Le poison et le remède

Tout ceci n’a rien d’anthropologique : en Grèce, on peut avoir l’impression assez persistante qu’une certaine gravité se dégage de l’expression des gens dans la rue. Le visage fermé, la mine impassible, une tenue de corps figée – mais pas rigide – une parole économe, un peu brusque et, surtout, un regard sévère. Il y a quelque chose de très rentré et de très affirmé, d’où se dégage une expression dramatique, intense, pleine de contraste. Cet air a quelque chose d’intimidant pour celui qui n’est pas du coin ou celui qui, comme moi, parlant un mauvais grec, se montre hésitant dans la prise de contact. Face à tant de tenue, le respect confine à la déférence.

© Théophile Bloudanis

L’été grec

Dans L’été grec, Jacques Lacarrière raconte la Grèce (et déclame tout l’amour qu’il lui voue) à partir de cette tenue dont il mesure l’ampleur en l’associant – encore une fois – aux gloires de l’Antiquité. Le texte est remarquable, mais sa lecture pénible, tant l’auteur porte aux nues ses interlocuteurs que s’il ne distingue chez eux la marque d’un antique souvenir.

Cet amour peut se transformer en mépris. Par exemple, lorsque Lacarrière évoque avec une certaine condescendance la petite bourgeoisie grecque en l’associant à une famille obèse – un père, une mère et leur fils – se bourrant du sucre dont regorgent les pâtisseries méditerranéennes. Il oublie alors sa philosophie et sa mythologie pour se faire épigénéticien en ramenant cette pauvre famille à « tous les chromosomes [que] doivent contenir des gènes eux-mêmes obèses à force d’être gavés comme des oies humaines » (p. 207, coll. Terre humaine, Poche). Ce dédain de la part d’un auteur déclarant sa flamme à une contrée où évoluent tant des spécimens qu’il exècre, n’est pas anecdotique. Il est même au centre d’un clivage que l’on retrouve en Grèce, bien avant que sa dette n’échappe des mains de ceux censés la gérer.

© Théophile Bloudanis

Une génération d’artiste

Dès les années 1920, la Grèce a connu une génération d’artistes prise en étau entre les derniers soubresauts de la lutte pour l’indépendance du pays face aux Ottomans et les luttes à venir, celles de l’instauration d’un régime démocratique, de la deuxième guerre mondiale, mais aussi de la famine des années 41-42, de la guerre civile, puis de la résistance à la dictature.

Cette génération où l’on rencontre des poètes, Séféris et Elytis, prix Nobel de littérature à quinze ans d’intervalle, mais aussi Yannis Ritsos, a précisément œuvré à définir la « grécitude » moderne, en la détachant du réflexe qui se contentait de reproduire en moins bien ce que les anciens avaient défini en matière d’art. Il fallait se lever contre cette tendance qui se complaisait dans un néo-classicisme mou et académique qui, notamment, fit ériger dans Athènes des édifices sans grande valeur ; l’équivalent architectural des pâtisseries douçâtres que moque Lacarrière (ou des décors des restaurants grecs du quartier latin à Paris, les déclinaisons sont multiples).

La Grèce apparaît ainsi comme scindée. D’une part, on y travaille à faire fructifier son héritage et à l’envisager avec un esprit critique, voire ironique. La meilleure des illustrations en est la peinture de Tsarouchis, contemporain de Séféris. D’autre part, en bons rentiers, on se pavane dans le kitsch d’une mythologie réduite à bien peu de choses et qui dédouanerait d’à peu près tout. Ces deux faces sont pourtant liées. Comment comprendre cette association en évitant tour à tour déférence et mépris ? Quelqu’un m’a suggéré une piste.

©Théophile Bloudanis

Costas

Costas Kokossis est natif d’Athènes. Il est l’un des coordinateurs du KIFA, l’une des pharmacies sociales et solidaires d’Athènes. Il n’est pas pharmacien. Désormais à la retraite, il était diplomate, et il est écrivain – comme Séféris qui, longtemps, était détaché à l’ambassade grecque de Londres. Costas a occupé son premier poste d’ambassadeur aux Etats-Unis, assurant un peu par hasard l’intérim, pendant la crise de 1996 durant laquelle Grèce et Turquie sont presque entrées en guerre, se disputant les îlots d’Imia (au cœur de nouvelles tensions, tout récemment). Je ne connais pour ainsi dire pas Costas, je l’ai rencontré trois fois depuis que je travaille en Grèce, mais je le tiens en grande estime.

Pas tellement pour les hautes fonctions qu’il a occupées, dont il se garde bien de se gargariser. La description de son quotidien d’ambassadeur confirme qu’il faut toujours se méfier des diplomates qui soulignent l’importance de leur rôle. Il y a des postes exigeants – celui qu’il a occupé en Albanie en était un – et d’autres qui s’avèrent plus tranquilles, oisifs ou ennuyeux. Il raconte avec la même ironie son année passée en Suisse pour parfaire ses études, où il a vécu très chichement. Arrivé avec 5000 frs en poche, il pensait pouvoir y étudier pendant 2 ou 3 ans. Il se marre en y repensant.

En poste en République Tchèque, Costas s’est intéressé aux descendants d’enfants de partisans grecs qui, à la sortie de la guerre civile, ont été envoyés dans les pays du bloc soviétique, confiés à des familles d’accueil afin de leur assurer un « meilleur » avenir que celui qui s’ouvrait après la défaite de leurs pères. Des personnes qui avaient la Grèce dans leurs noms et dans leurs histoires, mais qui n’avaient jamais vu la mer. Le Long voyage d’Achille raconte ses trajectoires scindées, sinueuses, pleines de lacunes et de failles que Costas a reconstituées à force d’entretiens et de rencontres.

© Théophile Bloudanis (cette photo ne représente pas Costas)

La mithridatisation

Costas cherche aussi quelque chose qui lui échappe. Il fait partie de ceux qui ont pensé que la crise offrait une opportunité pour un changement en profondeur. Rien n’a bougé ou si peu. Un chiffre suffit à évaluer l’ampleur de sa déception. Au précédent trimestre, les ventes de véhicules neufs ont encore augmenté en Grèce. « D’où vient l’argent ? » demande-t-il sans attendre de réponse. Il continue : les serveurs engagés sur un contrat à temps partiel, travaillant dans les faits à temps plein mais malgré tout payés à mi-temps. La génération « 600 euros » du début de la crise est tombée à « 400 euros », voire beaucoup plus bas.

Assis au desk du KIFA, recevant les téléphones pour des rendez-vous ou des informations, il est cordial et malin en même temps. Il doit trier entre les personnes – des migrants le plus souvent – qui n’ont pas d’accès aux soins, et celles qui, au bénéfice d’un accès aux hôpitaux publics, espèrent éviter une longue attente. Après avoir raccroché, avec un certain désarroi, il me souffle que, de Suisse, je ne peux pas comprendre. J’aimerais lui objecter que si. La société grecque n’est pas malade, me dit-il, elle s’est habituée au poison. Ça porte un nom d’ailleurs, la « mithridatisation », le processus qui consiste à se désensibiliser des effets d’un toxique en s’en injectant des doses régulières et croissantes. Le poison devient remède, et réciproquement.

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel est anthropologue, titulaire d'un doctorat obtenu à l'Université de Lausanne et à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Il est spécialiste de questions liées à la santé et à la médecine. (Photo: Olivier Maire)

4 réponses à “Le poison et le remède

  1. Jacques Lacarrière… L’un des pionniers de ce désastreux “philhéllénisme” français de l’après-guerre, paternaliste, imbu de sa supériorité sur ceux et celles dont on vante les origines antiques, mais qu’on repousse des qu’ils bouffent trop de rahat loukoum… Un auteur exceptionnel a part ça, as’tu lu ses passages sur les moines de l’Athos? Oui, déroutante, cette Gréce… Dans la société des “étrangers” qui y estivent régulièrement, on trouve de véritables amoureux des Grecs, qui, comme s’il s’agissait de femmes capricieuses, leur pardonnent tous leurs travers… Les Grecs eux-mêmes ont intégré ces vagues de philhéllénisme: De celui du 19e, ils ont retiré la conviction profonde qu’ils sont les déscendants en ligne directe de Périclès et d’Alexandre (cf la question macédonienne)… On leur devrait tout, même la remise de leur dette… Nous sommes d’ailleurs le seul pays au monde qui sépare l’humanité en deux parties: philhéllènes et mishéllènes: imaginerait-on la Suisse distinguer des philhelvètes et des mishelvètes?

  2. Pourquoi commences tu ton article en affirmant que cela n’est pas anthropologique ?
    Je ne suis pas anthropologue, je suis, lointainement, géographe.
    Du coup, cette entrée en matière m’interpelle.A mon sens, ta vision est parfaitement celle d’un anthropologue. Je comprendrais si tu annonçais que ton article n’est pas déterministe. Mais non anthropologiste ? Vraiment ?

    1. Le premier paragraphe n’est pas anthropologique. Basé sur des impressions – bien réelles – qui ne peuvent pas être généralisées. La suite, oui, tu as raison.

  3. Bonjour Yannis
    Très beaux articles et analyses. Merci!
    Pour participer aux différents points de vue, je dirais tout d’abord en tant que « politologue » que c’est une question d’habitus qui s’est développé dans les années 80-90 période post-adhésion à l’union europenne où la perception, le sens et l’utilisation de la manne financière communautaire a été bien mal comprise – comme un puits sans fond – et détournée à des fins personnelles sans véritable contrôle national ou bruxellois. Pour des raisons géopolitiques et historiques, la Grèce a été arrimé au bloc occidental : on a fermé les yeux sur beaucoup de choses et le pays a aussi dû rattraper un « retard » en seulement quelques décennies. Ensuite, je ne généraliserai pas sur le comportement des grecs après la crise : il y a ceux quiaujourdhui comme hier payaient leurs impôts et ne louvoyaient pas. En grande partie, ils se maintiennent ; ceux qui ont appris de la crise et équilibrent leur comportement et leurs comptes – certes comme ils le peuvent ; et ceux qui malheureusement n’ont toujours rien compris. Ce sont aussi les plus visibles – comme dans les années 90…. encore merci pour ces analyses que je suivrais désormais avec attention. Amitiés. Sophia

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