Se mettre dans les chaussures de l'autre

Travail d’empathie

Sophie et Xavier sont un couple de 10 ans, ils ont deux enfants de 4 et 6 ans.

Moi – Vous avez chacun une vieille blessure principale qui revient souvent. Ces deux blessures en plus datent de la même période. Vous êtes d’accord de revenir sur cette période de votre couple et en parler. Parfois on s’occupe du passé pour mieux libérer le présent.

Qui veut commencer à parler de sa blessure ?

Sophie – Alors pour moi c’est très clair, cela concerne cette phase de la première année de notre ainé. Je me suis sentie si seule, j’aurai eu besoin de davantage de soutien et de ta présence bienveillante. J’avais l’impression que tu t’éloignais, que même parfois tu cherchais à m’éviter. Je ne comprends pas (de petites larmes apparaissent…).

Moi – Cela vous touche encore tellement. Sentez-vous que vous avez dit l’essentiel de ce que vous désiriez partager ?

Sophie – oui je crois que le plus important, je l’ai dit

Moi – Alors je propose de donner la parole à votre homme, Monsieur, comment pouvez-vous répondre à cela ? Comment c’est d’entendre votre femme raconter cela ?

Xavier – Oui j’ai déjà entendu son histoire. Je ne suis pas d’accord, j’étais là, je m’occupais de beaucoup de choses à la maison en plus de mon boulot. Et elle n’était pas facile d’approche, en fait je me suis senti largué. Utile mais pas désiré. J’ai eu des moments de solitude, c’est comme si j’avais perdu ma femme.

Moi – Oui c’est important ce que vous dites. Vous parlez de votre blessure. Je vous propose d’y revenir. On ne va pas parler des deux vécus douloureux en même temps. J’appelle ça une compétition de blessure. On doit s’en occuper l’un après l’autre, créer de l’espace et de l’attention pour chacun.  Êtes-vous d’accord ?

Oui ? Ok alors, on reste avec Madame qui a commencé le travail.

Monsieur pouvez vous dire ce que vous avez entendu, quand Madame a parlé ?

Xavier – oui elle a dit que c’était dur la période d’allaitement et qu’il y avait beaucoup, comme pour moi d’ailleurs, ma foi, on était obligé, y’avait pas le choix…

Moi – Si c’est ok pour vous, je vous fais faire ce travail d’empathie dont on a déjà parlé. Je dois vous cadrer un peu, car vous repartez de votre côté et ce n’est pas votre tour. J’aimerais vous faire rester encore un moment du côté de votre femme. Vous acceptez ma proposition ?

Xavier – oui j’essaie

Moi – qu’est-ce qui touche tant votre femme dans ce qu’elle a raconté ?

Xavier – …(silence)… heu… qu’elle se sentait seule, que je n’étais pas assez là pour elle, mais bon ça c’est pas vrai…

Moi – attention, vers la fin vous repartez de votre côté. Défense, justification, montrent que vous n’entendez pas. Au début, je crois que vous avez dit des choses vraies pour votre femme. L’empathie c’est comme du stretching, c’est un muscle qui peut se développer. Si vous vous mettez de côté, et vous vous mettez à la place de votre femme, vous entendez ce qu’elle a vécu de si difficile, vous ressentez quoi ?

Xavier – ben.. ça me touche, elle a souffert, c’était vraiment dur pour elle.

Moi – qu’est-ce que vous pouvez lui dire, à elle directement à l’instant… ?

Xavier – mais je suis désolé, je n’aurais jamais voulu que tu souffres. Je réalise que j’étais bougon, dur, absent, pas facile pour toi. En plus c’était un évènement joyeux, alors quel dommage…

Moi – (je regarde Sophie qui s’est redressée…) Madame, votre mari a parlé, comment c’est ?

Sophie – …(avec émotion)… c’est la première fois qu’il dit ça, j’ai l’impression qu’il a entendu une partie de ma peine.

Moi – Et vous ressentez quoi dans votre corps ?

Sophie – quelque chose s’est détendu. Nettement. Je me sens moins fermée. (elle regarde timidement Xavier).

Contact.

 

Se mettre dans les chaussures de l'autre
Se mettre dans les chaussures de l’autre

Moi – … (après un silence suffisant). J’ai la sensation qu’on a fait une première partie du travail. Bravo. Quand vous êtes prêts, essayons d’aborder la seconde.

Sophie – oui volontiers

Xavier – oui c’est bien

Moi – Alors Monsieur, pouvez-vous svp redire ce qui pour vous a été si douloureux dans cette période ?

Xavier – elle était tellement avec l’enfant, soucieuse de l’enfant, on ne parlait plus que de ça

Sophie – mais tu étais jaloux ?

Moi –  Attention, je vous propose Madame de vraiment lui offrir un espace pour qu’il puisse parler. Même maladroitement…

Xavier – bon, en fait ça me manquait des moments ensemble, faire l’amour, rigoler…

Moi – votre femme vous a manqué ?

Xavier – oui beaucoup… (triste, il s’arrête un moment)

Moi – c’est quoi l’émotion ?

Xavier – c’est de la tristesse, j’aimais tellement notre connivence. Ce fut trop brusque, et tout d’un coup le désert, …je me suis fermé. Ça faisait trop mal.

Moi – je crois que vous avez pu vraiment mettre des mots clairs sur ce qui s’est passé pour vous. J’aimerais demander à Madame ce qu’elle a entendu.

Sophie – Alors je vois qu’il s’est aussi senti seul. En fait c’est bête, on a pas pu vraiment communiquer et changer quelque chose.

Moi – comment c’est de sentir ce qui a été si douloureux pour votre mari ?

Sophie – …ça me touche. Je regrette, je vois que je n’ai pas pu lui donner ce qu’il voulait et …je suis désolée, je n’aime pas te sentir triste. Je n’aurais pas voulu te faire ça.

Xavier – … (bouge sur son siège, essuie quelques larmes…)

Moi – (je lui tends un mouchoir…)

Xavier – ouuff, c’est fort cette histoire…

On sourit les trois

 

Se mettre dans les chaussures de l'autre
Se mettre dans les chaussures de l’autre

Voir aussi mon blog « Entendre l’autre peut suffire… »

Stephen Vasey

Stephen Vasey

Stephen Vasey est sociologue, travaille à Lausanne comme Gestalt-thérapeute en consultation individuelle et couple. Anime des séminaires sur la relation et la sexualité des couples, d’autres sur la colère saine. Auteur du livre « Laisser Faire l’Amour ». www.therapie-de-couple.ch

3 réponses à “Travail d’empathie

  1. Cet homme et cette femme s’aiment, décident d’aller ensemble à l’entretien, je vois ce couple un peu comme une plante verte qui a perdu des feuilles mais bien vivante, et de nouvelles feuilles sont prêtes à repousser. Est-ce que cette plante peut mourir si elle attend trop pour se soigner ? Est-ce que l’amour peut dessécher quand trop de feuilles sont tombées ? C’est une histoire heureuse que vous nous donnez, elle peut inciter d’autres couples à envisager de tenter le même travail à trois. Mais une histoire qui commence avec l’espoir de l’un, par exemple, et l’indifférence de l’autre, ce doit être triste pour vous et celui ou celle qui croit encore… Je me dis que ce doit être terrible d’amener la personne qui aime encore dans d’anciennes images à ouvrir les yeux. L’un des deux quittera son fauteuil rapidement soulagé, l’autre devra commencer le deuil. Et dans ces cas de possibilités algébriques, avez-vous déjà reçu la visite de deux personnes indifférentes l’une pour l’autre qui envisagent de se quitter, mais hésitent parce que pas sûres qu’elles ont encore chacune assez de feuilles pour revivre loin de l’autre, et encore moins sûres avec un ou une autre qui aura trop de feuilles fraîches, ou plus que la tige.

    Je pose trop de questions, c’est trop pour y répondre. Alors j’en choisis une dernière à laquelle je tiens. Le roman de Simenon et le film qui m’ont bouleversé : « Le chat ». Pouvez-vous me dire ce que vous en avez pensé après avoir refermé le livre, ou vu le film, avec votre regard qui s’est penché sur déjà beaucoup de couples pour comprendre. Est-ce que c’était déjà la fin au début ? Il ne me semble pas. Autrement pourquoi est-ce que je n’aurais eu envie de pleurer qu’à la fin du film ? De quoi étaient faits les espoirs jusque-là, pour eux s’il y en avait, et pour moi le spectateur ?

    1. Merci Dominic pour vos commentaires. La poésie que vous distillez recouvre parfois des réalités féroces, apparemment injustes, absurdes, je suis d’accord.
      Je crois qu’il peut y avoir des douleurs, des souffrances et hélas même de l’amertume. Parfois aussi, nous en faisant des choses admirables.
      Dans mon expérience la vraie thérapie peut nous apprendre à aller mal – (vivre mieux les moments difficiles), se laisser être touché, ne pas fermer son coeur, le garder ouvert inconditionnellement, rester dans une relation au monde créatrice. L’humain a un tel potentiel, son coeur est une force (son égo est une faiblesse), sa résilience infinie.
      Je n’ai pas lu le roman de Simenon…

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