Lausanne sur Méditerranée

Organisé par la municipalité de Lausanne, le Festival Lausanne-Méditerranée vient de s’achever. Une semaine consacrée à la Grèce durant laquelle le pays aux mille et une tares a montré qu’il n’est pas que le parent pauvre ou le mauvais élève de l’Europe. Il est également un foyer de création dont le Théâtre de Vidy a offert un échantillon entre danse – non folklorique – et théâtre contemporain. Les salles étaient combles, souvent conquises.

Mis en scène par Prodromos Tsinikoris et Anestis Azas, Clean city a suscité un engouement unanime jeudi et vendredi soir. Cinq femmes de ménage de la Fondation Onassis pour l’art contemporain se retrouvent sur scène. Elles racontent leur parcours migratoire, leur intégration compliquée, jamais acquise. Les contrastes de la société grecque apparaissent au fil de leur récit : la xénophobie ambiante, le racisme revendiqué de l’extrême droite, mais aussi les solidarités informelles entre patronne et employée. Le dispositif narratif est habile : les cinq femmes – Mabel Matchidiso Mosana, Rositsa Pandalieva, Fredalyn Resurreccion, Drita Shehi, Valentina Ursache – abordent d’entrée de jeu les critères qui ont guidé leur recrutement dans ce projet artistique. Elles désamorcent ainsi l’accusation de démagogie, et rappellent les limites ou les besoins du cadre dramaturgique, celui-ci n’est pas neutre. Puis, très simplement, à leur écoute, on rit, on pleure, on s’émeut. Quand tout se termine en chant et en danse, on ne sait pas si les larmes qui nous saisissent sont de joie ou de peine. On tape alors des mains bien fort pour que le moment passé en leur compagnie ne se termine pas.

© Yannis Papadaniel

Un même genre de flou a régné dans une relecture d’Antigone (de Sophocle) proposée ce vendredi par la metteuse en scène Lena Kitsopoulou. Les spectateurs sont mis à rude épreuve. Ils rient d’abord de ce parallèle inattendu que Kitsopoulou propose entre la figure du skieur et les personnages de la pièce de Sophocle. Lorsqu’elle arrive sur scène, et qu’elle s’exprime avec colère, on pense que le propos est teinté d’une douce ironie. Mais l’ironie n’adoucira rien. Les spectateurs sont entraînés dans une fureur toujours plus inconfortable. On aimerait que ça s’arrête, puis on comprend.

Dans les nombreux festivals de théâtre antique en Grèce, du moins ceux que j’ai eu l’occasion de fréquenter plus jeune, la reprise des tragédies classiques tire en longueur, la déchéance des personnages n’en finit pas d’être déclamée. On se surprend à regarder sa montre, à oublier le cadre souvent idyllique – le théâtre d’Epidaure, ou celui moins connu de Philippe dans le Nord de la Grèce – et à prier Zeus d’achever les personnages et, pourquoi pas, le metteur en scène. C’est un peu long à voir. Chez Kitsopoulou, la radicalité de sa mise en scène éclate à la gueule des acteurs et des spectateurs dans un bain de sang, qui rappelle précisément qu’une tragédie, c’est pas beau à voir…

Le doux-amer de Clean city, et cet Antigone sanguin renvoient à deux lectures possibles de la situation grecque, celle d’un espoir réaliste ou celle d’une oppression érigée en système. La première est trop flatteuse, mais elle rappelle que la Grèce ne se résume pas qu’à des indicateurs socio-économiques en berne : il peut y faire bon vivre. La deuxième noie cette douceur dans le sang, nous rappelle que les temps sont durs et met à mal les velléités patriotiques de celles et ceux qui pensaient venir célébrer platement l’esprit universel grec.

Du sang ou du sirop. Partie de la scène après Antigone mis en scène par L. Kitsopoulou, Lausanne, Théâtre de Vidy

Dans un cas comme dans l’autre, on doit – notamment – à la Fondation Onassis d’avoir produit ces spectacles, seul organisme, ou presque, capable d’en assurer le financement en Grèce. A la manière dont la Fondation Niarchos porte à bout de bras le système de santé grec (mais aussi la bibliothèque nationale, et le second opéra d’Athènes), ces organismes privés, opaques, alimentés par les bénéfices des armateurs grecs, redistribuent une partie de leur fortune non-soumise à l’impôt public. L’activité théâtrale a un coût, l’organisation de tournées, de festivals et de débats aussi. La froide réalité n’est jamais loin, tout est lié. Après s’être nettoyée du sang – du sirop – dont elle s’était arrosée, vendredi soir, Leni Kitsopoulou était dans le foyer du théâtre à chanter en compagnie de musiciens des classiques de la musique rébétique devant un public garni, rieur, et éméché. Puisse l’histoire, la vraie, se terminer de la même façon.

Un vieux roman très contemporain: “Les petites filles et la mort”

C’est l’histoire d’une vieille femme de Skiathos, Yannou, marâtre, cheffe d’un clan qui vit dans la misère. Elle est la mère de trois filles et d’un voyou un peu fou, emprisonné, qu’elle a essayé par quelques ruses de libérer. L’une de ses filles vient d’accoucher d’une enfant frêle et malade que Yannou veille sans relâche. Ses veilles l’entraînent dans une lente introspection où nuit après nuit sa raison s’érode. Les murs en pierre de son habitation misérable laissent passer le vent. Celui-ci lui souffle à l’oreille et au nez l’air vicié de son existence. Tout lui revient à l’esprit avant qu’elle ne le perde : un mauvais mariage, la pingrerie de sa mère, une dot qui n’en est pas une, la bêtise de son mari, la dureté de son monde.

Yannou comprend que ni elle ni sa descendance n’échapperont jamais à leur milieu. Sa ruse et sa malice n’ont servi qu’à les y maintenir. Leur malheur ne tient pas aux traditions ou au pouvoir en place, sa source est, selon elle, ailleurs. Ce sont les fillettes qui les obligent à se saigner pour assumer leur dot lorsqu’elles se marient: “Celles-là sont les seules dont aucun mal ne vienne à bout. Il semble qu’elles se multiplient à dessein, pour apporter à leurs parents l’enfer en ce monde même. Ah ! à force de penser à ces choses, on finit par perdre la tête !” (p.64) Contrariée dans sa réflexion par les pleurs de la petite, la marâtre ne se contrôle plus et étouffe la nouvelle-née. Sa mue a débuté, elle est irréversible.

© Théophile Bloudanis

Yannou dissimule son geste aux siens, elle-même peine à y croire. Pleine de honte, elle se rend dans une chapelle en ruine pour se libérer de son secret. Mais cette confession apporte à son geste une justification mystique. Sur le chemin du retour, elle passe devant le domaine d’un paysan. Ses deux fillettes jouent au bord d’un puits sans surveillance… Cette coïncidence n’en est pas une pour l’esprit malade de Yannou, au contraire le ciel lui envoie un signe, lui indique la voie à suivre. Elle noie les fillettes et déguise son meurtre en accident. Un troisième infanticide finira par lui attirer les soupçons des autorités locales qui lancent les gendarmes à sa poursuite. Yannou fuit dans les montagnes qu’elle connaît par cœur, peut compter sur le soutien de bergers qui doutent de sa culpabilité mais surtout de l’Etat et de ses lois. Acculée mais continuant à fuir, Yannou se noie dans la mer alors que les gendarmes sont à ses trousses.

Alexandre Papadiamantis

Ecrit en 1903 par Alexandre Papadiamantis – dont l’œuvre est connue pour sonder les mœurs de la Grèce moderne émergente – Les petites filles et la mort, de son titre original La Meurtrière, Ἡ Φόνισσα, est un chef-d’œuvre d’une beauté désespérante. Elle est à l’image du feu que maintient péniblement Yannou dans son foyer : il crée davantage d’ombre que de lumière et laisse jaillir les pulsions humaines les plus basses que plus aucune force vive ne semble susceptible d’arrêter. Un message très contemporain.

Pour qui veut comprendre la Grèce, la lecture des textes de Papadiamantis est incontournable : la beauté des paysages y est tempérée par leur aridité, l’exubérance des gens par leur solitude, la liberté des uns par la morale étriquée des autres. Lire Papadiamantis, c’est comme résider dans un village des Cyclades en janvier ou en novembre, quand le lieu est oublié de tous. C’est aussi se rendre compte que les romanciers font parfois de bien meilleurs anthropologues que les anthropologues eux-mêmes.

– Alexandre, Papadiamantis, Les petites filles et la mort, Babel, 2003 (traduit du Grec par Michel Saunier)

Ce samedi 22 septembre dès 19.30, retrouvons-nous à l’Espace Eeeeh! à Nyon, Place du Marché 2 pour un échange autour de mon blog. Je ne serai pas seul, venez admirer les photos de Théophile Bloudanis, discuter avec lui (avant qu’il ne parte pour quelques mois en Grèce), écouter la musique de O Sakaflias, et déguster un peu de Moussaka. Le tout est organisé par Chloé Démétriadès. Merci à elle et au plaisir de vous y voir !

Rapport au pays d’origine: de l’histoire, des affects aussi

Dans le débat sur les binationaux en Suisse, une dimension me semble avoir été occultée. Il a été question d’appartenance, de reconnaissance ou de loyauté, comme si chacune de ces notions était exclusivement attachée à l’histoire collective d’un groupe, à ses symboles, à ses luttes, à la violence à laquelle il aurait été confronté ou à laquelle il a dû recourir. Ce qui a un peu manqué dans le débat a trait à toutes les médiations singulières qui rendent pertinente pour un individu la référence à un groupe, à ses symboles et son histoire.

Toute liturgie patriotique n’est rien sans les expériences quotidiennes, voire intimes, sans l’atmosphère d’un lieu et, peut-être surtout, sans l’intervention de « passeurs » à qui l’on est lié affectivement, avec ou contre qui l’on construit son appartenance et plus généralement son rapport au monde – un parent, un ami/ennemi, un enseignant, toute personne susceptible de nous « instruire » sans le vouloir ou qui, sans qu’on le veuille, cherchera à tout prix à nous éduquer. Les enfants de la seconde génération, ceux dont les parents (ou un des parents) leur laissent un héritage historique et culturel partagé entre des mondes qui ne coïncident pas toujours, ces enfants illustrent combien l’appartenance n’est pas une réalité logique.

© Théophile Bloudanis

Une fois n’est pas coutume, j’aimerais illustrer ceci à partir de mon parcours personnel, sous la forme d’un hommage à ma grand-mère paternelle, Kaliopi, ma “yaya” (celle de mes deux sœurs bien sûr aussi, mais ici c’est de ma relation avec elle qu’il sera question). Une grande partie de mon rapport à la Grèce puise ses racines chez elle. Mon grand-père est décédé quand j’avais dix ans, mon père est fils unique, ma famille du côté grec n’est pas très élargie, les contacts avec les branches les plus éloignées sont presque inexistants. La Grèce pour moi, au départ, c’est donc elle.

Lorsqu’en 2004, l’équipe grecque de football remporte les championnats d’Europe, c’est avec elle que j’analyse les matchs et qu’en fins spécialistes, nous en concluons à chaque fois « qu’ils perdront le match suivant ». C’est encore à elle, à sa maisonnée, au quartier, aux voisines qui lui donnent un coup de main ou viennent prendre le café que je pense lorsque devant le restaurant Le Lyrique à Lausanne, sans drapeau mais avec des parasols, des matelas pour transats ou des tongs à rayures blanches et bleues, je participe aux célébrations de la victoire finale. Ce sont elles qui ont gagné.

Ce peut être un drapeau

Sa maison à Kavala – ville du nord-est de la Grèce – belle bâtisse néo-classique construite par mon arrière-grand-père, un commerçant de tabac arrivé de Thrace orientale en 1913, a été le foyer où s’est développé l’essentiel de mon rapport à la Grèce. L’odeur de la cuisine, où planaient en permanence les effluves d’oignons revenus, mélangés à l’aneth, la menthe et au persil, le frigo toujours rempli de douceurs et de gros fruits, le balcon qui ouvrait sur un aménagement urbain chaotique et donnait au loin sur la mer, les hauts plafonds, le sol en linoléum vert, les portes blanches, les éclats de voix montant de l’extérieur, la chaleur de l’été, les motos pétaradantes qui nous tiraient du sommeil au milieu de la nuit ou de la sieste, les vendeurs ambulants et leurs mégaphones mal réglés. La liste n’est pas exhaustive mais elle rassemble ce qui m’a conduit à considérer avec sérieux et bienveillance le récit que Yaya a commencé à me faire de sa vie lorsque j’étais adolescent.

Elle a été une des premières femmes médecins de Grèce. Elle a débuté ses études avant la deuxième guerre mondiale, et les a terminées juste après. Elle m’a raconté le quotidien de la grande famine de 1941 à 1943, les petits gestes de partage et de solidarité durant cette période, l’occupation de la maison familiale par les militaires bulgares dès 1941. Elle a pleuré la mort de son frère, Dimitri – dont mon père héritera du prénom – déporté puis exécuté par les Allemands. Elle m’a raconté mon grand-père, la polio dont il a souffert enfant, son parcours scolaire qui le mène de son village dans le Pélion jusqu’à l’Ecole de vétérinaire de Bruxelles. Je sais grâce à elle aussi les engagements politiques de ce dernier, les tracas qu’ils lui ont valu à la sortie de la guerre civile et pendant la dictature des colonels, et le départ de mon père en Suisse, à 17 ans, pour étudier à l’EPFL.

Avion militaire qui s’est écrasé dans le port de Kavala durant le 2ème guerre mondiale

Les sept dernières années avant sa mort en 2005 sont les plus intenses et les plus fortes dans notre relation. Elle souffrait de problèmes cardiaques, ses déplacements étaient toujours plus rares et difficiles. Elle passait l’essentiel de son temps à la maison. En bon médecin, elle identifiait avec acuité les signes annonciateurs d’une possible rechute et disposait de toutes les connexions nécessaires pour obtenir une confirmation d’un ancien collègue et des prescriptions rapides. J’ai souvent eu l’impression ainsi qu’elle était devenue la gardienne de sa propre geôle, se maintenant en vie tout en œuvrant à son confinement chez elle. Avec son téléphone, elle se tenait informée de tout, rendait des services, alimentait les commérages, mettait en contact, triangulait, opérait, négociait, parfois manigançait. J’ai appris d’elle que le téléphone, un bon carnet d’adresse et quelques pieux mensonges sont des outils vitaux en Grèce. Mais j’en ai aussi perçu les limites. A chaque départ, je la voyais nous saluer, triste depuis son balcon, les coudes appuyés sur la rambarde, résignée : je me demande quelles idées lui traversaient l’esprit juste après notre départ, seule dans son appartement. Elle nous a partagé avec la Suisse, en retour nous nous sommes spontanément ouverts à la Grèce.

Omniprésente mais le plus souvent absente, ma grand-mère a été ce passeur, cette référence qui m’a ouvert à l’histoire d’un pays. Avec mon père mais différemment, elle a forgé – et pas seulement transmis –  chez moi ce sentiment d’appartenance ou, tout du moins, cette envie d’y appartenir, de le comprendre, et de creuser. Je n’ai pas choisi cette attache, elle s’est développée sans que je ne m’en rende compte à partir d’un lien affectif, d’estime, d’amour d’un petit-fils envers sa grand-mère.

Ville de Kavala dans les années 60

Rien dans le processus de construction identitaire ne découle d’un choix rationnel, les individus se bricolent, pour le meilleur comme pour le pire, ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Ce patrimoine n’est ni double, ni trouble, il dépasse simplement les frontières établies. Lorsque celles-ci réapparaissent pour des raisons administratives, sportives et/ ou politiques, lorsque l’injonction est faite aux individus aux origines multiples de choisir, un malaise se fait sentir car il s’agit de séparer ce qui se présente comme un tout d’autant plus insécable qu’il implique une attache à des gens, des atmosphères, des moments, des lieux: terreau singulier sur lequel se bâtissent les histoires collectives et le travail de mémoire.

J’ai écrit ce dernier billet dans le ferry qui me ramène en Italie, avant de remonter en Suisse. Je suis arrivé au bout des six mois de mon séjour de recherche en Grèce. Le rythme de publication sur mon blog va certainement ralentir pour un temps.

La Grèce et ses îles, tout un système

Les petits plats, la façon dont ils sont servis, et la gastronomie ; un nouveau concept de matelas dont la matière première sont les algues de la mer Egée, des ustensiles pour salle de bain, des vélos en bois, tout ça produit par une marque en vogue dans les quartiers chics ; des incubateurs de start-up pour coller mimétiquement à un modèle lui aussi à la mode. J’ai bien peur que ces critères, auxquels recourt Richard Werly pour dresser le bilan de la Grèce d’août 2018, ne peuvent logiquement conduire qu’à des conclusions tièdes, moroses en fait. La crise financière a-t-elle changé la société des Grecs restés au pays ? On ne le sait que trop bien : non.

Le tissu économique ne s’est pas développé. Il est encore cet archipel de petits commerces, de petites entreprises offrant principalement des services. Les salaires, déjà bas avant 2009, sont encore plus bas. Le fait est qu’il est faux de réduire la Grèce et les Grecs à une quelconque passivité : la force d’inertie de la société grecque ne tient pas à un trait culturel ou à une « mentalité », elle ne résulte pas de l’indolence ambiante, notion qui décrit mieux l’état d’esprit des vacanciers que les journées interminables de celles et ceux qui les servent. Le problème grec est systémique et aisément identifiable. Tellement identifiable d’ailleurs que tout le monde en parle, mais à force plus personne n’écoute… Essayons tout de même.

© Théophile Bloudanis

La société civile grecque – les associations, les actions bénévoles, les ONG locales – est réputée faible. En 2010, un rapport de la Commission européenne avait estimé à 1% du PIB le volume du travail bénévole contre une moyenne de 4 % dans les pays d’Europe du Nord. Le constat est connu depuis au moins la fin des années 90, mais les pouvoirs publics ont attendu le début des années 2000 pour tenter d’infléchir la tendance. Sous l’auspice de l’ONU, mais surtout lors des jeux olympiques de 2004, différentes campagnes de promotion ont été lancées en faveur de l’engagement bénévole et associatif. La qualité et la durabilité de leur succès furent toutes relatives.

Comme le mentionne l’anthropologue Katerina Rozakou, une des caractéristiques les plus saillantes du monde associatif grec a trait aux scandales. En 2013, par exemple, les responsables de la Croix-Rouge grecque se sont retrouvés au cœur d’une affaire de corruption et de détournement de fonds. Des licenciements ont été prononcés et l’hôpital Henry-Dunant géré par l’organisation est alors passé en main privée. Les bénévoles, eux, en sont venus à incarner une drôle de figure, celles des dindons travaillant pour et à la place de ceux qui étaient payés pour le faire. La section grecque de l’UNICEF traverse le même genre de turbulences en ce moment.

Ce genre de dérive ne concerne pas uniquement le secteur associatif mais aussi le parapublic. L’une des affaires – parmi tant d’autres – du moment implique une figure de la droite, ancien ministre de la santé entre 2013 et 2014, Antonis Georgiadis, suspecté d’avoir financé des postes de conseillers personnels avec des fonds destinés au Centre hellénique de contrôle des maladies et de prévention (KEELPNO). Ce genre d’affaire est souvent accompagné d’attaques et de contre-attaques où les parties en présence s’accusent mutuellement des mêmes maux (détournement, corruption, abus en tout genre). L’anathème en Grèce est une habitude, presque un moyen de communication, avec pour conséquence d’entretenir la méfiance à l’égard de tout organisme touchant des subventions.

© Théophile Bloudanis

Lorsque des particuliers lancent ainsi leur propre association, ils le font avec prudence. D’une part, le recrutement des membres et, surtout des cadres, se fait souvent par cooptation : l’honnêteté se garantit par l’interconnaissance. D’autre part – et ceci est particulièrement visible dans les structures de santé solidaires montées durant la crise – l’on s’efforce autant que possible de minimiser les dons directs en espèces (recevoir des médicaments plutôt que l’argent pour les acheter semble préférable). L’ouverture de comptes en banque s’est souvent faite sur le tard, et les responsables n’hésitent jamais à rappeler que les sommes y sont la plupart du temps minimes. Cette manière de procéder empêche précisément la constitution d’un réseau solide, coordonné, et couvrant l’entier du pays. Elle reproduit presque les biais contre lesquels elle se construit. On retrouve la logique du clan, pas dans le but de s’accaparer un bien public ou le maîtriser mais, au contraire, pour se prémunir de ce danger.

Dans les Cyclades ou le Dodécanèse, la beauté du voyage d’une île à l’autre tient à la découverte d’un monde à chaque fois particulier. Ce n’est pas une minauderie touristique, l’insularité s’éprouve très concrètement. Quitter une île pour sa voisine, c’est marquer une coupure nette : l’ambiance, le paysage, les gens ne sont jamais complètement pareils. Les choix, l’organisation sociale, les orientations politiques ou économiques, non plus. Et tout ceci se ressent d’autant plus fortement que la frontière entre les îles n’est pas arbitraire, elle est topographique, définie par les éléments qui forgent les particularismes revendiqués haut et fort par les insulaires. L’heure que dure une traversée de bateau, sa lenteur, même accélérée à coup de turbines toujours plus sophistiquées, n’a pas d’équivalent sur le continent.

© Théophile Bloudanis

Une île reste une île, toujours susceptible d’être isolée. La société grecque s’est en quelque sorte calquée sur cette topographie particulière. Cette structure en archipel ne rend pas impossible la communication et la coordination, elle la complique. L’unité manque, les systèmes et sous-systèmes se multiplient, les possibilités de s’affranchir des autres sont nombreuses et, même avec les meilleures intentions du monde, pour ne pas perdre le contrôle de son projet, il faut à son tour participer à cette fragmentation sans fin, se penser en île. En ce sens, la passivité grecque n’est ni un trait culturel, ni une cause. Elle est le symptôme d’un système social distendu, troué, en partie détricoté, qui a fait le bonheur et le pouvoir de ceux qui, il n’y a pas si longtemps que cela, ont tenu entre leurs mains les moyens considérables – les subsides européens de l’avant-crise – qui auraient pu conduire au changement.

Comment un événement peut-il durer dix ans (voire plus) ?

« Nous avons devant nous un mandat de quatre ans qui ne sera pas facile, mais nous voulons qu’il soit productif et créatif (…) », le 16 octobre 2009, lorsque le premier ministre socialiste grec à peine élu, Georges Papandreou, s’adresse aux citoyens pour leur annoncer que le déficit public était au moins deux fois plus élevé que ne l’avait déclaré le gouvernement précédent – avec pourtant l’appui des statistiques officielles – l’on ne savait pas encore que neuf ans plus tard la Grèce ajouterait la crise à son iconographie nationale. Les plans d’aide à répétition, les rebondissements incessants, et les mesures d’austérité (de réajustements structurels, si l’on utilise la terminologie de l’Union Européenne) ont fini d’ancrer l’idée que la Grèce était un pays en crise. Depuis bientôt dix ans. La particularité de ce processus est qu’en dépit de sa longueur et de déclarations hâtives il reste d’actualité (même s’il a un peu perdu de son intérêt médiatique).

Eric Fassin et Alban Bensa, dans un texte qui a fait date en sciences sociales, ont donné une définition de l’événement qu’il est possible de résumer de la façon suivante : l’avènement d’un phénomène imprévu (ce qui ne veut pas dire imprévisible), exigeant un travail de mise en sens et la création de catégories nouvelles ou, au moins, renouvelées. Ce qui caractérise donc l’événement, ce sont à la fois le trouble créé par un fait inédit – à des intensités bien sûr variables – et les lectures qu’on y appose, forcément tâtonnantes et approximatives. Tout au long de ces dix ans, suivant cette acception, la « crise grecque » semble ne jamais vraiment avoir cessé d’être un événement.

© Théophile Bloudanis

A mesure que le mouvement enclenché en 2009 allait entraîner des conséquences durables à tous les échelons de la société, les récits se sont multipliés pour tenter de saisir la nature de ce processus, ses causes et ses conséquences. C’est ainsi que ladite « crise » a ouvert comme une énigme et des pistes nombreuses, souvent peu complémentaires. Un indice de cette volatilité sémantique est apparu très tôt dans les mobilisations contre les premières mesures d’austérité.

Par exemple, les opposants rassemblés un peu partout en Grèce à la suite des premières mesures imposées par les institutions européennes, étaient en fait scindés – au moins – en deux camps. La sociologue grecque Marylena Simiti a mis en perspective cette scission dans son analyse de l’occupation de la place Syntagma, au centre d’Athènes, en 2011. Le haut de la place était occupé par une mouvance abordant la crise au prisme d’un certain nationalisme, accusant le gouvernement de traîtrise et la classe politique de céder le pays aux forces étrangères, jalouses de l’indépendance grecque. Le bas de la place était le lieu de ralliement de collectifs internationalistes et altermondialistes, qui contestaient ces mêmes institutions pour le motif qu’elles faisaient de la Grèce un laboratoire du néolibéralisme. Ils militaient pour l’instauration d’un système avec plus de démocratie et, surtout, davantage de justice sociale.

© Théophile Bloudanis

Au même moment, on assistait à des scissions d’un autre genre entre intellectuels. La controverse s’est notamment développée autour de la notion d’exception. C’est l’anthropologue Athina Athanassiou qui a ouvert les feux. Selon elle, le recours au terme de « crise » a créé de toute pièce un sentiment d’urgence. Cette urgence aurait servi à légitimer le contournement des instances démocratiques grecques dans la mise en place des politiques dites d’ajustement – la démocratie exige du temps, la gravité de la situation aurait montré que l’on ne l’avait pas. L’événement de la crise grecque tient ainsi pour Athanassiou au transfert précisément exceptionnel de pouvoir, de l’échelon national vers celui supranational. Ce transfert aurait fait perdre aux citoyens grecs toute emprise sur leur devenir.

Un autre raisonnement s’est construit autour de la notion d’exception suivant l’idée que la Grèce offrait littéralement des conditions particulières pour en faire un foyer de résistance, point de départ d’un renouveau social et politique sans frontière et révolutionnaire. Ce discours n’a pas été sans effet, pas complètement dans la ligne du projet. Lorsque on quitte le quartier central et riche de Kolonaki, par la rue Prassa, piétonne, pour passer derrière le Mont Lycabette surgissent progressivement des rues composées d’immeubles décatis, voire franchement abîmés. Un ancien lycée a été transformé en foyer d’accueil pour les migrants. On descend alors vers le quartier d’Exarcheia où l’on croise des représentants de la jeunesse venu d’Europe du nord pour s’affranchir de quelques conventions parentales, suivant ainsi une formation (une expérience ? A quelle fin ?) pour laquelle, il y a quelques années encore, ils seraient allés à Berlin. Athènes devient une intersection dont la place Exarcheia est le centre. Diverses figures sont, en effet, susceptibles de s’y côtoyer, voire de s’y rencontrer : les migrants égarés peuvent rencontrer et espérer un soutien de jeunes interpellés par leur sort, sous l’œil bienveillant d’un touriste rouge de soleil, dissimulant mal, sous son t-shirt un peu trop ample, la banane dans laquelle il protège ses biens et qui attire les regards des plus malins, mais plus pauvres que lui.

© Théophile Bloudanis

De là à estimer qu’Athènes vit un début de gentrification il y a un pas que l’on franchit sans crainte. Les débuts de ce processus ont quelque chose de plaisant, en mettant en contact des franges de population qui, bientôt, finiront par s’éviter. L’une finira bien par prendre le pas sur les autres, mais il est difficile de savoir laquelle et dans quelles conditions. Aux jeunes font face des commerçants en provenance d’Asie, de Chine en particulier, qui en investissant 250’000 Euros pour acquérir un bien immobilier – que certains visitent et évaluent à peine – obtiennent leur golden visa et la licence pour exercer en Grèce. Mais, en cet instant, Athènes et la Grèce vivent en suspension, précisément parce qu’on s’y établit pour défendre des points-de-vues ou des projets diamétralement opposés, à chaque fois de façon plausible.

Il y a ici et là de l’illusion, et des rapports de force déséquilibrés, mais la Grèce n’a jamais été avare en la matière. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, avant même la crise, elle était déjà presque un genre littéraire en soi. Les rayons des librairies abondent d’ouvrages qui lui rendent hommage, l’expliquent, ou la critiquent de façon radicale. Comme si chacun de ces registres était un moyen de mieux faire exister un pays dont l’identité et le projet sont mal établis. La crise n’a en fait que renforcé ce mouvement. Le mandat de Papandréou aura cessé plus tôt que prévu. Il aura bien incité la production et la créativité mais pas sous la forme qu’il devait avoir en tête au mois d’octobre 2009. La Grèce n’est pas vraiment une énigme, elle est un événement dont on est nombreux à chercher le sens.

Le médicament, ciment démocratique ? Aperçu d’un petit commerce et de quelques brèches

Athènes offre de nombreux espaces de mixité sociale. Cette mixité ne fait bien entendu pas disparaître les hiérarchies. Un même immeuble peut ainsi reproduire assez fidèlement la pyramide des richesses. A moitié sous terre, encavés dans le relief capricieux de la ville, les « demis-sous-sols » sont nombreux, loués ou achetés par des gens qui, en dépit de leurs moyens limités, vivent au cœur de quartiers centraux, animés, et entretenus. Ces appartements ne sont pas tout à fait des caves, ils offrent comme seule vue extérieure les jambes et les pieds des passants à travers des lucarnes – des impostes, à l’intérieur – protégées par des barreaux ou des stores, la plupart du temps baissés. Plus vous montez dans les immeubles, plus la vue se dégage sur les collines d’Athènes et ses damiers urbains. Plus les prix au mètre carré augmentent, aussi. Aux demis-sous-sols s’opposent les « retirés », ces sortes de pavillons – où l’on peut cuire en plein été si l’isolation a été mal conçue – posés sur les sommets des immeubles.

© Théophile Bloudanis

C’est ainsi que chaque matin un haut-fonctionnaire, une avocate, un médecin ou une architecte peut croiser, assis sur les marches à l’entrée du hall, son voisin retraité précaire ou chômeur de longue durée. Sur leur temps libre, les propriétaires du haut quitteront le sommet de leurs immeubles pour en gagner les semis-bas-fonds le temps d’une coupe de cheveux et d’un soin prodigué par leurs voisins moins nantis, contre de modestes honoraires ou un petit rabais sur le loyer mensuel. Ils pourront aussi faire monter leurs locataires pour un peu de ménage ou pour quelques réparations. Ils leur apporteront à manger, feront jouer leur réseau en cas de coup dur. Cette proximité et ces échanges ne sont pas étrangers au maintien d’une forme d’entraide dont le statut est difficile à déterminer. On ne sait pas s’il renvoie à une forme de paternalisme, de charité ou de solidarité. Si le néologisme ne sonnait pas aussi mal, on opterait pour le nom de « solicharité ».

Un manque de médicaments ?

 Cette ligne floue de démarcation entre des mondes distincts se dessine à tous les niveaux de la société grecque. Pour aller de chez moi à l’une des pharmacies sociales, je traverse ainsi les rues commerçantes du centre-ville. Je passe devant une suite de terrasses ouvertes presque toute l’année, où l’on sert des plats copieux dont une partie non négligeable du contenu ne sera jamais mâché par personne. Les restes seront jetés. Quelques heures plus tard, je quitte un lieu où tant bien que mal l’on a distribué des restes de tablettes de médicaments en répondant parfois entièrement aux besoins thérapeutiques de patients, parfois partiellement. La Grèce continue à cultiver l’abondance dans sa cuisine et il est compliqué de dire que le pays manque structurellement de médicaments. Il y a bien des lacunes, mais celles-ci résultent d’une multiplicité de facteurs, et les conséquences de la crise n’en sont qu’un parmi d’autres.

© Théophile Bloudanis

La Grèce est l’un des pays de l’OCDE où le nombre de pharmacies est le plus élevé (96 pharmacies pour 100’000 habitants en 2016, contre 24 en Allemagne). Il est également un des pays où il est possible d’obtenir facilement des médicaments sous ordonnance – en particulier des antibiotiques – sans prescription médicale. Le pays est l’un des plus exposés au risque de résistance bactérienne. La sur-médication en Grèce a été pourtant un des leviers qui a permis au plus fort de la crise de pallier aux carences médicamenteuses dans les hôpitaux publics.

Des problèmes logistiques

Dans les entrepôts où sont stockés les médicaments récupérés pour être distribués aux populations vulnérables, le problème tient à leur acheminement aux patients qui en ont besoin. Le circuit est complexe, les obstacles peuvent être nombreux. Une association montée par de jeunes ingénieurs issus du Polytechnique, Givmed, travaille ainsi à mettre en contact les différentes structures qui distribuent gratuitement des médicaments à des patients (moyennant le contrôle de l’ordonnance par des pharmaciens agréés). Ils le font via une application qu’ils ont créée et qui permet à ces organismes de lister les médicaments qui leur manquent et ceux qu’ils sont prêts à donner. Selon leur estimation, plus de 34 millions de boîtes de médicaments expireraient chaque année en Grèce rien que dans les foyers. Ces restes – plus massifs si on y inclut les invendus des pharmacies ou des grossistes – ne s’expliquent pas uniquement par le fait que les patients ne suivent pas la posologie des nombreux médicaments qui leur sont prescrits, guérissent ou décèdent avant la fin du traitement. Ils résultent également des stratégies des firmes pharmaceutiques. Celles-ci produisent des restes en même temps qu’elles modifient les attentes des patients et la façon dont ils envisagent leurs besoins.

Par exemple, quelques pharmacies sociales ont de grandes réserves de Sintrom. En Grèce comme ailleurs, cet anticoagulant, visant à prévenir des accidents cardio-vasculaires, a été supplanté par l’arrivée de nouvelles molécules (le rivaroxaban, principalement) sur le marché, plus chères et qui, en Grèce notamment, se sont placées rapidement en tête des ventes. Le vieux Sintrom perd ainsi progressivement de son intérêt – même si de nombreux cliniciens continuent d’y recourir –, et en vient à occuper les étagères des pharmacies sociales, situées en bout de la chaîne de distribution, qu’il ne quittera que s’il est prescrit par des médecins courtisés par les firmes pour en prescrire de plus récents et si, par la suite, les patients en acceptent la prescription plutôt que celles de nouvelles molécules qui peuvent leur apparaître comme plus efficaces… En particulier dans un pays où l’on observe également que le recours aux génériques plafonne parce qu’ils sont d’un intérêt commercial moindre pour les pharmaciens. Les moins regardants d’entre eux continuent ainsi à orienter leur clientèle vers les médicaments originaux (la différence de prix est assumée par les patients, ce qui assure une entrée directe de liquidités).

Des moyens jusqu’à quand ?

Ainsi, des sacs en plastique dans lesquels sont amenés les médicaments non utilisés aux pharmacies sociales jusqu’à leur entrée dans les organismes des patients, le chemin est sinueux et plein d’impasses. On ne remédie pas à la faim d’un individu en lui proposant de finir les restes de son assiette, et on ne le soigne pas simplement en lui passant les médicaments dont on ne se sert plus. Le tout est dépendant d’une suite de médiations. Afin que le bon médicament soit au bon endroit au bon moment encore faut-il trouver une source d’approvisionnement, que le médicament ait été classé puis archivé dans une base de données, que celle-ci ait été partagée, qu’un bénévole d’une  structure donatrice ou réceptrice ait pu être dépêché pour livrer ou retirer le médicament là où un besoin se fait sentir, que les patients se soient présentés en temps voulu pour recevoir le médicament, qu’ils en aient compris la posologie et qu’ils en acceptent en quelque sorte les termes.

© Théophile Bloudanis

Tout ceci exige du temps, des forces humaines, et des compétences. Celles-ci sont présentes et l’initiative de Givmed démontre que les jeunes générations apportent leur contribution et renouvellent les forces en présence. Le souci de l’autre est omniprésent, le projet démocratique absolument clair, mais l’infrastructure qu’il exige soulève au moins deux questions : jusqu’à quand ces initiatives peuvent-elles tenir et avec quels moyens ? Les principales pharmacies sociales ne pourraient vivre sans la contribution, en espèces comme en nature, de donateurs étrangers. L’initiative Givmed est financée principalement par des fonds privés issus notamment de grandes entreprises. Que se passera-t-il le jour où ils se retireront, ou lorsque les fonds récoltés ici et là se tasseront ? On aimerait tant que la sortie des mémorandums européens ouvre le chemin à des réponses durables. Un vœu pieux, d’une part parce que tout ne dépend pas des gouvernements, d’autre part parce que les intérêts commerciaux des fabricants pharmaceutiques ne coïncident pas avec la chaîne d’une solidarité réelle mais forcément imparfaite.

Vers le site de Théophile Bloudanis

La crise grecque n’a pas eu lieu

La Grèce est un pays insaisissable, deux faces toujours en contradiction semblent s’y opposer, ce blog n’a cessé de le souligner. Le plus désarçonnant tient à la manière dont, avec aplomb, un même phénomène y est tantôt nié, tantôt considéré comme un fait indiscutable. Au plus fort de la crise, aux alentours de 2012, ce sont, en plus des personnes migrantes, les près de 3 millions de citoyens restés sans emploi, et donc sans assurance médicale, qui ont été à l’origine des dispensaires solidaires de santé ayant essaimé un peu partout dans le pays, surtout autour d’Athènes. L’ampleur du phénomène a été balayé d’un revers de main par certains de mes interlocuteurs : c’est un mythe, m’a-t-on dit ici ou là.

Pour les uns, la solidarité a été la réponse digne d’une population qui a su se mobiliser et montrer sa résilience. Pour les autres, il s’agirait d’un leurre qui masque mal les mécanismes qui minent la société – l’emprise de la famille et d’un système fondé sur la collusion. Lorsqu’en chercheur, vous essayez de questionner les positions des uns et des autres, le conflit qui oppose les deux camps tourne en boucle : gentilles ou franches invectives, mais aussi accusations de « subversion ». C’est la même logique qui a conduit au cas Georgiou, une aberration judiciaire du nom du directeur de l’agence statistique grecque entre 2010 et 2015, accusé d’être de « mèche » avec le FMI et d’avoir gonflé les chiffres du déficit de 2010, acquitté à deux reprises, mais toujours reconduit devant la justice après une succession d’appels du ministère public.  Drôle de procédé qui soumet toujours le réel, en dépit de ses résistances, à un parti-pris. Mais la Grèce en a-t-elle l’exclusivité ?

La fin de la crise ?

C’est un Pierre Moscovici grandiloquent qui a annoncé vendredi 22 juin la fin de la crise grecque. L’ancien ministre, que son propre camp ne voulait plus dans son gouvernement – comme tant d’autres commissaires européens en disgrâce dans leur pays envoyés à Bruxelles – est même allé plus loin qualifiant le moment d’« historique ». A quelle histoire songe-t-il exactement ? A celle qui aura permis aux banques allemandes et françaises de lever des intérêts par milliards ? A celle qui fait fuir les cerveaux ? A celle qui n’aura pas permis d’épaissir d’un millimètre le tissu économique local, mais aura contribué à le détricoter ? A celle qui ne sera pas parvenue à mettre un terme aux dessous-de-table ? A celle qui aura fait manger sa cravate à Alexi Tsipras ? A celle qui aura fait payer un lourd tribut (pour reprendre les termes de Rémi Bourgeot) aux jeunes générations dont beaucoup de représentant·e·s, à plus de trente ans, n’ont jamais eu d’emplois stables, alors que de nombreux retraités sont contraints de travailler… au noir ? A celle qui laisse penser que le poids de la dette a été allégé alors qu’elle n’a été que rééchelonnée ?

Je doute que le qualificatif « historique » fasse référence à ces réalités pourtant bien établies. Je rétorquerai alors à M. le Commissaire que « sa » crise grecque n’est pas finie, elle n’a pas eu lieu.

Photo de titre Théophile Bloudanis

Macédoine, des césures en série

Un filet de porc, ou un filet de veau dans sa sauce Verdot, des champignons, quelques baklavas pour le dessert, une boule vanille, des fruits, le tout arrosé de différents rakis : antique, jaune ou blanc. On ne lésine donc pas sur le marc de raisin, pour célébrer la signature des accords entre la Grèce et la République de Macédoine du Nord, au bord du Lac Prespa – côté grec pour la signature, côté macédonien pour ripailler. Cet accord doit mettre un terme à une longue controverse en engageant la Grèce à reconnaître entre autres une citoyenneté et une langue macédoniennes (du Nord). L’accord n’entrera en vigueur que si, côté macédonien, le Parlement puis le peuple le confirment, et si la Constitution nationale est modifiée, ce qui exige la majorité qualifiée que ne détient pas le gouvernement macédonien.

Alors, dans un horizon de six mois, au terme duquel la majorité actuelle n’est pas assurée d’être encore en place, le Parlement grec s’attellera à valider l’engagement pris par le gouvernement Tsipras. Les élections législatives ne sont pas prévues en Grèce avant le second semestre 2019, mais rien n’est garanti : la majorité gouvernementale tient à trois sièges et à une alliance avec un parti souverainiste – ANEL et son leader, Panos Kamenos ministre de la défense – qui, dans d’autres circonstances, aurait déjà hurlé son opposition.

© Théophile Bloudanis

Plus de drapeaux que de manifestants

En janvier et février derniers, ce sont quelques centaines de milliers de manifestants qui s’étaient retrouvés à Thessalonique et à Athènes pour tenter de stopper les tractations en cours. Vendredi et samedi, sur la place Syntagma à Athènes, ils étaient quelques milliers à ne se revendiquer d’aucun parti – si l’on en croit le seul speaker, presque touchant lorsqu’il exhortait la foule à « appeler des amis » pour qu’ils viennent élargir les rangs des manifestants –, à arborer toute la palette des emblèmes nationaux, à entonner tous les hymnes possibles, et, surtout, à déplorer le bradage de la Macédoine.

A court terme, les vainqueurs sont les vendeurs de drapeaux à qui la manifestation a offert une petite alternative à l’absence de la Grèce aux championnats du monde de foot. L’arrestation pour haute-trahison du député d’Aube Dorée – le dénommé Barabaroussis – a quelque chose de rassurant, après qu’il a appelé à la tribune parlementaire à un coup d’état militaire… Enfin, d’un côté comme de l’autre du Lac Prespa, la symétrie des manifestations, sous le prétexte que trop de concessions ont été faites à la nation adverse, est peut-être le meilleur indicateur du bon équilibre de l’accord. L’absence d’arguments chez les souverainistes est patente. Ces arguments sont déclamés dans une telle rage qu’il semblerait que seul le désespoir les fasse encore exister. C’est bien là tout le problème.

Des divisions et du désespoir

Les sondages indiquent que la population grecque serait majoritairement opposée à ces accords (selon les chiffres disponibles  : un peu moins de 70 % de la population et 48 % parmi l’électorat de Syriza). Une frange de cette opposition tient au sentiment que, sous la tutelle des institutions internationales, la Grèce a dû renoncer jusqu’aux symboles qui font son identité. Argument facile à exploiter pour un parti politique tel qu’Aube Dorée, dont on a pu apercevoir les membres les plus éminents lors des cortèges de vendredi et samedi. Mais la droite conservatrice n’est pas en reste, elle qui n’est pas parvenue à faire passer la motion de censure lancée samedi contre le gouvernement d’Alexis Tsipras.

En l’état, côté grec, il demeure compliqué de faire la part entre projet politique et tactiques électorales. L’accord signé dimanche ne vient pas de nulle part. La plupart de ses composantes – à commencer par le recours à une qualification géographique qui accompagne le nom Macédoine – avait obtenu l’aval des gouvernements grecs précédents, déjà engagés dans des pourparlers qu’ils n’ont, eux, jamais menés jusqu’à leur terme.

© Théophile Bloudanis

Des divisions en série

Un des arguments mis en avant par l’opposition conservatrice est l’inquiétude de voir reconnue la langue macédonienne. L’argument est spécieux, pour ne pas dire ridicule : de nombreux documents internationaux et scientifiques évoquent une langue macédonienne – d’ailleurs dans une mosaïque appréciable de dialectes –  bien avant ce week-end. Cette argutie cache mal le fait que l’opposition court après son électorat et cherche à ne pas se faire dépasser sur sa droite. De son côté, le gouvernement peut s’appuyer sur un argument qu’il n’était plus en mesure de mobiliser depuis le référendum de juillet 2015 : l’accord avec la Macédoine, figurant dans son programme électoral, est l’une des rares promesses qu’il aura tenue sans faire de pirouettes.

C’est là que le gouvernement, en s’assumant enfin, crée une suite de césures : chez son allié politique souverainiste, dont la position est de moins en moins claire (ou des plus claires : il ne souhaite pas lâcher son ministère) ; dans les rangs de l’opposition de centre-gauche dont la dirigeante socialiste, Fofi Gennimata, clame son opposition à l’accord, alors que nombreux de ses alliés le soutiennent ; et enfin parmi les franges conservatrices qui peinent à trouver leur place face à une décision que certains ne sont pas loin de juger raisonnables et à l’hystérie qu’elles suscitent chez les autres. En fait, ce que révèle la controverse sur la Macédoine en Grèce, c’est la balkanisation possible de ses forces politiques, mais peut-être, avant tout, la volatilité politique du moment.

Vous reprendrez bien encore une part de liberté ?

Il est coiffé d’une gueule de lion, il porte une lance et un bouclier dans chaque main, il est vêtu d’une culotte. Le torse nu, imberbe, il a chaussé ses sandales façon spartiate. Hercule, ou Achille, attend, tranquille, au feu pour traverser, il est parti de chez lui pour se poster devant le stade de Kallimarmaro – l’enceinte panathénaïque conçue pour accueillir les premiers jeux olympiques modernes en 1896 – et se faire prendre en photo contre quelques pièces. Il se rabattra peut-être sur un autre site si la place est déjà prise par son confrère en evzone. En chemin, longeant les hauteurs du stade creusé dans l’une des collines athéniennes, il passera peut-être devant quelques vieilles voitures. Dans un rayon de six-cents mètres, il y en a au moins trois, deux Lada et une japonaise rouge des années 80. Ces voitures déglinguées pleines d’un fatras indescriptible, avec de vieux meubles en fer attachés au toit, ont l’air d’être à l’abandon, mais elles changent de place régulièrement. Elles sont la propriété d’un homme dont on ne sait pas grand-chose et que l’on ne croise que lorsqu’il se décide à les déplacer.

Hercule passera aussi devant quelques locaux commerciaux inoccupés et d’autres dont la devanture masque mal qu’ils servent de logement à leurs propriétaires. Un couple et leurs trois enfants vivent ainsi au rez-de-chaussée d’un immeuble de l’une de ces petites ruelles adjacentes. La boutique droite sert de lieu de vie, store intérieur baissé ; la boutique gauche, store extérieur en fer, sert d’entrepôt à des appareils électriques ou électroniques en tout genre, utiles à l’activité d’ingénieur mécanique qu’exerce le père de famille, Andrea*. Cette famille ne vit pas mal, mais ses conditions de vie ne s’alignent pas tout à fait sur les standards européens : ils se débrouillent. Hercule et le propriétaire de voiture font comme ils peuvent aussi. Ils bricolent, se fraient un passage, esquivent les obstacles, récupèrent, réparent, entretiennent, négocient, exploitent ce qui est exploitable.

© Théophile Bloudanis

Un jour, j’ai arraché le parechoc avant de la voiture d’Andrea. Déjà détaché, saisi par l’arrière de mon véhicule, le parechoc en plastique s’est littéralement cassé en deux. Dans les premières minutes, à la vue de plaques étrangères Andrea m’a pris pour un diplomate qui tentait de se soustraire à ses responsabilités. Moi, je l’ai pris pour celui qui profitait de cet accrochage pour remettre en ordre une voiture déjà bien usée. Nous avons contacté la police pour un constat. Un premier policier est bien passé dans la rue, mais a continué son chemin. Son collègue est arrivé trois heures plus tard. Nonchalant, avec ce qu’il faut de dédain, il parle au téléphone et quelques fois à nous.

On l’ennuie : s’il fait un constat, il doit en premier lieu verbaliser la voiture lésée, qui n’a pas le droit d’être garée dans une rue pourtant saturée en véhicules stationnés, jamais amendés.  Pour nous convaincre, il met un peu du sien, mais pas très longtemps, les dégâts ne sont pas si importants, le recours à l’assurance pas si nécessaire. Il tente même d’établir un devis des réparations, ponctué de « xero ego » (« qu’est-ce que j’en sais moi ») qui débute à 200 euros et se termine à 1000 euros… Il se retire pour que nous décidions. Les lois existent en Grèce, il faut juste savoir quand et comment, les ajuster aux circonstances, un bricolage d’orfèvre parfois.

© Théophile Bloudanis

Dans un post récent, à l’occasion de la journée mondiale sans tabac, Stavros Théodorakis – ancien journaliste, député au parlement, fondateur du parti politique To Potami – déplore que la loi antitabac grecque n’ait eu pour ainsi dire aucun effet. Ce n’est pas tout à fait vrai : dans les services de soins intensifs, personne n’ose fumer, contrairement aux tavernes, aux cafés et à de nombreux lieux de travail. Théodorakis dénombre pas moins de sept lois complémentaires en la matière entre 2010 et 2017, sans efficacité aucune. Les exemples se démultiplient au quotidien – le port du casque, de la ceinture – et s’étendent jusque dans les parcelles les plus reculées des services publics. Des courriers envoyés, obligatoires, restent sans réponse, voire n’ont jamais été ouverts. Alors que le gouvernement actuel – et c’est à mettre à son crédit – a décrété que, même sans numéro d’assurances sociales (AMKA), tout individu devait être pris en charge dans les hôpitaux publics, on refuse l’accès au soin à des migrants sans assurance. Certains négocient et, avec un peu de chance, obtiennent ce à quoi ils ont droit, d’autres se heurtent à des refus et se rabattent sur les dispensaires des municipalités ou des ONG.

© Théophile Bloudanis

Va-t-on nier que l’organisation du pays laisser à désirer ? Certainement pas. Mais la société grecque est, avec tous ses défauts, une liste infinie de libertés : celle de tout négocier, de théoriser sur rien, de dépasser par la droite, de ne pas payer, de payer, de passer au rouge, de contrôler le voisin, d’être responsable, de respecter les aînés, de se soustraire au contrôle, d’exiger, de se croire important, d’employer au noir, d’ignorer les voisins, d’étaler sa terrasse sans autorisation, d’employer des jardiniers dans une institution qui ne compte pas de jardin, celle de gueuler, de ne pas contrôler, de faire payer l’accès, de faire attendre, de jurer tout le temps, de soigner le paysage, d’être nazi, d’avoir une double comptabilité, de privatiser un espace public, de remettre à demain, d’aider sans compter, de compter sans aider, d’entreprendre, de rouler au milieu de la route, de virer son personnel du jour au lendemain, d’être anarchiste, d’aimer le kitch, de soigner gratuitement, de ne pas soigner sans un dessous-table, de ne boire que de l’eau au restaurant, de se dire religieux sans aller à l’église, d’être étudiant une vie entière, de prendre un air concerné sur un sujet qu’on ne connaît pas, de brûler des déchets à l’air libre, de laisser les enfants dehors jouer tard le soir, de fumer partout ou presque, de terminer avant délai, d’ouvrir au public des espaces privés, de ne rien faire, de ne jamais arrêter de faire, d’astreindre ses employés à des journées de 12 heures, d’acheter des paquets de mouchoir à la dame dont le métier est de les vendre sur les terrasses, d’ignorer cette dame, de travailler au noir pour compléter sa retraite, de ne pas venir, de diviser le travail jusqu’à l’absurde, de concentrer le travail jusqu’à l’absurde, de rester attablé des heures autour d’un café à 2,50 euros, de ne pas ouvrir son commerce, de le garder ouvert toute la nuit, de piquer dans la caisse, de pallier l’incompétence de son collègue, d’être aussi incompétent que lui, d’être sérieux, très sérieux, trop sérieux, de sauver de la noyade, de se résigner, de se plaindre, de résister, de maugréer, d’oublier.

© Théophile Bloudanis

La société grecque est bricolée au quotidien. Noyée sous un tas de bric et de broc, elle suscite de l’agacement, de l’effroi, de la résignation, et beaucoup de ricanements. On les entend ces rires condescendants qui viennent du Nord. La figure implicite du métèque que l’on utilise avec une ignorance que trahissent des qualificatifs approximatifs, souvent faux. « C’est la Méditerranée, là-bas » me dit un taxi lausannois ; un journaliste sportif souligne « le caractère latin » des joueurs d’une équipe grecque… Le sud, la Mafia, Beyrouth, les combines, Rome, la corruption, Athènes : le champ lexical est tout de même restreint pour l’espace géographique qu’il est censé décrire. Confortées par le capharnaüm grec, encouragées par les stéréotypes, pas empêchées par l’UE, incitées par leurs gouvernements, de trop nombreuses multinationales – de l’armement, de l’ingénierie civile, pharmaceutiques, des banques – sont venues exploiter ce qui était exploitable. En fait, l’histoire de la Grèce, ces dix dernières années, ce n’est pas qu’une histoire nationale. C’est l’histoire d’une Europe croulant sous les moyens et la liberté, qui ne savait pas quoi en faire et qui en a confié la gestion aux acteurs les moins responsables.

* Prénom d’emprunt

Socrate en trottinette

En introduction de ses deux études sur « l’art de faire », Michel de Certeau souligne une particularité du grec moderne, où le terme générique pour définir les moyens de transport (de marchandises ou de personnes) se disent « metaphora » : se mouvoir offre la possibilité de créer des liens, de dégager du sens, de vivre des expériences qui ne sont pas sur le plan et préfigurent toujours la possibilité d’une métaphore, d’un détournement. La langue grecque abonde d’exemples de ce genre : le « fournisseur » peut se traduire ainsi par promitheutis – προμηθευτής – qui se prononce « promitheftìs ». Lorsque le boulanger n’a plus de farine, il appelle en quelque sorte Prométhée.

Pythagore et son chien

Quelques connaissances de base en étymologie peuvent permettre de saisir au vol certains mots et, sans parler le grec, d’en comprendre le sens. Xenophon Zolotas, gouverneur de la banque de Grèce entre 1944 et 1945, puis de 1955 à 1967, s’essaya très officiellement le 26 septembre 1957 à illustrer ce point dans un discours qu’il tint en clôture de la conférence annuelle de la Banque mondiale. Si les déterminants, les propositions, et les pronoms qu’il utilise dans ce discours sont anglais, tous les termes – verbes, substantifs, adjectifs – sont des termes utilisés en grec et viennent du grec ancien. Il conclut son discours par cette phrase (que je vous laisse traduire pour vérifier votre niveau) : “I apologize for having tyrannized you with my Hellenic phraseology. In my epilogue I emphasize my eulogy to the philoxenous autochthons of this cosmopolitan metropolis and my encomium to you Kyrie, the stenographers”*.

Avant les temples, le paysage, et la lumière, la langue est certainement le vecteur le plus puissant qui entretient l’idée que Grèce moderne et antique ont quelque chose en commun. Ses noms propres aussi : dans tout le pays, outre Xénophon devenu banquier, on peut croiser Pythagore le gardien de plage accompagné de son berger allemand, Euripide dont les boulettes de viande n’ont pas leurs pareilles, Socrate, quatre ans, qui fait de la trottinette, ou Antigone devenue caissière en hypermarché.

© Théophile Bloudanis

Ces mélanges de genre ont leur charme. Les figures d’un répertoire millénaire rejoignent le quotidien, perdent un peu en superbe, et se noient dans la banalité. On pourrait penser ainsi que la langue grecque hante encore les modernes, malheureusement elle n’est que la jauge permettant de saisir la distance qui rend les idéaux antiques tout juste visibles.

Un trafic de médicaments

J’enquête sur les structures dites solidaires mises en place depuis 2011-2012, en particulier autour de la distribution de médicaments. Ces structures colmatent d’autres brèches que celles de la crise et de la cure d’austérité. Une actualité tragique vient le confirmer.

Au début du mois de mai, la police financière a mis au jour un trafic de traitements anticancéreux à l’hôpital public général de Laïko, non loin du centre d’Athènes : en dépit du système de prescription électronique censé permettre un meilleur contrôle dans la distribution des médicaments, il s’avère que des chimiothérapies ont été détournées des patients pour intégrer un circuit d’exportation illégale en Suisse, en France et en Allemagne. Les autorités allemandes ont alerté leurs homologues grecs qui ont, alors, commencé à enquêter.

Ce genre de trafic a gagné en importance depuis que les prix des médicaments ont baissé en Grèce – les pouvoirs publics négocient chaque année des rabais avec les compagnies pharmaceutiques – les rendant très attractifs à l’exportation. La pénurie ainsi créée a conduit l’hôpital Laïko à demander l’aide d’un des dispensaires solidaires d’Athènes les mieux dotés et organisés, le Metropolitiko. Un communiqué de presse nous apprend la stupéfaction du dispensaire qui a gratuitement livré à l’hôpital Laïko en 2016 et 2017 respectivement pour plus de 217’000 et 64’000 euros en chimiothérapie, en pensant répondre à une pénurie liée à des problèmes budgétaires et aux besoins des patients…

© Théophile Bloudanis

La méfiance comme lien social.

Le scandale de ce trafic de médicaments tient au fait que patients et administration publique ont été abusés. Mais il tient aussi au fait que la chaîne de confiance qui fonde une initiative solidaire comme le Metropolitiko a été bafouée. Pour comprendre l’exacte ampleur de la chose, un détour anthropologique peut s’avérer utile.

L’administration grecque est presque devenue un cas d’école en anthropologie, par les travaux de Michael Herzfeld. Celui-ci décrit comment l’indifférence des bureaucrates, leur lenteur et leur incapacité à prendre des décisions entraînent les citoyens à s’en remettre à eux comme un croyant s’en remet à son dieu. Ils attendraient, résignés et un peu crédules, le geste divin. Herzfeld parle à ce sujet de « théodicée séculière », et démontre que l’autorité bureaucratique – de toute bureaucratie – est portée par un fond culturel qui l’éloigne de l’idéal légal-rationnel à laquelle on l’attache ordinairement, grâce à Max Weber.

Haut-fourneau ou usine à gaz ? © Théophile Bloudanis

Toutefois, face à cette inertie, les citoyens marquent leur défiance et, en réponse, cherchent à réagir par quelques tactiques. Ils ne sont pas que des « idiots culturels » s’en remettant à une logique qui les dépasse. Dans l’univers des soins, on peut observer au quotidien qu’une hospitalisation entraîne dans l’entourage du malade la mise en place d’une longue chaîne téléphonique afin de s’assurer auprès d’autres médecins que le service en question soit digne de confiance et d’inscrire le malade dans une chaîne d’interconnaissance. Ces coups de téléphone ne servent parfois à rien – comme partout ailleurs, on peut ne pas connaître son médecin et être très bien pris en charge –  mais ils disent quelque chose de l’inquiétude, de la méfiance surtout, qui caractérisent le lien social en Grèce et tendent à reproduire une logique clanique.

©Théophile Bloudanis

Le désarroi que l’on éprouve face au trafic de médicaments et la manière dont le Metropolitiko en a été victime, provient du fait que cet événement renforce l’idée que les « gens »  auraient raison d’être méfiants, de chercher des appuis, de solliciter des services et, dès lors, d’offrir leur redevabilité (en plus d’éventuels quelques dessous-de-tables). Il laisse également sous-entendre que toute initiative, même solidaire, ne peut échapper au« système », à ses lacunes et aux dérives qu’elles permettent. On peut bien invoquer la langue des anciens, on peut déclarer sa flamme au pays, prier Socrate de revenir. Mais ce dernier est parti en trottinette, et il est tombé.

Photos par Théophile Bloudanis

* Je suis redevable à Roza Perakis de m’avoir mis sur la piste de ce texte.