Un ferry, des camions, une prostituée. Des chasseurs aussi.

Durant leur enfance, les “secundos” grecs sont tous passés au moins une fois par la ville d’Ancône, petite agglomération, capitale des Marches, où la côte italienne connaît comme une cassure. On connaît bien sûr le talon de l’Italie, Ancône en est en quelque sorte le coude (l’étymologie de son nom vient de là, d’ailleurs). Cette position a offert très tôt à la ville l’opportunité de développer son activité portuaire. Non seulement le port est naturellement protégé, mais il constitue l’une des rives les plus orientales de l’Adriatique. Les bateaux ont ainsi la possibilité de directement gagner le large pour mettre le cap sur la Croatie, l’Albanie ou, donc, la Grèce. La légende – Wikipédia – dit que François d’Assise aurait embarqué à Ancône pour gagner le Moyen-Orient. C’est un lieu ouvert sur le large. Paradoxalement, Nanni Moretti y a tourné son film récompensé à Cannes, La chambre du fils (2001) parce qu’il était à la recherche d’un lieu clos, fini, que les personnages de son film, endeuillés, devaient quitter.

Le fret continue à ralentir à Ancône, mais le transport de « passagers » y tourne à plein. Le taux de fréquentation du port a atteint un pic l’année dernière, le plus haut de ces cinq dernières années, en particulier durant la période juin-septembre (pour laquelle le 73 % du flux des passagers est en partance pour la Grèce). Entre 2012 et 2016 le nombre de touristes (grecs et étrangers) a cru de 12%. La conjoncture internationale défavorable a fait de la Grèce une destination favorite. La petite Ancône tire son épingle du jeu.

© Théophile Bloudanis, Port du Pirée

Ouverte ou fermée, la ville est coupée en deux. Les installations portuaires, la zone douanière, le chemin de fer sur lequel ne passe presque plus aucun train, et les docks où patientent les camions laissent une impression de terrain vague, de bâches délavées, de moteur et de rouille, cautionnant l’idée que la ville est surtout un lieu de passage. En dessus du port, le Hilton du coin, fonctionnel, couleur brique des années 70, confirme cette impression. Le centre-ville, qui débouche sur le port en même temps qu’il lui tourne le dos, déploie pourtant des vestiges d’architecture classique dans une belle harmonie.

Quand j’étais enfant, pour gagner Ancône, nous partions, mes parents, mes deux sœurs et moi dans une voiture dont chaque centimètre de l’habitacle pouvait avoir son importance. Le trajet était long, la distance alimentait les tensions à l’intérieur du véhicule (nos malaises et nos vomis successifs, aussi) mais, arrivés à destination, on oubliait tout. Nous ne connaissions de la ville que son port, sa chaleur estivale et son odeur de mer – de poisson en fait. Notre arrivée coïncidait toujours avec l’appareillage d’un ferry. Le point d’arrivée n’était qu’un point de départ, celui d’une traversée de 36 heures, que le progrès a ramené à moins de 24 heures. Les quais, en février tout gris, austère lieu d’attente pour des camionneurs cuisinant au réchaud et luttant contre des dizaines de pigeons prêts à leur subtiliser la moindre tranche de pain, ces quais étaient le premier lieu de nos vacances. Je ne me souviens ni de l’industrialité, ni du classicisme élégant, seulement d’une excitation détachée du lieu.

Ancone, vue du ferry

Je ne voyais que la Grèce promise, elle commençait devant puis dans le ferry. Le même genre d’images que celles que j’ai entraperçues dans les yeux ou les sourires de ceux à qui j’ai évoqué mon départ ces dernières semaines : partir en direction du sud révèle les envies collectives d’une frange importante des « gens du nord ». Un peu comme si on ne partait pas pour un pays, une ville ou un projet, mais pour une ambiance, une saison, un climat. Dans le Colosse de Maroussi (1947), Henry Miller raconte sa rencontre avec la Grèce, la lumière y joue un rôle essentiel. Au cœur de l’été, la mer – Egée ou Ionienne – la terre argileuse pénétrée de roches, et le soleil baissant de la fin d’après-midi créent une lumière violette qui, dit-il, n’a nulle autre pareille. Il a raison, cette lumière est ce qui rend supportable en été le cagnard qui la précède et, plus généralement, qui rend tellement aimable ce pays.

Sur le ferry parti d’Ancône, la population est majoritairement masculine. J’ai compté une soixantaine de camions et, donc à bord, au moins autant de chauffeurs italiens, grecs, turcs et russes. Quelques touristes sont bien présents, plutôt des couples de retraités qui semblent rejoindre une résidence secondaire pour les six prochains mois. Les sept occupants d’une camionnette aux plaques argoviennes font chanter leur suisse-allemand dans l’un des salons du ferry. Ils vont contribuer au projet d’une ONG helvétique en faveur des migrants. Des chasseurs, déjà en habit de treillis, prêts à traquer le sanglier dans les montagnes de l’Epire, finissent de donner à ce tableau une teinte plutôt kaki.

© Théophile Bloudanis, Port du Pirée

Dans Jamais le dimanche (1960), Jules Dassin raconte comment un philhellène américain, Homère, amoureux de la Grèce antique, certain que la vérité nous a été donnée par ses philosophes et ses tragédiens, se donne pour mission de les enseigner à Ilya, une prostituée du Pirée, incarnée par Mélina Mercouri (rôle récompensé par le prix d’interprétation féminine à Cannes, aussi). L’entreprise échoue, à cause de la rigidité d’Homère, de l’insouciance d’Ilya et, surtout, parce que la démarche est financée par un proxénète désireux de se débarrasser d’Ilya qui lui résiste. Toutes les contradictions au fondement de la Grèce moderne se retrouvent dans la figure hédoniste, majestueuse voire insolente d’Ilya et la manière dont Homère souhaite la refaçonner.

Une bonne part des chauffeurs routiers se retrouvent dans une salle borgne à l’arrière du bateau, pleine de machine à sous. Il est interdit de fumer à l’intérieur, mais ils ont investi ces locaux comme un fumoir. Au milieu du groupe, au moment où je passe pour sortir sur le pont arrière, je remarque une femme aux chaussures brillantes. Je m’étonne de sa présence et du fait qu’elle me sourit. Je repasse plus tard dans un couloir le long duquel sont disposés des fauteuils et des tables basses. Elle est là, ses chaussures brillantes bien en évidence. Je l’ai vu sourire à celui qui marchait devant moi et lorsque je passe à mon tour, elle chuchote assez distinctement un « come, come ». Un homme repasse plusieurs fois devant elle, il finit par s’asseoir, puis ils s’en vont ensemble. Aujourd’hui, entre deux eaux, il fait froid sur le pont, les salons sont vides, et la mer est grise. Ilya semble absente. Peut-être n’est-elle qu’un trait de l’esprit.

Photo par Théophile Bloudanis

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel

Yannis Papadaniel est anthropologue, titulaire d'un doctorat obtenu à l'Université de Lausanne et à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris. Il est spécialiste de questions liées à la santé et à la médecine. (Photo: Olivier Maire)

2 réponses à “Un ferry, des camions, une prostituée. Des chasseurs aussi.

  1. “Le taux de fréquentation du port a atteint un pique l’année dernière.”
    Etes-vous certain qu’il n’a pas atteint deux trèfles ou trois cœurs ?
    A moins que ce ne soit… un pic ?

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