La Grèce et ses îles, tout un système

Les petits plats, la façon dont ils sont servis, et la gastronomie ; un nouveau concept de matelas dont la matière première sont les algues de la mer Egée, des ustensiles pour salle de bain, des vélos en bois, tout ça produit par une marque en vogue dans les quartiers chics ; des incubateurs de start-up pour coller mimétiquement à un modèle lui aussi à la mode. J’ai bien peur que ces critères, auxquels recourt Richard Werly pour dresser le bilan de la Grèce d’août 2018, ne peuvent logiquement conduire qu’à des conclusions tièdes, moroses en fait. La crise financière a-t-elle changé la société des Grecs restés au pays ? On ne le sait que trop bien : non.

Le tissu économique ne s’est pas développé. Il est encore cet archipel de petits commerces, de petites entreprises offrant principalement des services. Les salaires, déjà bas avant 2009, sont encore plus bas. Le fait est qu’il est faux de réduire la Grèce et les Grecs à une quelconque passivité : la force d’inertie de la société grecque ne tient pas à un trait culturel ou à une « mentalité », elle ne résulte pas de l’indolence ambiante, notion qui décrit mieux l’état d’esprit des vacanciers que les journées interminables de celles et ceux qui les servent. Le problème grec est systémique et aisément identifiable. Tellement identifiable d’ailleurs que tout le monde en parle, mais à force plus personne n’écoute… Essayons tout de même.

© Théophile Bloudanis

La société civile grecque – les associations, les actions bénévoles, les ONG locales – est réputée faible. En 2010, un rapport de la Commission européenne avait estimé à 1% du PIB le volume du travail bénévole contre une moyenne de 4 % dans les pays d’Europe du Nord. Le constat est connu depuis au moins la fin des années 90, mais les pouvoirs publics ont attendu le début des années 2000 pour tenter d’infléchir la tendance. Sous l’auspice de l’ONU, mais surtout lors des jeux olympiques de 2004, différentes campagnes de promotion ont été lancées en faveur de l’engagement bénévole et associatif. La qualité et la durabilité de leur succès furent toutes relatives.

Comme le mentionne l’anthropologue Katerina Rozakou, une des caractéristiques les plus saillantes du monde associatif grec a trait aux scandales. En 2013, par exemple, les responsables de la Croix-Rouge grecque se sont retrouvés au cœur d’une affaire de corruption et de détournement de fonds. Des licenciements ont été prononcés et l’hôpital Henry-Dunant géré par l’organisation est alors passé en main privée. Les bénévoles, eux, en sont venus à incarner une drôle de figure, celles des dindons travaillant pour et à la place de ceux qui étaient payés pour le faire. La section grecque de l’UNICEF traverse le même genre de turbulences en ce moment.

Ce genre de dérive ne concerne pas uniquement le secteur associatif mais aussi le parapublic. L’une des affaires – parmi tant d’autres – du moment implique une figure de la droite, ancien ministre de la santé entre 2013 et 2014, Antonis Georgiadis, suspecté d’avoir financé des postes de conseillers personnels avec des fonds destinés au Centre hellénique de contrôle des maladies et de prévention (KEELPNO). Ce genre d’affaire est souvent accompagné d’attaques et de contre-attaques où les parties en présence s’accusent mutuellement des mêmes maux (détournement, corruption, abus en tout genre). L’anathème en Grèce est une habitude, presque un moyen de communication, avec pour conséquence d’entretenir la méfiance à l’égard de tout organisme touchant des subventions.

© Théophile Bloudanis

Lorsque des particuliers lancent ainsi leur propre association, ils le font avec prudence. D’une part, le recrutement des membres et, surtout des cadres, se fait souvent par cooptation : l’honnêteté se garantit par l’interconnaissance. D’autre part – et ceci est particulièrement visible dans les structures de santé solidaires montées durant la crise – l’on s’efforce autant que possible de minimiser les dons directs en espèces (recevoir des médicaments plutôt que l’argent pour les acheter semble préférable). L’ouverture de comptes en banque s’est souvent faite sur le tard, et les responsables n’hésitent jamais à rappeler que les sommes y sont la plupart du temps minimes. Cette manière de procéder empêche précisément la constitution d’un réseau solide, coordonné, et couvrant l’entier du pays. Elle reproduit presque les biais contre lesquels elle se construit. On retrouve la logique du clan, pas dans le but de s’accaparer un bien public ou le maîtriser mais, au contraire, pour se prémunir de ce danger.

Dans les Cyclades ou le Dodécanèse, la beauté du voyage d’une île à l’autre tient à la découverte d’un monde à chaque fois particulier. Ce n’est pas une minauderie touristique, l’insularité s’éprouve très concrètement. Quitter une île pour sa voisine, c’est marquer une coupure nette : l’ambiance, le paysage, les gens ne sont jamais complètement pareils. Les choix, l’organisation sociale, les orientations politiques ou économiques, non plus. Et tout ceci se ressent d’autant plus fortement que la frontière entre les îles n’est pas arbitraire, elle est topographique, définie par les éléments qui forgent les particularismes revendiqués haut et fort par les insulaires. L’heure que dure une traversée de bateau, sa lenteur, même accélérée à coup de turbines toujours plus sophistiquées, n’a pas d’équivalent sur le continent.

© Théophile Bloudanis

Une île reste une île, toujours susceptible d’être isolée. La société grecque s’est en quelque sorte calquée sur cette topographie particulière. Cette structure en archipel ne rend pas impossible la communication et la coordination, elle la complique. L’unité manque, les systèmes et sous-systèmes se multiplient, les possibilités de s’affranchir des autres sont nombreuses et, même avec les meilleures intentions du monde, pour ne pas perdre le contrôle de son projet, il faut à son tour participer à cette fragmentation sans fin, se penser en île. En ce sens, la passivité grecque n’est ni un trait culturel, ni une cause. Elle est le symptôme d’un système social distendu, troué, en partie détricoté, qui a fait le bonheur et le pouvoir de ceux qui, il n’y a pas si longtemps que cela, ont tenu entre leurs mains les moyens considérables – les subsides européens de l’avant-crise – qui auraient pu conduire au changement.

Comment un événement peut-il durer dix ans (voire plus) ?

« Nous avons devant nous un mandat de quatre ans qui ne sera pas facile, mais nous voulons qu’il soit productif et créatif (…) », le 16 octobre 2009, lorsque le premier ministre socialiste grec à peine élu, Georges Papandreou, s’adresse aux citoyens pour leur annoncer que le déficit public était au moins deux fois plus élevé que ne l’avait déclaré le gouvernement précédent – avec pourtant l’appui des statistiques officielles – l’on ne savait pas encore que neuf ans plus tard la Grèce ajouterait la crise à son iconographie nationale. Les plans d’aide à répétition, les rebondissements incessants, et les mesures d’austérité (de réajustements structurels, si l’on utilise la terminologie de l’Union Européenne) ont fini d’ancrer l’idée que la Grèce était un pays en crise. Depuis bientôt dix ans. La particularité de ce processus est qu’en dépit de sa longueur et de déclarations hâtives il reste d’actualité (même s’il a un peu perdu de son intérêt médiatique).

Eric Fassin et Alban Bensa, dans un texte qui a fait date en sciences sociales, ont donné une définition de l’événement qu’il est possible de résumer de la façon suivante : l’avènement d’un phénomène imprévu (ce qui ne veut pas dire imprévisible), exigeant un travail de mise en sens et la création de catégories nouvelles ou, au moins, renouvelées. Ce qui caractérise donc l’événement, ce sont à la fois le trouble créé par un fait inédit – à des intensités bien sûr variables – et les lectures qu’on y appose, forcément tâtonnantes et approximatives. Tout au long de ces dix ans, suivant cette acception, la « crise grecque » semble ne jamais vraiment avoir cessé d’être un événement.

© Théophile Bloudanis

A mesure que le mouvement enclenché en 2009 allait entraîner des conséquences durables à tous les échelons de la société, les récits se sont multipliés pour tenter de saisir la nature de ce processus, ses causes et ses conséquences. C’est ainsi que ladite « crise » a ouvert comme une énigme et des pistes nombreuses, souvent peu complémentaires. Un indice de cette volatilité sémantique est apparu très tôt dans les mobilisations contre les premières mesures d’austérité.

Par exemple, les opposants rassemblés un peu partout en Grèce à la suite des premières mesures imposées par les institutions européennes, étaient en fait scindés – au moins – en deux camps. La sociologue grecque Marylena Simiti a mis en perspective cette scission dans son analyse de l’occupation de la place Syntagma, au centre d’Athènes, en 2011. Le haut de la place était occupé par une mouvance abordant la crise au prisme d’un certain nationalisme, accusant le gouvernement de traîtrise et la classe politique de céder le pays aux forces étrangères, jalouses de l’indépendance grecque. Le bas de la place était le lieu de ralliement de collectifs internationalistes et altermondialistes, qui contestaient ces mêmes institutions pour le motif qu’elles faisaient de la Grèce un laboratoire du néolibéralisme. Ils militaient pour l’instauration d’un système avec plus de démocratie et, surtout, davantage de justice sociale.

© Théophile Bloudanis

Au même moment, on assistait à des scissions d’un autre genre entre intellectuels. La controverse s’est notamment développée autour de la notion d’exception. C’est l’anthropologue Athina Athanassiou qui a ouvert les feux. Selon elle, le recours au terme de « crise » a créé de toute pièce un sentiment d’urgence. Cette urgence aurait servi à légitimer le contournement des instances démocratiques grecques dans la mise en place des politiques dites d’ajustement – la démocratie exige du temps, la gravité de la situation aurait montré que l’on ne l’avait pas. L’événement de la crise grecque tient ainsi pour Athanassiou au transfert précisément exceptionnel de pouvoir, de l’échelon national vers celui supranational. Ce transfert aurait fait perdre aux citoyens grecs toute emprise sur leur devenir.

Un autre raisonnement s’est construit autour de la notion d’exception suivant l’idée que la Grèce offrait littéralement des conditions particulières pour en faire un foyer de résistance, point de départ d’un renouveau social et politique sans frontière et révolutionnaire. Ce discours n’a pas été sans effet, pas complètement dans la ligne du projet. Lorsque on quitte le quartier central et riche de Kolonaki, par la rue Prassa, piétonne, pour passer derrière le Mont Lycabette surgissent progressivement des rues d’immeubles décatis, voire franchement abîmés. Un ancien lycée a été transformé en foyer d’accueil pour les migrants. On descend alors vers le quartier d’Exarcheia où l’on croise des représentants de la jeunesse venu d’Europe du nord pour s’affranchir de quelques conventions parentales, suivant ainsi une formation (une expérience ? A quelle fin ?) pour laquelle, il y a quelques années encore, ils seraient allés à Berlin. Athènes devient une intersection dont la place Exarcheia est le centre. Diverses figures sont, en effet, susceptibles de s’y côtoyer, voire de s’y rencontrer : les migrants égarés peuvent rencontrer et espérer un soutien de jeunes interpellés par leur sort, sous l’œil bienveillant d’un touriste rouge de soleil, dissimulant mal, sous son t-shirt un peu trop ample, la banane dans laquelle il protège ses biens et qui attire les regards des plus malins, mais plus pauvres que lui.

© Théophile Bloudanis

De là à estimer qu’Athènes vit un début de gentrification il y a un pas que l’on franchit sans crainte. Les débuts de ce processus ont quelque chose de plaisant, en mettant en contact des franges de population qui, bientôt, finiront par s’éviter. L’une finira bien par prendre le pas sur les autres, mais il est difficile de savoir laquelle et dans quelles conditions. Aux jeunes font face des commerçants en provenance d’Asie, de Chine en particulier, qui en investissant 250’000 Euros pour acquérir un bien immobilier – que certains visitent et évaluent à peine – obtiennent leur golden visa et la licence pour exercer en Grèce. Mais, en cet instant, Athènes et la Grèce vivent en suspension, précisément parce qu’on s’y établit pour défendre des points-de-vues ou des projets diamétralement opposés, à chaque fois de façon plausible.

Il y a ici et là de l’illusion, et des rapports de force déséquilibrés, mais la Grèce n’a jamais été avare en la matière. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, avant même la crise, elle était déjà presque un genre littéraire en soi. Les rayons des librairies abondent d’ouvrages qui lui rendent hommage, l’expliquent, ou la critiquent de façon radicale. Comme si chacun de ces registres était un moyen de mieux faire exister un pays dont l’identité et le projet sont mal établis. La crise n’a en fait que renforcé ce mouvement. Le mandat de Papandréou aura cessé plus tôt que prévu. Il aura bien incité la production et la créativité mais pas sous la forme qu’il devait avoir en tête au mois d’octobre 2009. La Grèce n’est pas vraiment une énigme, elle est un événement dont on est nombreux à chercher le sens.

Le médicament, ciment démocratique ? Aperçu d’un petit commerce et de quelques brèches

Athènes offre de nombreux espaces de mixité sociale. Cette mixité ne fait bien entendu pas disparaître les hiérarchies. Un même immeuble peut ainsi reproduire assez fidèlement la pyramide des richesses. A moitié sous terre, encavés dans le relief capricieux de la ville, les « demis-sous-sols » sont nombreux, loués ou achetés par des gens qui, en dépit de leurs moyens limités, vivent au cœur de quartiers centraux, animés, et entretenus. Ces appartements ne sont pas tout à fait des caves, ils offrent comme seule vue extérieure les jambes et les pieds des passants à travers des lucarnes – des impostes, à l’intérieur – protégées par des barreaux ou des stores, la plupart du temps baissés. Plus vous montez dans les immeubles, plus la vue se dégage sur les collines d’Athènes et ses damiers urbains. Plus les prix au mètre carré augmentent, aussi. Aux demis-sous-sols s’opposent les « retirés », ces sortes de pavillons – où l’on peut cuire en plein été si l’isolation a été mal conçue – posés sur les sommets des immeubles.

© Théophile Bloudanis

C’est ainsi que chaque matin un haut-fonctionnaire, une avocate, un médecin ou une architecte peut croiser, assis sur les marches à l’entrée du hall, son voisin retraité précaire ou chômeur de longue durée. Sur leur temps libre, les propriétaires du haut quitteront le sommet de leurs immeubles pour en gagner les semis-bas-fonds le temps d’une coupe de cheveux et d’un soin prodigué par leurs voisins moins nantis, contre de modestes honoraires ou un petit rabais sur le loyer mensuel. Ils pourront aussi faire monter leurs locataires pour un peu de ménage ou pour quelques réparations. Ils leur apporteront à manger, feront jouer leur réseau en cas de coup dur. Cette proximité et ces échanges ne sont pas étrangers au maintien d’une forme d’entraide dont le statut est difficile à déterminer. On ne sait pas s’il renvoie à une forme de paternalisme, de charité ou de solidarité. Si le néologisme ne sonnait pas aussi mal, on opterait pour le nom de « solicharité ».

Un manque de médicaments ?

 Cette ligne floue de démarcation entre des mondes distincts se dessine à tous les niveaux de la société grecque. Pour aller de chez moi à l’une des pharmacies sociales, je traverse ainsi les rues commerçantes du centre-ville. Je passe devant une suite de terrasses ouvertes presque toute l’année, où l’on sert des plats copieux dont une partie non négligeable du contenu ne sera jamais mâché par personne. Les restes seront jetés. Quelques heures plus tard, je quitte un lieu où tant bien que mal l’on a distribué des restes de tablettes de médicaments en répondant parfois entièrement aux besoins thérapeutiques de patients, parfois partiellement. La Grèce continue à cultiver l’abondance dans sa cuisine et il est compliqué de dire que le pays manque structurellement de médicaments. Il y a bien des lacunes, mais celles-ci résultent d’une multiplicité de facteurs, et les conséquences de la crise n’en sont qu’un parmi d’autres.

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La Grèce est l’un des pays de l’OCDE où le nombre de pharmacies est le plus élevé (96 pharmacies pour 100’000 habitants en 2016, contre 24 en Allemagne). Il est également un des pays où il est possible d’obtenir facilement des médicaments sous ordonnance – en particulier des antibiotiques – sans prescription médicale. Le pays est l’un des plus exposés au risque de résistance bactérienne. La sur-médication en Grèce a été pourtant un des leviers qui a permis au plus fort de la crise de pallier aux carences médicamenteuses dans les hôpitaux publics.

Des problèmes logistiques

Dans les entrepôts où sont stockés les médicaments récupérés pour être distribués aux populations vulnérables, le problème tient à leur acheminement aux patients qui en ont besoin. Le circuit est complexe, les obstacles peuvent être nombreux. Une association montée par de jeunes ingénieurs issus du Polytechnique, Givmed, travaille ainsi à mettre en contact les différentes structures qui distribuent gratuitement des médicaments à des patients (moyennant le contrôle de l’ordonnance par des pharmaciens agréés). Ils le font via une application qu’ils ont créée et qui permet à ces organismes de lister les médicaments qui leur manquent et ceux qu’ils sont prêts à donner. Selon leur estimation, plus de 34 millions de boîtes de médicaments expireraient chaque année en Grèce rien que dans les foyers. Ces restes – plus massifs si on y inclut les invendus des pharmacies ou des grossistes – ne s’expliquent pas uniquement par le fait que les patients ne suivent pas la posologie des nombreux médicaments qui leur sont prescrits, guérissent ou décèdent avant la fin du traitement. Ils résultent également des stratégies des firmes pharmaceutiques. Celles-ci produisent des restes en même temps qu’elles modifient les attentes des patients et la façon dont ils envisagent leurs besoins.

Par exemple, quelques pharmacies sociales ont de grandes réserves de Sintrom. En Grèce comme ailleurs, cet anticoagulant, visant à prévenir des accidents cardio-vasculaires, a été supplanté par l’arrivée de nouvelles molécules (le rivaroxaban, principalement) sur le marché, plus chères et qui, en Grèce notamment, se sont placées rapidement en tête des ventes. Le vieux Sintrom perd ainsi progressivement de son intérêt – même si de nombreux cliniciens continuent d’y recourir –, et en vient à occuper les étagères des pharmacies sociales, situées en bout de la chaîne de distribution, qu’il ne quittera que s’il est prescrit par des médecins courtisés par les firmes pour en prescrire de plus récents et si, par la suite, les patients en acceptent la prescription plutôt que celles de nouvelles molécules qui peuvent leur apparaître comme plus efficaces… En particulier dans un pays où l’on observe également que le recours aux génériques plafonne parce qu’ils sont d’un intérêt commercial moindre pour les pharmaciens. Les moins regardants d’entre eux continuent ainsi à orienter leur clientèle vers les médicaments originaux (la différence de prix est assumée par les patients, ce qui assure une entrée directe de liquidités).

Des moyens jusqu’à quand ?

Ainsi, des sacs en plastique dans lesquels sont amenés les médicaments non utilisés aux pharmacies sociales jusqu’à leur entrée dans les organismes des patients, le chemin est sinueux et plein d’impasses. On ne remédie pas à la faim d’un individu en lui proposant de finir les restes de son assiette, et on ne le soigne pas simplement en lui passant les médicaments dont on ne se sert plus. Le tout est dépendant d’une suite de médiations. Afin que le bon médicament soit au bon endroit au bon moment encore faut-il trouver une source d’approvisionnement, que le médicament ait été classé puis archivé dans une base de données, que celle-ci ait été partagée, qu’un bénévole d’une  structure donatrice ou réceptrice ait pu être dépêché pour livrer ou retirer le médicament là où un besoin se fait sentir, que les patients se soient présentés en temps voulu pour recevoir le médicament, qu’ils en aient compris la posologie et qu’ils en acceptent en quelque sorte les termes.

© Théophile Bloudanis

Tout ceci exige du temps, des forces humaines, et des compétences. Celles-ci sont présentes et l’initiative de Givmed démontre que les jeunes générations apportent leur contribution et renouvellent les forces en présence. Le souci de l’autre est omniprésent, le projet démocratique absolument clair, mais l’infrastructure qu’il exige soulève au moins deux questions : jusqu’à quand ces initiatives peuvent-elles tenir et avec quels moyens ? Les principales pharmacies sociales ne pourraient vivre sans la contribution, en espèces comme en nature, de donateurs étrangers. L’initiative Givmed est financée principalement par des fonds privés issus notamment de grandes entreprises. Que se passera-t-il le jour où ils se retireront, ou lorsque les fonds récoltés ici et là se tasseront ? On aimerait tant que la sortie des mémorandums européens ouvre le chemin à des réponses durables. Un vœu pieux, d’une part parce que tout ne dépend pas des gouvernements, d’autre part parce que les intérêts commerciaux des fabricants pharmaceutiques ne coïncident pas avec la chaîne d’une solidarité réelle mais forcément imparfaite.

Vers le site de Théophile Bloudanis

La crise grecque n’a pas eu lieu

La Grèce est un pays insaisissable, deux faces toujours en contradiction semblent s’y opposer, ce blog n’a cessé de le souligner. Le plus désarçonnant tient à la manière dont, avec aplomb, un même phénomène y est tantôt nié, tantôt considéré comme un fait indiscutable. Au plus fort de la crise, aux alentours de 2012, ce sont, en plus des personnes migrantes, les près de 3 millions de citoyens restés sans emploi, et donc sans assurance médicale, qui ont été à l’origine des dispensaires solidaires de santé ayant essaimé un peu partout dans le pays, surtout autour d’Athènes. L’ampleur du phénomène a été balayé d’un revers de main par certains de mes interlocuteurs : c’est un mythe, m’a-t-on dit ici ou là.

Pour les uns, la solidarité a été la réponse digne d’une population qui a su se mobiliser et montrer sa résilience. Pour les autres, il s’agirait d’un leurre qui masque mal les mécanismes qui minent la société – l’emprise de la famille et d’un système fondé sur la collusion. Lorsqu’en chercheur, vous essayez de questionner les positions des uns et des autres, le conflit qui oppose les deux camps tourne en boucle : gentilles ou franches invectives, mais aussi accusations de « subversion ». C’est la même logique qui a conduit au cas Georgiou, une aberration judiciaire du nom du directeur de l’agence statistique grecque entre 2010 et 2015, accusé d’être de « mèche » avec le FMI et d’avoir gonflé les chiffres du déficit de 2010, acquitté à deux reprises, mais toujours reconduit devant la justice après une succession d’appels du ministère public.  Drôle de procédé qui soumet toujours le réel, en dépit de ses résistances, à un parti-pris. Mais la Grèce en a-t-elle l’exclusivité ?

La fin de la crise ?

C’est un Pierre Moscovici grandiloquent qui a annoncé vendredi 22 juin la fin de la crise grecque. L’ancien ministre, que son propre camp ne voulait plus dans son gouvernement – comme tant d’autres commissaires européens en disgrâce dans leur pays envoyés à Bruxelles – est même allé plus loin qualifiant le moment d’« historique ». A quelle histoire songe-t-il exactement ? A celle qui aura permis aux banques allemandes et françaises de lever des intérêts par milliards ? A celle qui fait fuir les cerveaux ? A celle qui n’aura pas permis d’épaissir d’un millimètre le tissu économique local, mais aura contribué à le détricoter ? A celle qui ne sera pas parvenue à mettre un terme aux dessous-de-table ? A celle qui aura fait manger sa cravate à Alexi Tsipras ? A celle qui aura fait payer un lourd tribut (pour reprendre les termes de Rémi Bourgeot) aux jeunes générations dont beaucoup de représentant·e·s, à plus de trente ans, n’ont jamais eu d’emplois stables, alors que de nombreux retraités sont contraints de travailler… au noir ? A celle qui laisse penser que le poids de la dette a été allégé alors qu’elle n’a été que rééchelonnée ?

Je doute que le qualificatif « historique » fasse référence à ces réalités pourtant bien établies. Je rétorquerai alors à M. le Commissaire que « sa » crise grecque n’est pas finie, elle n’a pas eu lieu.

Photo de titre Théophile Bloudanis

Macédoine, des césures en série

Un filet de porc, ou un filet de veau dans sa sauce Verdot, des champignons, quelques baklavas pour le dessert, une boule vanille, des fruits, le tout arrosé de différents rakis : antique, jaune ou blanc. On ne lésine donc pas sur le marc de raisin, pour célébrer la signature des accords entre la Grèce et la République de Macédoine du Nord, au bord du Lac Prespa – côté grec pour la signature, côté macédonien pour ripailler. Cet accord doit mettre un terme à une longue controverse en engageant la Grèce à reconnaître entre autres une citoyenneté et une langue macédoniennes (du Nord). L’accord n’entrera en vigueur que si, côté macédonien, le Parlement puis le peuple le confirment, et si la Constitution nationale est modifiée, ce qui exige la majorité qualifiée que ne détient pas le gouvernement macédonien.

Alors, dans un horizon de six mois, au terme duquel la majorité actuelle n’est pas assurée d’être encore en place, le Parlement grec s’attellera à valider l’engagement pris par le gouvernement Tsipras. Les élections législatives ne sont pas prévues en Grèce avant le second semestre 2019, mais rien n’est garanti : la majorité gouvernementale tient à trois sièges et à une alliance avec un parti souverainiste – ANEL et son leader, Panos Kamenos ministre de la défense – qui, dans d’autres circonstances, aurait déjà hurlé son opposition.

© Théophile Bloudanis

Plus de drapeaux que de manifestants

En janvier et février derniers, ce sont quelques centaines de milliers de manifestants qui s’étaient retrouvés à Thessalonique et à Athènes pour tenter de stopper les tractations en cours. Vendredi et samedi, sur la place Syntagma à Athènes, ils étaient quelques milliers à ne se revendiquer d’aucun parti – si l’on en croit le seul speaker, presque touchant lorsqu’il exhortait la foule à « appeler des amis » pour qu’ils viennent élargir les rangs des manifestants –, à arborer toute la palette des emblèmes nationaux, à entonner tous les hymnes possibles, et, surtout, à déplorer le bradage de la Macédoine.

A court terme, les vainqueurs sont les vendeurs de drapeaux à qui la manifestation a offert une petite alternative à l’absence de la Grèce aux championnats du monde de foot. L’arrestation pour haute-trahison du député d’Aube Dorée – le dénommé Barabaroussis – a quelque chose de rassurant, après qu’il a appelé à la tribune parlementaire à un coup d’état militaire… Enfin, d’un côté comme de l’autre du Lac Prespa, la symétrie des manifestations, sous le prétexte que trop de concessions ont été faites à la nation adverse, est peut-être le meilleur indicateur du bon équilibre de l’accord. L’absence d’arguments chez les souverainistes est patente. Ces arguments sont déclamés dans une telle rage qu’il semblerait que seul le désespoir les fasse encore exister. C’est bien là tout le problème.

Des divisions et du désespoir

Les sondages indiquent que la population grecque serait majoritairement opposée à ces accords (selon les chiffres disponibles  : un peu moins de 70 % de la population et 48 % parmi l’électorat de Syriza). Une frange de cette opposition tient au sentiment que, sous la tutelle des institutions internationales, la Grèce a dû renoncer jusqu’aux symboles qui font son identité. Argument facile à exploiter pour un parti politique tel qu’Aube Dorée, dont on a pu apercevoir les membres les plus éminents lors des cortèges de vendredi et samedi. Mais la droite conservatrice n’est pas en reste, elle qui n’est pas parvenue à faire passer la motion de censure lancée samedi contre le gouvernement d’Alexis Tsipras.

En l’état, côté grec, il demeure compliqué de faire la part entre projet politique et tactiques électorales. L’accord signé dimanche ne vient pas de nulle part. La plupart de ses composantes – à commencer par le recours à une qualification géographique qui accompagne le nom Macédoine – avait obtenu l’aval des gouvernements grecs précédents, déjà engagés dans des pourparlers qu’ils n’ont, eux, jamais menés jusqu’à leur terme.

© Théophile Bloudanis

Des divisions en série

Un des arguments mis en avant par l’opposition conservatrice est l’inquiétude de voir reconnue la langue macédonienne. L’argument est spécieux, pour ne pas dire ridicule : de nombreux documents internationaux et scientifiques évoquent une langue macédonienne – d’ailleurs dans une mosaïque appréciable de dialectes –  bien avant ce week-end. Cette argutie cache mal le fait que l’opposition court après son électorat et cherche à ne pas se faire dépasser sur sa droite. De son côté, le gouvernement peut s’appuyer sur un argument qu’il n’était plus en mesure de mobiliser depuis le référendum de juillet 2015 : l’accord avec la Macédoine, figurant dans son programme électoral, est l’une des rares promesses qu’il aura tenue sans faire de pirouettes.

C’est là que le gouvernement, en s’assumant enfin, crée une suite de césures : chez son allié politique souverainiste, dont la position est de moins en moins claire (ou des plus claires : il ne souhaite pas lâcher son ministère) ; dans les rangs de l’opposition de centre-gauche dont la dirigeante socialiste, Fofi Gennimata, clame son opposition à l’accord, alors que nombreux de ses alliés le soutiennent ; et enfin parmi les franges conservatrices qui peinent à trouver leur place face à une décision que certains ne sont pas loin de juger raisonnables et à l’hystérie qu’elles suscitent chez les autres. En fait, ce que révèle la controverse sur la Macédoine en Grèce, c’est la balkanisation possible de ses forces politiques, mais peut-être, avant tout, la volatilité politique du moment.

Vous reprendrez bien encore une part de liberté ?

Il est coiffé d’une gueule de lion, il porte une lance et un bouclier dans chaque main, il est vêtu d’une culotte. Le torse nu, imberbe, il a chaussé ses sandales façon spartiate. Hercule, ou Achille, attend, tranquille, au feu pour traverser, il est parti de chez lui pour se poster devant le stade de Kallimarmaro – l’enceinte panathénaïque conçue pour accueillir les premiers jeux olympiques modernes en 1896 – et se faire prendre en photo contre quelques pièces. Il se rabattra peut-être sur un autre site si la place est déjà prise par son confrère en evzone. En chemin, longeant les hauteurs du stade creusé dans l’une des collines athéniennes, il passera peut-être devant quelques vieilles voitures. Dans un rayon de six-cents mètres, il y en a au moins trois, deux Lada et une japonaise rouge des années 80. Ces voitures déglinguées pleines d’un fatras indescriptible, avec de vieux meubles en fer attachés au toit, ont l’air d’être à l’abandon, mais elles changent de place régulièrement. Elles sont la propriété d’un homme dont on ne sait pas grand-chose et que l’on ne croise que lorsqu’il se décide à les déplacer.

Hercule passera aussi devant quelques locaux commerciaux inoccupés et d’autres dont la devanture masque mal qu’ils servent de logement à leurs propriétaires. Un couple et leurs trois enfants vivent ainsi au rez-de-chaussée d’un immeuble de l’une de ces petites ruelles adjacentes. La boutique droite sert de lieu de vie, store intérieur baissé ; la boutique gauche, store extérieur en fer, sert d’entrepôt à des appareils électriques ou électroniques en tout genre, utiles à l’activité d’ingénieur mécanique qu’exerce le père de famille, Andrea*. Cette famille ne vit pas mal, mais ses conditions de vie ne s’alignent pas tout à fait sur les standards européens : ils se débrouillent. Hercule et le propriétaire de voiture font comme ils peuvent aussi. Ils bricolent, se fraient un passage, esquivent les obstacles, récupèrent, réparent, entretiennent, négocient, exploitent ce qui est exploitable.

© Théophile Bloudanis

Un jour, j’ai arraché le parechoc avant de la voiture d’Andrea. Déjà détaché, saisi par l’arrière de mon véhicule, le parechoc en plastique s’est littéralement cassé en deux. Dans les premières minutes, à la vue de plaques étrangères Andrea m’a pris pour un diplomate qui tentait de se soustraire à ses responsabilités. Moi, je l’ai pris pour celui qui profitait de cet accrochage pour remettre en ordre une voiture déjà bien usée. Nous avons contacté la police pour un constat. Un premier policier est bien passé dans la rue, mais a continué son chemin. Son collègue est arrivé trois heures plus tard. Nonchalant, avec ce qu’il faut de dédain, il parle au téléphone et quelques fois à nous.

On l’ennuie : s’il fait un constat, il doit en premier lieu verbaliser la voiture lésée, qui n’a pas le droit d’être garée dans une rue pourtant saturée en véhicules stationnés, jamais amendés.  Pour nous convaincre, il met un peu du sien, mais pas très longtemps, les dégâts ne sont pas si importants, le recours à l’assurance pas si nécessaire. Il tente même d’établir un devis des réparations, ponctué de « xero ego » (« qu’est-ce que j’en sais moi ») qui débute à 200 euros et se termine à 1000 euros… Il se retire pour que nous décidions. Les lois existent en Grèce, il faut juste savoir quand et comment, les ajuster aux circonstances, un bricolage d’orfèvre parfois.

© Théophile Bloudanis

Dans un post récent, à l’occasion de la journée mondiale sans tabac, Stavros Théodorakis – ancien journaliste, député au parlement, fondateur du parti politique To Potami – déplore que la loi antitabac grecque n’ait eu pour ainsi dire aucun effet. Ce n’est pas tout à fait vrai : dans les services de soins intensifs, personne n’ose fumer, contrairement aux tavernes, aux cafés et à de nombreux lieux de travail. Théodorakis dénombre pas moins de sept lois complémentaires en la matière entre 2010 et 2017, sans efficacité aucune. Les exemples se démultiplient au quotidien – le port du casque, de la ceinture – et s’étendent jusque dans les parcelles les plus reculées des services publics. Des courriers envoyés, obligatoires, restent sans réponse, voire n’ont jamais été ouverts. Alors que le gouvernement actuel – et c’est à mettre à son crédit – a décrété que, même sans numéro d’assurances sociales (AMKA), tout individu devait être pris en charge dans les hôpitaux publics, on refuse l’accès au soin à des migrants sans assurance. Certains négocient et, avec un peu de chance, obtiennent ce à quoi ils ont droit, d’autres se heurtent à des refus et se rabattent sur les dispensaires des municipalités ou des ONG.

© Théophile Bloudanis

Va-t-on nier que l’organisation du pays laisser à désirer ? Certainement pas. Mais la société grecque est, avec tous ses défauts, une liste infinie de libertés : celle de tout négocier, de théoriser sur rien, de dépasser par la droite, de ne pas payer, de payer, de passer au rouge, de contrôler le voisin, d’être responsable, de respecter les aînés, de se soustraire au contrôle, d’exiger, de se croire important, d’employer au noir, d’ignorer les voisins, d’étaler sa terrasse sans autorisation, d’employer des jardiniers dans une institution qui ne compte pas de jardin, celle de gueuler, de ne pas contrôler, de faire payer l’accès, de faire attendre, de jurer tout le temps, de soigner le paysage, d’être nazi, d’avoir une double comptabilité, de privatiser un espace public, de remettre à demain, d’aider sans compter, de compter sans aider, d’entreprendre, de rouler au milieu de la route, de virer son personnel du jour au lendemain, d’être anarchiste, d’aimer le kitch, de soigner gratuitement, de ne pas soigner sans un dessous-table, de ne boire que de l’eau au restaurant, de se dire religieux sans aller à l’église, d’être étudiant une vie entière, de prendre un air concerné sur un sujet qu’on ne connaît pas, de brûler des déchets à l’air libre, de laisser les enfants dehors jouer tard le soir, de fumer partout ou presque, de terminer avant délai, d’ouvrir au public des espaces privés, de ne rien faire, de ne jamais arrêter de faire, d’astreindre ses employés à des journées de 12 heures, d’acheter des paquets de mouchoir à la dame dont le métier est de les vendre sur les terrasses, d’ignorer cette dame, de travailler au noir pour compléter sa retraite, de ne pas venir, de diviser le travail jusqu’à l’absurde, de concentrer le travail jusqu’à l’absurde, de rester attablé des heures autour d’un café à 2,50 euros, de ne pas ouvrir son commerce, de le garder ouvert toute la nuit, de piquer dans la caisse, de pallier l’incompétence de son collègue, d’être aussi incompétent que lui, d’être sérieux, très sérieux, trop sérieux, de sauver de la noyade, de se résigner, de se plaindre, de résister, de maugréer, d’oublier.

© Théophile Bloudanis

La société grecque est bricolée au quotidien. Noyée sous un tas de bric et de broc, elle suscite de l’agacement, de l’effroi, de la résignation, et beaucoup de ricanements. On les entend ces rires condescendants qui viennent du Nord. La figure implicite du métèque que l’on utilise avec une ignorance que trahissent des qualificatifs approximatifs, souvent faux. « C’est la Méditerranée, là-bas » me dit un taxi lausannois ; un journaliste sportif souligne « le caractère latin » des joueurs d’une équipe grecque… Le sud, la Mafia, Beyrouth, les combines, Rome, la corruption, Athènes : le champ lexical est tout de même restreint pour l’espace géographique qu’il est censé décrire. Confortées par le capharnaüm grec, encouragées par les stéréotypes, pas empêchées par l’UE, incitées par leurs gouvernements, de trop nombreuses multinationales – de l’armement, de l’ingénierie civile, pharmaceutiques, des banques – sont venues exploiter ce qui était exploitable. En fait, l’histoire de la Grèce, ces dix dernières années, ce n’est pas qu’une histoire nationale. C’est l’histoire d’une Europe croulant sous les moyens et la liberté, qui ne savait pas quoi en faire et qui en a confié la gestion aux acteurs les moins responsables.

* Prénom d’emprunt

Socrate en trottinette

En introduction de ses deux études sur « l’art de faire », Michel de Certeau souligne une particularité du grec moderne, où le terme générique pour définir les moyens de transport (de marchandises ou de personnes) se disent « metaphora » : se mouvoir offre la possibilité de créer des liens, de dégager du sens, de vivre des expériences qui ne sont pas sur le plan et préfigurent toujours la possibilité d’une métaphore, d’un détournement. La langue grecque abonde d’exemples de ce genre : le « fournisseur » peut se traduire ainsi par promitheutis – προμηθευτής – qui se prononce « promitheftìs ». Lorsque le boulanger n’a plus de farine, il appelle en quelque sorte Prométhée.

Pythagore et son chien

Quelques connaissances de base en étymologie peuvent permettre de saisir au vol certains mots et, sans parler le grec, d’en comprendre le sens. Xenophon Zolotas, gouverneur de la banque de Grèce entre 1944 et 1945, puis de 1955 à 1967, s’essaya très officiellement le 26 septembre 1957 à illustrer ce point dans un discours qu’il tint en clôture de la conférence annuelle de la Banque mondiale. Si les déterminants, les propositions, et les pronoms qu’il utilise dans ce discours sont anglais, tous les termes – verbes, substantifs, adjectifs – sont des termes utilisés en grec et viennent du grec ancien. Il conclut son discours par cette phrase (que je vous laisse traduire pour vérifier votre niveau) : “I apologize for having tyrannized you with my Hellenic phraseology. In my epilogue I emphasize my eulogy to the philoxenous autochthons of this cosmopolitan metropolis and my encomium to you Kyrie, the stenographers”*.

Avant les temples, le paysage, et la lumière, la langue est certainement le vecteur le plus puissant qui entretient l’idée que Grèce moderne et antique ont quelque chose en commun. Ses noms propres aussi : dans tout le pays, outre Xénophon devenu banquier, on peut croiser Pythagore le gardien de plage accompagné de son berger allemand, Euripide dont les boulettes de viande n’ont pas leurs pareilles, Socrate, quatre ans, qui fait de la trottinette, ou Antigone devenue caissière en hypermarché.

© Théophile Bloudanis

Ces mélanges de genre ont leur charme. Les figures d’un répertoire millénaire rejoignent le quotidien, perdent un peu en superbe, et se noient dans la banalité. On pourrait penser ainsi que la langue grecque hante encore les modernes, malheureusement elle n’est que la jauge permettant de saisir la distance qui rend les idéaux antiques tout juste visibles.

Un trafic de médicaments

J’enquête sur les structures dites solidaires mises en place depuis 2011-2012, en particulier autour de la distribution de médicaments. Ces structures colmatent d’autres brèches que celles de la crise et de la cure d’austérité. Une actualité tragique vient le confirmer.

Au début du mois de mai, la police financière a mis au jour un trafic de traitements anticancéreux à l’hôpital public général de Laïko, non loin du centre d’Athènes : en dépit du système de prescription électronique censé permettre un meilleur contrôle dans la distribution des médicaments, il s’avère que des chimiothérapies ont été détournées des patients pour intégrer un circuit d’exportation illégale en Suisse, en France et en Allemagne. Les autorités allemandes ont alerté leurs homologues grecs qui ont, alors, commencé à enquêter.

Ce genre de trafic a gagné en importance depuis que les prix des médicaments ont baissé en Grèce – les pouvoirs publics négocient chaque année des rabais avec les compagnies pharmaceutiques – les rendant très attractifs à l’exportation. La pénurie ainsi créée a conduit l’hôpital Laïko à demander l’aide d’un des dispensaires solidaires d’Athènes les mieux dotés et organisés, le Metropolitiko. Un communiqué de presse nous apprend la stupéfaction du dispensaire qui a gratuitement livré à l’hôpital Laïko en 2016 et 2017 respectivement pour plus de 217’000 et 64’000 euros en chimiothérapie, en pensant répondre à une pénurie liée à des problèmes budgétaires et aux besoins des patients…

© Théophile Bloudanis

La méfiance comme lien social.

Le scandale de ce trafic de médicaments tient au fait que patients et administration publique ont été abusés. Mais il tient aussi au fait que la chaîne de confiance qui fonde une initiative solidaire comme le Metropolitiko a été bafouée. Pour comprendre l’exacte ampleur de la chose, un détour anthropologique peut s’avérer utile.

L’administration grecque est presque devenue un cas d’école en anthropologie, par les travaux de Michael Herzfeld. Celui-ci décrit comment l’indifférence des bureaucrates, leur lenteur et leur incapacité à prendre des décisions entraînent les citoyens à s’en remettre à eux comme un croyant s’en remet à son dieu. Ils attendraient, résignés et un peu crédules, le geste divin. Herzfeld parle à ce sujet de « théodicée séculière », et démontre que l’autorité bureaucratique – de toute bureaucratie – est portée par un fond culturel qui l’éloigne de l’idéal légal-rationnel à laquelle on l’attache ordinairement, grâce à Max Weber.

Haut-fourneau ou usine à gaz ? © Théophile Bloudanis

Toutefois, face à cette inertie, les citoyens marquent leur défiance et, en réponse, cherchent à réagir par quelques tactiques. Ils ne sont pas que des « idiots culturels » s’en remettant à une logique qui les dépasse. Dans l’univers des soins, on peut observer au quotidien qu’une hospitalisation entraîne dans l’entourage du malade la mise en place d’une longue chaîne téléphonique afin de s’assurer auprès d’autres médecins que le service en question soit digne de confiance et d’inscrire le malade dans une chaîne d’interconnaissance. Ces coups de téléphone ne servent parfois à rien – comme partout ailleurs, on peut ne pas connaître son médecin et être très bien pris en charge –  mais ils disent quelque chose de l’inquiétude, de la méfiance surtout, qui caractérisent le lien social en Grèce et tendent à reproduire une logique clanique.

©Théophile Bloudanis

Le désarroi que l’on éprouve face au trafic de médicaments et la manière dont le Metropolitiko en a été victime, provient du fait que cet événement renforce l’idée que les « gens »  auraient raison d’être méfiants, de chercher des appuis, de solliciter des services et, dès lors, d’offrir leur redevabilité (en plus d’éventuels quelques dessous-de-tables). Il laisse également sous-entendre que toute initiative, même solidaire, ne peut échapper au« système », à ses lacunes et aux dérives qu’elles permettent. On peut bien invoquer la langue des anciens, on peut déclarer sa flamme au pays, prier Socrate de revenir. Mais ce dernier est parti en trottinette, et il est tombé.

Photos par Théophile Bloudanis

* Je suis redevable à Roza Perakis de m’avoir mis sur la piste de ce texte.

Visiter “l’île des fous” pour y voir plus clair

Aucun cube blanc, pas de volets bleus ni de rues étroites. Lorsqu’on arrive à Lakki, on ne sait pas très bien où l’on met les pieds. Les repères habituels ne sont d’aucune utilité. Ce n’est pas l’état délabré des bâtisses qui crée cette impression, mais leur architecture moderniste, datant du début du 20ème, dans une tentative faite par les Italiens qui ont occupé l’île de 1912 jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Mais il n’y a pas que ça. Les rues sont amples, les magasins sont éparpillés dans la bourgade qui n’a pas vraiment de centre, si ce n’est cet étrange rond-point qu’on ne sait pas comment aborder, trop vague et bordé d’une route, tangente fréquentée qu’il faut traverser à sa sortie ou à son entrée en perdant toute priorité.

Lakki ressemble à l’une de ces banlieues résidentielles chic d’Athènes, puis quelques pâtés de maisons plus loin à une ville peu entretenue. Sa baie est large de plusieurs centaines de mètres. La rive qui fait face au port est une zone militaire. L’œil est attiré tout de suite de ce côté-là par un immeuble en ruine. Si on ne connaît pas l’histoire du lieu, on pense que la bâtisse était assez majestueuse. Peut-être parce qu’elle était initialement une base italienne. Par la suite, elle a été un foyer où étaient placés les enfants des vaincus de la guerre civile, puis une prison où étaient internés les opposants politiques durant la dictature. A côté, se trouve le bâtiment central d’un asile psychiatrique dont les conditions d’internement laissent penser que les Grecs ont aussi leur part de barbarie.

© Théophile Bloudanis

On ne peut accéder au bâtiment, il est situé dans une zone militaire interdite au public. Un vieux panneau jaune rappelle l’interdiction de passer et de photographier. Dans la mesure où il n’y a pas de barrière, j’ai été tenté d’ignorer ces directives pour atteindre la prison. Mais la présence policière est importante en ce lieu, complétée d’agents de sécurité employés par des compagnies privées. Ils ne protègent bien entendu pas les immeubles abandonnés, ils contrôlent l’accès au camp de réfugiés et ses allées. Il s’étend sur près de 150 mètres le long de la mer et autant de grillages surmontés de fils barbelés.

Les « isobox », les cases en préfabriqué, se succèdent, au milieu d’un terrain tout en béton qui intensifie la chaleur. Le coin « promenade », qui est aussi le point où l’on peut, aux horaires convenus, retirer ses repas, est placé à l’ombre d’une bâche bleue, surveillée par des policiers. La seule différence avec une prison, c’est que la porte pour entrer ou sortir du camp est ouverte. Les personnes placées en attente d’une décision « administrative » ont alors le choix de marcher trois kilomètres pour aller à Lakki ou se faire conduire par l’un des deux vans de l’une des dernières ONG – Echo 100 plus – encore présente ici pour se rendre dans des locaux où ils peuvent suivre des cours de langue, s’adonner à des activités artistiques, et se rappeler aux détails d’une existence banale (lisez le livre à peine paru d’Isabelle Guisan, Hors sol). Toute cette activité se déploie au cœur d’une zone où les bâtiments et les véhicules laissés à l’abandon jouxtent des petites villas rénovées dans lesquelles a été réorganisée et redimensionnée l’ancienne institution psychiatrique. Un peu plus loin, sur les hauts, se trouve une villa – l’ancienne maison du gouverneur italien – où, dit-on, Mussolini aimait venir se reposer en été. Nous sommes sur une île, nous sommes en Grèce, nous sommes à Leros qui porte quelques stigmates.

© Théophile Bloudanis

L’activité touristique se déploie sur l’autre versant de l’île dans la baie d’Aghia Marina. L’eau, claire, les villages à flanc de colline et les cafés rassureront les touristes inquiétés par ce condensé d’histoire sombre, toujours en cours. Ils risquent de repartir de Leros intrigués. S’ils vont en direction de Patmos, l’ile chérie par de nombreux Viennois, Parisiens, Milanais, Londoniens et… Suisse-romands (Lausannois, si vous voulez vous éloigner de la Palud, passez votre chemin en juillet ou en août), l’intrigue se dissipera rapidement face à un décor léché, une atmosphère douce, un peu superficielle. L’île a attiré quelques têtes connues et/ ou fortunées – David Bowie y a eu longtemps une maison – et, du même coup, les « wannabe » à leurs trousses.

© Théophile Bloudanis

Si Patmos flatte un philhellénisme en chemise en lin, Leros présente un tissu plus rugueux. Elle est de ces lieux en Grèce dont l’identité est hybride. Ces bourgades sont nombreuses, en particulier sur le continent, moins charmantes, trop tranquilles et abandonnées des centres. Elefsina (Eleusis) en est un autre exemple, petite cité à côté des raffineries, des chantiers navals, et de hauts-fourneaux, située en bord de mer sur la route entre Corinthe et Athènes. A son approche, à la hauteur de Skaramanga, on s’étonne de voir quelques hôtels, de passe en fait. La ville est le fief des Pangalos, famille qui compte un ancien ministre socialiste des affaires étrangères, alors que son grand-père fût à la tête d’un bref gouvernement autoritaire entre 1925 et 1926. Les cafés y sont nombreux, le bord de mer est plaisant, et en fin de compte on peut se surprendre à vouloir rester dans ce coin où une mafia locale assure ses petites affaires.

Je tiens beaucoup de ces informations de Nicolas Bloudanis, le père de Théophile – toujours le même, le photographe de ce blog dont la parenté et/ ou les amours se révèlent décidément des mines d’information. Je pourrais présenter Nicolas comme un trait d’union : grec par ses deux parents, patmiote (de Patmos) par sa mère, né en Grèce, émigré en Suisse lorsque son père devait prendre en 1967 la direction de l’hôpital de Kalimnos et dût renoncer à cause du coup d’état, arrivé à Saignelégier où son père exerça son métier de chirurgien de la main en pays horloger, docteur en histoire, capitaine de bateau, ancien enseignant à l’école professionnelle de la Chaux-de-Fonds, ancien chef de service de la police des étrangers du canton de Neuchâtel, retourné vivre à Patmos où il tint tour à tour un magasin d’outillage pour les pêcheurs puis une librairie, auteur de romans, d’essais et d’ouvrages d’histoire, co-auteur de documentaires sur la crise grecque, parti s’installer à Leros, féru de batailles militaires qu’il rejoue et réinvente avec ses fils, amoureux un temps d’une femme d’Elefsina, et membre de l’association des amis de l’hôpital de Patmos, que son père fit bâtir avec l’appui des amitiés gréco-suisses.

© Théophile Bloudanis

Il n’est pas un « secundo », il est un binational enraciné dans deux terreaux différents. Il parle un grec limpide, ouvert et articulé. Son français est ancré aux montagnes jurassiennes, plein d’un accent rond et décidé. Dans une langue et dans l’autre, il dit la même chose mais différemment. Ses vues sur la Grèce sont tranchées. Il voue une affection profonde au pays mais il ne l’épargne pas. Il ne supporte pas les plaintes et les pleurs d’une société qui ne s’est jamais contenue dans ses excès. Il déplore la dépendance qui lie les Grecs aux puissances étrangères jusqu’à leur manière de les rendre responsables de leurs malheurs. Il connaît les factions d’une société divisée en clans depuis son indépendance et qui n’a jamais cessé depuis. Il connaît le jeu des procédures, le statut des règles toujours négociables. Il sait l’ambivalence de ce jeu qui suppose non l’absence de règles – comme on le croit trop souvent – mais l’adjonction permanente, presque logique, de normes officieuses, locales, invisibles au non initié. Les interdépendances sont complexes et multiples en Grèce. Nicolas a trouvé les Grecs, mais il cherche encore la société, le projet. Il s’en amuse, mais lorsqu’il se reprend, on sent une déception. Et pourtant, il reste au pays, dont il vante la liberté et cherche à saisir la clé, depuis Leros, lieu tout désigné à cet effet, recto-verso d’une carte postale. Son patriotisme est pragmatique et critique, sévère et aimant, en un mot hybride, il en incarne une des formes les plus sincères.

Une architecture en clair-obscur

Sophie Houdart est une anthropologue spécialiste du Japon. Dans ses enquêtes, elle s’est intéressée à la manière dont architectes et promoteurs tentent de donner vie à leurs projets avant que ceux-ci ne sortent de terre. Notamment, ils recourent à des projections en trois dimensions qu’ils parsèment de figurines humaines et non-humaines : des gens assis, des promeneurs, des couples, des enfants, un ballon, des vélos, des balançoires, des arbres, ou des bus. Certaines agences d’infographie engagent des acteurs qui, en une pose, miment des saynètes quotidiennes.

En plus de réunir cette drôle de population, le procédé joue aussi sur des effets de cadrage photographique. On peut penser qu’il répond à un souci marketing : un lieu doit prendre un sens immédiatement évident. Mais il s’inscrit aussi dans une démarche plus fine. D’une part, des agences travaillent à éviter les effets de manche publicitaires ; d’autre part, le procédé sert également aux architectes pour se représenter, travailler et adapter la réalité qu’ils sont en train de créer. Entre la volonté de séduire et celle d’améliorer un projet, la négociation peut être flottante et sans fin. Le sens d’un lieu n’est ainsi jamais figé.

@Théophile Bloudanis

Sophie Houdart renvoie à une ambivalence que tout le monde peut constater. L’architecte, l’urbaniste, et leurs mandataires ont le pouvoir d’ordonner un environnement. Tout aménagement spatial contient la possibilité d’une assignation. Symétriquement, dans un espace donné – un bâtiment, une ville, un lieu-dit – le geste architectural peut se perdre et être remplacé par autre chose. A Athènes, les exemples sont légions : les trottoirs deviennent des parkings ; les arbres revoient la direction de leur pousse pour éviter les voitures ; des places se transforment en campement ; des hôtels deviennent des lieux d’accueil pour les réfugiés ; les camps pour réfugiés sont des prisons. L’espace, sa délimitation, sa gestion et ses usages sont au cœur de luttes quotidiennes, souvent politiques, où l’ordre n’est jamais total et le désordre bien organisé.

Un tour

Nous sommes partis Théophile – le photographe de ce blog –, son amie Anna, et moi en voiture pour une journée. Notre itinéraire a débuté à Agioi Anargiry, un peu comme si un touriste visitant Paris décidait de se rendre à Alfortville. Puis nous avons rallié à deux kilomètres de là Kifissia. L’une des communes les plus riches aux alentours d’Athènes où se succèdent de grandes demeures entre les pins, derrière les murs desquelles de riches employeurs exploitent des petites mains et/ou aplanissent les disparités sociales en se montrant charitables dans le calcul des salaires. Nous avons parcouru son centre, poliment apprécié les magasins de luxe qui se succèdent, et évalué l’affaissement soudain de notre pouvoir d’achat.

Dans l’après-midi, nous avons dévalé l’avenue Syngrou pour gagner le centre culturel Stavros Niarchos, du nom de cet armateur, « rival » d’Onassis dont les Fondations, respectivement pour l’art contemporain et la cardiologie, se trouvent sur la même avenue. Réalisé par Renzo Piano, le bâtiment construit durant la phase la plus aigüe de la crise, tout en béton, semble faire écho au Parthénon dans la manière dont sont empilés les blocs symétriques qui le constituent, les longues colonnes qui le soutiennent et la façon dont son toit est suspendu. Le lieu abrite, sur de hautes étagères, la bibliothèque nationale déménagée du centre-ville. Sa seconde aile accueille l’Opéra national. La Fondation offre des activités culturelles gratuites (des projections, des expositions), de nombreux Athéniens y accourent pour marcher le long de son bassin artificiel rempli d’eau de mer.

@Théophile Bloudanis

Projets et puissance

Ce lieu peut être perçu comme un indice que la Grèce n’a pas complètement décroché. Certaines forces demeurent bien vives dans le pays et la réalisation de projets d’envergure ne dépend finalement pas que des subventions européennes. Ce geste architectural révèle ainsi une certaine puissance. Les Fondations privées jouent d’ailleurs un rôle déterminant, particulièrement dans le maintien et le développement des structures de santé. Elles rénovent les hôpitaux, en construisent de nouveaux, leur fournissent des ambulances.

@Théophile Bloudanis

Comme partout en Occident, ce lien entre structures sanitaires et organes philanthropiques n’est pas nouveau. De nombreux grands hôpitaux à Athènes doivent leur existence au soutien de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie dès la seconde moitié du 19ème siècle lors la mise en place de dispositifs conformes aux standards de la clinique moderne.

En contraste de la blancheur du centre culturel apparaît une forme d’impuissance publique. Celle-ci non plus n’est pas nouvelle : avant la crise on aurait pu penser qu’elle était presque voulue, maintenant on dirait que les élus la subissent… Le système grec et ses acteurs sont à blâmer ; la logique actuelle qui contraint le gouvernement à dégager des surplus budgétaires à la seule fin de rembourser ses créanciers, aussi. Du coup, la séparation entre le privé et le public, déjà peu claire, est encore plus opaque qu’auparavant. La contribution des Fondations amène une certaine efficacité, et répond à des besoins. Mais on peut se questionner sur les contreparties obtenues – un don n’est rien sans un contre-don – qui demeurent largement inconnues. Il y a un enjeu clairement démocratique, et d’un bord politique à un autre, jusqu’à présent, personne n’a été en mesure de me répondre clairement sur sa nature (je lance un appel).

© Théophile Bloudanis

Derrière les murs

Après la Fondation Stavros Niarchos, nous avons traversé le port du Pirée. Nous avons laissé derrière nous la partie dévolue aux ferries, pour gagner sa partie plus industrielle où les nouvelles grues chinoises côtoient de vieux bâtiments laissés à l’abandon. Nous avons traversé la commune de Keratsini et nous sommes arrêtés à Perama la commune de résidence de nombreux ex-dockers et ouvriers navals, où les scores de l’extrême droite sont parmi les plus élevés. La flûte enchantée programmée à l’opéra, ici, c’est un peu du pipeau. Les hauts murs des chantiers qui empêchent de voir la mer, et les chiens en laisse protègent un fatras de rouille, d’outils, et de bateaux en réfection, ou en cours de démantèlement, dans des entreprises qui souffrent encore des effets de la crise. Il n’est pas plus simple de deviner ce qui se trame derrière ces murailles que sous le sol marbré ou les étages vitrés du centre culturel Niarchos.

Anna, une jeune fille grecque

Pour 2500 livres sterling, les abonnés du quotidien britannique The Guardian étaient invités dès le 31 mars à prendre part à un séjour itinérant de près de quatre semaines en Grèce pour y découvrir les conséquences des crises financière et migratoire. Le descriptif prévoyait un départ au milieu des vignes de l’île de Samos, une des zones touristiques de Grèce les plus connues et les plus anciennes, que le gentil organisateur décrivait comme un lieu, forcément, « pittoresque ». Après avoir dégusté le vin sirupeux du coin, les apprentis seraient allés vers plus d’amertume à la rencontre des « vrais » gens qui auraient bravement et docilement répondu à toutes leurs questions avec l’aide bienveillante de la correspondante locale. Depuis, le quotidien a retiré son offre et s’est excusé.

Tourisme de crise

L’existence de ce tourisme de la crise n’a rien d’inédit. L’été dernier, à Athènes, je me souviens d’avoir croisé un couple accompagné d’un guide à l’entrée du champ de Mars, celui d’Arès pour être précis, devant un camp de fortune, où en guise de tentes on trouvait des parapluies, placés là pour délimiter vaguement des territoires, offrir un peu d’ombre et une intimité aussitôt remise en question par la rue passante. Il n’était ainsi par très compliqué de déterminer la substance qu’une personne très abîmée était en train de s’injecter. De son côté, le guide racontait à ses clients ce qu’ils auraient pu lire dans n’importe quel papier du Lancet sur la Grèce de la crise et son système de santé. Mais, en référence certainement à la tente de Malinowski – anthropologue polonais, instigateur de l’observation participante – ils se sont dit qu’ils feraient bien de venir se planter là, pas trop longtemps quand même et sous la protection d’un indigène, juste pour vérifier que ce que l’on pouvait lire un peu partout était correct.

Nous avons tous eu ce réflexe, Grecs de l’étranger ou touristes (ou les deux à la fois), dès 2009, de demander avec une certaine gravité au premier taxi venu « alors, comment se présente la situation ? ». Du jour au lendemain, pour beaucoup (et j’en suis), les Grecs sont devenus des témoins. Pour beaucoup aussi, la chasse aux oursins prenait une tournure militante puisqu’elle permettait en parallèle de dépenser des devises auprès de gens qui en avaient besoin. D’ailleurs, face à l’offre du Guardian, nombreuses ont été les réactions rappelant la nécessité d’aller visiter ces pauvres insulaires. L’argument n’est pas faux, mais il n’est pas tout à fait exact non plus.

© Théophile Bloudanis

Les Anargyres

D’une part, les îles sont certes dépendantes du tourisme mais elles sont, pour la plupart, riches de cette économie (comparez les prix immobiliers dans la ville très continentale de Larissa et sur l’île de Mykonos). D’autre part, l’économie est l’une des rares industries d’envergure du pays, mais encore faut-il que ses apports fiscaux fonctionnent à plein (ainsi la hausse de la TVA a-t-elle fait l’objet d’une forte controverse lorsque les îles ont perdu, partiellement, leur taux spécial). Plus de vingt millions de touristes sont annoncés pour la saison qui débute : on commence à en croiser en short et tongs autour de l’Acropole, alors que de nombreux Athéniens sont encore en doudoune. Iront-ils visiter la commune d’Agioi Anargyroi (qui se prononce : Ayï Anarguiri), faubourg du Nord-Ouest d’Athènes ? Rien n’est moins sûr.

Les Anargyres sont des martyres du 4ème siècle après Jésus-Christ, réputés pour être des médecins-chirurgiens qui ne demandaient aucun émolument en échange de leurs interventions. Littéralement « An-argyre » signifie « sans argent ». La commune qui leur rend hommage n’offre aucune prestation médicale particulière (contrairement à la pléthore de praticiens privés que l’on retrouve dans les communes riches), mais comme eux elle ne roule pas trop sur l’or. Elle s’étend comme dans un étroit couloir le long de l’autoroute. C’est une commune tout à fait ordinaire dont l’avantage indéniable est d’être connectée aux chemins de fer la reliant au Pirée et au centre d’Athènes.

C’est Théophile Bloudanis, le photographe de ce blog, qui m’y a conduit. Sa petite-amie, Anna, habite avec sa mère dans une petite maison qu’elle loue près de la gare, à côté d’une piste en tartan de deux kilomètres que se partagent les cyclistes et les piétons. A cinq minutes de là, après nous avoir fait traverser l’avenue de la Démocratie – Dimokratias, qui commence quelques centaines de mètres plus au sud, à un carrefour où elle prend ses distances avec l’avenue Andreas Papandréou – Anna nous emmène dans un parc qui porte le nom d’un ancien maire d’Athènes, Antonis Tritsis.

© Théophile Bloudanis (Parc Antonis Tritsis)

Le plus grand parc d’Athènes

Ce parc (de 110, 370, ou 485 hectares, selon que l’on consulte son site internet  ou un article du quotidien Kathimerini en 2011) fait office de réserve naturelle depuis un décret de 1993, il est propriété de trois communes. Il aurait pu être plus grand, si la commune d’Agioi Anargyroi n’avait pas vendu sa parcelle pour y laisser bâtir un centre commercial. Le parc s’étend autour de marais dont on retrouve les dernières acres en bordure d’un petit lac. Il offre toutes les commodités aux adolescents pour vivre leurs premiers émois et aux ornithologues pour observer de drôles d’oiseaux que la proximité urbaine n’effraie pas.

C’est en fait le plus grand parc de la région d’Athènes. Sa partie aménagée compte deux attractions : une immense fontaine vide et un chemin de fer où ne circule plus le petit train pour lequel il avait été conçu. Fixez-vous sur les infrastructures abandonnées, vous aurez tendance à penser que le parc se transforme en terrain d’autant plus vague que l’anatomie imposante du supermarché domine. Le capitalisme conquérant a vaincu ! Perdez-vous dans la verdure, gagnez quelques promontoires, observez les promeneurs, les amoureux, les familles ou les sportifs qui investissent le parc en fin de journée, et vous éprouverez une douceur rudimentaire, très ordinaire. Il reste donc bien encore quelques fleurs bleues, même loin des bords de mer. Si la crise a précarisé des franges de la population grecque, elle a aussi pour effet d’avoir figé le regard que l’on est susceptible de porter sur la Grèce et ses habitants.

© Théophile Bloudanis

La « vie bonne »

Il serait par exemple tentant de dresser un portrait d’Anna en victime de la crise, ou en incarnation de résilience. Anna avait dix ans lorsque la crise a débuté. Ses parents ont émigré de Pologne avant sa naissance. Bonne élève, elle semble être une jeune fille studieuse et travailleuse. Elle déplore les conditions dans lesquelles elle étudie, mais pas pour les raisons qui devaient convaincre les lecteurs du Guardian de se délester de près de 4000 francs. Au polytechnique, où Anna s’est lancée dans une licence en physique, divers mouvements estudiantins disposent d’un pouvoir de mobilisation d’autant plus fort que les lieux, en matière de lutte, ont une réputation historique à défendre. Anna le vit comme une nuisance, elle s’agace des interruptions de cours voire des annulations qu’ils imposent. Elle se moque des luttes de factions et des éternels militants. Elle ne participe à aucune de leur manifestation. Elle n’est pourtant pas dupe de la verticalité sociale en Grèce et de sa reproduction.

Anna est calme, ironique, indépendante et directe. Anna est trésorière d’une association qui vient au secours des animaux domestiques. Elle est aussi bénévole au Festival des sciences d’Athènes. La jolie maison qu’elle et sa maman occupent  leur a permis d’accueillir deux chiens, Harvey et Yolo. Si l’occasion se présente, Anna quittera la Grèce. Anna est l’enfant honnête, joyeuse, un peu résignée de la crise. Et, la tête bien sur les épaules, à la recherche d’une « vie bonne », elle finira logiquement par abandonner le nid.

Ce ne sont pas des oiseaux, ce sont nos enfants

La semaine dernière, j’évoquais le cas sensible de Vasilis Dimakis. L’histoire se termine bien. Mais le futur avocat a dû mobiliser des moyens extraordinaires – grève de la faim pendant près d’un mois, recours successifs, grève de la soif – pour arracher au final, et sous le régime de l’exceptionnalité, une décision bien ordinaire fondée sur la loi qui lui reconnaît le droit d’étudier.

Photos Théophile Bloudanis