Une architecture en clair-obscur

Sophie Houdart est une anthropologue spécialiste du Japon. Dans ses enquêtes, elle s’est intéressée à la manière dont architectes et promoteurs tentent de donner vie à leurs projets avant que ceux-ci ne sortent de terre. Notamment, ils recourent à des projections en trois dimensions qu’ils parsèment de figurines humaines et non-humaines : des gens assis, des promeneurs, des couples, des enfants, un ballon, des vélos, des balançoires, des arbres, ou des bus. Certaines agences d’infographie engagent des acteurs qui, en une pose, miment des saynètes quotidiennes.

En plus de réunir cette drôle de population, le procédé joue aussi sur des effets de cadrage photographique. On peut penser qu’il répond à un souci marketing : un lieu doit prendre un sens immédiatement évident. Mais il s’inscrit aussi dans une démarche plus fine. D’une part, des agences travaillent à éviter les effets de manche publicitaires ; d’autre part, le procédé sert également aux architectes pour se représenter, travailler et adapter la réalité qu’ils sont en train de créer. Entre la volonté de séduire et celle d’améliorer un projet, la négociation peut être flottante et sans fin. Le sens d’un lieu n’est ainsi jamais figé.

@Théophile Bloudanis

Sophie Houdart renvoie à une ambivalence que tout le monde peut constater. L’architecte, l’urbaniste, et leurs mandataires ont le pouvoir d’ordonner un environnement. Tout aménagement spatial contient la possibilité d’une assignation. Symétriquement, dans un espace donné – un bâtiment, une ville, un lieu-dit – le geste architectural peut se perdre et être remplacé par autre chose. A Athènes, les exemples sont légions : les trottoirs deviennent des parkings ; les arbres revoient la direction de leur pousse pour éviter les voitures ; des places se transforment en campement ; des hôtels deviennent des lieux d’accueil pour les réfugiés ; les camps pour réfugiés sont des prisons. L’espace, sa délimitation, sa gestion et ses usages sont au cœur de luttes quotidiennes, souvent politiques, où l’ordre n’est jamais total et le désordre bien organisé.

Un tour

Nous sommes partis Théophile – le photographe de ce blog –, son amie Anna, et moi en voiture pour une journée. Notre itinéraire a débuté à Agioi Anargiry, un peu comme si un touriste visitant Paris décidait de se rendre à Alfortville. Puis nous avons rallié à deux kilomètres de là Kifissia. L’une des communes les plus riches aux alentours d’Athènes où se succèdent de grandes demeures entre les pins, derrière les murs desquelles de riches employeurs exploitent des petites mains et/ou aplanissent les disparités sociales en se montrant charitables dans le calcul des salaires. Nous avons parcouru son centre, poliment apprécié les magasins de luxe qui se succèdent, et évalué l’affaissement soudain de notre pouvoir d’achat.

Dans l’après-midi, nous avons dévalé l’avenue Syngrou pour gagner le centre culturel Stavros Niarchos, du nom de cet armateur, « rival » d’Onassis dont les Fondations, respectivement pour l’art contemporain et la cardiologie, se trouvent sur la même avenue. Réalisé par Renzo Piano, le bâtiment construit durant la phase la plus aigüe de la crise, tout en béton, semble faire écho au Parthénon dans la manière dont sont empilés les blocs symétriques qui le constituent, les longues colonnes qui le soutiennent et la façon dont son toit est suspendu. Le lieu abrite, sur de hautes étagères, la bibliothèque nationale déménagée du centre-ville. Sa seconde aile accueille l’Opéra national. La Fondation offre des activités culturelles gratuites (des projections, des expositions), de nombreux Athéniens y accourent pour marcher le long de son bassin artificiel rempli d’eau de mer.

@Théophile Bloudanis

Projets et puissance

Ce lieu peut être perçu comme un indice que la Grèce n’a pas complètement décroché. Certaines forces demeurent bien vives dans le pays et la réalisation de projets d’envergure ne dépend finalement pas que des subventions européennes. Ce geste architectural révèle ainsi une certaine puissance. Les Fondations privées jouent d’ailleurs un rôle déterminant, particulièrement dans le maintien et le développement des structures de santé. Elles rénovent les hôpitaux, en construisent de nouveaux, leur fournissent des ambulances.

@Théophile Bloudanis

Comme partout en Occident, ce lien entre structures sanitaires et organes philanthropiques n’est pas nouveau. De nombreux grands hôpitaux à Athènes doivent leur existence au soutien de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie dès la seconde moitié du 19ème siècle lors la mise en place de dispositifs conformes aux standards de la clinique moderne.

En contraste de la blancheur du centre culturel apparaît une forme d’impuissance publique. Celle-ci non plus n’est pas nouvelle : avant la crise on aurait pu penser qu’elle était presque voulue, maintenant on dirait que les élus la subissent… Le système grec et ses acteurs sont à blâmer ; la logique actuelle qui contraint le gouvernement à dégager des surplus budgétaires à la seule fin de rembourser ses créanciers, aussi. Du coup, la séparation entre le privé et le public, déjà peu claire, est encore plus opaque qu’auparavant. La contribution des Fondations amène une certaine efficacité, et répond à des besoins. Mais on peut se questionner sur les contreparties obtenues – un don n’est rien sans un contre-don – qui demeurent largement inconnues. Il y a un enjeu clairement démocratique, et d’un bord politique à un autre, jusqu’à présent, personne n’a été en mesure de me répondre clairement sur sa nature (je lance un appel).

© Théophile Bloudanis

Derrière les murs

Après la Fondation Stavros Niarchos, nous avons traversé le port du Pirée. Nous avons laissé derrière nous la partie dévolue aux ferries, pour gagner sa partie plus industrielle où les nouvelles grues chinoises côtoient de vieux bâtiments laissés à l’abandon. Nous avons traversé la commune de Keratsini et nous sommes arrêtés à Perama la commune de résidence de nombreux ex-dockers et ouvriers navals, où les scores de l’extrême droite sont parmi les plus élevés. La flûte enchantée programmée à l’opéra, ici, c’est un peu du pipeau. Les hauts murs des chantiers qui empêchent de voir la mer, et les chiens en laisse protègent un fatras de rouille, d’outils, et de bateaux en réfection, ou en cours de démantèlement, dans des entreprises qui souffrent encore des effets de la crise. Il n’est pas plus simple de deviner ce qui se trame derrière ces murailles que sous le sol marbré ou les étages vitrés du centre culturel Niarchos.

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel est anthropologue, titulaire d'un doctorat obtenu à l'Université de Lausanne et à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Il est spécialiste de questions liées à la santé et à la médecine. (Photo: Olivier Maire)

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