Comment la Macédoine devient amère

Je suis un Grec de Suisse. Ce n’est pas un aveu, c’est un fait : je suis né à Lausanne, j’y ai grandi, et accompli une partie de mes études. Comme bon nombre de binationaux, mes doubles origines m’ont fait porter sur mes deux patries un regard décalé. La double appartenance entraîne cette ambivalence caractéristique qui autorise une critique frontale où les qualités supposées d’un pays font ressortir les défauts présumés de l’autre, mais ne tolère pas que ces mêmes reproches soient adressés au pays tiers par d’autres. On retrouve là les paradoxes de l’altérité tels que les avait décrits le sociologue Abdelmalek Sayad lorsqu’il analysait le parcours migratoire, à commencer par le sien.

Une double appartenance, un non-lieu parfois

Lorsque je décline mes origines helvétiques, je supporte avec peine que mes interlocuteurs se lancent dans une diatribe exclusive contre le système bancaire et l’évasion fiscale qu’il a permis (et permet encore) en Grèce. Ils n’ont pas tort et, en cela, il est difficile de leur exposer que la Suisse ne peut être réduite à ses banques. De la même manière, en Suisse l’expression « être un Grec » désigne – grâce à l’esprit tellement inventif des grands penseurs de la Weltwoche – la paresse et le dilettantisme, et il est compliqué de ne pas se sentir atteint par le fait que personne ne se soit ému du caractère stigmatisant, pour ne pas dire ouvertement raciste, de ce raccourci. Là encore, les dérives de la Grèce post-dictature diminuent la puissance de toute objection. C’est un exemple parmi tant d’autres des ornières dans lesquelles les binationaux peuvent parfois se trouver bloqués bien malgré eux.

L’intimité culturelle

En fait, l’expérience des binationaux révèle le paradoxe des grands récits nationaux et leurs lots de stéréotypes ou de préjugés. Elle dit quelque chose de leur importance pour faire exister une réalité aussi intangible que l’identité collective et/ ou individuelle. Mais elle dit aussi leur limite. La douceur de vie de la Grèce devient dilettantisme et paresse, et la rectitude helvétique un manque patent de spontanéité ou, pire, un leurre pour mieux s’assurer des revenus juteux.

L’anthropologue américain, Michael Herzfeld, spécialiste de la Grèce, a développé le concept d’intimité culturelle pour définir précisément cette zone obscure et paradoxale où l’identité que se forgent des individus se construit simultanément avec et contre les grandes légendes sur lesquelles se bâtissent les Etats-Nations. Ce que nous montre ainsi Herzfeld c’est que la force des légendes nationales ne tient pas à la grandeur qu’elles sont supposées raconter, mais plutôt à la façon dont elles sont capables de s’ancrer au quotidien et de servir de point de référence, positif ou négatif, pour qualifier les appartenances des uns et des autres. Ces récits révèlent alors leur plasticité, leur souplesse et l’usage très contradictoire que l’on peut en faire où l’idéal et la bonne foi se mêlent à l’apparence ou à la tactique. Par exemple, Herzfeld se fit remettre à l’ordre par les villageois dont il partageait l’existence pour les avoir qualifiés de « barbares » (c’est-à-dire de Turcs), même si ceux-ci ne se privaient pas de le faire entre eux.

© Théophile Bloudanis – Fête nationale du 25 mars Skala, Patmos, 2016

Une composition hétérogène

Alors que ce dimanche 4 février plusieurs centaines de milliers de manifestants se sont retrouvés à Athènes pour revendiquer la propriété exclusive de la Macédoine; alors que le gouvernement en place semble peu à peu perdre le contrôle des négociations engagées sous la conduite de l’ONU et que sa seule réponse – à ce jour – à la mobilisation de dimanche est d’ergoter sur le nombre de manifestants ; alors que l’opposition joue un jeu pour le moins trouble (là où le chef de la Nouvelle Démocratie conservatrice, Kyriakos Mitsotakis, réduit la question de participer à la manifestation ou non à un choix personnel), il est bon de se rappeler que ce cortège a réuni une population à la composition hétérogène : certains y ont trouvé le moyen d’exprimer un désarroi économique, d’autres de réveiller un passé dictatorial dont ils ont été complices. Entre ces deux franges la revendication nationaliste offre le moyen de clamer une dignité perdue face aux exigences européennes, piège dans lequel est tombé un Mikis Théodorakis vieillissant mais bien en verve, apportant une caution inespérée aux plus extrémistes des manifestants. Quant à l’Eglise grecque, qui soutenait la manifestation , elle cherche à se positionner dans les luttes intestines qui parcourent le monde orthodoxe. La labilité de ces motifs, ni convergents ni nécessairement divergents, n’aboutit à aucun projet politique précis et concret. On y voit bien les tactiques, on en comprend peut-être même le(s) message(s), mais on n’entrevoit aucune perspective. Tout ceci rappelle par contre que les binationaux et, plus généralement, toute personne issue de la migration ne sont pas les seuls susceptibles de se retrouver coincés dans des ornières. Quelle analogie ironique et amère.

(Photos de Théophile Bloudanis)

Ce deuxième post introductif de mon blog se focalise sur l’actualité politique. La Grèce est-elle dans une ornière ? Je pars dans deux semaines m’installer six mois à Athènes, précisément pour dresser le portrait, certes subjectif, de la Grèce de tous les jours, et côtoyer au quotidien des hommes et des femmes faisant face à la crise et cherchant à la surmonter.

 

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel est anthropologue, titulaire d'un doctorat obtenu à l'Université de Lausanne et à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Il est spécialiste de questions liées à la santé et à la médecine. (Photo: Olivier Maire)

3 réponses à “Comment la Macédoine devient amère

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