette semaine. La décision était attendue mercredi, mais il semblerait que ses membres étaient occupés à des affaires « plus urgentes ». En conséquence, rien ne se passera durant le week-end pascal. Les magistrats pourront allumer des bougies et annoncer la résurrection du Christ, le droit est avec eux : le nouveau code de procédure pénale leur donne toute latitude pour mettre un terme à la grève de la faim en nourrissant Dimakis de force.

© Théophile Bloudanis (Ile de Léros, 2018)

Métamorphose

Pâques est un moment cardinal dans la liturgie orthodoxe. En célébrant la Passion du Christ puis sa résurrection, le culte orthodoxe invite à s’intéresser à la métamorphose, autre notion clé que l’on retrouve dans le nom de nombreuses églises, et de lieux-dits, aussi. Elle décrit le processus par lequel un homme tend à révéler sa nature divine, si l’on est croyant, ou simplement humaine, si on l’est un peu moins. Vasilis Dimakis incarnerait une déclinaison actuelle de cette figure, et ce d’autant plus qu’il lutte depuis longtemps pour améliorer le sort de ses codétenus qui ont exprimé leur soutien à son égard.

©Théophile Bloudanis

C’est pourtant à une autre métamorphose que l’on assiste : si la possibilité légale de se former en prison et, surtout, sa concrétisation doivent beaucoup à l’engagement d’enseignants sur leur temps privé et, avant cela, aux longues revendications de détenus puis au travail fourni par les candidats dans des conditions hostiles, il semblerait que le démontage de l’ensemble de ces efforts soit le fait de quelques structures publiques et de leurs représentants. Aujourd’hui, 6 avril, Vasilis Dimakis a annoncé faire également la grève de la soif.

Les rites ne servent à rien (ou presque à tout)

Albert Piette, anthropologue à l’Université de Nanterre, s’est intéressé à la question du rite, au début de sa carrière. Là où ses prédécesseurs cherchaient à analyser les rites « primitifs et lointains » pour en définir la signification ou les structures élémentaires, Piette a cherché à en relativiser la magie après laquelle courent, aujourd’hui encore, celles et ceux pour qui notre société manquerait de repères et de sens. Comme si le rite en créait de façon automatique. Piette s’est intéressé aux carnavals du Nord de la France. A l’aide de photos, il s’est rendu compte que les personnes dans le défilé, comme dans le public, regardaient souvent ailleurs, parfois dans le vide, montrant une certaine indifférence à ce qui était fêté. Il a poursuivi sa réflexion en observant la liturgie catholique. La communion résultant d’un rite, religieux, politique, ou païen n’est jamais parfaite, rarement entière, elle n’est pas donnée, elle peut même s’avérer un leurre. C’est à Egine que cette analyse m’est revenue.

Une île

Egine se situe à environ 14 milles marins (25 kilomètres) au large du Pirée. Son port garde les traces de la période où il fut durant une année (entre 1828 et 1829) la première capitale de l’Etat Grec. On peut passer devant la maison du gouvernement ou devant l’un des premiers collèges construit en Grèce, financé par Jean-Gabriel Eynard, banquier français établi à Genève. On peut aussi faire le tour de ce qui fût d’abord un orphelinat hébergeant les enfants des victimes des combats pour l’indépendance puis une prison. En un temps et un espace restreint, Egine offre un aperçu très complet des différentes Grèce(s), antique, byzantine et contemporaine.

Le centre orthodoxe pour la jeunesse est situé au cœur de Chora. La bâtisse, jaune pâle, mimant l’architecture byzantine par des niches creusées dans ses façades et traversées d’arcs de cercles tuilés, laisse un peu sceptique. En ce 25 mars, où l’on célèbre le début de l’insurrection contre les Ottomans en 1821, la fanfare locale s’est réunie dans la cour pour une dernière répétition. La cheffe de troupe hausse le ton pour que les jeunes musiciens rangent leurs portables. Ils répètent une dernière fois l’hymne avant de se rendre en cadence au port devant le monument dédié aux anciens combattants. Ils sont suivis par l’orchestre des scouts locaux. Plus modeste, réduit à l’essentiel, celui-ci est composé exclusivement de tambours et d’une grosse caisse. Les percussions couvrent les litanies du chœur masculin, diffusées par mégaphones à l’extérieur de l’église. Dix minutes avant, les notables locaux sont arrivés à pied, le maire en tête, pour assister aux vingt dernières minutes de liturgie. Et surtout pour laisser un des leurs tenir dans la nef un discours anti-turc, modèle ancien calqué sur les tensions du moment. Il aurait peut-être enflammé l’assistance si elle avait été moins clairsemée.

©Théophile Bloudanis

Jour de fête nationale

Le 25 mars n’est pas que la fête de l’indépendance, c’est aussi l’Annonciation faite à Marie. Ce n’est pas une coïncidence, au contraire c’est la marque de l’imbrication profonde entre religion, politique et société en Grèce. On aurait tort de se lancer trop vite dans un plaidoyer scandalisé en faveur de la laïcité car, effectivement, la Grèce moderne doit le maintien de sa langue et de son fond culturel à l’Eglise. Ça ne justifie pas les ingérences cléricales constantes dans le débat politique, ça les explique.

Logiquement, l’église est le point de ralliement où, ce dimanche, se rencontrent les jeunes porte-drapeaux, représentant les différents établissements scolaires de l’île, mais aussi les associations du coin les plus en vue. La désignation des porte-drapeaux semble avoir respecté la nouvelle règle promulguée par le gouvernement actuel – tirer au sort l’heureuse ou l’heureux élu.e – au détriment de l’ancienne règle, selon laquelle le privilège revenait aux « meilleurs  éléments ».

©Théophile Bloudanis

Les festivités à travers toute la Grèce sont certainement le moment où la communion des genres se fait la plus évidente : symboles chrétiens, byzantins et militaires, costumes traditionnels mimant les postures des hommes combattants et des femmes restées au village, le tout est mis en ordre de manière imparfaite. Les élèves sont en chemises ou chemisiers blancs, et pantalons ou jupes bleues, mais en s’en approchant on constate qu’en dehors des gants, blancs aussi, leur uniforme perd en uniformité.

Une mosaïque

Les pantalons bleus peuvent être noirs, ou en jeans quelques fois troués. Des baskets aux couleurs criardes côtoient des mocassins trop grands, avec ou sans glands. Des t-shirts ont remplacé ici et là les chemises, alors que ces dernières s’avèrent souvent trop amples, ou trop serrées. Les collants des filles – si elles en portent – sont blancs, noirs, couleur chair, certaines osent même la résille. Les enseignants ont gardé leur tenue civile, parmi eux quelques-uns pressent le pas tandis que d’autres sifflent pour donner la cadence à leurs classes avec un succès mitigé. Pendant la minute de silence dédiée aux combattants, le brouhaha ne cessera jamais vraiment. A l’appel des différents officiels pour déposer une gerbe au pied du monument, le représentant du parti gouvernemental – Syriza, dont l’histoire récente à Egine est un peu mouvementée – manque à l’appel. Le préfet s’en étonne en interrogeant discrètement un lieutenant de police, qui ne sait quoi répondre. Le représentant de l’opposition est quant à lui présent depuis le départ du cortège dans la cours de l’église. Devant l’estrade officielle, un vélo sur lequel se tiennent trois écoliers qui sèchent le défilé, manque de renverser la femme d’un notable. Pas rancunière elle leur demande où ils vont, sans obtenir de réponse. La fanfare attend la moitié du parcours, déjà assez court, pour entonner sa seule marche. Les classes de lycéens sont encadrées par des « militaires », des jeunes femmes, des élèves en fait, qui semblent s’être inspirées d’un clip des années 90 pour confectionner leur panoplie. Sous les fanions bleus et blancs et la bannière jaune byzantine, le défilé est bigarré, un peu chaotique, et ne dure pas très longtemps.

© Théophile Bloudanis

Egine est aussi l’île où Nikos Kazantzakis avait fait bâtir une maison qui passe presque inaperçue, le long de la mer, un peu après la sortie du village de Chora. Il y aurait écrit Zorba le Grec et son Odyssée. C’est aussi là qu’il a vécu pendant l’occupation nazie, avec sa femme. Dans ses écrits, Kazantzakis a ramené à l’échelle humaine la trajectoire du Christ, brocardé les hommes pour leur esprit étriqué et leur pré-carré, célébré la candeur, la rigueur et la liberté. Il y avait un peu de tout ça, ce dimanche à Egine. Un rite tient à la manière dont il agglomère des contraires que l’on peut ensuite choisir d’ignorer, ou de retravailler. De lui-même, il ne crée rien.

Photos Théophile Bloudanis

Le poison et le remède

Tout ceci n’a rien d’anthropologique : en Grèce, on peut avoir l’impression assez persistante qu’une certaine gravité se dégage de l’expression des gens dans la rue. Le visage fermé, la mine impassible, une tenue de corps figée – mais pas rigide – une parole économe, un peu brusque et, surtout, un regard sévère. Il y a quelque chose de très rentré et de très affirmé, d’où se dégage une expression dramatique, intense, pleine de contraste. Cet air a quelque chose d’intimidant pour celui qui n’est pas du coin ou celui qui, comme moi, parlant un mauvais grec, se montre hésitant dans la prise de contact. Face à tant de tenue, le respect confine à la déférence.

© Théophile Bloudanis

L’été grec

Dans L’été grec, Jacques Lacarrière raconte la Grèce (et déclame tout l’amour qu’il lui voue) à partir de cette tenue dont il mesure l’ampleur en l’associant – encore une fois – aux gloires de l’Antiquité. Le texte est remarquable, mais sa lecture pénible, tant l’auteur porte aux nues ses interlocuteurs que s’il ne distingue chez eux la marque d’un antique souvenir.

Cet amour peut se transformer en mépris. Par exemple, lorsque Lacarrière évoque avec une certaine condescendance la petite bourgeoisie grecque en l’associant à une famille obèse – un père, une mère et leur fils – se bourrant du sucre dont regorgent les pâtisseries méditerranéennes. Il oublie alors sa philosophie et sa mythologie pour se faire épigénéticien en ramenant cette pauvre famille à « tous les chromosomes [que] doivent contenir des gènes eux-mêmes obèses à force d’être gavés comme des oies humaines » (p. 207, coll. Terre humaine, Poche). Ce dédain de la part d’un auteur déclarant sa flamme à une contrée où évoluent tant des spécimens qu’il exècre, n’est pas anecdotique. Il est même au centre d’un clivage que l’on retrouve en Grèce, bien avant que sa dette n’échappe des mains de ceux censés la gérer.

© Théophile Bloudanis

Une génération d’artiste

Dès les années 1920, la Grèce a connu une génération d’artistes prise en étau entre les derniers soubresauts de la lutte pour l’indépendance du pays face aux Ottomans et les luttes à venir, celles de l’instauration d’un régime démocratique, de la deuxième guerre mondiale, mais aussi de la famine des années 41-42, de la guerre civile, puis de la résistance à la dictature.

Cette génération où l’on rencontre des poètes, Séféris et Elytis, prix Nobel de littérature à quinze ans d’intervalle, mais aussi Yannis Ritsos, a précisément œuvré à définir la « grécitude » moderne, en la détachant du réflexe qui se contentait de reproduire en moins bien ce que les anciens avaient défini en matière d’art. Il fallait se lever contre cette tendance qui se complaisait dans un néo-classicisme mou et académique qui, notamment, fit ériger dans Athènes des édifices sans grande valeur ; l’équivalent architectural des pâtisseries douçâtres que moque Lacarrière (ou des décors des restaurants grecs du quartier latin à Paris, les déclinaisons sont multiples).

La Grèce apparaît ainsi comme scindée. D’une part, on y travaille à faire fructifier son héritage et à l’envisager avec un esprit critique, voire ironique. La meilleure des illustrations en est la peinture de Tsarouchis, contemporain de Séféris. D’autre part, en bons rentiers, on se pavane dans le kitsch d’une mythologie réduite à bien peu de choses et qui dédouanerait d’à peu près tout. Ces deux faces sont pourtant liées. Comment comprendre cette association en évitant tour à tour déférence et mépris ? Quelqu’un m’a suggéré une piste.

©Théophile Bloudanis

Costas

Costas Kokossis est natif d’Athènes. Il est l’un des coordinateurs du KIFA, l’une des pharmacies sociales et solidaires d’Athènes. Il n’est pas pharmacien. Désormais à la retraite, il était diplomate, et il est écrivain – comme Séféris qui, longtemps, était détaché à l’ambassade grecque de Londres. Costas a occupé son premier poste d’ambassadeur aux Etats-Unis, assurant un peu par hasard l’intérim, pendant la crise de 1996 durant laquelle Grèce et Turquie sont presque entrées en guerre, se disputant les îlots d’Imia (au cœur de nouvelles tensions, tout récemment). Je ne connais pour ainsi dire pas Costas, je l’ai rencontré trois fois depuis que je travaille en Grèce, mais je le tiens en grande estime.

Pas tellement pour les hautes fonctions qu’il a occupées, dont il se garde bien de se gargariser. La description de son quotidien d’ambassadeur confirme qu’il faut toujours se méfier des diplomates qui soulignent l’importance de leur rôle. Il y a des postes exigeants – celui qu’il a occupé en Albanie en était un – et d’autres qui s’avèrent plus tranquilles, oisifs ou ennuyeux. Il raconte avec la même ironie son année passée en Suisse pour parfaire ses études, où il a vécu très chichement. Arrivé avec 5000 frs en poche, il pensait pouvoir y étudier pendant 2 ou 3 ans. Il se marre en y repensant.

En poste en République Tchèque, Costas s’est intéressé aux descendants d’enfants de partisans grecs qui, à la sortie de la guerre civile, ont été envoyés dans les pays du bloc soviétique, confiés à des familles d’accueil afin de leur assurer un « meilleur » avenir que celui qui s’ouvrait après la défaite de leurs pères. Des personnes qui avaient la Grèce dans leurs noms et dans leurs histoires, mais qui n’avaient jamais vu la mer. Le Long voyage d’Achille raconte ses trajectoires scindées, sinueuses, pleines de lacunes et de failles que Costas a reconstituées à force d’entretiens et de rencontres.

© Théophile Bloudanis (cette photo ne représente pas Costas)

La mithridatisation

Costas cherche aussi quelque chose qui lui échappe. Il fait partie de ceux qui ont pensé que la crise offrait une opportunité pour un changement en profondeur. Rien n’a bougé ou si peu. Un chiffre suffit à évaluer l’ampleur de sa déception. Au précédent trimestre, les ventes de véhicules neufs ont encore augmenté en Grèce. « D’où vient l’argent ? » demande-t-il sans attendre de réponse. Il continue : les serveurs engagés sur un contrat à temps partiel, travaillant dans les faits à temps plein mais malgré tout payés à mi-temps. La génération « 600 euros » du début de la crise est tombée à « 400 euros », voire beaucoup plus bas.

Assis au desk du KIFA, recevant les téléphones pour des rendez-vous ou des informations, il est cordial et malin en même temps. Il doit trier entre les personnes – des migrants le plus souvent – qui n’ont pas d’accès aux soins, et celles qui, au bénéfice d’un accès aux hôpitaux publics, espèrent éviter une longue attente. Après avoir raccroché, avec un certain désarroi, il me souffle que, de Suisse, je ne peux pas comprendre. J’aimerais lui objecter que si. La société grecque n’est pas malade, me dit-il, elle s’est habituée au poison. Ça porte un nom d’ailleurs, la « mithridatisation », le processus qui consiste à se désensibiliser des effets d’un toxique en s’en injectant des doses régulières et croissantes. Le poison devient remède, et réciproquement.

La démocratie dans des sacs en plastique

Un vendredi, dans les locaux du KIFA (la pharmacie sociale* et solidaire du centre d’Athènes) on entend frapper timidement à la porte. Les locaux sont vides, aucun rendez-vous n’a été pris avec la dentiste qui, bénévolement, est de piquet aujourd’hui. L’un des coordinateurs du lieu se lève et ouvre la porte. Un homme, en jean et baskets, tient son sac à dos dans ses mains, prêt à l’ouvrir. Il en sort un sachet en plastique bleu, de ceux que tous les supermarchés de quartier donnent à la pelle, et dont la distribution, par souci écologique, est désormais assortie d’une question – « vous avez besoin d’un sac ? » – et d’une taxe (4 centimes d’euro). Ces sacs sont devenus un symbole fort : ils contiennent les « restes » de médicaments qui ne dépérissent plus au fond des pharmacies personnelles, mais sont à la source d’un système solidaire. L’homme tend le sac qui contient, dit-il, un psychotrope que ne supportait pas l’une de ses proches. Autant en faire « profiter » d’autres. Il repart aussi furtivement qu’il est arrivé.

Les sacs en plastique se sont faits progressivement plus rares. Celui amené par cet homme discret a été posé sur une pile de cartons postaux, dont le dernier a été livré dix minutes auparavant. Ce jour-là, la plupart des colis viennent d’Allemagne. Ils auraient pu arriver de France, d’Angleterre ou de Suisse. Sur un gros carton jaune, d’ailleurs, figure une adresse bâloise, mais il a été posté de l’autre côté du Rhin pour faciliter son transfert à l’intérieur de l’espace Schengen. Les fonds des tiroirs grecs ont été grattés, les meubles de pharmacie sont maintenant vides, cette distribution gratuite de médicaments ne pourrait se faire sans un soutien plus large. Les associations solidaires en faveur de la Grèce ainsi que les convois pour acheminer le matériel récolté ont essaimé un peu partout en Europe du Nord. Le philhellénisme, les diasporas, mais aussi l’impact médiatique – facteur plus fluctuant – et l’indignation que la cure d’austérité a suscitée, expliquent un tel élan.

© Théophile Bloudanis

La solidarité et ses effets

A Genève, l’association Solidaires avec la Grèce résume bien cet état de fait. Elle vient en soutien à une autre structure située dans une des banlieues sud d’Athènes, le Metropolitiko : récolte de médicaments et de matériel médical, levée de fonds et travail de sensibilisation que rien ne semble résigner. L’engagement est de longue haleine. Non seulement, le tri et le stockage des médicaments exigent des compétences apprises sur le tard, mais en plus l’achat de produits en Grèce pour satisfaire aux besoins des dispensaires nécessite certaines précautions. Lorsqu’on atterrit dans le pays avec quelques milliers d’euros dans une banane, auprès de quel(s) organisme(s) les dépenser ? Le principe est connu : la solidarité n’est pas une réalité a-économique ; elle peut être au contraire une source formidable de profit et donc de dilemmes. Les femmes à la tête de Solidaires avec la Grèce l’ont compris en répartissant leurs achats entre des dizaines de fournisseurs différents. Il est compliqué de contourner la logique du marché, mais il est possible de la démocratiser, partiellement du moins.

La solidarité n’est pas exempte non plus de controverses politiques : les cliniques et les pharmacies solidaires diffèrent dans leurs orientations et leurs philosophies, entre autogestion et philanthropie. A tel point qu’il est difficile d’en tirer un portrait uniforme. Si elles se caractérisent par un objectif commun qui consiste à fournir des soins primaires et des médicaments à celles et ceux qui n’y ont plus accès, elles varient dans leur forme, leur organisation, leur structure, et le type de partenariat qu’elles envisagent – ou au contraire qu’elles n’envisagent pas – avec les pouvoirs publics, l’Union Européenne, l’industrie pharmaceutique ou encore l’Eglise. C’est cette disparité dans leur mode d’organisation et leur philosophie respective qui révèlent les dynamiques, les turbulences qui traversent la société grecque contemporaine. Mais aussi un certain souci démocratique et d’autonomie à l’égard de tout pouvoir établi, public ou privé. Ce n’est pas une coquetterie antiautoritaire de quelques velléitaires.

© Théophile Bloudanis

L’affaire « Novartis »

Par exemple, l’ampleur présumée de l’affaire « Novartis » se jauge tout autant au prisme de l’enquête parlementaire visant dix anciens ministres ou premiers ministres, et qui pourrait ne mener nulle part, que dans la comparaison avec ces structures autonomes

Dès le premier tour de vis européen, la santé a été la cible de mesures draconiennes.  A l’entrée de la crise, la Grèce était l’un des pays de l’Union Européenne où les dépenses publiques en médicaments par individu étaient les plus hautes et connaissaient la plus forte croissance annuelle. En quatre ans, ces mêmes dépenses sont descendues au niveau le plus faible de l’UE. Entre deux, le recours aux génériques, le plafonnement des dépenses, l’introduction d’un système de clawbacks (rétrocessions d’une partie des bénéfices par les entreprises pharmaceutiques s’ils ont excédés les plafonds prédéfinis), et la mise en place d’un système d’ordonnances électroniques aura permis de contrôler les dépenses en médicaments. On peut en partie se féliciter d’une telle baisse. Mais ce qui est omis dans ce tableau, c’est le transfert – qui a triplé entre 2009 et 2015, passant de 9% à 26 % – du coût des médicaments sur les patients. Précisément, parce que parmi les populations les plus précarisées, une participation même minime était impossible à assumer, l’intervention des dispensaires, s’est avérée décisive.

Y.Papadaniel

La gastronomie et les friches urbaines

Pour la même période, le parquet grec cherche à déterminer – dans le prolongement d’investigations américaines – si Novartis a mis en place un système illégal, avec la coopération de médecins et de fonctionnaires locaux, afin de maintenir ses marges. En 2013, aux Etats-Unis, Novartis était sous-enquête pour les mêmes motifs. Il est intéressant de lire la plainte du Département de Justice Américain. Elle offre la possibilité aux lecteurs de noter quelques bonnes adresses de restaurants à Chicago, Los-Angeles ou à New-York où se seraient déroulées des « conférences » auxquelles participaient des praticiens invités par les commerciaux de la firme helvète. En aurait-il été de même en Grèce ? L’enquête en cours devrait permettre de répondre à cette question.

Sur les bords des fenêtres, au KIFA, j’ai tout de suite remarqué le scotch brun censé améliorer l’isolation thermique du lieu. D’Athènes à Thessalonique, les cliniques et les pharmacies solidaires ne se situent pas vraiment dans les beaux quartiers. A  Thessalonique, la clinique solidaire côtoie les bordels du quartier chaud situés à proximité du port. Le Metropolitiko est en bordure de l’ancien aéroport « Elliniko » dont les structures rouillent et sont vouées à la démolition (affaire à suivre). Mais tout ceci n’a rien d’inédit : le ferment de la démocratie se trouve dans les friches ou, désormais, au fond des sacs en plastique davantage que sur les nappes bien repassées des restaurants gastronomiques.

*Les cliniques et pharmacies solidaires étaient au plus fort de la crise, en 2013, environ une cinquantaine, dont la moitié située dans la région d’Athènes. L’introduction d’une couverture universelle en novembre 2016 a fait baisser leurs activités médicales (soins primaires, excepté les soins dentaires). De nombreuses cliniques ont depuis lors fermé. Par contre, les pharmacies solidaires continuent à fonctionner à plein.

Photos: Théophile Bloudanis